‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 22 sur 49 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

Sur le fond orageux de la vie de Maximilien passe la pâle figure d'Éléonore, Ophélie silencieuse et résignée, enveloppée de mystère et de mélancolie. C'était l'aînée des quatre filles de Duplay. Était-elle belle? Un pastel la représentant a figuré, en 1889, dans une exposition (1). Elle y révélait un visage régulier, calme, une expression de douceur triste et accablée. Rien qui dénonçât là la jeune fille ardente, enthousiaste, mais rien aussi qui pût justifier le sévère jugement qu'a porté sur elle un écrivain, parlant de sa (c lèvre pincée, de son œil glauque où passe parfois une lueur vipérine (2) ». Une lueur vipérine?

(1) Société de thiètoire de la Révolution Française : notice gur texposition historique de la Révolution Française, Paris, 1889, p. 21. — Ce portrait appartenait à M. Ernest Hamel.

(2) M. DB Lescure, les Femmes de la Révolution, étude d histoire et de mœurs ; le Correspondant ,10 décembre 1889, p. 885.

Oii l'a-t-il vue? Dans cette toile froide et effacée? Non, certes, car tout ce que ce portrait a évoqué, c'est rimage d'une petite jeune fille bourgeoise, d'une grâce neutre, d'un charme sans éclat. Telle a-t-elle pu plaire à Robespierre ? Et si elle lui a plu quelles raisons, quelles preuves militent en faveur des accusations qu'on porte contre elle ? Fut-elle sa mattresse ou simplement sa fiancée ? Voyons les accusateurs, et jugeons les par eux-mêmes. Au premier rang paraît l'anonyme allemand qui, en 1794, a tracé de Robespierre ce portrait étonnant que nous avons déjà signalé. Celui-là n'est que suspect d'ironie, mais ce n'est pas le seul côté par lequel il pèche. En effet, qu'écrit-il? « Dans son intérieur {de Robespierre) la simplicité est à l'ordre du jour; il n'a jamais autour de lui que la famille du menuisier, au milieu de laquelle il habite depuis qu'il est à Paris. Au même étage que lui, et juste en face, habite une jeune fille. On croit qu'elle a des rapports intimes avec l'Incorruptible. Aux yeux des personnes qui se permettent de conjecturer à la légère, il peut y avoir à cela beaucoup de vraisemblance. Robespierre n'a jamais parlé d'elle, mais, en vérité, on ne saurait inférer grand'chose de ce silence (1). »

Sans saisir le bout de cette oreille qui se montre, réfutons la chose par elle-même. Le lecteur sait que Robespierre n'habite pas chez les Diiplay depuis son arrivée à Paris en 1789, mais bien depuis juillet 1791. Ce n'est là qu'une vétille. « Au même étage que lui, et juste en face habite une jeune fille. » Qu'on se reporte aux plans, que nous reproduisons, du premier

. (1) G. Ayenel, art. cil,, p. 211.

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étage de la maison Duplay, et on trouvera en face de la chambre de Robespierre, laquelle ? Celle des Duplayl Et cette chambre, où couchent le père et la mère, il faut la traverser pour arriver à ceUe d'Éléonore ! Le croirait-on ? Dans cette occurrence se lève un défenseur inattendu : M. Sardou, lui-môme, qui, de nos jours, eut pour Maximilien Tftme qu'eut, en Tan III, pour rincorruptible» le libelliste Montjoye. Et c'est cet homme-là qui écrit : « Ce simple détail suffit à expliquer la nature des rapports qui existaient entre Robespierre et celle qu'on a, tour à tour, indiquée comme sa maltresse et comme sa fiancée. La topographie des lieux nous fournit en faveur de la pureté des mœurs du tribun un argument péremptoire (t). » Nous venons de parler de Montjoye. Naturellement il se trouve parmi les accusateurs. « Chacun sait, dit-il avec assurance, qu'il vivoit avec la fille de son hôtesse comme avec une épouse. » Comme cela lui semble, eu somme, assez anodin, il se hâte d'ajouter : « Cette liaison ne Tempêchoit pas de recourir à des prbstituées, de terminer chacune de ses orgies par une débauche nocturne (2). )> Et comme la parole de ce claque-patin ne saurait être mise en doute, M. Thiers répète, après lui, que Robespierre entretenait avec Ëléonore « un commerce tout à fait ignoré ». Si ce commerce était aussi ignoré, comment a-t-il pu l'apprendre ? C'est un des moindres secrets de ce courageux compilateur. Quant à Vilate, lequel marche ici en serre-file de Montjoye, il dit avec assurance : « La fille de son hôte passoit

