‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 37 sur 43 · CRUSOÉ · texte numérisé non relu

CRUSOÉ

eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où se trouvait aussi, quelques grosses houppelandes de matelots, que je laissais en réserve parce qu’elles étaient trop chaudes pour les porter. Bien qu’il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n’avais pas besoin d’habits , cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand bien même je l’eusse voulu , ce qui n’était pas. Quoique je fusse tout seul, je n’en pouvais seulement supporter la pensée.

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raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nii, c’est que l’ardeur <fu soleil plus insupportable quand j’étais ainsi que lorsque j’avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même souvent venir des ampoules sur la peau ; mais quand je

portais une chemise, le vent l’agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais doublement au frais. Je ne pus pas davantage m’accoutumer à aller au soleil sans un bonnet ou un chapeau : ses rayons dardent si violemment dans ces climats, qu’en tombant d’aplomb sur ma tête, ils me donnaient immédiatement des migraines , qui se dissipaient aussitôt que je m’étais couvert.

À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d’ordre dans les quelques haillons que j’appelais des vêtements. J’avais usé toutes mes vestes : il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur , ou plutôt de ravaudeur , car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à bout de bâtir deux ou trois casaques , dont j’espérais me servir long-temps. Quant aux caleçons ou hauts- de -chausses , je les fis d’une façon vraiment pitoyable.

J’ai noté que je conservais les peaux de toutsles animaux que je tuais, des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil sur des bâtons , quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures qu’elles n’étaient bonnes à rien ; mais d’autres me furent réellement trèsprofitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand bonflet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie ; et je m’en acquittai si bien qu’aussitôt après j’entrepris un habillement tout entier, c’est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu’ils étaient très-méchamment faits ; si j’étais mauvais charpentier , j’étais encore plus mauvais tailleur. Néanmoins ils

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me furent d’un fort bon usage; et quand jetais en course , s’il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque et de mon bonnet étant extérieur, j’étais parfaitement garanti.

J’employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un parasol, dont véritablement j’avais grand besoin et grande envie. J’en avais vu faire au Brésil , où ils sont d’une très-grande utilité dans les chaleurs excessives qui s’y font sentir, et celles que je ressentais en mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu’elle est plus proche de l’équateur. En somme , fort souvent obligé d’aller au loin , c’était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j’eus pensé avoir atteint mon but, j’en gâtai deux ou trois avant d’en trouver à ma fantaisie. Enfin j’en façonnai un qui y répondait assez bien. La principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j’eusse pu l’étendre et n’eusse pu le ployer, il m’aurait toujours fallu le porter au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je le disais, j’en fis un qui m’agréait assez ; je le couvris de peau, le poil en dehors, de sorte qu’il rejetait la pluie comme un auvent , et repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le plus chaud avec plus d’agrément que je ne le faisais auparavant dans le temps le plus frais. Quand je n’en avais pas besoin je le fermais et le portais sous mon bras.

Je vivais ainsi très-confortablement ; mon esprit s’était calmé en se résignant à la volonté de Dieu, et je m’abandonnaislmtièrement aux dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la vie sociale ; car lorsque je venais à regretter le manque de conversation, je me disais : — « Converser ainsi mutuellement avec mes

BOBlRSêlV

propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes prières , n'est -ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la société des hommes? »

Je ne saurais dire qu’après ceci , durant cinq années , rien d’extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le* même cours dans la même situation et dans les mêmes lieux qu’auparavant. Outre la culture annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins, — je gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une provision d’un an ; — outre ce travail annuel , dis-je , et mes sorties journalières avec mon fusil, j’eus une occupation principale , la construction d’une pirogue qu’enfin je terminai, et que, par un canal que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j’amenai dans la crique, éloignée d’un demi-mille environ. Pour la première, si démesurément grande, -que j’avais entreprise sans considérer d’abord, comme je l'eusse dû faire , si je pourrais la mettre à flot , me trouvant toujours dans l’impossibilité de l’amener jusqu’à l’eau ou d’amener l’eau jusqu’à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un commémoratif pour m’enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au fait, cette prochaine fois, bien que je n’eusse pu trouver un arbre convenable, bien qu’il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l’eau, et, comme je l’ai dit , à une distance d’environ un demi-mille , ne voyant point la chose impraticable , je ne voulus point l’abandonner. Je fus à peu près deux ans à ce travail , dont je ne me plaignis jamais , soutenu par l’espérasice d’avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute mer.

