‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 30 sur 49 · ÉVÉNEMENT · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENT

C'est avec le plus grand plaisir, avec une joie tout à fait civique, que je vous annonce l'événement qui a eu lieu jeudi dernier, 9 septembre 1790. L'incomparable Dom Gerle vient de secouer ses vieux préjugés. Il a quitté son habit monastique qui ne lui convient plus depuis qu'il y a promesse de mariage entre lui et Mlle Labrousse, et il a endossé le frac à Tanglaise, la fine culotte de casimir, et le chapeau rond. Le club des Jacobins Ta déjà félicité sur sa nouvelle métamor-

c'est un « ouvrage dont la documentation est très abondante et très sûre ». Mais, plus justement, M. Mathiez a fait observer, vol, cit. y p. 102, que c'est là un « livre sans critique qu'on ne doit consulter qu'avec une extrême précaution ». De fait, voir Tabbé Moreau prendre Suzette au sérieux, indique assez clairement la tendance de son esprit. Cf. aux appendices, les brochures et pamphlets contemporains sur Suzette Labrousse.

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phose, et lui a conseillé de ne pas aller à rassemblée de quelques jours, afin qu'il pût recevoir tout à son aise les visites des bons patriotes (1).

Au début do 1792, la voyante périgourdine décida d*aller convertir le Pape. Fauchet lui en avait accordé la permission. Le voyage ne lui réussit guère. A Rome, le Saint-Office la mit sous les verrous, où elle demeura jusqu'à Feutrée des Français, en 1798.

Suzette partie, Gerle se trouva seul. C'était un brave homme, bon patriote, on Taccorde, mais toujours disposé à verser dans Textravagance des voyantes. Pour le consoler de Suzette, le hasard le servit à merveille, et lui fit rencontrer une hystérique du même genre, — à Tâge près, — Catherine Theol.

Cette femme était assez âgée, étant née, en 1726, à Baranton, dans la Manche. Dès sa jeunesse elle avait vécu dans le mysticisme, plongée dans la lecture des vies des saintes, qui ne tardèrent pas à lui faire « perdre le peu de bon sens qu'elle pouvait avoir, au point que ne rêvant que religion, que mysticité, que passages de TÉcriture, elle se crut bientôt comme son extravagante Patronne Catherine de Sienne, destinée à être l'épouse du Christ et à expliquer sa parole (2) ». C'est ce que dit son neveu. Ce neveu d'ailleurs la tient pour folle, sans plus.

(1) Chronique du Manège^ n" 17, p. 11, 12. — La Chronique du Manège, rédigée par François Marchant, eut 24 numéros. Son titre faisait ironiquement allusion à la salle où se tenaient les audiences de rAssemblée nationale.

(2) Le citoyen Théotj ex-prélre, ex-commissaire envoyé près le département des Hautes-Alpes en exécution de la loi du 6 frimaire, et supprimé par un décret de la Convention nationale du mois de floréal, aux citoyens Représentants composant les Commîtes (sic) de Salut public et de Sûreté générale, folio 3. —

Sans fortune, elle s'était placée (i) au couvent des Miramionnes (2), où elle faisait le ménage et autres bas travaux. L'atmosphère conventuelle développa vraisemblablement en elle le goût de l'apostolat, car ayant quitté sa place, elle se mit à courir les églises, prêches et sermons. Elle aussi annonçait la paix universelle.

Elle mêlait à cela des prophéties passablement baroques et obscures, et une haine exercée du clergé qui n'entrait pas dans ses vues. « Guidée par la charité dont le Très-Haut m'a très abondamment pourvue, fait-elle écrire par son scribe et son adepte Haslain, j'ai jusqu'à ce jour fait d'inutils (sic) efforts pour instruire la race sacerdotale afin de la porter à confesser publiquement ses monstrueuses erreurs (3). » Ces efforts, on le conçoit sans peine,

Archiven Nationales, série F '. (Papiers du Comité de Sûreté générale. Police générale), carton 4776S7.-. Nous donnons aux appendices le texte complet de cette curieuse pétition inédite. ■ (1) Dans un article de V Action, mars 1909, sûr VHiêtoire de la Mère de Dieu à propos de Robespierre el de la maison soeiale, M. Armand Brette assure que Catherine Théot avait été « enfermée » aux Miramionnes. Toutes les autres affirmations de l'article ont à peu près la même valeur.