(1) Lettre de Victorien Sardou au docteur Cabanes, le Cabinet secret de VhUtoire^ t. III, p. 284.

(2) Montjoye, vol. cit., p. 2d0.

pour sa femme, et avoit une sorte d'empire sur Im (i). » Mais de cet empire nulle preuve.

Pas UD seul instant on ne songe à discuter ces affirmations par l'étude, môme sommaire, du caractère de Robespierre. Il est là chez les Duplay en hôte, et en faisant de la fille aînée sa maîtresse, il trahit la confiance, prostitue l'amitié, fait litière de tous les sentiments de probité, d'honneur et de respect. Or, ces sentiments ce sont ceux de sa politique, ce sont les règles mêmes de sa vie. « Le fondement unique de la société civile, c'est la morale, » dit-il le 18 floréal. C'est à la morale encore qu'il fait appel, le 8 thermidor. La morale toujours, la morale partout... excepté chez lui 1 C'est donc un hypocrite, un comédien de redoutable espèce? Hélas I il en a donné un éclatant démenti, le 10 thermidor 1 Non, si quelqu'un eut jamais le droit de parler de la morale, de la proposer comme règle de conduite, publique et privée, c'est bien lui. « Pour Robespierre, il n'y avait pas à songer à lui donner une maîtresse, » dit Michelet (2). Et il ne fait appel à aucun témoignage contemporain pour appuyer son affirmation. Pourquoi ? Parce que, malgré sa haine exercée et rude pour l'Incorruptible, il a préféré le juger sur ses paroles, sur ses discours, au lieu de le condamner sur les calomnies des thermidoriens.

Il semble donc bien qu'il soit difficile de soutenir cette thèse et de continuer à jeter dans les bras de Robespierre cette Éléonore, dont Danton plaisantait l'admiration pour Maximilien, en l'appelant, suivant

(1) ViLATB, vol ciLj p. 16.

(3) J. Michelet, ouvr, cil,, t. VI, la Terreur, p. 834.

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Barras» Cornélie Copeau. Éléonore comme maîtresse doit donc être écartée de cette vie ardente» monacale presque, et comme on l'a dit, « sans familiarité» sans tolérance» sans plaisirs (i) ». Est-il nécessaire, parce que les lûchetés et les mesquineries contemporaines ne comprennent point cette vie-là, son grandiose sacrifice à un idéal, est-il nécessaire parce que cette probité et cette vertu paraissent aujourd'hui ridicules» de faire de Robespierre un galantin sans préjugés ou un débauché hypocrite? A ce rôle Barras suffira bien au lendemain du lo Thermidor, etlaTer- „

. TV T 11 Signature du convcnreur a assez de ce Don Juan-là. lionncl Le Bas.

Alors? Il ne demeure plus qu'à envisager Thypothèse d'ÉIéonore fiancée.

Ici des témoignages plus probants viennent nous apporter leur assurance. « Ma sœur atnée était promise à Robespierre, » dit Mme Le Bas (2). Cette affirmation parait irréfutable. Il n'y a point de doute que les Duplay caressaient avec complaisance le projet d'unir Éléonore à Maximilien. Elisabeth ayant épousé Le Bas, rien ne s'opposait à ce que la fille aînée devînt la citoyenne Robespierre. Charlotte dit que c'était la seule ambition d'Éléonore. Sur ce thème, M. Lenôtrea brodé des variations qui témoignent d'une imagination fertile. Malheureusement pour les écrivains de ce genre» l'imagination n'a que

(1) Théophile La vallée, HUloirt des Français, Paris, 1847, in-18. t. IV, p. 167.

