‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 40 sur 43 · OBI MO · texte numérisé non relu

OBI MO

pour aller dire à ses compatriotes ce qui était advenu , ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs compagnons, et je n’aurais donc fait qu’attirer sur moi une destruction certaine, dont je n’étais point menacé.

Somme toute, je tondus que ni en morale ni en politique , je ne devais en aucune façon m’entremettre dans ce démêlé ; que mon unique affaire était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu’il y avait dans l’île quelque créature vivante, j’entends de forme humaine.

La religion se joignant à la prudence , j’acquis alors la conviction que j’étais tout-nà-fah sorti de mes devoirs en concertant des plans sanguinaires pour la destruction d’innocentes créatures, j’entends innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s en rendaient coupables les uns envers les autres, je n’avais rien à y faire. Pour les offenses nationales il est des punitions nationales, et c’est à Dieu qu’il appartient d’infliger des châtiments publics à ceux qui l’ont publiquement offensé.

Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour moi d’avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le voyais alors avec raison , tout aussi criminelle qu’un meurtre volontaire. A deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu’il avait ainsi détourné de moi celle tache de sang , en le suppliant de m’accorder la protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains des barbares , ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins d’avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de ma vie.

Je restai près d’une année entière dans cette disposition. Jetais si éloigné de rechercher l’occasion de tomber sur les Sauvages, que durant tout ce temps je ne montai

CBISOIÎ.

pas une fois sur la colline pour voir si je n en découvrirais pas, pour savoir s’ils étaient ou n’étaient pas venus sur le rivage , de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se présenterait. Je ramenai seulement ntgn canot, qui était sur l’autre côté de l’ile, et le conduisis à l’extrémité orientale. Là je le halai dans une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées^ où je savais qu’en raison des courants les Sauvages n’oseraient pas ou au moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison que ce fût.

J’emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait , et que j’avais laissé là, c’est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière d’ancre, mais qu’au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin : c’était pourtant ce que j’avais pu faire de mieux. Je transportai toutes ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne laisser aucun indice d’embarcation ou d’habitation dans l’ile.

Hors cela je me tins, comme je l’ai dit, plus retiré que jamais, ne sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles, c’est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans les bois, qui, parqué toutà-fait de l’autre côté de 111e , était à couvert de tout danger ; car il est positj£ que les Sauvages qui hantaient l’ile n’y venaient jamais dans le but d’y trouver quelque chose , et par conséquent ne s’écartaient jamais de la côte ; et je ne doute pas qu’après que mes appréhensions m’eurent rendu si précautionné, ils ne soient descendus à lyrre plusieurs fois tout aussi bien qu’auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu’eût été mon sort si je les eusse rencontrés et si j’eusse -été découvert autrefois, quand, nu

HOBIRSOi*

et désarmé, u’ayant pour ma défense qu’un fusil qui souvent n’était chargé que de petit plomb, je parcourais tonte mon île, guignant et furetant pour voir si je n’attraperais rien. Quelle eût été alors ma terreur si , au lieu de découvrir l’empreinte d’un pied d’homme, j’eusse apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m’eussent donné la chasse, et si je n’eusse pu échapper à la vitesse de leur course ?

Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement mon esprit, que je ne pouvais de longtemps recouvrer assez de calme pour songer à ce que j’eusse fait. Non-seulement je n’aurais pu opposer quelque résistance, mais je n’aurais même pas eu assez de présence d’esprit pour m’aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir , moyens bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de considérations et de préparations. Quand ces idées m’avaient sérieusement occupé , je tombais dans une grande mélancolie qui parfois durait fort long-temps , mais qui se résolvait enfin en sentiments de gratitude envers la Providence, qui m’avait délivré de tant de périls invisibles , et préservé de tant de malheurs dont j’aurais été incapable de m’affranchir moi-même , car je n’avais pas le moindre soupçon de leur imminence ou de leur possibilité.

Tout ceci renouvela une réflexion qui m’était souvent Yenue en l’esprit lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à l’égard des dangers que nous traversons dans celte vie : Que de fois nous sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir ! que de fois, quand qpus sommes en suspens , — comme on dit , — dans le doute ou l’hésitation du chemin que nous avons à prendre , un vent secret nous pousse vers une autre route que celle où nous tendions, oit nous appelaient nos sens,

CBl'tfOfL

2Gt

notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une étrange impression de l’ignorance où nous sommes descauses et du pouvoir qui nous entraînent; mais nous découvrons ensuite que, si nous avi|ps suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à noire ruine et à notre perte. — Par ces réflexions et par quelques autres semblables je fus amené à me faire une règle dobéir à cette inspiration secrète toutes les fois que mon esprit serait dans l’incertitude de faire ou de ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en avoir d’autre raison que le sentiment ou l’impression même pesant sur mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques autres occasions que j’aurais probablement observées si j’eusse vu alors du même œil que je vois aujourd’hui. Mais il n’est jamais trop tard pour être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne, ou même à de moindres événements , de ne jamais mépriser de pareils avertissements intimes de la Providence, ou de n’importe quelle intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus, peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c’est une preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits unis à des corps et ceux immatériels , preuve incontestable que j’aurai occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette terre fatale.

Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j’avoue que ces anxiétés , ces dangers dans lesquels je passais ma

UOBINSON

vie , avaient mis fin à mon industrie et à toutes les améliorations que j’avais projetées pour mon bien-être. J étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du soin de ma nourriture. De peur-*}ue le bruit que je pourrais faire ne s'entendît, je ne me souciais plus alors d’enfoncer un clou, de couper un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon mousquet. Ce n’était qu’avec la plus grande inquiétude que je faisais du feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande distance* aurait pu me trahir ; et c’était pour cela que j’avais transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient l’emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps , je découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j’ose dire que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son ouverture n’aurait été assez hardi pour pénétrer , à moins qu’il n’eût eu comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.

L’entrée de cette caverne était au fond d’un grand rocher, où, par un pur hasard, — dirais-je si je n’avais mille raisons d’attribuer toutes ces choses à la Providence , — je coupais de grosses branches d’arbre pour faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je faisais ce charbon, ce que voici :

Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je l’ai dit tantôt ; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire mon pain et ma viande, j’avais donc imaginé de faire brûler du bois sous des mottes de gazon , comme je l’avais vu pratiquer en Angleterre. Quand il était en consomption, j’éteignais le brasier et je conservais le charbon, pour l’emporter chez moi eTl’em-

causo à.

ployer sans risque de fumée à tout ce qui réclamait l’usage du feu.

Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j’abattais du bois , j’avais donc apperçu derrière l’épais branchage d’un hallier une espèce de cavité , dont je fus curieux de voir l’intérieur. Parvenu, non sans difficulté, à son embouchure, je trouvai qu’il était assez spacieux, c’està-dire assez pour que je pusse m’y tenir debout , moi et peut-être une seconde personne ; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de hâte que je n’étais entré , lorsque , portant mes regards vers le fond de cet antre , qui était entièrement obscur, j’y vis deux grands yeux brillants. Étaient-ils de diable ou d’homfte, je ne savais ; mais la sombre lueur de l’embouchure de la caverne s’y réfléchissant, ils étincelaient comme deux étoiles.

Toutefois , après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille fois de fou , et me disant que ce n’était pas à celui qui avait véeu vingt ans tout seul dans cette île à s’effrayer du diable, et que je devais croire qu’il n’y avait rien dans cet antre de plus effroyable que moi-même. Làdessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n’y eus pas fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu’auparavant ; car j’entendis un profond soupir pareil à celui d’une âme en peine , puis un bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées , puis encore un profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu’une sueur froide me saisit, et que si j’eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes cheveux l’auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esptfts du mieux qu’il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant que le pouvoir et la présence de Dieu régnent partout et partout

ROBlIfSOft CBÜftOK.

pouvaient me protéger, je m’avançai de nouveau, et à la lueur de ma torche, que je tenais au-dessus de jna tête, je vis gisant sur la terre un vieux , un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit, lutter avec la mort : il se mourait de vieillesse.

Je le poussai un peu pour voir s’il serait possible de le faire sortir; il essaya de se lever , mais en vain. Alors je pensai qu’il pouvait fort bien rester là , car de même qu’il m’avait effrayé, il pourrait, tant qu’il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s’il s’en trouvait d’assez hardis pour pénétrer en ce repaire.

Festin.

evenu alors de mon trouble , je commençai ià regarder autour de moi et je trouvai cette

caverne fort petite : elle pouvait avoir envi- Sron douze pieds ; mais elle était sans figure S régulière , ni ronde ni carrée , car la main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi t. i. 18

nonissoN

sur le côté le plus profond une ouverture qui s’enfonçait plus avant , mais si basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux pour y passer. Où aboutissait-elle , je l’ignorais. N’ayant point de flambeau , je remis la partie à une autre fois , et je résolus de revenir le lendemain pourvu de chandelles, et d’un briquet que j’avais fait avec une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais unç pièçe d’artifice.

En conséquence ,1e jour suivant je revins muni de six grosses chandelles de ma façon, — car alors je m’en fabriquais de très-bonnes, avec du suif de chèvre; — j’allai à l’ouverture étroite , et je fus obligé de ramper à quatre pieds, comme je l’ai dit, à peu près l’espace de dix verges : ce qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puis- . que je ne savais pas jusqu’où ce souterrain pouvait aller , ni ce qu’il y avait au bout. Quand j’eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d’environ vingt pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l’ile il n’y avait pas un spectable plus magnifique à voir que les parois et le berceau de cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles de cent mille manières. Qu’y avait-il dans le roc ? Étaient-ce des diamants ou d’autres pierreries , ou de l’or , — ce que je suppose plus volontiers?— je l’ignorais.

Bien que tout-à-fait sombre , c’était la plus délicieuse grotte qu’on puisse se figurer. L’aire en était unie et sèche et couverte dîjune sorte de gravier fin et mouvant. On n’y Toyait point d’animaux immondes, et il n’y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule difficulté, c’était l’entrée; difficulté que toutefois je considérais comme un avantage, puisqu’elle en faisait une place forte, un abri sûr dont j’avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma dé-

c ni suit.

couverte, et je résolus de. transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont 1# conservation m'importait le plus , surtout ma poudre et toutes mes armes de réserve, c’està-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de mes mousquets : j’en avais huit. A mon château je n’en laissai donc que cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme des pièces de canon , et que je pouvais également prendre en cas d’expédition.

Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d’ouvrir le baril de poudre que j’avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai que l’eau avait pénétré de tout? côtés à la profondeur de trois ou quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une croûte qui avait conservé l’intérieur comme un fruit dans sa co-^ que ; de sorte qu’il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne poudre : ce fut une agréable dé* couverte pour moi en ce moment. Je l’emportai toute a ma caverne , sauf deux ou trois livres que je gardai dans mon château, de peur de n’importe quelle surprise. J’y portai aussi tout le plomb que j’avais réservé pour me faire des balles.

Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit- on, dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles ; car j’étais persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser ou que, s’ils le faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m’y donner l’attaque.

Le vieux bouc que j’avais trouvé expirant mourut à l’entrée de la caverne le lendemain du jour où jeu fis la découverte. Il me parut plus commode , au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l’y jeter et de le re*

couvrir de terre. Je 1 enterrai ainsi pour me préserver de toute odeur infecte. *

J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans celte île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie , que si j’eusse eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler, j’aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes jours jusqu’au dernier moment , jusqu’à ce que je fusse gisant, et que je mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m’étais ménagé quelques distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus vite et plus agréablement qu’autrefois. J’avais, comme je l’ai déjà dit, appris à parler à mon Poll ; et il le faisait si familièrement , et il articulait si distinctement , si pleinement , que c’était pour moi un grand plaisir de l’entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six ans : combien vécut-il ensuite ? je l’ignore. On prétend au Brésil que ces animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin Crusoé. Je ne souhaite pas qu’un Anglais ait le malheur d’aborder mon île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il croirait que c’est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et très-fidèle compagnon pendant seize ans : il mourut de pure vieillesse. Quant à mes chats, ils multiplièrent , comme je l’ai dit , et à un tel point que je fus d’abord obligé d’en tuer plusieurs pour les empêcher de me dévorer moi et tout ce que j’avais. Mais enfin, après la mort des deux vieux que j’avais apportés du navire , les ayant pendant quelque temps continuellement chassés et laissés sans nourriture , ils s’enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages Ÿ excepté deux ou trois favoris que je gardai auprès de moi.

ciusoi.

Ils faisaient partie de ma famille; mais j’eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou trois chevreaux domestiques que j’avais accoutumés à mangerdans ma main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin Crüsoé , pas aussi bien toutefois que le premier : à la vérité , pour eux je ne m’étais pas donné autant de peipe. J’avais aussi quelques oiseaux de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms ; je les avais attrapés sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que j’avais plantés en avant de la muraille de mou château étapt devenus un bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé , comme je le disais tantôt, j’aurais été fort content de la vie que je menais si elle n’avait poipt été troublée par la crainte des Sauvages.

Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste observation : Que de fois n’arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie , que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous parait le plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre délivrance , l’unjque moyen de sortir de notre affliction ! Je pourrais en trouver beaucoup d’exemples dans le cours de mon étrange vie ; mais jamais cela n’a été plus remarquable que dans les dernières années de ma résidence solitaire dans cette île.

Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour, comme je l’ai dit, à l’époque du solstice méridional, — car je ne puis l’appeler solstice d’hiver, — temps particulier de ma moisson , qui m’appelait presque

HOBIHiû*

toujours aux champs , qu’un matin , sortant de très-bonne heure, avant même le point du jour, je fus surpris de voir la lueur d’un feu sur le rivage, à la dislance d’environ deux milles, vers l’extrémité de l’île où j’avais déjà observé que les Sauvages étaient venus ; majs ce n’était point cette fois sur l’autre côlé, mais bien, à ma grande affliction, sur le côlé que j’habitais.

A cette vue , horriblement effrayé , je m’arrêtai court , et n’osai pas sortir de mon bocage, de peur d’être surpris ; encore n’y étais-je pas tranquille : car j’étais plein de l’appréhension que, si les Sauvages en rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée , ou n’importe quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que l’île était habitée et ne s’arrêteraient point qu’ils ne m’eussent découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château ; et, ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage, aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.

Alors je m’armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon artillerie, comme je l’appelais, c’est-à-dire mes mousquets montés sur mon Nouveau retranchement , et touts mes pistolets , bien résolu à combattre jusqu’au dernier soupir. Je n’oubliai pas de me recommander avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures , je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au dehors : je n’avais point d’espion à envoyer à la découverte.

Après être demeuré là encore quelque temps , et après avoir songé à ce que j’avais à faire en celte occasion, il me fut impossible de supporter davantage l’ignorance où j’étais. Appliquant donc mon échelle sur le flanc du rocher où se

CAtSSOÊ.

trouvait une plate-forme, puis la retirant après moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là, couché à plat-ventre sur la terre , je pris ma longue-vue * que j’avais apportée à dessein, et je la braquai* Je vis aussitôt qu’il n’y avait pasfeioins de neuf Sauvages assis en rond autour d’un petit feu, non pas pour se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai, pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qtfils avaient apportée avec eux, .ou morte ou vive, c’est ce que je ne pus savoir. f J

Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme c’était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour du flot pour s’én Retourner. Il n’est pas facile de se figurer le trouble où me jeta ce spectacle* et surtout leur venue si proche de moi et sur mon côté de l’île. Mais quand je considérai que leur débarquement devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de calme, certain de pouvoir sortie en toute sûreté pendant le temps du flot , si personne n’avait abordé au rivage auparavant. Cette observation faite , je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.

La 'chose arriva comme je l’avais prévue ; car aussitôt que* la marée porta à l’Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou pagayer, comme cela s’appelle. J’aurais dû faire remarquer qu’une heure environ avant de partir ils s’étkient mis à danser , et qu’à l’aide de ma longue-vue j’avais pu appercevoir leurs postures et leurs gesticulations. Je reconnus, par la plus minutieuse observation, qu’ils étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps ; mais étaient-ce des hommes ou des femmes ? il me fut impossible de le distinguer.

Sitôt qu’ils furent embarqués et partis , je sortis avec

«OBI.TfcON (llklll.

deux mousquets sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinturé, mon grand sabre sans fourreau à mon côté , et avec toute la diligence dont j’étais capable je me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les traces. Dès que j’y fus arrivé, ce qui ne qu’au bout de deux heures, — car je ne pouvais aller vite chargé d’armes comme je l’étais , — je vis qu’il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de Sauvages ; et , regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant route pour le continent.

Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au rivage je vis les traces de leur affreux festin , du sang, des os, des tronçons de chair humaine qu’ils avaient mangée et dévorée avec joie. Je fus si rempli d’indignation à cette vue , que je recommençai à méditer le massacre des premiers que je rencontrerais , quels qu’ils pussent être et quelque nombreux qu’ils fussent.

Le Fanal

nie paraît évident que leurs visites dans l’île ^devaient être assez rares , car il se passa *plus de quinze mois avant qu’ils ne revinssent , ( ’est-à-dire que durant tout ce temps je n’en revis ni trace ni vestige. Dans la saison des pluies il était sûr' qu’ils ne pouvaient sortir de chez eux , du

AOBIMkUN

moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle je vivais misérablement : l’appréhension d’être pris à l’improvisie m’assiégait sans relâche ; d’où je déduis que l’expectative du mal est plus amère que le mal lui-même , quand surtout on ne peut se défaire de cette attente ou de ces appréhensions.

Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m’abandonna pas , et j’employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les assaillirai* à la première rencontre , surtout s’ils étaient divisés en deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si j’en tuais une bande , je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, la semaine ou le mois suivant j’en tuasse encore d’autres, et ainsi de suite à l’infini, je deviendrais aussi meurtrier qu’ils étaient mangeurs d’hommes, et peut-être plus encore.

J’usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété d’esprit ; je m’attendais à tomber un jour ou l’autre entre les mains de ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce n’était qu’en promenant mes regards inquiets autour de moi , et avec tout le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors , à ma grande consolation, combien c’était chose heureuse pour moi que je me fusse pourvu d’un troupeau ou d’une harde de chèvres ; car je n’osais en aucune occasion tirer mon fusil, surtout du côté de 111e fréquenté par les Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraientils enfuis d’abord ; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de quelques jours avec deux ou trois cents pirogues : je savais ce à quoi je devais m’attendre alors.

Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir

CRi&ui.

aucun; mais comment en revis-je, c’est ce dont il sera parlé bientôt. Il est possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois fois, mais ils ne séjournèrent pas, ou au moins n’en eus-je point connaissance. Ce fut donc, d’après mon plus exact calcul, au mois de mai et dans la vingt-quatrième année de mon isolementque j’eus avec eux l’étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.

La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize mois. J’avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants , et souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents accablaient mon esprit ; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifler de cet acte. — Mais laissons tout cela pour quelque temps. C’était vers le milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m’en rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes marques ; c’était, dis-je, le seize mai : un violent ouragan souilla tout le jour, accompagné de quantité d’éclairs et de coups de tonnerre. La nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en "tétait le motif particulier, mais je lisais la Bible , et faisais de sérieuses réflexions sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup de canon tiré en mer.

