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pu lui répondre. C’était « je 1 appris dans la suite, pour le prier de ne pas le tuer.
Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée 9 je lui fis signe de courir chercher l’oiseau que j’avais frappé, ce qu’il Ht; mais il fut assez long-temps absent, carie perroquet, n’étant pas tout-à-fait mort , s’était traîné à une grande distance de l’endroit où je l’avais abattu. Toutefois' il le trouva, le ramassa et vint me l’apporter. Comme je m’étais apperçu de son ignorance à l’égard de mon fusil, je profitai de son éloignement pour le recharger sans qu’il pût me voir, aGn d’être tout prêt s’il se présentait une autre occasion : mais plus rien ne s’offrit alors. — J’apportai donc le chevreau à la maison, et le même soir je l’écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j’avais un vase convenable, j’en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis un excellent bouillon. Après que j’eus tâté de cette viande , j’en donnai à mon serviteur , qui en parut très-content et trouva cela fort de son goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel avec la viande. 11 me fit signe que le sel n’était pas bon à manger, et, en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l’eau fraîche. A mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher et à crachoter aussi vite qu’il avait fait ; mais cela ne le décida point , et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon , si ce n’est que fort long-temps après , et encore ce ne fut que très-peu.
Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon , je résolus de le régaler le lendemain d’une pièce de chevreau rôti. Pour la faire cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu, — comme je l’avais vu pratiquer à beau-
CKCSOlt.
coup de gens en Angleterre, — en plantant deux pieux, un sur chaque côté du brasier , avec un troisième pieu posé en travers sur leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse , et en faisant tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s’y prit de tant de manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je n’eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne mangerait plus d’aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.
Le jour suivant je l’occupai à piler du blé et à bluter, suivant la manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela aussi bien que moi, après surtout qu’il eut compris quel en était le but, et que c’était pour faire du pain , car ensuite je lui montrai à pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable d’exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-môme.
Je commençai alors à réfléchir qu’ayant deux bouches à nourrir au lieu d’une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une plus grande pièce de terre, et me mis à l’enclore de la même façon que mes autres champs , ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers et de tout cœur, mais trèsjoyeusement. Je lui dis que c’était pour avoir du blé de quoi faire plus de pain, parce qu’il était maintenant avec moi et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut très-sensible à cette attention, et me fit connaître qu’il pensait que je prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu’il travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu’il fallait faire.
Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je
aoïisso*
passai dans File. Vendredi commençait à parler assex bien et à entendre le nom de presque toutes les choses que j’avais occasion de nommer et de tous les lieux où j avais à l’envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu’en peu de temps je recouvrai l’usage de ma langue, qui auparavant m’était fort peu utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans sa conversation, j’avais à me louer de lui-même tout particulièrement ; sa simple et naïve candeur m’apparaissait de plus en plus chaque jour. Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je crois, m’aimait plus que tout ce qu’il lui avait été possible d’aimer jusque là.
Un jour j’eus envie de savoir s’il n’avait pas quelque penchant à retourner dans sa patrie ; et, comme je lui avais si bien appris l’anglais qu’il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit : — « Oui, oui, nous toujours se battre le meilleur; » — il voulait dire : nous avons toujours l’avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l’entretien suivant : — Vous toujours se battre le meilleur; d’où vient alors, Vendredi, que tu as été fait prisonnier?
Vendredi. — Ma nation battre beaucoup pour tout cela.
Le maître. — Comment battre ! si ta nation les a battus, comment se fait-il que tu aies été pris?
Vendredi. — Eux plus que ma nation dans la place où moi étais ; eux prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la place là-bas où moi n’être pas; là ma nation prendre un, deux, grand mille.
Le maître. — Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de l’ennemi?
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Vendredi. — Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le canot ; ma nation n’avoir pas canot cette fois.
Le maître. — Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu’elle prend ? les eramène-t-elle et les manget-elle aussi?
Vendredi. — Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.
Le maître. — Où les mène-t-elle?
Vendredi. — Aller à toute place où elle pense.
Le maître. — Vient-elle ici?
Vendredi. — Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.
Le maître. — Es-tu venu ici avec vos gens?
Vendredi. — Oui, moi venir là. — Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest de l*île qui, à ce qu’il paraît, était le côté qu’ils affectionnaient.
Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la plus éloignée de 111e, pour manger de la chair humaine qu’ils y apportaient ; et quelque temps après, lorsque je pris le courage d’aller avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il reconnut l’endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une fois, qu’on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. 11 ne savait pas compter jusqu’à vingt en anglais ; mais il mit autant de pierres sur un même rang et me pria de les compter.
J’ai narré ce fait parce qu’il est l’introduction de ce qui suit. — Après que j’eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me répondit qu’il n’y
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avait poiul de danger, que jamais il ue se perdait un canot ; quun peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours le même courant et le même vent, et dans l'aprèsmidi un vent et un courant opposés.
Je m’imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de la marée, le jusant et le flot ; mais je compris dans la suite que la cause de cela était le grand flux et veflux de la puissante rivière de l’Orénoque, — dans l’embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus tard, notre île était située, — et que la terre que je découvrais à l’Ouest et au Nord-Ouest était la grande île delà Trinité, sise à la pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J’adressai à Vendredi mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et le$ peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu’il savait avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi les noms de ces différentes nations ; mais je ne pus obtenir pour toute réponse que Caribs , d’où je déduisis aisément que c’étaient les Caribes, que nos cartes placent dans cette partie de l’Amérique qui s’étend de l’embouchure du fleuve de l’Orénoque vers la Guyane et jusqu’à Sainte- Marthe. 11 me raconta que bien loin par delà la lune, il voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l’Ouest de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes moustaches, dont autrefois je Cs mention, des hommes blancs et barbus comme moi, et qu’ils avaient tué beaucoup hommes, ce fut son expression. Je compris qu’il désignait par là les Espagnols, dont les cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en (ils.
Je lui demandai encore s’il savait comment je pourrais
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aller de mon ile jusqu’à ces hommes blancs. 11 me répondit : — « Oui, oui, pouvoir y aller dans deux canots. » — Je n’imaginais pas ce qu’il voulait dire par deux canots. A la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, qu’il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux pirogues.
Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir ; et depuis lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre l’occasion de m’échapper de ce lieu avec l’assistance que ce pauvre Sauvage me prêterait.
Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu’il avait commencé à me parler et à me comprendre, je n’avais pas négligé de jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour , entre autres, je lui demandai Qui l’avait fait. Le pauvre garçon ne me comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il me répondit que c était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu’il était très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l’adoraient pas. Il devint très-sérieux, et avec un air parfait d’innocence il me repartit : — « Toute chose lui dit : O ! » — Mais, reprisje, les gens qui meurent dans ce pays s’en vont-ils quelque part? — « Oui, répliqua-t-il, eux louts aller vers Benamucrée. » — Enfin je lui demandai si ceux qu’on mange y vont de même, — et il répondit : Oui.
Je pris de là occasion de l’instruire dans la connais-
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sance du vrai Dieu. Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui désignant du doigt le ciel; qu’il gouverne le monde avec le même pouvoir et la même providence par lesquels il Ta créé ; qu’il est tout-puissant et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. 11 m’écoutait avec une grande attention , et recevait avec plaisir la notion de JésustChrist-^- envoyé pour nous racheter — et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu que leur Benàmuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait les entendre, à moins qu’ils ne vinssent lui parler sur les grandes montagnes, où il faisait sa demeure.
Dieu.
e lui demandai s’il était jamais allé lui parler. Il me répondit que non ; que les jeunes gens n y allaient jamais, que personne n’y allait que les vieillards, qu’il nommait leur Oowookakée, c’est-à-dire, je me le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces vieillards allaient lui dire : O! —
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c est ainsi qu’il appelait faire des prières ; — puis que lorsqu’ils revenaient ils leur rapportaient ce que Benamuo kée avait dit. Je remarquai par là qu’il y a des fraudes pieuses même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde , et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre, voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.
Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d’aller sur les montagnes pour dire O ! à leur dieu Benàmuckée était une imposture, que les paroles qu’ils lui attribuaient l’étaient bien plus encore, et que s’ils recevaient là quelques réponses et parlaient réellement avec quelqu’un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors j’entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l’accès secret qu’il se ménage auprès de' nos passions et de nos affections pour adapter ses pièges si bien à nos inclinations, qu’il nous reud nos propres tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.
Je trouvai qu’il n’était pas aussi facile d’imprimer dans son esprit de justes notions sur le diable qu’il l’avait été ,de lui en donner sur l’existence d’un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui démontrer même la nécessité d’une grande cause première, d’un suprême pouvoir dominateur, d’une secrète Providence directrice, et
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l’équité et la justice du tribut dliommages que nous devons lui payer. Mais rien de tout cela ne se présentait dans la notion sur 1e malin esprit, sur son origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi. — Le pauvre garçon m’embarrassa un jour tellement pac une question purement naturelle et innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible détestation du péché, du feu dévorant qu’il a préparé pour les ouvriers d’iniquijé ; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous détruire, de détruire l’univers en un moment; et tout ce temps il m’avait écouté avec un grand sérieux.