(2) «Réunies en communauté en 1661, par Mlle de Miramion, dont la reconnaissance populaire leur donna bientôt le nom, les Miramionnes offraient cette particularité de ne pas prononcer de vœux, de ne pas porter de costume spécial et de ne pas être astreintes à la clôture. Le seul lien qui les retenait était leur piété et leur esprit de sacrifice. Elles se consacraient à TinstrucUon des jeunes filles et au soulagement des pauvres malades. Un peu versées dans la médecine et la pharmacie, elles faisaient elles-mêmes les saignées, préparaient les médicaments. » Henbi d'Almeras, voL cit., p. 10, 11.

(8) Précis des senttmens et de la religion de la citoyenne Catherine Théo (sic). — Archives nationales, série F', car^ ton 4776•^ folio 1.

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n'étaient pas accueillis par la « race sacerdotale » avec Tagrément que leur souhaitait la vieille Catherine. « Elle allait trouver les prédicateurs, dit son neveu, au sortir de la chaire, et leur faisait la leçon. » Ces leçons la menèrent tout droit, par ordre du lieutenant de police Le Noir, à la Bastille, le 17 mars 1779. Elle y subit un interrogatoire qui est sa première profession de foi complète (1). Dieu, à Tentendre, lui avait garanti la maternité spirituelle du nouveau Jésus qui allait venir. C'est pourquoi elle était la Mère de Dieu (2). En conséquence de quoi, on la dépêcha à la Salpêtrière, où était sa véritable place. Elle y demeura quatre années, au bout desquelles on l'estima guérie. On se trompait. Le martyre n'avait fait qu'interrompre son aspotolat.

De 1782 à 1792, elle vécut assez obscurément, c'est-à-dire qu'elle ne fit point parler d'elle. Le noyau de ses fidèles, assez minime au début, allait grossissant. Ce fut à cette époque que Gerle la rencontra. Elle gîtait chez une de ses amies, la veuve Godefroy, à un minable cinquième étage du n"* 20 de la rue des Rosiers, dans le Marais. Peu à peu les visiteurs se firent plus nombreux. Leur quantité était telle, au début de 1798, que Chaumette, procureur de la Commune, s'en inquiéta. Il y dépécha quelques

(1) On trouvera cet interrogatoire dans la Vie privée de Catherine Theos^ ge digant mère de Dieu, âgée de 78 ans, fiHet née à Baranton, département de la Manche, près Avranches, à Paris, chez la citoyenne Toubon, libraire, au Palais-Egalité, près le passage vitré ; et la citoyenne Lefèvre, rue Percée, de l'imprimerie Le Normand [1794], in-8.

(8) « Son interrogatoire... est un parfait certificat dlnsa* nité. » Louis Blanc, Histoire de la Révolution française^ édit. de 1861, in-8, t. XI, p. 67.

agents qui, le i5 janvier, firent perquisition dans le logement (i). Le résultat fut maigre: sept prophéties que Tadministrateur de police Arbeltier envoya à Chaumette. On était fixé sur la secte de la Mère de Dieu. « Chaumette eut le bon esprit de la laisser divaguer en liberté (2). »

La « ridicule pagode », comme dit Vadier, jugea cependant utile de se cacher pour se mettre à Tabri des sollicitations des prosélytes qui la relançaient. Son neveu lui-même ignora d'abord sa retraite, et quand il la découvrit, c'était dans une de ces ruelles étroites et noires, avoisinant le Panthéon, dans la section de TObservatoire, rue Contrescarpe, n** 1078, au troisième étage. Catherine y gîtait de compagnie avec la veuve Godefroy. Gerle habitait non loin de là, dans la même section, chez un sieur Fournier, au n» 6 de la rue des Postes. Ce voisinage s'expliquait : Gerle était devenu un des grands dignitaires de l'association. Il y officiait en redingote blanche. Pour partenaires il avait, d'abord, la Mère de Dieu, elle-même, la veuve Godefroy, et aussi une certaine jeune personne, dont la correspondance dénote l'état mental : « 0 Gerle, cher fils Gerle, chéri de Dieu, digne amour du Seigneur I » lui écrivait-elle. Et elle le noyait sous un déluge hyperbolique : « C'est dans le firmament, où vous jouirez du bien suprême digne d'envie du plus brillant monarque, c'est sur votre tête, sur ce front paisible que doit être posé le diadème digne de votre candeur ». Quant au reste, elle s'affirmait, de compagnie avec sa sœur, « les deux

(1) On trouvera le procès- verbal de ropération dans Henri d'Alméras, vol. ci7., p. 66, 57.

