‹ Robespierre terroristeChapitre 8 sur 10 · Leurs périls · texte numérisé non relu

Leurs périls

10. Danton se montra bien (2). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez (3). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (4).

(1) Cette phrase ne se retrouve pas dans le rapport définitif. Fut-elle supprimée sur l'invitation de Robespierre?

(2) Ici Robespierre rectifie un jugement défavorable de Saint- Just sur Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vérité et donne à ses accusations un poids singulier.

(3) «Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez, sous prétexte, disois-tu, de le réconcilier avec Kellermann. » (Rapport de Saint- Just, p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le flatta, lui promit le bâton de maréchal afin de ramener à consentir aux plans de Dumouriez. (A. Chuquet, Dumouriez, p. 131.)

(4) « Dumouriez louoit Fabre- Fond, frère de Fabre d'Eglantine ; peut-on douter de votre concert criminel pour "renverser la République? » (Saint- Just, p. 13.)

11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente, censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante les •principes de Hébert et de Chaumette (1). Fabre donna aussi dans l'intrigue religieuse (2) ; il provoqua une mention honorable des premiers actes qui furent faits à ce sujet (3), et s'élevoit contre ce système en parlant aux patriotes (4).

12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (5).

Après avoir reproduit ce fragment des notes de Robespierre, l'éditeur France fait remarquer en note : « On ne trouve dans les feuilles du manuscrit aucun renvoi auquel ces chiffres se rapportent. » C'est une preuve de plus que ces douze premières annotations de Robespierre ne peuvent se rapporter qu'au rapport primitif de Saint- Just, dont le texte est perdu.

A partir de ce moment, Robespierre ne se borne plus à commenter le texte de Saint- Just par des renvois numérotés, il prend du champ, rassemble ses souvenirs et expose en détail l'idée qu'il se fait de la conspiration dont Fabre et Danton étaient pour lui lés chefs.

Le rapport définitif de Saint- Just, après une vue d'ensemble sur la succession des partis sous la Révolution,

(1) « Une société populaire, livrée à Chaumette, osa censurer votre décret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hébert et de Chaumette. » (Saint- Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est publiée dans les Archives parlementaires, t. LXXXI, p. 433 (séance du 24 frimaire).

(a) « Fabre soutint ici ces opinions artificieuses. » (Saint- Just, p. 8.)

(3) Sur le rôle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de déchristianisation, voir mon livre La Révolution et l'Eglise, p. 76 et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit décréter que le procès- verbal de la séance et les discours des prêtres abdicataires seraient distribués à tous les départements.

(4) Saint- Just a laissé tomber cette observation sur l'hypocrisie de Fabre.

(5) « Vous êtes tous complices du même attentat. » (Rapport de Saint- Just, p. 19.)

s'attaque d'abord à Fabre d'Eglantine, qui eut au tribunal révolutionnaire les honneurs du fauteuil. L'éditeur France n'a publié qu'en second lieu le fragment des notes de Robespierre qui concerne Fabre. Je crois qu'il est plus naturel de supposer que Robespierre a suivi le même ordre que Saint- Just et de publier en conséquence les notes qui CDncernent Fabre avant celles qui concernent Danton.

Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la France (i).

Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement : c'étoit celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui que Fabre vouloit donner à la sienne ; comme elle arboroit l'étendard du patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (2), il . espéroit décréditer le patriotisme , arrêter les mesures * révolutionnaires et pousser la Convention en sens ! contraire, jusqu'au modérantisme et à l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu quelques relations avec eux (3), surtout ceux qui avoient des fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (4).

(1) Comparer le rapport de Saint- Just : « Fabre d'Eglantine fut à la tête de ce parti ; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz d'aujourd'hui... », etc. (p. 7).

(2) Fabre dénonça secrètement Hérault de Séchelles, Chabot et les Hébertistes, et notamment Proli, dans une réunion de membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui eut lieu vers le 10 octobre. Voir notre étude « Fabre d'Eglantine inventeur de la conspiration de l'étranger », dans les Annales révolutionnaires, mai- juin 191 6.

(3) Allusion à Billaud-Varenne et à Collot d'Herbes, protecteurs des Hébertistes. Fabre les avait écartés de la réunion des Comités où il fit ses soi-disant révélations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hérault de Séchelles, etc.

(4) Allusion à Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux

Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction ; il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les plus forts (1) ; il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il faisoit mouvoir (2).

C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (3) le fond d'une conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse et ses crimes si connus (4) qu'il se seroit exposé à des répliques trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les a voit combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître ; car il les attaqua de manière à relever leur crédit (5).

Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de patriotisme et il

étaient peuplés d'Hébertistes. Bouchotte fut attaqué à plusieurs reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et Philippeaux.

(1) Mot barré : décisifs (note de France).

(a) Alors que Fabre se bornait à des dénonciations secrètes au sein des Comités, il faisait agir Dufourny qui attaquait Desfieux et Proli aux Jacobins, et les faisait même arrêter le 12 octobre. Quand Chabot dénonça à son tour ses anciens amis hébertistes pour se sauver, ce fut Robespierre qui dénonça le i* r frimaire, aux Jacobins, l'avantgarde hébertiste. Outre Dufourny, les hommes que Fabre lance en avant sont, dans l'esprit de Robespierre, GufEroy, rédacteur du journal Le Rougyff, Bourdon de l'Oise qui attaque 'Bouchotte, le 9 frimaire, à la Convention, Camille Desmoulins qui fait paraître Le Vieux Cor délier, le 15 frimaire, Philippeaux qui attaque Ronsin et Rossignol dans de nombreux pamphlets.

(3) Mot barré : dénoncer (France).

(4) Voir nos articles Une candidature de Fabre tfEglantine, Fabre dfEglantine fournisseur aux armées, Fabre d^Eglantine et les femmes, etc. {Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, et 1914, t. VII). — Ici, dans le manuscrit de Robespierre, un mot barré : notoires (France).

(5) Mots barrés : il les fit décréter d'arrestation (France).

les Admettre brusquement en arrestation par on décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (i). Les détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On avôit promis des faits contre eux (2). Le Comité de Sûreté générale les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (3) il fit son rapport, Fabre a voit paru se désister de sa dénonciation : Danton les justifia, en se réservant le droit de (4) témoigner la même indulgence pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et particulièrement pour Fabre, son ami (5).

» Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que }Fabre en youloit directement : c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public, dont il vouloit .s'emparer (6) avec ses adhérents.

Ils (7) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot ; ils intriguaient (8), ils déclamaient surtout contre le Comité de Salut public. Les écrits de Desmoulins,

(1) Le 27 frimaire, Fabre d'Egiantine avait dénoncé Maillard, Vincent et Ronsin, qui furent décrétés d'arrestation.

(2) Mots barrés : les conspirateurs (France).

(3) Mots barrés : ne trouvant rien contre eux, Fabre parut (France).

(4) Mots barrés : ne soutint pas (France).

(5) Le 14 pluviôse, 2 février 1794, Voulland, au nom du Comité de Sûreté générale, proposa de remettre en liberté Ronsin et Vincent Danton, tout en appuyant la mise en liberté qui fut votée, affectait de prendre la défense de Fabre d'Egiantine, leur dénonciateur. U faut comparer les notes de -Robespierre avec le rapport qu'il écrivit sur la conspiration de Fabre d'Egiantine, et qui figure dans les pièces annexes du rapport de Courtois. On doit remarquer que ce passage des notes n'a pas été utilisé par Saint- Just dans son rapport définitif.

(6) Mots barrés : c'étoit Pache, c'étoit Hanriot qu'ils inculpoient, c'étoit Bouchotte, c'étoit le principe (France).

(7) Mot barré : déclarèrent (France).

(8) Mots barrés : où ils voulaient s'introduire (France).

ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but ; dès le mois de (1), on croyoit avoir préparé sa destruction ; on proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de la faction composoient la liste des membres qui dévoient le remplacer. La Convention révoqua son décret ; on continua de l'entraver, de le calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de la Duranoe (2) ; et la calomnie circuloit partout au sein ds la Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le défendirent seules ; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système de con tre-révolution : il inspiroit (3) Desmoulins ; le titré même de cette brochure (4) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de Vieux Cordeliers,de vétérans ds la Révolution./!

(1) Le 22 frimaire, Barère ayant annoncé à la Convention que les pouvoirs du Comité de Salut public étaient expirés, Bourdon de l'Oise insista pour qu'on procédât à son renouvellement. Il fut appuyé par Merlin de Thion ville, et la Convention décréta qu'un scrutin aurait lieu le lendemain pour ce renouvellement. Mais le lendemain, 23 frimaire, le montagnard Jay de Sainte- Foy ût décider la continuation des pouvoirs du Comité sortant. H n'y eut pas de scrutin.

(2) On trouve l'écho de ce bruit dans les correspondances de l'époque. (Lettre de Barras et Fréron du 30 frimaire dans le Moniteur, t XIX, p. 64.)

(3) Mots barrés: a corrigé (France).'

(4) Le Vieux Cordelier.

go

Danton, en qualité de président de ce Vieux Cardelier, h "ÎK ^corrigé, ks épreuves de.se s jiuméros ; il y a fait des " **>- cMngemèrïs, ctë^olTâveû. XJn reconnoît son influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à propager ces principes (i), et à préparer le triomphe de l'intrigue. C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des conspirateurs lyonnais (2), qu'on fesoit décréter des pensions pour celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice (3), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes par des décrets surpris (4), que l'on cherchoit à rallier à

(1) Mots barrés : cette doct... (France).

(2) Le 30 frimaire, la Convention fut littéralement assiégée par une foule de femmes qui réclamaient la liberté de leurs parents détenus. Peu après, à la même séance, une députation de Lyonnais protesta contre les barbares exécutions ordonnées à Lyon par Fouché et Collot d'Herbois. — Aucune trace de tout ce passage des notes de Robespierre dans le rapport de Saint-Just, à l'exception del a phrase suivante : « Que diroi-je de l'aveu fait par Danton qu'il avoit dirigé les derniers écrits de Desmoulins et de Philippeaux? »

(3) Le 25 brumaire, les deux filles du girondin Lauze-Deperret avaient sollicité un secours de la Convention pour retourner dans leur pays. Sur la proposition de Merlin de Thionville et de Philippeaux, la Convention avait voté le principe de ce secours et chargé son Comité des secours publics de lui faire un rapport sur les pensions alimentaires à accorder aux femmes et aux enfants des condamnés. Un secours fut accordé à la veuve et aux enfants de Gorsas, sur la proposition de Briez, le 13 pluviôse.

(4) Robespierre fait sans doute allusion aux affaires Gaudon et Chaudot. Le marchand de vin Gaudon, condamné à mort pour accaparement, avait été l'objet d'un sursis le 2 nivôse, sa condamnation avait été ensuite annulée le 7 nivôse. Danton et son ami Bourdon de l'Oise avaient contribué à le faire remettre en liberté. Le notaire Chaudot, compromis dans l'affaire de Baune-Winter (prêt de 100 000 livres sterling aux trois fils du roi d'Angleterre), avait été condamné à mort, le 25 pluviôse, pour avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de la France. A la demande de Clauzel et de Vadier, la Convention avait ordonné, le 26 pluviôse, qu'il serait sursis à son exécution. Mais le sursis fut levé, le 29 pluviôse, sur le rapport d'Oudot, au nom des Comités de législation et de

soi les riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des circonstances plus favorables au développe» ment de leur système.

Ici se termine, dans l'édition France, le dernier fragment des notes de Robespierre. Il est remarquable que Saint- Just ne Ta utilisé qu'à d'assez rares occasions. Il a laissé tomber l'allusion aux intrigues de Fabre contre Pache et Hanriot, sans doute parce que la majorité du Comité de Salut public, qui bientôt révoquera Pache et ordonnera son arrestation, ne partageait pas sur ce point les préventions de Robespierre. De même Saint- Just n'a pas relevé les griefs tirés par Robespierre de la pétition des femmes lyonnaises en faveur de leurs maris détenus, du secours accordé aux filles de Deperret, des sursis accordés aux conspirateurs condamnés par le- tribunal révolutionnaire, etc. On peut supposer ou que Saint- Just a estimé ces griefs mal fondés, ou qu'il a cru qu'en les invoquant il risquait de choquer la majorité de la Convention.