Venant ensuite à lui conter que le démon était l’ennemi de Dieu dans le cœur de l’homme, et qu’il usait toute sa malice et son habileté à renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de Christ sur la terre : — « Eh bien! interrompit Vbndredi, vous dire Dieu est si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le diable ? » — « Oui, oui, dis-je, Vendredi ; Dieu est plus fort que le diable, Dieu est au-dessus du diable, et c’est pourquoi nous prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de résister à ses tentations et d’éteindre ses aiguillons de feu. » — « Mais, reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus méchant?»
Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse alors un vieil homme, je n étais pourtant qu’un jeune docteur , n’ayant guère les qualités requises d’un casuiste ou d’un rèsolceur de difficultés. D’abord, ne sachant que dire, je lis semblant de ne pas l’entendre, et
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lui demandai ce qu’il disait. Mais il tenait trop à une réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son langage décousu. J’avais eu le temps de me remettre un peu ; je lui dis : — « Dieu veut le punir sévèrement à la fin : il le réserve pour le jour du jugement, où il sera jeté dansl’abyme sans fond, pour demeurer dans le feu étemel. » — Ceci ne satisfit pas Vendredi ; il revint à la charge en répétant mes paroles : — « Réservé à la fin ! moi pas comprendre ; mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand auparavant? • — « Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pouDquoi Dieu ne nous tue pas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes qui l'offensent ; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à cela : — « Bien, bien, dit-il très - affectueusement, cela est bien; ainsi vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu pardonner touts. » — Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu et de l’adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la conséquence de notre nature , cependant la divine révélation seule peut amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d’une rédemption opérée pour nous, d’un Médiateur, d’une nouvelle alliance, et d’un Intercesseur devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule, dis-je , imprimer ces notions dans l’âme ; par conséquent l’Evangile de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, — j’entends la parole divine, — et l’Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont les instructeurs essentiels de l’àine des
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hommes dans la connaissance salutaire de Dieu et les. voies du salut.
J’interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m’eût appelé dehors ; et, l’envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier Dieu ardemment de me rendre capable d’instruire salutairement cet infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le cœur de cette pauvre ignorante créature à recevoir la lumière de l’Évangile, en la réconciliant à lui, et de me rendre capable de l’en tretenir si efficacement de la parole divine , que ses yeux pussent être ouverts, sa conscience convaincue et son âme sauvée. — Quand il fut de retour, j’entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l’Evangile annoncée de la part du Ciel, c’est-à-dire la repentance envers Dieu et la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi notre divin Rédempteur n’avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien la race d’Abrabam, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient exclus de la Rédemption, venue seulement pour les
BREBIS ÉGARÉES DE LA MAISON D’IsRAEL.
Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes les méthodes que je pris pour l’instruction de cette malheureuse créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera en pareil cas, qu’en lui exposant les choses d’une façon évidente, je m’instruisis moi-même en plusieurs choses que j’ignorais ou que je n’avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour l’enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la recherche de ces choses plus de ferveur que
ROBINMin
je ne m’en étais senti de ma vie. Si bien que j’aie réussi ou non avec cet infortuné, je n’en avais pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l’avoir envoyé. Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait excessivement confortable ; et quand je réfléchissais que, dans cette vie solitaire à laquelle j’avais été condamné , je n’avais pas été seulement conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui m'avait etilé, mais que j’étais devenu un instrument de la Providence pour sauver la vie et sans doute l’àme d’un pauvre Sauvage, et pour l’amener à la vraie science de la religion et de la doctrine chrétiennes, afin qu’il pût connaître le Christ Jésus, afin qu’il pût connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s’épanouissait dans mon âme, et souvent même je me félicitais d’avoir été amené en ce lieu, ce que j’avais tant de fois regardé comme la plus terrible de toutes les afflictions qui eussent pu m’advenir.
Dans cet esprit de reconnaissance j’achevai le reste de mon exil. Mes conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures , que je passai les trois années que uous vécûmes là ensemble parfaitement et complètement heureux , si toutefois il est une condition sublunaire *qui puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni ! j’aie quelque raison d’espérer que nous étions également pénitents, et des pénitents consolés et régénérés. — Nous avions la parole de Dieu à lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en Angleterre.
Je m’appliquais constamment à lire l’Écriture et à lui expliquer de mon mieux le sens de ce que je lisais ; et lui,
cftnsori.
a son lour , par ses examens et ses questions sérieuses , me rendait, comme je le disais tout-à-l’heure , un docteur bien plus habile dans la connaissance des deux Testaments que je ne l’aurais jamais été si j’eusse fait une lecture privée. 11 est encore une chose, fruit de l’expérience de cette portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence : oui, c’est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la doctrine du salut par Jésus- Christ soient si clairement exposées dans les Testaments, et qu’elles soient si faciles à être reçues et entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance sincère de mes péchés, et pour me porter, en m’attachant à un Sauveur, source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître ou précepteur, j’entends humain. Cette simple instruction se trouva de même suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien tel, que de ma vie j en ai peu connu qui le valussent.
Quant aux disputes , aux controverses , aux pointillé- ries, aux contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion, soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement ecclésiastique , elles étaient pour nous tout -à-fait chose vaine, comme, autant que j’en puis juger, elles l’ont été pour le reste du genre humain. Mous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures ; et nous étions éclairés par l’Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant et nous instruisant par sa parole , nous conduisant à toute vérité et nous rendant l’un et l’autre soumis et obéissants aux enseignements de sa loi. Je ne vois pas rpie nous aurions pu faire le moindre usage de la connais-
rohikso:* cacsoé.
sance la plus approfondie des points disputés en religion qui répandirent tant de troubles sur la terre , quand bien même nous eussions pu y parvenir. — Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire , et suivre chaque chose dans son ordre.
Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance , lorsqu’il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler couramment, quoiqu’en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans 111e ; comment j’y avais vécu et depuis combien de temps. Je l’initiai au mystère, — car c’en était un pour lui, — de la poudre et des balles, et je lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir extrême ; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu, semblable à ceux où l’on porte en Angleterre les couteaux de chasse ; mais dans la gaine, au lieu de coutelas , je mis une hachette , qui non-seulement était une bonne arme en quelques occasions , mais une arme beaucoup plus utile dans une foule d’autres.
Hommes Barbus au Pays de Vendredi.
e lui fis une description des contrées de 1’Europe, et particulièrement de l’Angleterre , ma patrie. Je lui contai comment, nous vivions, comment nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les autres, et comment, dans des vaisseaux, nous tra- T. i. 22
nofiinso*
tiquions avec toutes les parties du monde. Je loi donnai une idée du bâtiment naufragé à bord duquel j’étais allé, et lui montrai d’aussi près que je pus la place où il avait échoué ; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et avait entièrement disparu.
Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu’avec touts mes efforts, je n’avais jamais pu remuer; ‘ mais elle était alors presque entièrement délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à quoi il songeait; enfin il me dit : — « Moi voir pareil bateau ainsi venir au lieu à ma nation. »
Je fus long-temps sans deviuer ce que cela signifiait ; mais à la fin, en y réfléchissant bien, je compris qu’une chaloupe pareille avait dérivé sur le rivage qu’il habitait , c’est-à-dire, comme il me l’expliqua, y avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j’imaginai que quelque vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa chaloupe, s’étant sans doute détachée, avait été jetée à terre ; mais je fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes s’échappant d’un naufrage , et ne m’informai pas d’où ces embarcations pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce bâteau.
Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mil beaucoup mieux à même de le comprendre lorsqu’il ajouta avec chaleur : — « Nous sauver hommes blancs de noyer. •
« Il y avait donc, lui dis- je, des hommes blancs dans le
bateau? » — « Oui, répondit-il, le bateau plein d’hommes blancs. » — Je le questionnai sur leur nombre ; il compta sur ses doigt! jusqu’à dix-sept. — « Mais, repris-je alors.
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que sont-ils devenus? » — « Ils vivent, ils demeurent chez ma nation. »
Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées : j'imaginai aussitôt que ce pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon île, comme je l’appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s’étaient jetés dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre bar* bare parmi les Sauvages. *
Sur ce, je m’cnquis plus curieusement de ce que ce* hommes étaient devenus. Il m’assura qu’ils vivaient en^ core, qu’il y avait quatre ans qu’ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu’ils n’eussent point été tués et mangés : — « Non, me dit-il, eux faire frère avec eux, » — C’est-à-dire , comme je le compris, qu’ils avaient fraternisé. Puis il ajouta : — « Eux manger non hommes que quand la guerre fait battre, • — c’est-à-dire qu’ils ne mangent aucun homme qui ne se soit battu contre eux et n’ait été fait prisonnier de guerre.