Cependant quand ma petite pirogue fut terminée , sa dimension ne répondit point du tout au dessein que j’avais eu eu vue en entreprenant la première , c’est-à-dire de ga-

cbcsoA.

gner la terre ferme, éloignée d’environ quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à ce projet , et je n’y pensai plus ; mais je résolus de faire le tour de l’île. J’étais allé sur un seul point de l’autre côté, en prenant la traverse dans les terres , ainsi que je Fai déjà narré , et les découvertes que j’avais faites en ce voyage m’avaient rendu très-curieux de voir les autres partie^ des côtes. Comme alors rien ne s’y opposait, je ne songeai plus qu’à faire cette reconnaissance.

Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus régulièrement , j’adaptai un petit mât à ma pirogue , et je fis une voile de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j’avais en grande quantité par-devers moi.

Ayant ajusté mon mât et ma voile , je fis l'essai de ma barque, et je trouvai qu’elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des éclaboussures de la mer ; puis je creusai une longue cachette où pouvait tenir mon mousquet, et je la recouvris d’un abattant pour le garantir de toute humidité.

A la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un mât , pour me défendre de l’ardeur du soleil et me servir de tendelet ; équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer , mais je n’allais pas loin et ne m’éloignais pas de la crique. Enfin, impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume , je me décidai à faire ce voyage , et j’avitaillai ma pirogue en conséquence. J’y embarquai deux douzaines de mes pains d’orge, — que je devrais plutôt appeler des gâteaux, — un pot-de terre empli de riz sec, dont je faisais

une grande consommation , une petite bouteille de rum , une moitié de chèvre, de la poudre et du plomb pour m’ett procurer davantage, et deux grandes houppelandes, de celles dont j’ai déjà fait mention et que j’avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l’une pour me coucher dessus et l’autre pour me couvrir pendant la nuit.

Ce fut le 6 novembre, l’an sixième de mon Régné ou de ma Captivité, comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut beaucoup plus long que je ne my étais attendu ; car, bien que l’île elle-même ne fût pas trèslarge , quand je parvins à sa côte orientale, je trouvai un grand récif de rochers s’étendant à deux lieues en mer, les uns au-dessus , les autres en dessous l’eau , et par-delà un banc de sable à sec qui se prolongeait à plus d’une demilieue ; de sorte que je fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.

Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon entreprise et de rebrousser chemin , ne sachant pas de combien il faudrait m’avancer au large , et par-dessus tout comment je pourrais revenir. Je jetai donc l’ancre , car je m’en étais fait une avec un monceau de grappin brisé que j’avais tiré du navire.

Ayant mis en sûreté ma pirogue , je pris mon mousquet, j’allai à terre, et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j’en découvris toute l’étendue, et je résolus de m’aventurer.

En examinant la mer du haut de celte éminence , j’apperçus un rapide , je dirai même un furieux courant qui portait à l’Est et qui serrait la pointe. J’en pris une ample connaissance, parce qu’il me semblait y avoir quelque péril, et qu’y étant une fois tombé, entraîné par sa violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je

n eusse pas eu ia précaution de monter sur cette colline, je crois que les choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait de l’autre côté de l’île , seulement il s’en tenait à une plus grande distance. Je reconnus aussi qu’il y avait un violent remous sous la terre. Je n’avais donc rien autre à faire qu’à éviter le premier courant, pour me trouver aussitôt dans un remous.

Je séjournai cependant deux jours sur cette colline , parce que le vent, qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, cou trariait le courant et formait de violents brisants contre le cap. Il n’était donc sûr pour moi ni de côtoyer le rivage à cause du ressac , ni de gagner le large à cause du courant.

