CR P SOI
ner, qui, j’avais tout lieu de le supposer, avait dû depuis bien des années me mettre au rang des morts.
Dans cette vue, je m’embarquai pour Lisbonne, où j’arrivai au mois d’avril suivant. Mon serviteur Vendredi m’accompagna avec beaucoup de dévouement dans toutes ces courses, et se montra le garçon le plus fidèle en toute occasion.
Quand j’eus mis pied à terre à Lisbonne je trouvai après quelques recherches, et à ma toute particulière satisfaction, mon ancien ami le capitaine qui jadis m’avait accueilli en mer à la côte d’Afrique. Vieux alors , il avait abandonné la mer, après avoir laissé son navire à son fils, qui n’était plus un jeune homme, et qui continuait de commercer avec le Brésil. Le vieillard ne me reconnut pas , et au fait je le reconnaissais à peine ; mais je me rétablis dans son souvenir aussitôt que je lui eus dit qui j’étais.
Après avoir échangé quelques expressions affectueuses de notre ancienne connaissance , je m’informai , comme on peut le croire , de ma plantation et de mon partner. Le vieillard me dit : « — Je ne suis pas allé au Brésil depuis environ neuf ans ; je puis néanmoins vous assurer que lors de mon dernier voyage votre partner vivait encore , mais les curateurs que vous lui aviez adjoints pour avoir l’œil sur votre portion étaient morts touts les deux. Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte trèsexact du rapport de votre plantation ; parce que , sur la croyance générale qu'ayant fait naufrage vous aviez été noyé , vos curateurs versé le produit de votre part de la plantation dans les maiup du Procureur-Fiscal , qui en a assigné, — en cas que vous ne revinssiez jamais le réclamer,— un tiers au Roi et deux tiers au monastère de Saint- Augustin , pour être employés au soulagement des
pauvres , et à la conversion des Indiens à la foi catholique! — Nonobstant, si vous vous présentiez , ou quelqu’un fondé de pouvoir, pour réclamer cet héritage, il serait restitué, excepté le revenu ou produit annuel, qui, ayant été affecté à des oeuvres charitables*, ne peut être réversible. Je vous assure que l’Intendant du Roi et le proveedor , ou majordome du monastère , ont toujours eu grand soin que le bénéficier , c’est-à-dire votre partner , leur rendit chaque année un compte fidèle du revenu total , dont ils ont dûment perçu votre moitié. »
Je lui demandai s’il savait quel aecroissement avait pris ma plantation ; s’il pensait qu’elle valût la peine de s’en occuper , ou si , allant sur les lieux , je ne recontrerais pas d’obstacle pour rentrer dans mes droits à la moitié.
11 me répondit : — « Je ne puis vous dire exactement à quel point votre plantation s’est améliorée, mais je sais que votre partner est devenu excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont j’ai meilleure souvenance, c’est d’avoir ouï dire que le tiers de votre portion, dévolu au Roi, et qui, ce me semble, a été octroyé à quelque monastère ou maison religieuse , montait à plus 200 moidores par an. Quant à être rétabli en paisible possession de votre bien , cela ne fait pas de doute , votre partner vivant encore pour témoigner de vos droits, et votre nom étant enregistré sur le cadastre du pays. » — 11 me dit aussi : — « Les survivants de vos deux curateurs sont de très-probes et de très-honnêtes gens , fort riches , et je pense que non-seulement vous aurez leur assistance pour rentrer en possession v mais que vous trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme très-considérable. C’est le produit de la plantation pendant que leurs pères en avaient la curatèle, et avant qu’ils s’en fussent dessaisis
CRUMOlt.
comme je vous le disais tout-à-l’heure , ce qui eut lieu , autant que je me le rappelle, il y a environ douze ans.»
À ce récit je montrai un peu de tristesse et d’inquiétude, et je demandai au vieux capitaine comment il était advenu que mes curateurs eussent ainsi disposé de mes biens , quand il n’ignorait pas que j’avais fait mon testament , et que je l’avais institué , lui , le capitaine portugais , mon légataire universel.
— t Cela est vrai , me répondit-il ; mais , comme il n’y avait point de preuves de votre mort , je ne pouvais agir comme exécuteur testamentaire jusqu’à ce que j’en eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me sentais pas porté à m’entremettre dans une affaire si lointaine. Toutefois j’ai fait enregistrer votre testament, et je l’ai revendiqué ; et, si j’eusse pu constater que vous étiez mort ou vivant, j’aurais agi par procuration , et pris possession de Vengenho , — c’est ainsi que les Portugais nomment une sucrerie — et j’aurais donné ordre de le faire à mon fils , qui était alors au Brésil.
— » Mais , poursuivit le vieillard, j’ai une autre nouvelle à vous donner, qui peut-être ne vous sera pas si agréable que les autres : c’est que , vous croyant perdu , et tout le monde le croyant aussi , votre fàrtnbr et vos curateurs m’ont offert de s’accommoder avec moi, en votre nom , pour ïe revenu des six ou huit premières années, lequel j’ai reçu. Cependant de grandes dépenses ayant été faites alors pour augmenter la plantation, pour bâtir un engenho et acheter des esclaves , ce produit ne s’est pas élevé à beaucoup près aussi haut que par la suite. Néanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que j’ai reçu et de la manière dont j’en ai disposé. »
Après quelques jours de nouvelles conférences avec ce
RUBIJUtOft
vieil ami , il me remit un compte du revenu des six premières années de ma plantation , signé par mon eartner et mes deux curateurs , et qui lui avait toujours été livré en marchandises : telles que du tabac en rouleau , et du sucre en caisse , sans parler du rum , de la mélasphærule, produit obligé d’une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s’accroissait considérablement chaque année : mais , comme il a été dit précédemment 9 les dépenses ayant été grandes 9 le boni fut petit d’abord. Cependant 9 le vieillard me fit voir qu’il*était mon débiteur pour 4;0 moidores ; outre , 60 caisses de sucre et 1 5 doubles rouleaux de tabac, qui s’étaient perdus dans son navire 9 ayant fait naufrage en revenant à Lisbonne 9 environ onze ans après mon départ du Brésil.
Cet homme de bien se prit alors à se plaindre de ses malheurs 9 qui l’avaient contraint à faire usage de mon argent pour recouvrer ses pertes et acheter une part dans une autre navire. — « Quoi qu’il en soit, mon vieil ami, ajouta-t-il , vous ne manquerez pas de secours dans votre nécessité , et aussitôt que mon fils sera de retour , vous serez pleinement satisfait. »
Là-dessus il tira une vieille escarcelle , et me donna 1 60 moidores portugais en or. Ensuite, me présentant les titres de ses droits sur le bâtiment avec lequel son fils était allé au Brésil , et dans lequel il était intéressé pour un quart et son fils pour un autre , il me les remit touts entre les mains en nantissement du reste.
J’étais beaucoup trop touché de la probité et de la candeur de ce pauvre homme pour accepter cela ; et, me remémorant tput ce qu’il avait fait pour moi, comment il m’avait accueilli en mer , combien il en avait usé généreusement à mon égard en toute occasion , et combien sur-
« CRCSOjt. . f*
tout il se montrait en ce moment ami sincère , je fus sur le poiut de pleurer quand il m’adressait ces paroles. Aussi lui demaudai-rje d’abord si sa situation lui permettait de se dépouiller de tant d’argent à la fois, et si cela ne le gênerait point. Il me répondit qu’à la vérité cela pourrait le gêner un peu , mais que ce n’en était pas moins mon argent, et que j’en avais peut-être plus besoin que lui.
Tout ce que me disait ce galant homme était si affectueux que je pouvais à peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de moidores , et lui demandai une plume et de Pencre pour lui en faire un reçu ; puis je lui rendis le reste, cl lui dis : « — Si jamais je rentre en possession de ma plantation, je vous remettrai toute la somme, — comme effectivement je fis plus tard ; — et quant au titre de propriété de votre part sur le navire de votre fils , je ne veux en aucune façon l’accepter ; si je venais à avoir besoin d’argent , je vous tiens assez honnête pour me payer; si au contraire^ viens à palper celui que vous me faites espérer, je ne recevrai pitié jamais un penny de vous. » d^uand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s’il ne pourrait pas me servir en quelque chose dans la réclamation de ma plantation. Je lui dis que je pensais aller moi-même sur les lieux. — «Vous pouvez faire ainsi, reprit-il, si cela vous plaît; mais, dans le cas contraire, il y %bien des moyens d’assurer vos droits et de recouvrer immédiatement la jouissance de vos revenus. • — Et, comme il se trouvait dans la rivière de Lisbonne des vaisseaux prêts à partir pour le Brésil , il me fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part, affirmant, sous serment, que j’étais en vie, et que jetais bien la même personne qui avait entrepris autrefois le défrichement et la culture de ladite plantation.
noBIISSO* CHU6oi.
A celte déposition régulièrement légalisée par un notaire, il me conseilla d annexer une procuration , et de l’envoyer avec une lettre de sa main à un marchand de sa connaissance qui était sur les lieux. Puis il me proposa de demeurer avec lui jusqu’à ce que j’eusse reçu réponse.
Défaillance.
I ne fut jamais rien de plus honorable que *les procédés dont ma procuration fut suivie : car en moins de sept mois il marri va de la part des survivants de iqes curateurs, les marchands pour le compte desquels je m'étais embarqué, uii gros paquet contenant les lettres et papiers suivants:
RORnf'Jt?
i°. Il y avait uu compte courant du produit de ma ferme ou plantation durant dix années , depuis que leurs pères avaient réglé avec mon vieux capitaine de Portugal; la balance semblait êtra ma faveur de 1174 moidores.
2°. 11 y avait uàij|É|tt|LBde quatre années en sus, où les immeubles étaient Tesïfc entre leurs mains avant que le gouvernement en eût réclamé l’administration comme étant les biens d une personne ne se retrouvant point , ce qui constitue Mort Civile. La balance de celui-ci, vu l'accroissement de la plantation, montait en cruzades à la valeur de
52/| i MOIDORES.
5°. Il y avait le compte du Prieur des Augustins, qui, ayant perçu mes revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me rembourser ce dont il avait disposé en faveur de Thôpital , déclarait très -honnêtement qu'il avait encore entre les mains 872 moidores et reconnaissait me les devoir. — Quant à la part du Roi, je n'en lirai rien. ,
11 y avait aussi une lettre de mon mrtner me félicitant très-affectueusement de ce que*j'elais encore Je ce monde, et me donnant des détails* sur l'amélioration» de ma plantation, sur ce qu elle produisait par an, sur la quantité d’acres qu’elle contenait, sur sa culture et sur le nombre d’esclaves qui l'exploitaient. Puis , faisant vingt-deux Croix en signe de bénédiction , il m’assurait qu'il avait dit autant d'AvE Maria pour remercier la très-SAiNTE-V ierge de ce que je jouissais encore de la vie; et ;m 'engageait fortement à venir moi-même prendre possession de ma propriété, ou à lui faire savoir en quelles mains il devait remettre mes ÿiens , si je ne venais pas avoir* même. Il finissait par de tqnehres et cordiales protestations de son amitié ’ot de celle de sa famille , ^ m’adressait en présent
CUL’ SDK.
sept belles peaux de léopards, qu’il avait saus doute reçues d’Afrique par quelque autre navire qu’il y avait envoyé, et qui apparemment avaient fait un plus heureux voyage que moi. 11 m’adressait aussi cinq caisses d’excellentes confitures, et une centaine de pièces d’or non monnayées, pas tout-à-fait si grandes que des moidores.
Par la meme (lotte mes curateurs m’expédièrent 1200 caisses de sucre , 800 rouleaux de tabac , et le solde de leur compte en or. r-^jL
Je pouvais bien dire alors avec vérité que la fin de Job était meilleure que le commencement. 11 serait impossible d’exprimer les agitations de mon cœur à la lecture de ces lettres , et surtout quand je me vis entouré de touls mes biens ; car les navires du Brésil venant toujours en (lotte, les memes vaisseaux qui avaient apporté mes lettres avaient aussi apporté mes richesses , et mes marchandises étaient en sûreté dans le Tage avant que j’eusse la missive entre les mains. Bref , je devins pale ; le cœur me tourna , et si le bon vieillard n’était accouru et ne m’avait apporté un cordial , je crois que ma joie soudaine aurait excédé ma nature , et que je serais mort sur la place.
Malgré cela, je continuai à aller fort mal pendant quelques heures, jusqu’à ce qu’on eût appelé un médecin, qui. apprenant la cause réelle de mon indisposition , ordonna de me faire saigner , après quoi je me sentis mieux et je me remis. Mais je crois véritablement que, si je n’avais été soulagé par l’air que de cette manière on donna pour ainsi dire à mes esprits , j’aurais succombé.
J’étais alors tout d’un coup maître de plus de 5o,ooo livres sterling en espèces, et au Brésil d’un domaine , je peux bien l’appeler ainsi, d’environ mille livres sterling de revenu annuel , et aussi sûr que peut l’être une pro-
tt
B OBI. ISO*
quelles dispositions prendre pour en jouir.