Ce fut pour moi une surprise d’une nature entièrement différente de toutes celles que j’avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, et en un tour de main j’appliquai mon échelle contre le rocher ; je montai à mi-haute ur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et j’escaladai jusqu’au sommet. Au même instant une flamme me prépara à entendre un second coup de canon, qui en effet

lOKIASOM

au bout d’une demi-minute frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu’il devait être dans cette partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.

Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de détresse pour en obtenir du secours, et j’eus sur-le-champ la présence d’esprit de penser que bien que je ne pusse 1 assister, peut-être lui m’assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait aux environs, et j’en fis un assez beau monceau que j’allumai sur la colline. Le bois étant sec, il s’enflamma facilement, et malgré la violence du vent il flamba à merveille : j’eus alors la certitude que, si toutefois c’était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu ; et il le fut sans aucun doute : car à peine mon bois se fut-il embrasé que j’entendis un troisième coup de" canon, qui fut suivi de plusieurs autres, venant touts du même point. J’entretins mon feu toute la nuit jusqu a l’aube, et quand il fit grand jour et que l’air se fut éclairci, je vis quelque chose en mer, tout-àfait à l’Est de l’île. Etait-ce un navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec mes lu-,* nettes d’approche , la distance étant trop grande et le temps encore trop brumeux, du moins en mer.

Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet ; je ra’apperçus bientôt qu’il ne se mouvait pas, et j’en conclus que ce devait être un navire à l’ancre. Brûlant de m’en assurer, comme on peut bien le croire, je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de l’île, vers les rochers où j’avais été autrefois entraîné par les courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors parfaitement clair, je vis distinctement , mais à mon grand chagrin , la carcasse d’un vaisseau échoué pendant la nuit

CRL’Sürf.

sur les roches à fleur d’eau que j’avais trouvées eu me mettant en mer avec ma chaloupe , et qui , résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de contre-courant ou remous par lequel j’avais été délivré de la position la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé de ma vie.

C’est ainsi que ce qui est le salut de l’un fait la perte de l’autre ; car il est probable que ce navire , quel qu’il fût, n’ayant aucune connaissance de ces roches entièrement cachées sous l’eau, y avait été poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l’Est et de l’Est-Nord-Est. Si l’équipage avait découvert l’ile , ce que je ne puis supposer , il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la chaloupe. — Les coups de canon qu’il avait tirés, surtout en voyant mon feu, comme je l’imaginais, me remplirent la tête d’une foule de conjectures : tantôt je pensais qu’appercevant mon fanal il s’était jeté dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage ; mais que la lame étant très-forte , il avait été emporté ; tantôt je m’imaginais qu’il avait commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les flots , se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord. D’autres fois je me figurais que le vaisseau ôu les vaisseaux qui allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse, avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d’autres moments je pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur chaloupe, et que, drossés parle courant qui m’avait autrefois entraîné, ils avaient été emportés dans le grand Océan, ou ils ne trouveraient rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la faim à se manger les uns les autres.

BOPIMO*

Mais, comme cela n'était que des conjectures , je ne pouvais, en ma position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer. Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus reconnaissant envers Dieu, dont la provifènce avait pris dans mon malbeus un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse , dans une misère si grande , que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et trouver de nos semblables jetés dans des circonstances pires que les nôtres.

Tel élait le sort de cet équipage, dont il n’était pas probable qu'aucun homme eût échappé, — rien ne pouvant faire croire qu'il n’avait pas péri tout entier, — à moins de supposer qu’il eût été sauvé par quelque autre bâtiment allant avec lui de conserve ; mais ce n'était qu'une pure possibilité ; car je n’avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de semblable.

Je ne puis trouver d’assez énergiques paroles pour exprimer Tardent désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent s'en exhalait ainsi : — « Oh ! si une ou deux, une seule âme avait pu être sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi ! ». — *Dans tout le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en être séparé.

Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu’elles sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents à notre esprit par la puissance

CRUSOé.

de notre imagination, entraînent notre &me avec tant d impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non possession en devient vraiment insupportable.

Telle était l’ardeur de mes souhaits pour la conservation d’un seul homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots : — «Oh! qu’un homme ait été sauvé, oh! qu’un seul homme ait été sauvé ! » — J’étais si violemment irrité parce désir en prononçant ces paroles, que mes mains se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec tant de rage que si j’eusse tenu quelque chose de fragile je l’eusse brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les séparer.

Que les naturalistes expliquent ces choses , leur raison et leur nature ; quant à moi, je ne puis que consigner ce fait , qui me parut toujours surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C’était sans doute l’effet de la fougue de mon désir et de l’énergie de mes idées me représentant toute la consolation que j’aurais puisée dans la société d’un Chrétien comme moi.

Mais cela ne devait pas être : leur destinée ou la mienne ou toutes deux peut-être l’interdisaient; car jusqu’à la dernière année de mon séjour dans l’île j’ai ignoré si quelqu’un s’était ou ne s’était pas sauvé du naufrage ; j’eus seulement quelques jours après l’affliction de voir le corps d’un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l’extrémité de File, proche le vaisseau naufragé. Il n’avait pour tout vêtement qu’une veste de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation^: il n’avait dans ses poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois plus de valeur pour moi.

AOBinSON CRCSOÉ.

La mer était calme alors, et j avais grande envie dé m’aventurer dans ma pirogue jusqu’au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n’était pas là le motif qui m’y portait le plus : j’y étais entraîné par la pensée que je trouverais peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie et par là réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait tellement au cœur , que je n’avais de repos ni jour ni nuit, et qu’il fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je m’abandonnai donc à la providence de Dieu , persuadé que j’étais qu’une impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir d’une invisible direction, et que je serais coupable envers.moi si je ne le faisais point.