11 arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet de la colline, à l’Est de l’île , d’où , comme je l’ai narré, j’avais dans un jour serein découvert le continent de l’Amérique, il arriva, dis-je, que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la terreferme, puis, dans une sorte d’ébahissement, qu’il se prit à sauter, et à danser, et à m’appeler, car j’étais à quelque distance, Je lui eu demandai le sujet : — « O joie! ô joyeus! s’écriait-il, là voir mon pays, là ma nation! »
Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face ; ses yeux étincelaient, sa contenance tra-
EOBIASO.X
hissait une étrange passion, comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de mon nouveau serviteur Vendredi ; et je ne mis pas en doute que, si jamais il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m’avait, et qu'il ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens, pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu’il avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits prisonniers de guerre.
Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui ; en qutri aussi j'eus assurément tort : l'honnête et agréable garçon n'avait pas une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.
Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il disait tant de candeur et d’honnêteté que je ne pus nourrir long-temps ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon trouble ; c’est pourquoi je* ne saurais le soupçonner de fourberie.
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Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était brumeux en mer, de sorte qu’on ne pouvait appercevoir le continent, j’appelai Vendredi et lui dis : — « Ne désirerais-tu pas retourner dans ton pays, chez ta propre nation? » — « Oui, dit-il, moi être beaucoup O joyeux d’être dans ma propre nation. » — « Qu’y ferais-tu? repris-je : voudrais-tu redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l’état sauvage où tu étais auparavant? » — 11 prit un air chagrin, et, secouant la tête, il répondit: — « Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau, lait; non plus manger hommes. » — « Alors ils te tueront. » — A ce mot il devint sérieux, et répliqua : — < Non, eux pas tuer moi, eux volontiers aimer apprendre. » — Il entendait par là qu’ils étaient très-portés à s’instruire. Puis il ajouta qu’ils avaient appris beaucoup de choses des hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors s’il voudrait s’en retourner; il sourit à cette question, et me dit qu’il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un canot. Il me dit alors qu’il irait si j’allais avec lui : — « Moi partir avec toi ! m’écriai-je ; mais ils me mangeront si j’y vais. » — « Non, non, moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous. » — Il entendait par là qu’il leur raconterait comment j’avais tué ses ennemis et sauvé sa vie, et qu’il me gagnerait ainsi leur affection. Alors ils me narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à leur rivage dans la détresse.
Dès ce moment , je l’avoue , je conçus l’envie de m’aventurer en mer, pour tenter s’il m’était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient être, selon moi, des
AORiasuft
Espagnols ou des Portugais , ne doutant pas , si je réussissais, qu’étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne pusse trouver quelque moyen de m’échapper de là plutôt que d’une île éloignée de quarante milles de la côte , et où j’étais seul et sans secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite frégate , amarrée de l’autre côté de 111e ; puis , l’ayant vidée, — car je la tenais toujours enfoncée sous l'eau, — je la mis à flot, je la lui fis voir, et nous y entrâmes touts les deux.
Je vis que c’était un compagnon fort adroit à la manœuvre : il la faisait courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l’eusse pu faire. Tandis que nous voguions, je lui dis : — « Eh bien ! maintenant. Vendredi, irons-nous chez ta nation ?» — A ces mots il resta tout stupéfait, sans doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller si loin. Je lui dis alors que j’en avais uu© plus grande. Le lendemain donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j’avais faite, mais que je n’avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment grande ; mais, comme je n’en avais pris aucun soin, qu’elle était couchée là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l’avait fendue et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m’affirma qu’un bateau semblable ferait l’affaire, et transporterait — beaucoup assez viv’es, boire, pain : — c’était là sa manière de parler.
En somme , je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui le continent , que je lui dis qu’il fallait nous mettre à en faire une de cette grandeur-là pour qu’il pût s’en retourner chez lui. 11 ne répliqua pas un
CRVSOt.
mot , mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu’il avait. Il me répondit ainsi : — « Pourquoi vous colère avec Vendredi ? Quoi moi fait ? » — Je le priai de s’expliquer et lui protestai que je n’étais point du tout en colère. — « Pas colère ! pas colère ! reprit-il en répétant ces mots plusieurs fois ; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma nation? » — « Pourquoi!... Mais ne m’as-tu pas dit que tu souhaitais y retourner? » — « Oui, oui, s'écria-t-il , souhaiter être touts deux là -.Vendredi là et pas maître là. » — En un mot il ne pouvait se faire à l’idée de partir sans moi. — • Moi aller avec loi, Vendredi ! m’écriai-je ; mais que ferais-je là ? » — Il me répliqua très-vivement là-dessus : — « Vous faire grande quantité beaucoup bien , vous apprendre Sauvages hommes être hommes bons , hommes sages , hommes apprivoisés ; vous leur enseigner connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie. » — « Hélas! Vendredi, répondis-je , tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu’un ignorant. » — « Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner eux bien. » — « Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi ; laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois. »
— À ces paroles il retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu’il avait coutume de porter , il s’en saisit à la hâte et me la donna. — « Que faut-il que j’en fasse , lui dis-je ?» — « Vous prendre , vous tuer Vendredi. » — « Moi te tuer ! Et pourquoi ?» — « Pourquoi, répliqua-t-il prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas renvoyer Vendredi loin. »
— Il prononça ces paroles avec tant de componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si ferme résolution , que je lui dis alors . et
Kunrtso* car aui.
souvent depuis , que je ne l’éloignerais jamais tant qu’il voudrait rester avec moi. *
Somme toute , de même que par touts ses discours je découvris en lui une affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l’en séparer , de même je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je n’avais pas le moindre désir , la moindre intention ou envie d’entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la supposition déduite du premier entretien , c’est-à-dire qu’il y avait là dix-sept hommes barbus ; et c’est pourquoi, sans plus de délai, je me mis en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l’exécution de mon projet. 11 y avait dans 111e assez d’arbres pour construire une flottille, non-seulement de pirogues ou de canots , mais même de bons gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c’était qu’il fût dans le voisinage de la mer , afin que nous pussions lancer notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que j’avais commise la première fois.
Chantier de Construction.
la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein ; je ne saurais môme aujourd’hui comment nommer l’arbre que nous abattîmes, je sais seulement qu’il ressemblait beaucoup à celui qu’on appelle fustok, et
MUBlftSOK
qu’il était d’un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l’odeur. Vendredi se proposait de brûler l’intérieur de cet arbre pour en faire un bateau ; mais je lui démontrai qu’il valait mieux le creuser avec des outils, ce qu’il lit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné la manière. Au bout d’un mois de rude travail, nous achevâmes notre pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches, que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son extérieur en forme d’esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta encore près d’une quinzaine de jours pour l’amener jusqu’à l’eau, en quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois. — Elle aurait pu porter vingt hommes très-aisément.
Lorsqu’elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y aventurer. — « Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand même grand souffler vent. » — Cependant j’avais encore un projet qu’il ne connaissait point, c’était de faire un mât et une voile, et de garnir ma pirogue d’une ancre et d’un câble. Pour le mât , ce fut chose assez aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là, car il y en avait une grande quantité dans l’île, je chargeai Vendredi de l’abattre et lui montrai comment s’y prendre pour le façonner et l’ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de vieilles voiles ; mais , comme il y avait vingt-six ans que je les avais mises de côté, et que j’avais pis peu de soin pour leur conservation, n’imaginant pas
CBtSUli.
que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un semblable usage, je ne doutai pas qu’elles ne fussent toutes pourries, et au fait la plupart l’étaient. Pourtant j’en trouvai deux morceaux qui me parurent assez bons ; je me mis à les travailler ; et, après beaucoup de peines, cousant * gauchement et lentement , comme on peut le croire , car je n’avais point d’aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose triangulaire ressemblant à ce qu’on appelle en Angleterre une voile en épaule de mouton , qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d’ordinaire avec une voile pareille, et c’était celle dont je connaissais le mieux la manœuvre, parce que la barque dans laquelle je m’étais échappé de Barbarie en avait une, comme je l’ai relaté dans la première partie de mon histoire.
Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c’est-à-dire à gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement, j’établis un petit étai sur lequel j’adaptai unie trinquette pour m’aider à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail. Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais l’utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j’y travaillai avec tant d’application qu’enfin j’en vins à bout; mais, en considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j’eus recours et qui échouèrent, je sois porté à croire que ce gouvernail me coûta autant de labeur que le bateau tout entier.
Après que tout ceci fut achevé, j’eus à enseigner à mou serviteur Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car, bien qu’il sût parfaitement pagayer, il n’entendait rien à la manœuvre de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand il me vit
diriger el faire virer ma pirogue au moyeu de la barre , et quand il vit ma voile trélucher et s’éventer, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors, dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un navigateur con- sommé, sauf l’usage de la boussole, que je ne pus lui faire comprendre que fort peu. Mais , comme dans ces climats il est rare d’avoir un temps couvert et que presque janïais il n y a de brumes, la boussole n’y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour , excepté dans les saisons pluvieuses ; mais alors personne ne se soucie d’aller au loin ni sur terre, ni sur mer.