Avant toutes choses , ce que je fis , ce fut de récompenser mon premier bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout d’abord avait eu pour moi de la charité dans ma détresse , de la bouté au commencement de notre liaison et de la probité sur la (in. Je lui montrai ce qu’on m’envoyait, et lui dis qu’aprèi la Providence céleste, qui dispose de toutes choses, c’était à lui que j’en étais redevable, et qu’il me restait à le récompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui rendis donc premièrement les ioomoidores que j’avais reçus de lui ; puis j’envoyai chercher .un tabellion et je le priai de dresser en bonne et due forme une quittance générale ou décharge des 470 moidores qu’il avait reconnu me devoir. Ensuite je lui demandai de me rédiger une procuration, l’investissant receveur des revenus annuels de ma plantation, et prescrira^ à mon part*nbr de compter avec lui, et de lui faire en mon nom ses remises par les flottes ordinaires. Une clause finale hû assurait un don annuel de 100 moidores sa vie durant, et à son fils, après sa mort, une rente viagère de 5o moidores. C’est qjjjsi que je m’acquittai envers mon bon vieillard.
vidence avait ainsi replacé entre mes mains. En vérité j’avais plus de soucis en tête que je n’en avais eus pendant ma vie silencieuse dansl’île, où je n’avais besoin que- de ce que j’avais , où je n’avais que ce dont j’avais besoin ;
deau que je ne savais comment mettre à couvert. Je n’avais plus de caverne pour y cacher mon trésor , ni de lieu
Iflors à considérer de quel côté je gouverne- Bv <et ce que je ferais du domaine que la Pro-
tandis qu’à cette heure j’étais sous le poids d’un grand far-
catsoÉ.
où il pût loger sans serrure et sans clef, et se ternir et se moisir avant que personne mit la main dessus. Bien au contraire, je ne savais où l’héberger, ni à qui le confier. Mon vieux patron, le capitale, était, il est vrai, un homme intègre : ce fut lui monkjHg^ refuge.
Secondement, mon intérêt semënut m’appeler au Brésil; mais je ne pouvais songer à y aller avant d’avoir arrangé mes affaires , et laissé derrière moi ma fortune en mains sûres. Je pensai d’abord à ma vieille amie la veuve, que je savais honnête et 11c pouvoir qu’être loyale envers moi ; mais alors elle était âgée, pauvre, et, selon toute apparence, peut-être endettée. Bref, je n’avais ainsi d’autre parti à prendre que de m’en retourner en Angleterre et d’emgjrter mes richesses avec moi.
Quelques mois pourtant s’écoulèrent avant que je me déterminasse à cela; et c’est pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitté envers mon vieux capitaine, mon premier bienfaiteur , je pensai aussi à ma pauvre veuve , dont le mari avait été mon plus ancien patron, et elle-même, tant quelle l’avait pu, ma fidèle intendante et ma directrice. Mon premier soin fut de charger un marchand de Lisbonne d’écrire à son correspondant à Londres, non pas seulement de lui payer un billet, mais d’aller la trouver et de lui remettre de ma part 1 oo livres sterling en espèces , de jaser avec elle, de la consoler dans sa pauvreté , en lui donnant l’assurance que, si Dieu me prêtait vie, elle aurait de nouveaux secours. En même temps j’envoyai dans leur province 1 oo livres sterling à chacune de mes sœurs , qui , bien qu’elles ne fussent pas dans le besoin, ne se trouvaient pas dans de très-heureuses circonstances, l’une étant veuve, et l’autre$ÿant un mari qui n’était pas aussi bon pour elle qu’il l’aurait dû.
a OBI!* son
Mais parmi touts mes parents ou connaissances , je ne pouvais faire choix de personne à qui j’osasse confier le gros de mon capital , afin que je pusse aller au Brésil et le laisser en sûreté derrière moi. Cela me jeta dans une grande perplexité.
J’eus une fois l’envie d’aller au Brésil et de m’y établir , car j’étais pour ainsi dire naturalisé dans cette contrée ; mais il s’éveilla en mon esprit quelques petits scrupules religieux qui insensiblement me détachèrent de ce dessein, dont il sera reparlé tout-à-lTieure. Toutefois ce n’était pas la dévotion qui pour lors me retenait ; comme je ne m’étais fait aucun scrupule de professer publiquement la religion du pays tout le temps que j’y avais séjourné , pourquoi ne l’eussé-je pas fait encore 4. *
Non, comme je l’ai dit, ce n’était point là la principale cause qui s’opposât à mon départ pour le Brésil , c’était réellement parce que je ne savais à qui laisser mon avoir. Je me déterminai donc enfin à me rendre avec ma fortune en Angleterre, où, si j’y parvenais, je me promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque parent qui ne serait point infidèle envers moi. En conséquence je me préparai à partir pour l’Angleterre avec toutes mes richesses.
A dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie, — la flotte du Brésil étant sur le point de faire voile, — je résolus d’abord de répondre convenablement aux comptes justes et fidèles que j’avais reçus. J écrivis premièrement au Prieur de Saint-Augustin une lettre de remercîment pour ses procédés sincères, et je le priai de vouloir bien accepter les 872 MomonEs dont il lapait point
* Voir à In Dissertation religieuse.
disposé ; d’en affecter 5oo au monastère et 572 au pauvres, comme bon ki semblerait. Enfin je me recommandai aux prières du révérend Père , et autres choses semblables.
J’écrivis ensuite vie lettre d’action de grâces à mes deux curateurs , avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probité requérait. Quant à leur adresser un présent 9 ils étaient pour cela trop au-dessus de toutes nécessités.
Finalement j’écrivis à mon paktner , pour le féliciter de son industrie dans l’amélioration de la plantation et de son intégrité dans l’accroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes instructions sur le gouvefnenfent futur de ma part , conformément aux pouvoirs que j’avais laissés à mon vieux patron , à qui je le priai d’envoyer ce qui me reviendrait, jusqu’à ce qu’il eût plus particulièrement de mes nouvelles; l’assurant que mon intention était non-seulement d’aller le visiter, mais encore de m’établir au Brésil pour le reste de ma vie. A cela j’ajoutai pour sa femme et ses filles , — le fils du capitaine m’en avait parlé, — le fort galant cadeau de quelques soieries d’Italie, de deux pièces de drap fin anglais, le meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pièces de frise noire et de quelques dentelles de Flandres de grand prix.
Ayant ainsi mis ordre à mes affaires, vendu ma cargaison et converti tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut le choix de la route à prendre pour passer en Angleterre. J’étais assez accoutumé à la mer , et pourtant je me sentais alors une étrange aversion pour ce trajet ; et, quoique je n’en eusse pu donner la raison, cette répugnance s’accrut tellement, que je changeai
B0BI3S0A CBISOE.
d’avis, et fis rapporter mon bagage, embarqué pour le départ, non-seulement une fois, mais deux ou trois fois.
Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien être une des raisons de ces appréhensions ; mais qu’en pareille circonstance nul homme ne méprise les fortes impulsions de ses pensées intimes. Deux des vaisseaux que j’avais choisis pour mon embarquement, j’entends plus particulièrement choisis qu’aucun autre ; car dans l’un j’avais fait porter toutes mes valises, et quant à l’autre j’avais fait marché avec le capitaine ; deux de ces yaisseaux , dis-je , furent perdus : le premier fut pris par les Algériens , le second fit naufrage vers le Start, près de Torbay, et, trois hommes exceptés , tout l’équipage se noya. Ainsi dans l’un ou l’autre de ces vaisseaux j’eusse trouvé le maUüNpL Et dans lequel le plus grand ? Il est difficile de le dire.
flOFINSON
terre jusqu’à Paris , et de ià de gâgber Calais et Douvres, ou bien d’aller à Madrid et de traverser toute la France.
Bref, j’avais une telle appréhension de la mer, que, sauf de Calais à Douvres, je résolus de faire toute la route par terre ; comme je n’étais point pressé et que peu m’importait la dépense , c’était bien le plus agréable chemin. Pour qu’il le fût plus Cttcttè , mon vieux capitaine m’amena un Anglais , un genIÛman , fils d’un négociant de Lisbonne, qui était désirCSX d’entreprendre ce VOÿageirvec moi. Nous recueillîmes en outre deux marchands anglais et deux jeunes gentilshommes portugais : ces derniers n’allaient que jusqu’à Paris .seulement. Nous étions en tout six maîtres et cinq serviteurs , les deux marchands et les dettx Portugais se contentant .d’un valet pour deux , afin de sauver la dépense. Quant à moi , pour le voyage je m’étais attaché un matelot anglais comme domestique, outre Vendredi , qui était trop étranger pour m'en tenir lieu durant la route.
Nous partîmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie étant toute bien montée et bien armée , nous formions une petite troupe dont on me fit l’honneur de me nommer capitaine, parce que j’étais le plus Âgé, que j’avais deux serviteurs , et qu’au fait j’étais la cause première du voyage.
Comme je ne vous ai point ennuyé de mes journaux de mer, je ne vous fatiguerai point de mes journaux de terre; toutefois durant ce long et difficile voyage quelques aventures nous advinrent que je me puis omettre.
Quand nous arrivâmes à Madrid , étant touts étrangers à l’Espagne , la fantaisie nous vint de nous 'y arrêter 'Quelque temps pour voir la Cour et tout ce qui était digne d’obsërvâtion-; ma», comme nom étions surda fin de Uété, notis nous hâtâmes , et quittâmes Madrid environ autnilieu
CRU sort.
d'octobre. En atteignant les frontières de la Navarre, nous fumes alarmés en apprenant dans quelques villes le long du chemin que tant de neige était tombée sur le côté français des montagnes , que plusieurs voyageurs avaient été obligés de retourner à Pampeluae , après avoir à grands risques tenté passage.
Arrivés à Pampelune , jaous trouvâmes qu’on avait dit vrai ; et pour moi , qui avais toujours vécu sous un climat chaud , dans des contrées où je pouvais à peine endurer des vêtements, le froid fut insupportable. Au fait, il n’ér lait pas moins surprenant que pénible d’avoir quitté dix jours auparavant la Vieille-Castille, où le temps était nonseulement chaud mais brûlant , et de sentir immédiatement le vent des Pyrénées si vif èt si rude qu’il était insoutenable, et mettait nos doigts et nos orteils en danger d’être engourdis et gelés. C’était vraiment étrange.
Le pauvre Vendredi fut réellement effrayé quand il .vit ces moDtagDes toutes couvertes de neige et qu’il sentit ,1e froid de l’air , choses qu’il n’avait jamais ni vues ni ressenties de sa vie.
Pour couper court , après que nous eûmes atteint Pampelune , il continua à neiger avec tant de violence et si long-temps, qu’on disait que l'hiver était venu avant son temps. Les routes, qui étaient déjà .difficiles, furent alors tout-à-fait impraticables. En un mot, Ja neige se trouvait en quelques endroits trop épaisse pqur qu’on pût voyager, et, n’étant point durcie par la gelée, comme dans ,les pays septentrionaux , on courait risque d’être enseveli vivant à . chaque pas. Nous ne nous arrêtâmes pas moins , de vingt jours à Pampelune ; mais, voyant. que l’hiver s’approchait sans apparence d’adoucissement , — ce fut ,par toute l’Europe l’hiver le plus rigoureux quiil y eût. eu depuis
i< obi. mm
nombre d’années, — je proposai daller à Fontarabie, et là de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui n’était qu’un très-petit voyage.
Tandis que nous étions à délibérer là-dessus , il arriva quatre gentilshommes français, qui, ayant été arrêtés sur le côté français des passages comme nous sur le côté espagnol, avaient trouvé un guide qui, traversant le pays près la pointe du Languedoc , leur avait fait passer les montagnes par de tels chemins, que la neige les avait peu incommodés, et où, quand il y en avait en quantité, nous direntils, elle était assez durcie par la gelée pour les porter eux et leurs chevaux.
Nous envoyâmes qtierir ce guide. — « J’entreprendrai de vous mener par le même chemin, sans danger quant à la neige, nous dit-il, pourvu que vous soyez assez bien armés pour vous défendre des bêtes sauvages ; car durant ces grandes neiges il n’est pas rare que des loups, devenus enragés par le manque de nourriture , se fassent voir aux pieds des montagnes. » — Nous lui dîmes que nous étions suffisamment prémunis contre de pareilles créatures , s’il nous préservait d’une espèce de loups à deux jambes, que nous avions beaucoup à redouter, nous disait-on, particulièrement sur le côté français des montagnes.
Il nous affirma qu’il n’y avait point de danger de cette sorte par la route que nous devions prendre. Nous consentîmes donc sur-le-champ à le suivre. Le même parti fut pris par douze autres gentilshommes avec leurs domestiques, quelques-uns français, quelques-uns espagnols, qui, 4 comme je l’ai dit, avaient tenté le voyage et s’étaient vus forcés de revenir sur leurs pas.
Conséquemment nous partîmes de Pampelune avec notre guide vers le i5 novembre , et je fus vraiment surpris
CBL'tOÉ.
quand, au lieu de nous mener en avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles, par la même route que nous avions suivie eu venant de Madrid. Ayant passé deux rivières et gagné le pays plat, nous nous retrouvâmes dans un climat chaud , où le pays était agréable et où l’on ne voyait aucune trace de neige ; mais tout-à-coup, tournant à gauche, il nous ramena vers les montagnes par un autre chemin. Les rochers et les précipices étaient vraiment effrayants à voir ; cependant il fît tant de tours et de détours , et nous conduisit par des chemins si tortueux, qu’insensiblement nous passâmes le sommet des montagnes sans être trop incommodés par la neige. Et soudain il nous montra les agréables et fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent à une grande distance et que nous eussions encore bien du mauvais chemin.
