LA MÈRE DE DIEU JUGÉE PAR SON NEVEU
{Pièce inédite.)
Nous avons dit que Raphaël Théot, neveu de celle que Vadier appelle la € ridicule pagode », ne fut arrêté que parce qu*il tenait à elle par les liens du sang. Le neveu était loin d'être aussi extravagant que la tante, et il n'était pas sans la juger sévèrement. Nous avons donné un bref extrait de son mémoire. Il ne dément point la suite.
En prison, Raphaél Théot accabla le Comité de Salut Public et de Sûreté Générale de ses pétitions, de ses demandes de mise en liberté. Nous en avons trouvé dix dans son dossier, aux Archives Nationales. Toutes à peu près se répètent et résument celle que nous publions. C'est la plus importante et la mieux rédigée, avec un souci évident du style. 11 ne faut point oublier que Raphaël Théot est un ci-devant prêtre. Outre que la pièce contient des détails biographiques intéressants sur sa carrière, elle donne sur la
Mère de Dieu des aperçus qui méritent d*être connus dans leur ensemble. Ils n'en feront que mieux comprendre la sottise de l'accusation portée le 27 prairial, par Vadier, à la tribune de la Convention, coutumière d'autres débats. Cette pièce, de neuf pag^s in-folio, est cotée aux Archives Nationales dans la série F, carton 4775"''. Elle est inédite et donnée ici intégralement.
De la maison d'arrêt du Luxembourg, ce quiniidi Messidor Fan deuxième de la République Française une et indivisible.
Le citoyen Théot ex-prêtre, ex-commissaire envoyé près le département des Hautes- Alpes en exécution de la loi du 6 frimaire, et supprimé par un décret de la Convention Nationale du mois de Floréal.
Aux citoyens Représentants ^ composants les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale,
Citoyens Représentants,
J*ai été Prêtre, je suis le neveu d'une femme accusée de conspiration, c'en est assez pour motiver les mesures de sûreté que vous avés cru devoir prendre à mon égard, mais, citoyens, vous êtes justes et éclairés et une justification qui n'a pour base que la vérité ne peut malgré cela, qu'être accueillie de vous, je l'entreprends donc avec confiance, les circonstances où je me trouve me font un devoir de rompre le silence.
J'ai été Prêtre, cela est vrai, j'ai embrassé l'étal eclésiastique à l'âge de quinze ans ; on ne peut pas supposer à un jeune homme de cet âge, une grande
maturité de raison ; le désir de suivre sans contrainte la pente d*un caractère doux et tranquille, détermina ma vocation. Doué d'assez raison pour être à l'abri des sotises de la Misticité et des fureurs du fanatisme, timide au point d'appréhender de parler en public, je ne montai jamais en chaire que lors que je ml vis forcé pour remplir ma place, et je m'étudiai alors, par le choix des matières et la tournure des pensées, a être moins ce qu'on appeloit un orateur chrétien, qu'un moraliste philosophe et raisonable, me taisant constament sur le dogme, je ne recommandai jamais que les vertus capables de rendre les hommes meilleurs en société. Le jour, ce jour si désiré de la vérité et de la raison a paru, les vaines subtilités de la Théologie ont été appréciées à leur juste valeur, les hommes sentants la dignité de leur être ne voulurent plus d'intermédiaires entre eux et la divinité, les prêtres rentrèrent dans le néant. Que pouvais-je faire ? Il n'étoit pas dans mon pouvoir de n'être pas dans un état que j 'a vois embrassé fort jeune et que je n'avois suivi qu'en opposant constament aux doutes et aux murmures de ma raison plus développée, la face des préjugés et le danger de croire et de vouloir avoir raison tout seul. Mais enfin le jour arrivé où tous se réveillèrent comme d'un long someil, je ne fus pas des derniers à reconnaître la Force de la vérité dans cette révolution philosophique et généralle ; j'étois entré en jeune homme dans l'État éclésiastique, j'en sortis en homme mur, je secouai les préjugés, je reconnus pour tels tout ce qui s'opposoit aux progrès de la raison et je me hâtai de déclarer à la Municipalité, que je renonçais à mes fonctions.
