‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 12 sur 43 · ROSI* SON · texte numérisé non relu

ROSI* SON

de ce que j’ai vu depuis , et même seulement quelques jours après , c’en fut assez pour affecter un novice tel que moi. A chaque vague je me croyais submergé , et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames , je le croyais englouti au fond de la mer. Dans cette agonie d’esprit, je fis'plusieurs fois le projet et le vœu, s’il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je pouvais remettre le pied sur la terre ferme, do ne plus le remettre à bord d’un navire , de m’en aller tout droit chez mon père , de m’abandonner à ses conseils , et de ne plus me jeter dans de telles misères. Alors je vis pleinement l’excellence de ses observations sur la vie commune , et combien doucement et confortablement il avait passé touts , ses jours, sans jamais avoir été exposé , ni aux tempêtes de l’océan ni aux disgrâces de la terre ; et je résolus , comme l’enfant prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle»

La tempête.

es sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et même quelque temps après ; mais le jour d’ensuite le vent étant abal-r tu et la mer plus calme, je commençai à m’y accoutumer un peu. Toutefois, j’étais encore indisposé du mal do mer , et je demeurai fort triste pendant tout lo

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jour. Mais à l’approche de la nuit le temps s’éclaircit , le vent s appaisa lout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se coucha éclatant pour se lever de meme le lendemain : une brise légère, un soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau spectacle, le plus beau que j’aie vu de ma vie.

J’avais bien dormi pendant la nuit ; je ne ressentais plus de nausées , j’étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l’océan qui , la veille , avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes résolutions ne se soutinssent , mon compagnon , qui après tout m’avait débauché, vint à moi : — a Eh bien ! Bob, me dit-il en me frappant sur l’épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé , la nuit dernière, quand il ventait : ce n’était pourtant qu’un plein bonnet de vent? » — « Yous n’appelez cela qu’un plein bonnet de vent ? C’était une horrible tourmente !» — « Une tourmente? tu es fou ! tu appelles cela une tourmente? Vraiment ce n’était rien du tout. Donnenous un bon vaisseau et une belle dérive, nous nous moquerons bien d’une pareille rafale ; tu n’es qu’un marin d’eau douce, Bob; viens que nous fassions un bowl de punch , et que nous oubliions tout cela1. Vois quel temps

1 Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de leur valeur négative. — Il y a dans l'original anglais cette excellente phrase. — But ycu*rt buta fresh-water sailor, Bob; corne iet us mahêa bowl of punch, and wcll forgct ail that. — Fous n’ctcs qu un marin d'eau douce , Bob ; venez , que nous fassions un bowl de punch, et que nous oubliions tout cela • Voici ce qu'elle est devenue en passant par la plume de nos traducteurs : — Vous nf Mes encore qu* un novice ; mettons-nous à faire du punch, et que les pdqjsirs de BACCHUS nous fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de NEPTUNE. — Daniel de Foi» était un homme de goût et de bon sens ; cette phrase est une calomnie. P. B.

cttisoïk.

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charmant il fait à cette heure ! » — Enfin, pour abréger cette triste portion de mon histoire , nous suivîmes le vieux train des gens de mer : on fit du punch , je m’enivrai , et , dans une nuit de débauches , je noyai toute ma repentance , toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes résolutions pour Tavenir. De même que locéan avait rasséréné sa surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même, après Je trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint , et j’oubliai entièrement les promesses et les vœux que j’avais faits en ma détresse. Pourtant, à la vérité , comme il arrive ordinairement en pareils cas , quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments reparaissaient encore ; mais je les chassais et je m’en guérissais comme d’une maladie, en m’adonnant et à la boisson et à l’équipage. Bientôt j’eus surmonté le retour de ces accès , c’est ainsi que je les appelais , et en cinq ou six jours j’obtins sur ma conscience une victoire aussi complète qu’un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait désirer. Mais il m’était réservé de subir encore une épreuve : la Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour une délivrance , la prochaine devait être telle que le plus mauvais bandit d’entre nous confesserait tout à la fois le danger et la miséricorde.

Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade d’Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n’avions fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de jeter l’ancre , et le yent continuant d’être contraire, c’est-à-dire de souffler* &Î3- Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant lesquels

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beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable pour gagner la Tamise.

Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû, à la faveur de la marée , remonter la rivière, si le vent n’eût pas été trop fort , et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il n’eût pas soufflé violemment. Cependant , comme la rade était réputée aussi bonne qu’un port ; comme le mouillage était bon , et l’appareil de notre ancre extrêmement solide , nos gens étaient* insouciants, et, sans la moindre appréhension du danger ,

, ils passaient le temps dans le repos et dans la joie , comme il est d’usage sur mer. Mais le huitième jour, le vent força ; nous mîmes touls la main à l’œuvre ; nous calâmes nos mâts de hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau des mouvements aussi doux que possible. Vers midi , la mer devint très-grosse , notre château de proue plongeait ; nous embarquâmes plusieurs vagues , et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l’ancre d’espérance, de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir (île nos câbles jusqu’au bout.

Déjà une terrible tempête mugissait , et je commençais à voir la terreur sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et passait près de moi, j’entendis plusieurs fois le capitaine proférer tout bas ces paroles et d’autres semblables : — « Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes touts perdus, nous sommes^outs morts !.. » — Durant ces premières confusions, j’é-r tais stupide, étendu dans ma cabine , au logement des matelots, et je ne saurais décrire l’état de mon esprit. Je pou-

CRLSOtf.

vais difficilement rentrer dans mon premier repentir , que j’avais si manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m’étais endurci. Je pensais que les afTres de la mort étaient passées i et que cet orage ne serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le disais tantôt, le capitaine lui-même s’écria : — « Nous sommes touts perdus! » — je fus horriblement effrayé, je sortis dema cabine et je regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n’avait frappé mes yeux : l’océan s’élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait contre nous ; quand je pouvais promener un regard aux alentours , je ne voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied ; et nos gens s’écrièrent qu’un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou trois d’entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant vent arrière avec leur civadière seulement.

Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine , qui s’y opposa fortement , de laisser couper le mât de misaine ; mais le bosseman lui ayant protesté que, s’il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à fond, il y consentit. Quand le mât d’avant fut abattu , le grand mât , ébranlé , secouait si violemment le navire , qu’ils furent obligés de le couper aussi et de faire pont ras.

Chacun peut juger dans quel état je devais être , moi, jeune marin , que précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi ; mais autant que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient alors , j’avais dix fois plus que la mort en horreur d’esprit ,

mon mépris de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que j’avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la tempête, me mirent dans un tel état , que je ne puis par des mots la dépeindre. Mais le pis n’était pas encore advenu ; la tempête continua avec tant de furie , que les marins eui-mêmes confessèrent n’en avoir jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire , mais il était lourdement chargé et calait tellement, qu’à chaque instant les matelots s’écriaient qu’il allait couler à fond . Sous un rapport, ce fut un bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu’ils entendaient par ce mot avant que je m’en fusse enquis. La tourmente était si terrible que je vis , chose rare , le capitaine , le contre-maître et quelques autres plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s’attendant à tout moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit , pour surcroît de détresse , un des hommes qu’on avait envoyés à la visite , Cria qu’il s’était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait quatre pieds d’eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à la pompe. A ce seul mot, je m’évanouis et je tombai à la renverse sur le bord de mon lit, sur lequel j’étais assis dans ma cabine. Toutefois les matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n’avais été bon à rien , j’étais tout aussi capable de pomper qu’aucun autre. Je me levai ; j’allai à la pompe et je travaillai de tout cteur. Dans cette entrefaite , le capitaine appercevant quelques petits bâtiments-charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête , étaient forcés de glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau

crusoM.

brisé oo qu’il était advenu quelque autre chose épouvantable ; en un mot je fus si effrayé que je tombai en défaillance. Comme c’était dans un moment où chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce que j’étais devenu ; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me repoussa du pied à l’écart, pensant que j étais mort, et ce ne fut que long-temps après que je revins à moi.

