‹ Robespierre terroristeChapitre 5 sur 10 · GUFFROY, LAVICOMTERIE · texte numérisé non relu

GUFFROY, LAVICOMTERIE

(1) Voir mon livre V Affaire de la Compagnie des Indes.

(2) U s'agit de Laborde de Méréville, l'ancien constituant ami des Lameth, qui avait été le banquier de Marie-Antoinette.

(3) Arch. nat; F» 4774* 1 .

Le mandat fut immédiatement mis à exécution.

Marie-Nicole Montréal, interrogée, le 3 frimaire, par le comité révolutionnaire de la section Le Peletier, ne fit aucune difficulté pour reconnaître que Boyd était venu chez elle sur les 7 heures du soir, le 9 octobre, jour du vote du décret contre les Anglais. Il était resté jusqu'à 9 heures du soir et, depuis, elle ne l'avait plus ïevu. Elle ne savait pas ce qu'il était devenu, ni s'il s'était muni d'un passeport. La Montréal fut envoyée à la Petite Force.

Déjà la police recherchait toutes les personnes qui avaient été en relations avec les deux banquiers anglais. Elle avait appris qu'un huissier de la Convention, qui était en même temps traiteur, venait souvent chez Boyd et chez sa maîtresse. Celle-ci, interrogée à ce sujet, avait reconnu que Rose avait mangé quelquefois chez elle. La femme de chambre avait précisé que Rose était encore venu à la maison trois fois depuis le décret contre les Anglais. Rose fut mis sous la surveillance d'un gendarme, sans pour cela quitter ses fonctions d'huissier à la Convention (1). .

Le comité révolutionnaire de la section du Mont- Blanc perquisitionnait au domicile de Ker, chez sa maîtresse, M me de Billens. Il découvrait la correspond

(z) Cette situation paradoxale dura plusieurs mois. Le 13 germinal, le comité des Inspecteurs de la salle prit l'arrêté suivant : 4 Le comité, instruit que le citoïen Rose, un des huissiers de la Convention, est sous la surveillance d'un garde, considérant que le bon ordre et la dignité de la Convention exige que tous ceux qui sont employés à son service soient reconnus à l'abri de tout reproche, ou congédiés et punis s'ils le méritent, a arrêté que le comité de Sûreté générale sera invité à s'occuper le plutôt possible de l'affaire du citoïen Rose et à annoncer au comité des Inspecteurs s'il doit conserver ou destituer ledit citoïen Rose. Robin, président, Fiquet, Hézard, Huguet, Duval (de PIsle-et- Vilaine) et Duval (de l'Aube) » (Arch. nat, F» 4774 M )- Le comité de Sûreté générale retira le garde qui surveillait Rose le 26 germinal. Notons que ce Rose pourrait bien être le même chez qui Danton faisait, rue Grange-Batelière, des repas à cent écus par tête.

dance de Ker, la correspondance de la baronne. Il jetait un coup de filet sur tous les habitués du salon du n° 16 du cul-de-sac Taitbout. Arrêtés vers le milieu de frimaire, la baronne de Billens, le marquis et la marquise de Charras, J.-B.-Emmanuel Roettiers, étaient traduits, le n pluviôse, devant le tribunal révolutionnaire pour correspondances et intelligences avec l'ennemi. Roettiers avait été en correspondance avec l'émigré Corberon. Des lettres compromettantes avaient été trouvées chez ses coaccusés. Tous furent condamnés à mort le même jour, n pluviôse (i).

Les débats du procès intenté à la femme Billens et à ses coaccusés avaient attiré l'attention sur le caissier de la maison Boyd, Antoine-Grégoire Geneste, qui avait repris la suite des affaires, après la fuite de son patron. Il avait été prouvé que Geneste avait fourni des fonds à M me de Billens à une date postérieure au décret sur le séquestre des biens des Anglais, et ces fonds provenaient d'un ordre donné par Ker. En conséquence, le comité révolutionnaire de la section du Mont-Blanc lançait un mandat d'arrestation contre Geneste, rue 4Jes Moineaux, maison du tonnelier, n° 409, le 19 ventôse an II, sous l'inculpation de commerce avec l'ennemi. Geneste, interrogé le 22 ventôse, reconnaissait qu'il avait remis à M m6 de Billens environ 2 700 livres en deux fois. La perquisition faisait découvrir les deux reçus que M me de Billens lui avait signés. La somme avait été avancée sur le compte d'un banquier bruxellois, c'est-à-dire sujet ennemi, Charles-Robert Gomart (2). Ce compte avait été ouvert le 10 octobre 1793, c'est-à-dire le lendemain du départ de Boyd et postérieurement au décret du séquestre. Les lettres de Gomart, trouvées sous les scellées, prouvaient la réalité du versement des fonds.

(1) Arch. nat., W 316.

(2) Ce nom est encore orthographié Goemars, Gaumare, etc., dans les pièces.