Dans le rapport de Saint- Just, le paragraphe sur les intrigues de Fabre avec Camille Desmoulins et sur la campagne du Vieux Cordelier se termine par cette phrase : « Vous êtes tous complices du même attentat. Tous vous avez tenté le renversement du gouvernement révolutionnaire ; tous vous avez provoqué son renouvellement au 10 août dernier ; tous vous avez travaillé pour l'étranger, qui jamais ne voulut autre chose que le renouvellement de la Convention, qui eût entraîné la perte de la République» (p. 19). Cette phrase est très voisine de celle-ci qu'on lit dans les notes de Robespierre, tout à la fin du second fragment de l'édition France : « Ils sont coupables d'avoir voulu détruire par des intrigues le gouvernement républicain et arrêter le cours des mesures révolutionnaires. »

Sûreté générale. Chaudot, qui avait été le notaire de d'Espagnac, fut guillotiné. Le 29 pluviôse encore, le danioniste Gufîroy avait pris sa défense.

. Le rapport de Saint- Just poursuit ensuite par un paragraphe sur Camille Desmoulins. Or, je remarque que le premier fragment des Notes de Robespierre, données par France, débute aussi par un paragraphe sur Desmoulins. Cette remarque m'autorise à croire que dans la" rédaction primitive de Robespierre, ce premier fragment de France devait en réalité tenir la seconde place. En conséquence, je le reproduis maintenant :

Camille Desmoulins (i), par la mobilité de son imagination et par sa vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime ; mais ils ne se l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en censurant (2) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette, Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation, après les avoir loués de bonne foi (3).

Danton (4) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec

(1) France fait remarquer en note que .Robespierre écrit toujours Demoulins, de même qu'il écrit Dumourier, Déûeux, Henriot, Simon .

(2) Mot barré : louant (France).

(3) On voit que Robespierre, qui avait déjà essayé, aux Jacobins, d'atténuer les torts de Camille, le représente ici encore comme un égaré de bonne foi. Saint- Just le jugera plus sévèrement : « Camille Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton... Comme Camille Desmoulins manquoit de caractère, on se servit de son orgueil. Il attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses conséquences ; il parla effrontément en faveur des ennemis de la Révolution, proposa pour eux, un comité de clémence, se montra très inclément pour le parti populaire, attaqua, comme Hébert et Vincent, les représentans du peuple dans les armées ; comme Hébert, Vincent et Buzot lui-même, il les traita de proconsuls. Il avoit été le défenseur de l'infâme Dillon, avec la même audace que montra Dillon lui-même lorsqu'à Maubeuge il ordonna à son armée, de marcher sur Paris et de prêter serment de fidélité au roi. H combattit là loi contre les Anglais, etc. » (p. 19).

(4) Mots raturés : mais il fut (France).

les Lameth (1) ; il eut à Mirabeau une obligation bien remarquable : celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil ; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver (2).

Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à Danton ; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (3).

Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop peu d'importance : Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et

(1) Les relations étroites de Danton avec les Lameth ne sont pas douteuses. Voir notre étude : Danton dans les mémoires de Théodore Lameth (Annales révolutionnaires de janvier 1913).

(a) Ici une phrase raturée par Robespierre : « C'est par la protection de Mirabeau que Danton fut nommé administrateur du département de Paris, en 1790, dans le temps où l'Assemblée électorale était décidément royaliste. » (France). Cette phrase n'en figure pas moins textuellement dans. le discours de Saint- Just : « Ce fut par la protection de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris dans le temps où l'Assemblée électorale étoit décidément royaliste. » (Rapport, p. 10). — L'accusation de Robespierre, concernant le remboursement de la charge de Danton, se retrouve dans diverses sources contemporaines, notamment dans les mémoires de Lafayette, t. III, p. 84, note. Robinet a publié la quittance du remboursement fait à Danton, mais ce document officiel ne prouve pas que Danton n'eût pas touché irrégulièrement d'autres sommes. Le directeur de la liquidation Dufresne de Saint- Léon, ami de Talleyrand et de Talon, fut fortement soupçonné d'avoir une comptabilité secrète. Compromis dans la découverte de l'armoire de fer et traduit au tribunal criminel de Paris, il fut acquitté à un moment où l'influence de Danton au gouvernement et à Paris était encore puissante.

(3) France fait remarquer en note que cet alinéa et le suivant ont été bâtonnés d'un trait de plume. Il croit que Saint- Just est l'auteur de ce trait de plume. Il me paraît plutôt que c'est Robespierre lui-même, car Saint- Just a maintenu la phrase dans son rapport : « Tous les amis de Mirabeau se vantoient hautement qu'Us t'avoient fermé la bouche. Aussi tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté presque muet* (p. 10).

les Lameth, qui alors commençoient à dévier des principes populaires (i).

A l'époque où parurent les numéros (2) du Vieux Cor délier, le père de Desmoulins (3) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent cœur et par conséquent un patriote (4).

Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, d'abord à la tribune dés Jacobins, ensuite chez moi (5).

Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire : il avoit hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins : il avoit osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (6). Dans la dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris : il attribua ses écarts à un vvice privé et honteux, mais absolument étranger (7)

(1) Ce passage a été reproduit par Saint- Just : « Dans ce temps-là tu reprochais à un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait la bonne cause, en s'écartant du chemin où marchoient Barnave et Lameth, qui abandonnoient le parti populaire » (p. zo). C'est en mai 1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit définitivement avec les Lameth et Barnave. Mais leur évolution à droite datait déjà de quelques mois.

(2) Mots barrés : les derniers numéros (France).

(3) Mots barrés : qui avait fort improuvé la... assez entachée d'aristocratie (France).

(4) Saint- Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son rapport : « On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisoit à quelqu'un l'écrit dans lequel il demandoit un comité de clémence pour l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibère, Fabre se mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi. » (p. 19).

(5) Je n'ai pas retrouvé ce passage dans le rapport de Saint- Just.

(6) Voir la séance des Jacobins du 18 nivôse an II.

(7) Mots barrés : aux crimes des conspirateurs (France).

à la Révolution (1). Laignelot était témoin (2). La contenance de Laignelot m'a paru équivoque : il a gardé à obstinément le silence (3). Cet homme (4) a pour prinlj cipe de briser lui-même les instruments dont il s'est ' servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (5) ; il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage concerté entre eux pour connaître les secrets (6) de l'aristocratie.

Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même avancé 10 000 francs (7). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il avoit chez lui magasin (8).

Il ne donna poirît asile à Adrien Duport, comme iL

(1) « Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins, instrument que tu as perdu et tu lui prêtois des vices honteux. » (Rapport de Saint- Just, p. 17.)

(a) Cette dernière entrevue de Danton avec Robespierre doit être distincte de celle que Daubigny a racontée dans ses Principaux événements, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les convives du repas chez Humbert. Il d)it s'agir d; l'entrHiea rapporté dans les Mémoires de Barras.

(3) Les pressentiments de Robespierre étaient justifiés. Laignelot, qui était un ami de Daubigny (Principaux événements, p. 98), se rangera parmi les thermidoriens.

(4) Mots barrés : n'a jamais (France). Cet homme désigne Danton.

(5) A l'Assemblée électorale du département de Paris qui nomma les députés à la Convention.

(6) Mot barré : projets (France).

(7) Mots barrés : Fabre s'était fait fournisseur de l'armée, il avait (France). « Tu enrichis Fabre pendant ton ministère. » (Rapport de Saint- Just, p. 12).

(8) Voir notre article : Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armées, dans les Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534-

v est dit dans le rapport (i), mais Adrien Duport qui, le j 10 août» concertoit avec la Cour le massacre du peuple, • ayant été arrêté et détenu assez longtemps dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de la justice Danton (2). Charles Lameth, , prisonnier au Havre, fut aussi élargi, je ne sais comment (3). Danton rejeta hautement toutes les propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empê- 5 cher Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait s'occuper que de la guerre (4).

Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez (5). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de leur intime amitié (6).

(1) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint- Just fait devant les Comités et que Robespierre a sous les yeux quand il écrit ses notes.

• (2) « Tu donnas des ordres pour saliver Duport ; il s'échappa au milieu d'une émeute concertée à Melun par tes émissaires pour fouiller une voiture d'armes. » (Saint- Just, p. 12).* Adrien Duport fut détenu dix jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en liberté le 17 septembre 1792. Voir les lettres de Danton publiées par Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 354 et 557. Robespierre présente les faits d'une façon {dus exacte que Saint- Just.

(3) Sur le rôle de Danton dans l'élargissement des deux chefs feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des mémoires de Théodore Lameth, que nous avons publiés dans les- Annales révolutionnaires, 19131 t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme ordinaire, Danton prétendra devant le tribunal révolutionnaire qu'il avait donné « les ordres les (dus précis pour arrêter Duport ».

(4) Voirla conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton à la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitulée : Discours sur V accusation intentée à Robespierre, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 107-108.

(5) Ce passage n'est que le développement d'une note plus s ommair e de Robespierre, que nous avons publiée en tête, p. 84.

(6) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792, où il fait un vif éloge de Dumouriez. Archives parlementaires, t. LU, p. 100.

Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami (i), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de son armée (2). Et (3) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux orgueilleux qui prétendoient (4) faire les destinées de la France !

C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la faction girondine : ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités personnelles (5). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une explication sur les projets de Brissot (6), Fabre et Danton se réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.

Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me répondoit : « Que m'importe ! L'opinion publique est une putain, la postérité une sottise! » (7).

Le mot de vertu faisoit rire Danton ; il n'y avoit pas de vertu plus solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les nuits (8) avec sa femme.

(1) Voir le discours de Dumouriez à la barre de la Convention le 12 octobre 1792. Archives parlementaires, t. LU, p. 472.

(2) « Les traîtres n'étoient que trop unis pour notre malheur : dans toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre, ils se traitaient d'amis et tu étois le leur. Le résultat de Tarn* bassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des conditions secrètes que ta conduite expliqua depuis. » (Saint- Just, p. 13.)

(3) Mot barré : or (France).

(4) Mots barrés : qui se croient (France).

(5) « Le parti de Brissot accusa Marat ; tu te déclaras son ennemi ; tu t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis publiquement un mérite de n'avoir jamais dénoncé Gensonné, Guadet et Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance avec eux contre le peuple et les républicains sévères» La Gironde te fit une guerre feinte... » (Saint- Just, p. 12.)

(6) Le 4 septembre à la mairie.

(7) « Méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie ; tu as dit que l'honneur étoit ridicule, que la gloire et la postérité étoient une sottise. » (Saint- Just, p. 17.)

(8) Mots barrés : tous les soirs (France).

Î Comment un homme, à qui toute idée de morale étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté? Une autre maxime de Danton étoit qu'il fallôit se servir des fripons. Aussi étoit-il entouré des intrigans , les plus impurs (î). Il professoit pour le vice une tolé- . rance qui devoit lui donner autant de partisans qu'il ; y a d'hommes corrompus dans le monde (2). C'étoit (3) sans doute le secret de sa politique qu'il (4) révéla luimême par un mot remarquable : « Ce qui rend notre cause f oible, disoit-il à un vrai patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (5), c'est que la sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde. »

Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (6). C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les compromettre.

Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (7) mon opinion à Danton ; il me répondit que la nomination d'un prince du sang rendroit la Convention nationale plus imposante (8) aux yeux des rois (9) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant ; je ne persuadai

(1) Exact. On n'a que rembarras de les nommer : Westermann, Fabre d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel,. Lalligant-Morillon, Osselin, etc.

(2) « Tu disois que des maximes sévères feroient trop d'ennemis & la République. » (Saint- Just, p. 14.)

(3) Mots barrés : il me disoit un jour (France).

(4) Mot barré : me (France).

(5) Mots barrés : en feignant de partager nos principes (France).

(6) « Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orléans. » (Saint- Just, p. 14.) Saint- Just a supprimé le nom de Robert.

(7) Mot barré : persuader (France).

(8) Mot barre : impuissante (France).

