ET AIE BON COURAGE, ET IL FORTIFIERA TON COEUR ; SERS
dis-je , le Seigneur. » — 11 serait impossible d’exprimer combien ces paroles me réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus plus triste au moins à ce sujet.
Au milieu de ces pensées , de ces appréhendions et de ces méditations, il me vint un jour en l’esprit que je m’étais créé des chimères, et que le vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua aussi à me ranimer : je commençai à me persuader que ce n’était qu’une illusion , et que ce pas était réellement le mien. M’avais-je pas pu prendre ce chemin, soit en allant à* ma pirogue soit en revenant ? D’ailleurs je reconnus qu’il me serait impossible de me rappeler si cette route était ou n’était pas celle que j’avais prise ; et je compris que.
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si cette marque était bien celle de mon pied , j avais joué le rôle de ces fous qui s’évertuent à faire des histoires de spectres et d’apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que tout autre.
Je repris donc courage , et je regardai dehors en tapinois. N’étant pas sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à languir de besoin : je n’avais plus chez moi que quelques biscuits d’orge et de l’eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que je les trayasse , — ce qui était ordinairement ma récréation du soir, — et que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au fait quelques-unes s’en trouvèrent fort incommodées : leur lait avait tari.
Raffermi par la croyance que ce n’était rien que le vestige de l’un de mes propres pieds , — je pouvais donc dire avec vérité que j’avais eu peur de mon ombre, — je me risquai à sortir et j’allai à ma maison des champs pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j’avançais, regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma corbeille et de m’enfuir pour sauver ma vie , on m’aurait pris pour tfn homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d’un horrible effroi : ce qui, au fait, était vrai.
Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours , je m’enhardis et me confirmai dans le sentiment que j’avais été dupe de mon imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant de retourner au rivage, avant de revoir l’empreinte de ce pas, de le mesurer avec le mién , de m’assurer s’il avait quelque similitude ou quelque conformité , afin que je pusse être convaincu que c’était bien là mon pied. Mais quand ^arrivai au lieu même , je reconnus qu’évidcmment , lors-
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que j’avais abrité ma pirogue, jç n’avais pu passer par là ni aux environs. Bien plus , lorsque j’en vins à mesurer la marque , je trouvai qu’elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon cœur de la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j’eusse eu la fièvre, et je m’en retournai chez moi, plein de l’idée qu’un homme ou des hommes étaient descendus sur ce rivage , ou que l’île était habitée , et que je pouvais être pris à l’improviste. Mais que faire pour ma sécurité? je ne savais.
Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de la peur ! Elle lui ôte l’usage des moyens de salut que lui offre la raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé , de peur que l’ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter 111e, dans l’espoir de trouver un semblable butin. 11 va sans dire qu’après cela je devais bouleverser mes deux champs de blé , pour qu’il ne fût point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin qu’il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l’eût excité à pousser ses recherches, dans l’espoir de rencontrer les habitants de l’ile.
Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon retour à la maison , quand les appréhensions qui s’étaient emparées de mon esprit étaient encore dans toute leur force , ainsi que les vapeurs de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante que le danger lui-même, et nous trouvons le poidà de l’anxiété plus lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout cela, c’est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la résignation. J’étais sembla-
C&DSOK.
ble à Saul, qui se plaignait non-seulement de ce que les Philistins étaient sur lui , mais que Dieu l’avait abandonné ; je n’employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à Dieu dans ma détresse , et en me reposant pour ma défense et mon salut sur sa providence , comme j’avais fait auparavant. Si je l’avais fait, j’aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme , et peut-être l’aurais-je bravée avec plus de résolution.
Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit , mais je m’endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l’épuisement de mes esprits me procurèrent un sommeil très-profond , et je me réveillai beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et, après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île , si agréable , si fertile et si proche de la terre ferme que j’avais vue, n’était pas aussi abandonnée que je l’avais cru ; qu’à la vérité il n’y avait point d’hahitants fixes qui vécussent sur ce rivage , mais qu’assuréînent des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit avec dessein, soit poussées par les vents contraires.
Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n’ayant point encore rencontré l’ombre d’une créature humaine , il était donc probable que si quelquefois on relâchait à cette île , on se rembarquait aussi tôt que possible, puisqu’on ne l’avait point jugée propre à s’y établir jusque alors.
Le plus grand danger que j’avais à redouter c’était donc une semblable descente accidentelle des gens de la terre ferme , qui , selon toute apparence , abordant à celte île contre leur gré, s’en éloignaient avec toute la hâte possible, et n’y passaient que rarement la nuit pour attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n’avais rien au-
Us
*061*80» CftSOÉ.
Ire à faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais prendre terre à des Sauvages.
Je commençai alors à me repentir d avoir creusé ma grotte et de lui avoir donné une issue qui aboutissait, comme je lai dit , au-delà de l’endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre délibération , je résolus de me faire un second retranchement en demi-cercle, à quelque distance de ma muraille , juste où douze ans auparavant j’avais planté un double rang d’arbres dont il a été fait mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres , qu’il n’était besoin que d’enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire aussitôt une muraille épaisse et forte.
Embuscade.
e ccllc manière j'eus un double rempart : f celui du dehors était renforcé de pièces de charpente , de vieux câbles , et de tout ce jvi que j’avais jugé propre à le consolider, et — ^ 'percé de sept meurtrières assez larges pour passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds,
BOBIKSO*
en amoncelant contré toute la terre que j’extrayais de ma grotte , et en piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j’imaginai de placer les mousquets que j’ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de les monter en guise de canons sur des espèces d’affûts ; de sorte que je pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus point en sûreté qu’il ne fût fini.
Cet ouvrage terminé , pour le masquer , je fichai dans tout le terrain environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l’osier qui croissait si facilement. Je crois que j’en plantai bien près de vingt mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande esplanade pour découvrir l’ennemi et pour qu’il ne pût, à la faveur de ces jeunes arbres , si toutefois il le tentait , se glisser jusqu’au pied de ma muraille extérieure.
Au bout de deux ans j’eus un fourré épais , et au bout de cinq ou six ans j’eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru et fort, qu’il était vraiment impénétrable. Ame qui vive ne se serait jamais imaginé qu’il y eût quelque chose par derrière, et surtout une habitation. Comme je ne m’étais point réservé d’avenue , je me servais pour entrer et sortir de deux échelles : avec la première je montais à un endroit peu élevé du rocher , où il y avait place pour poser la seconde ; et quand je les avais retirées toutes les deux , il était de toute impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser ; et quand même il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille extérieure.
C’est ainsi que je pri6 pour ma propre conservation toutes les mesures que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l’on verra par la suite qu’elles n’étaient j»s
CIL'CO t.
entièrement dénuées de justes raisons. Je ne dévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la p<Kr.
Durant ces travaux je n’étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres affaires ; je m’intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres , qui non>seulemcnt suppléait à mes besoins présents et commençait à me suffire , sans aucune dépense de poudre et de plomb , mais encore m’exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux frais.
Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux moyens de le préserver : le premiersÉtait de chercher quelque autre emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre , où je l’enfermerais toutes les nuits ; et le second d’enclorre deux ou trois petits terrains éloignés Les uns des autres et aussi cachés que possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demidouzaine de chèvres; afin que, s’il advenait quelque désastre au troupeau principal , je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, 3 me parut le plus raisonnable.
En conséquence j’employai quelques jours à parcourir les parties les plus retirées de l’île , et je Gs choix d’un lieu aussi caché que je le désirais. C état un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et profonds où, comme je l’ai dit , j’avais failli à me perdre autrefois en essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l’île. Il y avait là une clairière de près de trois acres , si bien entourée de bois que c’était presque un enclos naturel , qui, pour son achèvement, n’exigeait donc pas autant de travail que les premiers , que j’avais faits si péniblement.