Voilà, Citoyens Représentants, ce que j*ai fait, ce que j*ai cru devoir faire et ce que je puis dire à ma décharge comme ex-prêtre.
Quand à Catherine Théot, la sœur de mon père, il n'a pas dépendu de moi de ne pas naître son neveu. Cette fille qui a reçu de la nature un esprit simple et toutes les dispositions nécessaires pour croire toutes les sotises et les extravagances dont les vies des Catherine de Sienne et des Thérèse sont remplies, s'abreuva dès sa jeunesse de ce ramas d'inepties et d'autre lectures soit disant spirituelles et mistiques et ne tarda pas par ce moyen à perdre le peu de bons sens qu'elle pouvoit avoir ; au point, que ne rêvant que Religion, que Mislicité, que passages de l'écriture, elle se crut bientôt comme son extravagante Patronne Catherine de Sienne, destinée à être l'épouse de Christ et à expliquer sa parolle, qu'elle prétend seul comprendre, pour se l'être fait lire une infinité de fois.
Cette fille n'a cessé depuis qu'elle existe de remplir ma vie d'amertume et de chagrin, par les scènes publiques qu'elle a donné en différents temps, par son entêtement et son obstination à faire des prosélites.
Du vivant de Christophe de Beaumont elle porta préjudice à mon avancement, et lors que j'allois trouver cet archevêque pour obtenir de lui quel que place, il me disoit vous êtes le neveu de Catherine Théot, vous avés une tante qui est folle, puis il me tournoit le dos, de manière qu'il m'a toujours été impossible d'obtenir de lui la moindre chose.
Cet Archevêque de Paris, Despote s'il en fut jamais, attaché aux jésuites et curieux de connaître
les sentiments de ceux auxquels il accordoit la permission de prêcher, ayant sçu que Catherine Théot courroit tous les sermons, imagina qu'il pourroit se servir d'elle pour découvrir ce qu'il désiroit sçavoir; en conséquence, il lui écrivit une lettre a gardé précieusement, qu'elle a montré à tout le monde, et qu'elle a peut-être encore; lettre, qui a achevé de lui tourner la tête ; entre autres choses, Christophe Beaumont lui disoit^ qu'il la prioit de lui faire part des lumières que dieu lui donnoit. Forte de cette pièce, elle alloit trouver les prédicateurs au sortir de la chaire et leur faisoit la leçon, elle en fit tant, parlant, prêchant contre les prêtres et leur doctrine qu'un curé de Paris de la paroisse Gervais obtint un ordre pour la faire mettre à la Bastille et de la par suite à l'hôpital ou elle a été détenue quelque temps.
Depuis la Révolution, j'ai sçu qu'elle avoit envoyé des lettres à différents présidents de la Convention Nationale, lettres adressées à la Convention Nationale, et remplies de ses extravagantes et ridicules rêveries religieuses ; ces différents présidents, ont sans doute payés ces lettres de la pitié qu'elles mérittoient, en ne daignant pas en faire la moindre mention.
Il y a environ un an qu'elle a été traduite à la mairie comme suspecte par le nombre de personnes qui venoient chez elle, ayant été interrogée, on eut encore pitié de sa simplicité et de ses sotises, on la renvoya, avec injonction d'être plus circonspecte et et de ne plus former d'assemblée chez elle. Cet événement la contint pendant quel que temps, elle changea même de demeure pour se soustraire aux
visites de plusieurs personnes accoutumées à venir la voir ; j'ignorai moi-même ce qu'elle étoit devenue dans ce temps et j*allai voir le juge de Police de sa section à son sujet. Ce Citoyen demeuroit rue Bourgtibourg et tenoit un bureau de tabac. Je lui parlai à rhôtel de la Force où je le trouvai et on peut sçavoir de lui, le Chagrin et le déplaisir que je lui témoignai resentir de toutes les extravagances de ma tante, pendant une conversation qui dura au moins une heure.
Malgré cela, Citoyens Représentants, malgré les humiliations et les chagrins muHipliés que cette fille n'a cessé de me causer pendant le cours de ma vie, en déplorant sa mauvaise tête et sa malheureuse obstination qui ont causé des scènes dont j'ai été tant de fois la victime indirecte, je ne puis me deffendre d'avoir pour elle une amitié que la pitié fortifie, parce que je sçais, qu'elle est bornée, simple, qu'elle a un cœur excellent et que quoi que pauvre, elle s'est toute sa vie privée de son nécessaire pour ceux qu'elle croyait en avoir plus besoin qu'elle.