J’étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans cette île, quoique les trois dernières années où j’avais eu avec moi mon serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie d’alors étant totalement différente de ce qu’elle avait été durant tout le reste de mon séjour. Je célébrai l’anniversaire de mon arrivée en ce lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses miséricordes ; si jadis j’avais eu sujet d’être reconnaissant , j’avais encore beaucoup plus sujet de l’être, la Providence m’ayant donné tant de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l’espoir d’une prompte et sûre délivrance, car j’avais dans l’àme l’inébranlable persuasion que ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans l’ile. Cependant je ne négligeai pas mes cultures ; comme à l’ordinaire je bêchai, je semai, je lis des enclos; je recueillis et séchai mes raisins, et m’occupai de toutes choses nécessaires , de même qu’auparavant.
CBl'SOÉ.
La saison des pluies, qui m obligeait à garder la maison plus que de coutume, étant alors revenue, j’avais donc mis notre vaisseau aussi en sûreté que possible, en l’amenant dans la crique où , comme je l’ai dit au commencement , j'abordai avec mes radeaux. L’ayant halé sur le rivage pendant la marée haute , je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit bassin tout juste assez grand pour qu’il pût s’y tenir à flot ; puis , à la marée basse , nous fîmes une forte écluse à l’extrémité pour empêcher l’eau d’y rentrer : ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l’abri du retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes d’une couche de branches d’arbres si épaisse , qu’il était aussi bien qu’une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de novembre et de décembre, que j’avais désignés pour l’exécution de mon entreprise.
Quand la saison favorable s’approcha, comme la pensée de mon dessein renaissait avec le beau temps, je m’occupai journellement à préparer tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d’amasser une certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je me proposais, dans une semaine ou deux, d’ouvrir le bassin et de lancer notre bateau, quand un matin que j’étais occupé à quelqu’un de ces apprêts, j’appelai Vendredi et lui dis d’aller au bord de la mer pour voir s’il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous faisions habituellement une fois par semaine ; nous étions aussi friands des œufs que de la chair de cet animal. Vendredi n’était parti que depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre , et , avant que j’eusse eu le temps de lui parler, il me cria : — « O maître! 6 maître! ô chagrin! ô mauvais! » — « Qu’y a-t-il,
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Vendredi? lui dis-je. » — a Oh! là-bas ün, deux, trois canots! un, deux, trois! » — Je conclus, d après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais, après que je m’en fus enquis, je n’en trouvai que trois. — «Eh bien ! Vendredi, lui dis-je, ne t’effraie pas. » — Je le rassurai ainsi autant que je pus ; néanmoins je m’apperçus que le pauvre garçon était tout-à-fait hors de lui-même : il s’était fourré en tête que les Sauvages étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le réconfortai de mon mieux, et lui dis que j’étais dans un aussi grand dan~ ger, et qu’ils me mangeraient tout comme lui. — « Mais il faut, ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre, Vendredi? » — « Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand nombre. » — « Qu’importe ! répondis-je , nos fusils épouvanteront ceux qu’ils ne tueront pas. » — Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce que je lui enjoindrais. Il répondit : — « Moi mourir quand vous commander mourir, maître. » — Là- dessus j’allai chercher une bonne goutte de rufn et là lui donnai, car j’avais si bien ménagé mon ram que j’en avais encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris ensuite quatre mous* quets, je les chargeai chacun de deux lingots et de cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d’une paire de balles seulement. Je pendis, comme à l’ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté, et je donnai à Vendredi sa hachette.
Quand je me fus ainsi préparé , je pris ma lunette d’approche, et je gravis sur le versant de la montagne,
cous oit.
pour voir ce que je pourrais découvrir; j’apperçus aussitôt par ma longue vue qu’il y avait là vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l’ai observé, qui n’avait rien parmi eux que d’ordinaire.
Je remarquai aussi qu’ils étaient débarqués non dans le même endroit d’où Vendredi s’était échappé, mais plus près de ma crique, ou le rivage était bas et où un bois épais s’étendait presque jusqu’à la mer. Cette observation et rhorreur que m’inspirait l’œuvre atroce que ces misérables venaient consommer me remplirent de tant d’indignation que je retournai vers Vendredi, et lui dis que j’étais résolu à fondre sur eux et à les tuer touts. Puis je lui demandai s’il voulait combattre à mes côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par le rum que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta comme auparavant qu’il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.
Dans cet accès de fureur je pris et répartis entre nous les armes que je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa ceinture et trois mousquets pour porter sur l’épaule, je pris moi-même un pistolet <1 les trois autres mousquets , et dans cet équipage nous nous mîmes en marche. J’avais en outre garni ma poche d’une petite bouteille de rwm, et chargé Vendredi d’un grand sac de poudre et de balles. Quant à la consigne , je lui enjoignis de se tenir sur mes pas , de ne point bouger , de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à ma droite un circuit de près d’un mille, pour éviter la crique et gagner le bois, afin de
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pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant qu’ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j avais reconnu chose facile à faire.
Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j’eusse aucune peur de leur nombre ; comme ils n’étaient que des misérables nus et sans armes, il est certain que je leur étais supérieur , et quand bien même j’aurais été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle nécessité m’oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des hommes qui ne m’ont jamais fait aucun tort et qui n’ont nulle intention de m’en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare est leur propre malheur ; c’est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à leur inhumanité , mais non pas qu’il m’appelle à être le juge de leurs actions, encore moins l’exécuteur de sa justice ! Quand il le trouvera bon il prendra leur cause dans ses mains , et par un châtiment national il les punira pour leur crime national ; mais cela n’est point mon affaire.
endredi , îl est vrai , peut justifier de celte action : il est leur ennemi , il est en état de guerre avec ces mêmes hommes , c’est loyal à lui de les attaquer; mais je n’en puis dire autant quant à moi. — Ces pensées firent une impression si forte sur mon esprit , quç je résolus de nie placer seu-
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lemenl près d’eux pour observer leur fête barbare , d agir alors suivant que le Ciel m’inspirerait , mais de ne point m’entremettre, à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une injonction formelle.
Plein de celte résolution, j’entrai dans le bois , et avec toute la précaution et le silence possibles, — ayant Vendredi sur mes talons, — je marchai, jusqu’à ce que j’eusse atteint la lisière du côté le plus proche des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi. J’appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était juste à l’angle du bois , je lui commandai d’y aller et de m’apporter réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu’ils faisaient. 11 obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait très-bien ; qu’ils étaient touts autour d’un feu , mangeant la chair d’un de leurs prisonniers, et qu’à peu de distance de là il y en avait un autre gisant, garrotté sur le sable, qu’ils allaient tuer bientôt , affirmait-il , ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n’était pas un prisonnier de leur nation , mais un des hommes barbus dont il m’avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul mot d’un homme blanc et barbu je fus rempli d’horreur ; j’allai à l’arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc couché sur la grève de la mer , pieds et mains liés avec des glayeuls ou quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu’il était Européen et qu’il avait des vêtements.
11 y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d’eux que la place où j’étais d’environ cinquante verges. Je vis qu’en faisant un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert , et qu alors je n’en serais plus qu’à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère, quoi-
CRl'SOlt.
que vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant d’environ trente pas , je marchai derrière quelques buissons qui couvraient tout le chemin , jusqu’à ce que je fusse arrivé vers l’autre arbre. Là je gravis sur un petit tertre d’où ma vue plongeait librement sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.
Il n’y avait pas alors un moment à perdre ; car dix-neuf de ces atroces misérables étaient assis à terre touts pêlemêle , et venaient justement d’envoyer deux d’entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être l’apporter membre à membre à leur feu : déjà même ils étaient baissés pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi : — « Maintenant, lui dis-je, fais ce que je te commanderai. » Il me le promit. — « Alors, Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y manquer en rien. » — Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de chasse, et Vendredi m’imita ; puis avec mon autre mousquet je couchai en joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même. — « Es-tu prêt? lui dis-je alors. * — « Oui , » répondit-il. — « Allons , feu sur touts !» — Et au même instant je tirai aussi.
Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu’il en tua deux et en blessa trois, tandis que j’en tuai un et en blessai deux. Ce fut, soyez-en sûr , une terrible consternation : touts ceux qui n’étaient pas blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds ; mais ils ne savaient de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d’où leur venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin, comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements. Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil de chasse , et Vendredi fit de même. J’armai et couchai en joue, il arma
et ajusta aussi. — « Es-tu prêt, Vendredi, » lui dis-je. — « Oui, » répondit-il. — « Feu donc, au nom de Dieu ! » Et au même instant nous tirâmes touts deux siir ces misérables épouvantés. Comme nos armes n’étaient chargées que de ce que j’ai appelé chevrotines ou petites balles de pistolet , il n’en tomba que deux ; mais il y en eut tant de frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas tout-à-fait morts.
