VISITE DE CORROMPUS A L INCORRUPTIBLE
Les Mémoires de Barras, outre les détails apportés par un thermidorien sur le guet-apensdu9 thermidor, contiennent un passage des plus importants pour Tétude de Robespierre intime. C'est le récit fait par le Directeur vieilli, d'une visite, en compagnie de Fréron, au domicile de rincôrruptible. Cette visite, Fréron et lui la décidèrent, à leur retour de cette cynique et scandaleuse mission dans le Midi, pour prévenir et éviter les foudres accusatrices qui les menaçaient. Les deux compères allaient pour amadouer Robespierre, à qui leurs rapines et leur exploitation du terrorisme, étaient connus. Voici comment il les reçut :
Je n^avais jamais aperçu que fort rapidement Robespierre sur les bancs ou dans les corridors de la
Convention : nous n'avions eu aucune relation particulière.
Son attitude froide, sa résistance à toute prévenance, m*avaient tenu dans la réserve que me dictait ma propre fierté envers mon égal (i). Fréron attachait à cette démarche beaucoup d'importance pour notre tranquillité. Nous arrivâmes à la demeure de Robespierre. C'était une petite maison située rue Saint-Honoré, presque vis-à-vis la rue Saint-Florentin ; je la crois disparue aujourd'hui à cause de la percée de la rue Duphot, qui a été faite à cette place. Cette maison était occupée et possédée par un certain menuisier en bâtiments, appelé Duplay. Ce menuisier, membre de la Société des Jacobins, y avait rencontré Robespierre: il s'était, ainsi que toute sa famille, enthousiasmé de l'orateur populaire, et avait obtenu l'honneur de le loger et de l'héberger à sa table (2) ; dans ses moments de loisirs, Robespierre commentait YÉmile de Jean-Jacques Rousseau, et l'expliquait aux enfants du menuisier, comme un bon curé de village explique l'Évangile à ses paroissiens. Touchés et reconnaissants de ces soins évangéliques, les enfants et les garçons d'atelier de l'honnête artisan ne laissaient point sortir l'objet de leur culte sans l'accompagner dans les rues jusqu'à la Convention nationale, pour défendre ses précieux jours que sa poltronnerie ordinaire et la flatterie de
(1) Et c'est Barras qui parle I Souiignons-le.
(2) Nous avons précédemment raconté comment Robespierre fit la connaissance de ses hôtes. Nous ne relèverons donc pas les inexactitudes de Barras. De même pour la maison Duplay que la percée de la rue Duphot laissa intacte, au point qu'elle est demeurée debout jusqu'à aujourd'hui.
ses courtisans commençaient à lui faire voir comme menacés de toutes les attaques de Taristocratie contre rincorruptible tribun du peuple.
Pour arriver à Thôte si éminent qui daignait habiter dans la modeste bicoque, il fallait traverser une longue allée garnie de planches, destinées à la menuiserie. Cette allée était terminée par une-petite cour de sept à huit pieds en longueur et largeur, tapissée de même de planches. Un petit escalier de bois menait à une chambre au premier. Avant d'y monter, nous aperçûmes dans la cour la fille du menuisier Duplay, propriétaire de la maison. Cette fille ne cédait à personne le plaisir de donner des soins à Robespierre.
Comme les femmes de ce genre se mêlaient alors aux opinions, et que celle-ci en avait de très prononcées, Danton avait surnommé Cornélie Copeau celle qui n'était point la mère des Gracques. Cornélie paraissait achever d'étendre du linge dans la cour : elle tenait à la main une paire de bas de coton rayés, suivant la mode d'abord, et qui étaient très certainement de ceux que nous voyions tous les jours aux jambes de Robespierre, lorsqu'il paraissait à la Convention. De Tautre côté, la mère Duplay, assise entre un baquet et un saladier, épluchait des herbes. Deux hommes vêtus en militaires, et dans l'attitude du respect, paraissaient s'unir au travail du ménage et complaisamment éplucher aussi des herbes, afin de causer plus librement à la faveur de cette familiarité. Ces deux militaires, depuis célèbres dans des positions différentes, étaient l'un le général Danican, qui depuis s'est cru royaliste au i3 vendémiaire, et qui croit peut-être l'être encore parce'qu'il est pen-
sionné de T Angle terre; l'autre était le général, depuis maréchal, Brune.