Le troisième jour au matin , le vent s’étant abattu durant la nuit, la mer étant calme, je m’aventurai. Que ceci soit une leçon pour les pilotes ignorants et téméraires ! A peine eus-je atteint le cap, — je n’étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation, — que je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme l’écluse d’un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence , que tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en plus il m’emporta loin . du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il n’y avait * point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu ; car, les courants régnant des deux côtés de l’île, je n’ignorais pas qu’à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre , et que là ce Serait irrévocablement fait de moi. N’entrevoyant aucune possibilité d’en réchapper, je n’avais devant moi que l’image de la mort, et l’espoir , non d’être submergé , car la mer était assez calme , mais de périr de fainu J’avais trouvé, il est vrai,

aOBUfSON CEI' soi.

sur le rivage , une grosse tortue dont j’avais presque ma charge, et que j’avais embarquée ; j’avais une grande jarre d’eau douce , une jarre , c’est-à-dire un de mes pots de terre ; mais qu’était tout cela si je venais à être drossé au milieu du vaste Océan, où j’avais l’assurance de ne point rencontrer de terres , ni continent ni île, avant mille lieues tout au moins ?

Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre pire la plus misérable condition de l’humanité. Je me représentais alors mon île solitaire et désolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et l’unique bonheur que souhaitât mon cœur était d’y rentrer. Plein de ce brûlant désir, je tendais mes bras vers elle. — « Heureux désert, m’écriais-je, je ne te verrai donc;

PLUS ! O MISÉRABLE CRÉATURE ! Oü VAS-TU ? »

Poor Robin Grusoe, W ber e are You?

tflors je me reprochai mou esprit ingrat. Combien de fois af ais-je murmuré contre ma condition solitaire ! Que n aurais -je pas donné >h cette heure pour remettre le pied sur la plage ? Ainsi nous ne voyons jamais le véritable état de notre position avant qu'il n ail été rendu évident par des

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fortunes contraires , et nous n’apprécions nos jouissances qu’après que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d’imaginer quelle était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée, — telle elle m’apparaissait alors , — emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais éloigné de plus de deux lieues , et je désespérais à tout jamais de la revoir. Cependant je travaillai toujours rudement^ jusqu’à ce que mes forces fussent à peu près épiasées, dirigeant du mieux que je pouvais ma pirogue vers le Nord, c’est-à-dire au côté Nord du courant où se trouvait le remous. Dans le milieu de la journée , lorsque le soleil passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au cœur , surtout quand au bout d’une demi-heure environ il s ebeva un joli frais. En ce moment j’étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route ; car, n’ayant point à bord de compas de mer, je n’aurais su comment gouverner pour mon île si je l’avais une fois perdue de vue. Mais le temps continuant à être beau , je redressai mon mât , j’aplestai ma voile et portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.

A peine avais-je dressé mon mât et ma voile , à peine la piroguô commençait-elle à forcer au plus près , que je m’apperçus par la limpidité de l’eau que quelque changement allait survenir dans le courant, car l’eau était trouble dans les endroits les plus violents. En remarquant la clarté de l’eau, je sentis le courant qui s afféfiblissait, et au même instant je vis à l’Est, à un demi-mille environ, la mer qui déferlait contre des roches. Ces roches partageaient ïé courant en deux parties. La plus grande courait encore au

CRU&Olt.

Sud, laissant les roches au Nord-Est; tandis que l’autre, repoussée par l’écueil , formait un remous rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.

Ceux qui savent ce que c’est que de recevoir sa grâce sur l’échelle , d’être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou qui se sont trouvés en d’équivalentes extrémités , ceux-là seulement peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous , avec quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus joyeusement vent-arrière, drossé par un reflux impétueux.

Ce remous me ramena d’une lieue dans mon chemin , directement vers mon île , mais à deux lieues plus aiv Nord que le courant qui m’avait d’abord drossé. De sorte qu’en approchant de l’île je me trouvai vers sa côte septentwonale , c’est-à-dire à son extrémité opposée à celle d’où j’étais parti.

Quand j’eus fait un peu plus d’une lieue à l’aide de ce courant ou de ce remous, je sentis qu’il était passé et qu’il ne me portait plus. Je trouvai toutefois qu’étant entre deux courants , celui au Sud qui m’avait entraîné , et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues environ sur l’autre côté, je trouvai, dis-je, à l’Ouest de l’île, l’eau tout-à-fait calme et dormante. La brise m’étant toujours favorable, je continuai donc de gouverner directement pour i’île , mais je ne faisais plus un grand sillage, comme auparavant.

