‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 25 sur 43 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Le i 6. — En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou tortue de mer , le premier que je vis. C’était assurément pure mauvaise chance , car ils n’étaient pas rares sur cette terre; et s’il m’était arrivé d’être sur le côté opposé de l’île, j’aurais pu en avoir par centaines touts les jours, comme je le fis plus tard ; mais peut-être les aurais-je payés assez cher.

Le 17. — J’employai ce jour à faire cuire ma tortue : je trouvai dedans soixante œufs , et sa chair me parut la plus agréable et la plus savoureuse que j’eusse goûtée de ma vie , n’ayant eu d’autre viande que celle de chèvre ou d’oiseau depuis que j’avais abordé à cet horrible séjour.

Le 18. — Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me semblait froide, j’étais transi, chose extraordinaire dans cette latitude.

Le 19. — J’étais fort mal , et je grelottais comme si le temps eût été froid.

Le 20. — Je n’eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de violentes douleurs dans la tête.

Le 21. — Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l’appréhension d’être en ma triste situation , malade et sans sefcours. Je priai Dieu pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull ; mais je savais

CBLSOÈ.

à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais : toutes mes pensées étaient confuses.

Le 22. — J’étais un peu mieux, mais dans l’affreuse . transe de faire une maladie.

Le 23. — Je fus derechef fort mal ; j’étais glacé et frissonnant et j’avais une violente migraine.

Le 24. — Beaucoup de mieux.

Le 25. — Fièvre violente ; l’accès, qui me dura sept * heures, était alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.

Le 26. — Jl y eut du mieux; et , comme je n’avais point de vivres, je pris mon fusil, mais je me sentis trèsfaible. Cependant je tuai une chèvre , que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté ; j’en grillai quelques morceaux , que je mangeai. J’aurais désiré les faire bouillir pour avoir du consommé , mais je n’avais point de pot.

Le 27. — La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour, sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j’étais si affaibli que je n’eus pas la force de me lever pour aller chercher de l’eau. J’invoquai Dieu de nouveau, mais j’étais dans le délire; et quand il fut passé, j’étais si ignorant que je ne savais que dire ; seulement j’étais étendu et je criais : — Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie pitié de moi! Seigneur, faismoi miséricorde î Je suppose que je ne fis ri çp autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu’à ce que, l’accès ayant cessé , je m’endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la nuit. A mon réveil , je me sentis soulagé , mais faible et excessivement altéré. Néanmoins , comme je n’avais point d’eau dans toute mon habitation , je fus forcé de rester couché jusqu’au matin, et je me ren-

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dormis. Dans ce second sommeil j’eus ce terrible songe :

Il me semblait que j’étais étendu sur la terre, en dehors de ma muraille , à la place où je me trouvais quand après le tremblement de terre éclata l’ouragan , et que je voyais un tomme qui, d’une nuée épaisse et noire , descendait à terre au milieu d’un tourbillon éclatant de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une .flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance était vraiment effroyable : la dépeindre par des mots serait impossible. Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s’ébranler , juste comme elle avait fait lors du tremblement , et tout l’air sembla, en mon imagination, sillonné de traits de feu.

A peine était-il descendu sur la terre qu’il s’avança pour pie tuer avec une longue pique qu’il tenait à la main ; et, quand il fut parvenu vers une éminence peu éloignée , il me parla , et j’ouïs une voix si terrible qu’il me serait impossible d’exprimer la terreur qui s’empara de moi ; tout ce que je puis dire, c’est que j’entendis ceci : — « Puisque

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