— «Maintenant, Vendredi, m’écriai-je en posant à terre les armes vides et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi ! » — Ce qu’il fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois avecVENDREDi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu’ils m’eurent apperçu je poussai un cri effroyable , j’enjoignis à Vendredi d’en faire autant ; et, courant aussi vile que je pouvais , ce qui n’était guère , chargé d’armes comme je l’étais, j’allai droit à la pauvre victime qui gisait, comme je l’ai dit, sur la grève, entre la place du festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne sur lui l’avaient abandonné de surprise à* notre premier feu, et s’étaient enfuis, saisis d’épouvante, vers le rivage, où ils s’étaient jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai vers Vendredi, et je lui ordonnai d’avancer et de tirer dessus. Il me comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges pour s’approcher d’eux , il fit feu. Je crus d’abord qu’il les avait touts tués , car ils tombèrent en tas dans le canot ; mais bientôt j’en vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un troisième , qui resta comme mort au fond du bateau.
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Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait , je pris mon couteau et je coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui il était. 11 répondît en latin : Christianus. Mais il était si faible et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de boire, ce qu'il fit ; puis je lui donnai un morceau de pain qu’il mangea. Alors je lui demandai de quel pays il était : il me répondit : Espanol, Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touls les gestes possibles combien il m était redevable pour sa délivrance. — « Senor,1ih dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus tard ; maintenant il nous faut combattre. S’il vous reste quelque force, prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous. » — 11 les prit avec gratitude, et n’eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à s’enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c’était là juste le cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si trois tombèrent des blessures qu’ils avaient reçues, deux tombèrent seulement d’effroi.
Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer , voulant garder mon coup tout prêt, parce que j’avais donné à l’Espagnol mon pistolet et mon sabre. J’appelai Vendredi et lui ordonnai dè courir à l’arbre d’où nous avions fait feu d’abord, pour rapporter les armes déchargées que nous
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avions laissées là ; ce qu’il lit avec une grande célérité. Alors je lui donnai mon mousquet, je m’assis pour recharger les autres armes, et recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient besoin.
Tandis que j’étais à cette besogne un rude combat s’engagea entre l’Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de leurs grands sabres de bois , cette même arme qui devait servir à lui 6ter la vie si je ne l’avais empêché. L’Espagnol était aussi hardi et aussi brave qu’on puisse l’imaginer : quoique faible, il combattait déjà cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon , l’ayant étreint dans ses bras, l’avait renversé et s’efforçait de lui arracher mon sabre des mains. Alors l’Espagnol le lui abandonna sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du corps et l’étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au secours, j’eusse eu le temps de le joindre.
Vendredi , laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans autre arme au poing que sa hachette,' avec laquelle il dépêcha premièrement ces trois qui, blessés d’abord, tombèrent ensuite , comme je l’ai dit plus haut , puis après touts ceux qu’il put attraper. L’Espagnol m’ayant demand^un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et il sfe mit à la poursuite de deux Sauvages, qu’il blessa touts deux ; mais , comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où Vendredi les pourchassa, et en tua un : l’autre, trop agile pour lui, malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces vers ses camarades qui s’étaient sauvés dans le canot. Ces trois rembarqués, avec un autre, qui avait été
CAUSOrf.
blessé sans que nous pussions savoir s’il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui s’échappèrent de nos mains. —
3 Tués à notre première décharge partie de l’arbre.
2 Tnés à la décharge suivante.
2 Tués par Vendredi dans le bateau.
2 Tués par le même , de ceux qui avaient été blessés
d’abord.
1 Tué par le même dans les bois.
3 Tués par l’Espagnol.
4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou
à qui Vendredi donna la chasse.
4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, sinon mort.
21 en tout.
Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois coups encore, je ne vis pas qu’il en eût blessé aucun. Il désirait vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse; et, au fait, moi-même j’étais très-inquiet de leur fuite ; je redoutais qu’ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer , et courant à un de leurs canots, je m’y jetai et commandai à Vendredi de me suivre; mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage, étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l’avait été l’Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se passait , car il n’avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. 11 était lié si forte-
aoBiasox'catftoi.
ment de la tête aux pieds et avait été garrotté si long-temps qu’il ne lui restait plus qu’un souille de vie.
Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui rattachaient , et je voulus l’aider à se lever; mais il ne pouvait ni se soutenir ni parler ; seulement il gémissait très-piteusement , croyant sans doute qu’on ne l’avait délié que pour le faire mourir.
Lorsque Vendredi se fut approché , je le priai de lui parler et de l’assurer de sa délivrance ; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une goutte de rc/mà ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son salut, le ranima, et il s’assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint à l’entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à attendrir jusqu’aux larmes , de le voir baiser, embrasser et étreindre ce Sauvage ; de le voir pleurer, rire , crier, sauter à l’entour, danser, chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et la face, puis chanter et sauter encore à l’entour comme un insensé. Il se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui faire dire ce dont il s’agissait ; mais quand il fut un peu revenu à lui-même, il s’écria : — « C’est mon père ! »
Vendredi et son Père.
1 m’est difficile d’exprimer combien je fus Sému des transports de joie et d’amour filial 'qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit je ne sais
BOfeINSON
combien de fois. Quand il y entrait il s’asseyait auprès de son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui tenait la tête appuyée contre son sein des demiheure entières ;] puis il prenait ses bras , ses jambes , engourdis et roidis par les liens , les réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je lui donnai du rum de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent un excellent effet.
Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages , qui était déjà à peu près hors de vue ; mais ce fut heureux pour nous : car au bout de deux heures avant qu’ils eussent pu faire le quart de leur chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souiller si violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et qu’ils eussent regagné leur côte.
Mais, pour revenir à Vendredi, il ét^it tellement occupé deson père , que de quelque temps je n’eus pas le cœur de l’arracher de là. Cependant lorsque je pensai qu’il pouvait le quitter un instant, je l’appelai vers moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui demandai s’il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête , et répondit : — « Non : moi, vilain chien, manger tout moimême. » — Je lui donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d’une petite poche que je portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de rum pour lui-même ; mais il ne voulut pas y goûter et l’offrit à son père. J’avais encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en donnai de même une poignée pour son père. A peine la lui eût-il portée que je le vis sortir de la pirogue et s’enfuir comme s’il eût été épouvanté. Il courait avec une telle vélocité, — car c’était le garçon le plus agile de ses
CM! S«>lL
pieds que j’aie jamais vu ; — il courait avec une telle vélocité, dis-je, qu’en quelque sorte je le perdis de vue en un instant. J’eus beau l’appeler et crier après lui, ce fut inutile ; il Gla son chemin , et , un quart d’heure après , je le vis revenir , mais avec moins de vitesse qu’il ne s’en était allé. Quand il s’approcha je m’apperçus qu’il avait ralenti son pas, parce qu’il portait quelque chose à la main.
Arrivé près de moi, je reconnus qu’il était allé à la maison chercher un pot de terre pour apporter de l’eau fraîche, et qu’il était chargé en outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain , mais il porta l’eau à son père. Cependant, comme j’étais moi-même très-altéré, j’en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que le rum ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait de soif.
Quand il eut bu, j’appelai Vendredi pour savoir s’il restait encore un peu d’eau ; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au pauvre Espagnol , qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme, qui était vraiment très-aflaibli , se reposait sur l’herbe à l’ombre d’un arbre; ses membres étaient roides et trèsenflés par les liens dont ils avaient été brutalement garrottés. Quand , à l’approche de Vendredi lui apportant de l’eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre le pain et se mettre à le manger , j’allai à lui et lui donnai une poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage ; mais , quoiqu’il se fût si bien montré dans le combat , il était si défaillant qu’il ue pouvait se tenir debout ; il l’essaya deux ou trois fois.
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mais réellement en vain , tant ses chevilles étaient en» fiées et douloureuses. Je l’engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter et de les lui bassiner avec du ram, comme il avait fait à son père.
J’observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi fut retenu là , taules les deux minutes , plus souvent même , il retournait la tète pour voir si son père était à la même place et dans la même posture où il l’avait laissé. EnGn, ne l’appercevant plus, il se leva sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu’il semblait que ses pieds ne touchaient pas la terre ; mais en arrivant il trouva seulement qu’il s’était couché pour reposer ses membres. 11 revint donc aussitôt, et je priai alors l’Espagnol de permettre que Vendredi l’aidât à se lever et le conduisît jusqu’au bateau, pour le mener à notre demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune et robuste compagnon , le chargea sur ses épaules , le porta au canot et l’assit doucement sur un des côtés , lès pieds tournés dans l’intérieur ; puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il ressortit de la pirogue , la mit à la mer, et quoiqu’il fît un vent assez violent , il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans noire crique, et, les laissant dans la barque, il courut chercher l’autre canot. Au moment où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. 11 me répondit : — « Vais chercher plus bateau. » — Puis il repartit comme le vent ; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j y arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l’autre rive et alla ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois dehors, ils na
ciusort.
purent marcher ni lun ni l’autre : le pauvre Vendredi ne savait que faire.
