‹ Robespierre terroristeChapitre 7 sur 10 · CONTRE LES DANTONISTES <*> ESSAI D'ÉDITION CRITIQUE · texte numérisé non relu

CONTRE LES DANTONISTES <*> ESSAI D'ÉDITION CRITIQUE

En 1841, un libraire de Paris, France, dont la boutique était située 6, rue de l'Oratoire, publia, en une brochure d'une vingtaine de pages (2), une série de notes rédigées par Robespierre à la veille du procès des dantonistes. Ces notes formaient quatre fragments d'inégale importance. Frappé de la ressemblance de leur contenu avec le célèbre rapport d'accusation de Saint- Just, France en conclut un peu vite que le rapport de Saint- Just avait été dicté par Robespierre, et il intitula sa brochure : Projet rédigé par Robespierre du rapport fait à la Convention nationale par Saint- Just contre Fabre d'Eglantine, Danton, Philippeaux, Lacroix et Camille Desmoulins... (3).

L'opinion du libraire France a été acceptée jusqu'ici sans examen, même paf des écrivains robespierristes. Son édition n'a jamais été examinée de près. On ne s'est pas demandé dans quelles conditions exactes Robespierre et Saint- Just ont collaboré. On n'a jamais essayé de vérifier, par la comparaison des autres sources, les allégations du premier. Il va de soi cependant que, pour porter un jugement fondé sur les drames de la grande et

(z) Ces notes ont d'abord paru dans les Annales révolutionnaires de juillet-septembre 191 8.

(a) Bibliothèque nationale, Le* 743, in-80.

(3) Le titre continue ainsi : « Manuscrit inédit publié sur les autographes, avec des notes, des rapprochemens et un fac-similé, suivis d'une lettre de Mademoiselle Robespierre. » Il s'agit de la lettre adressée par Charlotte Robespierre au journal L'Universel, pour contester l'authenticité des prétendus mémoires de Robespierre (24 mai 1830).

terrible époque, un travail de recherche et de critique, un travail de juge d'instruction s'impose. La tâche est difficile. C'est une raison de plus pour l'entreprendre.

Et d'abord, les notes publiées en 1841 sont-elles authentiques? Dans son avertissement, France ne donne sur la provenance de son manuscrit qu'un renseignement assez vague : « Le hasard ayant fait tomber dans nos mains un manuscrit inédit de Robespierre, nous nous empressons d'en donner connaissance aux amateurs curieux de tout ce qui appartient à l'histoire de notre Révolution. Nous pensons qu'il sera avidement accueilli par eux. » Ne cherchons pas à éclaircir ce curieux hasard qui dépose les manuscrits de Robespierre juste entre les mains des libraires-éditeurs. L'époque de Louis-Philippe vit commencer le fructueux commerce des autographes, auquel des archives mal gardées fournissaient des ressources inespérées. Le manuscrit du libraire France a dû sortir de quelques scellés de la police générale ou du tribunal révolutionnaire. Ce manuscrit existe encore. U appartenait, ces années dernières, à Victorien Sardou, et il figure sous Je n° 130 du catalogue de sa collection qui fut vendue à l'Hôtel Drouot, le 24 mai 1909. Le catalogue nous apprend que lès notes de Robespierre étaient entièrement autographes et qu'elles avaient été écrites sur vingtcinq pages de papier de grandeur inégale. Sardou les avait fait relier avec la brochure de France, dans une reliure demi-maroquin rouge av^c coins. Il était très fier de les posséder et il les fit voir à de nombreux contemporains. Nul doute qu'elles ne soient authentiquement de la main de Robespierre. Je dirai même que si le manuscrit s'était perdu et si la brochure dé France subsistait seule, l'imprimé suffirait pour former la conviction. Il n'y a qu'un homme au monde qui a pu écrire ces notes accusatrices. Cet homme est Maximilien Robespierre. Elles portent de la première à la dernière ligne sa marque indélébile.

Mais une autre question se pose. Le manuscrit publié par France se compose de fragments. Il n'est donc pas complet. Est-il possible de retrouver les parties perdues?

Le catalogue de la riche collection d'autographes, réunie par l'amateur américain Alfred Morrison, renferme dans son cinquième volume, p. 282-283, la reproduction

LES NOTES DE ROBESPIERRE. 8l

in extenso d'un manuscrit de Robespierre, qui est la continuation évidente des notes publiées en 1841. Ce manuscrit est écrit sur quatre pages/ Il roule entièrement sur Danton, Fabre d'Églantine, Desfieux, Hérault de Séchelles, Proli, sur tous ceux qui étaient englobés dans la « faction de l'étranger ►.

La même analogie que France avait relevée entre le contenu des fragments qu'il avait publiés et le rapport de Saint- Just se reproduit pour le fragment de la collection Morrison. Il a été rédigé en même temps et pour le même objet. H fait partie du même ensemble. Il en est inséparable. Nous le ferons donc figurer dans cet essai d'édition critique.

Frappé par les similitudes non seulement d'idées, mais d'expressions qui existent entre les notes de Robespierre et le rapport de Saint- Just, le libraire France en a conclu que * ce n'était pas Robespierre qui recevait les inspirations de Saint- Just, comme Tont cru plusieurs historiens et notamment M. Thiers, t. III, p. 327, i re édition, mais bien Robespierre qui inspirait les siennes à Saint- Just ». Saint- Just n'aurait fait en somme que recopier et mettre au net les notes de Robespierre.

