‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 42 sur 49 · ROBETSPIERE » ET SUZETTE LABROUSSE · texte numérisé non relu

ROBETSPIERE » ET SUZETTE LABROUSSE

Mêler Robespierre aux farces mystico-religieuses ne fut pas une idée qui appartint en propre, en Tan II, aux voltairiens du Comité de Sûreté générale. Dès 1790, Marchant les avait précédés dans cette voie.

Dans sa pièce, les Amours de Dom Gerle, publiée par la Chronique du Manège (4), il faisait jouer un rôle considérable à Robespierre, il le montrait en rival de Dom Gerle, prétendant à la main de la voyante périgourdlne. N'est-il pas piquant de voir ainsi un vaudevilliste royaliste précéder, dans la farce, les terroristes de Tan II, et leur donner un thème sur lequel ils broderont beaucoup moins plaisamment que lui, d'ailleurs ? Le fragment qui suit en convaincra aisément. 11 date des premiers jours de la popularité de Robespierre (on écrit

(1) Les Amours de dom Gerle, tragédie nationale en vers patriotiques, parut dans la Chronique du Manège^ par divers fragments. Le n» 9 donne l'acte I; le n* 10, Pacte II, le n* 13, la moitié de Tacte 111 ; le n* 15, la fin de Pacte III ; le n« 18, le début de Pacte IV; le n* 21, la fin de Pacte IV; et le n«24, Pacte V, complet.

encore : Robefspiere), et déjà on devine l'influence de l'homme, puisqu'on éprouve le besoin de le ridiculiser ainsi : « Tout ce que va dire le grave député, parottra peut être étonnant, déclare une note de la pièce, mais il faut songer que c'est M. Robetspierre qui parle, et qu'il est encore rempli de Tesprit qui l'anime aux Jacobins. » De fait, on verra que ses propos sont pour le moins étonnants. Son rôle commence dans l'instant où les Jacobins décident du nom de celui qui doit épouser Suzette Labrousse, mariage qui seul peut sauver la Constitution. Robespiere pénètre dans l'ap* partement de la prophétesse et y fait la rencontre de Mirabelle, jeune personne qui, dans cette € tragédie nationale », sert de confidente à € Mademoiselle La Brousse >.

ROBETSPIBRE.

Oui, j'adore La Brousse et la cherche en tous lieux. Je mets mon bien suprême à plaire à ses beaux yeux. Où donc est ma princesse ?

Mirabelle.

En son humble oratoire.

Elle y fait Toraison qu'on dit jaculatoire.

ROBETSPIERE.

Oh I quand pour la revoir je sors des Jacobins, Quand je néglige tout pour ses appas divins, Je ne puis lui parler? Grands Dieux I lancez la foudre ! Impitoyables Dieux I réduisez-nous en poudre.

Mirabelle.

Mais on pourroit à peine excuser ces propos, Si vous étiez, seigneur, aux états-généraux.

ROBETSPIERE.

Que mon cœur est charmé ! que mon âme est con-

[tente !

Que mon bonheur est doux ! Que sa douceur m'en-

[chante I Et que je suis ravi de cet enchantement I

Mirabelle.

Vous êtes fou, seigneur.

ROBETSPIERB.

Non; je suis un amant Qui brûle pour La Brousse.

Mirabelle.

Adieu, je me retire.

Je ne veux point troubler votre amoureux délire.

Robbtspiere, seul.

Pendant que ma beauté fait sa sainte mission, Je veux la régaler d'une douce chanson.

Air : O ma tendre museite.

Viens, 6 ma toute aimable, Robetspiere t'attend; L'instant est favorable Pour finir mon tourment, Il est' doux de se rendre Quand on est sans témoins; Ah ! si ton cœur est tendre.

Le mien ne Test pas moins.

Séduisante La Brousse, Viens donner à mon cœur Une aimable secousse Qui fera son bonheur.

II se sent à la diette.

Quand il ne te voit pas, Fais lui faire, brunette, Un excellent repas.

(// enlr* ouvre doucement la porte de Foratoire de mademoiselle La Brousse^ met respectueusement un genou à terre et chante le couplet suivant.)

Air : Des rigueurs d'une bergère.

Quand d*une cime ébranlée On voit tomber un torrent, Quand d'une terre brûlée On voit sortir un volcan, Et quand des vents en furie On entend les sifflements, C'est l'image, mon amie.

Des feux que pour toi je sens.

(Mademoiselle La Brousse sortant de son oratoire.)

Mademoiselle La Brousse.

Je vous reconnois là, sublime Robetspiere ! Toujours tendre et galant I

Robetspiere.

C'est mon défaut, ma chère.

J'aime à rendre en tous lieux hommage à la beauté, Et le cœur de La Brousse en doit être flatté.

Je suis un papillon qui voltige sans cesse. Aimez-moi tendrement, je vous ferez mairesse (i). Dans un char tout doré que j'achète à crédit, Traîné par six chevaux qu'un maire à son profit A droit de confisquer, je vous conduis, ma reine. Aux yeux de tout Paris mon amour vous promène Quand nous traverserons la ville et les fauxbourgs, Les districts s'armeront; des fifres, des tambours, Nous entendrons partout la civique harmonie. Enfin vous jouirez d'un sort digne d'envie.