A cette question des commissaires : « A luy demandé de nous déclarer quelle marche tiennent les Anglais pour faire passer des fonds à des personnes qu'ils peuvent devoir en France? » Geneste déclara : « A répondu qu'il ne leur connaissoit d'autres moyens que de s'adresser à des banquiers tant de Bruxelles que d'autres endroits, lesquels faisoient passer des assignats en France. » Geneste fut écroué à la Conciergerie, puis transféré à Sainte-Pélagie le 29 ventôse. Une circonstance aggravait son cas. Sa femme, qu'il avait épousée à Bruxelles eniévrier 1793, avait quitté Paris au mois de septembre pour retourner en Belgique, sous prétexte de la maladie de sa mère. Elle avait donc émigré. On avait trouvé dans la perquisition les lettres qu'elle adressait de Bruxelles à son mari. D'autres documents, plus graves encore, avaient été saisis : des lettres signées Veuve Nettine et C le , raison sociale de la grande banque de Bruxelles, et datées d'octobre à décembre 1793 ; une traite de 200 000 florins sur une banque d'Amsterdam et datée de Bruxelles le I er février 1794 ; des lettres de banquiers de Londres, Livourne, etc. Toutes ces pièces prouvaient que la banque Geneste n'avait pas interrompu, malgré la loi, ses opérations avec l'ennemi.

La traite de 200 000 florins sur Amsterdam prouvait que Geneste était l'agent du banquier Laborde de Méréville, qui tentait de faire passer, par son intermédiaire, des fonds à son fils, le célèbre constituant ami des Lameth, qui avait émigré à Londres.

Geneste eut beau essayer de se justifier dans un long mémoire où il plaidait les circonstances atténuantes et où il rappelait qu'il s'était enrôlé danS la garde nationale au moment de la prise de la Bastille, qu'il y avait été nommé sergent-major, que sa compagnie avait demandé sa mise en liberté. Que comptaient les preuves de civisme devant les pièces à conviction accablantes?

Geneste fut livré à Fouquier-Tinville, en même

temps que le vieux banquier Joseph Delaborde et d'autres aristocrates en relations plus ou moins directes avec Boyd, Ker, M me de Billens, etc. Du nombre étaient Pierre Hariague de Guibeville, M.-CL- Emilie Hariague, veuve de Bonnaire ; Michel d'Estat Bellecour, frère de la Billens ; Jeanne-Marie Nogué, veuve de Nolin d'Ivry, sa femme ou sa maîtresse ; Rollot fils, ancien officier ; Gougenot, ancien maître d'hôtel du roi et syndic de la Compagnie des Indes. Tous furent condamnés à mort le 29 germinal an II (1).

La chaîne fatale entraînait tous ceux qui avaient été en rapport avec les agents de Pitt en fuite.

Le jour même du procès de Geneste et de ses complices, le 29 germinal, Fouquier-Tinville requérait en pleine audience l'arrestation d'un témoin dont la déposition lui avait paru suspecte.

Attendu qu'il résulte de la déposition de Thomas-Simon Bérard, âgé de 53 ans, commandant de la garde nationale de la section de 1792, demeurant rue de Gramont, n° 10 (2) ;

Qu'il étoit intimement lié avec Boid et Ker, banquiers émigrés ; que la veille du 10 aoust, le bataillon de la section des Filles-Saint-Thomas a passé la nuit au ci-devant château des Tuileries ; que ce bataillon a été passé en revue le lendemain, 10 aoust, par Capet, que Bérard étoit capitaine d'une des compagnies de ce bataillon, que le même jour il a accompagné Capet à la Convention, qu'il résulte en outre de la déposition d'Edouard Prudente, témoin, que le 10 aoust a été vue chez Bérard remettante à sa femme un paquet renfermé dans un carton ; que le banquier Ker s'est aussi rendu le même jour chez ledit Bérard ; que toutes ces circonstances réunies ne permettent pas.de douter que ledit Bérard entretint alors et a depuis continué d'entretenir des intelligences criminelles avec Boid et Ker, émigrés et conspirateurs ;

... Appert le tribunal, après avoir entendu le réquisitoire de l'accusateur public, avoir ordonné qu'il seroit décerné

(1) Arch. nat., W 348, F» 4721, F 7 4729, F 7 4778. (a) H était le voisin de Boyd, dont la banque était au n° 9 de la même rue.

un mandat d'arrêt contre ledit Bérard pour ensuite être par l'accusateur public requis et par le tribunal ordonné ce qu'il appartiendra (i).