Les choses n'ont pas dû se passer de cette façon un peu simpliste. Le libraire France avait trouvé, au milieu du manuscrit de Robespierre, deux pages, presque tout entières en blanc, sur lesquelles il n'y avait que douze lignes de l'écriture de Saint- Just. H a reproduit ces douze lignes, mais il ne s'est pas demandé pourquoi elles étaient mêlées aux fragments de Robespierre. Il n'a pas fait attention non plus à une phrase de Robespierre, qui aurait dû être pour lui le trait de lumière, à la phrase suivante : « Il [Danton] ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le rapport. > Rapprochée du fragment de Saint- Just intercalé dans le manuscrit de Robespierre, cette phrase nous livrele secret de la collaboration des deux hommes.

Quand Robespierre jette ses notes sur le papier, il a devant les yeux un rapport qu'il rectifie et complète. Ce rapport contient des erreurs, par exemple celle qui concerne Duport. Robespierre signale ces erreurs pour qu'elles soient supprimées, et, en effet, l'erreur commise sur Duport ne figure plus dans le rapport définitif de

Saint- Just. C'est donc que Saint- Just a composé successivement deux rapports, celui que nous connaissons, celui qu'il a prononcé à la séance du n germinal pour faire ratifier par la Convention l'arrestation des dantcnistes ordonnée dans la nuit (i), et un autre rapport qui l'a précédé, celui qu'il fit sans doute devant les Comités de Sûreté générale et de Salut public réunis^p our statuer sur l'arrestation.

De ce premier rapport inconnu, il subsiste un vestige, les douze lignes mêlées aux notes de Robespierre.

Ce n'est pas là une hypothèse, mais une quasi- certitude, car les douze lignes en question ne figurent que remaniées dans le rapport prononcé devant la Convention et imprimé par son ordre.

Nous sommes donc obligés d'admettre : i° que Robespierre a travaillé sur un premier rapport de Saint- Just, dont il ne subsiste plus que les quelques lignes qui sont restées mélangées à ses propres notes ; 2° que, s'il en est ainsi, Robespierre n'a pas inspiré à Saint- Just ce premier rapport qui a décidé de l'arrestation au sein des Comités ; 3° que son rôle a consisté à revoir un travail déjà fait, à le rectifier, à le compléter, à le préciser, pour en accroître la force en le mettant à l'abri des critiques.

Faisons un pas de plus. L'ordre dans lequel Robespierre a rédigé ses notes lui a été imposé par le premier rapport de Saint- Just, qu'il suivait la plume à la main. Saint- Just a rédigé son rapport définitif en ayant sous les yeux les notes de Robespierre. Il est donc infiniment probable que pour publier correctement les cinq fragments qui subsistent c!e ces notes, il faut les mettre bout à bout dans l'ordre même où Saint- Just les a incorporés et assimilés dans son rapport définitif devant la Convention. D'où l'obligation de confronter attentivement le texte de Robespierre et le texte de Saint- Just.

Cette confrontation ne nous permettra pas seulement

(x) Convention nationale. Rapport fait à la Convention nationale au nom de ses Comités de Sûreté générale et de Salut public sur la conspiration ourdie depuis plusieurs années par les factions criminelles, pour absorber la Révolution française dans un changement de dynastie et contre Fabre tfEglantine, Danton, etc., par Saint- Just. Séance du n germinal, 24 pages in-8<>, de l'imprimerie nationale.

de retrouver le plan de composition des notes de Robespierre, elle nous sera très utile pour l'intelligence des deux textes. Il est indispensable, en efïet, de se demander si Saint- Just a accueilli indistinctement toutes les corrections de Robespierre, s'il ne subsiste pas un écart parfois considérable entre les jugements et les opinions de l'un et de l'autre. Ainsi nous serons amenés à attaquer parfois le fond du débat, en recherchant jusqu'à quel point sont fondées les accusations portées contre Danton et ses amis.

Ce qui subsiste du premier rapport de Saint- Just.

Les amis de Brissot disoient qu'il était un enfant, qu'il étoit inconséquent.

Les amis de Danton disoient de lui qu'il étoit insouciant, que son tempérament étoit contraire à la haine et à l'ambition (1).

Danton disoit de Fabre que sa tête étoit un imbroglio, un répertoire de comédie ; il le représentoit comme ridicule, pour qu'il ne passât pas pour conjuré (2).

Danton parloit de chasse, de bain, de plaisir, à ceux dont il craignoit l'œil. Hérault étoit grave au sein de la Convention ; il étoit bouffon en particulier (3),

(1) Cette comparaison entre Danton et Brissot a été maintenue dans le rapport définitif de Saint- Just : « Les amis du profond Brissot avoient dit longtemps de lui qu'il étoit un inconséquent, ua étourdi même. Fabre disoit de Danton qu'il étoit insouciant ; que son tempérament l'entraînoit à la campagne, aux bains, aux choses innocentes. » (P. 18 du rapport publié par ordre de la Convention Toutes nos citations seront empruntées à ce document.)

(2) Phrase presque textuelle dans le rapport définitif (p. 18).

(3) « Hérault étoit grave dans le sein de la Convention, bouffon, ailleurs, il rioit sans cesse pour s'excuser de ce qu'il ne disoit riem. » (Rapport définitif, p. 18.)

Fabre dénonça Ronsin et Vincent ; Danton les défendit ; il défend tout le monde (i).

Les notes de Robespierre.

Robespierre semble n'avoir voulu au début qu'annoter brièvement le premier rapport de Saint- Just. Peu à peu il fut entraîné par le sujet et rédigea, à son tour, un véritable rapport. Ce qui nous le fait croire, c'est ce fragment que France a mis à la fin de sa publication et que nous considérons comme le commencement véritable des notes de Robespierre.

i. Depuis plusieurs années.

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