(9) Mots barrés : de PUniv... (France).

point ; la doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du disciple, je ne sais trop lequel (1).

Chabot vota pour d'Orléans (2). Je lui témoignais tout bas ma surprise et ma douleur ; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.

On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de la Montagne pour la rejeter *à cette époque. Cette contradiction est facile à expliquer : la motion venue (3) du côté droit popularisoiÇ d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce jeu perfide ; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (4). Ce fut alors que les brissotins continuèrent (5) de tromper la Convention et de rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette

(1) Chabot dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16 décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son Histoire des Brissotins) ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe- Égalité à la Convention.

(2) Saint- Just a inséré tout ce passage dans son rapport : « Ce fut toi qui fis nommer Fabre et d'Orléans à l'assemblée électorale où tu vantas le premier comme un homme très adroit et où tu dis du second que, prince du sang, sa présence au milieu des représentants du peuple leur donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur de Fabre et d'Orléans » (p. 12).

(3) Mot barré : présentée (France). •

(4) C'est le 27 mars 1793, au moment où les premiers bruits de la trahison de Dumouriez arrivaient à Paris, que Robespierre proposa à la Convention de décréter que tous les parents de Capet seraient tenus de sortir sous huit jours du territoire français. j

(5) Mot barré : cherchèrent (France).

comédie qui leur donna le prétexte de parler ^ la tribune le langage de Brutus (i). C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (2). Joignez à cela le développement des trahisons de la Belgique.

Analysez (3) toute la conduite politique de Danton :

vous verrez que la réputation de civisme qu'on lui a

faite était l'ouvrage de l'intrigue et qu'il n'y a pas une

mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.

! On le voit, dans les premiers jours de la Révolution,

i montrer à la Cour un front menaçant et parler avec

I véhémence dans le club des Cordeliers ; mais bientôt

/ 1 se lie avec les Lameth et transige avec eux : il se

, aisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux

\ -observateurs l'ennemi des principes sévères. On

! n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des

massacres du Champ-de-Mars : il avoit beaucoup

appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le

\ prétexte de ce désastre et à laquelle je m'opposai. Il

fut nommé le rédacteur (4) de la pétition avec Brissot.

Deux mille patriotes sans armes furent assassinés

par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés

dans les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son

pays, où il resta plusieurs mois, et il y vécut tranquille.

On a remarqué comme un indice de la complicité de

Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il

(1) C'est dans la séance du 4 avril 1793 que Philippe-Égalité et Sillery furent décrétés d'arrestation à vue, sous la garde d'un gendarme. Sillery demanda lui-même que les scellés fussent apposés sur ses papiers. « Quand il s'agira de punir les traîtres, dit-il, si mon .gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus ; je fais le jugement qu'il porta contre son fils. » (Archives parlementaires, t. LXI, p. 301).

(2) « Fabre et toi fûtes les apologistes de d'Orléans, que vous vous efforçâtes de faire passer pour un homme simple et très malheureux ; vous répétâtes souvent ce propos. Vous étiez sur la Montagne le point de contact et de répercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot «t d'Orléans. » (Saint- Just, p. 16.)

(3) Mot barré : maintenant (France).

(4) Mots barrés : il avoit été le rédacteur (France).

avoit continué de se promener paisiblement dans Paris ; mais la tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins étonnante? Etoit-il plus difficile (i) de l'atteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?

Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause publique ; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait le parti de la retraite (2).

Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre. Ensuite, pressé par kf reproche des patriotes, dont ilne vouloit pas perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma défense (3) et annonça qu'il \ observoit attentivement les deux partis et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction toute-puissante, il dit à ses amis : « Puisqu'il veut se perdre, qu'il se perde ; nous ne devons point partager son sort. » Legendre lui-même me rapporta ce propos qu'il avoit entendu (4).

Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre la Cour, dans les longues agitations

(1) Mots barrés : si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui et La Fayette (France). Tout cet alinéa a passé presque textuellement dans le rapport de Saint- Just (p. zo et xi). Sur le rôle de Danton dans l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur Le Club des Cordélier s pendant la crise de Varennes et l'article de M. G. Rouanet : Danton en juillet Z791, dans les Annales révolutionnaires, 1910, t. III,

(2) « Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause publique au milieu des crises, où tu prenois toujours le parti de la retraite? » (Saint- Just, p. iz.)

(3) Mots barrés : contre les persécutions (France).

(4) Voir notre article : Danton sous la Législative, dans les Annales révolutionnaires, t. V. zqz2, p. 301-324, etnctre livre Dantcn et la

Paix.

qui préparèrent la journée du 10 août, Danton étoit à Ârcis-sur-Aube ; les patriotes désespéroient de le revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se montrer et arriva la veille du 10 août ; mais, dans cette nuit fatale, il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de se rendre à sa section où le bataillon (i) de Marseille étoit rassemblé. Il y parla avec énergie : l'insurrection étoit déjà décidée et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour. Danton et lui ont prétendu qu'il n' étoit là (2) que pour tromper la Cour (3).

J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (4) a été sa conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux de ses collègues que la calomnie poursuivoit ; et il fit son propre éloge ou sa propre apologie (5). N

(1) Mots barrés : une portion (France).

. (2) Mots barrés : que son intention étoit de (France).

(3) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour, à la veille du 10 août, voir notre article : Westermann et la Cour à la veille du 10 août (Annales révolutionnaires, 1917, t. IX, p. 398 et sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports de Fabre d'Églantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (Annales révolutionnaires, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de Robespierre a passé dans le rapport de Saint- Just (p. xz et 12). Le mémorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 août.

(4) Mot barré : comment (France).

(5) « Tu nous avois dit : je n'aime point Marat. » (Saint- Just, p. 15.) C'est à la séance du 25 septembre 1792 que Danton répondit aux attaques girondines en désavouant Marat. « H existe, il est vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le part i républicain ce qu'étoient celles de Royou pour le parti aristocratique : c'est Marat Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Petion]..., etc. »

Robespierre fut accusé ; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour s'isoler de lui (1).

La Montagne fut outragée chaque jour ; il garda le * silence. Il fut attaqué lui-même, il pardonna, il se ! montra sans cesse aux conspirateurs comme un conci- ; liateur tolérant ; il se fit (2) un mérite publiquement ■ de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni * Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté 1 (3). Il leur / tendait sans cesse la palme de l'olivier et le gage d'une ) alliance contre les républicains sévères. La seule fois qu'il parla (4) avec énergie, ce fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (5)7 Lorsque (6) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses comptes, ; il menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont il pouvoit disposer. Il termina son discours (7) par des propositions de paix. Pendant > le cours des orageux débats de la liberté et de la

(1) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792» Danton garda en effet le silence sur ses accusations. Dans cette même séance, il se désolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta : « Je le déclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui parlent de la faction Robespierre sont à mas yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens. »

(2) Mots barrés : il se vanta même (France).

(3) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793 : « Je vous interpelle, citoyens, vous-qui m'avez vu dans le ministère, de dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion, vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire connaître ; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu, etc. » Celui du 27 mars 1793 : « Étouffons nos divisions ; je ne demande pas de baisers partiels, les antipathies particulières sont indestructibles, mais il y va de notre salut... »

(4) Mots barrés ise défendit (France).

(5) Allusion à la séance du I er avril 1793. Accusé par Lasource de complicité avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrême gauche se leva tout entière et l'invita à monter à la tribune poux se disculper.

(6) Mots barrés : il commençait par un éclat de tonnerre et finissait par des propositions de paix. Il montrait la colère du p..* (France).

(7) Mots barrés : parla comme un orateur du côté droit (France). — Voir les séances de la Convention des 27 et 30 mars 1793.

tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou de son silence ; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre Dumouriez et les généraux ses complices (i) ; de faire l'éloge de Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère (2).

Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes (3).

Il ne vouloit pas la mort du tyran (4) ; il vouloit

(1) Danton défendit adroitement le général Stengel contre Carra, à la séance du 10 mars 1793 ; quand ce général et son collègue Lanoue furent interrogés à la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur faveur.

(2) Danton fit l'éloge de Beurnonville à la séance du n mars 1793- Tout l'essentiel de ce passage est passé dans le rapport de Saint- Just : « Dans les débats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton silence ; toi, tu parfois de la campagne, des délices de la solitude et de ta paresse ; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour défendre Dumouriez, Westermann, sa créature vantée et les généraux ses complices » (p. 13).

(3) Danton demande de nouvelles levées d'hommes le 10 mars, le 27 mars, le 31 mars 1793. Saint- Just a repris, en l'aggravant, l'accusation de Robespierre : « Tu savois amortir le courroux des patriotes ; tu f aisois envisager nos malheurs comme résultant de la foiblesse de nos armées, et tu détournois l'attention de la perfidie des généraux pour t'occuper des nouvelles levées d'hommes » (p. 13). Saint- Just a même soupçonné que Danton poussait à ces levées dans une intention scélérate : « A ton retour de la Belgique, tu provoquas la levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si cela fût alors arrivé, quiauroit résisté à l'aristocratie qui avoit tenté plusieurs soulèvements? Brissot ne désiroit point autre chose, et les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas été sacrifiés? Ainsi se trouvoit accompli le vœu de tous les tyrans du monde pour la destruction de Paris et de la liberté » (p. 14).

(4) Voir l'article de M. G. Rouanet : Danton et la mort de Louis XVI {Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 1-33) ;

qu'on se contentât de le bannir/ comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann, le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force <Je l'opinion publique détermina la sienne et il vota contr e so n premier avis , ainsi que Lacroix, conspirateur "d'acné," avec lequel il ne put s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union : ce motif étoj£ la conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort du tyran (1). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il réprouvoit lui-même (2)? Il a vu avec horreur (3) la révolution du 31 mai ; il a cherché à la faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (4) la tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des membres

et nos articles : Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (Ibid., P> 367-376), Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (Ibid., t. IX, p. 103 sq.) et notre livre Danton et la Paix.

(1) C'est dans son discours du I er avril 1793 que Danton fit l'éloge de Delacroix : « Oui, sans doute, j'aime Delacroix ; on l'inculpe parce qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran..., parce que Delacroix s'est écarté, du fédéralisme et du système perfide de l'appel au peuple..., etc. » (Discours de Danton, édition Fribourg, p. 352-353).

(2) Saint- Just a accentué dans son rapport ce passage de Robespierre : « Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps décrié, avec l'âme impure duquel on ne peut être uni que parle nœud qui associe des conjurés. Lacroix fut de tout temps plus que suspect : hypocrite et perfide, il n'a jamais parlé de bonne foi dans cette enceinte ; il eut l'audace de louer Mirabeau ; il eut celle de proposer le renouvellement de la Convention ; il tint la même conduite que toi avec Dumouriez ; votre agitation étoit la même pour cacher les mêmes forfaits. Lacroix a témoigné souvent sa haine pour les jacobins » (p. 13). — France fait remarquer que les huit alinéas précédents sont bâtonnés sur le manuscrit.

(3) Mot barré : douleur (France).

(4) Mots barrés : voulant faire arrêter (France).

de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (i).

Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries, Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent ensuite un crime du mouvement qu'il, fit pour se soustraire à un acte d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici que Danton déploya toute sa perfidie (2). N'ayant pu (3} consommer ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit : « N'aie pas peur, va toujours ton train ! », voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui présenta un verre d'un air caressant, en lui disant : « Trinquons, et point de rancune 1 » Cependant, le lendemain, irrité sans doute du dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (4) avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général que l'on vouloit immoler (5).

(1) Le dimanche 2 juin 1793, au moment où la Convention s'aperçut qu'elle était cernée par la garde nationale parisienne, Danton s'indigna, demanda une enquête du Comité de Salut public et s'écria : « Je me charge, en son nom, de remonter à la source de cet ordre (donné par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zèle à vous présenter les moyens de venger vigoureusement la majesté nationale, outragée en ce moment. »

(2) Mots barrés : bassesse et le lâche syst... (France).

(3) Mots barrés : après avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot à la buvette et... (France).

(4) Mots barrés : que lui et quelques-uns de ses collègues (France).

