LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
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Barëre et Billaud-Varenne adressent à Fouquier-Tinville une pièce relative à Cécile Renault.
(D'aprèt Foriginal conservé aux Archiue* nationale».)
Barras a dit la garde sévère montée par Comélie et sa famille autour de Thôte. Nous savons aussi que c'est un des principaux griefs de Charlotte Robespierre contre les Duplay. Aussi ne doit-on pas s^étonner de voir Comélie se refuser, dès le premier instant, à la demande de la visiteuse. Elle répond que Robespierre n'est point là, à quoi « Tinconnue témoigne de l'humeur et dit d'un ton insolent (i), qu'il étoit bien étonnant qu*il ne se trouvât point dans son appartement, étant fonctionnaire public, et qu'il étoit fait pour répondre à tous ceux quipouvoientse présenter chez lui (2) ». A cette singulière réponse, interviennent les citoyens Didier et Boulanger, présents à l'entretien. Ils arrêtent la jeune fille, la trouvant suspecte, et la conduisirent au Comité de Sûreté générale, proche de là, au pavillon de Brienne.
Youland, Dubarran, Amar, David, Moyse Bayle, Lavicomterie, Lacoste, Jagot, Louis (du Bas-Rhin)» et Vadier — Vadier I encore I — se trouvent en séance. L'inconnue est immédiatement amenée en leur présence et interrogée. Elle déclare se nommer Aimée-Cécile Renault, âgée de vingt ans, demeurant chez son père, marchand papetier, rue de la Lanterne, près celle des Marmousets, section de la Cité. Pourquoi est-elle allée chez Robespierre ? Pour le
(1) Rapportant les faits à la Convention, le 7 prairial, Barère disait : « Ce ton est celui des ex-nobles, de ces fanatiques, de ces contre-révolutionnaires et de leurs partisans, qu'une mesure de police générale vous a obligés de faire sortir de Paris. C'est avec ces formes que, dans les premiers jours de Texécution des décrets des 26 et 27 germinal, ils se présentoient dans nos habitations. » Rapport sur les crimes de V Angleterre...; déjà cit., p. 2.
(2) Barère, rapport cité, p. 2.
voir. Elle le connaissait donc ? « Non, puisque je demandois à le connoîire. » Pourquoi .voulait-elle le connaître ? « Pour voir s'il me convenoit. » Elle ne démord pas de cela, priant qu'on ne Tinterroge pas davantage. Dans ce temps on la fouille. Elle est porteuse de deux couteaux. Avant de pénétrer dans la maison Duplay, elle a laissé un paquet en garde, chez le citoyen Payen, limonadier. On apporte ce paquet. On Touvre. Il contient un costume de femme. « Interpellé (sic) de déclarer quel étoit son dessein en se munissant de ces diverses bardes, a répondu que, s'attendant bien à aller dans le lieu où elle va sûrement être conduite, elle étoit bien aise d'avoir du linge pour son usage. » Quel lieu ? « La prison, pour aller de là à la guillotine. » On commença par renvoyer à la Conciergerie.
L'attentat de Cécile Renault, si on peut qualifier ainsi sa visite, venait se joindre à celui dont, dans la nuit du 3 au 4 prairial, Collot d'Herbois avait été victime de la part d'un nommé Admirai. Cet individu s'était caché dans l'escalier de la maison habitée par le ci-devant comédien, et, à sa rentrée, lui avait tiré deux coups de pistolet. Désarmé, arrêté aussitôt, non sans avoir blessé assez sérieusement un sieur Geffroy (i) accouru au secours de Collot, Admirai
(1) Remis de ses blessures, Geffroy se présenta le 14 messidor suivant, à la Commune, où le maire lui donna Taccolade fraternelle et lui adressa ce discours : « Ta mémoire ne périra jamais ; nous te citerons à nos enfants comme un exemple de dévouement à la chose publique et à la représentation nationale. Qu'ils viennent, maintenant les ennemis de la liberté, calomnier cette commune révolutionnaire 1 Qu'ils viennent dire que les représentants du peuple n'y sont pas en sûreté 1 Nous leur montreront Geffroy et les
fut conduit au poste de la section Le Peletier, et peu après écroué à la Conciergerie.