Nous eûmes pourtant un peu à décompter, quand tout un jour et une nuit nous vîmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre guide nous dit de nous tranquilliser, que bientôt tout serait franchi. Nous nous apperçûmes en effet que nous descendions chaque jour , et que nous nous avancions plus au Nord qu’auparavant ; nous reposant donc sur notre guide , nous poursuivîmes.
Deux heures environ avant la nuit , notre guide était devant nous à quelque distance et hors de notre vue , quand soudain trois loups monstrueux, suivis d’un ours, s’élancèrent d’un chemin creux joignant un bois épais. Deux des loups se jetèrent sur le guide; et, s’il s’était trouvé seulement éloigné d’un demi-mille , il aurait été à coup sûr dévoré avant que nous eussions pu le secourir. L’un de ces animaux s’agrippa au cheval, et l’autre attaqua l’homme avec tant de violence , qu’il n eut pas le temps ou la pré-
KOtlKtOft
sence d’esprit de s’armer de son pistolet , niais il se prit à crier et à nous appeler de tonte sa force. J’ordonnai à mon serviteur Vendredi , qui était prés de moi , d’aller à toute bride voir ce qui se passât. Dès qu’il fut à portée de vue du guide il se mit à crier aussi fort que lui : — <0 maître ! O maître! » — Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au pauvre homme , et déchargea sou pistolet dans la tête du loup qui l’attaquait.
Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mou serviteur Vendredi, qui vint à son aide ; car celui-ci, dans son pays , ayant été familiarisé avec cette espèce d’animal , fondit sur lui sans peur et tira son coup à bout portant ; au lieu que tout autre de nous aurait tiré de plus loin, et peutêtre manqué le loup, ou couru le danger de frapper l’homme.
Il y avait là de quoi épouvanter un plus vaillant que moi ; et de fait toute la compagnie s’alarma quand avec la détonation du pistolet de Vendredi nous entendîmes des deux côtés les aQreux hurlements des loups , et ces cris tellement redoublés par l’écho des montagnes , qu’on eût dit qu’il y en avait une multitude prodigieuse ; et peut-être en effet leur nombre légitimait-il nos appréhensions.
Quoi qu’il en fût, lorsque Vendredi eut tué ce loup, l’autre , qui s’était cramponné .au cheval , l’abandonna sur-le-champ et s’enfuit. Fort heureusement, comme il l’avait attaqué à la tête , ses dents s’étaient fichées dans les bosselles de la bride , de sorte qu’il lui avait fait peu de mal. Mais l’homme était grièvement blessé : l’animal furieux lui avait fait deux morsures, l’une au bras et l’autre un peu au-dessus du "genou , et il était juste sur le point d’être renversé par son cheval effrayé quand Vendredi accourut et tua le loup.
CBUSO*.
Ou imaginera facilement qu’au bruit du pistolet de Vfïh drbdi nous forçâmes touts notre pas et galopâmes aussi vite que nous le permettait un chemin ardu , pour voir ce que cela voulait dire. Sitôt que nous eûmes passé les Vibres qui nous offusquaient , nous vîmes clairement de quoi il s’agissait , et de quel mauvais pas Vendredi avait tiré le pauvre guide , quoique nous ne pussions distinguer d’abord l’espèce d’animal qu’il avait tuée.
Mais jamais combat ne fut présenté plus hardiment et plus étrangement que celui qui suivit entre Vendredi et l'ours , et qui , bien que nous eussions été premièrement surpris et effrayés, nous donna à touts le plus grand divmv lissement imaginable. — 'L’ours est un gros et pesant ani-r mal ; il ne galope point comme le loup , alerte et léger ; mais il possède deux qualités particulières , sur lesquelles généralement il base ses actions. Premièrement, il ne fait point sa proie de l’homme , non pas que je veuille dire que la faim extrême ne l’y puisse forcer, — comme dans le cas présent, la terre étant couverte de neige, — et d’ordinaire il ne l’attaque que lorsqu’il en est attaqué. Si vous le rencontrez dans les bois, et que vous ne vous mêliez pas de ses affaires , il ne se mêlera pas des vôtres. Mais ayez soin d’être très-galant avec lui et de lui céder la route ; car c’est un gentleman fort chatouilleux, qui ne voudrait point faire un pas hors de son chemin, fût-ee pour un roi. Si réellement vous en êtes effrayé , votre meilleur parti est de détourner les yettx et de poursuivre ; car par hasard si vous vous arrêtez, vous demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront, et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui l’atteignît, ne serait-ce qu’un bout de bâton gros comme votre doigt , il le considérerait comme un outrage , et mettrait de côté tout autre af-
aoBintoü csoot
faire pour en tirer vengeance ; car il veut avoir satisfaction sur le point d’honneur : c’est là sa première qualité. La seconde, c’est qu’une fois offensé, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu’à ce qu’il ait sa revanche, et vous suivra, avec sa bonne grosse dégaine , jusqu’à ce qu’il vous ait atteint.
Mon serviteurVENDREDi, lorsque nous le joignîmes, avait délivré notre guide, et l’aidait à descendre de son cheval, car le pauvre homme était blessé et effrayé plus encore, quand soudain nous apperçûmes l’ours sortir du bois; il était monstrueux, et de beaucoup le plus gros que j’eusse jamais vu. A son aspect nous fûmes touts un peu surpris ; mais nous démêlâmes aisément du courage et de la joie dans la contenance de Vbndredi. — « O! O! O! s’écria-t-il trois fois , en le montrant du doigt , O maître ! vous me donner congé , moi donner une poignée de main à lui , moi vous faire vous bon rire. »
Vendredi montre A danser A l’Ours.
te fus étonné de voir ce garçon si transporté. * — « Tu es fou, lui dis-je, il te dévorera ! » — « Dévorer moi ! dévorer moi ? répéta Vendredi. Moi dévorer lui, moi faire vous bon rire; vous touts rester là , moi montrer vous bon rire. » — Aussitôt il s’assied à terre, en un tour de main ôte ses bottes,
KUMNSOII
chausse une paire d'escarpins qu'il avait dans sa poche, donne son cheval à mon autre serviteur, et, armé de son fusil , se met à courir comme le vent.
L’ours se promenait tout doucement , sans songer à troubler personne , jusqu'à ce que Vendredi , arrivé assez près, se mit à l'appeler comme s’il pouvait le comprendre : — « Écoute! écoute! moi parler avec toi. * — Nous suivions à distance; car, ayant alors descendu le côté des montagnes qui regardent la Gascogne, nous étions entrés dans une immense forêt dont le sol plat était rempli de clairières parsemées d’arbres çà et là.
Vendredi, qui était comme nous l’avons dit sur les talons de l’ours, le joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et l’atteignit à la tête ; mais il ne lui fit pas plus de mal que s’il l’avait lancée contre un mur ; elle répondait cependant à ses fins , car le drôle était si exempt de peur , qu’il ne faisait cela que pour obliger l’ours à le poursuivre, et nous montrer bon rire, comme il disait.
Sitôt que l’ours sentit la pierre et apperçut Vendredi, il se retourna, et s’avança vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambées , marchant tout de guingois et d’une si étrange allure , qu’il aurait fait prendre à un cheval le petit galot. Vendredi s’enfuit et porta sa course de notre côté, comme pour demander du secours. Nous résolûmes donc aussi de faire feu touts ensemble sur l'ours, afin de délivrer mon serviteur. J'étais cependant fâché de tout cœur contre lui , pour avoir ainsi attiré la bête sur nous lorsqu’elle allait à ses affaires par un autre chemin. J’étais surtout en colère de ce qu’il l’avait détournée et puis avait pris la fuite. Je l’appelai : « — Chien , lui dis-je , est^ce là nous faire rire ? Arrive ici et reprends ton bidet , afin
CRU SOK.
que nous puissions faire feu sur l’animal. • — 11 m’entendit et cria : — « Pas tirer ! pas tirer ! rester tranquille ; vous avoir beaucoup rire. » — Comme l’agile garçon faisait deux enjambées contre l'autre une, il tourna tout-à-coup de côté , et , appercevant un grand chêne propre pour son dessein, il nous fit signe de le suivre; puis ^redoublant de prestesse , il monta lestement sur l’arbre , ayant laissé son fusil sur la terre , à environ cinq ou six verges plus loin.
L’ours arriva bientôt vers l’arbre. Nous le suivions à distance. Son premier soin fut de s’arrêter au fusil et de le flairer; puis, le laissant là, il s’agrippa à l’arbre et grimpa comme un chat, malgré sa monstrueuse pesanteur. J’étais étonné de la folie de mon serviteur, car j’envisageais cela comme tel ; et, sur ma vie, je ne trouvais là-dédans rien encore de risible, jusqu’à ce que, voyant l’ours monter à l’arbre, nous nous rapprochâmes de lui.
Quand nous arrivâmes Vendredi avait déjà gagné l’extrémité d’une grosse branche, et l’ours avait fait la moitié du chemin pour l’atteindre. Aussitôt que l’animal parvint à l’endroit où la branche était plus faible, — « Ah ! nous cria Vendredi, maintenant vous voir moi apprendre l’ours à danser. » — Et il se mit à sauter et à secouer la branche. L’ours, commençant alors à chanceler, s’arrêta court et se prit à regarder derrière lui pour voir comment il s’en retournerait , ce qui effectivement nous fit rire de tout cœur. Mais il s’en fallait de beaucoup que Vendredi eût fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi, il l’appela de nouveau, comme s’il eût supposé que l’ours parlait anglais : — « Comment ! toi pas venir plus loin ? Moi prie toi venir plus loin. » — 11 cessa donc de sauter et de remuer la brandie; et l’ours, juste comme s’il comprenait ce qu’il di-
HoniNsnrt
sait, s’avança un peu. Alors Vendredi se reprit à sauter, et l’ours s’arrêta encore.
Nous pensâmes alors que c’était un bon moment pour le frapper à la tête, et je criai à Vendredi de rester tranquille, que nous voulions tirer sur l’ours ; mais il répliqua vivement : — « O prie ! O prie ! pas tirer ; moi tirer près et alors. » — 11 voulait dire tout-à-l’heure. Cependant, pour abréger l’histoire , Vendredi dansait tellement et l’ours se posait d’une façon si grotesque , que vraiment nous pâmions de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D’abord nous avions pensé qu’il comptait renverser l’ours ; mais nous vîmes que la bête était trop rusée pour cela : elle ne voulait pas avancer, de peur d’être jetée à bas, et s’accrochait si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l’issue de ceci et où s’arrêterait la bouffonnerie.
Mais Vendredi nous tira bientôt d’incêrtilude. Voyant que l’ours se cramponnait à la branche et ne voulait point se laisser persuader d’approcher davantage : — « Bien , bien ! dit-il , toi pas venir plus loin, moi aller, moi aller; toi pas venir à moi, moi aller à toi. » — Sur ce, il se relire jusqu’au bout de la branche, et, la faisant fléchir sous son poids, il s’y suspend et la courbe doucement jusqu’à ce qu’il soit assez près de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court à son fusil, le ramasse et se plante là.
— Eh bien , lui dis-je , Vendredi , que voulez-vous faire maintenant? Pourquoi ne tirez-vous pas? » — • Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore ; moi tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous encore un rire. » — Ce qu’il fit en effet , comme on le verra tout-à-l’hcure. — Quand l’ours vit son ennemi délogé, il déserta de la
CRLSOft.
branche où il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derrière lui à chaque pas et marchant à reculons, jusqu’à ce qu’il eût gagné le corps de l’arbre. Alors, toujours l’arrière-train en avant, il descendit , s’agrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant qu’une patte à la fois, très-posément. Juste à l’instant où il allait appuyer sa patte de derrière sur le sol, Vendredi s’avança sur lui, et, lui appliquant le canon de son fusil dans l’oreille, il le fit tomber roide mort comme une pierre.
Alors le maraud se retourna pour voir si nous n’étions pas à rire; et quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il poussa lui-même un grand ricanement, et nous dit : « Ainsi nous tue ours dans ma contrée. » — « Vous les tuez ainsi ? repris-je, comment! vous n’avez pas de fusils?» — «Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand beaucoup longues flèches. »
Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous ; mais nous nous trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grièvement blessé, et nous savions à peine que faire. Les hurlements des loups retentissaient toujours dans ma tête ; et, dans le fait, excepté le bruit que j’avais jadis entendu sur le rivage d’Afrique, et dont j’ai dit quelque chose déjà , je n’ai jamais rien ouï qui m’ait rempli d’une si grande horreur.
Ces raisons, et l’approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir; autrement, comme l’eût souhaité Vendredi, nous aurions certainement dépouillé cette bête monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine d’être conservée ; mais nous avions trois lieues à faire, et notre guide nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et poursuivîmes notre voyage.