(2) A. Mathiez, voL cil., p. 116.

petites sœurs et amies » et les « deux colombes » de Gerle. Cette intéressante jeune femme s'appelait Rose Raffet.

Les cérémonies de la rue Contrescarpe étaient, à la vérité, assez simples et singulières. M. Matbiez a fait, avec raison, remarquer qu'il ne faut pas les imaginer seulement d'après le rapport de Sénar (i), Tagent du Comité de Sûreté générale, qui procéda à l'arrestation de la bande bouffonne, et qui la raconta dans ses mémoires (2). Là il exagère, il brode, dénature, outre le ridicule, amplifie le comique, comme si la réalité ne suffisait pas. Mais il est une pièce où il a raconté la chose plus simplement, sans littérature : c'est le procès-verbal de l'arrestation, procès-verbal placé en tète du dossier de Catherine Théot, aux Archives nationales (3).

Nous y voyons la Mère de Dieu trôner sur un siège

(1) Et non Sénarl, comme on récrit généralement. Les pièces signées de lui, aux ArchiveB Nationales, portent bien : Sénar.

(2) Révélations puisées dans les carions des Comités de Salut public et de Sûreté générale ^ ou Mémoires [inédits) deSénart{sic)^ agent du gouvernement révolutionnaire, publiés par Alexis DuMESNiL, auteur de V Esprit des religions, etc.; Paris, chez les principaux libraires de France et de l'étranger, 1824, in-8. — On les trouvera réédités dans la Bibliothèque des Mémoires relatifs à Vhisloire de France pendant le dix-huitième siècle; nouvelle série avec introduction, notices et notes par M. de Lescure; Paris, 1878, t. XXXIV, p. 9 et suiv. — Gabriel-Jérôme Sénar, né à Ch&tellerault en 1760, mourut à Tours en 1796.

(8) L'authenticité du récit dans la relation imprimée de Sénar avait déjà paru suspecte à Louis Blanc qui écrivait, ouvr. cit., t. XI, p. 60 : « En supposant même la relation de Sénart véridique, rien de plus propre à flétrir l'hjrpocrisie de ceux qui, dans des mômeries de béate imbécile, signalaient un dangereux complot ourdi contre l'existence de la République. »

CEST ÀÏNSI,QU'ON PUNIT LES TRllTRES»

Caricature thermidorienne contre les deux Robespierre et Saint-Just.

(Cabinet des Estampes. )

élevé, encadrée de Gerle et de la veuve Godefroy. Celle-ci donnait lecture de l'Apocalypse. C'était Véclaireuse, Une autre (peut-être Rose Raffet) chantait des cantiques. C'était la chanteuse. Quant à Gerle il prêchait.

Il venait beaucoup de monde. On y initiait des profanes par des baisers sur le front, la joue gauche, les yeux, le menton, et derrière Toreille droite. Senar dit que la Mère de Dieu lui « passa sur les lèvres un morceau de langue dégoûtant (i) ». Et Vadier de son côté, travestit cette aimable initiation, en déclarant, parmi Téclat de rire de la Convention, que « le menton de la prophétesse » était sucé par les « cathécumènes avec une force de volupté (2) ». De cette attraction Rose Raffet était particulièrement friande. Lors de la cérémonie qui précéda, le 28 floréal, Tarrestation de la Mère de Dieu, la « colombe » de Gerle, laissa « sa bouche collée pendant quelques minutes sur la bouche de la mère, répétait à plusieurs fois avec enthousiasme: que je suis heureuse! (3) ».

Tout cela, on le voit, était assez saugrenu. Néanmoins il venait beaucoup de monde, nigauds, naïfs, crédules. « Les militaires étaient attirés par la promesse de l'immortalité corporelle qui leur permettait de braver les balles, les malades venaient parce

(1) SÉNAR, vol. cil., édit. Lescure, p. 125.