Sœur de mon père, je me suis cru obligé d'aller quelquefois la voir, mais, Citoyens Représentants, ce n'a jamais été que pour tâcher de la rappeler à ellemême, pour la prier de ne voir personne, pour improuver ses idées extravagantes sur la Religion, et pour blâmer la croyance que lui accordoient les personnes qui venoient chez elle ; je n'y ai jamais été que rarement, toujours avec chagrin, l'humeur que son obstination me donnoit c'est, je l'avoue, quelques fois changé malgré moi en vive de pitié que j'avois peine à contenir. J'appelle à témoins de ce que j'avance ici, les personnes qui alloient chez elle
et qui ont pu m'y voir quelques fois et je ne crains pas que qui que ce soit tne donne un démenti à cet égard. C'étoit au point, que ses assecles {adeptes ?) disoient que ma Tante étoit une sainte, mais qu'mi étoit jamais méconnu que par ses parents, ma sœur et moi n'ayant cessé toute notre vie de lui faire des représentations sur sa manière de penser.
Il y a six mois à peu près que je suis absent, étant parti dans le mois de nivôse pour une commission dont j'ai été chargé dans le département des Hautes- Alpes et dont je suis de retour seulement depuis le vingt un prairial; mais je dois dire, Citoyens Représentans, que du moment que j'ai connu ma tante, c'est-à-dire depuis que j*existe, jusqu'à l'époque de mon départ, je ne l'ai j'amais entendu parler que de religion à sa manière, jamais de politique; il est vrai que mes visites ordinairement n'étaient pas longues, que je n'ai jamais été témoin des cérémonies qu'on dit qu'elle pratiquoit en recevant ses assecles, que je les ai parfaitement ignoré jus qu'à ce jour« et que c' étoit assez que je vis prendre un livre pour faire une lecture pour que je sortis au plus vite, redoutant plus pour moi l'ennui, que le danger des réflexions qui pouvoient suivre.
Voilà, Citoyens Représentants, ce que la vérité, l'honneur, le devoir et la conscience m'obligent de vous dire relativement à celle dont j'ai le itialheur d'être le neveu, je vous observe cependant avec soin. Citoyens Représentants, et Je vous prie de le remarquer^ que je ne prétends aucunement parler de ce qui a pu se passer depuis environ six mois que je suis absent, et dont je n'ai pas la moindre connaissance.
Je viens, Citoyens Représentans, de vous parler comme neveu de Catherine Théot, il me reste, comme détenu, à vous exposer, en finissant, le tableau de ma vie politique.
Avant la Révolu tion, j*avais obtenu une place de Chapelain de l'ordre de Saint-Lazare qui me valoit six cents livres, en quatre vingt neuf je prêtai le serment prescrit par la loi aux éclésiastiques, et je fus reçu vicaire à la paroisse Nicolas du Char donne t; de là, au bout de cinq ou six mois, je passai à la paroisse Roch, où je fus reçu vicaire, et où je suis toujours resté depuis; je me liai plus particulièrement avec les citoyens Petit, Grellot, Perignon, aussi vicaires, et ils ont fait exclusivement ma société, et je n'ai jamais rien connu en eux qui ne fut digne de mon amitié et de mon estime. Ces citoyens qui ont vécu presque tous les jours avec moi depuis environ trois ans, connaissent tous mon amour pour la Révolution, et il n'est personne qui ayant eu occasion d'avoir avec moi quelque rapport, ne soit dans le cas de me rendre le même témoignage.