On travaillait toujours, mais l’eau augmentant à la cale, il y avait toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente commençât à s’abattre un peu , néanmoins il n’était pas possible qu’il surnageât jusqu’à ce que nous atteignissions un port ; aussi le capitaine continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu’elle approcha; mais il était impossible que nous y allassions ou qu’elle parvînt jusqu’au flanc du vaisseau ; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant leur vie pour sauver la nôtre , nos matelots leur lancèrent de l’avant une corde avec une bouée , et eu filèrent une grande longueur. Après beaucoup de peines et de périls , ils la saisirent , nous les halàmes jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment : aussi l’avis commun fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le plus qu’on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la barque venait à se briser contre le rivage, d’en tenir compte à son patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Word, notre bateau s’en alla obliquement presqjie jusqu’à Winterton- Wess.

Il n’y avait guère plus d’un quart d’heure que nous avions abandonné notre vaisseau quand nous le vîmes s’abymer ; alors je compris pour la première fois ce que signifiait couler-bas. Mais, je dois l’avouer, j’avais l’œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me dirent qu’il coulait , car, dès le moment que j’allai , ou plutôt qu’on me mit dans la barque , j’étais anéanti par l’effroi, l’horreur et la crainte de l’avenir.

Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage. Quand notre bateau s’élevait au haut des vagues , nous l’appercevions , et le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous assister lorsque nous serions proche.

Robinson Marchand de Guinée.

ous avancions lentement , et nous ne pûmes aborder avant d’avoir passé le phare de Winterton; la côte s enfonçait à l’Ouest vers Cromer, de sorte que la terre bnsait la violence du vent. Là, gous abordâmes, et, non sans grande^ difficulté , nous descendîmes touts sains et saufs sur la plage.

et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous fûmes traités avec beaucoup d’humanité , et par les magistrats de la ville 9 qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les armateurs, qui nous donnèrent assez d’argent pour nous rendre à Londres ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.

C’est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de rentrer chez nous; j’aurais été heureux, et mon père , emblème de la parabole de notre Sauveur , eût même tué le veau gras pour moi ; car, ayant appris que le vaisseau sur lequel j’étais avait fait naufrage dans la rade d’ Yarmouth, il fut long-temps avant d’avoir l’assurance que je n’étais pas mort.

Mais mon mauvais destin m’entraînait avec une obstination irrésistible ; et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de revenir à la maison, je n’avais pas la force de le faire. Je ne saurais ni comment appeler cela , ni vouloir prétendre que ce soit un secret arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n’est quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu’il m’était impossible de braver, quelle chose eût pu m’entraîner contre ma froide raison et les persuadions de mes pensées les plus intimes, et contre les deux avertissements si manifestes que j’avais reçus dans ma première entreprise.

Mon camarade , qui d’abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé -que moi. La première fois qu’il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers de

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la ville ; la première fois, dis-je, qu'il s’informa de moi, son ton me parut altéré : il me demanda d’un air mélancolique , en secouant la tête , comment je me portais , et dit à son père qui j’étais , et que j’avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d’en entreprendre d’autres plus lointains. Cet homme'sç tourna vers moi, et, avec un accent de gravité et d’affliction: — « Jeune homme, me -dit-il , vous ne devez plus retourner sur mer ; vous devez considérer ceci comme une marque certaine et visible que vous n’êtes point appelé à faire un marin, r — « Pourquoi , monsieur ? est-ce que vous n’irez plus en mer? » — « Le cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir; au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai , voyez quel avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre si vous persistiez. Peut-être cela n’est-il advenu qu’à cause de vous, semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous prie ? et pourquoi vous étiez-vous embarqué ? » — Je lui contai en partie mon histoire. Sur la fin il m’interrompit et s’emporta d’une étrange manière. — * Qu’avais-je donc fait , s’écria-t-il , pour mériter d’avoir à bord un pareil misérable ! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling remettre le pied sur le même vaisseau que vous! » — C’était, en vérité, comme j’ai dit , un véritable égarement de ses esprits encore troublés par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son autorité. Toutefois , il me parla ensuite très-gravement , m’exhortant à retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. 11 me dit qu’il devait m’être visible que le bras de * Dieu était contre moi; — « enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne vous en retournez, en quelque lien que vous alliez, vous ne trouverez qu’adversité