* Xa terre était toujours couverte de neige, bien que moins
Hof.lRIOft
épaisse et moins dangereuse que sur les montagnes. Des bêles dévorantes, comme nous rapprîmes plus tard, étaient descendues dans la forêt et dans le pays plat , pressées par la faim, pour chercher leur pâture, et avaient fait de grands ravages dans les hameaux, où elles avaient surpris les habitants, tué un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et même quelques personnes.
Nous avions à passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide ; s'il y avait encore des loups dans le pays, nous devions à coup sûr les rencontrer là. C’était une petite plaine, environnée de bois de touts les côtés, et un long et étroit défilé où il fallait nous engager pour traverser le bois et gagner le village, notre gîte.
Une demi-heure avant le coucher du soleil nous entrâmes dans le premier bois, et à soleil couché nous arrivâmes dans la plaine. Nous ne rencontrâmes rien dans ce premier bois, si ce n’est que dans une petite clairière, qui n avait pas plus d’un quart de mille , nous vîmes cinq grands loups traverser la route en toute hâte, l’un après l’autre, comme s’ils étaient en chasse de quelque proie qu’ils avaient en vue. Ils ne firent pas attention à nous, et disparurent «en peu d’instants.
Là-dessus notre guide , qui , soit dit en passant , était un misérable poltron , nous recommanda de nous mettre en défense; il croyait que beaucoup d’autres allaient venir.
Nous tînmes nos armes prêtes et l’œil au guet ; .mais nous ne vîmes plus de loups jusqu’à ce que nous eûmes pénétré dans la plaine après avoir traversé ce bois, >qui avaitprès d’une demi-lieue. Aussitôt que nous y fûmes arrivés, nous ne chômâmes pas d’occasion de regarder autour de nous. Le premier objet qui nous frappa ce fut un cbeval mort , c’est-à-dire un pauvre obérai que les >loups avaient -tué. Au
CRI' soi.
moins une douzaine d’entre enx étaient à la besogne , on ne peut pas dire en train de le manger, mais plutôt de ronger les os, car ils avaient dévoré tonte la chair auparavant.
Nous ne jugeâmes peint à propos de troubler leur festin, et üs ne prirent pas garde à nous. “Vendredi aurait bien voulu tirer sur eux, mais je m’y opposai formellement, prévoyant que noos aurions sur les bras plus d’affaires semblables que nous ne nous y attendions. — * Nous n avions pas encore traversé la moitié de la plaine, quand, dans les bois, à notre gauche, nous commençâmes à entendre les loups hurler d’une manière effroyable, et aussitôt après nous en vîmes environ une centaine venir droit à nous, tout* en corps, et la plupart d’entre eux en ligne, aussi régulièrement qu’une armée Tangée par des officiers expérimentés. Je savais à peine que faire pour les recevoir. 11 me sembla toutefois que le seul moyen était de nous serrer touts de front , ce que nous exécutâmes sur-le-champ. Mais, pour qu’entre les décharges nous n’eussions point trop d’intervalle, je résolus que seulement de deux hommes l’un ferait feu, et que les autres* qui n’auraient pas tiré, se tiendraient prêts à leur faire essuyer immédiatement une seconde fusillade s’ils continuaient dîavancer sur nous ; puis que ceux qui auraient lâché leur^ttjqp d’abord ne s’amuseraient pas à recharger leur fusil, muift s’armeraient chacun d’un pistolet , car nous étions itottts munis d’un fusil et d’un paire de pistolets. Ainsi nous ^pouvions par cette tactique faire six salves, la moitié de nous tirant à la fois. Néanmoins* pour le moment, il n’y eut pas nécessité : à la première décharge les ennemis firent halte, épouvantés, stupéfiés du bruit autant que du feu. Quatre d’entre eux , frappés à la tête * tombèrent morts ; plusieurs autres furent blessés et se re-
ROBINSON CRUbOÉ.
tirèrent tout sanglants , comme nous pûmes le voir par la neige. Ils s’étaient arrêtés, mais ils ne battaient point en retraite. Me ressouvenant alors d’avoir entendu dirè que les plus farouches animaux étaient jetés dans l’épouvante à la voix de l’homme, j’enjoignis à touts nos compagnons de crier aussi haut qu’ils le pourraient , et je vis que le dicton n’était pas absolument faux ; car, à ce cri , les loups commencèrent à reculer et à faire volte-face. Sur le coup j’ordonnai de saluer leur arrière-garde d'une seconde décharge, qui leur fit prendre le galop, et ils s’enfuirent dans les bois.
Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et , pour ne pas perdre de temps, nous le fîmes en marchant. Mais à peine eûmes-nous bourré nos fusils et repris la défensive, que nous entendîmes un bruit terrible dans le même bois, à notre gauche ; seulement c’était plus loin, en avant , sur la route que nous devions suivre.
Combat avec les Loups.
a nuit approchait et commençait à se faire noire, ce qui empirait notre situation; et, corn* me le bruit croissait, nous pouvions aisément reconnaître les cris et les hurlements de ces hôtes infernales. Soudain nous apperçûmes deux ou trois troupes de loups sur notre gauche, une derrière
T. it. 5
ROBISSO*
nous cl une à notre front, de sorte que nous en semblions environné^ Néanmoins, comme elles ne nous assaillaient point, nous poussâmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos chevaux, ce qui , à cause de l’âpreté du chemin, n'était tout bonnement quun grand trot. De cette manière nous vînmes au-delà de la plaine, en vue de l'entrée du bois à travers lequel nous devions passer ; mais notre surprise fut grande quand, arrivés au défilé, nous apperçômes, juste à l'entrée, un nombre énorme de loups à l’affût.
Tout-à-coup vers une autre percée du bois nous entendîmes la détonation d'un fusil ; et comme nous regardions de ce côté, sortit un cheval, sellé et bridé, fuyant comme le vent , et ayant à ses trousses seize ou d:x-sepl loups haletants ; en vérité il les avait sur ses talons. Comme nous ne pouvions supposer qu'il tiendrait à celte vitesse , nous ne mîmes pas en doute qu'ils finiraient par le joindre ; infailliblement il en a dû être ainsi.
Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards : ayant gagné la percée d’où le cheval était sorti, nous trouvâmes les cadavres d'un autre cheval et de deux hommes dévorés par ces bêtes cruelles. L’un de ces hommes était sans doute le même que nous avions entendu tirer une arme à feu , car il avait près de lui un fusil déchargé. Sa tête et la partie supérieure de son corps étaient rongées.
Celte vue nous remplit d'horreur, et nous ne savions où porter nos pas ; mais ces animaux , alléchés par la proie , tranchèrent bientôt la question en se rassemblant autour de nous. Sur l'honneur, il y en avait bien trois cents ! — Il se trouvait , fort heureusement pour nous , à l’entrée do bois, mais à une petite distance, quelques gros arbres propres à & charpente, abattus l'été d’auparavant, et qui, je le sup-
pose, gisaient là en attendant qu’on les charriât. Je menai ma petite troupe au milieu de ces arbres, nous nous rangeâmes en ligne derrière le plus long , j’engageai tout le monde à mettre pied à terre , et , gardant ce tronc devant nous comme un parapet, à former un triangle ou trois fronts, renfermant nos chevaux dans le centre.
Nous fîmes ainsi et nous fîmes bien, car jamais il ne fut plus furieuse charge que celle qu’exécutèrent sur nous ces animaux quand nous fûmes en ce lieu : ils se précipitèrent en grondant, montèrent su? la pièce de charpente qui nous servait de parapet, comme s’ils se jetaient sur leur proie. Cette fureur, à ce qu’il paraît , était surtout excitée par la vue des chevaux placés derrière nous : c’était là la curée qu’ils convoitaient. J’ordonnai à nos hommes de faire feu comme auparavant, de deux hommes l’un, et ils ajustèrent si bien qu’ils tuèrent plusieurs loups à la première décharge ; mais il fut nécessaire de faire un feu roulant , car ils avançaient sur nous comme des diables, ceux de derrière poussant ceux de devant.
Après notre seconde fusillade , nous pensâmes qu’ils s'arrêteraient un peu , et j’espérais qu’ils allaient battre en retraite; mais ce ne fut qu’une lueur, car d’autres s’élancèrent de nouveau. Nous fîmes donc nos salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre décharges nous en tuâmes bien dix-sept ou dix-huit et que nous en estropiâmes le double. Néanmoins ils ne désemparaient pas.
Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop à la hâte. J’appelai donc mon domestique, non pas mon serviteur Yendbedi, il était mieux employé : durant l’engagement il avait , avec la plus grande dextérité imaginable , chargé mon fusil et le sien ; mais, comme je disais, j’appelai mon autre homme, et, lui donnant une corne à poudre,
aOMltSOK
je lui ordonnai de faire une grande traînée le long de la pièce de charpente. 11 obéit et n’avait eu que le temps de s’en aller , quand les loups y revinrent, et quelques-uns étaient montés dessus, lorsque moi, lâchant près de la poudre le chien d’un pistolet déchargé, j’y mis le feu. Ceux qui se trouvaient sur la charpente furent grillés, et six ou sept d’entre eux tombèrent ou plutôt sautèrent parmi nous, soit par la force ou par la peur du feu. Nous les dépêchâmes en un clin-d’œil ; et les autres furent si effrayés de cette explosion, que la nuit fort près alors d’être close rendit encore plus terrible, qu’ils se reculèrent un peu.
Là-dessus je commandai de faire une décharge générale de nos derniers pistolets, après quoi nous jetâmes un cri. Les loups alors nous montrèrent les talons , et aussitôt nous fîmes une sortie sur une vingtaine d’estropiés que nous trouvâmes se débattant par terre, et que nous taillâmes à coups de sabre, ce qui répondit à notre attente ; car les cris et les hurlements qu’ils poussèrent furent entendus par leurs camarades, si bien qu’ils prirent congé de nous et s’enfuirent.
’ Nous en avions en tout expédié une soixantaine , et si c’eût été en plein jour nous en aurions tué bien davantage. Le champ de bataille étant ainsi balayé , nous nous remîmes en route, car nous avions encore près d’une lieue à faire. Plusieurs fois chemin faisant nous entendîmes ces bêtes dévorantes hurler et crier dans les bois, et plusieurs fois nous nous imaginâmes en voir quelques-unes ; mais, nos yeux étant éblouis par la neige, nous n’en étions pas certains. Une heure après nous arrivâmes à l’endroit où nous devions loger. Nous y trouvâmes la population glacée d’effroi et sous les armes , car la nuit d’auparavant lés loups et quelques ours s’étaient jetés dans le village et y
CBUtfOlfc.
avaient porté lepouvante. Les habitants étaient forcés de faire le gaet nuit et jour , mais surtout la nuit 9 pour défendre leur bétail et se défendre euxrmêmes.
Le lendemain notre guide était si mal et ses membres si enflés par l’apostèrae de ses deux blessures , qu’il ne put aller plus loin. Là nous fûmes donc obligés d’en prendre un nouveau pour nous condufre à Toulouse , où nous ne prouvâmes ni neige, ni loups, ni rien de semblable, mais un climat chaud et un pays agréable et fertile. Lorsque nous racontâmes notre aventure à Toulouse, on nous dit que rien n’était plus ordinaire dans ces grandes forêts au pied des montagnes, surtout quand la terre était couverte de neige. On nous demanda beaucoup quelle espèce de guide nous avions trouvé pour oser nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse , et on nous dit qu’il était fort heureux que nous n eussions pas été touts dévorés. Au récit que nous fîmes de la manière dont nous nous étions placés avec les chevaux au milieu de nous, on nous blâma excessivement, et on nous affirma qu’il y aurait eu cinquante à gager contre un que nous eussions dû périr ; car c’était la vue des chevaux qui avait rendu les loups si furieux : ils les considéraient comme leur proie ; qu’en toute autre occasion ils auraient été assurément effrayés de nos fusils ; mais, qu’enrageant de faim, leur violente envie d’arriver jusqu’aux chevaux les avait rendus insensibles au danger, et si, par un feu roulant et à la fin par le stratagème de la traînée de poudre , nous n’en étions venus à bout , qu’il y avait gros à parier que nous aurions été mis en pièces ; tandis que, si nous fussions demeurés tranquillement à cheval et eussions fait feu comme des cavaliers, ils n’auraient pas autant regardé les chevaux comme leur proie , voyant des hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous
RDBlftSON
avions mis pied à (erre et avions abandonné nos chevaux, ils se seraient jetés dessus avec tant d’acharnement que noos aurions pu nous éloigner sains et saufs, surtout ayant en main des armes à feu et nous trouvant en si grand nombre.
Pour ma part, je n’eus jamais de ma vie un sentiment plus profond du danger ; dur, lorsque je vis plus de trois cents de ces bêtes infernales, poussant des rugissements et la gueule béante, s’avancer pour nous dévorer, sans que nous eussions rien pour nous réfugier ou nous donner retraite , j’avais cru que c’en était fait de moi. IN 'importe ! je ne pense pas que je me soucie jamais de traverser les montagnes ; j’aimerais mieux faire mille lieues en mer, fussé-je sûr d’essuyer une tempête par semaine.
