‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 36 sur 43 · CAL8US · texte numérisé non relu

CAL8US

Souvent je m’asseyais pour mou repas avec reconnaissance, et j’admirais la main de la divine Providence qui m’avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m’étudiais à regarder plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J’appuie ici sur ce fait pour le bien inculquer dans l’esprit de ces gens mécontents qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés, parce qu’ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses qu’il ne leur a point départies» Touts nos tourments sur ce qui nous manque me sembleet procéder du défaut de gratitude pour ce que nous avons.

Une autre réflexion m’était d’un grand usage et sans doute serait de même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne : je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m’étais premièrement attendu, voire même avec ce qu’elle aurait nécessairement été^ si la bonne providence de Dieu n’avait merveilleusement ordonné que le navire échouât près du rivage, d’où non-seulement j’avais pu l’atteindre , mais où j’avais pu transporter tout ce que j’en avais tiré pour mon soulagement et mon bien-être ; et sans quoi j’aurais manqué d’outils pour travailler, d’armes pour ma défense et de ppudre et de plomb pour me procurer ma nourriture.

Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me représenter sous la plus vive couleur ce qu’il aurait fallu -que je fisse , si je n’avais rien sauvé du navife ; à me représenter que j’aurais pu ne rien attraper pour ma subsistance , si ce n’est quelques poissons et quelques tortues; et toutefois, comme il s’était écoulé un temps assez long avantfluej’en^usse rencontré, que nécessairement j’aq-

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rais dû périr tout d'abord ; ou que si je n’avais pas péri j’aurais dû vivre comme un vrai Sauvage ; enfin à me représenter que, si j’avais tué une chèvre ou un oiseau par quelque stratagème , je n’aurais pu le dépecer ou l’ouvrir , l’écorcher , le vider ou le découper ; mais qu’il m’aurait fallu le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes , comme une bête.

Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente , malgré toutes ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur infortune : — « Est-il une affliction semblable a la mienne ?» — Qu’ils considèrent combien est pire le sort de tant de gens , et combien le leur aurait pu être pire si la Providence l’avait jugé convenable.

Je faisais encore une autre réflexion qui m’aidait aussi à repaître mon âme d’espérances ; je comparais ma condition présente avec celle que j’avais méritée et que j’avais droit d’attendre de la justice divine. J’avais mené une vie mauvaise , entièrement dépouillée de toute connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par mon père et ma mère ; ni l’un ni l’autre n’avaient manqué de m’inspirer de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi ; mais , hélas ! tombé bientôt dans la vie de marin , de toutes les vies la plus dénuée de la crainte de Dieu, quoiqu’elle soit souvent face à* face avec ses terreurs ; tombé , dis-je , de bonne heure dans la vie et dans la société de marins , tout le peu de religion que j’avais conservé avait été étouffé par les dérisions de mes camarades , par un endurcissement et un mépris des dan-

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gers , par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon absence de toute occasion de m’entretenir si ce n’était avec mes pareils , ou d’entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendît au bien.

J étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien , du moindre sentiment de ce que j’étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont j’avais joui, — telles que ma fuite de Salle , l’accueil du capitaine portugais , le succès de ma plantation au Brésil , la réception de ma cargaison d’Angleterre , — je n’avais pas eu une seule fois ces mots : — « Merci, ô mon Dieu !» — ni dans le cœur ni à la bouche. Dans mes plus grandes détresses je n’avais seulement jamais songé à l’implorer ou à lui dire : — « Seigneur, ayez pitié de moi ! » — Je ne prononçais le nom de Dieu que pour jurer et blasphémer.

J’eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois , comme je l’ai déjà remarqué , sur l’endurcissement et l’impiété de ma vie passée ; et, quand je songeais à moi , et considérais quelle providence particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans Hle , et combien Dieu m’avait traité généreusement , non-seulement en me punissant moins que ne le méritait mon iniquité , mais encore en pourvoyant si abondamment à ma subsistance , je concevais alors l’espoir que mon repentir était accepté et que je n’avais pas encore lassé la miséricorde de Dieu.

J’accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de Dieu dans la disposition des circonstances présentes , mais encore à une sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi, qui étais encore vivant , je ne devais pas me plaindre , puisque je n’avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés ; que je jouissais de bien des faveurs que je n’aurais pu raisonna-

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blement espérer en ce lieu ; que , bien loin de murmurer contre ma condition , je devais en être fort aise , et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n avait pu m’être envoyé que par une suite de prodiges ; que je devais considérer que i’avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d’Elie nourri par les corbeaux ; voire même par une longue série de miracles ! enfin , que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde nommer un lieu où j’eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place où, comme dans celle-ci, j’eusse été privé de toute société , ce qui d’un côté faisait mon affliction , mais où aussi je n’eusse trouvé ni bêtes féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie ; ni venimeuses , ni vénéneuses créatures dont j eusse pu manger pour ma perte, ni Sauvages pour me massacrer et me dévorer.

En un mot, si d’un côté ma vie était une vie d’affliction , de l’autre c’était une vie de miséricorde ; et il ne me manquait pour en faire une vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu’il prenait en cette solitude d’être ma consolation de chaque jour. Puis ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses , je secouais mon âme, et je n’étais plus mélancolique.

Il y avait déjà si long-temps que j’étais dans l’île, que bien des choses que j’y avais apportées pour mon soulagement étaient ou entièrement finies ou très-usées et proche d’être consommées.

Mon encre , comme je l’ai dit plus haut , tirait à sa fin depuis quelque temps, il ne m’en restait que très-peu, que de temps à autre j’augmentais avec de l’eau, jusqu’à ce qu’elle devint si pâle qu’à peine laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu’elle dura j’en fis Usage pour noter les jours du mois où quelque chose de

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remarquable m’arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir qu’il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements qui m’étaient advenus, et que si j’avais eu quelque penchant superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j’aurais eu lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.

D’abord, — je l’avais remarqué, — le même jour où je rompis avec mon père et mes parents et m’enfuis à Hull pour m’embarquer , ce même jour, dans la suite , je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.

Le même jour de l’année où j’échappai du naufrage dans la rade d’Yarmouth , ce même jour , dans la suite , je m’échappai de Sallé dans un bateau.

Le même jour que je naquis , c’est-à-dire le 20 septembre , le même jour ma vie fut sauvée vingt-six ans après , lorsque je fus jeté sur mon île. Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le iqême jour.

La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le biscuit que j’avais tiré du navire. Je l’avais ménagé avec une extrême réserve , ne m’allouant qu’une seule galette par jour durant à peu près une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d’avoir du blé de mon crû. Et grande raison j’avais d’être reconnaissant d’en avoir, sa venue étant, comme on l’a vu, presque miraculeuse.

Mes habits aussi commençaient à s’user ; quant au linge je n’en avais plus depuis long-temps , excepté quelques chemises rayées que j’avais trouvées dans les coffres des matelots , et que je conservais soigneusement , parce que souvent je ne pouvais endurer d’autres vêlements qu’une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j’en

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