Mademoiselle La Brousse.

Je le vois bien, seigneur : vous êtes amoureux.

ROBETSPIERE.

Si je le suis, princesse ! ah, lisez dans mes yeux I Le feu qui me dévore.

Mademoiselle La Brousse.

Eh 1 moins de bavardage.

Dites-moi ce qu'on fait dans votre aréopage.

ROBETSPIERE.

Vous savez le sujet qui nous a rassemblés ? Dom Gerle fut choisi. Mais enfin... si...

(1) « M. Robetspiere n'ose pas, dit-on, retourner dans sa province. Il espère que la nation, pour le récompenser des services importants qu'il lui a rendus, ie nommera successeur de M. Bailly. Ainsi, pour deux bonnes raisons, M. Robetspiere deviendra citoyen actif de cette capitale ; car il croit qull vaut mieux être maire à Paris que pendu à Arras. •

Mademoiselle La Brousse.

Parlez I

ROBETSPIERE.

Si ce choix eût été dicté par la sagesse,

Je le dis hautement, on m'eût nommée princesse (sic).

Mademoiselle La Brousse.

Mais quel est donc Fobjet que dom Gerle a choisi ?

Robetspiere.

On l'ignoroit encor, lorsque je suis sorti.

J'entends du bruit, on ouvre, et dom Gerle s'avance.

Pour vous plaire, je dois éviter sa présence

Et céder prudemment la place au favori,

C'est vous montrer qu'un jour je serai bon mari (i).

(// sort.)

Ce fragment de < tragédie nationale > n'est, au surplus, qu'un échantillon des attaques qu'eut à subir Suzette Labrousse. Les libellistes et les plaisantins de l'époque ne tardèrent pas à s'emparer de ses prophéties pour en souligner le ridicule. Gerle, ce Gerle que la Chronique du Manège chantait sur Tair de Henri IV :

Vive dom Gerle I

Vive ce bon chartreux !

C'est un fîn merle

Qu'on chérit en tous lieux.

Vive dom Gerle !

Vive ce bon chartreux I

(1) Chronique du Manège^ n* 10, pp. S, 9, 10, 11, 12, 13.

362 ROBESPIBRRB ET LBS FCmŒS

avait été le premier à faciliter la plaisanterie. Il avait publié une petite brochure de sept pages : Renteignementi donnés au public par Dom Gerle, prieur de la Charlreuêe du Port Sainte-Marie^ sur des faits relatifs à Mlle La Broasse^de Vauxains^en Périgord; de Timprimerie de Devaux, s. d. n. 1. On n'eut qu'à puiser là pour rédiger les petits pamphlets, quelquefois spiri* tuels, qui raillèrent la voyante. Les quelques titres que nous donnons ci-après renseigneront amplement sur ce genre de polémique !

La DmDB aux truffes, ou le don patriotique des Périgourdins, a l'Assemblée nationale; s. 1. n. d., in-8, i6 pages.

Le Pucelage ou la France sauvée ; de l'imprimerie de L.-L. Girard, s. d. in-8, 4 pages.

Prophéties de Mlle de La Brousse, par l'abbé Fau- CHBT ; de Timprimerie de Bonnefoi, me de la Sincérité; s. d. in-8, 8 pages.

Ces prophéties, apocryphes naturellement, et dont Fauchet était bien innocent, étaient épigraphiées d'un vers tiré de VAthalie de Racine :

Eh ! quel temps fut Jamais si fertile en miracles f

A cette première brochure on peut joindre deux autres publications similaires. Ce sont :

Prophéties de Mlle de la Brousse concernant la Révolution Française, suivies d'une prédiction qui annonce la fin du monde; S. 1. [Paris]; 1790, in-8, 16 pages.

Recueil des ouvrages de la célèbre Mlle La*

BROUSSE, DU BOURG DE VaUXAINS EN PÉRIGORD, CANTON

DE RlBÉRAC, DÉPARTEMENT DE LA DORDOGNE, ACTUELLE- MENT PRISONNIÈRE AU ChATEAU SaINT-AnGE; ON Y A JOINT DEUX LETTRES INTÉRESSANTES CONCERNANT SA DÉ- TENTION; se vend à Bordeaux, chez Brossier et C^, marchands de papiers, rue de la Liberté, ci-devant Royale, au coin de celle des Capucins, n' 4o ; 1797, in-8, 296 pages.

EnOn, et relevant du même ordre d'idées que la brochure attribuée à Fauchet, voici de Tabbé Maury :

Lettre de l^abbé Maury a l'incomparable demoiselle SuzETTE La Brousse, prophétbsse périgour-

DINE, RÉSIDANTE A PaRIS, CHEZ MmB LA DuCHESSE DE

Bourbon ; Paris, de Timprimerie Crapart ; s. d. [1792], in-8, 16 pages.

Ce relevé sommaire indique bien que la Révolution n'eut pas, pour la prophétesse, le dédain dans lequel rhistoire Fenveloppa, fort justement, depuis.

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