Je ^&mis aussitôt à l’ouvrage , et en moins d’un mois j’eus si bien enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde , appelez-le comme il vous plaira , qui dès lors n’était plus sauvage, pouvait s’y trouver assez bien en sûreté. J’y conduisis sans plus de délai dix chèvres et deux boucç ; après quoi je continuai à perfectionner cette clôture jusqu’à ce qu’elle fût aussi solide que l’autre. Toutefois, comme je la fis plus à loisir , elle m’emporta beaucoup plus de temps.
La seule rencontre d’un vestige de pied d’homme me coûta tout ce travail : je n’avais point encore apperçu de créâfture humaine ; et voici que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie beaucoup moins confortable qu’auparavant, et que peuvent seuls imaginer ceux qui savent ce que c’est que d’être perpétuellement dans les réseaux de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux ; car la crainte et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales accablaient tellement mon cœur , que je me trouvais rarement en état de m’adresser à mon Créateur, au moins avec %ce calme rassis et cette résignation d’âme qui m’avaient été habituels. Je ne priais Dieu que dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression , j’étais plein de l’imminence du péril , je m’attendais chaque soir à être massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis aflirmer par ma propre expérience qu’un cœur rempli de paix , de reconnaissance , d’amour et d’affection , est beaucoup plus propre à Ijt prière qu’un cœur plein de terreur et de confusion ; et que, sous la crainte d’un malheur prochain, un homme n’est pas plus capable d’accomplir ses devoirs envers Dieu qu’il n’est capable de repentance sur le lit de
CIVSÜÉ.
mort. Les troubles affectant l’esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies : prier Dieu est purement un acte de l’esprit.
Mais poursuivons. — Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite provision vivante, je parcourus toute l’île pour chercher un autre lieu secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m’avançant vers la pointe occidentale de l’île plus que je ne l’avais jamais fait et promenant mes regards sur la mer , je crus appercevoir une embarcation qui voguait à une grande distance. J’avais trouvé une ou deux lunettes d’approche dans un des coffres de matelot que j’avais sauvés de notre navire, mais je ne les avais point sur moi , et l’objet était si éloigné que je ne pus le distinguer, quoique j’y tinsse mes yeux attachés jusqu’à ce qu’ils fussent incapables de regarder plus long-temps. Était-ce ou n’était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de la colline où j’étais monté, je perdis l’objet de vue et n’y songeai plus ; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette dans ma poche.
Quand je fus arrivé au bas de la colline , à l’extrémité de l’île, où vraiment je n’étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu’un vestige de pied d’homme n’était pas une chose aussi étrange en ce lieu que je l’imaginais. — Si par une providence spéciale je n’avais pas été jeté sur le côté de l’île où les Sauvages ne venaient jamais, il m’aurait été facile de savoir que rien n’était plus ordinaire aux canots du continent, quand il leur advenait de s’éloigner un peu trop en haute mer, de relâcher à cette portion de mon île ; en outre , que souvent ces Sauvages se ren- * contaient dans leurs pirogues, se livraient des combats ,
et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage , où , suivant l’horrible coutume cannibale , ils les tuaient et s’en repaissaient, ainsi qu’on le verra plus tard.
Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud- Ouest de l'ile, comme je le disais tout-à-l’heure, je fus profondément atterré. Il me serait impossible d’exprimer l’horreur qui s’empara de mon âme à l’aspect du rivage , jonché de crânes, de mains, de pieds et autres ossements. Je remarquai surtout une place où l’on avait fait du feu, et un banc creusé en rond dans la terre , comme l’arène d’un combat de coqs , où sans doute ces misérables Sauvages s’étaient placés pour leur atroce festin de chair huni aine.