(2) Délails sur notre habitation.,. •— Stêfane Pol, voi. cit,^ p. 160.

faire en matière d'histoire. Selon lui, Éléonore rêvait de devenir reine de France. Tout simplement. « La pauvre Éléonore Duplay dut, écrit-il, se voir, en rêve, couchée dans le lit des reines (i). » Et, comme s'il craignait de n'avoir pas assez insisté, il répète: « Dans cette alcôve elle s'endormait, repassant en esprit les paroles de son fiancé et rêvait qu'elle était reine de France (2). » Et pourquoi ce rêve d'Eléonore? Parce qu'elle éprouvait « l'orgueilleux désir de se croire remarquée d'un homme dont le nom seul faisait trembler la France, quelque chose de l'infinie jouissance du dompteur en présence d'un fauve (3) ». Qui de nous eût imaginé, chez cette pauvre et modeste jeune fille si effacée, un si machiavélique orgueil ? M. Lenôtre affirme d'ailleurs qu'elle n'aimait pas Robespierre. Qui le lui a dit ? Pour lui encore elle est tombée dans les bras de Robespierre parce que cela « devait fatalement arriver (4) ». Pourquoi fatalement? Toutes les femmes deviennentelles fatalement amoureuses des hommes qui se trouvent sur leur chemin ? C'est peut-être de la pathologie ; ce n'est certainement pas de l'histoire.

Mais lui? Comment accepta-t-il le projet des Duplay? Fut-il consentant à ces fiançailles si brèves et si brutalement interrompues ? Baudot dit « qu'il y a quelque raison de croire qu'il songeait à épouser (5) ».

Laquelle ? Il ne le dit point. Quant à croire Éléonore la maîtresse de Maximilien, cela est, pour lui,

(1) G. Lenôtre, Paris Révolutionnaire, p. 33.

(2) /6îd., p. 42.

(8) Ibid.y p. 19.

(4) /6îd., p. 19.

(6) M. -A. Baudot, vol. cit., p. 248.

« de toute fausseté (i) ». Mais il ne croit pas Robespierre amoureux de sa Gancée. « Il se laissait donner des soins mais n'était pas amoureux (2). » Quelqu'un a récemment trouvé à cela une raison plutôt spécieuse : Robespierre n'était pas amoureux d'Éléonore parce que celle-ci « était une virago qui n'invitait guère à l'amour (3) ». Sur quels portraits l'a-t-on donc jugée? Charlotte Robespierre s'est expliquée davantage sur ce sujet et a donné des raisons que malgré son animosité contre Mme Duplay, on est presque tenté d'admettre : « Accablé d'affaires et de travaux comme il l'était, entièrement absorbé par ses fonctions de membre du comité de Salut Public, mon frère atné pouvait-il s'occuper d'amour et de mariage ? Y avait-il place dans son cœur pour de pareilles futilités lorsque son cœur était rempli tout entier de l'amour de la patrie, lorsque tous ses sentiments, toutes ses pensées étaient concentrés dans un seul sentiment» dans une seule pensée, le bonheur du peuple ; lorsque sans cesse en lutte contre les ennemis de la révolution, sans cesse assailli par ses ennemis personnels, sa vie était un perpétuel combat? Non, mon frère aîné n'a pas dû, n'a pas pu s'amuser à faire le Céladon avec Éléonore Duplay, et, je dois ajouter, un pareil rôle n'entrait point dans son caractère. D'ailleurs je puis l'attester, il me l'a dit vingt fois, il ne ressentait rien pour Éléonore ; les obsessions, les importunités de sa famille étaient plus propres à l'en dégoûter qu'à la lui faire aimer. Les Duplay ont pu

(1) M.-A. Baudot, voL cil,, p. 242.