Rien qui mérite mention ne signala mon passage à tra vers la France, rien du moins dont d’autres voyageurs n’aient donné le récit infiniment mieux que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse à Paris ; puis, sans faire nulle part un long séjour, je gagnai Calais, et débarquai en bonne santé à Douvres, le 1 4 janvier, après avoir eu une âpre et froide saison pour voyager.
J’étais parvenu alors au terme de mon voyage , et en peu de temps j’eus autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvrées, les lettres de change dont j’étais porteur ayant été payées couramment.
Mon principal guide et conseiller privé ce fut ma bonne vieille veuve , qui , en reconnaissance de l’argent que je lui avais envoyé , ne trouvait ni peines trop grandes ni soins trop onéreux quand il s’agissait de moi. Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si complètement , que je fus parfaitement tranquille quant à la sûreté de mon avoir; et, par le fait, depuis le commencement jusqu'à la
CBLSnlt.
fin, je n’eus qu’à me féliciter de l’inviolable intégrité de cette bonne gentlewoman.
J ’eus alors la pensée de laisser mon avoir à cette femme, et de passer à Lisbonne , puis de là au Brésil ; mais de nouveaux scrupules religieux vinrent m’en détourner — Je pris donc le parti de demeurer dans ma patrie, et, si j’en pouvais trouver le moyen , de me défaire de ma plantation *.
Dans ce dessein j’écrivis à mou vieil ami de Lisbonne. Il me répondit qu’il trouverait aisément à vendre ma plantation dans le pays ; mais que, si je consentais à ce qu’au Brésil il l’offrît en mon nom aux deux marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais fort riches, et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la valeur, il était sûr qu’ils seraient enchantés d’en faire l’acquisition , et ne mettait pas en doute que je ne pusse en tirer au moins 4 ou 5,ooo pièces de huit.
J’y consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions, qu’il suivit. Au bout de huit mois, le bâtiment étant de retour, il me fit savoir que la proposition avait été acceptée, et qu’ils avaient adressé 33,ooo pièces de huit à l’un de leurs correspondants à Lisbonne pour effectuer le paiement.
De mon côté je signai l’acte de vente en forme qu’on m’avait expédié de Lisbonne , et je le fis passer à mon vieil ami, qui m’envoya des lettres de change pour 32, 800 pièces de huit 5 , prix de jpa propriété , se réservant le
4 Voir à la Dissertation religieuse. ‘
* Ce paragraphe et le fragment que nous renvoyons à la Dissertation ont été supprimés dans une édition contemporaine où Ton se borne au rôle de traducteur fidèle.
1 La pièce de huit ou de huit testons, dont il a souvent été parlé dans.
■uniftsoN ctutfoi.
paiement annuel de 100 mowores pour lui, et plus tard pour son fils celui viager de 5o moidores 1 , que je leur avais promis et dont la plantation répondait comme d’une rente inféodée. — Voici que j’ai donné la première partie • de ma vie de fortune et d’aventures , vfe qu’on pourrait appeler une marqueterie de ea Providence, vie d’une bigarrure telle que le monde en pourra rarement offrir de semblable. Elle commença follement, mate elle finit plus heureusement qu’aucune de ses circonstances ne m’avait donné lieu de l’espérer.
*• le cours de cet ouvrage, est une pièce d'or portugaise valant environ 5 fr. G6 cent.
1 Le MoiDüHK, que les Français nomment mokdk et les Portugais mgbda- Dtiono, est aussfnnc pièce d’or qui vaut environ 33 fr. y6 cent. P. B.
Les deux Neveux.
)n pensera que, dans cet état complet de bon- Uieur , je renônçai * à courir de nouveaux hasards , et il en eût été ainsi par le fait si mes alentours m'y eussent aidé ; mais j'étais accoutumé à une vie vagabonde : je n’avais point de famille, point de parents ; et, quoique je fusse riche , je n’a-
ROIUNSON
vais pas fait beaucoup de connaissances. — Je m’étais défait de ma plantation au Brésil : cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tête, et j’avais une grande envie de reprendre ma volée ; je ne pouvais surtout résister au violent désir que j’avais de revoir mon île, de savoir si les pauvres Espagnols l’habitaient , et •minent les scélérats que j’y avais laissés e Avaient usé avec eux 4.
Maiidèleamie la veuve me déconseilla de cela, etra’in-, fluença si bien que pendant environ sept ans elle prévint mes courses lointaines. Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d’un de mes frères. L’aîné ayant quelque bien, je l’élevai comme un gentleman, et pour ajouter à son aisance je lui constituai un legs après ma mort. Le cadet, je lè confiai à un capitaine de navire, et au bout de cinq ans, trouvant en lui un garçon judicieux, ‘brave et entreprenant, je lui confiai un bon vaisseau et jel’envoyai euluer. Ce jeune homme m’entraîna moi-même plus tard, tout vieux que j’étais, dans de nouvelles aventures.
Cependant je m’établis ici en partie, car premièrement je me mariai , et cela non à mon désavantage ou à mon déplaisir. J’eus trois enfants , deux fils et une fille ; mais ma femme étant morte et mon neveu revenant à la maison après un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations à courir le monde et ses importunités prévalurent, et m’engagèrent à m embarquer dans son navire comme simple négociant pour les Indes-Orientales. Ce fut en l’année
Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l’ilc, je vis mes successeurs les Espagnols, j’appris toute l'Iris-
1 Dans l’édition où l’on sc borne au rôle de traducteur fidèle, les cinq paragraphes, à partir de ; j’elb alor.« la fessés..., jusqu’à : ui fidàls amis la vbi-vk..., ont été supprimés. P. B.
CBtSOlt
toire de leur vie el celle des vauriens que j’y avais laissés : comment d’abord ils insultèrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils s’accordèrent, se brouillèrent, s’unirent et se séparèrent , et comment à la (in les Espagnols furent obligés d’user de violence; comment ils furent soumis par les Espagnols , combien les Espagnols en usèrent honnêtement avec eux. C’est une histoire, si elle était écrite, aussi pleine de variété et d’événements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant à leurs batailles avec les caribes qui débarquèrent dans l’île, et quaut aux améliorations qu’ils apportèrent à l’île elle-même. Enfin,, j’appris encore comment trois d’entre eux firent une tentative sur la terre ferme et ramenèrent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu’à mon arrivée je trouvai une vingtaine d’enfants dans l’île.
J’y séjournai vingt jours environ et j’y laissai de bonnes provisions de toutes choses nécessaires, principalement des armes, de la poudre, des balles, des vêtements, des outils et deux artisans que j’avais amenés d’Angleterre avec moi, nommément un charpentier et un forgeron.
En outre je leur partageai le territoire : je me réservai la propriété de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur convenaient. Ayant arrêté toutes ces choses avec eux et les ayant engagé à ne pas quitter l’ile, je les y laissai.
De là je touchai au Brésil, d’où j’envoyai une embarcation que j’y achetai et de nouveaux habitants pour la cdlonie. En plus des autres subsides, je leur adressais sept femmes que j’avais trouvées propres pour le service ou pour le mariage si quelqu’un en voulait. Quant aux Anglais, je leur avais promis, s’ils voulaient s’adonner à la culture, de leur envoyer des femmes d’Angleterre àvec une bonne cargaison
MOBIN»ON
d’objets de nécessité, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garçons devinrent très-honnêtes et très-diligents après qu’on les eut domtés et qu’ils eurent établi à part leurs propriétés. Je leur expédiai aussi du Brésil cinq vaches dont trois près de vêler , quelques moutons et quelques porcs , qui lorsque je revins étaient considérablement multipliés.
Mais de toutes ces choses , et de la manière dont 5oo càribes firent une invasion et ruinèrent leurs plantations; de la manière dont ils livrèrent contre cette multitude de Sauvages deux batailles, où d’abord ils furent défaits et perdirent un des leurs; puis enfin, une tempête ayant submergé les canots de leurs ennemis, de la manière dont ils les affamèrent, les détruisirent presque touts, restaurèrent leurs plantations, en reprirent possession et vécurent paisiblement dans l’île 1 ;
De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants de mes nouvelles aventures durant encore dix années , je donnerai une relation plus circonstanciée ci-après.
Ce proverbe naïf si usité en Angleterre , Ce qui est
ENGENDRÉ DANS l’0S NE SORTIRA PAS DE LA CHAIR2, ne
s’est jamais mieux vérifié que dans l’histoire de ma vie. On pourrait penser qu’après trente-cinq années d’aifiiction et une multiplicité d’infortunes que peu d’hommes avant moi, pas un seul peut-être, n’avait essuyées, et qu’après environ sept aimées de paix et de jouissance dans l’abondance de toutes choses, devenu vieux alors, je devais être à même ou jamais d’apprécier touts les états de la vie moyenne et
1 Dans l’édilion où Ton se borne au rôle de traducteur fidèle, les cinq
paragraphes précédents ont été supprimés. P. B.
2 What is bred in the bone wiïfhot go out of the flesh.
CBDSOi.
de coDDaftre le plus propre à rendre l’homme complètement heureux. Après tout ceci, dis-je, on pourrait penser que la propension naturelle à courir, qu’à mon entrée dans le monde j’ai signalée comme si prédominante en mon* esprit, était usée; que la partie volatile de mon cerveau était évaporée ou tout au moins condensée, et qu’à soixante-et-un ans d’âge j’aurais le goût quelque peu casanier, et aurais renoncé à hasarder davantage ma vie et ma fortune.
Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n’existait point pour moi : je n’avais point de fortune à faire , je n’avais rien à rechercher; eussé-je gagné 10,000 livres sterling, je n’eusse pas été plus riche : j’avais déjà du bien à ma suffisance et à celle de mes héritiers, et ce que je possédais accroissait à vue d’œil; car, n’ayant pas une famille nombreuse, je n’aurais pu dépenser mon revenu qu’en me donnant un grand train de vie , une suite brillante , des équipages, du faste et autres choses semblables, aussi étrangères à mes habitudes qu’à mes inclinations. Je n’avais donc rien à faire qu’à demeurer tranquille, à jouir pleinement de ce que j’avais acquis et à le voir fructifier chaque jour entre mes mains.
Aucune de ces choses cependant n’eut d’effet sur moi, ou du moins assez pour étouffer le violent penchant que j’avais à courir de nouveau le monde, penchant qui m’était inhérent comme une maladie chronique. Voir ma nouvelle plantation dans Hle, et la colonie que j’y avais laissée, était le désir qui roulait le plus incessamment dans ma tête. Je révais de cela toute la nuit et mon imagination s’en berçait tout le jour. C’était le point culminant de toutes mes pensées, et mon cerveau travaillait cette idée avec tant de fixité et de contention que j’en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit ; elle enva-
(K)Bl,\SOK
hissait si tyranniquement touts mes entretiens, qae ma conversation en devenait fastidieuse ; impossible à moi de parler d’autre chose : touts mes discours rabâchaient là-dessus jusqu’à l’impertinence, jusque là que je m’en apperçus moi-même.
J’ai souvent entendu dire à des personnes de grand sens que touts les bruits accrédités dans le monde sur les spectres et les apparitions sont dus à la force de l’imagination et au puissant effet de l’illusion sur nos esprits; qu’il n’y a ni revenants, ni fantômes errants, ni rien de semblable; qu’à force de repasser passionnément la vie et les mœurs de nos amis qui ne sont plus, nous nous les représentons si bien qu’il nous est possible en des circonstances extraordinaires de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir des réponses, quand au fond dans tout cela il n’y a qu ombre et vapeur. — Et par le fait , c’est chose fort incompréhensible.
Pour ma part, je ne sais encore à cette heure s’il y a de réelles apparitions, des spectres, des promenades de gens après leur mort, ou si dans toutes les histoires de ce genre qu’on nous raconte il n’y a rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des imaginations égarées; mais ce que je sais, c’est que mon imagination travaillait à un tel degré et me plongeait dans un tel excès de vapeurs, ou qu’on appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais être sur les lieux mêmes, à mon vieux château derrière les arbres, et voyais mon premier Espagnol, le père de Vendredi et les infâmes matelots que j’avais laissés dans l’ile. Je me figurais même que je leurparlais; et bien que je fusse tout-à-fait éveillé , je les regardais fixement comme s’ils eussent été en personne devant moi. J’en vins souvent à m’effrayer moi-même des objets qu’enfantait mon
CltL'SUK.
cerveau. — Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le père de Vendredi me peignirent si vivement la scélératesse des trois corsaires de matelots, que c’était merveille. Ils me racontaient que ces misérables avaient tenté cruellement de massacrer touts les Espagnols, et qu’ils avaient mis le feu aux provisions par eux amassées, à dessein de les réduire à l’extrémité et de les faire mourir de faim, choses qui ne m’avaient jamais été dites, et qui pourtant en fait étaient toutes vraies. J’en étais tellement frappé, et c’était si réel pour moi, qu’à cette heure je les voyais et ne pouvais qu’être persuadé que cela était vrai ou devait l’être. Aussi quelle n’était pas mon indignation quand l’Espagnol faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant touts trois à être pendus! On verra en son lieu ce que là-dedans il y avait de réel; car quelle que fût la cause de ce songe et quels que fusseut les esprits secrets et familiers qui me l’inspirassent, il s’y trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses exactes. J’avoue que ce rêve n’avait rien de vrai à la lettre et dans les particularités; mais l’ensemble en était si vrai, l’infàme et perfide conduite de ces trois fieffés coquins ayant été tellement au-delà de tout ce que je puis dire, que mon songe n’approchait que trop de la réalité, et que si plus tard je les eusse punis sévèrement et fait pendre touts, j’aurais été dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les hommes.
