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les inventions dont je m’étais ingénié pendant mon long séjour, mon bien long séjour en ce lieu.
Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et combien j’avais habilement masqué ma retraite par un fourré d’arbres. Il y avait alors près de vingt ans qu’il avait été planté; et, comme en ces régions la végétation est beaucoup plus prompte qu’en Angleterre, il était devenu une petite forêt si épaisse qu’elle était impénétrable de toutes parts, excepté d’un côté où je m’étais réservé un petit passage tortueux. Je lui dis que c’était là mon château et ma résidence, mais que j’avais aussi , comme la plupart des princes, une maison de plaisance à la campagne, où je pouvais me retirer dans l’occasion, et que je la lui montrerais une autre fois ; mais que pour le présent notre affaire était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. 11 en convint avec moi, mais il m’avoua qu’il ne savait vraiment quelles mesures prendre. — « Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie vis-à-vis de la loi, s’y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser les choses à bout ; car ils n’ignorent pas que s’ils étaient réduits ils seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu’une de ses colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les attaquer. #
Je réfléchis quelque temps sur cette objection , et j’en trouvai la conclusion très-raisonnable. Il s’agissait donc d’imaginer promptement quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans quelque piège, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et de nous exterminer. 11 me vint incontinent à l^sprit qu’avant
noiilîlSUM CRLbOfc.
peu les gens du navire, voulant savoir ce qu’étaient devenus leurs camarades et la chaloupe , viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation pour les chercher , et qu’ils se présenteraient peut-être armés et en force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci très-plausible.
Là-dessus je lui dis : — « La première chose que nous avons à faire est de nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève , de telle sorte qu’ils ne puissent la remmener ; d’emporter tout ce quelle contient, et de la désemparer, si bien qu’elle soit hors d’état de voguer. » En conséquence nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c’est-à-dire une bouteille d’eau-de vie et une autre de rum, quelques biscuits, une corne à poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas : il y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi, surtout l’eau-de-vie et le sucre , dont je n’avais pas goûté depuis tant d’années.
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Translation des Prisonniers.
uand nous eûmes porté toutes ces choses à terre, — les rames, le mât, la voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l’ai dit, — nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s’ils\eiiaient en assez grand nombre pour nous vaincre , ils ne pussent toutefois la remmener.
«OBINSi K
A dire vrai, je De tue figurais guère que nous fussions capables de recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Daus le cas où ils repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la mettre en état de nous transporter aux lles-sous-le-Vent et de recueillir en chemin nos amis les Espagnols ; car ils étaient toujours présents à ma pensée.
Ayant à l’aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la grève , que la marée haute ne pût l’entraîner, ayant fait en outre un trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché , nous nous étions assis pour songer à ce que nous avions à faire ; et, tandis que nous concertions nos plans , nous entendîmes tirer un coup de canon , puis nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour rappeler la chaloupe à bord ; mais la chaloupe ne bougea pas , et il se remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.
A la fin , quand il s’apperçut que ses signaux et ses coups de canon n’aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas , nous le vîmes , — à l’aide de mes fugues-vues, — mettre à la mer une autre embarcation qui pagea vers le rivage; et tandis qu’elle s’approchait nous reconnûmes qu’elle n’était pas montée par moins de dix hommes, munis d’armes à feu..
Comme le navire mouillait à jjeu près à deux lieues du rivage, nous eûmes tout le loisir} durant le trajet, d’examiner l’embarcation, ses hommes d’équipage et même leurs figures ; parce que, la marée les ayant fait dériver un peu à l’Est de l’autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour venir à la même place où ell^^vait abordé et où elle était
façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les
(Ri:soé.
examiner. Le capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi eux trois honnêtes garçons , qui , dominés et effrayés , avaient été assurément entraînés dans le complot par les autres.
Mais quant au maître d’équipage, qui semblait être le principal officier , et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés dans leur nouvelle entreprise. EnGn il redoutait véhémentement qu’ils ne fussent trop forts pour nous.
Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position étaient au-dessus de la crainte ; que, puisque à peu près toutes les conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu’il pensait des circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne d'être tentée. — « Et qu'est devenue, sir, continuaije , votre créance que j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui vous avait exalté il y a peu de temps ? Pour ma part, je ne vois qu’une chose malencontreuse dans toute cette affaire. » — « Eh quelle estelle? » dit-il. — « C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous l’avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner. S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage , j'aurais cru que la providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains ; car faites fond là-dessus : tout homme qui mettra le pied sur le rivage sera nôtre, et vivra ou, mourra suivant qu'il agira envers nous. »
Ces paroles, prononcées d’une voix ferme et d'un aip
RUBIKÜON
enjoué , lui redonnèrent da courage , et nous nous mîmes vigoureusement à notre besogne. Dès la première apparence d’une embarcation venant du navire , nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en étions parfaitement assurés.
Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres : je les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité d’être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des bois s’ils parve- . naient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur promirent que, s’ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur liberté dans un jour ou deux ; mais que, s’ils tentaient de s’échapper, ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement qu’ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent très-reconnaissants de ce qu’on les traitait si bien, qu’ils avaient des provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions nous-mêmes. — Ils avaient la persuasion qu’il se tiendrait en sentinelle à l’entrée de la caverne.
Les autres prisonniers étaient mieux traités : deux d’entre eux, à la vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n’osait pas trop s’y fier ; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves garçons, nous étions sept hommes bien armés ; et je ne mettais pas en doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant surtout ce que le capitaine avait dit, qu’il y avait trois ou quatre honnêtes hommes parmi eux.
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Aussitôt qu’ils atteignirent à l’endroit où gisait leur autre embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre en la hâlant après eux ; ce qui me fit grand plaisir à voir : car j’avais craint qu’ils ne la laissassent à l’ancre, à quelque distance du rivage, avec du monde dedans pour la garder, et qu’ainsi il nous fût impossible de nous en emparer.
Une fois à terre, la première chose qu’ils firent , ce fut de courir touts à l’autre embarcation ; et il fut aisé de voir qu’ils tombèrent dans une grande surprise en la trouvant dépouillée, — comme il a été dit, — de tout ce qui s y trouvait et avec un grand trou dans le fond.
Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s’ils ne pourraient point se faire entendre de leurs compagnons ; mais c’était peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une salve de mousquete rie ; nous l’entendîmes, il est vrai : les échos en firent retentir les bois , mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en notre garde , quoiqu’ils entendissent très-bien, n’avaient pas toutefois la hardiesse de répondre.
Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu’ils résolurent , comme ils nous le dirent plus tard , de se rembarquer pour retourner vers le navire , et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur esquif et remontèrent touts à bord.
A cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il pensait qu’ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile, regardant leurs compagnons comme perdus; et qu’ainsi il lui fallait décidément perdre son navire,
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qu’il avait eu l’espérance de recouvrer. Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.
A peine s’étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage , mais avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils avaient délibéré , c’est-à-dire qu’ils laissèrent trois hommes dans l’embarcation , et que les autres descendirent à terre et s’enfoncèrent dans le pays pour chercher leurs compagnons.
Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir que faire ; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne serait d’aucun avantage si nous laissions échapper le bateau ; parce qu’il regagnerait le navire, et qu alors à coup sûr le reste de l’équipage lèverait l’ancre et mettrait à la voile , de sorte que nous perdrions le bâtiment sans retour.
Cependant il n’y avait d’autre remède que d’attendre et de voir ce qu’offrirait l’issue des choses. — Après que les sept hommes furent descendus à terre , les trois hommes restés dans l’esquif remontèrent à une bonne distance du rivage , et mirent à l’ancre pour les attendre. Aiusi il nous était impossible de parvenir jusqu’à eux.
Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu’ils vinssent plus près de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu’ils s’éloignassent davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.
Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d’ou ils pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s’étendaient au Nord-Ouest, dans la partie la plus basse
CHLSOK.
de File , ils se mirent à appeler et à crier jusqua n’en pouvoir plus. Là, n’osant pas sans cloute s’aventurer loin du rivage, ni s’éloigner l’un de l’autre, ils s’assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S’ils avaient trouvé bon d’aller là pour s’y endormir, comme avait fait la première bande, c’eût été noire affaire ; mais ils étaient trop remplis de l’appréhension du danger pour s’abandonner au sommeil , bien qu’assurément ils ne pussent se rendre compte de l’espèce de péril qu’ils avaient à craindre.
Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur délibération. — « Ils vont peut-être , disait-il , faire une nouvelle salve générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons ; fondons touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à coup sûr ils demanderont quartier , et nous nous en rendrons maîtres sans effusion de sang. » — J’approuvai cette proposition , pourvu quelle fût exécutée lorsque nous serions assez près d’eux pour les assaillir avant qu’ils eussent pu reeharger leurs armes. *
Mais le cas prévu n’advint pas , et nous demeurâmes encore long-temps fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon opinion était qu’il n’y avait rien à faire avant la nuit ; qu’ai ors , s’ils n’étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage , et quelque stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l’esquif.
Nous avions attendu fort long-temps , quoique très-impatients de les voir s’éloigner et fort mal à notre aise, quand i après d’interminables consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer. 11 paraît que de si terrible» appréhensions du danger de cette place pesaient sur eux i qu’ils avaient résolu de regagner le navire, pour annoncer
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à |x>rd la perte de leurs compagnons , et poursuivre leur voyage projeté.
Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage , j’imaginai, — et cela était réellement, — qu’ils renonçaient à leurs recherches et se décidaient à s’en retourner. A celte seule appréhension le capitaine, à qui j’avais communique cette pensée , fut près de tomber en défaillance ; mais , sur-le-champ , pour les faire revenir sur leurs pas , je m’avisai d’un stratagème qui répondit complètement à mon but.
J’ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d’aller de l’autre côté de la crique à l’Ouest, vers l’endroit où étaient parvenus les Sauvages lorsque je sauvai Vendredi ; sitôt qu’ils seraient arrivés à une petite butte distante d’un demi-mille environ , je leur recommandai de crier aussi fort qu’ils pourraient, et d’attendre jusqu’à ce que les matelots les eussent entendus ; puis, dès que les matelots leur auraient répondu, de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant toujours quand les autres appelleraient, de prendre un Retour pour les attirer au milieu des bois, aussi avant dans l’ile que possible ; puis enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.
La Capitulation.
Is riaient justement sur le point d’entrer >dans la chaloupe, quand Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt, et leur répondirent tout en courant rivage à l’Ouest, du côté de la voix qu’ils avaient entendue ; mais tout-à-coup ils furent arrêtés par la t. i. 26
long du
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crique. Les eaux étant hautes, ils ne'pouvaient traverser, et firent venir la chaloupe pour les passer sur l’autre bord , comme je l’avais prévu.
Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port , ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n’en laissèrent seulement que deux, après l’avoir amarrée au tronc d’un petit arbre sur le rivage.
C’était là ce que je souhaitais. Laissât Vendredi et le second du capitaine à leur besogne, j’emmenai sur*le-champ les autres avec moi, et, me rendant en tapinois au-delà de la crique , nous surprimes les deux matelots avant qu’ils fussent sur leurs gardes, l’un couché sur le rivage, l’autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait entre le sommeil et le réveil ; et, comme il allait se lever, le capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l’assomma, et cria à l’autre, qui était dans l’esquif : — « Rends-toi ou tu es mort. »
11 ne fallait pas beaucoup d’arguments pour soumettre un seul homme, qui voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D’ailleurs c’était , à ce qu’il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins de part à la mutinerie que le reste de l’équipage. Aussi non-seulement il se décida facilement à se rendre , mais dans la suite il se joignit sincèrement à nous.
Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si bien leur affaire avec les antres mutins , qu’en criant et répondant , ils les entraînèrent d une colline à une autre, et d’un bois à un autre , jusqu’à ce qu’ils les eussent horriblement fatigués , et ils ne les laissèrent que lorsqu’ils furent certains qu’ils ne pourraient re-
CMUSurf.
gagner la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils revinrent auprès de nous.
Il ne nous restait alors rien autre à faire qu’à les épier dans l’obscurité , pour fondre sur eux et en avoir bon marché. ^
Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu’ils arrivèrent à leur chaloupe ; mais long-temps auparavant nous pûmes entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter , et ceux-ci répondre et se plaindre qu’ils étaient las et écloppés et ne pouvaient marcher plus vite : fort heureuse nôuvelle pour nous.