Les conséquences de ces deux affaires furent de faire arrêter un nombre considérable d'individus ayant des relations avec Admirai. Il s*en trouva de suspects, en rapports avec le baron de Batz, ce conspirateur royaliste et imbécile, qui trouva moyen de glisser entre les mains de la police des Comités. Quant à Cécile Renault, elle entraîna par son acte, l'arrestation de son père, de sa tante et de ses frères (i). Le tout prit le nom de Conspiration de TËtranger, et, par décret de la Convention du 26 prairial, rendu sur le rapport d'Élie Lacoste, tous furent renvoyés devant le Tribunal révolutionnaire qui jugea, le 29 prairial, la fournée et la condamna à mort. On entoura Texécution d'une pompe inusitée. Tous les condamnés furent revêtus d'une chemise rouge, comme « assassins de la Représentation nationale », et menés à la Barrière-du-Trône-Ren versé dans des charrettes encadrées d'escadrons de gardes nationaux, de gendarmes, précédées et suivies de canons, avec les servants, mèches allumées en mains. Et les cinquante-quatre têtes de cet holocauste tombèrent, parce qu'une petite fille, sans grande raison, s*était présentée chez Robespierre avec deux petits couteaux dans sa poche.
glorieuses cicatrices qui attestent son courage et son zèle pour la défense des fidèles amis du peuple. » Cf. le texte de cette pièce, 2 pages in-folio au Catalogue des autographe» et de» document» hutorique» composant la collection de M, Etienne Charavay. Paris, 1900-1901, in-S, !'• partie, n* 315, p. 68.
(1) Voyez aux appendices les griefs relevés par Fouquier- Tinville, dans son acte d'accusation, contre la famille Renault.
L'émotion créée parles a tten la ts contre Collot d*Herbois et Robespierre fut énorme. « Le peuple paraît vivement affecté des crimes commis envers les représentants Robespierre et Collot d'Herbois. Il se plaint de ce que le châtiment qui attend les monstres Ladmiral et Regnaud est trop doux pour de pareils forfaits, » dit un rapport de police du 8 prairial (i). Le même jour, Daillet, l'homme du Tribunal révolutionnaire d'Ârras, écrivait à Maximilien pour lui recommander de prendre à l'avenir les plus sérieuses précautions. « C'est ici le lieu, lui disait-il, de te reprocher ton imprudence ordinaire. » Et il continuait avec une certaine véhémence :
A quoi a-t-il tenu que la liberté ne perdit en ce jour le plus constant de ses défenseurs? Si tu étais sorti avec un compagnon que tu as l'habitude de laisser toujours derrière, quand il te prend fantaisie de courir, ce monstre t'eût frappé avant qu'il n'ait pu te porter aucun secours. Ne dis pas que ta destinée eût été digne d'envie, puisque tu serais mort pour la patrie: la patrie a déjà perdu trop d'hommes vertueux ! L'hpmme de bien ne devrait jamais mourir; et lorsque nous voulons faire succéder au plus affreux des systèmes la pratique des vertus républicaines et Tamour de la divinité, il faut au moins que ceux qui ont proclamé ces vérités éternelles, et dont la conduite ne s'est jamais démentie, demeurent pour donner Texemple. Ainsi donc, mon ami, sois plus circonspect que jamais ; que
(1) Archives Nationales ; série W, carton 124, pièce 12.
2d6 ROBESPIERRE ET LES FEMMES
ta chambre soit inaccessible à d'autres que tes amis, et ne crains point qu'on impute cette conduite à la morgue ou à sa hauteur; elle est justifiée par l'attentat qu'on avait médité; et, d'ailleurs, n'a-t-onpas toujours la voie des lettres pour se faire entendre (4) ?
Pour un peu Daillet eût accusé les Duplay d'avoir manqué de circonspection. La veille, Robespierre avait reçu cette autre lettre, émanant des artistes du Théâtre de TÉgalité :
Permets que des artistes, toujours reconnaissans des importans services que tu rends à notre mère commune la Patrie, te fassent part de l'affreuse tristesse qu'ils ont éprouvée à la première nouvelle de ton assassinat : tu seras facilement convaincu de la joie vive et profondément sentie qui a succédé à ce moment d'alarmes, quand nous sûmes que la Providence, protectrice de tes heureux destins, si nécessaires au bonheur de la République, t'avait préservé de leurs mains parricides. Accepte ce faible tribut de notre reconnaissance, et sois assuré qu'il n'en est pas un de nous qui ne voulût te servir d'égide, si le moindre danger semblait te menacer encore.