(2) Cf. Rapport et projet de décret présentés à la Conuention nationale^ au nom des Comités de Sûreté générale et de Salut public, par Vadier, dans la séance du 27 prairial an second de la République française une et indivisible, imprimés par ordre de la Convention nationale ; de l'Imprimerie nationale, in-8.

(3) Archives nationales, série F'., carton 4776*'.

qu'ils étaient malades, les campagnards parce qu'ils étaient crédules et les jeunes gens parce qu'ils étaient amoureux (i). » C'est en effet, l'explication, la seule, des mystères de la Mère de Dieu.

Tout cela se déroulait avec le rite ordinaire, et devant un public toujours aussi bénévole, jusqu'au mois de floréal an II. A cette époque il vint de singuliers clients visiter « la pièce curieuse de cet atelier », et demander la lumière à ce « vieux tabernacle ». Gerle remarqua que c'étaient des « gens sans aveu, des gens qui se disaient prophètes, des bateleurs, des faiseurs de gobes ». Et naturellement il les fit chasser, « comme des imposteurs ». II n'avait pas deviné, le malheureux ! C'étaient simplement les « mouches » du Comité de Sûreté générale.

En effet, « Tatelier » était mis en observation. Le 28 prairial, Sénar et le policier Héron s'y présentaient vers les huit heures, pour se faire initier. Ils attendirent jusqu'à huit heures un quart, le lever de la Mère de Dieu, qui, volontiers, consentit à leur réception. Une heure après, au milieu d'une assistance fervente, la cérémonie battait son plein. Brusquement, une femme qui avait aperçu des soldats dans la rue et un louche quidam sous le porche de la maison, vint donner l'éveil. Senar ouvrit la fenêtre, fit signe à ses hommes postés dans la ruelle. Il y eut de la bagarre, mais enfin force demeura aux « mouches ». Dix-neuf zélateurs de la Mère de Dieu étaient pris. Senar et Héron les interrogèrent sur le champ. Ils proclamaient leur foi, réclamaient le

(1) A. Mathiez, vol. cit., p. 116.

martyre. On pouvait se croire revenu aux jours des Catacombes, aux premiers âges du christianisme persécuté.

De fait, c'était moins grave. On relâcha quatre fidèles. Les autres furent emmenés, tandis que les policiers allaient perquisitionner chez Gerle, rue des Postes. Cen était désormais fini de la secte.

Mais dans tout cela quel rôle jouait Robespierre ?

A dire vrai, aucun ; mais Gerle avait servi de lien entre Tlncorruptible et ceux qui préparaient par une farce ridicule le drame tragique du 9 thermidor.

Gerle, on le sait, avait été membre de la Constituante. Avec Robespierre i.l avait siégé à la gauche. II s'en souvint vers la fin de 1798, dans l'instant qu'il eut besoin d'un certificat de civisme que lui refusa le Comité révolutionnaire de sa section. Il s'adressa à Robespierre qui lui donna un papier avec trois lignes : « Je certifie que Gerle, mon collègue à l'Assemblée constituante, a marché dans les vrais principes de la Révolution et m*a toujours paru, quoique prêtre, bon patriote. » Qu'est-ce que cela prouvait? Que Robespierre était le Messie dont la Mère de Dieu annonçait la venue. Mais c'était, on le confesse, une maigre preuve en faveur de cette assurance. Aussi s'occupa- t-on d'en trouver une autre. La perquisition rue Contrescarpe amena la découverte, dans la paillasse de la mère Catherine, d'une lettre. Cette lettre était adressée à Robespierre. Il y était appelé : le Fils de VÊtre Suprême, le Verbe Éternel, le Rédempteur du genre humain, le Messie désigné par les prophètes.

C'était la Mère de Dieu qui le lui écrivait. Il est malheureusement, dans le procès-verbal de son ar-

restalion, une petite phrase qui choque ce beau système : « Invitée à signer a déclaré ne le savoir (i)»» Mais peut-être dissimulait-elle ? En ce cas elle avait pris ses précautions dès longtemps, puisque lors de son arrestation en 1779, son scribe Hastain raccompagnait à la Bastille, comme rédacteur de ses prophéties. De plus, personne ne vit jamais un mot de récriture de la « ridicule pagode ». Il 7 a mieux, Vilate, peu suspect cependant, qualifie nettement la lettre de faux. « Il ne faut pas croire, dit-il, que cette lettre fut de la main de Catherine Théot ; la vieille béate sans éducation ne savait pas même signer son nom (2). » Et Sénar, lui-même, doute de son authenticité. Il n*a pas le courage d'un aveu complet : la perquisition n'avait eu d'autre but que de glisser le faux sous la paillasse. On avait besoin d'une preuve. On l'avait.