Enfin ils atteignirent la chaloupe. — Il serait imposai* ble de décrire quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu’elle était ensablée dans la crique 9 que la marée s’était retirée et que leurs deux compagnons avaient disparu. Nous les entendions s’appeler l’un l’autre de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu’ils étaient dans une île ensorcelée ; que, si elle était habitée par des hommes, ils seraient touts massacrés ; que si elle l’était par des démons ou des esprits , ils seraient touts enlevés et dévorés*
Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait, courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir. Tantôt ils~ allaient s’asseoir dans la chaloupe pour se reposer , tantôt ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez long-temps dura ce manège.
Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement sur eux dans l’obscurité ; mais je ne voulais les assaillir qu’avec avantage, afin de les épargner
BODI.NSU.I
et d'en tuer le moins que je pourrais. Je voulais surtout n exposer aucun de mes hommes à la mort , car je savais l'ennemi bien armé. Je résolus donc d attendre pour voir s’ils ne se sépareraient point ; et , à dessein de m’assurer d’eux, je fis avancer mon embuscade, et j’ordonnai à Vendredi et au capitaine de së glisser à quatre pieds, aussi à plat ventre qu’il leur serait possible, pour ne pas être découverts, et de s’approcher d’eux le plus qu’ils pourraient avant de faire feu.
Il n’y avait pas long-temps qu’ils étaient dans cette posture quand le maître d’équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir, qu’il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le frapper à coup sûr ; car jusque là il n’avait qu’entendu sa voix ; et, dès qu’ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds , ainsi que Vendredi , ils firent feu dessus.
Le maître d’équipage fut tué sur la place ; un autre fut atteint au corps et tomba près de lui, mais il n’expira qu'une ou deux heures après ; le troisième prit la fuite.
A cette détonation, je m’approchai immédiatement avec toute mon armée, qui était alors de huit hommes, savoir : moi, généralissime; Vendredi, mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.
Nous nous avançâmes sur eux dans l’obscurité, de sorte qu'on ne pouvait juger de notre nombre. — J’ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans la chaloupe , et qui était alors un des nôtres , de les appeler par leurs noms, afin
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d’essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là peut-être à des termes d’accommodement ; — ce qui nous réussit à souhait ; — car il était en effet naturel de croire que, dans l’état où ils étaient alors, ils capituleraient très- volontiers, Ce matelot se mit donc à crier de toute sa force à l’un d’entre eux : — « Tom Smith ! Tom Smith ! » — Tom Smith répondit aussitôt : — « Est-ce toi, Robinson? » — Car il paraît qu’il avait reconnu sa voix. — « Oui, oui, reprit l’autre. Au nom de Dieu, Tom Smith , mettez bas les armes et rendez-vous , sans quoi vous êtes touts morts à l’instant. »
— « A qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sontils? » — « Us sont ici, dit Robinson : c’est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous pourchassent depuis deux heures. Le maître d’équipage est tué, Will Frye blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes touts perdus. »
— «Nous donnera-t-on quartier ? dit Tom Smith, si nous nous rendons? » — « Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre, » répondit Robinson. — Il s’adressa donc au capitaine, et le capitaine lui-même se mit alors à crier : — « Toi, Smith , tu connais ma voix ; si vous déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la vie sauve, hormis Will Atkins. •
Sur ce, Will Atkins s’écria : — Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi quartier ! Qu’ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi. * — Ce qui, au fait, n’était pas vrai; car il parait que ce Will Atkins avait été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte , et qu’il l’avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en l’accablant d’injures. Quoi qu’il en fût, le capitaine le somma de se rendre à discrétion et de se confier
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à la miséricorde du gouverneur : c’est moi dont il entendait parler , car ils m’appelaient tonts gouverneur.
Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j’envoyai pour les garrotter l’homme qui avait parlementé avec deux de ses compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d’hommes, laquelle, y compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes, s’avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d’État.
Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler avec ses prisonniers. 11 leur reprocha l’infamie de leurs procédés à son égard, et l’atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait conduits enfin à la misère et à l’opprobre, et peut-être à la potence.