Vive la République et ses défenseurs! (Nous n'avons pas cru devoir changer de style, ayant à te prouver les mêmes sentimens qu'à ton collègue CoUot.)
Le$ commissaires nommés par les artistes :
Armand Vertedil, Julien, Bonnet-Bonneville, Amiel, DiDELOT, Gallet, Wazblles, La motte, Dublin, Courdb (2).
(1) E.-B. Courtois, Rapport.., ; déjà cit., p. 277.
<2) Ber ville et Barrière, oavr. cit,, t. I, pp. 334, 335.
La pièce a été supprimée par Courtois ? Pourquoi ? Qu'apportait-elle, qu'on ne sût déjà, en faveur du grand vaincu de la veille ? Un mot, un seul, et ce mot était, de la main de Robespierre, inscrit en marge de la lettre des comédiens : Flatteurs !
Mais, à côté de ceux qui félicitaient ainsi Robespierre, combien n en était-il pas qui laccusaient du meurtre de ces cinquante-quatre victimes sacrifiées à son salut, à la sauvegarde de sa vie ? Quoi ? punir de tant de sang ce que Courtois appelle les « mouvements curieux (i) » de la petite Renault I Tant de morts pour venger la menace criminelle sur une seule vie ?
Dans ce sentiment de réprobation bien naturelle, facilité par la mise en scène tragique de l'exécution, on reconnaît immédiatement la main du Comité de Sûreté Générale, et aussi, il faut le dire, du Comité de Salut public, que, depuis quelque temps, Robespierre ne fréquentait plus, et ce, de Taveu formel de ses ennemis eux-mêmes. C'est ainsi qu'on vit Thorrible succéder au ridicule. Ici encore Robespierre devina la terrible, l'odieuse tactique, la calomnie mise au service de la haine. De quelle voix indignée ne la dénonça-t-il point dans son discours du 8 thermidor ? N'est-ce pas véritablement et uniquement à la fournée des chemises rouges qu'il fait allusion quand il s'écrie : « Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système (de calomnie) ; il y en avait dans le lieu des séances du Tribunal révolutionnaire ; dans les lieux où les ennemis de la patrie expiaient leurs forfaits. Ils di-
(1)E. B. Courtois, Rapport,,, ; déjà cit., p. 60. — Elle même Courtois dit encore : « Que d'hommes immolés à la conservation d'une béte féroce ! »
saient : Voilà des malheureux condamnée; qui est-ce qui en est la causet Robespierre !» Et de quel accent amer et prophétique ne s'en défend-il pas : « Les lâches I Ils voulaient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie ! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d*un tyran ! » Hélas ! pour combien n'a-t-il pas laissé cette mémoire-là ?
On pourrait lui reprocher de n'être point intervenu dans Taffaire Cécile Renault comme il le Gt dans l'affaire Théot qu'il écarta ainsi de la guillotine. Il convient ici d'observer que l'affaire Théot ne comptait point d'accusés véritablement contre-révolutionnaires. C'était une bande de fous mystiques, bien étrangère à la politique. Rien de pareil avec la Conjuration de l'Étranger. Ici de véritables conspirateurs figuraient, dont la complicité dans les attentats de de Batz était péremptoires, de par les preuves acquises et de par les aveux mêmes des accusés. En tentant de les soustraire à la juridiction du Tribunal Révolutionnaire, avec quelle sévérité n'eût-on pas pu juger la conduite de Robespierre ? L'accusation de favoriser la contre-révolution n'eût pas manqué — et avec raison — de s'élever contre lui. Comprise dans le bloc des suspects et des coupables, à quel titre en eût-il pu retirer Cécile Renault et ses parents ? Ceci doit être dit : ces gens étaient innocents, uniquement compromis par le geste de la petite fille, et solidaires, de par le fait du Comité de Sûreté Générale, de ce même geste. Il importe d'observer, en effet, que l'Incorruptible demeura étranger à toute cette procédure. Vadier, seul, la mena avec ses collègues. Comment et pourquoi, on le sait. Le tout, d'ailleurs, à l'insu de Robespierre. Nous l'avons déjà
l'ami