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el désastre jusqu a ce que les paroles de votre père se vérifient en vous. »

«le lui répondis peu de chose ; nous nous séparâmes bientôt après, et je ne le revis plus ; quelle route prrt-H? je ne sais. Pour moi , ayaut quelque argent dans ma poche, je m’en allai, parterre, à Londres. Là, comme sur la route, j’eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez nous ou retourner sur mer.

Quant à mon retour au logis , la honte éioultait les meilleurs mouvements de mon esprit , et lui représentait incessamment combien je serais raillé dans le voisinage el serais confus, non-seulement devant mon père et ma mère, mais devant même qui que ce fût. D’où j’ai depuis souvent pris occasion d observer combien est sotte et inconséquente la conduite ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l’égard de cette raison qui devrait les guider en pareils cas : qu’ils ne sont pas honteux de l’action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés , mais qu’ils sont honteux de leur repentance , qui seule peut les faire honorer comme sages.

Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser , ni quel genre de vie mener. J’éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison paternelle ; et , comme je balançais long-temps, le souvenir de la détresse où j’avais été s’évanouissait, et avec lui mes faibles désirs de retour, jusqu’à ce qu enfin je les mis tout-à-fait de côté, et cherchai à faire un voyage.

Cette maligne influence qui m’avait premièrement poussé * hors de la maison paternelle , qui m’avait suggéré l’idée extravagante et indéterminée de faire fortune, et qui ui’a-

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vait inculqué si fortement ces fantaisies, que jetais devenu sourd aux bons avis , aux remontrances , et même aux ordres de mon père ; cette même influence , donc , quelle quelle fût, me fit concevôir la plus malheureuse de toutes les entreprises, celle fie monter à bord cTun vaisseau partant pour la côte d'Afrique , ou , comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.

Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne fisse point, à bord, le service comme un matélot; à la vérité j’aurais travaillé plus rudement que de coutume , mais en même temps je me serais instruit des devoirs et de l’office d’un marin ; et , avec le temps „ j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un capitaine. Mais ma deslinée était toujours de choisir le pire ; parce que j’avais de l’argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais toujours aller à bord comme un gentleman ; aussi je n’eus jamais aucune charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.

J’eus la chance, dès mon arrivée à Londres , de tomber en assez bonne compagnie , ce qui n’arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et abandonnés comme je l’étais alors , le démon ne tardant pas généralement à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n’en fut pas ainsi. Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé sur la côte de Guinée avec un très-grand succès , avait résolu d’y retourner ; ayant pris goût à ma société, qui alors n’était pas du tout désagréable , et m’ayant entendu parler de mon projet devoir le monde, il me dit : — * Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n’aurez aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon ; et si vous vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touls les

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avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous quelque profit.

J’acceptai l’offre , et me liant d’étroite amitié avec ce capitaine, qui était un homme franc et honnête, je fis ce vtfyage avec lui, risquant une petite somme, que, par sa probité désintéressée , j’augmentai considérablement ; car je n’emportai environ que pour quarante livres sterling de verroteries et de babioles qu’il m’avait conseillé d’acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par l’assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma mère à contribuer d’autant à ma première entreprise.

