LA MYSTIFICATION DE LA MÈRE DE DIEU
L'affaire Catherine Theot précède Thermidor de deux mois. Cette date a son éloquence, et éclaire tous les dessous de cette mystification qui ridiculisa Robespierre avant de l'égorger. Comment, et surtout pourquoi, Tlncorruptible put-il y ôtre mêlé? C'est ce qu'il importe de dire dans cette étude où, après ravoir montré assailli par les femmes, il convient de le défendre d'une influence imaginaire qu'on l'accusa d'exercer sur un groupe de folles hystériques, qu'il appellera lui-même « quelques dévotes imbéciles ».
La Révolution fut précédée d'une crise mystique de la puissance de laquelle Fauchet, Lamouretle, et quelques autres purent témoigner par la suite. Mais cette crise, dans le clergé, fut surtout philosophique, ainsi que l'a fait remarquer un historien, lequel ajoute que ces prêtres alliaient le titre de philosophe à celui de chrétien, et cherchaient « dans
rEcriture rexplication du présent et la révélation de l'avenir (i) ». C'est là la genèse d'une religion civile, soumise au dogme, mais affranchie des liens matériels de l'Église, l'explication de la possibilité du serment chez tant de prêtres.
Cette crise philosophique s'était trouvée marcher de pair, au début, avec une autre crise qui, elle, n'était simplement que la manifestation d'une hystérie religieuse qui remonte à la première ère du christianisme. Le clergé philosophique ne s'en était pas désintéressé, comme on peut le supposer. Au contraire. Avec une attention que doublaient ses préoccupations personnelles, il avait examiné ces voyantes, ces prophétesses, discuté de leurs dires et contrôlé, autant que faire se pouvait, leurs prédictions. Cela dura jusqu'aux premiers jours de la Révolution. Mais alors le temps des prophétesses était passé. On les laissa là. Un seul leur demeura fidèle: c'était dom Antoine-Christophe Gerle, Auvergnat, prieur des Chartreux et député du clergé de la sénéchaussée de Riom aux États généraux.
Gerlc avait débuté dans l'intimité des visionnaires hystériques par un commerce étroit avec une prophétessepérigourdine,nomm6eSuzetteLabrousse(2).
(1) Albert Mathiez, Contributions à V histoire religieuse de la Béuolulion. Paris, 1906, in-lH, p. 99. L'étude consacrée par M. Mathiez, dans ce volume, à ï Affaire Catherine Theot et le Mysticisme chrétien révolutionnaire^ est certes la meilleure inspirée par cette cause célèbre, si longtemps demeurée obscure. Elle est écrite avec une sagacité et une limpidité qui en font un modèle.
(2) Sur Suzette Labrousse voyez le seul ouvrage moderne qui se soit longuement occupé d'elle : Une Mystique révolutionnaire : Suzette Labrousse, par Tabbé Christian Moreau. Paris, 1886, in-8. — M. d'Alhéras, voL oit,, p. 35, dit que
Comme toutes ses pareilles, cette inspirée se livrait à des pratiques anormales, mêlant des ordures à ses aliments, se badigeonnant le visage de chaux, en résultat de quoi elle annonçait la paix universelle, la chute du pouvoir ecclésiastique, et par la suite, la résurrection du Premier Dauphin et de Mirabeau. Les événements vinrent lui en donner un fâcheux démenti. Pour Tinstant Gerle était son zélateur. Le i3 juin 1790, il avait tenté d'entretenir l'Assemblée des prédictions de Suzette et de leur correspondance avec la Révolution. Son succès avait été assez piètre, ce qui se conçoit aisément. Les petites feuilles daubèrent, sur lui et sa voyante, sans nulle indulgence. La Chronique du Manège, outre une tragédie. Les Amours de Dom Gerle, publia sur lui une petite note qui donne le ton de celles qu'elle lui consacra par la suite :