Je fus si stupéfié à cette vue qu’elle suspendit pour quelque temps l’idée de mes propres dangers : toutes mes appréhensions étaient étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d’infernale brutalité et l'horreur d’ung telle dégradation de la nature humaine. J’avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n’avais jamais été si près de cet horrible spectacle. J’en détournai la face , mon cœur se souleva , et je serais tombé en faiblesse si la nature ne m’avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-môme , je ne pus rester plus long-temps en ce lieu ; je remontai en toute hâte sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.
Quand je me fus un peu éloigné de cette partie dé l’île, je m’arrêtai tout court comme anéanti. En recouvrant messens, dans toute l’affection de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes , et je remerciai Dieu de ce qu’il m’avait fait naître dans une partie du monde étrangère à d’aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que j’avais estimée si misérable, il m’avait dftnné
tant de consolations ; que je devais plutôt l’en remercier que m’en plaindre; et par-dessus tout de ce que dans mon infortune même j’avais été réconforté par sa connaissance et par l’espoir de ses bénédictions : félicité qui compensait et au-delà toutes les misères que j’avais souffertes et que je pouvais souffrir encore. *.
Plein de ces sentiments de gratitude , je revins à mon château, et je commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne l’avais jamais été ; car je remarquai que ces misérables ne venaient jamais dans l’Été à la recherche de quelque butin, n’ayant ni besoin ni souci de ce qu’elle pouvait renfermer, et ne s’attendant pas à y trouver quelque chose , après avoir plusieurs fois , sans doute, exploré la partie couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance. — J’avais été plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d’une créature humaine. Retiré comme je l’étais alors , je pouvais bien encore en passer dix-huit autres, si je ne me trahissais moimême, ce que je pouvais facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours parfaitement caché où j.’étais , à moins que je ne vinsse à trouver des hommes meilleurs que l’espèce cannibale , des hommes auxquels je pourrais me faire connaître.
Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de leur atroce coutume de se manger les uns les autres , de s’entre-dévorer , que je restai sombre et pensif , et me séquestrai dans mon propre district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district , j’entends par cela mes trois plantations : mon château , ma maison de campagne , que j’appelais ma tonnelle , et mes parcs dans les bois , où je n’allais absolument que pour mes chèvres ; car l’aversion que la nature me donnait pour
ROBINSON CRUSOrf.
ces abominables Sauvages était telle que je redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une seule fois ma pirogue pendant tout ce temps , mais je commençai de songer à m’en faire une autre ; car je n’aurais pas voulu tenter de naviguer autour de 111e pour ramener cette embarcation dans fnes parages, de peur d’être rencontré en mer par quelques Sauvages : je savais trop bien quel aurait été mon sort si j’eusse eu le malheur de tomber entre leurs mains.
Le temps néanmoins et l’assurance où j’étais de ne courir aucun risque d’être découvert dissipèrent mon anxiété , et je recommençai à vivre tranquillement , avec cette différence que j’usais de plus de précautions , que j'avais l’œil plus au guet, et que j’évitais de tirer mon mousquet, de peur d’être entendu des Sauvages s’il s’en trouvait dans l’île.
Digression Historique.
Bêlait donc une chose fort heureuse pour in que je me lusse pourvu d’uue race de chèvn domestiques , afin de ne pas être dans la n< cessité de chasser au tir dans les bois. Si pi la suite j’attrapai encore quelques chèvres, ce ne fut qu’s moyen de trappes et de traquenards ; car je restai bie
HOftlKStlfl
deux ans sans tirer nne seule fois mon mousquet, quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que j’avais sauvés du navire , j’en portais toujours au moins deux à ma ceinture de peau de chèvre. J’avais fourbi un de mes grands coutelas que j’avais aussi tirés du vaisseau, et je m’étais fait un ceinturon pour le mettre. J’étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l’on ajoute à la première description que j’ai faite de moi-même les deux pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.
Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions, j’avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d’être misérable au prix de quelques autres , même de beaucoup d’autres qui, s’il eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort ; et je fis cette réflexion, qu’il y aurait peu de murmures parmi les hommes , quelle que soit leur situation , s’ils se portaient à la reconnaissance en comparant leur existence avec celles qui sont pires , plutôt que de nourrir leurs plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses positions.
Comme peu de chose alors me faisait réellement faute,- je pense que les frayeurs où m’avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que j’avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J’avais même négligé un excellent projet qui m’avait autrefois occupé : celui d’essayer à* faire de la drège d’une partie de mon orge et de brasser de la bière. C’était vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté ; car je voyais parfaitement qu’il me manquerait pour son exécution bien des choses
CRUIOtf.
nécessaires auxquels il me serait impossible de suppléer : d abord je n avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme je Fai déjà fait observer, j’avais employé plusieurs jours , plusieurs semaines , voire même plusieurs mois , à essayer d’en construire , mais tout-à-fait en vain. En second lieu, je n’avais ni houblon pour la rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni chaudière pour la faire bouillir ; et cependant , sans l’appréhension des Sauvages, j’aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu à bout; car j’abandontiçis rarement une chose avant de l’avoir accomplie , quand,, une fois elle m’était entrée dan? la tête assez obstinément pour m’y faire mettre la main. *
Mais alors mon imagination s’était tournée d’un tout au* tre côté : je ne faisais nuit et jour que songer aux moyéns de tuer quelques-uns de ces monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s’il était possible, de sauver les victimes qu’ils venaient égorger sur le rivage. Je remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si je consignais touts les stratagèmes que je combinai ^ ou plutôt qjue je couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou nu moins les effrayer et les dégoûter à jamais de revenir* dans l’île ; mais tout avortait , mais , livré à mes propres ressources , rien ne pouvait s’effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente Sauvages armés de zagaies ou d’arcs et de flèches, dont ils se serv, vaient aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?
Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l’efldroit qui leur servait d’àtre, pour y placer cinq ou six- livres de poudre à canon, qui, venant à s’enflammer lorsqu’ils allu* fileraient leur feu, feraient sauter tout ce qui serait à l’en-
noBiasoN
tour. Mais il me fâchait de prodigueront de poudre , ma provision n’étant plus alors que d’un naril , sans avoir la certitude que l’explosion se ferait en temps donné pour les surprendre : elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer, ce qui n’eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je renonçai donc à ce projet , et je me proposai alors de me poster en embuscade , en un lieu convenable , avec mes trois mousquets chargés à deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie quand je serais sûr d’en tuer ou d’en blesser tdétax ou trois peut-être à chaque coup. Fondant ensuite sur- eux avec mes trois piStolets et mon sabre, je ne doutais. gas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette idée me sourit pendant quelques semaines , et j’en étais si plein que j’en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois juste au moment de faire feu sur les Sauvages.
J’allai si loin dans mou indignation, que j’employai plusieurs jours à chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que même je me rendis fréquemment à l’endroit de leurs festins , avec lequel je commençais à me familiarise!*, surtout dans ces moments où jetais rempli de sentiments de vengeance, et de l’idée d’en passer vingt ou trente au fil de l’épée ; mais mon animosité reculait devant l’horreur que je ressentais à cette place et à l’aspect des traces de ces misérables barbares s’entre-dévorant.
Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la • colline, où je pouvais guetter en sûreté l’arrivée de leurs pirogues, puis, avant jnêrae qu’ils n’aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif d’arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier. Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables
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actions , et les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si serrés, qu’il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.
Résolu d’accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire : je chargeai les deux mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre de pistolet, mon fusil de chasse d une poignée de grosses chevrotines et mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me mettre en campagne.
Une fois que j’eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu’en imagination je l’eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d’environ trois milles au plus , pour voir si je ne découvrirais pas en mer quelques bateaux abordant à Vile ou faisant route de son côté. Mais après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de cette fatigue, m’en retournant toujours sans avoir fait aucune découverte. Durant tout ce temps je n’entrevis pas la moindre chose, non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l’Océan, aussi loin que ma vue ou mes lunettes d’approche pouvaient s’étendre de toutes parts.
Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours être en disposition convenable pour exécuter l’outrageux massacre d’une trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la discussion ne m’était pas même entrée dans l’esprit , ma colère s’étant
KOMHSOA
tout d abord enflammée par l’horreur que j’avais conçue de la monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n’avoir d’autre guide que leurs propres passions perverses et abominables , et qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à cette horrible coutume, qu’ils recevaient par tradition, et où rien ne pouvait les porter, qu’une nature entièrement abandonnée du Ciel et entraînée par une infernale dépravation. — Mais lorsque je commençai à me lasser , comme je l’ai dit , de cette infructueuse excursion que je faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme et de sang-froid là mêlée où j’allais m’engager. Quelle autorité , quelle mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis durant plusieurs siècles, pour qu’ils fussent en quelque sorte les exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de m’avoir offensé, de quel droit m’immiscer à la querelle de sang qu’ils vidaient entre eux? — Fort Souvent s’élevait en moi ce débat : Comment puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier ? IFest certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime ; ce n’çst point réprouvé par leur conscience , leurs lumières ne le leur reprochent point. Ils ignorent que c’est mal , et ne le commettent point pour braver la justice divine , comme nous faisons dans presque touls les péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce tfoh un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf, et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
(HLSOll.
De ces réflexions il s ensuivit nécessairement que j e- (ais injuste, et que ces peuples n’étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je les avais d’abord condamnés en mon esprit , que ces Chrétiens qui souvent mettent à mort les prisonniers faits dans le combat , ou qui plus souvent encore passent sans quartier des armées entières au fil de l’épée , quoiqu’elles aient mis bas les armes et se soient soumises.
Tout brutal et inhumain que pouvait être l’usage de s’entre-dévorer, il me vint ensuite à l’esprit que cela réellement ne me regardait en rien : ces peuples ne m’avaient point offensé ; s’ils attentaient à ma vie ou si je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux, il n’y aurait rien à redire à cela ; mais étant hors de leur pouvoir „ mais ces gens n’ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent aucun projet sur moi, il n’était pas juste de les assaillir : c’eût été justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu’ils pratiquèrent en Amérique , où ils ont détruit des millions de ces peuples, qui, bien qu’ils fussent idolâtres et barbares , et qu’ils observassent quelques rites sanglants , tels que de faire des sacrifices humains, n’étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux Espagnols. Aussi , aujourd’hui , les Espagnols eux-mêmes et toutes les autres nations chrétiennes de l’Europe parlent-ils de cette extermination avec la plus profonde* horreur et la plus profonde exécration , et comme d’une boucherie et d’une œuvre monstrueuse de cruauté et de sang , injustifiable devant Dieu et devant les hommes ! Par là le nom d’EsPAGNOL est devenu odieux et terrible pour toute âme pleine d’humanité ou de compassion chrétienne; comme si l’Espagne était seule vouée à la production d’une race d’hommes sans entrailles pour les malheu-
ROBINSON CRCSOK.
reux, et sans principes de celle tolérance marque avérée des cœurs magnanimes.
Ces considérations m’arrêtèrent. Je fis une sorte de halte 9 et je commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que c’était une chose injuste que ma résolution d’attaquer les Sauvages ; que mon affaire n’était point d’en venir aux mains avec eux, à moins qu’ils ne m’assaillissent les premiers , ce qu’il me fallait prévenir autant que possible. Je savais d’ailleurs quel était mon devoir s’ils venaient à me découvrir et à m’attaquer.
La Caverne.
un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sftr moyen non d'arriver à ma délivrance , mais a ma ruine totale et à ma perte , à moins que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient alors à terre, mais encore louts ceux qui pourraient y venir plus tard ; car si un seul m échappait