C’est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes spéculations , et je le dois à l’intégrité et à l’honnêteté de mon ami le capitaine ; en outre j’y acquis aussi une suffisante connaissance des mathématiques et des règles de la navigation ; j’appris à faire l’estime d’un vaisseau et à prendre la hauteur ; bref à entendre quelquesunes des choses qu’un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon capitaine prenait de plaisir à m’instruire, autant je prenais de plaisir à étudier ; et en un mot ce voyage me fil tout à la fois marin et marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de poudre d’or, qui me valurent , à mon retour à Londres , à peu près trois cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus tard, consommèrent ma ruine. **

Néanmoins, j’eus en ce voyage mes disgrâces aussi ; je fus surtout continuellement malade et jeté dans une violente calenture 4, par la chaleur excessive du climat : notre prin-

1 Calenture, Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui vont dans la zone torride.

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cipal trafic se faisant sur la côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu’à l’équateur.

Je voulais alors me fàire marchand de Guinée , et pour mon malheur, mon ami étant mort peu de temps après sqn arrivée, je résolus d’entreprendre encore ce voyage , et je m’embarquai sur le même navire avec celui qui, la première fois, en avait été le contre-maître, et qui alors en avait obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable ; car bien que je n’emportasse pas tout-à-fait cent li- * vres sterling de ma nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon ami , qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou plutôt entre ces îles et la côte d’Afrique , fut surpris , à l’aube du jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute la voile qu’il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent charrier ; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu’assurément avant peu d’heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat. Notre navire avait douze canons et l’écumeur en avait dix-huit.

Environ à trois heures de l’après-midi , il entra dans nos eaux, et nous attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous enfiler par notre poupe , comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le ft reculer, après avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de deux cents hommes qu’il avait àbord. Toutefois, tout notre monde se tenant couvert, pas un de nous n’avait été touché. 11 se prépara à nous attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois, venantàl’abordage par l’autre flanc ,

HO*l.\SOH

U jeta soixante hommes sur notre fout , qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmesde coups de demi-piques , de coups de mousquets et de grenades d’une si rudemanière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin, pour abréger ce triste endroit de notre histoire , noue vaisseau étant désemparé , trois de nos hommes tués et huit blessés , nous fûmes contraints de nous rendre , et nous fûmes touts conduits prisonniers à Sallé, port appar- • tenant aux Maures.

Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l’avais appréhendé d’abord. Ainsi que le reste de Uéquipage , je ne fus point emmené dans le pays à la Cour de l’Empereur ; le capitaine du corsaire me garda pour sa part de prise ; et, comme j’étais jeune , agile et à sa convenance , il me fit son esclave.

Robinson Captif.

ce changement subit de condition, qui, de mar- Vr c^an(^’ nic misérable esclave, je fus profondement accablé ; je me ressouvins alors du discours prophétique de mon père : que je deviendrais misérable et n aurais personne pour me secourir ; je le crus ainsi toul-à-iait accompli, pensant que

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je ne pourrais jamais être {dus mal , que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi, et que j’étais perdu sans ressource. Mais hélas ! ce n’était quuu avant-goût des misères qui devaient me traverser , comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Mon nouveau patron ou maître m’avait pris avec lui dans sa maison ; j’espérais aussi qu’il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait en mer, et que tôt ou tard son sort serait d’être pris par un vaisseau de guerre espagnol ou portugais,' et qu’alors je recouvrerais ma liberté; mais celte espérance s’évanouit bientôt, car lorsqu’il retournait en course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à la maison la besogne ordinaire des esclaves ; et quatad il revenait de sa croisière, il m’ordonnait de coucher danfs sa cabine pour surveiller le navire.

Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyén que je pourra» employer pour l’effectuer , mais je ne trouvai aucun expédient qui offrît la moindre probabilité , rien qui pût faire supposer ce projet raisonnable; car je n’avais pas une seule personne à (pii le communiquer, pour qu’elle s’embarquât avec moi ; ni compagnons d’êsdavage, ni Anglais, nî Irlandais, m Écossais. De sorte què pendant deux ans, quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n’entrevis néanmoins jamais la moindre chance favorable de le réaliser.

Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j’appris, faute d’argent, avait pour habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine, quelquefois plus si le temps était beau , de prendre la pi-

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