Bérard fut arrêté séance tenante. Le lendemain, le comité révolutionnaire de la section du Mont- Blanc commençait une enquête sur son compte. Le I er floréal, la veuve Carouge, domiciliée rue et culde-sac Taitbout, n° 16 (c'était l'adresse de M m6 de Billens), déclarait devant ce comité que « le nommé Bérard étoit l'intime ami de Boet (sic) et Ker, qu'il faisoit de grandes affaires ensemble, que d'ailleurs ils étoient intimement liés ensemble, puisque Ker a dit à la Billens, après l'affaire du dix aoust qui les a forcé de partir, qu'elle ne soit pas en peine pour les passeports, que son ami Bérard, qui étoit bien dans la section, luy en feroit avoir sans être obligé de paroître, ce qui a eu lieu effectivement, puisqu'ils sont partis quelque temps après ; déclaration faite à la Billens par Ker en présence d'elle déclarante... »

Le 3 floréal, le citoyen Lombard, demeurant, lui aussi, rue Taitbout, n° 16, déclara à son tour « qu'étant au service de Ker, il a vu le nommé Bérard venir chez ledit Ker, depuis longtems qu'ils étoient très liés ensemble, et un jour Ker parloit à luy déclarant des patriotes et des aristocrates ; luy déclarant dit à Ker : Mais M. Bérard est patriote ! — Comme tous ceux qui ont quelque chose à garder, a répondu ledit Ker en luy souriant ».

Le même jour, la veuve Fragalde confirma l'intimité qui régnait entre Bérard et Ker, qui se voyaient très fréquemment.

Il n'en fallait pas plus pour rendre le pauvre Bérard très suspect. En vain, le comité révolutionnaire de la section Le Peletier essaya de venir à son secours. Il certifia, le 2 floréal, que rien n'était parvenu à sa

(i) Arch. nat, W 357.

connaissance qui pût faire douter de ses sentiments patriotiques. Il rendit hommage à son civisme. En vain, la société populaire de la même section Le Peletier vint à la rescousse le 7 floréal, en attestant que, depuis le commencement de la Révolution, Bérard é'était « constamment montré bon patriote et zélé républicain ». L'ami de Ker fut traduit au tribunal révolutionnaire, en même temps que les deux frères Tassin, l'aîné Louis-Daniel, ancien banquier, et le cadet Gabriel, dit Tassin de l'Etang. Celui-ci avait commandé le bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui avait pris part à la défense des Tuileries, le

10 août 1792. Bérard protesta qu'il n'avait jamais aimé Tassin de l'Etang, son chef de bataillon, qu'ils étaient, au contraire, en mauvais termes depuis le début de la Révolution. Mais il avoua qu'il avait conduit sa compagnie aux Tuileries le 9 août au soir.

11 ne put nier ses relations avec Ker. Il fut condamné à mort, le 14 floréal, en même temps que les deux Tassin (1).

Plus heureux que leurs amis, Boyd et Ker gardèrent leurs têtes sur leurs épaules.

Boydconserva toute la confiance de Pitt. En fructidor an IV, sous le Directoire, un agent secret du gouvernement français, qui n'est pas autrement désigné que par la lettre I, se présenta à lui pour offrir de procurer la paix à l'Angleterre en achetant plusieurs personnes des hautes régions officielles françaises (2). M. Raymond Guyot, qui nous révèle le fait, ajoute qu'il l'a puisé dans les Chatham papers au Record office, où est conservée une correspondance de Boyd. Si cette correspondance était connue, peut-être nous permettraitelle d'élucider le rôle exact que ce banquier a joué à Paris sous la Terreur. M. Guyot, qui ne l'a consultée que pour la période du Directoire, nous apprend encore

(1) Arch. nat., W 357.

(2) Raymond Guyot, Le Directoire et la paix de V Europe, p/281,

qu'en l'an V, Boyd fut envoyé par Pitt à Paris pour ménager un accord secret avec le gouvernement français (i). Après le 18 fructidor, il servait encore d'intermédiaire entre Londres et Paris. Il est donc vraisemblable que les pressentiments de Robespierre n'étaient pas sans fondement.

Boyd revint encore en France après la paix d'Amiens, en 1802. Il s'y attarda et, quand la guerre recommença, il fut retenu comme otage, ainsi que tous ses compatriotes qui séjournaient sur notre territoire. Il né fut relâché qu'en 1814.

Les traités de Vienne mirent à notre charge les créances que les sujets anglais avaient à faire valoir contre notre gouvernement pour les dommages qui leur avaient été causés pendant les guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Walter Boyd revint à Paris en 1819 pour dresser l'état des indemnités qui lui étaient dues et qui furent payées, conformément au traité (2).

Il nous a semblé que, si incomplète qu'elle soit, l'histoire du banquier Boyd et de ses amis français jetait quelque lumière sur les dessous du régime révolutionnaire. Environné d'un monde d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts, ce régime se défend comme il peut, en frappant tous ceux qu'il soupçonne d'intelligences avec les gouvernements étrangers. A défaut de preuves formelles, les indices parfois lui suffisent. Il réprime le commerce avec l'ennemi de la même façon que nos conseils de guerre l'ont réprimé dans la grande tourmente que nous avons traversée. L'affaire Geneste offre une analogie frappante avec certaines affaires qui ont été jugées récemment, et ce n'est pas seulement sous la Terreur qu'une chaîne invisible a traîné les coupables ou les demicoupables à l'échafaud ou au poteau d'exécution.

(1) R. Guyot, p. 464-466.

(2) Arch. nat., F 7 4615.

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