Il était difficile cependant, pour ceux qui voulaient faire servir cette mystification à leurs projets, de dissimuler la pauvreté de tels comparses et de pareilles preuves. La conspiration de la Mère de Dieu manquait d'éléments contre-révolulionnaires. On les trouva en arrêtant un médecin du ci-devant duc d'Orléans^ le sieur Quevremont, dit Lamotte, amateur de mesmérisme; la marquise de Chastenoy, grande dame hystérique et somnambule ; le neveu de Catherine, ce Raphaël Theot dont nous connaissons

(1) Procès-verbal de Tarrestation, folio 8. — Archives nationales, série F7, carton 477537. — Ce procès- verbal écrit son nom : Teo,

(2) Les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés , troisième volume des Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, par Vilate, ex- juré au tribunal révolutionnaire de Paris, détenu; Paris, l'an III de la République française, in-8, p. 9.

les opinions sur sa tante, et quelques tireuses de Qartes, parmi lesquelles une femme Lormoy, au sujet de laquelle Vivier, directeur du jury d'accusation, écrivait à Taccusateur public :

On me remet dans l'instant, frère et ami, un procèsverbal dressé le 3 Messidor par le commissaire de police de la section de Bon-Conseil, contre Marguerite Thérèse Gillot, femme Lormoy, âgée de 60 ans, demeurant rue du Petit- Lion n» 30, nécromancienne, tireuse de cartes et liée avec la femme Théos se disant la Mère de Dieu. Cette affaire doit nécessairement appartenir à ton tribunal ; trace-moi la conduite que je dois tenir pour te la faire parvenir; je n'ai pas la dernière loi qui exige l'assentiment des comités de Salut public et de Sûreté Générale avant de traduire un prévenu à ton tribunal (1).

Entre tempS; l'affaire avait pris une autre tournure, beaucoup plus grave. Muni de toutes ces pièces, mais dissimulant soigneusement celles qui avaient trait à Robespierre, Vadier, président du Comité de Sûreté générale, était monté à la tribune de la Convention, le 27 prairial, pour dénoncer l'horrible conjuration du fanatisme religieux et politique contre la République coupable d'avoir proclamé le « principe consolateur de l'immortalité de l'âme ». Ce fut un éclat de rire au récit des cérémonies mystiques de la nouvelle Église. Chacun devinait le coup hypocritement porté à Robespierre, au lendemain môme de la Fête de l'Être Suprême, à Robespierre qui, au fauteuil du président, était cloué, silencieux, pâle, mé-

(1) Lettre du 11 messidor an H. — Archives nalionaleê^ série W, carlon 120, pièce 109.

prisant, au pilori de ce ridicule. « Ah î ah I disait plus tard le vieux Vadier, en éclatant de rire, quand ze leur ai fait mon rapport... voyez- vous... le fanatisme, il a été abattu du coup... Il en avait pour longtemps avant de se relever... et Rovespierre I anéanti ! fini !... Ze Tai abîmé I (i) ».

Nous voici au nœud de l'affaire. L'aveu de Vadier place la mystification de la Mère de Dieu, considérée comme dévote de Robespierre, sur son véritable terrain , et l'intérêt des ennemis de Tlncorruptible dans sa compromission avec la folle signature de Vadier, président mystique apparaît net- du Comité de Sûreté générale tement.

La machination n'était dirigée que sur le point où Robespierre était le moins invulnérable : le principe religieux. Entre les déchristianiseurs forcenés et la Révolution, il s'était dressé. Il avait prévu le coup funeste que porterait à la France jacobine la guerre de religion ; l'explosion qui soulèverait la Vendée au nom des autels abattus, et il avait cru possible le salut de la Patrie sans avoir à briser pour cela les derniers Dieux de la foi populaire. Les excès hébertistes avaient fait plus de mal à l'idée jacobine que la guillotine en permanence. Mourir, soit, on le voulait bien, dans cette masse bourgeoise non voltairisée, dans la partie campagnarde du petit peuple, mais au moins voulait-on mourir avec sa foiancestrale. Mais