Ils parurent touts fort repentants, et implorèrent la vie. 11 leur répondit là-dessus qu’ils n’étaient pas ses prisonniers, mais ceux du gouverneur de l’ile; qu’ils avaient cru le jeter sur le rivage d’une île stérile et déserte, mais qu’il avait plu à Dieu de les diriger vers une île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire pendre touts, si tel était son plaisir ; mais que, comme jl leur avait donné quartier, il supposait qu’il les enverrait en Angleterre pour y être traités comme la justice le requérait , hormis Atkins, à qui le gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il serait pendu le lendemain matin.
Quoique tout ceci ne fût qu’une fiction de sa part, elle produisit cependant tout l’effet désiré. Atkins se jeta à genoux et supplia leu capitaine d’intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n’être point envoyés en Angleterre.
11 me vint alors à l’esprit que. le moment de notre déli-
causai.
vrauce était venu, et que ce serait une chose très^facile que d’amener ces gens à s’employer de tout cœur à recou vrer le vaisseau. Je m’éloignai donc dans l’ombre pour qu’ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils avaient, \ et j’appelai à moi le capitaine. Quand j’appelai, comme si j’étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l’ordre de parler à son tour, et il dit au capitaine : — * Capitaine , le commandant vous appelle. » — Le capitaine répondit aussitôt : — « Dites à son Excellence que je viens à l’instant. • — Ceci les trompa encore parfaitement , et ils crujrot touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante hommes.
Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à exécution le lendemain.
Mais, pour l’exécuter avec plus d’artifice et en assurer le succès, je lui dis qu’il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu’il prît Atkins et deux autres d’entre les plus mauvais, pour les envoyer, bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.
Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c’était au fait un horrible lieu , surtout pour des hommes dans leur position.
Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l’appelais, et dont j’ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu’ils avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur conduite dépendait leur sort.
A ceux-ci dans la matinée j’envoyai le capitaine pour entrer en pourparler avec eux ; en un mol, les éprouver et me dire s’il pensait qu’on pût ou non se fier à eux pour al-
jr
bob intox causoi.
1er à bord et surprendre le navire. Il leur parla de loutrage qu’ils lui avaient fait, de la condition dans laquelle ils étaient tombés , et leur dit que , bien que le gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr mis au gibet si on les envoyait en Angleterre ; mais que s’ils voulaient s’associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le vaisseau , il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.
On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine, et promirent afec les plus énergiques imprécations qu’ils lui seraient fidèles jusqu’à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie, ils le suivraient en touts lieux, et qu’ils le regarderaient comme leur père tant qu’ils vivraient.
— « Bien, reprit le capitaine ; je m’en vais reporter au gouverneur ce que vous m’avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son consentement. » — Il vint donc me rendre compte de l’état d’esprit dans lequel il les avait trouvés, et m’aifirma qu’il croyait vraiment qu’ils seraient fidèles.
Reprise d£i Navire.
néanmoins , pour plus de sûrelé , je le priai J de retourner vers eux , d’en choisir cinq , et de leur dire , pour leur donner à penser | qu’on n'avait pas besoin dlionmies , qu’il n’en prenait que cinq pour l’aider , et que les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prison-
BOSMtOtf
niers au château, — ma caverne, — le gouverneur voulait les garder comme ôtàgfes, pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s’ils se montraient perfides dans l’exécution, les cinq ôtages seraient tout vifs accrochés à un gibet sur le rivage.
Ced parut sévère , et les convainquit que c’était chose sérieuse que le gouverneur. , Toutefois ils ne pouvaient qu’accepter, et ce fut alors autant l’affaire des prisonniers que celle du capitaine d’engager les cinq autres à faire leur devoir.
Voici quel était l’état de nos forces pour l’expédition : i° le capitaine, son second et le passager ; n° les deux prisonniers de la première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine, j’avais donné la liberté et confié des armes ; 3° les deux autres, que j’avais tenus jusqu’alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais de relâcher, à la sollicitation du capitaine ; 4° les cinq élargis en dernier : ils étaient donc douze en tout, outre les rinq que nous tenions prisonniers dans la caverne comme ôtages.
