‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 9 sur 43 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

pre fils qui me navre le cœur; je ne puis guérir cette blessure. Non-seulement il a ruiné ma famille, mais il tue son père. Je commence une maladie que je crois fort grave; j’ai la fièvre , et peut-être ne vivrai-je pas long-temps. Je ne puis m'empêcher de verser ma douleur dans des cœurs qui n’en abuseront pas. Rien, depuis que j’exisle, n’adomté mon courage; il fallait cela pour me vaincre,

•Et tu, Rrute!

■Je comptais sur lui; je me fiais à lui. J'ai laissé entre ses mains mes deux pauvres enfants sans fortune ; il n’a pas de pitié. 11 laisse leur mère mourante demander l’aumône à sa porte 1 11 est riche. Il s'est engagé devant la loi à fournir à leurs besoins; non-seulement les promesses les plus sacrées, non-seulement sa signature l’y obligent, mais l’être le plus cruel le ferait. Lui , il est sans cœur et sans compassion, (.'est trop, ah ! c’est trop-! Excusez ma faiblesse; je ne peux rien dire de plus; mon cœur est trop plein. Je ne vous demande en mourant qu’une seule chose : quand je serai parti, protégez-les ; qu'ils ne souffrent pas davantage de son injustice et de son avarice; devenez leur frère; et, si vous croyez me devoir quelque chose, à moi qui vous ai livré le bien le plus prédeux que j’eusse au monde, ne permettez pas qu’on foule aux pieds mes enfants. J’espère qu'ils n’auront besoin que d’avis et de conseils dans peu de temps : mais ils en auront besoin. car ils sont trop radies à séduire par des promesses; ils ont trop de foi à la probité des hommes.

•Ma solitude est profonde; les gens de loi me poursuivent; de vous seul me vient un peu de consolation.

•Je suis si près de la fin de mon voyage que je me soutiens par la pensée d’un prochain repos. Je marche à pas rapides vers un lieu où les méchants ne nous troublent plus , et où les âmes fatiguées se reposent. Je ne sais si le passage sera orageux et la traversée pénible. Que Dieu me soutienne ! que je termine ma vie avec cette résignation , mon seul bien actuel ! J’aurai beaucoup souffert , et il y a justice là-haut.

»l ne de mes douleurs est de ne pas connaître mon petit-fils et de ne pas lui donner encore ma bénédiction.

Qu’il soit votre joie dans la jeuribsse et votre appui dans l’âge mûr; qu'il ne vous cause jamais un soupir. Hélas!

c'est un bonheur auquel on ne doit guère s’attendre. Embrassez ma chère Sophie, que sans doute je ne verrai plus, et lisei-lui cette lettre d’un père ui l’a aimée par-dessus tout jusqu'au entier moment

» V otre malheureui, •Daniel de Fob.

• A deux mille» de Greenwich, comté de Kent, 12 août 1^30. ■

Quelle scène ! bon Dieu ! l'auteur de Robinson dans une retraite obscure, âgé de soixante-neuf ans, mourant dans la pauvreté, et trahi par son fils , auquel il a confié les débris de sa fortune avec une imprudence si généreuse et si mal placée. A quoi sert donc le talent ! à quoi sert la vertu dans son héroïsme? Hélas! y aura-t-il toujours chez l'homme de génie quelque chose de romanesque et d'imprudent, une espèce d’enfantillage inévitable? Il fait naufrage là où un homme ordinaire ne trouverait pas de danger. Celte vulgaire prudence a quelque chose d’étroit qui déplaît aux âmes d’élite. Voyez un peu la destinée de Cervantes, de Jean-Jacques Rousseau , de Daniel de Foë. Avec un peu de circonspection, ils auraient échappé à ce qui a fait le désespoir de leur vie , à la prison, à la pauvreté, à la calomnie ! Mais toujours des dévouements inutiles , toujours une manière fausse et poétique de contempler le monde.

De Foë cède sa fortune à son fils. Lu paysan du Northumberland lui aurait dit que ce n’était pas chose sage , et qu’il ne faut jamais mettre les hommes, si faibles de leur nature, en opposition avec leurs intérêts, lutte d’où ils sortent rarement vainqueurs.

Oui, ces génies rares ont leur polie de la croix, quelque grande et haute idée qu’ils ne veulent pas abandonner, et à laquelle ils sacrifient tout ; Ils essayent en vain de la faire prévaloir , ils se brisent contre les réalités ; lis trouvent partout des limites contre lesquelles ils se révoltent en vain.

J ean- Jacques veut réformer la société ; Cervantes et Camoëns ne se contentent as de chanter l'héroïsme , ils sont éros. Sublimes fous! Lorsque Cervantes eut bien reconnu l’insanité de cette conduite, il écrivit son immortelle satire, ot se moqua de lui-même.

De Foë s’esUlévoué au bon aens. 1 1 a bu la ciguë, mais lentement, mais

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plus douloureusement (pie Socrate.