Voyage au Vaisseau Naufragé.

ou s le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château, afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité pain, un grand pot d’eau fraîche, une boussole pour me gouverner , une bouteille de rum, — j’en avais encore beaucoup en réserve, — et une pleine corr. i. 19

ROKtftSOP»

beille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogoe, je vidai l’eau qui s y trouvait , je la mis à flot , et j y déposai toute ma cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, composée d’un grand sac de riz , de mon parasol — pour placer au-dessus de ma tête et me donner de l’ombre, — d’un second pot d’eau fraîche, de deux douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d’orge , d une bouteille de lait de chèvre et d’un fromage. Je portai tout cela à mon embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de diriger mon voyage , je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long du rivage, je parvins enGn à l’extrême pointe de l’île sur le côté Nord- Est. Là il s’agissait de se lancer dans l’Océan, de s’aventurer ou de ne pas s’aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque distance régnaient des deux côtés de l’île. Le souvenir des dangers que j’avais courus me rendit ce spectacle bien terrible , et le cœur commença à nie manquer ; car je pressentis que si un de ces courants m’entraînait , je serais emporté en haute mer , peut-être hors de la vue de mon île; et qu’alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu’un joli frais s’élevât , j étais inévitablement perdu.

Ces pensées oppressèrent tellement mon âme , que je commençai à abandonner mon entreprise : je haiai ma barque dans une crique du rivage, je gagnai un petit tertre et je m’y assis inquiet et pensif, flottant entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j’étais à réfléchir, je m’apperçus que la marée avait changé et que le flot montait , ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. 11 me vint alors à l’esprit de gravir sur la butte la plus haute que je pourrais trouver , et d’observer les mouvements de la marée péndant le flux, afin de juger si,

CRl'SO*.

entraîné par l’un de ces courants, je ne pourrais pas être ramené par l’autre avec la même rapidité. Cela ne me fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d’où je vis clairement la direction de la marée et la route que j’avais à suivre pour mon retour : le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud de File, le courant du flot rentrait du côté du Mord. Tout ce que j’avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe septentrionale de 111e.

Enhardi par cette observation , je résolus de partir le lendemain matin avec le commencement de la marée , ce que je 6s en effet après avoir reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j’ai fait mention. Je gouvernai premièrement plein Nord , jusqu’à ce que je me sentisse soulevé par le courant qui portait à l’Est, et qui m’entraîna à une grande distance , sans cependant me désorienter, ainsi que lavait fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m oter toute la direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie , j’allai droit au navire échoué , et en moins de deux heures je l’atteignis.

C’était un triste spectacle à voir ! Le bâtiment, qui me parut espagnol par sa construction , était fiché et enclavé entre deux roches ; la poupe et la hanche avaient été mises en pièces par la mer ; et, comme le gaillard d’avant avait donné contre les rochers avec une violence extrême , le grand mât et le mât de misaine s’étaient brisés rez-pied ; mais le beaupré était resté en bon état , et l’avant et l’éperon paraissaient fermes. — Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le tillac : me vgpnt venir , il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je l’appelai il sauta à la

BOIINSOA

mer pour venir à moi , et je le pris dans ma barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un de mes pains qu’il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze jours dans la neige ; ensuite je donnai de l’eau fraîche à cette pauvre bête, qui, si je. lavais laissée faire, aurait bu jusqu’à en crever.

Après cela j’allai à bord. La première chose que j’y rencontrai ce fut, dans la cuisine, sur le gaillard d’avant, deux hommes noyés et qui se tenaient embrassés. J’en conclus, cela est au fait probable, qu’au moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens n’avaient pu s’cn défendre , et avaient été étouffés par la continuelle chute des vagues , comme s’ils eussent été sous l’eau. — Outre le chien, il n’y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l’eau-de-vie , je ne sais. L’eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils étaient trop gros pour que je pusse m’en saisir. Je trouvai aussi plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et j’en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu’ils contenaient.

Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée , je suis persuadé que j’aurais fait un bon voyage ; car, à en juger par ce que je trouvai dans les coffres , il devait y avoir à bord beaucoup de richesses. Je présume par la route qu’il tenait qu’il devait venir de Buenos- Ayres ou de Rio de la Plata , dans l’Amérique méridionale , en delà du Brésil , et devait aller à la Havane , dans le golfe du ^Mexique , et de là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor , mais perdu à jamais

CRUhOtJ.

pour tout le monde. Et qu était devenu le reste de son équipage, je ne le sus pas alors.

Outre ces coffres, j’y trouvai un petit tonneau plein d environ vingt gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant aux mousquets je n’en avais pas besoin : je les laissai donc, mais je pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure de la nuit environ, j’atteignis, harassé, épuisé de fatigues.

Je reposai cette nuit dans ma pirogue , et le matin je résolus de ne point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle caverne. Après m’être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à en faire l’inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de vum , mais non pas de la qualité de celui qu’on boit au Brésil : en un mot, détestable. Quand j’en vins à ouvrir les coffres je découvris plusieurs choses dont j’avais besoin : par exemple, dans l’un je trouvai un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et remplis d’eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la contenance de trois pintes, étaient tout garnis d’argent. Je trouvai deux pots d’excellentes confitures si bien bouchés que l’eau n’avait pu y pénétrer , et deux autres qu’elle avait tout-à-fail gâtés. Je trouvai en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues , et environ une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n étant plus

ftOBiaSOR

rafraîchissant pour m essuyer le visage dans les jours de chaleur. Enfin, lorsque j’arrivai au fond du coffire, je trouvai trois grands sacs de pièces de hait, qui contenaient environ onze cents pièces en tout , et dans l’un de ces sacs six doublons d’or enveloppés dans un papier , et quelques petites barres ou lingots d’or qui , je le suppose , pesaient à peu près une livre.

Dans l’autre coffire il y avait quelques vêtements , mais de peu de valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître canonnier, par cette raison qu’il ne s’y trouvait point de poudre , mais environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, je suppose, pour charger des armes de chasse dans l’occasion. Somme toute , par ce voyage , j’acquis peu de chose qui me fût d’un très-grand usage ; car pour l’argent, je n’en avais que faire : il était pour moi comme la boue sous mes pieds ; je l’aurais donné pour trois ou quatre paires de bas et de souliers anglais, dont j’avais grand besoin. Depuis bien des années j’étais réduit à m’en passer. J’avais alors, il est vrai , deux paires de souliers que j’avais pris aux pieds des deux hommes noyés que j’avais découverts à bord , et deux autres paires que je trouvai dans l’un des coffres , ce qui me fut fort agréable; mais ils ne valaient pas nos souliers anglais , ni pour la commodité ni pour le service , étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de huit en réaux , mais point d’or. 11 est à croire qu’il avait appartenu à un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier pour maître.

Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne , et je l’y serrai comme le premier que j’avais sauvé de noire bâtiment. Ce fut vraiment grand dommage, comme je le di-

CBDSOlt.

sais tantôt, que l’autre partie du navire n eût pas été accessible, je suis certain que j’aurais pu en tirer de l’argent de quoi charger plusieurs fois ma pirogue ; argent qui , si je fusse jamais parvenu à m’échapper et à m’enfuir en Angleterre, aurait pu rester eh sûreté dans ma caverne jusqu’à ce que je revinsse le chercher.

Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr , je retournai à mon embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans sa rade ordinaire , et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai tout dans la paix et dans l’ordre. Je me remis donc à vivre selon mon ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j’étais encore plus vigilant que de coutume ; je faisais le guet plus souvent et ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais avec quelque liberté, c’était toujours dans la partie orientale de l’île, où j’avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d’annes et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j’allais de l’autre côté..

Je vécus près de deux ans encore dans cette situation ; mais ma malheureuse tête , qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins pour tenter de ui’enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu’il n’y restait rien qui valût les dangers du voyage ; d’autres fois je songeais à aller çà et là, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre ; et je crois vraiment que si j’avais eu la chaloupe sur laquelle je m’étais échappé de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n’importe en quel lieu, pour aller je ne sais où.

ROBINSON CRLSOll.

J’ai élé dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de ceux qui sont atteints de cette plaie générale de rhumanilé, d’où découle gratuitement la moitié de leurs misères : j’entends La plaie de n’être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux excellents conseils de mon père, opposition qui fut , si je puis l’appeler ainsi , mon péché originel , n’était-ce pas un égarement de même nature qui avait été l’occasion de ma chute dans celte misérable condition ? Si cette Providence qui m’avait si heureusement établi au Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m’étais contenté d’avancer pas à pas , j’aurais pu être alors , j’entends au bout du temps que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil ; car je suis persuadé, par les progrès que j’avais faits dans le peu d’années que j y vécus et ceux que j’aurais probablement faits si j’y fusse demeuré, que je serais devenu riche à cent mille moidores.

Le Rêve.

avais bieu affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une plantation bien pourvue, s améliorant et prospérant, pour m’en aller comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu’avec de la patience cl du temps, mon capital s étant accru, j’en aurais pu ache-

BOBJRSON

ter au seuil de ma porte , à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul négoce. Il est vrai qu’ils m’auraient coûté quelque chose de plus, mais cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?

La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes , et la réfleiion sur les folies passées est ordinairement l’exercice d’un âge plus mûr ou d’une expérience payée cher. J’en étais là alors , et cependant l’extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j’avais l’esprit appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de m’échapper de ce lieu. — Pour que je puisse, avec le plus grand agrément du lecteur, entamer le reste de mon histoire , il est bon que je donne quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite , et que je fasse voir comment et sur quelle fondation j’édifiais.

Qu’on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon dernier voyage au bâtiment naufragé , que ma frégate est désarmée et amarrée sous l’eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce quelle était auparavant. J’ai, il est vrai, plus d’opulence; mais je n’en suis pas plus riche , car je ne fais ni plus de cas ni plus d’usage de mon or#que les Indiens du Pérou avant l’arrivée des Espagnols.

Par une nuit de la saison pluvieuse de mars , dans la vingt-quatrième année de ma vie solitaire , j’étais couché dans mon lit ou hamac sans pouvoir dormir, mais en parfaite santé ; je n’avais de plus qu’à l’ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble d’esprit ; cependant il m’était impossible de fermer l’œil , du moins pour sommeiller. De toute la nuit je ne m’assoupis pas autrement que comme il suit.

cscsok.

11 serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l’histoire de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après ma venue dans 1 ’île. Dans mes réflexions sur ce qu’était ma condition depuis que j’avais abordé cette terre, je vins à comparer l’état heureux de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état d’anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que j’avais vu l’empreinte d’un pied d’homme sur le sable. 11 n’est pas croyable que les Sauvages n’eussent pas fréquenté l’ile avant cette époque : peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines ; mais, comme je n’en avais jamais rien su et n’avais pu en concevoir aucune appréhension , ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. J’étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui m’entouraient que si je n’y eusse réellement point été exposé. — Cette vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables , et particulièrement celle-ci : Combien est infiniment bonne cette Providence qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science de l’homme ! Quoiqu’il marche au milieu de mille dangers dont le spectacle, s’ils se découvraient à lui, troublerait son âme et terrasserait son courage , il garde son calme et sa sérénité , parce que l’issue des choses est cachée à ses regards , parce qu’il ne sait rien des dangers qui l’environnent.

Après que ces pensées m’eurent distrait quelque temps, je vins à réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j’avais courus durant tant d’années dans celle ile même où je me promenais dans la plus grande sécurité, avec toute la

ROBlMtON

tranquillité possible , quand peut-être il n*y avait que la pointe d une colline, un arbre, ou les premières ombres de la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d’une chèvre ou d une tortue, et n’auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances inconnues qu’avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa toute particulière pro^ tection, sans laquelle je serais inévitablement tombé entre ces mains impitoyables.

Ces considérations m’amenèrent à faire des réflexions sur la nature de ces Sauvages , et à examiner comment il se faisait qu’en ce monde le sage Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses créatures à une telle inhumanité , au-dessous de la brutalité même , qu’elles vont jusqu’à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme cela n’aboutissait qu’à de vaines spéculations, je me pris à rechercher dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient ; à quelle distance était la côte d’où ils venaient; pourquoi ils s’aventuraient si loin de chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à même d’aller à eux aussi bien qu’ils venaient à moi.

Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je serais parvenu là , de ce que je deviendrais si je tombais entre les mains des Sauvages ; comment je leur échapperais s’ils m’entreprenaient , comment il me se-

rait possible d’aborder à la côte sans être attaqué par quelqu’un d’eux de manière à ne pouvoir me délivrer moimême. Enfin , s’il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. Aucune de ces pensées , dis-je , ne se présenta à mon esprit : mon idée de gagner la terre ferme dans ma pirogue l’absorbait. Je regardais ma position d’alors comme la plus misérable qui pût être , et je ne voyais pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le côtoyer, comme le rivage d’Afrique , jusqu’à ce que je parvinsse à quelque pays habité où l’on me prêterait assistance. Après tout, n’était-il pas possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son bord ; et enfin, le pire du pire advenant , je ne pouvais que mourir , ce qui tout d’un coup mettait fin à toutes mes misères. — Notez, je vous prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte , par la continuité de mes souffrances et par le désappointement que j’avais eu à bord du vaisseau naufragé, où j’avais été si près d’obtenir ce dont j’étais ardemment désireux , c’est-à-dire quelqu’un à qui parler , quelqu’un qui pût me donner quelque connaissance du lieu où j’étais et m’enseigner des moyens probables de délivrance. J ’étaisdonc, dis-je, totalement bouleversé par ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la Providence et m£i soumission aux volontés du Ciel, semblait être suspendu ; et je n’avais pas en quelque sorte la force de détourner ma pensée de ce projet de voyage, qui m’assiégeait de désirs si impétueux qu’il était impossible d’y résider.