Fréron et moi nous disons à Comélie Copeau que nous venons visiter Robespierre. Elle commence par nous répondre qu'il est absent, puis nous demande s'il nous attend. Fréron, qui connaissait le local, continuait à avancer vers Tescalier, la mère Duplay faisait à sa fille des signes négatifs pour empêcher d'entrer. Les deux généraux eux-mêmes, s'unissant et souriant à la pensée des deux femmes, nous disaient en regardant alternativement nous et elles, à elles qu'il n'y était pas, à nous qu'il y était. Comélie Copeau, voyant Fréron insister et ayant déjà franchi deux marches, se met au-devant de lui et s'écrie : « Eh bien, je m'en vais prévenir », et du b^s de l'escalier tout en marchant avec précipitation, elle s'écrie encore : « C'est Fréron et son ami dont je ne sais pas le nom. » Frëron dit : « C'est Barras et Fréron », comme s'annonçant lui-môme, en passant la porte d'entrée de la chambre de Robespierre qui venait d'être ouverte par Cornélie Copeau, et nous la suivant immédiatement. Robespierre était debout, enveloppé d'une espèce de chemise-peignoir : il sortait des mains de son coiffeur, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Les besicles qu'il portait ordinairement n'étaient point sur son visage, et à travers la poudre qui couvait cette figure déjà si blanche à force d'être blême, nous aperçûmes deux yeux troubles que nous n'avions jamais vus sous le voile des verres. Ces yeux se portèrent vers nous d'un air fixe et tout étonné de notre apparition. Nous le saluâmes à notre manière, sans aucune gêne, avec la simplicité des temps. Il ne nous rendit
nullement notre salut, se tourna vers son miroir de toilette suspendu à la croisée donnant sur la cour, puis alternativement vers une petite glace destinée sans doute à orner sa cheminée, mais qui ne la garnissait nullement : il prit son couteau de toilette, racla la poudre qui cachait son visage, et respectant soigneusement les angles de sa coiffure ; il ôta ensuite son peignoir, qu*il plaça sur une chaise tout près de nous, de façon à salir nos habits, sans nous demander aucune excuse et sans même avoir Tair de faire attention à notre présence. Il se lava dans une espèce de cuvette, qu'il tenait à la main, se nettoya les dents, cracha à plusieurs reprises à terre sur nos pieds, sans nous donner aucune marque d*attcntion, et presque aussi directement que Potemkin qui, comme l'on sait, ne se donnait point la peine de détourner la tête, et, sans avertissement ni précaution, crachait à la face de ceux qui se trouvaient devant lui. Cette cérémonie achevée, Robespierre ne nous adressa pas la parole davantage. Fréron crut qu'il pouvait la prendre, me présenta disant: « Voici mon collègue Barras qui a été plus décisif que moi-même et qu'aucun militaire dans la prise de Toulon : nous avons fait notre devoir au péril de notre vie sur le champ de bataille comme nous le ferons à la Convention. Il est bien pénible, lorsqu'on est aussi franc de collier que nous, non seulement de ne pas se voir rendre justice, mais de se voir l'objet des accusations les plus iniques, des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice et nous la feront rendre. »
Robespierre gardait le silence ; mais Fréron crut remarquer, dans une nuance de ses traits immobiles, que le tutoiement, continuation de l'ancienne habitude révolutionnaire, pouvait lui déplaire, et, suivant son discours, il trouva moyen à Tinstant de substituer le mot « vous » pour se réconcilier avec le susceptible et hautain personnage. Robespierre ne laissa apercevoir aucune expression de contentement à cette déférence : il était et restait debout, sans nous offrir de nous asseoir ; je lui dis avec politesse que notre démarche auprès de lui était celle de Testime subie par ses principes politiques ; il ne me répondit pas un mot, ni me laissa démôler aucun signe d'aucun sentiment quelconque dans sa physionomie. Je n'ai rien vu d*aussi impassible dans le marbre glacé des statues ou dans le visage des morts déjà ensevelis...
Voilà quelle fut notre entrevue avec Robespierre. Je ne puis l'appeler un entretien, puisqu'il n'ouvrit pas la bouche ; il se pinça seulement les lèvres déjà fort pincées, sous lesquelles j'aperçus une espèce de mousse bilieuse qui n'était nullement rassurante. J'en avais bien assez : j'avais vu ce que depuis, avec beaucoup de justesse, on a appelé le Chai-Tigre,
Sans souligner l'incohérence de certains détails, l'évidente contradiction d'autres, et surtout le partipris avec lequel Robespierre est fait ici le véritable prototype de la grossièreté et de l'impolitesse, on doit reconnattre que c'est là un des plus saisissants croquis tracés de l'Incorruptible chez lui.
(1) Barrar, ouvr. cit., t. I, pp. 147, 148, 149, 150, 151.