Ayant toujours regardé les privilèges héréditaires de la noblesse, comme absurdes, comme contraires à la raison puis qu'un homme qui avait bien mérité de l'état pouvoit très bien avoir un fils dont le moindre vice fut l'inutilité, ayant toujours regardé ces privilèges comme contraires au bien public, puis que, sans considération quel qu'on que du méritte personel, la naissance seule suffisant pour les faire obtenir, ils dévoient nécessairement détruire tout motif d'émulation; ayant gémi depuis que j'ai l'usage de la raison sur le préjugé féroce et barbare qui fléi« trissoit la famille innocente d'un père coupable,
372 ROBESPIERRE ET LES FEBOfES
ayant en un mot toujours pensé comme on pense aujourd'hui, j'ai désiré la révolution depuis que j'existe; j'avoue cependant que je ne la croyois pas si prochaine, tant les abus me paroissoient invétérés et difficiles à détruire; mais à peine se mam'f estât-elle, que je l'accueillis de toute mon âme, que je l'accélérai par tous mes moyens ; je n'ai jamais rien dit, rien fait qui ne tendit à la propager, j'en apelle a témoins tous ceux qui ont eu occasion de me connaître et qui m'ont approché depuis plus de trois ans que je demeure à la communauté de Roch.
Bien éloigné d'avoir signé jamais aucune pétition quel qu'onque contraire à la liberté, lorsque le Tiran prit la fuite, quoi qu'il fut sans exemple jusqu'alors de voir des éclésiastiques sous les armes, je m'armai d'un fusil, d'un sabre, ainsi que les citoyens Ravault et Dumont aussi vicaires de la paroisse Roch, et tous trois nous courûmes aux Jacobins et de là aux Thuilleries où bous passâmes le jour et la nuit sans quitter les armes; lors de la première réquisition j'avois un fusil de calibre, je le donnai à ma section.
Désirant être utille à ma patrie, je présentai un mémoire au citoyen Paré pour lors ministre de l'intérieur. pour le prier de m'en fournir les moyens; comme je ne lui étois présenté par personne, il me répondit, qu'il n'étoit pas dans l'usage d'employer les citoyens qu'il ne connaissait pas, il me demanda le nom de ma section, me dit qu'il prendroit des informations sur mon compte, que je pouvois revenir dans une huitaine de jours. Au bout de ce temps je revins et j'appris que j 'étois nommé commissaire pour aller dans le département des Hautes-Alpes évaluer les pertes causées aux citoyens par l'inva-
sion de l'enemi sur le territoire de la République.
J'ai parcouru à travers les neiges avec beaucoup de peines et de fatigues, les districts, les montagnes et les chemins bordés de précipices des différentes communes de ce département où j'ai eu à opérer, j'ai rempli ma mission, j'ose le dire, avec tout le zèle et le civisme dont un bon patriote peut être capable, j'ai entre les mains une attestation du district de Briançon où j'ai opéré et où j'ai passé l'hiver, qui fait foi de ce que j'avance. Je suis muni d'un certifficat de civisme de ma section, j'ai un diplôme de la Société de Briançon affilié à celle des Jacobins de Paris, en outre je jouis, je puis le dire, de l'estime, de la confiance et de l'amitié des patriotes qui me connaissent. Et I Citoyens Représentants, au moment où satisfait d'avoir soutenu de tout mon pouvoir les intérests de la République dans la mission qui m'a été confié, au moment, dis-je, où je me félicitois de revenir au centre de ma Patrie et où je me proposois de me reposer de mes fatigues dans la société de mes amis, je me vois précipité dans une prison et regardé comme un mauvais citoyen.
Citoyens Représentants, vous êtes humains et sensibles, voyés s'il peut être une situation plus malheu* reuse et aussi peu mérittée que celle où je me trouve, tout homme a de justes droits de prétendre à attendrir vos cœurs, mais, Citoyens Représentants, grâce à votre zèle infatigable pour sauver la chose publique, un patriote sent qu*il a plus qu'un autre, droit à votre sensibilité.
Oui, Pères de la Patrie, j'ai cette confiance que vous reconnattrés en moi un de ses enfants, que ce cri de la vérité qui part d'une conscience pure et
dont l'accent ne peut être ni méconnu ni contrefait^ pénétrera vos ûmes, et que compatisants à mon malheur, vous ne dédaignerés pas d'essuier mes larmes, de venir à mon secours, et de me rendre la liberté, cette liberté qui m*est si chère et si précieuse et dont je ne me suis jamais rendu indigne un seul instant.
Salut et fraternité.
Le citoyen Théot.
lUnmiQ^FftAVÇAio.