Vers (plâtre heures du soir , étant à une lieue environ de mon de , je trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, s’avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, çt rejetant le courant plus au Midi , avait

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formé d'elle-même un autre remous vers le Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. A la faveur d’un bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et en une heure j’arrivai à un mille de la côte. L’eau était calme : j’eus bientôt gagné le rivage.

Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma délivrance, résolu d’abandonner toutes pensées de îttite sur ma pirogue ; et, après m’être rafraîchi avec ce que j’avais de provisions , je la hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j’avais découverte sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et la Jatigue du voyage.

J’étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma pirogue. J’avais couru trop de dangers , je connaissais trop bien le cas , pour penser tenter mon retour par le chemin que j’avais pris en venant ; et ce que pouvait être l’autre côté, — l’Ouest, veux-je dire, — je l’ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma frégate en sûreté, afin de la retrouver si je veuais à en avoir besoin. Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une très-bonne baie, profonde d’un mille et allant en se rétrécissant jusqu’à l’embouchure d’un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon embarcation un excellent port , où elle était comme dans une darse qui eût été faite tout exprès pour elle. Je l’y plaçai , et l’ayant parfaitement abritée , je mis pied à terre pour regarder autour de moi et voir où j’étais.

Je reconnus bientôt que j’avais quelque peu dépassé le

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lieu où j’étais allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage ; et, ne retirant de ma pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le trajet que je venais de faire , et j’atteignis sur le soir mon ancienne tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l’avais laissée ; je la maintenais toujours en bon ordre : car c’était, ainsi que je l'ai déjà dit, ma maison de campagne.

Je passai par-dessus la palissade , et je me couchai à l’ombre pour reposer mes membres. J’étais harassé, je m’endormis bientôt. Mais jugez si vous le pouvez , vous qui lisez mon histoire , quelle dut être ma surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m’appela plusieurs fois par mon nom : — « Robin , Robin , Robin Crusoé , pauvre Robin Crusoé ! Ou êtesvous, Robin Crusoé? Ou êtes-vous? Ou êtes-vous allé? »

J’étais si profondément endormi , fatigué d’avoir ramé, ou pagayé, comme cela s’appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute l’autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le sommeil et le réveil , je croyais songer que quelqu’un me parlait. Comme la voix continnait de répéter: t Robin Crusoé, Robin Crusoé », — je fa 'éveillai enfin tout-à-fait , horriblement épouvanté et dans la plus grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon Poll perché sur la cime de la haie , et reconnus aussitôt que c’était lui qui me parlait. Car c’était justement le langage lamentable que j’avais coutume de lui tenir et de lui apprendre ; et lui l’avait si bien retenu, qu’il venait se poser sur mon doigt , approcher son bec de mon visage , et crier : — « Pauvre Robin Cruosé, ou êtes- vous? ou êtes-

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vous allé? Comment êtes-vous venu ici? » — et autres choses semblables que je lui avais enseignées.

Cependant , bien que j’eusse reconnu que c’était le perroquet , et qu’au fait ce ne pouvait être personne autre , je fus assez long-temps à me remettre. J’étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais quand et comment il y était venu , plutôt qu’ailleurs. Lorsque je fus bien assuré que ce n’était personne autre que mon fidèle Poll , je loi tendis la main , je l’appelai par son nom , Poll; et l’aimable oiseau vint à moi , se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et continua de me dire : — « Pauvre Robin Crusoé , comment êtes-vous venu la , ou êtes-vous allé? — » juste comme s’il eût été enchanté de me revoir ; et je l’emportai ainsi avec moi au logis.

J’avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer ; j’en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et réfléchir sur les dangers que j’avais courus. J’aurais été fort aise d’avoir ma pirogue sur mon côté de l’île , mais je ne voyais pas qu’il fût possible de l’y amener. Quant à la côte orientale que j’avais parcourue, j’étais payé pour ne plus m’y aventurer; rien que d’y penser mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines ; et pour l’autre côté de l’île, j’ignorais ce qu’il pouvait être ; mais, en supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu’à l’Est, je pouvais courir le même risque d’être drossé, et emporté loin de l’île ainsi que je l’avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu’elle fût le produit de tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.