Je demandai au capitaine s’il voulait avec ce monde risquer l’abordage du navire. Quant'à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu’il fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept hommes captifs. C’était bien assez de besogne pour nous que de les garder à l’écart, et de les fournir de vivres.
Quant aux cinq de la caverne , je résolus de les tenir séquestrés ; mais Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire. J’employais les deux autres à porter les provisions à une certaine distance, ou Vendredi devait les prendre.
Lorsque je me montrai aux deux premiers ôtages , ce fut avec le capitaine , qui leur dit que j’étais la personne
Cftl/Sotf.
que le gouverneur avait désignée pour veiller sur eux ; que le bon plaisir du gouverneur était qu’ils n’allassent nulle part sans mon autorisation ; et que, s’ils le faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison, du château et autres choses semblables, en toute occasion.
Le capitaine n’avait plus d’autre difficulté devant lui que de gréer les deux chaloupes , de reboucher celle défoncée , et de les équiper. 11 fit son passager capitaine de l’une avec quatre hommes , et lui-même , son second et cinq matelots montèrent dans l’autre. Ils concertèrent trèsbien leurs plans , caï ils arrivèrent au navire vers le milieu de la nuit. Aussitôt qu’ils en furent à portée de la voix ,* le capitaine ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu’ils ramenaient les hommes et la chaloupe , mais qu’ils avaient été bien long-temps avant de les trouver , et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu’à ce qu’ils eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier ; et, fidèlement secondés par leur monde , ils s’assuraient de touts ceux qui étaient sur le pont et le gaillard d’arrière, et commençaient à fermer les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand les gens de l’autre embarcation, abordant par les porte-haubans de misaine, s’emparèrent du gaillard d’avant et de l’écoutillon qui descendait à la cuisine, où trois hommes qui s’y trouvaient furent faits prisonniers.
Ceci fait , tout étant en sûreté sur le pont , le capitaine ordonna à son second de forcer avec trois hommes
RoniKso*
la chambre du Conseil, où était posté le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était mouté et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce. Quand le second eut effondré la porte avec une pince , le nouveau capitaine et ses hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le second et lui cassa le bras , deux autres matelots furent aussi blessés , mais personne ne fut tué.
Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé qu’il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la bouche, ressortirent derrière l’oreille et le firent taire à jamais. Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans qu’aucun autre perdît la vie.
Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de tirer sept coups de canon , signal dont il était convenu avec moi pour me donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu’à près de deux heures du matin.
Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai ; et, comme cette journée avait été pour moi très-faligante, je dormis profondément jusqu’à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me levai surle-champ, et j’entendis quelqu’un m’appeler : — « Gouverneur , gouverneur ! » — Je reconnus de suite la voix du capitaine , et je grimpai sur le haut du rocher où il était monté. 11 me reçut dans ses bras, et, me montrant du doigt le bâtiment : — « Mon cher ami et libérateur , me dit-il „ voilà votre navire ; car il est tout à vous , ainsi que nous et tout ce qui lui appartient. » Je jetai les yeux sur le
cnisoÉ.
vaisseau. 11 était mouillé à un peu plus d’un demi-mille du rivage ; car ils avaient appareillé dès qu’ils en avaient été maîtres ; et, comme il faisait beau, ils étaient venus jeter l’ancre à l’embouchure de la petite crique; puis, à la faveur de la marée haute , le capitaine amenant la pinace près de l’endroit où j’avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait débarqué juste à ma porte.
Je fus d’abord sur le point de m’évanouir de surprise ; car je voyais positivement ma délivrance dans mes mains , toutes choses faciles, et un grand bâtiment prêt à me transporter s’il me plaisait de partir. Pendant quelque temps je fus incapSble de répondre un seul mot ; mais, comme le capitaine m’avait pris dans ses bras , je m’appuyai fortement sur lui, sans quoi je serais tombé par terre.
11 s’apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa poche, me fit boire un trait d’une liqueur cordiale qu’il avait apportée exprès pour moi. Après avoir bu, je m’assis à terre ; et, quoique cela m’eût rappelé à moimême , je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire un mot.
Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi , seulement il n’était pas comme moi sous le coup de la surprise. 11 me disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que mes esprits étaient plongés dans la confusion ; enfin il débonda par des larmes , et peu après je recouvrai la parole.