(5) « Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai. Hérault, Lacroix et toi demandâtes la tête d'Hanriot, qui avoit servi la liberté, et vous lui fîtes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour échapper à un acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu déployas ton hypocrisie : n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur ; tu

J'ai entendu Lacroix et Danton dire : « II faudra que Brissot passe une heure sur les planches à cause de son faux passeport. »

Lacroix disoit : « Si vous les faites mourir, la législature prochaine vous traitera de même (1). »

Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. II B s'opposa à leur punitiqp : il vouloit qu'on envoyât des otages à Bordeaux (2). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados (3).

Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et établir la Constitution (4).

Danton m'a dit un jour : « Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer de céder nos colonies aux Américains ; ce seroit un moyen de faire alliance avec eux. » Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret dont le résultât vraisemblable étoit la perte de nos eolonies (5).

regardas Hanriot en riant, et tu lui dis : N'aie pas peur, vas toujours ton train, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air de blâmer par bienséance, mais qu'au fond tu étois de son avis. Un moment après tu l'abordas à la buvette et lui présentas un verre d'un air caressant, en lui disant : Point de rancune. Cependant, le lendemain tu le calomnias de la manière la plus atroce, et tu lui reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hérault et Lacroix t'appuyèrent. » (Saint- Just, p. 16.)

(1) Dans le rapport de Saint- Just, ces traits précis ont disparu sous cette affirmation vague : « Ne t'es-tu pas opposé à la punition des députés de la Gironde? » (p. 16).

(2) C'est à la séance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition.

(3) « Mais n'as-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Petion et à Wimpfen dans le Calvados? » (Saint- Just, p. 16). Voir à ce sujet notre étude : Danton et Louis Comte, dans les Annales révolution* naires, 1912, t. V, p. 641-660.

(4) A la séance du n août 1793, Delacroix déclara que la mission de la Convention était terminée et qu'on devait prendre les mesures nécessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclamée la veille dans la grande Fédération anniversaire du 10 août Saint- Just a retenu ce grief (p. 20).

(5) Lez 6 pluviôse, Delacroix fit voter par acclamation la suppression de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix. On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà blâmée comme imprudente quand Brissot en était le pro-

Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le 8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un vengeur de la Convention (i). Desfieux en donna le signal aux Jacobins : un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger,, en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (2) la main dans la caisse de la Belgique (3).

Danton vouloit une amnistie pour tous les cou-i pables ; il s'en est expliqué ouvertement (4) ; il vouloit 1

tagoniste. Saint- Just a laissé tomber cette observation de Robespierre.

(1) Mot barré : Constitution (France).

(2) Mots barrés : il mettroit (France).

(3) Saint- Just a développé tout ce passage : « Tu provoquas une insurrection dans Paris ; elle étoit concertée avec Dumouriez ; tu annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars, un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune... » (Saint- Just, p. 14-15.)

(4) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre plusieurs numéros du Père Duchesne. A la séance du 2 août, comme une députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général Beysser et du député Cous tard, compromis dans la révolte fédéraliste, Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie : « La Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent fédéraliser le peuple... Elle désire que, le 10 août, vous resser-

fcw.

idonc la contre-révolution. El vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du gouverne- Iment : il vouloit donc la contre-révolution (1).

Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de Hébert les dénonciations contre Dillon et CasteUane (2), et Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (3).

Westermann est le héros de la faction ; elle l'a mis au-dessus des lois, en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (4). Westermann a été appelé par eux à

riez le nœud de la fraternité. » Saint- Jus t a relevé à la charge de Danton cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie, voir notre livre Danton et la Paix,

(1) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés d'un trait sur le manuscrit.

(2) On lit en effet dans le « précis et relevé des matériaux sur la conspiration dénoncée par Chabot et Bazire», que nous avons publié sous le titre : Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous la rubrique faits, la phrase suivante : « les dénonciations contre Dillon, Castellane, etc. » {Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'œuvre de Fabre d'Églantine.

(3) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon, d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un pamphlet qu'il intitula Lettre au général Dillon en prison aux Mode- Jonnettes. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article : Les divisions <Le la Montagne, la chute de Danton (Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 228 sq.).

(4) Saint- Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. 1 1 se* borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. — n est certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi longtemps que les dantonistes furent influents. En avril i793> il sort blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article : Westermann et la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en- Vendée, il est de nouveau blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier- Tinville décerna un mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par la Convention elle-même, parce que, dit- il, le 13 germinal, « il existe un décret qui porte que le général ne

Paris dans le moment de la conspiration. Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de la faction de Dumouriez. Quels rapprochements !

Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre, que le libraire France a publiées sous le titre de Premier fragment. Robespierre bâtonna après coup, on l'a vu, celles de ces riotes qui concernaient le rôle des dantonistes dams Témeute avortée du 10 mars 1793, que les contemporains considérèrent comme une intrigue combinée entre Danton' et Dumouriez. Jugeant sans doute qu'il n'avait pas été assez explicite dans cette première rédaction, Robespierre reprit la plume et ajouta des précisions nouvelles, qui sont contenues dans le manuscrit qui a été publié dans le catalogue d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283. Voici ce manuscrit qui forme la suite naturelle des notes précédentes :

Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (1), en laissant Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et surtout sans étouffer la trahison ; mesure qui fut accueillie facilement des Brissotins.

Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une [insurrection, moïen sûr de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des anarchistes et des brigands (2).

Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le

pourra être mis en état d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite ». Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre.

(1) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de Paris pour enrôler les citoyens.

(2) On a vu plus haut que Saint- Just a adopté la version de Robespierre.

io mars telle qu'elle convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (i) qui en donna le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du Conseil I s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit \ Fabre s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce ; mouvement, un député lui demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation de Paris, Fabre lui répartit : « Le mouvement est arrêté» il a été aussi loin qu'il le falloit (2). » En effet, le but de la faction de Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention (3).

Ainsi Desfieux étoit d'accord parfaitement avee la faction girondine, à laquelle il feignoit de faire une guerre terrible à la tribune des jacobins. C'est ce même Défieux qui, tout en déclamant contre* Brissot, reçut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres pour envoier des courriers chargés de répandre dans le Midi des adresses véhémentes où les députés girondins étoient maltraités, mais dont le stile étoit fait pour justifier les calomnies et la révolte projettée des fédéralistes ; qui fit arrêter ces courriers précisément à Bordeaux d'où elles furent envoyées à la Convention nationale pour servir de texte aux déclamations criminelles des Gensonné et des Ver-

(1) Sur ce personnage, consulter mon livre La Révolution et les Etrangers, p. 104 et sq. Saint- Just a reproduit presque textuellement dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).

(2 et 3) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le rapport de Saint- Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez: automé LXI des Archives parlementaires.

gniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins (i). Ce fut ce même Défieux qui, après avoir si lontems fait retentir les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, déposa en leur faveur au tribunal révolutionnaire (2). Fabre, dans cette journée du 8 mars, agissoit comme Défieux, et cepen-

(1) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent, sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desûeux envoyait à Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi lesquelles une lettre de Desûeux à son ami Grignon, qui ne laissaient aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard. Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril (Archives parlementaires, t. LXII)'. Desfieux avait obtenu •du ministre des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. H dut en convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils soupçonnèrent que Desûeux était de mèche avec les girondins et que l'arrestation du, courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de Dumouriez paraissait très louche. Desûeux avait d'ailleurs une fort mauvaise réputation. U était intéressé avec Chabot au Iripot delà Sainte- Amaranthe au Palais- Royal, et il fut accusé, lors de son procès, de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. — Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint- Just (p. 15) :« Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre Paris. »

(2) « Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal révolutionnaire » (Saint- Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire, au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue s'engagea •entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du premier. Brissot contesta certains iaits et Desfieux ne lui répondit pas.

dont il se déclaroit l'ennemi de Défieux. Il se déclaroit l'ennemi de la Gironde, il a dénoncé Défieux et les girondins ; il a dénoncé Proli (x) ; des mandats d'arrêt étaient lancés contre Proli, et il déjeûnoit et dînoit avec Proli (2) ; et, afin qu'on ne put en induire aucune conséquence contre lui, il prenoit la précaution d'en venir faire sa déclaration au Comité de Sûreté générale, comme il fit sa déclaration au même Comité des 100 000 livres que Chabot avoit reçues pour lui, lorsqu'il eut appris l'arrestation de Chabot (3).

C'est ainsi que se dévoile le jeu perfide des factieux

qui semblent se combattre lorsqu'ils sont d'accord

pour enfermer ks patriotes de bonne foi entre deux

darmées. La faction de Dumourier et de d'Orléans étoit

Idestinée à fournir l'exemple le {dus frappant de cette

'politique artificieuse,

Fabre a dit que la France devoit être démembrée en quatre portions (4). C'étoit encore le système girondin. A'U n étoît Q'accord avec les girondins, il l'étoit encore avec Hébert sur les résultats: la dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement républicain, l'impunité des traîtres, la perte des patriotes, la ruine de la liberté ; toutes les factions tendant nécessaire-

(1) Voir mon étude : Fabre d'Églantine inventeur de la Conspiration de l'Étranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII,

(2) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait assez souvent chez lui avec Fabre d'Églantine, Richer-SérUy, Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).

(3) La déclaration de Fabre d'Églantine, faite le 28 brumaire au Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du décret du 3 vendémiaire an III, p. 81-84. Voir mon livra sur L'affaire de la Compagnie des Indes.

(4) « Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton] hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre parties » (Saint- Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par Saint- Just.

ment à ce dernier but" doivent s'accorder en effet dans les résultats, et soit que leurs chfs agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient divisés, ils doivent tomber également sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les effets et la patrie.

La dernière partie du discours de Saint- Just est consacrée à Hérault de Séchelles. C'est là raison pour laquelle nous croyons que les notes de Robespierre se terminaient par ce dernier fragment que France a publié en troisième lieu :

Proli autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la faction (i) de l'étranger.

Hérault entièrement lié avec Proli (2).

Hérault tenant des conciliabules de conspirateurs ; ami de Hébert et autres.

Hérault entouré (3) de tous,les scélérats de l'Europe, dont il a placé un grand nombre (4) avec Lamourette, comme il est convenu au Comité de Salut public ; avec un chanoine de Troies, prêtre réfractaire guillotiné dernièrement, auquel il écrit sur le ton de la familiarité, en persiflant indirectement la Révolution, lui promettant ses bons offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'éducation publique. Cette lettre est entre nos mains (5).

Hérault, espion des cours étrangères au Comité de

(1) Mot barré : chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces trouvées chez lui en Tan III.

(2) Voir notre étude : Hérault de Séchelles était-il dantoniste ? dans notre livre La Conspiration de V Étranger.

(3) Mots barrés : il a été en relations avec tous les conspirateurs (France).

(4) Mots barrés : espions des cours (France).

(5) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire ; mais il prétendit qu'il lui avait donné de bons conseils : « Je lui conseillois de se conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie dans laquelle nous vivions... » {Bulletin du tribunal, 4* partie, n° 23.)

1 Salut public, dont il transmet les opérations à Vienne

Ipar le canal de Proli et une lettre écrite à de Forgues

A par un de nos envoyés (1).

L'un des coquins dont Hérault s'étoit entouré, poursuivi comme émigré et comme conspirateur,

- ayant été arrêté dans l'appartement d'Hérault par le comité de la section Le Peletier (2), le Comité de Salut public ayant approuvé cette arrestation, Hérault fit les démarches les plus vives et voulut abuser de son caractère de député, pour forcer le Comité à le relâcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver clandestinement l'homme au violon et fut surpris en conférence avec lui.

Simond étoit avec lui et partagea ce délit. Simond est le compagnon, l'ami, le complice de Hérault, ce qui a déterminé le Comité à le mettre en état d'arrestation (3).

(1) U s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le n novembre 1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article : L'histoire secrète du Comité de Salut public, dans la Revue des questions historiques de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II, p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami. — Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint- Just, p. 20: «Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères étoient communiquées aux gouvernements ennemis. »

(2) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dansla maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le Peletier (Arch. nat.,F 7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer. Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat., F* 4574").

(3) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du Mont-Blanc. U était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des sœurs de Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault.

Xl6 KOBESPIERKE TERRORISTE.

