GRANDE DÉTRESSE
Ce fut la première prière , si je puis l’appeler ainsi, que j’eusse faite depuis plusieurs années. Mais je retourne à-^on journal.
jLe 28. — Un tant soit peu soulagé par le repos que j’avais pris, et mon accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore plein de l’effroi et de la terreur de mon rêve ; je fis réflexion cependant que l’accès de
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fièvre reviendrait le jour suivant, et qu’il fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre de l’eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, à portée de mon lit ; puis, pour enlever la crudité et la qualité fiévreuse de l’eau, j’y versai et mêlai environ un quart de pinte de rtim. J’aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller sur des charbons, mais je n’en pus manger que fort peu. Je sortis pour me promener; mais jetais très-faible et très-mélancolique, j’avais le cœur navré de ma misérable condition et j’appréhendais le retour de mon mal pour le lendemain. A la nuit je fis mon souper de trois œufs de tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, comme on dit. Ce fut là , autant que je puis m’en souvenir, le premier morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu’il m’avait donné la vie.
Après avoir mangé, j’essayai de me promener ; mais je me trouvai si affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet, — car je ne sortais jamais sans lui. — Aussi je n’allai pas loin, et je m’assis à terre, contemplant la mer qui s’étendait devant moi calme et douce. Tandis que j’étais assis là il me vint à l’esprit ces pensées :
« Qu’est-ce que la terre et la mer dont j’ai vu tant de régions? d’où cela a-t-il été produit? que suis-je .moimême? que sont toutes les créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes ? d’où sortons-nous ?
» Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui a formé la terre et l’océan, l’air et les cieux, mais quelle est-elle? »
J’inférai donc naturellement de ces propositions que c’est Dieu qui a créé tout cela. — « Bien ! Mais si Dieu a fait
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toutes ces choses, il les guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne ; car l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la puissance de les conduire et de les diriger,
» S’il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.
» Et si rien ne peut arriver sans qu’il le sache, il sait que je suis ici dans une affreuse condition , et si rien n’arrive sans son ordre , il a ordonné que tout ceci m’advînt. »
Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces conclusions ; c’est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné tout ce qui m’était survenu, et que c’était par sa volonté que j’avais été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître nonseulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le monde ; et il s’ensuivit immédiatement cette réflexion :
« Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu’ai-je fait pour être ainsi traité? »
Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j’avais blasphémé , et il me sembla qu’une voix me criait : — « Malheureux ! tu demandes ce que tu as fait ? Jette un regard en arrière sur ta vie coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n’as pas fait! Demande pourquoi tu n’as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n’as pas été noyé dans la rade dTarmouth? pourquoi tu n’as pas été tué dans le combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu n’as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d’Afrique, ou englouti LA,
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quand tout l'équipage périt excepté toi ? Et après cela te rediras-tu : Qu’ai- je donc fait?
Ces réflexions me stupéfièrent ; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers ma retraite, et je passai pardessus ma muraille, comme pour aller me coucher ; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.
J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles dont j’ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes, soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et je l'apportai avec le tabac sur ma table.
Je ne savais quel usage faire de ce tabac , ni s'il était convenable ou contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai : cela m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vrert et fort, et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant une heure ou deux dans un peu de rwn pour prendre cette potion en me couchant; enfin j'en fis brûler
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sur un brasier, et je rae tins le nez au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence purent me le permettre; j’y restai presque jusqu’à suffocation.
Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais j’avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières paroles que je rencontrai furent celles-ci : — « Invoque-mol au jour de ton affliction ,