(2) /6îd., p. 41.

(S) Paul Perret, « Robeêpierre • à Londres ; la Revue hebdomadaire, 24 juin 1899.

dire ce qu'ils ont voulu, mais voilà Texacte vérité. On peut juger s'il était disposé à s'unir à la fille aînée de Mme Duplay par un mot que je Tai entendu dire à Augustin : « Tu devrais épouser Eléonore. — Ma foi, non, » répondit mon jeune frère (i). »

La vérité est peut-être en ces lignes.

En effet, on ne voit pas Robespierre accorder à Éléonore une préférence marquée sur ses autres sœurs. Quand il mène Mme Duplay, au théâtre de la République, admirer le spectacle des héroïsmes romains attestés par les vers de Corneille et de Racine, il emmène Éléonore, oui, mais il emmène aussi ses sœurs. De même pour les promenades. Toute la famille y participe. Pas d'attentions qui puissent faire dire : voilà Télue. Il est tendre pour elle comme il est tendre pour ses sœurs. Et véritablement, comme le dit Charlotte, en ces terribles années 1798 et i7g4i y a-t-il place dans son cœur pour une femme ou pour la femme? Son œuvre, ses discours, ses actes au Comité de Salut Public répondent pour lui. II est tout entier à sa tâche civique. Six semaines avant sa mort il semble se ralentir de son ardeur. Al) iiquet-il? Renonce-t-il ? Non, car c'est alors qu'il rédige, dans sa pauvre chambre solitaire, les testaments de sa foi et de son espérance, c'est alors qu'il écrit les dernières pages de ses rudes discours enflammés qui l'égalent aux grands maîtres de Fart oratoire. Comme il Ta dit lui-même, il s'isole de son ouvrage, mais c'est pour achever. C'est ainsi qu'il permet à ses ennemis, à la crapule des corrompus, à la tourbe des aigrefins qui exploitent la Terreur et en vivent, de

(1) Mémoires de Charloile Roheêpierre, pp. 426, 426.

marquer Theure de sa chute. Et tandis qu'il sent au ciel de thermidor monter ces orages, il songerait à la femme? Non, et si trente-huit ans encore Éléonore le pleure (elle ne meurt que le 26 juillet i832), c*est bien sur l'ami et non sur Tamant. Si son roman d'amour commence, ce n'est que quand Tamour n'est plus. Si elle est fiancée, ce n'est que quand elle est veuve. Et si elle Taime enfin d'une tendresse plus ardente, c'est qu'à l'histoire Robespierre monte, parmi la haine — ou le silence (i).

(1) Le nom d'Éléonore se retrouve dans une pièce curieuse publiée par BerviUe et Barrière, t. III, p. 316. Elle émane du conventionnel Baraillon et représente la tille de Duplay, comme « la prétendue femme de Maximilien Robespierre ». Cest un échantillon ordinaire des jugements thermidoriens : « Il devait y avoir chez les nommés Laveyron frères, meuniers, demeurant à Créteil-surCharenlon, et cousins de la prétendue femme de Maximilien Robespierre, Tun de ces Laveyron, déporté, l'autre existant et exécré, le 10 thermidor dernier, une fête où Robespierre devait se montrer avec toute la magnificence d*un dictateur. Tout était préparé en conséquence. Déjà la volaille, les agneaux étaient égorgés. A la suite de l'orgie, on devait arrêter définitivement de nouvelles listes de proscription. Ces listes ont été trouvées. On assure que Robespierre, prétendant hautement à la dictature, disait qu'on ne pouvait déjà plus s'en passer, et qu'il était déjà dictateur par le fait. » M. Leni^tre a-t-il quelque chose à envier à l'imagination de ce Baraillon, la veille à plat ventre devant l'Incorruptible ?

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