Il sous sera peut-être permis, en terminant cette première édition complète des Notes de Robespierre, plus célèbres que connues, d'ajouter quelques réflexions.

Des historiens, emportés par les préventions politiques et confessionnelles, pour qui l'innocence de Danton et de ses amis était un article de foi, ont invoqué ces notes pour se répandre contre l'Incorruptible en injures d'autant plus véhémentes qu'ils négligeaient de les motiver. Sans se donner la peine de vérifier aucune de ses affirmations, Us <mt proclamé, de science certaine, que Robespierre était un «pîeux calomniateur», un «mystique assassin », un 4 hypocrite sanguinaire », qui mentait avec joie et qui se cachait derrière Saint- Just pour lancer ses traits empoisonnés.

Je ne sais pas si M. Aulard répéterait aujourd'hui son défi d'il y a trente-trois ans : « Aux apologistes de Robespierre », mais ce que je sais bien, c'est que tout homme de bonne foi, qui a suivi nos démonstrations, sourirait du 4éfi.

Nous avons fait la preuve, il y a quatre ans déjà, que Robespierre, odieusement trompé par Fabre d'Eglantine, fut sa dupe jusqu'au jour du mois de nivôse, où la découverte des scellés de Delaunay d'Angers, en lui révélant la participation du comédien dans la falsification du décret •de liquidation de la Compagnie des Indes, lui inspira l'horreur de l'intrigant qui dénonçait les agioteurs et les agents de l'étranger dans le secret des Comités, et qui était cependant leur complice.

Nous avons fait la preuve que les premières accusations qui conduisirent à l'échafaud Hérault de Séchelles et Chabot, puis les hébertistes, puis par voie de conséquence les d an toaistes eux-mêmes, tous considérés comme agents <Ie l'étranger, ont été l'œuvre de Fabre d'Eglantine.

Nous avons fait la preuve que Danton était derrière I toutes les intrigues d'agiotage comme derrière toutes les I intrigues de contre-révolution. •

Sans doute, l'écheveau enchevêtré des sourdes manœuvres par lesquelles l'ennemi intérieur et extérieur essayait démettre la main sur le gouvernement révolutionnaire, de le désorganiser, de le paralyser, puis de le renverser, n'est pas encore entièrement débrouillé, l'avenir nous réserve plus d'une découverte, mais dès aujourd'hui

nous commençons à voir clair. Après les Chabot, les Julien de Toulouse, les Fabre d'Egiantine, les Basil», les Hérault de Sécbelles, sortent peu à peu de l'ombre les Desfieux, les Proli, les Guzman, les Frey, les Dubutsson, les Comte r les d'Espagnac, tou6 les agents interlopes de 1 espionnage et du contre-espionnage, de la banque et des tripots,, qui se rattachent à Danton par des fils visibles.

Emmêlé lui-même un moment dans le réseau des

) intrigues, Robespierre eut le courage de se ressaisir par un effort de conscience et d'intelligence. Son ardent patriotisme lui fit percer à jour le jeu savant de Fabre d'Eglantin e. Il vit l'abîme. Il sentit que la République et la France étaient perdues si les hommes taxés, si les stipendiés de l'ennemi s'emparaient du pouvoir en égarant l'opinion.

Quand enfin les deux Comités se résolurent à l'eflbrt suprême contre le parti de l'étranger, Robespierre prit hautement ses responsabilités. Il collabora avec Saint- Jus t.

Saint- Ju3t avait fait un premier rapport devant le& Comités, dont il ne subsiste plus que quelques lignes. Robespierre revisa et compléta ce rapport, et quand Legendre, à la séance de la Convention, voulut défendre Danton, il monta à la tribune pour en soutenir les conclusions.

Dans les notes qu'il remit à Saint- Just, c'est sur Fabre d'Egiantine qu'il fit porter l'essentiel de son réquisitoire. Il avait lu et peut-être avait-il encore sous les yeux les dénonciations que Fabre avait lancées en secret contre Chabot, contre Hérault, contre Proli, contre Desfieux. Nous avons retrouvé ces dénonciations, nous les avons identifiées. Robespierre y renvoie dans ses notes d'une façon précise.

Si on songe qu'il a écrit à la hâte, au courant de la plume, on ne peut qu'admirer la sûreté de sa mémoire comme la lucidité de son jugement. Sans être absolument complètes, nos annotations suffisent à montrer que les faits qu'il cite sont aisément vérifiables et que les interprétations qu'il leur donne sont celles mêmes des contemporains.

Robespierre n'a rien inventé. Il n'a forgé contre les dantonistes aucune calomnie. Il a passé leur politique et leurs actes au crible d'une critique raisonnable. Loin de se laisser égarer par la passion patriotique, il a poussé très

Il8 ROBESPIERRE TERRORISTE.

loin le respect de la vérité. Quand il lit dans le piemier rapport de Saint- Just une accusation mal fondée, il rectifie aussitôt : « Danton se montra bien. » Il atténue les torts de Camille Desmoulins. S'il accuse, c'est en toute sincérité. U ne déclame pas. U recueille les faits, il les rapproche et la vérité en jaillit d'elle-même.

Parce que les preuves et los indices qui ont déterminé sa conviction ne figurent pas dans ces notes qui n'étaient que des conclusions, il n'en résulte pas que ces preuves et ces indices n'existent pas. Il est possible de reconstituer le dossier sur lequel les Comités ont délibéré. Les éléments en sont dispersés dans les archives et les bibliothèques.' Il fallait les rechercher et les contrôler par toutes les sources d'information. On n'a pas le droit de condamner des hommes comme Robespierre et Saint- Just, comme leurs collègues du Comité de Salut public qui furent unanimes, sans se donner la peine de les entendre etdeles comprendre, sans essayer de se remettre dans l'atmosphère du temps, dans la fièvre du combat dont la victoire était l'enjeu.

Mais l'histoier, elle aussi, a ses Fouquier-Tinville, des Fouquier-Tinville qui n'ont pas l'excuse de La défense nationale et qui s'acharnent cependant contre les bons Français honnêtes et désintéressés qui sauvèrent le pays, tout en prodiguant par compensation une indulgence sans bornes aux roués coquins qui ne virent dans les périls de la patrie qu'une occasion unique de payer leurs dettes, de satisfaire leur besoin de jouissances et de faire fortune.

Il n'est plus besoin aujourd'hui de prouver que Danton fut, sous la Constituante et la Législative, un agent stipendié de la liste civile . Ceux que n'aurait pas Stfjzj convaincus la célèbre lettre de Mirabeau à La Marck, du 10 mars 1791, devront déposer leurs derniers doutes -devant les déclarations que fit à la justice consulaire, sous la foi du serment, l'homme même qui fut chargé par Louis XVI de distribuer l'argent de la corruption, l'ancien lieutenant civil au Châtelet, Antoine-Omer Talon (2).

Il n'est pourtant pas sans intérêt de connaître lès intermédiaires qui servirent de lien entre Danton et les fonds secrets. Il y en eut plusieurs. L'histoire de l'un d'eux éclaire d'un jour curieux certains points obscurs de la vie du démagogue révolutionnaire.

Bertrand de Moleville, qui fut ministre de la Marine sous Louis XVI, a raconté dans ses Mémoires (3) qu'au moment où il abandonna le portefeuille, en mars 1792, le roi le chargea de diriger le service politique d'es pionnage et de propagande du château. Ce service,

(1) Cette étude a d'abord paru dans les Annales révolutionnaires de mars-avril 1919.

(2) Nous avons publié dans les Annales révolutionnaires, t. VII, p. 98-100, les principaux extraits de l'interrogatoire que subit, le 5 vendémiaire an XII, Antoine-Omer Talon, devant Pierre Fardel, magistrat de sûreté du I er arrondissement de Paris. L'interrogatoire, préparé par le Grand Juge, avait été revu et approuvé au préalable parle Premier Consul. Sur la fortune de Danton, voir la première série de nos Etudes Robespier listes.

dont les directeurs avaient été avant lui Alexandre Lameth et Delessart, était alimenté par les fonds de la liste civile. Mais une autre agence d'information et de corruption fonctionnait sur les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères et avait à sa tête un nommé Durand, que Montmorin y avait placé quand il gérait ce département sous la Constituante. La dépense de l'agence du sieur Durand se montait à 400 000 livres

• par an. « C'est par les mains de cet homme [Durand],

! précise Bertrand, que sous le ministère de M. de Montmorin, Danton avait reçu plus de 100 000 écus pour

' proposer ou appuyer différentes motions au club des jacobins... » Après la retraite de Montmorin, Delessart

\ continua d'employer Durand.

1 Bertrand raconte qu'un jour, comme il ramenait Delessart dans sa voiture au sortir du conseil, celui-ci lui confia « que l'affaire si pressée qui le ramenait chea lui était de donner 24000 livres à une personne qui devait les remettre àjDanton,"poûr une motion à faire passer le lendemain aux jacobins. Je trouvai cette somme exorbitante, et, comme j'avais aussi une personne de confiance aux jacobins, j'offris à M. de Lesêart d'y faire proposer et adopter, sans qu'il en coûtât rien, la motion dont il s'agissait, à moins qu'elle ne fût d'une importance et d'une difficulté extraordinaires. M. de Lessart m'ayant dit quel en était l'objet, je vis qu'il était possible de donner à cette affaire une tournure patriotique pour que celui qui ferait la motion y fût lui-même trompé, et je me chargeai de la faire passer. Elle fut proposée en effet le lendemain par Dubois de Crancé, à l'instigation de la petsonne qui m'était affidée, et elle fut adoptée sans la moindre contradiction, *

Le récit de Bertrand de Moleville n'a pas retenu l'attention des historiens, n n'est pas douteux cependant qu'un nommé Durand était chargé, sous les ordres de Montmorin, d'une mission de propagande et de corruption auprès des députés et des journalistes.

Quand Mirabeau, passé aux gages de la Cour, voulut se faire nommer président de la Constituante, ce Durand se remua beaucoup pour lui procurer une majorité, et on lit dans un billet que Montmorin adressait à Mirabeau, le 21 décembre 1790, la phrase suivante v « J'ai vu Durand ce matin, il me paraît à peu près désespérant du succès ; il compte cependant sur 250 voix, mais il y aura 600 votans et le reste sera pour Pastoret (1)... »

Cette lettre de Montmorin, écrite au moment même, suffirait à prouver, à elle seule, l'exactitude des Mémoires de Bertrand de Moleville en ce qui concerne les attaches de Durand avec le ministre et le rôle que celui-ci lui avait assigné. Pouvons-nous en savoir davantage? Quel était ce Durand, haut fonctionnaire des Affaires étrangères, par les mains dé qui Danton aurait reçu, sous la Constituante, plus de 100 000 écus?

Au lendemain du 10 août, quand le Comité de surveillance de la Commune insurrectionnelle lança des mandats d'arrêt contre les deux Montmorin, cousins germains l'un de l'autre, Arman^, l'ancien ministre, et Luce, le gouverneur du château de Fontainebleau, il eut bien soin de faire perquisitionner dans une maison de campagne que possédait à Houilles (Seine-et-Oise, canton d'Argenteuil) un sieur Durand, ancien employé du ministère des Affaires étrangères (2).

Ce Durand, Jean-Baptiste-Léonard, * était né à Uzerche (Corrèze), en décembre 1742. Il avait été successivement avocat au parlement de Bordeaux, vice-consul à Tarragone, consul à Cagliari, directeur de la compagnie d'Afrique au Sénégal. Au début de la Révolution, il joua un rôle politique dans le quartier

(z) Correspondance de Mirabeau avec La Match, éditée par Bacourt, t. II, p. 4to. Mirabeau fut élu président le 29 janvier 1791.