Après que cette passion m’eut agité pendant deux heures et plus, avec une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait comme si la ferrear extraordinaire de mes désirs m’eût donné la lièvre , la nature fatiguée , épuisée , me jeta dans un profond sommeil. — On pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet , mais non pas, mais sur rien qui s’y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de mon château comme de coutume , je voyais sur le rivage deux canots et onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le tuef et le manger. Toul-à-coup, comme ils s’apprêtaient à égorger ce Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m’appercevant qu’il était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je me découvrais à lui en lui souriant et l’encourageant; et qu’il s’agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je lui montrais mon échelle, je l’y faisais monter et je l’introduisais dans ma grotte , et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis cet homme je me dis : Maintenant je puis certainement me risquer à gagner le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu’il faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller de peur d’être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me réveillai avec cette idée; j’étais encore sous l 'inexprimable impression de joie qu’en rêve j’avais resssentie à l’aspect de ma délivrance ; mais en revenant à moi et en trouvant que ce n’était qu’un songe, je ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un grand abattement d’esprit.

J’en tirai toutefois cette conclusion , que le seul mj^pn

caisotf.

d’effectuer quelque tentative de fuite, c était de m’acquérir un Sauvage, surtout, si c’était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à terre pour être égorgé. Mais une difficulté s’élevait encore. Il était impossible d’exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une caravane : vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D’un autre côté j’avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et mon coeur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang , bien que ce fût pour ma délivrance. 11 n’est pas besoin de répéter ici les arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment : ce sont les mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention ; .mais, quoique j’eusse encore d’autres raisons à exposer alors , c’està-dire que ces hommes étaient mes ennemis et me dévore-* raient s’il leur était possible ; que c’était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer de cette mort dans la vie, et que j’agissais pour ma propre défense tout aussi bien que s’ils m’attaquaient ; quoique , dis-je , toutes ces raisons militassent pour moi , cependant la pensée de verser du sang humain pour ma délivrance m’était si terrible , que j’eus beau faire , je ne pus de long-temps me concilier avec elle.

Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes , après de grandes perplexités , — car touts ces arguments pour et contre s’agitèrent long-temps dans ma tête, — mon véhément désir prévalut et étouffa tout le reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m’emparer de quelqu’un de ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m’y prendre, et c’était chose difficile à résoudre ; mais, comme aucun moyen probable ne se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle pour guetter quand ils débarqueraient , de n’arrêter

ROBIKSOft CM’ S OlL

mes mesures que dans l'occasion, de m’abandonner à l’événement, de le laisser être ce qu’il voudrait.

Plein de cette résolution , je me mis en vedette aussi souvent que possible , si souvent même que je m’en fatiguai profondément ; car pendant un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au moins une fois par jour à l’extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour découvrir des canots , mais sans que j’apperçusse rien. C’était vraiment décourageant , et je commençai à m’inquiéter beaucoup, bien que je ne puisse dire qu’en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. Ma passion croissait avec l’attente. En un mot je n’avais pas été d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d’éviter d’être apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.

Fin de In Vie Solitaire.

lors je me figurais môme que si je m'emparais de deux ou trois Sauvages , j’étais capable de les gouverner de façon à m’en faire des esclaves, à me les assujélir complètement et à leur ôter à jamais tout moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, niais toujours t. i. -*o

itomnso:*

rien ne se présentait : toutes mes volontés, touts mes plan» n’aboutissaient à rien, car il ne venait point de Sauvages.

Un an et demi environ après que j’eus conçu ces idées, et que par une longue réflexion j’eus en quelque manière décidé qu’elles demeureraient sans résultat faute d’occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage sur mon côté de l’île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes mesures ; car, n’ignorant pas qu’ils venaient toujours quatre ou six , quelquefois plus r dans chaque embarcation , je ne savais que penser de cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu. Cependant , dans la même attitude que j’avais prise autrefois, je me préparai à repousser une attaque ; j'étais tout prêt à agir si quelque chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté l’oreille pour écouter s’il se faisait quelque bruit, je m’impatientai enfin ; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai jusqu’au sommet du rocher, en deux escalades, comme d’ordinaire. Là, posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime , pour qu’en aucune manière on ne pût m’appercevoir, j’observai à l’aide de mes lunettes d’approche qu’ils étaient au moins au nombre de trente , qu’ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture ; quel aliment était-ce et comment l’accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir ; mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume, avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.

Tandis que je regardais ainsi, j’apperçus par ma longuevue deux misJfcbles qu’on tirait des pirogues^ où sans doute

cnrsotf.

ils avaient été mis en réserve, et qu alors on faisait sortir pour être massacrés. J’en vis aussitôt tomber un assommé, je pense , avec un casse-tête ou un sabre de bois , selon l’usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se mirent incontinent à l’œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant que l’autre victime demeurait là en attendant qu’ils fussent prêts pour elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux , qui se voyait un peu en liberté, quelque espoir de saliver sa vie ; il s’élança, et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables, droit vers moi , j’entends vers la partie de la côte où était mon habitation.

Je fus horriblement effrayé, — il faut que je l’avoue, — quand je le vis enfiler ce chemin, surtout quand je m’imaginai le voir poursuivi par toute la troupe. Je crus alors qu’une partie de mon rêve allait se vérifier , et qu’à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage ; mais je ne comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c’est-à-dire que les autres Sauvages ne l’y pourchasseraient pas et ne l’y trouveraient point. Je demeurai toutefois à mon poste , et bientôt je recouvrai quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu’ils n’étaient que trois hommes à sa poursuite* Je retrouvai surtout du courage en voyant qu’il les surpas* sait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux, de manière que s’il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il était indubitable qu’il leur échapperait.