(1) Philarètf. Ghasles, Mémoires, Paris, 1876 in-18, t. I, p. 60, 51.

ce n'était point là toute la France. Il fallait concilier ' le désir de cette partie de la population catholique avec celui de la partie demeurée chrétienne, mais convertie au philosophisme, cause et base du nouveau régime. Cette conciliation, la tolérance du décret du 18 frimaire an II, en faveur du catholicisme, la tenta, et la Fête à TÊtre Suprême la réalisa, du moins dans une certaine mesure. C'était fermer Tère de la violence antireligieuse, cause d'antagonisme bien plus profonde que la politique, entre les fractions de la population. « Il fallait à tout prix détruire l'efifet produit en France par le décret du 7 mai et par la Fête à r£tre Suprême », écrivent Bûchez et Roux (1). Ce fut à quoi tâcha le Comité de Sûreté générale, rival du Comité de Salut public. Pour Vadier, son président, c'était affaire personnelle. Â la rigueur, il eût pardonné à Robespierre ce qu'il appelait son « fanatisme religieux ». Mais il ne lui pardonna pas d'avoir fondé, avec Saint-Just, ce fameux bureau de la police qui avait réduit à peu de chose celui du Comité de Sûreté générale. On Ta fort bien dit : Robespierre « s'immisça dans la police à la grande colère de Vadier (2) ».

Outre que l'affaire Théot, travestie maintenant en Theos (c'est-à-dire Dieu), lui offrait l'occasion de la vengeance, elle permettait à ce vieux voltairien de repousser « violemment la Révolution dans la négation et le sarcasme (3} ». Il touchait Robespierre

(1) Bûchez et Roux, ouvr, cil.^ t. XXXIII, p. 243.

(2) Albert Tournier, Vadier, président du Comité de Sûreté générale soui la Terreur, d'après des documents inédits ; Paris, s. d., in-8, p. 1S5.

(3) PUILARÈTE CUASLES» QUV. C//., t. I, p. 49»

ROHESPIKRHK A la Truinb du la Co.nxkmion (b'nprô» une raa forte du ('nbinol des K»tanipe»)

^^<>^cCt^^ 7^u^' dJc^a^ 4SS:^[^^' oA^^uO^

Lettre d'Herman, ex-président du Tribunal révolutionnaire, informant Fouquier-Tinville de la mise hors la loi de Robespierre et ordonnant Texécution immédiate du décret de la Convention.

{D'après foriginal conservé aux Archives nationales.)

d'une double flèche empoisonnée : la police, la religion. Il y ajoutait celle de Tironie, persuadé que Robespierre admiré, craint, écouté, était bien plus dangereux que Robespierre ridiculisé. Et le pouvaitil être mieux que môIé à cette bande grotesque enrégimentée par la Mère de Dieu dans son galetas, cette Mère de Dieu à qui on faisait déclarer que Robespierre était son fils et le Messie attendu ?

Sans doute, et nous Tavons déjà dit, Vadier ne prononça-t-il pas le nom de Robespierre dans son discours. Mais chacun était dans la confidence de la fausse lettre trouvée dans la paillasse. De là l'hilarité, de là Tenthousiasme avec lequel on décréta le renvoi de cette conspiration devant le Tribunal révolutionnaire. Faire juger les dévotes et les dévots de Robespierre, les faire guillotiner, n'était-ce pas là le plus rude et le plus terrible coup porté à la puissance, à la popularité de Maximilien ?

Lui-même ne se le dissimula pas. Ce n'était plus maintenant la piqûre de la flèche, mais bien le coup du poignard. Â Taudience du tribunal on apporterait le certificat de civisme de Gerle, la fausse lettre de la mère Théot, et dès lors que dire? Comment se laver de cette compromission qui, aux arlequinades de la rue Contrescarpe, aux dogmes saugrenus de la Mère de Dieu, mêlerait, en Téclaboussant, le nom de celui qui avait présidé à la reconnaissance de TÈtre Suprême ?

Cependant on instruisait Tafi'aire avec rapidité. On aff'ectail de voir en cette farce une conspiration dangereuse. On le croyait même. C'était Topinion de quiconque ne soupçonnait pas les dessous de la machination.