Dans cette sagesse d’esprit je vécus près d’un an , d’une vie retirée et sédentaire, comme on peut bien se l’imagi-

Cl vtot.

ner. Mes pensées étant parfaitement accommodées à ma condition, et m’étant tout-à-fait consolé en m’abandonnant aux dispensations de la Providence , sauf l’absence de société , je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.

Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m’appliquer , et je serais porté à croire, considérant surtout combien j’avais peu d’outils, que j’aurais pu faire un très-bon charpentier.

J’arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et j’imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux , je pense , de mon propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte , que lorsque je parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme et dure , et aspirait très-bien, ce dont j’éprouvai une excessive satisfaction , car j’avais toujours eu l’habitude de fumer. A bord de notre navire il se trouvait bien des pipes , mais j’avais premièrement négligé de les prendre , ne sachant pas qu’il y eût du tabac dans 111e ; et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main sur aucune.

Je fis aussi de grands progrès en vannerie ; je tressai , aussi bien que mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires, qui, bien qu elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de m’être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter d’autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une

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chèvre, je la suspendais à un arbre , je l’écorchais , je l’ha-, billais, et je la coupais en morceaux, que j’apportais au logis, dans une corbeille ; de même pour une tortue : je l’ouvrais, je prenais ses œufs et une pièce ou deux de sa chair, ce qui était bien suffisant pour moi , je les emportais dans un panier , et j’abandonnais tout le reste. De grandes et profondes corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j’égrainais et vannais toujours aussitôt qu’il était sec, et de grandes mannes me servaient de grainiers.

Robin sou et sa Cour.

e commençai alors à m’appercevoir que ma poudre diminuait considérablement : c était une perte à laquelle il m’était impossible de * suppléer ; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je fisse quand je n’en aurais plus, c’est-à-dire à ce qu’il faudrait que je fisse pour T* i. i 5

■ OEISSON

tuer des chèvres. J'avais bien , comme je lai rapporté, dans la troisième année de mon séjour , pris une petite bique, que j avais apprivoisée, dans l'espoir d’attraper un biquet, mais je n’y pus parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille chèvre. Mon cœur répugna toujours à la tuer : elle mourut de vieillesse.

J’étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l’ai dit, mes munitions commençaient à baisser : je m’appliquai à inventer quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J’avais besoin par-dessus tout d’une grande bique arec son cabri.

A cet effet je fis des traquenards pour les happer : elles s’y prirent plus d’une fois sans doute ; mais , comme les garnitures n’en étaient pas bonnes , — je n’avais point de fil d’archal , — je les trouvai toujours rompues et mes amorces mangées.

Je résolus d’essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma façon, chargées d’un poids énorme. Plusieurs fois j’y semai des épis d’orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient venues. Finalement , une nuit , je dressai trois trappes, et le lendemain matin je les retrouvai toulflp, tendues, bien que les amorces fussent mangées. C’était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon système de trappe ; et , pour ne point vous fatiguer par trop de détail? , un matin , allant visiter mes pièges , je trouvai dans l’un d’eux un vieux bouc énorme , et dans un autre trois chevreaux, un mâle et deux femelles.

causoi.

Quant au vieux bouc, je n en «avais que faire : il était si farouche que je n’osais descendre dans sa fosse pour tâcher de Temmener en vie, ce que pourtant je désirais beaucoup. J’aurais pu le tuer, mais cela n’était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le lirai donc à moitié dehors, et il s’enfuit comme s’il eût été fou d’épouvante. Je ne savais pas alors , ce que j’appris plus tard , que la faim peut apprivoiser même un lion. Si je l’avais laissé là trois ou quatre jours sans nourriture, et qu ensuite je lui eusse apporté un peu d’eau à boire et quelque peu de blé, il se serait privé comme un’ des biquets, car ces ani-* maux sont pleins d’intelligence et de docilité quand on en use bien avec eux. • ; * •

Quoi qti’il en soit , je le laissai partir , n’en sachant pas alors davantage. Puis j’allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans beaucoup de peine.

11 se passa un temps assez long avant qu’ils voulussent manger ; mais le bon grain que je leur jetais les Jenta , et ils commencèrent à se familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de chèvre , quand je n’aurais plus ni poudre ni plomb , il me (allait fanfe multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en avoir un troupeau autour de ma n&isoq/

Mais il me vint incontinenf à la pensée que si je ne te- ^ ,%£• nais point mes chevreaux hors de l’atteinte des boucs étran- ; gers, ils redeviendraient sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact , il me fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade , que ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne pourraient forcer.