Pour remédier à cela je me pris à réfléchir , et je priai Vendredi de les inviter à s’asseoir sur le bord tandis qu’il viendrait avec moi. J’eus bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes , et sur laquelle , Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification , nous retombâmes dans un pire embarras qu’auparavant ; car il était impossible de les faire passer par-dessus, et j’étais résolu à ne point l’abattre. Je me remis donc à l’ouvrage , et Vendredi et moi nous eûmes fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de vieilles voiles, recouverte de branches d’arbre, et dressée dans l’esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que j’avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais avoir , c’est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées dessus, l’une pour se coucher et l’autre pour se couvrir.
Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il me vint et je fis souvent l’agréable réflexion, que je ressemblais à un Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que j’avais un droit indubitable de domination ; secondement, mon peuple était complètement soumis. J’étais souverain seigneur et législateur ; touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si besoin était. Chose surtout remarquable ! je n’avais que trois sujets et ils étaient de trois religions différentes : Mon homme Vendredi était protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant, j’accor-
ROtolIfSON
dai la liberté #de conscience dans toute l’étendue de mes États.
Sitôt que j’eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je songeai à faire quelques provisions pour eux. J’ordonnai d’abord à Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri d’un an pour le tuer. J’en coupai ensuite le quartier de derrière, que je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de viande et de consommé. J ’avais mis aussi un peu d’orge et de riz dans le bouillon. Comme j’avais fait cuire cela dehors, — car jamais je n’allumais de feu dans l’intérieur de mon retranchement, — je portai le tout dans la nouvelle tente ; et là, ayant dressé une table pour mes hôtes, j’y pris place moi-même auprès d’eux et je partageai leur dîner. Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant d’interprète auprès de son père et même auprès de l’Espagnol, qui parlait assez bien la langue des Sauvages.
Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé , j’ordonnai à Vendredi de prendre un des canots, et d’aller chercher nos mousquets et autres armes à feu, que , faute de temps, nous avions laissés sur le champ de bataille.^Le lendemain je lui donnai ordre d’aller ensevelir les cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu l’infection. Je lui enjoignis aussi d’enterrer les horribles restes de leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne pouvais supporter la pensée de le faire moi-même ; je n’aurais pu même en supporter la vue si je fusse allé par là. 11 exécuta touts mes ordres ponctuellement et fit disparaître jusqu’à la moindre trace des Sauva-
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ges; si bien qu’en y retournant, j’eus peine à reconnaître le lieu autrement que par le coin du bois qui saillait sur la place.
Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets. Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu’il pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que nous pussions y résister ; sa première opinion fut qu’ils n’avaient pu surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite ; qu’ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers certains rivages, où il était aussi sûr qu’ils avaient été dévorés qu’il était sûr qu’ils avaient péri s’ils avaient fait naufrage. Mais quant à ce qu’ils feraient s’ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit qu’il ne le savait pas; mais son opinion était qu’ils avaient été si effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués , du bruit et du feu de nos armes , qu’ils raconteraient à leur nation que leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs, et non par la main des hommes, et que les deux êtres leur étaient apparus, — c’est-à-dire Vendredi et moi, — étaient deux esprits célestes ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu’il les avait entendus se crier de l’un à l’autre, dans leur langage, qu’ils ne pouvaient pas concevoir qu’un homme pût darder feu, parler tonnerre et tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux Sauvage avait raison ; car depuis lors, comme je l’appris ensuite et d’autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de descendre dans nie. Ils avaient été si épouvantés par les
ÎOBIMOK cicsort
récits de ces quatre hommes , qui , Jl ce qu’il parait , étaient échappés à la mer , qu’ils s’étaient persuadé que quiconque aborderait à cette ile ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.
Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de continuelles appréhensions , et me tins sans cesse sur mes gardes , moi et toute mon armée ; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.
Cependant, un certain laps de temps s’étant écoulé sans qu’aucun canot reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme , le père de Vendredi m’assurant que je pouvais compter sur les bons traitements qu’à sa considération je recevrais de sa nation, si j’y allais.
Pré voy ance.
ais je différai un peu mon projet quand j’eus eu une conversation sérieuse avec l’Espagnol, et que j’eus acquis la certitude qu’il y avait encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant fait naufrage et s’étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité, en paix avec t. i. . 24
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les Sauvages , niais en fort mauvaise passe quant à leur nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes les particularités de leur voyage, et j’appris qu’ils avaient appartenu à un vaisseau espagnol venant de Rio delaPlata et allant à la Havane, où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en pelleterie et en argent, et d’où il devait rapporter toutes les marchandises européennes qu’il y pourrait trouver ; qu’il y avait à bord cinq matelots portugais recueillis d’un naufrage; que tout d’abord que le navire s’était perdu cinq des leurs s’étaient noyés; que les autres, à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de faim à cette côte cannibale, où à* tout moment ils s’attendaient à être dévorés.
Il me dit qu’ils avaient quelques armes avec eux, mais quelles leur étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l’eau de la iner ayant gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu’ils avaient usée dès leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.
Je lui demandai ce qu’il pensait qu’ils deviendraient là, et s’ils n’avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu’ils avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet ; mais que, n’ayant ni bâtiment , ni outils pour en construire un, ni provisions d’aucune sorte, leurs consultations s’étaient toujours terminées par les larmes et le désespoir.
Je lui demandai s’il pouvait présumer comment ils accueilleraient, venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance , et si, étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s’effectuer. Je lui avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur trahison si je déposais ma vie entre leurs mains ; car la reconnaissance
CltSOlt.
n’est pas une vertu inhérente à la- nature humaine : les hommes souvent mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu’ils ont reçus qu’aux avantages qu’ils se promettent. — «Ce serait une chose bien dure pour moi, continuai-je, si j’étais l’instrument de leur délivrance, et qu’ils me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, ou un Anglais peut avoir l’assurance d’être sacrifié, quelle que soit la nécessité ou quel que soit l’accident qui l’y ait amené. J’aimerais mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les griffes impitoyables des Familiers, et d’être traîné devant Tlnquisition. » J’ajoutai qu’à part cette appréhension, j’étais persuadé, s’ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l’aide de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous transporter soit au Brésil du côté du Sud , soit aux îles ou à la côte espagnole vers le Nord ; mais que si, en récompense, lorsque je leur aurais rois les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j’aurais fait mon sort pire qu’il n’était auparavant.
Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur condition était si misérable et qu’ils en étaient si pénétrés, qu assurément ils auraient en horreur la pensée d’en user mal avec un homme qui aurait contribué à leur délivrance ; qu’après tout, si je voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s’entretiendrait de tout cela et reviendrait m’apporter leur réponse; mais qu’il n’entrerait en traité avec eux que sous le serment solemnel qu’ils reconnaîtraient entièrement mon autorité comme chef et capitaine ; et qu’il leur ferait jurer sur les Saints-Sacrements et l’Evangile d’être loyaux avec moi , d’aller en tel pays chrétien qu’il me conviendrait, et nulle autre part, et d’être sou-
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mis totalement el absolument âmes ordres jusqu'à ce qu’ils eussent débarqué sains et saufs dans n’importe quelle contrée je voudrais; enfin, qu’à cet effet , il m’apporterait un contrat dressé par eux el signé de leur main.
Puis il me dit qu’il voulait d’abord jurer lui-même de ne jamais se séparer de moi tant qu’il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse l’ordre, et de verser à mon côté jusqu a la dernière goutte de son sang s’il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.
11 m’assura qu’ils étaient touts des hommes très-francs cl très-honnêtes , qu’ils étaient dans la plus grande détresse imaginable, dénués d’armes et d’habits, et n’ayant d’autre nourriture que celle qu’ils tenaient de la pitié el de la discrétion des Sauvages ; qu’ils avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu’il était sûr , si j’entreprenais de les secourir, qu’ils voudraient vivre et mourir pour moi.
Sur ces assurances, je résolus de tenter l’aventure et d’envoyer le vieux Sauvage et l’Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut tout préparé pour son départ, l’Espagnol lui-même fit une objection qui décelait tant de prudence d’un côté et tant de sincérité de l’autre, que je lie pus en être que très-satisfait ; et, d’après son avis, je différai de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait :
Il y avait alors environ un mois qu’il était avec nous ; et durant ce temps je lui avais montré de quelle manière j’avais pourvu à mes besoins, avec l’aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce que j’avais amassé de blé et de de riz : c’était assez pour moi-même ; mais ce n’était pas assez , du moins sans une grande économie , pour ma famille , composée alors de quatre personnes ; et , si ses compatrio-
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les, qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette provision aurait été plus qu’insuffisante, bien loin de pouvoir avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à l’une des colonies chrétiennes de l’Amérique. Il me dit donc qu’il croyait plus convenable que je permisse à lui et aux deux autres de défricher et de cultiver de nouvelles terres, d’y semer tout le grain que je pourrais, épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin d’avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes ; car la disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point se croire délivrés, mais tombés d’une misère dans une autre. — « Vous le savez, dit-il, quoique les enfants d’Israël se réjouirent d’abord de leur sortie de l’Égypte , cependant ils se révoltèrent contre Dieu lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain dans le désert. »
Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois dont nous étions pourvus ; et dans l’espace d’un mois environ, au bout duquel venait le temps des semailles , nous eûmes défriché a préparé assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d’orge et seize jarres de riz, ce qui était, en un mot. tout ce que nous pouvions distraire de notre grain ; au fait , à peine nous réservâmes-nous assez d’orge pour notre nourriture durant les six mois que nous avions, à attendre notre récolte, j’entends six mois à partir du moment où nous eûmes rois à part notre grain destiné aux semailles ; car on ne doit pas supposer qu’il demeure six mois en terre dans ce pays.
Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les Sauvages, à moins qu’ils ne vinssent en foule,
nous allions librement dans toute Hle, partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous avions touts l’esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance , il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de l’accomplir. Dans cette vue , je marquai plusieurs arbres qui me paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de leur besogne l’Espagnol, à qui j’avais communiqué mes projets sur cette affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j’avais réduit un gros arbre en simples planchés, et je les priai d’en faire de même jusqu’à ce qu’ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq pieds de long et de deux à quatre pouces d’épaisseur. 3e laisse à penser quel prodigieux travail cela exigeait.
En même temps je projetai d’accroître autant que possible mon petit troupeau de chèvres apprivoisées , et à cet effet un jour j’envoyais à la chasse Vendredi et l’Espagnol, et le jour suivant j’y allais moi-même avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres ; car toutes les fois que nous tirions sur une mère* nous sauvions les cabris, et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les raisins étant venue , j’en recueillis et suspendis au soleil une quantité tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une grande partie de notre nourriture, et un fort bon alimeft, je vous assure, excessivement succulent.
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C’était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut pas la plus abondante que j’aie vue dans Fîle , mais cependant elle l’était assez pour répondre à nos fins. J’avais semé vingt-deux boisseaux d’orge , nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt boisseaux , et le riz s’accrut dans la même proportion ; ce qui était bien assez pour notre subsistance jusqu’à la moisson prochaine, quand bien même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous eussions été prêts pour notre voyage , cela aurait abondamment avitaillé notre navire , pour nous transporter dans toutes les parties du monde , c’est-à-dire de l’Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté notre provision de grain , nous nous mîmes à faire de la vannerie, j’entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes. L’Espagnol était trèshabile et très-adroit à cela , et souvent il nie blâmait de ce que je n’employais pas cette sorte d’ouvrage comme clôture ; mais je n’en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand surcroît de vivres pour touts les hôtes que j’attendais , je permis à l’Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu’il pourrait négocier avec les compagnons qu’il y avait laissés derrière lui. Je lui donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n’eût d’abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauyage que jamais il n’offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu’il trouverait dans l’île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur délivrance ; mais, bien loin de là ! qu’il la soutiendrait et la défendrait contre tout attentat semblable , et que partout où elle irait il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point , pourrions-nous être satisfaits , quand je n’ignorais pas qu’il
ROBINSON ClUSOf.
n’avait ni plume ni encre? Ce fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.
Muni de ces instructions , l’Espagnol et le vieux Sauvage , — le père de Vendredi , — partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire qu’ils étaient venus, ou mieux , avaient été apportés quand ils arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.
Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de poudre et de balles , en leur recommandant d’en être très-ménagers et de n’en user que dans les occasions urgentes.
Tout ceci fut une agréable besogne, car c’étaient les premières mesures que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques jours. — Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs suffisante pour euxmêmes pendant plusieurs jours et pour leurs compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir, leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu’à leur retour ils déploieraient certain signal par lequel , quand ils reviendraient , je les reconnaîtrais de loin , avant qu’ils n’atteignissent au rivage.
Débarquement du Capitaine Anglais.
éloignèrent avec une brise favorable le où la lune était dans son plein , et, semon calcul, dans le mois doctobre. Quant ompte exact des jours, après que je leus perdu une fois je ne pus jamais le retrouver; je n avais jï pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des années
HUBinSON
pour être sûr qu’il était juste ; cependant , quand plus tard je vérifiai mon calcul, je reconnus que j’avais tenu un compte fidèle des années.
Il n’y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe dans l’histoire. — J’étais un matin profondément endormi dans ma huche ; tout-àcoup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me cria : — « Maître ; maître , ils sont venus ! ils sont venus ! *
Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m’élançai, aussitôt que j’eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage, qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume; mais je fus bien surpris quand , tournant ores yeux vers la mer, j’apperçus à environ une lieue et demie de distance , une embarcation qui portait le cap sur mon île , avec une voile en épaule de mouton , comme on l’appelle, et à la faveur d’un assez bon vent. Je remarquai aussi tout d’abord quelle ne venait point de ce côté où la terre était située , mais de la pointe la plus méridionale de l’île. Là-dessus j’appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens n’étaient pas ceux que nous attendions , et nous ne savions pas encore s’ils étaient amis ou ennemis.
Vile je courus chercher ma longue vue , pour voir ce que j’aurais à faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher, comme j’avais coutume de faire lorsque j’appréhendais quelque chose et que je voulais planer au loin sans me découvrir.
À peine avais -je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua parfaitement un navire à l’ancre , à environ 4»
chusoA.
deux lieues et demie de moi , au Sud-Sud-Est , mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes observations je reconnus, à n’en pas douter, que le bâtiment devait être anglais 9 et l'embarcation une chaloupe anglaise.
Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai 9 bien que la joie de voir un navire 9 et un navire que j'avais raison de croire monté par mes compatriotes 9 et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source , m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris d’abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir dans cette partie du monde , puisque ce n’était ni pour aller , ni pour revenir , le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir. Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en état de détresse. S’ils étaient réellement Anglais , il était donc plus que probable qu’ils ne venaient pas avec de bons desseins ; et il valait mieux pour moi demeurer comme j’étais que de tomber entre les mains de voleurs et de meurtriers. .
Que l’homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et avertissements nous soient donnés , je crois que peu de gens ayant fait quelque observation des choses puissent le nier; qu’ils soient les manifestations certaines d’un monde invisible, et du commerce des esprits , on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s’ils semblent tendre à nous avertir du danger , pourquoi ne supposerions - nous pas qu'ils nous viennent de quelque agent propice , — soit
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suprême ou inférieur et subordonné 9 ce n est pas là que gît la question , — et qu’ils nous sont donnés pour notre bien?
Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce raisonnement , car si je n’avais pas été fait circonspect par cette secrète admonition , qu’elle vienne d’où elle voudra, j’aurais été inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire qu auparavant , comme on le verra tout-à-l’heure.
Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation approcher du rivage , comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer et accoster la terre commodément. Toutefois , comme elle ne remonta pas lout-à-fait assez loin, l’équipage n’apperçut pas la petite anse où j’avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la grève à environ un demi-mille de moi ; ce qui fut très -heureux, car autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte , m’aurait eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m’aurait dépouillé de tout ce que j’avais.
Quand ils furent sur le rivage , je me convainquis pleinement qu’ils étaient Anglais , au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent. Hollandais , mais cela ne se vérifia pas. 11 y avait en tout onze hommes, dont je trouvai que trois étaient sans armes et — autant que je pus voir — garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus distinguer que l’un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés , des gestes d’imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu’à une sorte d’extravagance. Les deux autres , je le distinguai aussi , levaient quelquefois leurs mains au Ciel , et à
ciusorf.
la vérité paraissaient affligés , mais pas aussi profondément que le premier,
A cette vue je fus jeté dans un grand trouble , et je ne savais quel serait le sens de tout cela. — Vendredi toutà-coup s’écria en anglais , et de son mieux possible :
— « O maître ! vous voir hommes anglais manger prisonniers aussi bien qu Sommes sauvages !» — « Quoi ! dis-je à Vendredi, tu penses qu’ils vont les manger ?» — « Oui, répondit-il, eux vouloir les manger. » — « Non, non, répliquai-je : je redoute, à la vérité, qu’ils ne veuillent les assassiner, mais sois sûr qu’ils ne les mangeront pas. »
Durant tout ce temps je n eus aucune idée de ce que réellement ce pouvait être ; mais je demeurais tremblant d’horreur à ce spectacle, m’attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés. Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou poignard,
— comme l’appellent les marins, — pour frapper un de ces malheureux hommes. Je crus que c’était fait de lui, tout mon sang se glaça dans mes veines.
Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d’arriver inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois hommes ; car je ne leur voyais point d'anges à feu. Mais un autre expédient se présenta à mon esprit.
Après avoir remarqué l’outrageux traitement fait aux trois prisonniers par l’insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par toute l’île, comme s’ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai aussi que les trois autres avaient la liberté d’aller où il leur plairait ; mais ils s’assirent touts trois à terre, très-mornes et l’œil hagard, comme des hommes au désespoir.
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Ceci me fit souvenir du premier moment où j’abordai dans File et commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me croyais perdu , combien extravagamment je promenais mes regards autour de moi, quelles terribles appréhensions j’avais, et comment je me logeai dans un arbre toute la nuit , de peur d’être dévoré par les bêtes féroces.