(2) Tuetey, Répertoire des sources manuscrites de Vhistoire de Paris pendant la Révolution, t. VII, n° 1308. Le procès- verbal de perquisition, daté du 16 août, dit que Montmorin avait quitté Houilles pour Parisien août.

de Saint-Maitin-des-Champs, qui devint ensuite la section des Gravilliers. Il fut successivement grenadier du bataillon de la garde nationale, secrétaire de ce bataillon, commissaire de police, secrétaire de la section. Il la présida pendant près d'une année. En 1791, il fut nommé officier municipal et il entra au bureau central du commerce, organisé au ministère de l'intérieur. La place était bonne et lui rapportait 8 000 livres. Comme bien on pense, Durand, absorbé par des occupations plus importantes, considérait comme une sinécure son emploi au bureau du commerce. Il n'y faisait que de très rares apparitions. Le rigide Roland, redevenu ministre au 10 août, le mit en demeure d'exercer réellement ses fonctions. Durand répondit, le

14 août, qu'il était retenu à la campagne par un accès de goutté, mais qu'il se rendrait à son poste aussitôt rétabli, avec l'intention de continuer ses fonctions aussi longtemps que ses services seraient agréables (1). Deux jours après cette lettre, il était perquisitionné.

Il ne faisait pas bon d'avoir été l'ami ou la créature des ministres déchus. La perquisition faite à Houilles avait prouvé, ce qu'on soupçonnait déjà, l'intimité de Durand avec les Montmorin, qu'il recevait dans s» maison de campagne. Roland supprima l'emploi du fonctionnaire négligent et suspect et défendit de lui payer désormais aucun traitement à partir du

15 août (2). '

Cette révocation était l'annonce de nouveaux ennuis plus graves. A la fin de septembre 1792, le terrible Comité de surveillance de la Comjnune, le même qui avait présidé aux massacres de septembre, lançait un mandai d'arrêt contre Durand. Perquisitionné de nouveau à sa maison de Houilles, il se cachait chez des amis pour échapper à l'arrestation. Mais, en même temps, il s'efforçait de quitter la France avec

(1) Tuetey, t. VII, n° 1484.

(2) Ibid., t. VII, n° 1488. Voiries n°« 1508 et 1509.

une mission officielle en bonne et due forme. Il ne faisait en cela que suivre l'exemple de Talleyrand, que le crédit de Danton avait fait charger d'une vague mission diplomatique en Angleterre. Le même Danton avait fait délivrer un passeport à Talon, qui put trouver un refuge de l'autre côté du détroit. Durand, qui avait sur Danton les mêmes droits que Talon ou que Talleyrand, réussit comme eux. Le 28 septembre, il obtint du ministre de la Guerre, Servan, un pouvoir ainsi conçu : « M. Durand partira pour Toulon et s'embarquera pour la Corse à bord de l'escadre destinée à l'expédition [de Sardaigne]. Il aura une commission du pouvoir exécutif avec tous les pouvoirs nécessaires pour conduire et diriger ladite expédition, dont le général Paoli sera le chef militaire (1). » Il s'agissait d'un projet de conquête de la Sardaigne, dont la réalisation ne fut tentée que plusieurs mois plus tard.

Si on songe que cette mission fut confiée à Durand juste au moment où il était poursuivi par la Commune et réduit à se cacher, on sera peut-être en droit de supposer qu'il devait disposer, dans les régions gouvernementales, d'une très haute influence qu'il n'est pas difficile de deviner.

Quand Théodore Lameth avait voulu faire élargir son frère Charles, arrêté dans la Seine-Inférieure, et son ami Adrien Duport, arrêté dans le Loiret, il s'était adressé à Danton et à Servan, qui s'étaient montrés empressés à le servir ; quand Talleyrand et Talon, menacés par la Commune, avaient eu besoin d'un passeport, Danton leur avait été secourable (2), n'avons-nous pas le droit de supposer

(1) Archives nationales, F T 4696. Un certain Peraldi était adjoint à Durand dans cette mission. Servan était le protecteur du fournisseur d'Espagnac, également protégé par Danton. (Voir notre étude sur Servan et les premiers marchés d'Espagnac dans les Annales révolutionnaires, 1918 1 . X, p. 533.)

(2) Voir notre article : Danton dans les mémoires de Théodore Lameth, dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VII, p. 1-34» et l'interrogatoire de Talon déjà cité.

que Durand avait pris la même voie pour obtenir cette opportune mission en Sardaigne? Ce qu'il y a de sûr, c'est que Durand avait sur la reconnaissance de Danton une hypothèque au moins aussi certaine que ceDe dont pouvaient disposer les Lanteth.

Malheureusement pour lui, Durand obtenait un peu taf d sa mission in extremis. Deux jours à peine s'étaient écoulés depuis que Servan avait donné sa signature que, le i w octobre, le Comité de surveillance de la Commune venait donner lecture à la barre de la Convention d'une lettre par laquelle l'intendant de la liste civile, Laporte, avait réclamé, le 3 février précédent, au trésorier de cette même liste civile, Septeuil, une somme de 1 500 000 livres destinée à corrompre les membres du Comité de liquidation de la Législative a» moment où cette Assemblée allait avoir à se prononcer sur les pensions de la maison du roi Au moyen de l'argent qu'il réclamait, Laporte espérait faire imputer au budget de l'État des pensions qui auraient dû normalement être acquittées par la cassette royale. Les révélations du Comité de surveillance provoquèrent un vif débat. Un ancien membre du Comité de liquidation, Robert Lindet, attesta que Laporte avait réellement intrigué pour faire mettre à la charge de la nation les pensions militaires de la maison du roi. Il avait réussi à faire nommer un rapporteur qui avait conclu dans ce sens. Mais le Comité s'était ressaisi et, devant l'opposition de ses collègues, le rapporteur avait renoncé à son rapport.

Au cours du débat, un des membres de la députation de la Commune reprit la parole pour dire qu'ils ne venaient pas seulement inculper les membres de l'ancien Comité de liquidation* mais beaucoup d'autres individus encore qui avaient eu leur part des largesses de la liste civile. Il exhiba des reçus et des bons qui prouvaient que des paiements importants avaient été faits à des journalistes et à des policiers. « Tous les bons, dit-il, sont signés Louis. »

Girondins et Montagnards, partisans et adversaires 4e la Commune, s'affrontèrent ; les uns, comme Rôti* bell, Vergniand, Louvet, Barbaroux, soutinrent que la Commune n'avait pas le droit d'apporter des dénonciations vagues, des soupçons sans preuves ; les autree, comme Chabot, Merlin (de ThaonviHe), Panis, Marat, Billaud Varenne, prirent au contraire sa défense et réclamèrent l'impression des pièces accusatrices. Finalement, sur la motion de Barbaroux, la Convention nomma une commission extraordinaire de vingt-quatre membres pour inventorier les archives du Comité de surveillance de la Commune et les faire transporter à la Convention. La commission des vingt-quatre ainsi constituée eut le pouvoir de décerner des mandats d'arrêt contre les personnes désignées dans les pièces.

La commission se mit sur-le-champ au travail et, dès sa première séance, le 2 octobre, elle lançait contre Durand un mandat d'amener (1) . Durand continua à se cacher. Le 4 octobre, on perquisitionna chez sa maitresse, la citoyenne de Linards, originaire de la Haute- Marne, qui habitait me Royale, butte Saiat-Roch. Elle convint qu'elle était en relations habituelles avec Durand depuis neuf ans déjà. Elle ajouta que son ami l'avait quittée la veille à la campagne, vers huit heures et demie du matin, et qu'elle ne l'avait plus revu.

(i> On lit dans l'inventaire des papiers transmis car le comité de surveillance de la Commune à la commission des 34 et transcrit dans le registre des délibérations de la commission, à la date du 2 octobre 1792 : «4 une liasse de 7 pièces relatives à Durand présumé et» l'ancien officier municipal de oe nom, antérieurement vice-consul d'Afrique. Les 6 premières de ces pièces consistent en quittances données et en bons quittancés par Durand sur la liste civile, à des époques rapprochées, dont la plus ancienne est du 25 jum 1791 et la plus récente du i m àoust 1792 ; les sommes portées dans ces différentes quittances s'élèvent au total de 175000 livres. La 7 e pièce e*t un billet présumé être écrit de la main de Laporte, alors intendant de la liste civile, non daté, signé, ni adressé. Ce billet fait soupçonner que Durand était chargé d'une commission secrète relativement à un employ de londs provenant -de la liste civile » (Archives nationales, F* 2201). '

On perquisitionnait le même jour à la villa de Durand, à Houilles, et à une maison qu'il possédait à Courbevoie. On ne trouvait rien. Le 5 octobre, la commission ayant appris que Durand avait sollicité de la municipalité de Courbevoie un passeport pour le Havre, la commission convertit son mandat d'amener en mandat d'arrêt (1). Le 19 octobre, la commission désignait deux de ses membres, Drouet et Valazé, pour lever les scellés.

s Brusquement, Durand sortit de sa retraite. Il se présenta volontairement à la commission le 29 octobre, et y subit un interrogatoire. Barbaroux, qui présidait, lui présenta des bons du roi qui portaient sa signature. Il reconnut qu'il avait vu M. de Septeuil à Versailles, mais une fois ou deux seulement. Il protesta que la signature Durand, qu'on lui présentait sur les bons du roi, n'était pas la sienne, et il demanda qu'on fît la comparaison de l'écriture avec celle* des rapports qu'il avait envoyés au ministre quand il était encore consul à Cagliari. Il ajouta que ce n'était pas la première fqis qu'il était victime d'une fâcheuse homonymie. Quand il avait présidé la section des Gravilliers, déjà il avait eu à se plaindre d'une confusion du même genre. Il termina enfin en exhibant le pouvoir qu'il tenait de Servan pour une mission de confiance en Sardaigne. La commission procéda sur-le-champ à la vérification des écritures. Elle accepta les explications de Durand, sans chercher à approfondir ses relations avec Montmorin et avec Septeuil, sans contrôler ses affirmations relatives à la confusion de noms dont il avait argué, sans procéder à la moindre expertise ni à la moindre enquête. Elle prononça séance tenante l'acquittement du prévenu. Il est difficile de savoir si elle ne subit pas certaines influences ou si elle n'a pas cru, ou feint de croire, que Durand était un homme utile à l'État, qu'il fallait rendre au ministre de la Guerre qui l'employait.

(1) Archives nationales, F 7 2201.

Durand relâché, il ne fut plus question cependant de l'envoyer en Sardaigne. Il chercha à se faire oublier. D se rendit dans son pays natal, à Uzerche, et y séjourna du 8 décembre 1792 au 20 février 1793. La municipalité d'Uzerche certifiera un an plus tard, le 29 septembre 1793, à la demande de sa femme Marthe- Marguerite Hugé, qu'il s'était bien conduit pendant ces quelques semaines et qu'il avait édifié ses compatriotes par son civisme. Le club d'Uzerche certifiera de même, le 9 octobre 1793, que Léonard Durand assistait régulièrement à ses séances, et lui décernera le titre de vrai républicain (1).

Mais, à cette date, les tribulations avaient recommencé pour l'ancien agent et ami de Montmorin. Le 7 octobre 1793, le Comité de Sûreté générale avait donné l'ordre d'arrêter « le nommé Durand, demeurant faubourg Saint-Honoré, n° 62, à côté de la maison cidevant Bourbon, près de la rue des Moulins, n° 25 (2). » C'est là qu'eut lieu, le jour même, la perquisition par les soins de l'officier de paix Niquille. La citoyenne Roch de Linards fit observer au policier que l'appartement lui appartenait et que le citoyen Durand, malade, était au lit. Le citoyen Durand n'en fut pas moins écroué huit jours plus tard à la prison deLaForce.

De cette maison d'arrêt, il adressa, le 5 du deuxième mois, autrement dit le 26 octobre, une demande de mise en liberté au Comité de Sûreté générale. Son mémoire est intéressant, parce qu'il -nous fait connaître les raisons de son arrestation. Cinq chefs d'accusation avaient été dressés contre lui :

i° Il aurait fait quelques voyages etf Angleterre pendant la Révolution ;

(1) Jean-Baptiste-Léonard Durand, ancien consul en Afrique demeurant rue Mêlée, n° 68, figure sur la liste des jacobins de Paris, publiée par M. Aulard dans son Recueil, 1. 1, p. xvn.

(2) Archives nationales, F' 4696. Tous les détails, dont la source n'est pas indiquée, proviennent de ce dossier. Le mandat d'arrestation de Durand est signé de M. Bayle, Le Bas, Amar et David.