11 y avait entre eux et mon château la crique dont j’ai souvent parlé dans la première partie de mon histoire * quand je fis le sauvetage du navire, et je prévis qu’il faudrait nécessairement que le pauvre infortuné la passât à la nage ou qu’il fût pris. Mais lorsque le Sauvage échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux , malgré la ma-

nuitiRftü*

rée haute , il s’y plongea ; il gagna l’autre rive en une trentaine de brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis qu’il n y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s’arrêta sur le bord , regarda sur l’autre côté et n’alla pas plus loin. Au bout de quelques instants il s’en retourna pas à pas; et, d’après ce qui advint, ce fut très-heureux pour lui.

Toutefois j’observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la crique deux fois plus de temps que n’en avait mis le malheureux qui les fuyait. — Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que l’heure était venue de m’acquérir un serviteur , peut-être un camarade ou un ami, et que j’étais manifestement appelé par la Providence à sauver la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par mes échelles, je pris deux fusils que j’y avais laissés au pied, comme je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation , je m’avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la montagne , je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et j’appelai le fuyard. 11 se retourna et fut peut-être d’abord tout aussi effrayé de moi que moi je l’étais d’eux ; mais je lui fis signe de la main de revenir , et en même temps je m’avançai lentement vers les deux qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je l’assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire feu, de peur que l’explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette distance cela ne se pût guère ; d’ailleurs, comme ils n auraient pu appercevoir la fumée , ils n’auraient pu aisément savoir d’où cela provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l’autre qui le suivait s’arrêta comme s’il eût été effrayé. J’allai à grands pas vers lui ; mais quand

CKL'SOi.

je m’en fus approché, je le vis armé d’un arc, et prêt à décocher’une flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait halte ; mais, bien qu’il vît ses deux ennemis mordre la poussière , il était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu’il demeura pétrifié, n’osant aller ni en avant ni en arrière. 11 me parut cependant plutôt disposé à s’enfuir encore qu’à s’approcher. Je l’appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu’il comprit facilement. 11 fit alors quelques pas et s’arrêta , puis s’avança un peu plus et s’arrêta encore ; et je m’apperçus qu’il tremblait comme s’il eût été fait prisonnier et sur le point d’être tué comme ses deux ennemis. Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les marques d’encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près il se risqua, s’agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le regardais aimablement et l’invitais toujours à s’avancer. Enfin il s’approcha de moi ; puis, s’agenouillant encore, baisa la terre, mit sa tête sur la terre , pris mon pied et mit mon pied sur sa tête : ce fut, il me semble, un serment juré d’être à jamais mon esclave. Je le relevai, je lui fis des caresses et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la besogne n’était pas achevée ; car je m’apperçus alors que le Sauvage que j’avais assommé n’était pas tué, mais seulement étourdi, et qu’il commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui faisant remarquer qu’il n’était pas mort. Sur ce il me dit quelques mots , qui , bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à entendre ; car c’était le premier son de voix humaine, la mienne exceptée, que j’eusse ouï depuis vingt-cinq aus. Mais l’heure de m’aban^

BOBI.VSO.X

donner à de pareilles réflexions n'était pas venue : le Sauvage abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant , et je m’appercevais que le mien commençait à s’en effrayer. Quand je vis cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si j’eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je pouvais l’appeler ainsi , me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui pendait nu à mon côté ; je le lui donnai : il ne l’eut pas plus tôt, qu’il courut à son ennemi et d’un seul coup lui trancha la tête si adroitement qu’il n’y a pas en Allemagne un bourreau qui l’eût fait ni plus vite ni mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec raison n’avoir jamais vu auparavant d’autres sabres que les sabres de bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l’appris plus tard , que ces sabres sont si affilés , sont si pesants et d’un bois si dur , qu’ils peuvent d’un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du Sauvage.

Mais ce qui l’intrigua beaucoup , ce fut de savoir comment de si loin j’avais pu tuer l’autre Indien , et, me le montrant du doigt, il me lit des signes pour que je l’y laissasse aller. Je lui répondis donc du mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s’en fut approché, il le regarda et demeura là comme un ébahi ; puis , le tournant tantôt d’un côté tantôt d’un autre, il examina la blessure. La balle avait frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d’où peu de sang avait coulé : sans doute il s’était épanché intérieurement , car il était bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s’eu revint. Je me mis alors en devoir de partir et je l’invitai à me suivre, eu lui donnant

CBL’SOé.

à entendre qu’il en pourrait survenir d’autres en plus grand nombre.

Sur ce il me fit signe qu’il voulait enterrer les deux cadavres, pour que les autres , s’ils accouraient , ne pussent les voir. Je le lui permis, et il se jeta à l’ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier , qu’il y traîna et qu’il recouvrit; il en fit de même pour l’autre. Je pense qu’il ne mit pas plus d’un quart d’heure à les enterrer touts les deux. Je le rappelai alors, et l’emmenai, non dans mon château , mais dans la caverne que j’avais plus avant dans l’île. Je fis ainsi mentir cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.

Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l’eau, dont je vis qu’il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu’il se fut restauré, je lui fis signe d’aller se coucher et de dormir, en lui montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc et s’endormit.

C’était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime d’environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien , l’aspect ni arrogant ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face ; cependant il avait aussi toute l’expression douce et molle d’un Européen, surtout quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue comme de la laine. Son front était haut et large , ses yeux vifs et pleins de feu. Son teint n’était pas noir , mais très-basané , sans rien avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabonde des Brésiliens, des Virgiuiens et autres naturels de l’Amérique ; il approchait plutôt d’une légère couleur d’olive foncé, plus agréable en soi

iiuLiAsors catisuÉ.

que facile à décrire. 11 avait le visage roud et potelé , le nez petit et non pas applati comme ceux des Nègres , la bouche belle, les lèvres minces, les dents fine.s, bien rangées et blanches comme ivoire. — Après avoir sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure , il s’éveilla et sortit de la caverne pour me rejoindre ; car j’étais allé traire mes chèvres , parquées dans l’enclos près de là. Quand il m’apperçut il vint à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles d’une humble reconnaissance, qu’il manifestait par une foule de grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre , prit l’un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait ; puis il m’adressa touts les signes imaginables d’assujettissement , de servitude et de soumission , pour me donner à connaître combien était grand son désir de s’attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en beaucoup de choses, et je lui témoignais que j’étais fort content de lui.

Y e ii d p e^d i.

n peu de temps je commençai à lui parler ô J et à lui apprendre* à me parler. D’abord je jjfP/^lui fis savoir que son nom serait Veindredi ;

c’était le jour où je lui avais sauvé la vie , ^ et je l’appelai ainsi en mémoire de ce jour, ïe lui enseignai également à m’appeler maître, à dire oui

Page 1