« Cette affaire est une vraie contre-révolution »,

disait Fouquier-Tinville (i). Et que faisait-il, sinon paraphraser Vadier lui-môme, lequel avait déclaré, avec son assupance gasconne, reconnaître dans Taffaire la main de l'Angleterre. « Il me semble voir FAnglais spéculant dans son comptoir politique sur les folies religieuses de Paris », disait-il le 27 prairial.

11 fallait donc parer le coup. Du -28 prairial au 8 messidor, Taccusateur public avait procédé aux interrogatoires, à la collation des pièces, à la rédaction de son réquisitoire. Le soir du 8 messidor, ordre lui fut donné de tout interrompre. L'affaire était suspendue. Qu'était-il arrivé?

Ce môme soir du 8 messidor, le Comité de Salut public s'étant réuni, Robespierre s'était prononcé contre la traduction de Catherine Théot, et des comparses de la mystification, au tribunal révolutionnaire. Sans doute s'élait-il déclaré instruit des dessous du traquenard. Collot d'Herbois et Billaud- Varenne avaient protesté avec violence. On en était venu aux injures, mais finalement le Comité s'était incliné. Fouquier-Tinville étant survenu, Robespierre lui avait ordonné de cesser les poursuites (2). « Après

(1) Mémoire pour Antoine-Quentin Fouquier, ex-accusateur public près le tribunal révolutionnaire établi à Paris, et rendu volontairement à la Conciergerie le jour du décret qui a ordonné son arrestation ; de rimprimerie de la rue de Chartres, n<* 68 [1794], in-4«. — On trouvera ce mémoire, réédité intégralement avec deux autres défenses de Fouquier, dans notre \6\umej Réquisitoires de Fouquier-Tinville. Paris, 1909, in-18, pp. 195 et suiv.

(2) Par la suite on inféra, naturellement, de cet ordre, que Robespierre était le complice de la Mère de Dieu. Voyez notamment un pamphlet thermidorien : Liste de proscription des patriotes qui devaient être égorgés par la faction Robespierre; détail des principaux événements arrivés à Paris les 8,

lui avoir observé en vain, dira-t-il plus tard, en prison, qu'un décret m'imposait le devoir de la [F affaire] suivre, ne pouvant me faire entendre ce jour-là, je me suis retiré et suis allé au Comité de Sûreté générale où j*ai rendu compte des faits et de mon embarras, en indiquant par trois fois, il, il, i7, au nom du Ck>mité de Salut public, s'y oppose; c'est-à-dire Robespierre, répondit un membre que je crois être le citoyen Amar ou le citoyen Vadier; à quoi je répliquai oui. Tous les membres du Comité y étaient présents, à l'exception de David, Jagot et Panis; tous sont dans le cas d'attester la vérité de ce que j'avance (i) ». //, i7, i7, Vadier avait deviné aussitôt. Robespierre s'était rebellé. La victime ne tendait pas le cou au couteau et, prudemment, Vadier rentra les griffes. Il en fut quitte pour attendre le 9 thermidor. La veille, dans ce fameux discours, chef-d'œuvre de son éloquence et testament de sa politique, Robespierre avait indiqué nettement le véritable motif de la mystification. Il avait dénoncé l'hypocrisie de cette attaque contre la Fête de l'Être Suprême. « La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous aviez

9 el 10 thermidor; la preuve que Robespierre était complice de Dom Gerle et de Catherine Théot (se disant Mère de Dieu), c'est qu'il a empêché t instruction de leur procès et la punition des hypocrites qui devaient faire de Paris une seconde Vendée; le plan fait par Robespierre pour partager la France entre lui, Couthon et Saint-Just; Roux, député du département de la Haute-Marne, à ses concitoyens, Paris [1794], in-8.

(1) FouQUiER-TiNviLLE, Mémoire..,, déjà cit. Ed. Hector Fleibchmann, p. 210. Voyez encore la déclaration catégorique faite, le 24 germinal an III, par Fouquier-Tinville, au cours de son procès, dans Bûchez et Roux, ouvr, cit., tome XXXV, pp. 18, 19.

proclamés, s'écriait-il, et à effacer le souvenir touchant de la fête nationale. » Et déchirant le voile complètement, il ajoutait : « Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou puérils (i). » Cependant, on le voit, il se refusait encore de croire à la complète puérilité de l'affaire, il ne l'imaginait pas montée exclusivement contre lui seul, il lui croyait quelques dessous politiques, et contre-révolutionnaires, se refusant à admettre que la haine eût pu s'allier à tant de sottise.