2° Il aurait été lié avec les Lameth ;

3° Il aurait eu connaissance, plusieurs jours auparavant, du projet du massacre des républicains au Champs-de-Mars, après le retour de Varennes, et il n'aurait pas averti les patriotes du danger qui les menaçait ;

4° Il n'aurait rien fait pour la Révolution ;

5? Enfin, il aurait été un des agents chargés, par la liste civile, de corrompre les patriotes.

Survie "premier chef, il niait catégoriquement* Depuis 1788, il n'était pas sorti de Paris, sauf pour se rendre à Uzerche en décembre 179a»

Sur le second, il prétendait qu'il n'avait jamais été l'intime des Lameth : « Je les ai connus aux jacobins, dont ils étaient membres ainsi que moi, et quels sont les patriotes qui ne les ont point connus? » A l'époque où Charles Lameth avait été blessé en duel par le comte de Castries, le 11 novembre 1790, il lui avait rendu quelques visites, en compagnie des meilleurs patriotes. Mais il avait rompu avec eux toutes rela*tions quand ils étaient devenus suspects.

Des Lameth, Durand passait à Danton par une transition naturelle : « Sur le troisième [chef], je déclare que mes principes reconnus, à la municipalité, éloignaient toute confidence des mesures qu'on voulait prendre, je n'en fus instruit que le vendredi soir (1) et, si l'opposition vigoureuse que j'y mis ne prévalut pas, , ce ne fut pas ma faute ; la journée du samedy fut employée à instruire les (dus chauds patriotes des dangers qu'ils couraient* Je me rendis chès Danton, chès Santerre, chès Charpentier, notaire, et plusieurs autres, dont je ne me rappelle pas les noms. Je les avertis des dispositions prises et je me retirai à la campagne le même jour. Telle fut ma conduite à cette époque, et si le Comité le révoque en doute, les patriotes que j'ai servi ne me refuseront pas leur témoignage. » jj

(1) Le massacre eut lieu le dimanche.

BAfcfOfc ET timàÉik t2^

En effet/âtatettfe éeflVit, ad bas <S§ métoxàtè de Durand, cette apoétilïé * 4 Le ttotetêteé article, dôtâ èât qtléétiDri an présent Méterfflè, est Vfcii. Le $ni$ïti$ dëffcOfttre d'elle âianiêre ^0»itiVfe qt*é Dtttfcfld est patriote. Il ni (sic) a point dé doate que ntttà rie devions écfasef les ennemie de la république, toftis fttifesi de vous faire Jduir les patriotes des avantages qtri dépendent de notts. Je dofc k Dtirteé la liberté, jtëiit-êtfe là vîè, et M république Mi doit des deffëri- Séttrs. Le Cëttiitê dé 9altlt publie cm de Sfiîfetê gêné* Irak Mi doit Sa liberté. Je te M demande ttet& §he je Sais qttë loi offrit â iendfë jttètlCfe est i* ifcpHr étivete Wi lin devoir de répubHqttatoL SAtiTÊitkÊ, teteséu* ot général »

EfcntOn étant absent (il avait qtitttê Paris pour

Afrete-stifr-Ânbe lé î2 octobre), SOn beâU*ftèfre, lé

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Danton à passer le diirtattche à lé campagne, eu je fcis

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partisan de là Rétoîtttirfn. -CtfAitÉENfïÈR. ►

Ces textes fbcettt défittitiveiiiënt un point d'Ms- 77^ ; . toire qui & Sott pria. Datttoft âvéit pris tine part importante à l'agitation afttidynastique qui Stfivit la fnite du roi à VàreiifcêS. Il avait rédigé avec BriSsOt la célèbre pétition qui demandait à la Constttuànfe « le remplacement de Lotffe XVI par lès mojtens couses tutiolineb». Il avait pâti* avec Ses taris, Legteiidré, Verrières, Lefebvte, Chrétien, an rniHeù du rassemble-* ment dont le Champ-de-Mars avait été le théâtre le

)Ï6 Juillet, pour protester conttfe fe vote dé là Constituante qui innocentait le roi. Il avait harangué la foule 4» haut d'un des cratères ée V autel dm la patrie. Mais, le lendemain, quand les manifestant»* que sa

parole ardente avait excités, s'étaient de nouveau rendus au Champ-de-Mars pour signer la pétition, Danton et ses amis étaient restés invisibles. A l'heure du danger, le matin du dimanche sanglant, ils s'étaient éclipsés à la campagne. Nous savions déjà, par un curieux mémoire du conventionnel Sergent, que c'était sur les avis d'un agent d'Alexandre Lameth que le démagogue avait quitté prudemment Paris avec son état-major (i). Mais le mémoire de Sergent, écrit tardivement (2), avait en outre l'inconvénient d'être un témoignage isolé. Testis unus, testis nullus. Les défenseurs de Danton ne se faisaient pas faute d'invoquer l'adage juridique pour écarter ce témoin gênant. Cette dernière ressource leur est maintenant refusée.

Mais les déclarations de Durand et les certificats de Legendre et de Charpentier nous permettront encore de dégager tout à l'heure d'autres conclusions. i} y

Poursuivant sa défense, Durand énumérait ensuite ses états de services patriotiques. Il rappelait son rôle dans sa section, à la municipalité, où il avait été membre du comité des recherches (la police révolutionnaire était en bonnes mains 1), aux jacobins, où il était « très assidu », et dont il fut secrétaire (les papiers du club étaient en sûreté 1). U ajoutait qu'il était père de trois enfants, tous au service de la République.

Abordant enfin le grief principal, celui d'avoir été l'agent de la liste civile, il s'exprimait ainsi: «Sur le cinquième [chef], ma defîense est bien simple, on m'accusait d'être l'agent de la liste civile et le distributeur de ses grâces, je fus acquitté honorablement de tous ces faits par une commission de vingt-quatre membres de l'Assemblée, dont je déclare que je ne connaissois aucun des membres qui la composoient,

(1) Voir mon livre Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varmnes* p. 132.

(2) U a été publié dans la Revue rétrospective en 1834. M. Sigismond Lacroix en a donné des extraits au tome II de la 2 e série de ses Actes de la Commune, p. 663-667. /

pas même de vue. Le Comité avoit contre moi les préventions les plus fortes. Elles disparurent sur les explications que je lui donnai et sur les preuves multipliées de mon innocence. J'ai sçu depuis que le citoyen Poulain-Grandpré étoit celui des membres de la commission qui avoit mis le plus de chaleur et d'acharnement dans les interrogatoires qu'il me fit, le citoyen Drouet tenoit la plume. Je partis peu de jours après pour mon département. J'en revins à la fin de février et je n'ai eu d'autres liaisons depuis cette époque qu'avec les députés de la Montagne. »

Le temps n'était plus où la recommandation de Danton était une sauvegarde toute-puissante. Attaqué dans la presse et jusqu'aux jacobins, dénoncé comme suspect d'intrigues royalistes au sein même du Comité, le tribun fatigué s'était momentanément retiré de la scène politique et terminait sa lune de miel

1à Arcis-sur-Aube avec sa seconde femme. Le Comité de Sûreté générale ne trouva pas la justification de Durand suffisante» Sur son mémoire, on lit cette apostille : «11 brumaire (1 er novembre). Le Comité a arrêté qu'il n'y a pas lieu de délibérer sur la demande du citoyen Dlirand. Vadier. » Le signataire Vadier était un des plus acharnés adversaires de Danton, qu'il appelait ce « turbot farci ».

Si le Comité suivit Vadier, il faut avouer qu'il ne manquait pas pour cela de bonnes raisons. Il pouvait s'étonner que, pour repousser l'accusation d'avoir été le distributeur des fonds secrets, Durand se fût borné à invoquer un moyen de forme, en rappelant le non-lieu prononcé au mois d'octobre précédent par la commission parlementaire des vingt-quatre. Le Comité, composé de Montagnards, devait être t en défiance contre cette commission, qui n'avait été instituée que pour dessaisir le Comité de surveillance de la Commune, et dont les girondins avaient formé la grande majorité. S'il se reporta, comme c'estprobable/au procès- verbal de la séance où fut interrogé Durand, il fut certaine-

133 R0BE5PIERRB TERRORISTE.

ment frappé de la précipitation qui avait présidé à l'instruction. Les dénégations de Durand avaient été acceptées comme argent comptant, presque sans contrôle. La commission n'avait fait citer aucun témoin qui aurait pii la renseigner sur les relations de Tin» culpé avec Septeuil* trésorier de la liste civile, et avec les Montmorin et Delessart. Manifestement, on avait étouffé l'affaire. Il n'est même pas jusqu'à la brusque réapparition de Durand, qui se cachait depuis des setnaines, qui ne parut un coup monté. La confrontation des signatures s'était faite à vue d'oeil, sang la préalable expertise des gens de l'art et sur une unique série de documents. Les homonymes, sur lesquels Durand avait rejeté les responsabilités^ n'avaiettt pas été recherchés ni cités. La commission des vingtquatre avait eu hâte de dore l'incident.

Aucune de ces réflexions et constatations ne dut échapper à Vadkr et à ses collègues, quand ils prirent la décision de rejeter le mémoire de Durand et de maintenir celui-ci sous les verrous. Il paraît, e'e&t Durand lui-même qui nous l'apprend» que sa conduite* au moment du massacre du Champ-de-Mars, leur restait particulièrement suspecte. Comment Durand avait-il pu connaître* à l'avance les projets meurtriers de la Cour et des Lameth contre les démocrates, s'il n'avait pas eu des relations étroites avec les réacteurs?

Durand écrivit de nouveau au Comité de Sûreté générale : « Citoyens, à la suite du mémoire que j'ai déjà présenté, je vais donner de nouvelles explications sur la conduite que j'ai tenue à l'époque de l'événement du ChampHie-Mars. U paraît que ce fait est le seul qui prolonge ma détention. Le rassemblement, qui devait avoir lieu au Champ-de-Mara, était publiquement connu plusieurs jours avant celui de l'indication. Je fus instruit te vendredi soir de la résolution prise de publier la loi martiale. Je m'opposai vigoureusement à cette mesure de rigueur. J'en fis sentir toute l'horreur, mais ma voix ne prévalut pas et j'en

fils désolé. Que pouvais-je faire dans ces circonstances? Je me dis à moi-même : Il faut avertir les (dus chauds patriotes des dangers qui menacent le peuple, afin qu'ils Técartent s'il est possible, et je les avertis. Je me rendis ensuite. à la campagne et je m'éloignai de Paris pour ne pas être forcé de me trouver à une scène encore incertaine, mais dont la possibilité me faisait horreur, elle répugnoit à mon cœur et à mes principes. Je ne voulois pas en partager l'ignominie et je n'avois pas d'autre moyen de m'en garantir ; en effet, on ne manqua pas de m'envoyer chercher le dimanche matin et, à mon retour, je fus publiquement blâmé sur mon absence. Ce fut alors que je renouvelai ma protestation, et j'ose dire qu'à cette époque, il y avoit du courage à désapprouver les dispositions du jour... Je n'ai jamais été le confident des mesures secrètes qu'on a pu prendre... »

Les procès-verbaux^de la Commune, publiés par M. Sigismond Lacroix, attestent en effet que Durand ne parut pas aux séances du vendredi 15 et du samedi 16 juillet, mais ils fournissent aussi la preuve que Durand ne parut pas davantage à la séance du 17 juillet, jour du massacre. Son nom ne se retrouve sur les procès-verbaux*qu'à partir du 20 juillet. S'il revint à Paris le matin du 17 juillet, ce ne fut pas, comme il le dit, pour s'élever au conseil contre la proclamation de la loi martiale,"œ fut'uniquement pour prévenir Danton du danger qui le menaçait et pour lui conseiller d'imiter sa propre prudence en quittant la capitale. Puisqu'il n'avait pas paru à la Commune les jours précédents, il n'avait pu être informé de ce qui se tramait que par une autre source, et Sergent nous dit en effet que les deux hommes qui vinrent avertir Danton lui déclarèrent qu'ils avaient été, chargés par Alexandre Lameth lui-même de faire cette démarche (1). Or,

(1) Sergent nomme, parmi ces deux hommes, Lefebvre, qui était également très lié avec les Lameth. Le nom de l'autre émissaire, qu'il dit avoir oublié, est certainement Durand.