Alors je l’étreignis à mon tour, je l’embrassai comme mon libérateur, et nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer ; que toute cette affaire me sem-
EOIINSON
biait un enchaînement de prodiges ; que de telles choses étaient pour nous un témoignage que la main cachée d’une Providence gouverne l’univers, et une preuve évidente que l’œil d’une puissance infinie sait pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux malheureux toutes fois et quantes qu’il lui plaît.
Je n’oubliai pas d’élever au Ciel mon cœur reconnaissant. Et quel cœur aurait pu se défendre de le bénir, celui qui non-seulement avait d’une façon miraculeuse pourvu aux besoins d’un homme dans un semblable désert et dans un pareil abandon , mais de qui , il faut incessamment le reconnaître , toute délivrance procède ! *
Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu’il m’avait apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment , ét que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n’avaient pas gaspillés* Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna d’apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C’était réellement un présent comme pour quelqu’un qui n’eût pas dû s’en aller avec eux , comme si j’eusse dû toujours demeurer dans l’île , et comme s’ils eussent dû partir sans moi.
Premièrement il m’avait apporté un coffret à flacons plein d’excellentes eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère , de la contenance de deux quartes , deux livres de très-bon tabac, douze grosses pièces de bœuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et environ cent livres de biscuit.
Il m’apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine, un sac plein de citrons , deux bouteilles de jus de limon et une foule d’autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile , il ajouta six chemi-
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ses toutes neuves, si* cravates fort bonnes, deux paires de gants, une paire de souliers, un chapeau , une paire de bas , et un très-bon habillement complet qü’il n’avait que très-peu porté. En un mot, il m’équipa des pieds à la tête.
Comme on l’imagine, c’était un bien doux et bien agréable présent pour quelqu’un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi déplaisant , aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces habits les premières fois que je m’en affublai.
Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers ; car il était important de considérer si nousj>ouvions ou non risquer de les prendre avec nous, surtout les deux d’entre eux que nous savions être incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit qu’il les connaissait pour des vauriens tels qu’il n’y avait pas à les domter, et que s’il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers, comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la première colonie anglaise qu’il atteindrait. Je m’apperçus que le capitaine lui-même en était fort chagrin.
Aussi lui dis-je que, s’il le souhaitait, j’entreprendrais démener les deux hommes en question à demander euxmêmes d’être laissés dans Pile. — * « J’en serais aise, répondit-il, de tout mon cœur. »
— • Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre part. » — Je commandai donc à Vendredi et aux deux ôtages, qui pour lors étaient libérés, leurs camarades ay^nt accompli leur promesse , je leur ordonnai donc , dis-je, d’aller à la caverne, d’emmener les cinq prisonniers,
ROBINSON CRUMOti.
garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y garder jusqu’à ce que je vinsse.
Quelque temps après je m’y rendis vêtu de mon nouveau costume , et je fus alors de rechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine m’accompagnant, je G s amener les prisonniers devant moi, et je leur dis que j’étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le capitaine , et de leur projet de faire la course avec le navire et d’exercer le brigandage ; mais que la Providence les avait enlacés dans leurs propres pièges , et qu’il étaient tombés dans la fosse qu’ils avaient creusée pour d’autres.
Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été recouvré , qu’il était pour lors dans la rade , et que tout-à-l’heure ils verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison, car ils le verraient pendu au bout d’une vergue.
Départ de Plie. *
c les priai de me dire , quant à eux , ce qu’ils avaient à alléguer pour que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, ainsi qu’ils ne pouvaient douter que ma commission m’y autorisât.
Un d^eux me^épondit au nom de touts qu’ils n’avaient t, i 27
RomnsoH
rien à dire, sinon* que lorsqu’ils s’étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie, et qu’ils imploraient humblement ma miséricorde. — « Je ne sais quelle grâce vous faire, leur repartis-je : moi, j’ai résolu de quitter 111e avec mes hommes , je m’embarque avec le capitaine pour retourner en Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans , ce qui , vous ne l’ignorez pas , vous conduirait droit à la potence. Je n’entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n’ayez envie d’achever votre destin en ce heu. Si cela vous convient , comme il m’est loisible de le quitter, je ne m’y oppose pas ; je me sens même quelque penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder de cette île. » — Ils parurent très-reconnaissants , et me déclarèrent qu’ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que d’être transférés en Angleterre pour être pendus : je tins cela pour dit.
Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s’il redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui , et je lui dis qu’ils étaient mes prisonniers et non les siens ; que , puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi bon que ma parole ; que s’il ne jugeait point à propos d’y consentir je les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés ; permis à lui de les reprendre, s’il pouvait les attraper.
Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se retirer dans les bois , au heu même d’où ils venaient, et que je leur laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions nécessaires pour qu’ils vécussent très-bien si bon leur semblait. »
cause il.
Alors je nie disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, et que je désirais qu’il retournât cependant à son bord pour y maintenir le bon ordre , et qu’il m’envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d’une vergue le nouveau capitaine, qui avait, été tué , afin que nos bannis pussent le voir.
Quand le capitaine fut parti , je fis venir ces hommes à mon logement, et j’entamai avec eux un grave entretien sur leur position.. Je leur dis que, selon moi, ils avaient fait un bon choix ; que si le capitaine les emmenait , ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine à eux flottant au bout d’une vergue , et je leur déclarai qu’ils n’auraient rien moins que cela à attendre.
Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester , je leur dis que je voulais les initier à l’histoire de mon existence en cette île , et les mettre à même de rendre la leur agréable. Conséquemment je leur fis tout l’historique du lieu- et de ma venue en ce lieu. Je leur montrai mes fortifications,; je lefer indiquai la manière dont je faisais mon pain , plantais Ihon blé et préparais mes raisins ; en un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. Je leur contai l’histoire des seize Espagnols qu’ils avaient à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis promettre de fraterniser avac eux *.
Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mous-
. quels et trois fusils de chasse, de fdus trois épées, et environ
1 Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d’encre, un petit paragraphe fort niais et fort malencontreux. <mi ne sc trouve point dans l’édition originale deStockdalc. B.
IMJDiaSOif
ud baril de poudre que j avais de reste; car après la première et la deuxième année j’en usais peu et n’en gaspillais point.
Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du beurre et du fromage.
En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et leur donnfi l’assurance que j’obtiendrais du capitaine qu’il leur laissât deux* barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de légumes, que moimême, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux d’avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine m’avait apporté pour ma consommation , et je leur recommandai de les semer , qu’immanquablement ils tiplieraient.
Ceci fait , je pris congé d’eux le jour suivant , et m’en allai à bord du navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais nous n’appareillâmes que
cauftoi. 4^1
de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne heure, deux des cpq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus sur-le-champ.
A cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi ; mais après quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse d’amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent fouettés et châtiés d’importance ; dès lors ils se montrèrent de fort tranquilles et de fort honnêtes compagnons.
Ensuite , à marée haute , j’allai au rivage avec la chaloupe chargée des choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le capitaine avait donné l’ordre qu’on ajoutât leurs coffres et leurs vêlements, qu’ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les encourager je leur dis que s’il ne m’était point impossible de leur envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.
Quand je pris congé de l’île j’emportai àbord, comme reliques, le grand bonnet de peau de chèvre que je m’étais fabriqué, mon parasol et un de mes perroquets. Je n’oubliai pas de prendre l’argent dont autrefois je fis mention , lequel était resté si long-temps inutile qu’il s’était terni et noirci ; à peine aurait-il pu passer pour de l’argent avant d’avoir été que^ue peu frotté et manié. Je n’oubliai pas non plus* celui que j’avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.
C’est ainsi que j’abandonnai mon île le dix-neuf décembre MIL SIX CENT QUATRE-VINGT-SIX, Selpn le calcul du navire , après y être demeuré vingt-huit ans deux mois
HOBlRtOK CHU SOtf.
et dix-neuf jours. De cette seconde captivité je fus délivré le même jour du mois que je m’étais enfui jadis dans le barco-jlongo, de chez les Maures de Salle.
Sur ce navire , au bout d’un long voyage , jarrivaigen Angleterre le 11 juin de l’an 1687, après une absence de trente-cinq années.