L’entreprise était grande pour un seul homme, mais une

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nécessité absolae m enjoignait de l’exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce de terre convenable , c’està-dire où il y eût de l’herbage pour leur pâture , de 1 eau pour les abreuver et de l’ombre pour, les garder du soleil.

Ceux qui s’entendent à faire ces sortes d’enclos trouveront que ce fut une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou savane, — comme on dit dans nos colonies occidentales , — un lieu plat et ouvert, ombragé à l’une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou trois filets d’eau ; ils ne pourront , dis-je , s’empêcher de sourire de* ma prévoyauce quand je leur dirai que je commençai lâ clôture de ce terrain de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux milles de circonférence. Ce n’était pas en la dimension de cette palissade que gisait l’extravagance de mon projet , car elle aurait eu dix milles que j’avais assez de temps pour la faire , mais en ce que je n’avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l’ile, et que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.

Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges d’achevées lorsque cette pensée me vint. Je m’arrêtai aussitôt , et je résolu? de n’enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent verges en largeur , espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable , étant toujours à même d’agrandir mon parc suivant que mon troupeau s’accroîtrait.

C’était agir avec prudence, et je me mis à l’œuvre avec courage. Je fus trois mois environ à entourer celte première pièce. Jusqu’à ce que ce fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux pieds, dans le meil-

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leur pacage et aussi près de moi que possible , pour les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis dorge et une poignée de riz , qu’ils mangeaient dans ma main. Si bien qu’après l’achèvement de mon enclos , lorsque je les eus débarrassés de leurs liens , ils me suivaient partout , bêlant après moi pour avoir une poignée de grains.

Ceci répondit à mon dessein , et au bout d’un an et demi environ j’eus un troupeau de douze têtes : boucs , chèvres et chevreaux ; et deux ans après j’en eus quarantetrois, quoique j’en eusse pris et tué plusieurs pour ma nourriture. J’entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les prendre quand j’en avais besoin, et des portes pour communiquer d’un enclos à l’autre-

Ce ne fut pas tout ; car alors j’eus à manger quand bon me semblait , non-seulement la viande de mes chèvres ,. mais leur lait , chose à laquelle je n’avais pas songé dans le commencement , et qui lorsqu’elle me vint à l’esprit me causa une joie vraiment inopinée. J’établis aussitôt ma laiterie, et quelquefois en une journée j’obtins jusqu’à deux gallons de lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont nécessaires , leur suggère en même temps les moyens d’en faire usage. Ainsi , moi , qui n’avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre , qui n’avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il est vrai beaucoup d’essais infructueux, à faire très-promptement et très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n’en eus jamais faute;

Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses créatures , même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans la désolation ! Qu’il sait adou*-

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cir nos plus grandes amertumes , et nous douner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots ! Quelle table il m’avait dressée dans le désert, où je n’avais d’abord entrevu que la faim et la mort !

Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute l’ile : — j’avais droit de vie et do mort sur touts mes sujets ; je pouvais les pendre , les vider , leur donner et leur reprendre leur liberté. Point de rebelles parmi mes peuples !

Seul, ainsi qu’un Roi , je dînais entouré de mes courtisans ! Poll, comme s’il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler ; mon chien, qui était alors devenu vieux et infirme , et qui n’avait point trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race , était toujours assis à ma droite ; mes deux chats étaient sur la table, l’un d’un côté et l’autre de l’autre , attendant le morceau que de temps en temps ma main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.

Ces deux chats n’étaient pas ceux que j’avais apportés du navire : ils étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon habitation ; mais l’un d’eux ayant eu des petits de je ne sais quelle espèce d animal , j’avais apprivoisé et conservé ces deux-là , tandis que les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent fort incommodes. Ils s’introduisaient souvent chez moi et me pillaient tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et*d’en exterminer un grand nombre. Enfin ils m’abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de laquelle je vivais de celle manière somptueuse , ne désirant rien qu’un peu plus de société : peu de temps après ceci je fus sur le point d’avoir beaucoup trop.

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