‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 26 sur 43 · TOUTES CES CHOSES NE T’ONT POINT PORTÉ AU REPENTIR · texte numérisé non relu

TOUTES CES CHOSES NE T’ONT POINT PORTÉ AU REPENTIR

tu mourras ! » — A ces mots il me sembla qu’il levait sa lance pour me tuer.

Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s’attende à ce que je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve ; et il ne me serait pas plus possible de rendre l’impression qui resta gravée dans mon esprit après mon réveil , après que j’eus reconnu que ce n’était qu’un songe.

J’avais, hélas ! perdu toute connaissance de Dieu ; ce que je devais aux bonnes instructions de mon père avait été effaçé par huit années successives de cette vie liçeq-

csusoé.

cieuse que mènent les gens de mer , et par la constante et seule fréquentation de tout ce qui était , comme moi , pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à me faire descendre en moimême pour réfléchir sur ma conduite.

Sans désir du bien , sans conscience du mal , j’étais plongé dans une sorte de stupidité d’âme. Je valais tout au juste ce qu’on pourrait supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie d’entre touts nos marins, n’ayant pas le moindre sentiment , ni de crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.

En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire , on répugnera moins à me croire lorsque j’ajouterai qu’à travers la foule de misères qui jusqu’à ce jour m’étaient advenues je n’avais pas eu une seule fois la pensée que c’était la main de Dieu qui me frappait , que c’était un juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour l’énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d’Afrique , je n’avais jamais songé à ce qu’il adviendrait de moi , ni souhaité que Dieu me dirigeât dans ma course , ni qu’il me gardât des dangers qui vraisemblablement m’environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la Providence j’obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma nature, et c’était tout au plus si je suivais les principes du sens commun.

Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui en usa si bien avec moi et me traita avec tant d’équité et de bienveillance, je n’eus pas le moin-

BOBia&U* CBl'SUK.

dre sentiment de gratitude. Après mon second naufrage , après que j eus été ruiné et en danger de périr à labord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder ceci comme un châtiment du Ciel , seulement je me disais souvent que j’étais un malheureux chien, né pour ôtre toujours misérable.

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qÆ^Ss\ est vrai qu’aussitôt que j’eus pris terre et que {SS/ yrmjeus vu que tout 1 équipage était noyé et moi seul épargné, je* témbai dans une sorte d’extase ^Syi© et de ravissement d’âme qui , fécondés de la grâce de Dieu , auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance ; mais cet élancement passa comme un éclair ,

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et se termina en un commun mouvement de joie de se retrouver en vie *, sans la moindre réflexion sur la bonté signalée de la main qui m’avait préservé , qui m’avait mis à part pour être préservé , tandis que tout le reste avait péri ; je ne me demandai pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une joie toute semblable à celle qu’éprouvent communément les marins qui abordent à terre après un naufrage , dont ils noient le souvenir dans un bowl de punch , et qu’ils oublient presque aussitôt qu’il est passé. — Et tout le cours de ma vie avait été comme cela !

Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m’eurent fait connaître ma situation, et en quel horrible lieu j’avais été jeté hors de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans aucun espoir de délivrance, aussitôt que j’entrevis la possibilité de vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon aQJiction s’évanouit ; je commençai à être fort aise : je me mis à travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de m’affliger de ma position comme d’un jugement du Ciel, et de penser que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi. De semblables pensées n’avaient pas accoutumé de me venir à l’esprit.

La croissance du blé, dont j’ai fait mention dans mon journal, eut premièrement une petite influence sur moi ; elle me toucha assez fortement aussi long-temps que j’y crus voir quelque chose de miraculeux ; mais dès que cette idée tomba, l’impression que j’en avais reçue tomba avec elle, ainsi que je l’ai déjà dit.

II en fut de même du tremblement de terre, quoique

1 Amcrc common flight ofjoy; i w lumignon aussitôt «teint qu’allumé. Traduction de Saint-Hyacinthe.

cftusoé.

rien en soi ne saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l’idée de la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses ; néanmoins, à peine la première frayeur passée, l’impression qu’il avait faite sur moi s’en alla aussi : je n’avais pas plus le sentiment de Dieu ou de ses jugements et que ma présente affliction était l’œuvre de ses mains, que si j’avais été dans l’état le plus pros-: père de la vie.

Mais quand je tombai malade et que l’image des misères de la mort vint peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à s’affaisser sous le poids d’un mal violent et que mon corps fut épuisé par l’ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se réveilla ; je me reprochai ma vie passée, dont l’insigne perversité avait provoqué la justice de Dieu à m’infliger des châtiments inouïs et à me traiter d’une façon si cruelle.

Ces réflexions m’oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres reproches de ma conscience, elles m’arrachèrent quelques paroles qui ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords cuisants , l’horreur de mourir dans iin si déplorable état et de poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau, et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme çelle-çi : — « Seigneur ! quelle misérable créature je suis ! St

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