Dès qu'il ap percevait une injustice , une absurdité politique, une sottise populaire, il se fâchait, il marchait au combat jjon temps était un temps de factions’* où tout le monde avait tort, où toutes lés ambitions se heurtaient dans l'obscurité , toutes également coupables; époque d'injustice. Une habitude de mensonge intéressé • s’était répandue parmi le peuple. Et voilà , au milieu de ce tumulte , un grand homme , un niais , un homme de génie, im sot qui s'avise de se faire le martyr de la vérité méprisée et du bon sens foulé aux pieds , comme ai la vérité était quelque chose pour tous les hommes qui l’entourent * comme s’ils s'embarrassaient d’avoir raison , pourvu que leurs ennemis soient pendus ou brûlés !

11 se trouvait, nous l’avons dit, dans le talent de de Foé un, me lange sin- Lier de simplipité et ae profondeur.

Eque nous l&ons les logomachies os écrivains politiques , nous savons à merveille ce qu'il y a (le sérieux là-dédans. Mous laissons à la crédulité rDourgeoisfe de quelques rares abonnés la religion du phemieb I’ajS*».

Nous nous gardons bien de prendre au sérieux et à la lettre ces injures , ces colères, ces théories, ces récriminations; pourvu que les maîtres d’escrime soient adroits, nous voilà contents. Nous ne prenons guère ces duellistes pour rire, ces professeurs de politique belligérante pour gens animés d’un véritabftr courroux et d’une réelle conviction. Mais de Foé n'était pas ainsi : il avüt une foi profonde ; son époque était religieuse , c’était sur des matières théologiques que les discussions roulaient. 11 y allait du salut de son ame et du salut de sa patrie. Dès que l'on manquait à la vérité, dès que l’on manquait à la vertu, toute sa colère se soulevait. 11 bravait le pilori, la prison, l’ire des rois , la vengeance des hommes de faction et la haine du peuple.

C'est ainsi qu'il a passé sa vie, assez malheureux pour avoir toujours raison , assez obstiné pour ne céder jamais, assez héroïque pour ne pas se rebuter d’en tel combat. Vous l'ave* vu ne prétend** ni à la gloire ni à la fortune y sacrifier son argent et sa position à son Incurable manie; publier la plupart de ses œuvres sous le voile de l’anonyme et à ses fra& 11 appartenait à une secte persdwtée; il la

augeie. nuaiin£ , a eu oifrfi§g*oii

défendait, elle le reniait 11 était personnellement Attaché à Guillaume, et.

ne tira pas le moindre parti de la corn» fiance que ce roi avait en lui. Généreux envers ses enfants, il mourut dans un grenier, obscur , privé de tout , et seul, comme s'il n'eût pas eu de famille. Enfin, l’un des premiers romanciers de l’Angleterre, il donna tant de soin et imprima un tel caractère de vérité à ses fictions que personne ne voulut croire qu'elles fussent l’œuvre de son cerveau; et comme sa vertu l’avait privé de bonheur, son talent le priva de gloire.

Voilà le comble de l’étrangeté. Robinson, notre livre bien-ain " tant de succès qu’il.a fait ouf auteur.

O bizarrerie d’une gloire sai&gtôlre, dfan homme de génie qui se sacrifie à sa création , et qui s’absorbe dans son œuvre! (’Ætte fiction devenue réalité efface au lieu de conserver le noin de Daniel de Foë. A peine mort, on l’oublie; on ne se souvient que de Robinson et de Vendredi. Vous n’avez aucune gratitude pour leur père; ce sont eux que vous aimez, eux seuls. Eux seuls existent , de Foë n'a rien à prétendre : cela est convenu.

Dans toute l’histoire des littératures, ce miracle n’est arrivé qu’une fois. De Foë est moins célèbre que Rochester, que le marquis de Saint- Aulaire , qui a fait cinq petits vers, et que Boyer , qui a fait un dictionnaire ; on ne sait pas même s'il s'appelait Foë, de Foë , de Fooë ou de Foy. il n'y a plus de de Foë; Robinson vit à sa place; l'auteur a voulu créer; ila prétendu faire de la vérité , et sa création est restée si forte qu'elle l'a englouti. Je le répète, c’est merveilleux.

Et quelle vie! que de douleurs!

que de services à l'humanité ! et quelle récompense!

Daniel de FoÔ a précédé dans la carrière des réformes tout ce que le dix-huitième siècle a de plus brillant parmi ses réformateurs. — Daniel de Foë a éclairé touts les points de l’économie jailli que , de la police intérieure /fela théorie gouvernementale, des théories religieuses , de l’histoire et de l’esthétique.— De Foë a devancé Richardson dans la peinture détaillée des mœurs : Il a marché de pair avec Locke pour la clarté des disquisitions, ouvert la route à Steele et Addison pour la forme dramatique donnée aux journaux; fondé la première Revue,

JO

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