Alexandre Lameth était, à cette date, le chef du bureau politique de la liste civile.

Plus on scrute les explications de Durand, plus on Jes trouve suspectes, plus son identité avec le Durand des Mémoires de Bertrand de Moleville et de la correspondance de La Marck apparaît certaine.

Au moment même où Durand s'efforçait, de 1 sa prison de La Force, de convaincre le Comité de Sûreté générale de la sincérité de son civisme, le procès de Bailly s'ouvrait devant le tribunal révolutionnaire. Les républicains n'avaient pas pardonné au premier maire de Paris la proclamation de la loi martiale dans la journée du 17 juillet. Ils le considéraient comme le véritable auteur du massacre.

Jean-Baptiste-Léonard Durand se dit qu'en demandant à être entendu au procès et qu'en chargeant de son mieux l'ancien maire, dont il avait été le colla* borateur, il parviendrait peut-être à intéresser en sa faveur le Comité de Sûreté générale, qui refusait jusque-là de l'entendre. Le calcul se trouva bon.

Durand déposa, le 19 brumaire, à la barre du tribunal révolutionnaire. Il affirma qu'il avait été question, à la Commune, de déployer le drapeau rouge (1) trois ou quatre jours avant le 17. Il se serait opposé de tout son pouvoir à cette mesure, et il serait parti à la campagne en manière de protestation. Bailly lui en avait fait des reproches après le massacre : « J'observe que les mesures de la loi martiale avoient été discutées et arrêtées dans le conseil municipal. L'accusé ici présent fut de l'avis de la publier si le rassemblement avoit lieu... (2). »

Bailly se borna à répondre que Durand confondait les faits et les dates. Les procès-verbaux de la Commune prouvent que Bailly disait la vérité.

Bailly fut condamné à mort, mais Durand, pour la

(1) On déployait le drapeau rouge au moment de faire les sommations.

(2) Bulletin du tribunal révolutionnaire, t. II, n° 80, p. 318.

1 seconde fois, fut élargi. Un arrêté du Comité de Sûreté générale, en date du 8 frimaire, ordonna sa mise en liberté (1). A cette date, Danton était revenu d'Arcissur-Aube, rappelé à Paris par le scandale Chabot, qui éclata le 26 brumaire. Le retour de Danton fut-il pour quelque chose dans la mesure prise en faveur de Durand? Peut-être, si on songe qu'au début de frimaire Fabre d'Eglantine était tout-puissant au sein du Comité et qu'il était chargé, de concert avec Amar, d'instruire l'affaire Chabot.

Quoi qu'il en soit, Durand ne recommença d'être inquiété qu'au moment même où Danton et ses amis étaient définitivement abattus. La coïncidence est curieuse.

Le 24 ventôse, il avait apporté dans l'instruction du procès des Hébertistes un témoignage favorable au général Boulanger, que Robespierre protégeait. Il avait déclaré au juge Coffinhal qu'il était en relations avec Boulanger, « qu'il était venu quelquefois chez lui avec sa femme et sa fille, qu'il l'avait toujours regardé comme un excellent patriote, brûlant de l'amour de la liberté, que Boulanger lui avait toujours dit qu'il fallait soutenir la Convention, se rallier autour d'elle... ; que, dans sa conversation, on s'apercevait qu'il n'aimait pas Ronsin, qu'il critiquait même ses opérations de Lyon (2) et la manière dont il menait son étatmajor... (3). »

Boulanger fut sauvé. Mais, trois semaines ne s'étaient pas écoulées que Durand était de nouveau incarcéré, par ordre du Comité de Sûreté générale, le 17 germiminal an II (4), le lendemain même du*supplice de Danton !

On lit dans son dossier la note que nous reprodui-

(1) Tuetey, Répertoire, t. X, n° 1020.

(2) Les fameuses mitraillades ordonnées par Collot d'Herbois et Fouché.

(3) Tuetey, t. X, n° 2269.

(4) Tuetey, t. XI, n° 1059. ,

J36 ROBESPIERRE TE£R0KSTB.

som phi* toifl- Elle porte cette apostille ; * Note remise par Gftjaerin |>gent du Comité de Sûreté générale] 4e la section (h& Afpfc, te g$ germ^ai fu II. Le Sas. * £* robespierriste te Bap, qui a signé cette apostille, fut $Htt dwta ob-Mtfé d*> ffPPQft «or l'arrestation de Durand, et 1p. PQte de Garneriu a pour nous cet intérêt de^nuus faire connaître ndu seulement l'opinion des rpbip^iét^ sur i'MCieft agent 4e Mwtmorin et du Dele^art, mai* aussi te sentiment 4e l'ancien secrétaire de la commission des vingt*qijatre, qui en fut fc rédacteur (j),

f Durand, diWl. étoit l'agent iutenuédiaire de la

liste civile pour la disfcftjutiçm, au* ppupipaux a?em de corraption du gouvernement, des sommes qu'elle donnoit fe reiféçution 4e se* projets perdes contre la peprfeentatipn nationale,

« lûens tous les bous du Roy, qui 6e trouvent dans les pièces qui proviennent de la commission extraordinaire de* viagt-quatf? 4 l'appuy du procès, qui toutes sont déposée? au Comité de Sflrêté générale, on retrpuve toujours Purand :

I % Donné fc Purand, 30 mille livres ;

j « Pouué à Purand. *q M. k *

! « P. à Durand, 40 M, l*

« Il y a un procès-verbal de l'interrogatoire de Durand qui défUQntre qu'il étoit véritablement l'agent 4e la Cour. Toute la commission étoit disposée k le faire arrêter- Quoique f» signature ne suit pas absolument çpnforjue anx reçus au dos de œs bous, on sembloit convaincu d'une certaine ressemblance qui l?fcwt le viplent soupçon que la signature donnée au cy*devant Roy étoit contrefaite,

(1) «Jean-Baptiste-Olivier Garnerin, ci-devant secrétaire de la commission des vingt-quatre, exposa [au procès 4e ^ferie-A^toinettel qu>yanj été chargé 4e faire r^utaération et le dépouillement des papiers trouvés chez Septeuil, il a vu parmi lesdits papiers un bon d'environ 80.000 1., signé Antoinette, au profit de la ci-devant J>olignac..., etc. » {Moniteur, réimpression, t, ^VIU,jp. %&.} ^

«Bartoww* demanda l'ajournement 4e k mesure 4e te commission, sous le pi&exfe qu'il avait des faite k apporter contre lux. Il demanda ï examiner les pièces, il lis emporte chès lui, il fit tant d'efforte que,*deux jours après, ft détermina la commission à ^on éjarr gissewnt

« Ensuite elfe voulut revenir sur cette affaire* Durand profite du teœs où U étoit déft parti aveu une mission du ministre des affaires étrangère ou de %u?^ nonville (x).

« Durand était l'homme de tafayette* Duplain lf [libraire (3) eonnoît toute sa vie tràs particulièrement

« Durand n'avoit pas un sol. Il est infiniment riche*

4 II avoît à cette époque pour maîtresse une femme qui fesoit eaçc*5sivement de dépenses.

«Tous ces faits se retrouvent aux procès-verbauk de son interrogatoire. Je m'offre à faire la recherche dans les papier* de la commission des vingt+quatre. J*e Durand, dont il est question ici, a été officier mutuel pal, consul de France. Il est de la section des Gra* villiers. *

Il est dommage que la dispersion des papiers de la commission des vingt^quatre ne nous permette pas de vérifie* d'une façon précise te contenu de cette note de son ancien secrétaire Garnerin. Mais il semWe bien que les vraisemblances en confirment l'exactitude.

I*e Durand jjui remit 100 000 écus à Danton soua la Constituante,*^ dire de Bertrand de MoleviUe, le Durand de la lettre de Montmqrin à La Maroîc, est évidemment le même qui hébergeait à sa maison de campagne de Houilles, en août 1792, l'un des Montmorte, le même que le vertueux Roland révoqua de sa place de membre du bureau du commerce, le même que le Comité de surveillance de la Commune regardait comme suspect, le même qui donnait à Danton de $1

(1) Garnerin a confondu Servan et Beurnonville.

(2) Le publiciste Duplain, qui avait été le voisin de Danton, cour du Commerce, fut condamné à mort le 31 messidor an TT.

bons conseils le matin du massacre du Champ-de- Mars, le même qui obtenait du concussionnaire Servan, si opportunément, à la fin de septembre 1792, une mission en Sardaigne qui fut toute fictive, le même qui fut arrêté pendant l'absence de Danton à Arcis, en octobre 1793, et remis en liberté au retour de Danton, en novembre, le même qui déposa contre Bailly et qui témoigna en faveur du général Boulanger, commandant en second de l'armée révolutionnaire, le même enfin que les robespierristes firent incarcérer au lendemain même du jour où Danton montait sur l'échafaud. Danton et Durand sont unis devant l'histoire.

Plus heureux que Danton, Durand garda sa tête sur les épaules. Il vivait encore en 1807, et la biographie [de Leipzig, parue cette année-là, note qu'il avait publié, en 1802, un Voyage au Sénégal «ou mémoires historiques, philosophiques et politiques sur les découvertes, les établissements et le commerce des Européens dans les mers de l'océan Atlantique, depuis le cap Blanc jusqu'à la rivière de Sierra Leone inclusivement, suivis de la relation d'un voyage par terre de l'île Saint-Louis à Galam, et du texte arabe de trois traités de commerce faits par l'auteur avec des princes du pays (1). »

Durand avait fait plusieurs voyages dans l'intérieur et négocié avec les rois nègres. A son retour en France, il fit naufrage sur la côte d'Ecosse et perdit une grande quantité d'objets curieux qu'il rapportait d'Afrique.

La biographie de Leipzig ajoute enfin que Durand fut chargé, sous le Directoire, d'une mission secrète près la cour de Turin. On voit, en effet, dans les Actes du Directoire, publiés par M. Debidour, que, par une délibération secrète du 25 pluviôse an IV, un sieur Durand, qui n'est pas autrement désigné, fut chargé de se rendre, non pas à Turin, mais au Valais, pour se

(1) Deux volumes avec atlas.

mettre en rapports avec un mystérieux espion qui s'offrait à dénoncer les complots des royalistes à Tintérieur de la république.

Si ce Durand est le même que le nôtre, l'ancien agent secret de la Cour n'aurait éprouvé aucune répugnance à mettre ses talents au service du gouvernement des régicides. Mais, pouvons-nous dire quel gouvernement aurait servi Danton, s'il avait réussi, comme Durand, à échapper à la Terreur (1)?

(1) Le mari de la petite- fille de Danton, Louis- André Menuel, banquier à Arcis-sur-Aube, fut maire de cette ville sous le second Empire et sous l'ordre moral. Voir l'article : La descendance de Danton, dans les Annales révolutionnaires, t. V, 191 2, p. 669-673.

Depuis que^ces lignes ont été écrites, le livre de M. Raymond Guyot sur Le Directoire et la paix de V Europe m'a appris (p. 139-142) que le Durand que le Directoire chargea d'une mission secrète auprès du gouvernement piémontais était bien le nôtre (Jean-Baptiste-Léonard, ancien consul à Cagliari). Le ministre des relations extérieures Delacroix, qui avait été son collègue au contrôle général sous Turgot, l'avait recommandé au Directoire, parce qu'il était lié, disait-il, « avec plusieurs personnages prépondérants à la cour de Turin ». Durand partit le x" frimaire an IV, avec un crédit de 30 000 francs sur les dépenses secrètes. Il s'aboucha a Saint- Maurice en Valais avec un prêtre nommé Lazzari, qui était aumônier du roi Victor- Amédée et lui fit des propositions de paix qui furent repoussées. Durand repartit pour Paris le 10 pluviôse (30 janvier 1796). M. Guyot ajoute qu'il avait fait bonne impression aux Piémontais par «son esprit droit, sa belle figure et ses manières gracieuses». H serait mort en 1812 au cours d'un voyage en Espagne.

La mission secrète dont parle M. Guyot est antérieure à celle dont Durand fut chargé le 25 pluviôse an IV, et que nous ne connaissons que par le recueil de M. Debidour, '

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