L'affaire Théot fut, de la part de Vadier et du Comité de Sûreté générale, la mise en œuvre contre Robespierre de son influence sur les femmes. Voir de vieilles bigotes le proclamer fils de l'Être Suprême ne pouvait paraître en aucune manière suspect à ceux qui avaient, tous les jours, devant les yeux, le spectacle des femmes, applaudissant leur idole, des tribunes de la Convention. Ce n'était pas suspect, ce n'était que risible. Le ridicule pouvait préparer des attaques plus sérieuses. Il ne s'agissait que de faire la première blessure.

(1) DUcours prononcé par Robetpierre, à la Convention na^ HonaUy dans la séance du 8 thermidor de Fan II de la Republique une et indivisible; trouvé parmi ses papiers parla commission chargée de les examiner; imprimé par ordre de la Convention nationale ; à Paris, de Tlmprimerie nationale, Tan II de la République, in-8. — On trouvera ce discours intégralement dans l'édition de M. Charles Vellay, Rapports et discours,.,, déjà cit., pp. 381 et suiv.

Mais Robespierre exerça-t-il, au moins, quelque influence sur l'association de la rue Contrescarpe ? Toute affirmation à cet égard manquerait de base. On ne voit, en aucun temps, paraître son nom dans les prêches de Gerle, et Gerle est pourtant un de ses admirateurs.

Pour lui la Fête de l'Être Suprême ne relevait que du domaine politique. La manifestation religieuse ne lui en apparaissait pas assez dogmatique. D'ailleurs, lui, la Mère de Dieu, et ses acolytes, « tout ce monde vivait trop dans Tattente du miracle pour s'occuper de politique (i) ». Il en est une meilleure preuve encore : c'est le sort des fidèles de l'Église de la mère Théot, après Thermidor. En prenant les accusations de Vadier au sérieux, on ne pouvait que trouver en eux des complices du « tyran », des satellites du « despote ». Tels ils devaient partager son sort, comme le partagèrent ses partisans, ses amis et ses complices dans la rébellion de la Commune. Or, rien de tout cela. Thermidor passé, on les oublia dans leurs prisons respectives. Catherine mourut à la Petite-Force, en germinal an III, « triste jouet, disent son neveu et sa nièce, dans une pétition au Comité de Sûreté générale, le 5 floréal an III, triste jouet des intrigues du gouvernement d'alors qui créait des conspirations pour avoir un prétexte d'égorger ses victimes {2) ». Le neveu, oublié par ses accusateurs, se rappelait avec obstination à leur souvenir, lui, un prétendu complice du tyran I II les accablait de pétitions, et soucieuses de leur sort,

(1) A. Mathiez, voL cU.j p. 117.

(2) Archives nationales^ série F^, carton 4776«7.

accompagnait ses doléances de post-scriptum de ce genre :

Si cette lettre tombe entre les mains d'un citoyen secrétaire, je le prie de ne pas la jeter au rebut, mais de se souvenir que la fortune dans ses vicissitudes et ses injustices ne respecte pas même Tinnocence, que, par conséquent, Thommo le plus probe ne peut prétendre être à l'abri de ses coups, cela lui suffira, je pense, pour se mettre un moment à ma place et pour sentir combien il m'importe que cette lettre soit remise à son adresse et qu'on y fasse droit. Si Tâme de ce citoyen est sensible, en m'accordant ma demande, il trouvera sa récompense (i).

Il était logé alors à la prison du Luxembourg, à l'entresol, près des bains, chambre n<*2 (2). Le 29 nivôse an III, on le remit en liberté. Gerlelefut moins d'un mois après, à son tour, le 24 pluviôse. Il trouva une petite place obscure au ministère de Tlntérieur, et mourut on ne sait quand, on ne sait où. Par neuf mois de prison, tous ces illuminés avaient payé la première tentative des thermidoriens contre Tlncorruptible.

(1) Archives nationales, série F', carton 4776*'. .

(2) Lettre du 7 fruclidor an II, au Comité de Sûreté générale. — Archives nationales, série F', carton 4775*7.

iiBcvtâ. i^^Otr Scfaliia.

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