De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j’allais recevoir du providentiel entrainement du vaisseau vers le rivage, par la tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m’entretint si longtemps ; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils étaient en état de saint au moment même où ils se croyaient perdus et dans un cas désespéré.
Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avonsnous de puissantes raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre grâces , et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu’elles ne l’imaginent ; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.
C ’était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied , ils s’étaient amusés négligemment jusqu’à ce que la marée fut passée , et que l’eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.
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Ils Pavaient confiée à deux hommes qui, comme je m’en apperçus plus tard, ayant bu un peu trop d’eau-de-vie, s’étaient endormis. Cependant l’un d’eux, se réveillant plus tût que l’autre et trouvant la chaloupe trop ensablée pour la dégager tout seul , se mit à crier après ses camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles : elle était trop pesante , et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse, presque comme un sable mouvant.
Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là dans le pays. Puis j’entendis l’un d’eux crier à un autre — , en l’engageant à s’éloigner de la chaloupe — «Hé! Jack, peux-tu pas la laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera » . — Ces mots me confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu’ils étaient mes compatriotes.
Pendant tout ce temps je me tins à couvert , je n’osai pas une seule fois sortir de mon château pour aller plus loin qu’à mon lieu d’observation, sur le sommet du rocher, et très-joyeux j’étais en songeant combien ma demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à flot avant dix heures, et qu’alors faisant sombre, je serais plus à même d’observer leurs mouvements et d’écouter leurs propos s’ils en tenaient.
Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois , bien qu’avec plus de précautions , sachant que j’avais affaire avec une tout autre espèce d’ennemis que par le passé. J’ordonnai pareillement à Vendredi , dont j’avais fait un excellent tireur , de. se munir d’armes. Je pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma figure était vraiment farouche :
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j avais ma formidable casaque de peau de chèvre , avec le grand bonnet que j’ai mentionné 9 un sabre nu 9 deux pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.
Mon dessein était 9 comme je le disais tout-à-Kheure , de ne faire aucune tentative avant qu’il fît nuit ; mais vers deux heures environ 9 au plus chaud du jour, je m’apperçus qu’en rôdant ils étaient touts allés dans les bois 9 sans doute pour s’y coucher et dormir. Les trois pauvres infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil , étaient cependant étendus à l’ombre d’un grand arbre 9 à environ un quart de mille de moi 9 et probablement hors de la vue des autres.
Sur ce , je résolus de me découvrir à eux et d’apprendre quelque chose de leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l’équipage que j’ai dit 9 mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi 9 aussi formidablement armé que moi 9 mais ne faisant pas tout-à-fait une figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.
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rébarbative que je faisais. Ils restèrent muets et s’apprêtaient à s’enfuir , quand je leur adressai la parole en anglais : — « Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma venue ; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous y attendissiez pas • — « Il faut alors qu’il soit envoyé du Ciel , me répondit l’un d’eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau , car notre condition passe tout secours humain. » — « Tout secours vient du Ciel , sir , répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à même de vous secourir , car vous semblez plongé dans quelque grand malheur? Je vous ai vu débarquer ; et , lorsque vous paraissiez faire une supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous , — j’ai vu l’un d’eux lever son sabre pour vous tuer. »
Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes , et dans l’ébahissement, s’écria : — « Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité, êtes-vous un homme ou un Ange? • — « Soyez sans crainte, sir, répondis-jc; si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie, mettez de côté vos craintes , je suis un homme, un Anglais prêt à vous secourir ; vous le voyez, j’ai seulement un serviteur, mais nous avons des armes et des munitions ; dites franchement, pouvons-nous vous servir ? Dites quelle est votre infortune?
— « Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos assassins sont si proche. Mais bref, sir , je suis capitaine de ce vaisseau : mon équipage s’est mutiné contre moi , j’ai obtenu à grande peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d’être déposé au rivage, dans ce lieu désert, ainsi que ces deux hommes ; l’un est mon second et l'autre un passager. Ici nous nous attendions k périr, croyant
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la place inhabitée, cl nous ne savons que penser de cela. »
— « Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis ? savez-vous où ils sont allés? » — « Ils sont là, sir, répondit-il , montrant du doigt un fourré d’arbres ; mon cœur tremble de crainte qu’ils ne nous aient vus et qu’ils ne vous aient entendu parler : si cela était , à coup sûr ils nous massacreraient touts. #
— « Ont- ils des armes à feu? » lui demandai -je.
— « Deux mousquets seulement et un qu’ils ont laissé dans la chaloupe, » répondit-il. — « Fort bien, dis-je, je me charge du reste ; je vois qu’ils sont touts endormis , c’est chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudraitil pas mieux les faire prisonniers ?» — Il me dit alors que parmi eux il y avait deux désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce ; mais que, si on s’en assurait, il pensait que touts les autres retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c’étaient. 11 me dit qu’à cette distance il ne pouvait les indiquer , mais qu’il obéirait à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.
— « Eh bien, dis -je, retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d’entendre , de peur qu’ils ne s’éveillent , et nous délibérerons plus à fond. » — Puis volontiers ils s’éloignèrent avec moi jusqu’à ce que les bois nous eussent cachés.
— « Voyez, sir , lui dis-je , si j’entreprends votre délivrance, êtes-vous prêt à faire deux conditions avec moi ? » Il prévint mes propositions en me déclarant que lui et son vaisseau , s’il le recouvrait , seraient en toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi ; et que, si le navire n’était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans quelque partie du monde que je voulusse le conduire ; et les deux autres hommes protestèrent de même.
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— « Eh bien, dis-je, mes deux couditions les voici :
» 1° Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres ;
9 2° Si le navire est ou peut être recouvré , vous me transporterez gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre. 9
Il me donna toutes les assurances que l’imagination et la bonne foi humaines puissent inventer qu’il se soumettrait à ces demandes extrêmement raisonnables , et qu’en outre , comme il me devrait la vie , il le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu’il vivrait.
— « Eh bien , dis-je alors , voici trois mousquets pour vous, avec de la poudre et des balles ; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable de faire. » II me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je
, croyais l’affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi, était de faire feu sur eux tout d’un coup pendant qu’ils étaient couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge , voulait se rendre , nous pourrions le sauver, et qu’ainsi nous laisserions à la providence de * Dieu la direction de nos coups.
11 me répliqua, avec beaucoup de modération, qu’il lui fâchait de les tuer s’il pouvait faire autrement ; mais que pour ces deux incorrigibles vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le bâtiment, s’ils échappaient noqs serions perdus ; car ils iraient à bord et ramèneraient tout l’équipage pour nous tuer. — • Cela étant, dis-je, la nécessité confirme mon avis : c’est le seul
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moyen de sauver notre vie. » — Cependant, lui voyant toujours de l’aversion pour répandre le sang, je lui dis de s’avancer avec ses compagnons et d’agir comme ils le jugeraient convenable.
Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller, et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine s’ils étaient les chefs de la mutinerie ; il me répondit que non. — « Eh bien ! laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent, c’est votre faute. »
Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais donné, un pistolet à sa ceinture, et s’avança avec ses deux compagnons, armés également chacun d’un fusil. Marchant devant , ces deux hommes firent quelque bruit : un des matelots, qui s’était éveillé, se retourna , et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop tard, car au moment où il cria ils firent feu, — j’entends les deux hommes, — le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien visé les meneurs, qu’ils connaissaient, que l’un d’eux fut tué sur la place, et l’autre grièvement blessé. N’étant point frappé à mort, il se dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide ; mais le capitaine le joignit et lui dit qu’il était trop tard pour crier au secours, qu’il ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie ; et à ces mots il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De cette troupe il en restait encore trois, dont l’un était légèrement blessé. J’arrivai* en ce moment ; et quand ils virent leur tlanger et qu’il serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde. Le capitaine leur dit : — «Je vous accorderai la vie si vous voulez me donner quelque assurance que
vous prenez en horreur la trahison dont vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m’aider fidèlement à recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d’où il vient.» — Ils lui firent toutes les protestations de sincérité qu’on pouvait désirer ; et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je n’allai point à l’encontre ; je l’obligeai seulement à les garder pieds et mains liés tant qu’ils seraient dans File.
Sur ces entrefaites j’envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la chaloupe, avec ordre de s’en assurer, et d’emporter les avirons et la voile; ce qu’ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort heureusement pour eux s’étaient écartés des autres, revinrent au bruit des mousquets; et, voyant leur capitaine, de ^cur prisonnier qu’il était , devenu leur vainqueur , ils consentirent à se laisser garrotter aussi; et notre victoire fut complète.
11 ne restait plus alors au capitaine et à moi qu’à nous ouvrir réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui contai mon histoire entière, qu’il écouta avec une attention qui allait jusqu’à l’ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j’avais été fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand il en vint à réfléchir sur lui-même , et que je semblais avoir été préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent sur sa face, et il ne put proférer une parole.
Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses deux compagnons dans mon logis , où je les introduisis par mon issue , c’est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai toutes
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