Mais revenons à mon histoire. Je vécus quelques années dans celte situation d’esprit : pour moi nulle jouissance de la vie, point d’heures agréables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose à mon idée fixe; à tel point qtie ma femme, voyant mon esprit si uniquement préoccupé, me dit un soir très-gravement qu’à son avis
BO%lftSON CBUSOtf.
j’étais sous le coup de ‘quelque impulsion secrète et puissante de la Providence, qui avait décrété mon retour là-bas, et qu’elle ne voyait rien qui s’opposât à mon départ que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu’à la vérité elle ne pouvait songer à aller avec moi; mais que, comme elle était sûre que si elle venait à mourir, ce voyage serait la première chose que j’entreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait décidée làhaut, elle ne voulait pas être l’unique empêchement; car, si je le jugeais convenable et que je fusse résolu à partir — Ici elle me vit si attentif à ses paroles et la regarder si fixement , qu’elle se déconcerta un peu et s’arrêta. Je lui demandai pourquoi elle ne continuait point et n’achevait pas ce qu’elle allait me dire ; mais je m’apperçus que son cœur était trop plein et que des larmes roulaient dans ses yeux.
- . r ; r iéTU
Entretien de Robinson avec sa Femme. J
arlez, ma chère, lui dis-je, souhaitez-vous que je parte ?» — « Non , répondit-elle affectueusement , je suis loin de le désirer ; mais si vous êtes déterminé à partir , plutôt que d’y être l’unique obstacle, je partirai avec vous. Quoique je considéré cela comme une chose dé-
IOBINSO*
placée pour quelqu’un de votre âge et dans votre position, si cela doit être, redisait-elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point. Si c’est la volonté céleste , vous devez obéir. Point de résistance ; et si le Ciel vous fait un devoir de partir, il m’en fera un de vous suivre ; autrement jl disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce dessein. »
Cette conduite affectueuse de ma femme m’enleva un peu à mes vapeurs , et je commençai à considérer ce que je faisais. Je réprimai ma fantaisie vagabonde , et je me pris à discuter avec moi-même posément. — « Quel besoin as-tu, à plus de soixante ans, après une vie de longues souffrances et d’infortunes, close d’une si heureuse et si douce manière, quel besoin as-tu, me disais-je , de t’exposer à de nouveaux hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent seulement à la jeunesse et à la pauvreté? »
Dans ces sentiments, je réfléchis à mes nouveaux liens :
■ ~ j’avais une femme, un enfant, et ma femme en portait un autre ; j’avais tout ce que le monde pouvait me donner , et nullement besoin de chercher fortune à travers les dangers. J’étais sur le déclin de mes ans, et devais plutôt songer à quitter qu’à accroître ce que j’avais acquis. Quant à ce que m’avait dit ma femme, que ce penchant était une impulsion venant du Ciel, et qu’il serait de mon devoir de partir, je n’y eus point égard. Après beaucoup de considérations semblables , j’en vins donc aux prises avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour m’y arracher , comme on peut toujours faire , il me semble , en pareilles circonstances, si on en a le vouloir. Bref je sortis vainqueur : je me calmai à l’aide des arguments qui se présentèrent à mon esprit , et que ma condition d’alors me fournissait en abondance. Particulièrement, comme
ClUSütf.
la méthode la plus efficace , je résolus de me distraire par d’autres choses , et de m’engager dans quelque affaire qui pût me détourner complètement de toute excursion de ce genre ; car je m’étais apperçu que ces idées m’assaillaient principalement quand j’étais oisif, que je n’avais rien à faire ou du moins rien d’important immédiatement devant moi.
Dans ce but j’achetai une petite métairie dans le comté de Bedfort, et je résolus de m’y retirer. L’habitation était commode et les héritages qui en dépendaient susceptiblës de grandes améliorations, ce qui sous bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que jetais de culture, d’économie, de plantation, d’améliorissement ; d’ailleurs, cette ferme se trouvant dans le cœur du pays, je n’étais plus à même de hanter la marine et les gens de mer et d’ouïr rien qui eût trait aux lointaines contrées du monde.
Bref, je me transportai à ma métairie, j’y établis ma famille, j’achetai charrues, herses , charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me mettant sérieusement à l’œuvre , je devins en six mois un véritable gentleman campagnard. Mes pensées étaient totalement absorbées : c’étaient mes domestiques à conduire, des terres à cultiver, des clôtures, des plantations à faire.... Je jouissais , selon moi, de la plus agréable vie que la nature puisse nous départir, et dans laquelle puisse faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur.
Comme je faisais valoir ma propre terre, je n’avais point de redevance à payer, je n’étais gêné par aucune clause, je pouvais tailler et rogner à ma guise. Ce que je plantais était pour moi-même, ce que j’améliorais pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je n’avais pas le moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde.
Alors je croyais réellement jouir de l’heureuse médiocrité qfie mon père m’avait si instamment recommandée , une sorte d’existence céleste semblable à celle qu’a décrite le poète en parlant de la vie pastorale :
Exempte de vice et de soins.
Jeunesse est sans écart, vieillesse sans besoins *•
Mais au sein de toute cette félicité un coup inopiné de la Providence me renversa : non-seulement il me fit une blessure profonde et incurable, mais, par ses conséquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma passion vagabonde. Cette passion, qui était pour ainsi dire née dans mon sang , eut bientôt repris tout son empire , et , comme le retour d’une maladie violente, elle revint avec une force irrésistible , tellement que rien ne fit plus impression sur moi. — Ce coup c’était la perte de ma femme.
Il ne m’appartient pas ici d’écrire une élégie sur ma femme, de retracer toutes ses vertus privées, et de faire ma cour au beau sexe par la flatterie d’une oraison funèbre. Elle était, soit dit en peu de mots, le support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le bon génie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux où j’étais, après m’avoir arraché au plus extravagant et au plus ruineux projet où s’égarât ma tête. Et elle avait fait plus pour domter mon inclination errante que les pleurs d’une mère, les instructions d’un père, les conseils d’un ami, ou que toute la force de mes propres raisonnements. J étais heureux de céder à ses larmes, de m’attendrir à ses prières, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point brisé et désolé.
1 Free from vices, free from care,
Age bas uc pains, and youth no snare.
tarso*.
Sitôt qu’elle me manqua le monde autour de moi me parut mal : j’y étais , me semblait-il, aussi étranger qu'au Brésil lorsque pour la première fois j’y abordai, et aussi isolé, à part l’assistance de mes domestiques, que je l’étais dans mon île. Je ne savais que faire ou ne pas faire. Je voyais autour de moi le monde occupé, les uns travaillant pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excès ou de vains plaisirs, et également misérables, parce que le but qu’ils se proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque jour se blasaient sur leurs vices, et s’amassaient une montagne de douleur et de repentir, et les hommes de labeur dépensaient leurs forces en efforts journaliers aGn de gagner du pain de quoi soutenir ces forces vitales qu’exigeaient leurs travaux ; roulant ainsi dans un cercle continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que pour vivre, comme si le pain de chaque jour était le seul but d’une vie accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaqueieur.
Cela réveilla chez moi l’esprit dans lequel je viras en mon royaume , mon ile , où je n’avais point laissé croître de blé au-delà de mon besoin , où je n’avais point nourri de chèvres au-delà de mon usage, où mon argent était resté dans le coffre jusque-là de s’y moisir, et avait eu à peine la faveur d’un regard pendant vingt années.
Si de toutes ces choses j’eusse proGté comme je l’eussedû faire et comme la raison et la religion me l’avaient dicté, j’aurais eu appris à chercher au-delà des jouissances humaine une félicité parfaite, j’aurais eu appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui certainement est la raison et la Gn de la vie, et que bous devons posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de la tombe.
tf
G°°gle
■ OBlJIfOlt
Mais ma sage conseillère n était plus là : j’étais comme un vaisseau sans pilote , qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées volaient de nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement tournée par une manie d’aventures lointaines; et touts les agréables et innocents amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail, et ma famille, qui auparavant me possédaient tout entier, n’étaient plus rien pour moi, n’avaient plus d’attraits, comme la musique pour un homme qui n’a point d’oreilles , ou la nourriture pour un homme qui a le goût usé. En un mot, je résolus de me décharger du soin de ma métairie , de l’abandonner, de retourner à Londres : et je fis ainsi peu de mois après.
Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu 'auparavant, la ville m’ennuyait; je n’y avais point d’emploi, rien à faire qu’à baguenauder, comme une personne oisivtt de laquelle on peut dire quelle est parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que pour le reste de l’humanité il n’importe pas plus qu’un farthing 4 quelle soit morte ou vive. — C’était aussi de toutes les situations celle que je détestais le plus, moi qui avais usé mes jours dans une vie active ; et je me disais souvent à moi-même : L’état d’oisiveté est la lie de la vie. — Et en vérité je pensais que j’étais beaucoup plus convenablement occupé quand j’étais vingt-six jours à me faire une planche de sapin.
Nous entrions dans l’année 1693 quand mon neveu, dont j’avais fait, comme je l’ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire, revint d’un court voyage à Bilbao, le premier qu’il eût fait. M’étant venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient
1 Un liard, un quart de denier stecUng.
proposé d’entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes-Orientales et à la Chine. ~ « Et maintenant , mon oncle, dit-il, si vous voulez aller en mer avec moi, je m’engage à vous débarquer à votre ancienne habitation dans l’ile, car nous devons toucher au Brésil. »
Bien ne saurait être une plus forte démonstration d’une vie future et de l’exiüence <hm monde invisible que la coïncidence des causes secondes cl des idées que nous formons en notre esprit tout-à-fait intimement, et que nous ne communiquons à pas une àme.
Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde s’était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu’il avait l’intention de me dire quand le matin même, avant sa visite, dans une très-grande confusion de pensées , repassant en mon esprit toutes les circonstances de ma position, j’en étais venu à prendre la détermination d’aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine ; et, si c’était raisonnable et praticable, d’aller voir mon île et ce que mon peuple y était devenu. Je me complaisais dans la pensée de peupler ce lieu, d’y transporter des habitants, d’obtenir une patente de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je l’ai dit, avec son projet de me conduire à mon île chemin faisant aux Indes-Orientales.
À cette proposition je me pris à réfléchir un instant , et le regardant fixement : — « Quel démon, lui dis-je, # vous a chargé de ce sinistre message ? » ■ Mon neveu tres-
saillit, comme s’il eût été effrayé d’abord ; mais, s’appercevant que je n’étais pas très -fâché de l’ouverture, il se remit. — « J’espère, cub, reprit-il, que ce n’est point une proposition funeste ; j’ose même espérer que vous*serez charmé de voir votre nouvelle colonie en ce lieu où vous
KOBlNSOfl CBUSOlt.
régniez jadis avec plus de félicité que la plupart de vos frères les monarques de ce monde.
Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur , c’est-à-dire à la préoccupation qui m’absorbait et dont j’ai déjà tant parlé, qu’en peu de mots je lui dis que je partirais avec lui s’il s’accordait avec les» Marchands, mais que je ne promettais pas d’aller au-delà<#e mon Ile. — « Pourquoi , sir , dit-il ? vous ne désirez pas être laissé là de nouveau, j’espère. » — • Quoi ! répliquai-je, ne pouvezvous pas me reprendre à votre retour ?» — Il m’affirma qu’il n’était pas possible que les marchands lui permissent de revenir par cette route , avec un navire chargé de si grandes valeurs, le détour étant d’un mois et pouvant l’être de trois ou quatre. — « D’ailleurs , sir , ajouta-t-il , s’il me mésarrivait, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors réduit à la condition où vous étiez jadis. »
Proposition du Neveu.
'était fort raisonnable ; toutefois nous trouvâmes l’un et l’autre un remède à cela. Ce *fut d’embarquer à bord du navire un sloop tout façonné' mais démonté en pièces, lequel, à l’aide de quelques charpentiers que nous convînmes d’emmener %vec nous , pouvait être re-
IOBIRSOII
monté dans l'ile et achevé et mis à flot en peu rde jours.
Je ne fus pas long à me déterminer, car réellement les importunités de mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m'aurait arrêté. D'ailleurs, ma femme étant morte, je n'avais personne qui s'intéressât assez à moi pour me conseiller telle voie ou telle 4fetre, exception faite de ma vieille bonne amie la ve^p,qui s'évertua pour me faire prendre en considération mon âge, mon aisance, l’inutile danger d'un long voyage, et, pardessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine vaine : j'avais un désir irrésistible de voyager. — « J'ai la créance, lui dis-je, qu'il y a quelque chose de si extraordinaire dans les impressions qui pèsent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte résister à la Providence si je tentais de demeurer à la maison. » — Après quoi elle mit fin à ses remontrances et se joignit à moi non-seulement pour faire mes apprêts de voyage, mais encore pour régler mes affaires de famille en mon absence et pourvoir à l’éducation de mes enfants.
Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune que je laissais à mes enfants de telle manière, et je la plaçai en de telles mains, que j'étais parfaitement tranquille et assuré que justice leur serait faite quoi qu’il pût m'advenir. Quant à leur éducation, je m'en remis entièrement à ma veuve, en la gratifiant pour ses soins d'une suffisante pension , qui fut richement méritée, car une mère n’aurait pas apporté plus de soins dans leur éducation ou ne l’eût pas mieux entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi-même je vécus assez pour lui témoigner ma gratitude.
Mon neveu fut prêt à mettre à la voile vers le commencement de janvier 1694-5, et avec mon serviteur Vendredi je m'embarquai aux Dunes Je 8, ayant à bord, outre le
’Sr .
causot.
sbop'àmt j’ai fait mention ci-dessus, un chargement trèsconsidérable de toutes sortes de choses nécessaires pour ma colonie, que j’étais résolu de n’y laisser qu autant que je la trouverais en bonne situation.
Premièrement j’emmenai avec moi quelques serviteurs . que je me proposais d’installer comme habitants dans mon ile, ou du moins de faire travailler pour mon compte pendant que j’y séjournerais, puis que j’y laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu’ils paraîtraieut le désirer. 11 y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un autre garçon fort adroit et fort ingénieux, tonnelier de son état, mais artisan universel, car il était habile à faire des roues et des moulins à bras pour moudre le grain , de plus bon tourneur et bon potier, et capable d’exécuter toute espèce d’ouvrages en terre ou en bois. Bref, nous i appelions notre Jack-bon-à-tout.
Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s’était présenté pour passer aux Indes-Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite à se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le plus adroit compagnon qu’on eût su désirer, même dans beaucoup de choses qui n’étaient pas de son métier ; car, ainsi que je l’ai fait observer autrefois , la nécessité nous rend industrieux.
Ma cargaison, autant que je puis m’en souvenir, car je n’en avais pas dressé un compte détaillé, consistait en une assez grande quantité de toiles et de légères étoffes anglaises pour habiller les Espagnols que je m’attendais à trouver dans l’ile. A mon calcul il y en avait assez pour les vêtir confortablement pendant sept années. Si j’ai bonne mémoire, les marchandises que j’emportai pour leur habillement, avec les gants, clÿpeaux, souliers, bas et autres
ROniKgOK
choses dont ils pouvaient avoir besoin pour se couvrir, montaient à plus de 200 livres sterling, y compris quelques lits, couchers, et objets d’ameublement, particulière* ment des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle d’étain et de cuivre... : j’y avais joint en outre près de 1 00 livres "sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets, crochets, gonds ; bref, tout objet nécessaire auquel je pus penser.
J’emportai aussi une centaine d’armes légères, mous* quets et fusils, de plus quelques pistolets, une grande quantité de balles de tout calibre, trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pièces de canon d’airain, et comme j’ignorais pour combien de temps et pour quelles extrémités j’avais à me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des épées, des coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes ; si bien qu’en un mot nous avions un véritable arsenal de toute espèce de munitions. Je fis aussi emporter à mon neveu deux petites caronades en plus de ce qu’il lui fallait pour son vaisseau , à dessein de les laisser dans 111e si besoin était, afin qu’à notre débarquement nous pussions construire un Fort, et l’armer contre n’importe quel ennemi; et par le fait dès mon arrivée, j’eus lieu de penser qu’il serait assez besoin de tout ceci et de beaucoup * plus encore, si nous prétendions nous maintenir en possession de nie, comme on le verra dans la suite de celte histoire. 4
Je n’egs pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les précédents; aussi aurai-je moins sujet de détourner le lecteur, impatient peut-être d’apprendre ce qu’il en était de ma colonie. Toutefois quelques accidents étranges, des vents contraires et du mauvais temps , qui nous advinrent à notre départ , rendirent la traversée plus longue
ciusoi.
que je ne m’y attendais d’abord; et moi, qui n’avais jamais fait qu’un voyage, — mon premier voyage en Guinée* — que je potxvais dire s’être effectué comme il avait été conçu, je commençai à croire que la même fatalité m’attendait encore, et que j’étais né pour ne jamais être content à terre, et pour toujours être malheureux sur l’Océan.
Les vents contraires nous chassèrent d’abord vers le Nord, et nous fûmes obligés de relâcher à Galway en Irlande, où ils nous retinrent trente- deux jours ; mais dans cette mésaventure nous eûmes la satisfaction de trouver là des vivres excessivement à bon marché et en très-gpande abondance ; de sorte que tout le temps de notre relâche, bien loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutâmes plutôt. — Là je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous avions une bonne traversée, j’avais dessein de débarquer dans mon île : mais nous trouvâmes occasion d’en disposer autrement
Nous quittâmes l’Irlande le 5 février, à la faveur d’un joli frais qui dura quelques jours. — Autant que je me le rappelle, c’était vers le 20 février, un soir, assez tard, le second, qui était de quart, entra dans la chambre du Conseil, et nous dit qu’il avait vu une flamme et entendu un coup de canon; et tandis qu’il nous parlait de cela, un mouce vint nous avertir que le maître d’équipage en avait entendu un autre. Là-dessus nous courûmes touts sur le gaillard d’arrière, où nous n’entendîmes rien ; mais au bout de quelques minutes nous vîmes une grande lueur, et nous reconnûmes qu’il y avait au loin un feu terrible. Immédiatement nous eûmes recours à notre estime, et nous tombâmes touts d’acfeord que du côté où l’incendie se montrait il ne pouvait y avoir de terre qu’à non Jqpins 5oo lieues, car il apparaissait à l’Ouest-Nord-Ouest. Nous conclûmes alors que ce
U (JB IM SON
devait être quelque vaisseau incendié en mer, et les coups de canon que nous venions d'entendre nous firent présumer qu'il ne pouvait être loin. Nous fîmes voile directement vers lui, et nous eûmes bientôt la certitude de le découvrir ; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait, bien que de long-temps, le ciel étant brumeux, nous ne pûmes appercevoir autre chose que cette flamme. — Au bout d'une demi-heure de bon sillage, le vent nous étant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps s'éclaircissant un peu , nous distinguâmes pleinement un grand navire en feu au milieu de la mer.
Je fus sensiblement touché de ce désastre, encore que je ne connusse aucunement les personnes qui s y prouvaient plongées. Je me représentai alors mes anciennes infortunes, l’état où j'étais quand j'avais été recueilli par le capitaine portugais, et combien plus déplorable encore devait être celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre bâtiment n'allait avec eux de conserve. Sur ce, j'ordonnai immédiatement de tirer cinq coups de canon coup sur coup, à dessein de leur faire savoir, s’il était possible, qu'ils avaient du secours à leur portée, et afin qu’ils tâchassent de se sauver dans leur chaloupe ; car, bien que nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant, à cause de la nuit, ne pouvaient rien voir de nous.
Nous étions en panne depuis quelque temps, suivant seulement à la dérive le bâtiment embrâsé, en attendant le jour, quand soudain, à notre grande terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta en l’air, et s'engloutit aussitôt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux spectacle, par la compassion qu'il nous donna de ces pauvres gens, qui, je le présumais, devaient touts avoir été détruits avec le navire ou se trouver dans la plus profonde
câuoa.
détresse, jetés sur leur chaloupe au milieu de l'Océan : alternative d’où je ne pouvais sortir à cause de l’obscurité de la nuit Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je donnai l’ordre de suspendre touts les fanaux que nous avions à bord , et on tira le canon toute la nuit. Par là nous leur faisions connaître qu’il y avait un bâtiment dans ce parage.
Vers huit heures du matin, à l’aide de nos lunettes d’apprOche, nous découvrîmes les embarcations du navire incendié, et nous reconnûmes qu’il y en avait deux d’entre elles encombrées de monde et profondément enfoncées dans l’eau. Le vent leur étant contraire, ces pauvres gens ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient touts leurs efforts pour se faire voir aussi de nous.
Nous déployâmes aussitôt notre pavillon pour leur donner à connaître que nous les avions apperçus, et nous leur adressâmes un signaide ralliement ; puis nous forçâmes de voile, portant le cap droit sur eux. En un peu plus d une demiheure nous les joignîmes, et, bref, nous les accueillîmes touts à bord; ils n’étaient pas moins de soixante-quatre, tant hommes que femmes et enfants ; car il y avait un grand nombre de passagers.
* Enfin nous apprîmes que c’était un vaisseau marchand français de 3co tonneaux, s’en retournant de Québec, sur la rivière du Canada. Le capitaine nous fit un long récit de la détresse de son navire. Le feu avait commencé à la timonnerie, par la négligence du timonnier. A son appel au secours il avait été, du moins tout le monde le croyait-il, entièrement éteint. Mais bientôt on s’était apperçu que quelques flammèches avaient gagné certaines parties du bâtiment, où il était si difficile d’arriver, qu’on n’avait pu complètement les éteindre. Ensuite le feu, s’insinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau, s était étendu
lOMNftOK CRU*)*.
jusqu’à la cale, «l avait bravé touts les efforts et toute l’habileté qu’on avait pu faire éclater.
Ils n’avaient ea alors rien autre à faire qu’à se jeter dans leurs embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez grandes. Ils avaient leur chaloupe , un grand canot et de plus un petit esquif qui ne leur avait servi qu’à recevoir des provisions et de l’eau douce, après qu’ils s’étaient mis en sûreté contre le feu. Toutefois ils n’avaient que peu d’espoir pour leur vie en entrant dans ces barques à une telle distance de toute terre ; seulement, comme ils le disaient bien, ils avaient échappé au feu, et il n’était pas impossible qu’un navire les rencontrât et les prit à son bord.
Le Vaisseau Incendié.
: )s avaient des voiles , des rames et une boussole, et se préparaient à mettre lo cap en route (sur Terre-Neuve, le vent étant favorable, car ^jil soufflait un joli frais Sud-Est quart-Est. ils avaient en les ménageant assez de provisions et d’eau pour ne pas mourir de faim pendant environ douze jours, t. n. 5
GG
RüBixson
au bout desquels, s’ils d avaient point de mauvais temps et de vents contraires , le capitaine disait qu’il espérait atteindre les Bancs de Terre-Neuve, où ils pourraient >sans doute pécher du poisson pour se soutenir jusqu’à ce qu’ils eussent gagné la terre. Mais il y avait dans touts les cas tant de chances contre eux, les tempêtes pour les renverser et les engloutir , les pluies et le froid pour engourdir et geler leurs membres, les vents contraires pour les arrêter et les faire périr par la famine, que s’ils eussent échappé c’eût été presque miraculeux.
Au milieu de leurs délibérations, comme ils étaient touts abattus et prêts à se désespérer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que soudain ils avaient été surpris joyeusement en entendant un coup de canon , puis quatre autres. C’étaient les cinq coups de canon que j’avais fait tirer aussitôt que nous eûmes apperçu la lueur. Cela les avait rendus à leur courage, et leur avait fait savoir, — ce qui, je l’ai dit précédemment, était mon dessein, — qu’il se trouvait là un bâtiment à portée de les secourir.
En entendant ces coups de canon ils avaient calé leurs mâts et leurs voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient résolu de rester en panqe jusqu’au matin. Ensuite, n’entendant plus le canon, ils avaient à de longs intervalles déchargé trois mousquets ; mais, comme le vent nous était contraire, la détonation s’était perdue.
Quelque temps après ils avaient été encore plus agréablement surpris par la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j’avais donné l’ordre de tirer tout le reste de la nuit. A ces signaux ils avaient forcé de rames pour maintenir leurs embarcations debout-au-vent , afin que nous pussions les joindre plus tôt, et enfin, à leur inexprimable joie, ils avaient reconnu que nous les avions découverts.
causoii.
Il m’est impossible dépeindre les différents gestes, les extases étranges , la diversité de postures , par lesquels ces pauvres gens, à une délivrance si* inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes. L’affliction et la crainte se peuvent décrire aisément : des soupirs, des gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à mille extravagances. — 11 y en avait en larmes, il y en avait qui faisaient rage et se déchiraient euxmêmes comme s’ils eussent été dans la plus douloureuse agonie ; quelques-uns, tout- à-fait en délire, étaient de véritables lunatiques ; d’autres couraient çà et là dans le navire en frappant du pied ; d’autres se tordaient les mains, d’autres dansaient , plusieurs chantaient , quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité, absolument muets, ne pouvaient proférer une parole ; ceux-ci étaient * malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en défaillance ; — un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.
Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres ; sans doute beaucoup rendirent grâces par la suite, mais tout d’abord la commotion, trop forte pour qu’ils pussent la maîtriser, les plongea dans l’extase et dans une sorte de frénésie ; et il n’y en eut que fort peu qui se montrèrent graves et dignes dans leur joie.
Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils appartenaient y contribua-t-iT ; j’entends la nation française, dont l’humeur est réputée plus volatile, plus passionnée , plus ardente et l’esprit plus fluide que chez les autres nations. — Je ne suis pas assez philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j’avais vu jusqu’alors n’égalait cette exaltation. Le ravissement du
«UBJKtOX
pauvre Vendredi, mou fidèle Sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue, est ce qui s’en approchait le plus ; la surprise du capitaine -et de ses deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient débarqués dans nie, y ressemblait quelque peu aussi : néanmoins rien ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que j’avais observé chez Vendredi, ni ce que j’avais observé partout ailleurs durant ma vie.
Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point, sous les différentes formes dont j’ai fait mention, chez différentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en une brève succession d’instants chez un seul et même individu. Tel homme que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d’ensuite il s’arrachait les cheveux , mettait ses vêtements en pièces, les foulait aux pieds comme un furibond ; peu après , tout en larmes , il se trouvait mal , il s’évanouissait, et s’il n’eût reçu de prompts secours, encore quelques secondes et il était mort. 11 en fut ainsi, non pas d’un ou deLdeux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j’ai bonne souvenance, à plus de trente d’entre eux notre chirurgien fut obligé de tirer do sang.
Il y avait deux prêtres parmi eux, l’un 'vieillard, l’autre jeune homme ; et, chose étrange ! le vieillard ne fut pas le plus sage.
Dès qu’il mit le pied à bord de notre bâtiment et qu’il se vit en sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre ; pas le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits ; il était le
cucsori.
seul du navire qui ne le croyait pas mort. A la fin il lui ouvrit une veinfe au bras, ayant premièrement massé et frotté la place pour réchauffer autant que possible. Le sang, qui n’était d’abord venu que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l’homme ouvrit les yeux, un quart d’heure après il parla , se trouva mieux et au bout de peu de temps tout -à-fait bien. Quand la saignée fut arrêtée il se promena , nous assura qu’il allait à merveille , but un trait d’un cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance. — Environ un quart d’heure après on accourut dans la cabine averti^ le chirurgien, occupé à saigner une femme françaisÉ&vanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute en repassant dans sa tête la vicissitude de sa position , il s’était replongé dans un transport de joie ; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang, et le bon homme était devenu aussi convenable pour Bedlam1 qu’aucune des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état le chirurgien ne voulut pas le saigner de nouveau ; mais il lui donna quelque chose pour l’assoupir et l’endormir qui opéra sur lui assez promptement , et le lendemain matin, il s’éveilla calme et rétabli.
Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du navire il s’inclina , il se prosterna pour rendre grâces de sa délivrance. Dans cet élancement j’eus malheureusement la maladresse de le troubler, le croyant véritablement évanoui ; mais il me parla avec calme , me remercia , me dit qu’il bénissait Dieu de
1 Hôpital des fous.
MOBIKSOfl
sou salut , me pria de le laisser encore quelques instants, ajoutant qu’après son Créateur je recevrais aussi ses bé-r nédictions.
Je fus profondément contrit de l’avoir troublé ; et non-seulement je m’éloignai , mais encore j’empêchai les autres de l’interrompre. Il demeura dans cette attitude^nviron trois minutes, ou un peu plus, après que je me fus retiré ; puis il vint à moi , comme il avait dit qu’il ferait , et avec beaucoup de gravité et d’affection, mais les larmes aux yeux, il me remercia de ce qu’avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé la vie ainsi qu’à tant de pauvres infortunés. Je lai répondis que je ne l’engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu’à moi, n’ignorant pas que déjà c’était chose faite ; puis j’ajoutai que nous n’aVions agi que selon ce que la raison et l’humanité dictent à touts les hommes , et qu’autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui nous avait bénis jusque Là de nous faire les instruments de sa miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.
Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes : il travailla à les calmer , il les exhorta , il les supplia, il discuta et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres * d’assez long temps ils ne rentrèrent en puissance d’eux-mêmes.
Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture , dans la conviction qu’elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels elle tombera , pour le gouvernement de leurs passions extrêmes ; car si un excès de joie peut entraîner l’homme si loin au-delà des limites de la raison, où ne nous emportera pas l’exaltation de la colère, de la fureur, de la vengeance? Et par le fait j’ai
CKLSué.
vu là-dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions , soient-elles de joie et de bonheur, soient-elles de douleur et de, colère.
Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements qu’on leur avait préparés aussi bien que le permettait noire navire, fatigués, brisés par l’effroi, ils s’endormirent profondément pour la plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une tout autre espèce de gens.
Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu’ils ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus : les Français, on ne l’ignore pas, sont naturellement portés à donner dans l’excès de ce côté-là. — Le capitaine et un des prêtres m'abordèrent le jo.ur suivant, et, désireux de s’entretenir avec moi et mon neveu le commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à leur légàird.' D’abord ils nous dirent que, comme nous tejui avions sauvé la vie, tout ce qu’ils possédaient ne jerâi&que peu en retour du bienfait qu’ils avaient re^Ui-Pïiis le capitaine nous déclara qu’ils avaient à la hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de l’argent et des objets de valeur, et que si nous voulions l’accepter ils avaient mission t!e nous offrir le tout ; seulement qu’ils désiraient être mis à terre, sur notre route , en quelque lieu où il ne leur fût point impossible d’obtenir passage pour la France.
Mon neveu tout d’abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à voir ce qu’on ferait d’eux plus tard ; mais je l’en détournai , car je savais ce que c’était que d’être déposé à terre en pays étranger. Si le capitaine portugais qui m’avait recueilli en mer avait agi ainsi envers moi.
ROBINSON CROSOl'.
et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je possédais, il m’eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil comme je l’avais été en Barbarie , à la seule différence que je n’aurais pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu’un Portugais soit meilleur maître qu’un Turc, voire même qu’il ne soit pire en certains cas.
1 e répondis donc au capitaine français : —
ggfëp ’ I5 « A la vérité nous vous avons secourus dans jwhffi Mj> votre détresse ; mais c’était notre.devoir, parce que nous sommes vos semblables, et que nous désirerions qu’il nous fût ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous avons
BOBINSUA
agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous dépouiller ; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de vous abandonner ; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu’on accepte de vous *la moindre des choses. — Quant à vous déposer à terre, ajoutai-je , c’est vraiment pouç nous d’une difficulté extrême ; car le bâtiment est chargé pour les Indes-Orientales ; et quoique à une grande distance du côté de l’Ouest, nous soyons entraînés hors de notre course, ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s’est engagé par une charte-partie à se rendre à sa desti- | nation par la roule du Brésil. Tout ce qu’à ma connaissance il peut faire pour vous , c’est de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes-Occidentales, et , s’il est possible, de vous faire accorder passage pour l’Angleterre ou la France. »
La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante qu’ils ne purent que m’en rendre grâces, mai^ ils tombèrent dans une grande consternation , surtout les passagers, à l’idée d’être emmenés aux Indes-Orientales.
Ils me supplièrent , puisque j’étais déjà entraîné si loin à l’Ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir la même route jusqu’aux Bancs de Terre-Neuve, où
CBLSotf.
sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelque sloop qu’ils pourraient prendre à louage pour retourner au
„ Canada, d’où ils venaient.
Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j’inelinais à l’accorder ; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce monde aux Indes-Orientales serait nonseulement agir avec trop de dureté envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre voyage, par l’absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que ce n’était point là une infraction à la charte-partie , mais une nécessité qu’un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait nous imputer à blâme ; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient enjoint d’accueillir ces deux bateaux pleins' de gens dans une si profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation , envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque part, de les retire à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas contraire, à la Martinique, dans les Indes-Occidentales.
Le vent continua de souffler fortement de l’Est ; cependant le temps se maintint assez bon ; et, comme le vent s’établit dans les aires intermédiaires entre le Nord-Est et le Sud-Est, nous perdîmes plusieurs occasions d’envoyer nos hôtes en France ; car nous rencontrâmes plusieurs navires faisant voile peur l’Europe, entre autres deux bâtiments français venant de Saint-Christophe ; mais ils avaient louvoyé si long-temps qu’ils n’osèrent prendre des' passagers, ' dans la crainte de manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux qu’ils auraient accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre. — Une semaine après environ nous parvînmes aux Bancs de Terre-Neuve, où, pour couper
■unmun
court , nous mimes toots nos Français à bord d’une embarcation qu’ils prirent à louage en mer, pour les mener à terre, puis ensuite les transporter en France s’ils pouvaient trouver des provisions pour ravitailler. Quand je dis que touts nos Français nous quittèrent , je dois faire qjfterver que le jeune prêtre dont j’ai parlé, ayant appris.que noos allions aux Indes-Orientales, désira fajre le voyage avec nous pour débarquer à la côte de Coromandel. J’y consentis volontiers, car je m’étais pris d’affection pour cet homme, et non sans bonne raison , comme on le verra plus tard. — Quatre matelots s’enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent bons compagnons.
De là nous priqies la route des Indes-Occidentales, et nous gouvernions Sud et Sud-quart-Ést depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque aussi déplorable que la précédente, d’exercer nofce humanité.
Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale, le 19 mars 1694-5, faisant route Sud-Est-quart- Sud, lorsque nous découvrîmes une voile. Nous reconnûmes bientôt que c’était un gros navire, et qu’il arrivait sur nous ; mais nous ne sîimes que conclure jusqu’à ce qu’il fut un peu plus approché, et que nous eûmes vu qu’il avait perdu son grand mât de hune, son mât de misaine et son beaupré. Il tira alors un coup de canon en signal de détresse. Le temps était assez bon , un beau frais souillait du Nord-Nord-Ouest ; nous fûmes bientôt à portée de lui parler.
Nous apprîmes que c’était un navire de Bristol , qui, chargeant à la Barbade pour son retour , avait été entraîné hors de la rade par un terrible ouragan', peu de jours avant qu’il fût prêt à mettre à la voile , pendant
CRUSütf.
que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés touts deux à terre ; de sorte que, à part la terreur qu’inprime une tempête, ces gens ne s’étaient trouvés que dans un cas ordinaire où d’habiles marins auraient ramené le vaisseau. 11 y avait déjà neuf semaines qu’ils étaient en mer, et depuis l’ouragan ils avaient essuyé une autre terrible tourmente, qui les avait tout-à-fait égarés et jetés à l’Ouest, et qui les avait démâtés, ainsi que je l’ai noté plus haut. Ils nous dirent qu’ils s’étaient attendu à voir les îles Bahama, mais qu’ils avaient été emportés plus au Sud- Est par un fort coup de vent Nord-Nord-Ouest, le même qui soufflait alors. N’ayant point de voiles pour manœuvrer le navire, si ce n’est la grande voile, et une sorte de tréou sur un mât de misaine de fortune qu’ils avaient élevé , ils ne pouvaient courir au plus près du vent,, mais ils s’efforçaient de faire route pour les Canaries.
Le pire de tout , c’est que pour surcroît des fatigues qu’ils avaient souffertes ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande étaient entièrement consommés » il n’en restait pas une once dans le navire , pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils avaient encore de l’eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de sucre. Dans l’origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures, mais elles avaient été dévorées. Sept barils de rum restaient encore.
Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, $a mère et une fille de service, qui , croyant le bâtiment prêt à faire voile, s’y étaient malheureusement embarqués la veille de l’ouragan. Leurs provisions particulières une fois consommées, leur condition était devenue plus déplorable que celle des autres ; car l’équipage, réduit lui-même à la dernière extrémité, n’avait eu, la chose est croyable,
lé
■ OBI MSDN
aucune compassion pour les pauvres passagers : ils étaient vraiment plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.
Je n'aurais peut-être jamais connu ce fait dans touts ses détails si , le temps étant favorable et le vent abattu , ma curiosité ne m’avait conduit à bord de ce navire. — Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris le commandement , vint à notre bord , et me dit qu’ils avaient dans la grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un état déplorable. — « Voire même 9 ajouta-t-il 9 je pense qu’ils sont morts ; car je n’en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j’ai craint de m’en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation. »
Nous nous appliquâtes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce malheureux navire, et, par le fait, j’influençai si bien mon neveu, que j’aurais pu l’approvisionner , eussions-nous dû aller à la Virginie ou en tout autrelieu de la côte d’Amérique pour nous ravitailler nousmêmes ; mais il n’y eut pas nécessité.
Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger : ils avaient à redouter de manger trop , quel que fût même le peu de nourriture qu’on leur donnât. — Le second ou commandant avait amené avec lui six matelots dans sa chaloupe ; mais les infortunés semblaient des squelettes et étaient si faibles qu’ils pouvaient à peine se tenir à leurs rames. Le second lui-même était fort mal et à moitié mort de faim ; car il ne s’était rien réservé , déclara-t-il , de plus que ses hommes , et n’avait toujours pris que part égale de chaque pitance.
Je lui recommandai de manger avec réserve , et je m’empressai de lui présenter de la nourriture; il n’eut pas avalé trois bouchées qu’il commença à éprouver du malaise : aussi s’arrêta-t-il , et notre chirurgien lui mêla
CRtSUlî.
avec un peu de bouillon quelque chose qu’il dit devoir lui servir à la fois d’aliment et.de remède. Dès qu’il l’eut pris il se sentit mieux. Dans cette entrefaite je ^oubliai pas les matelots. Je leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dévorèrent plutôt qu’ils ne les mangèrent Us étaient si affamés qu’ils enrageaient en quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangèrent avec tant de voracité, qu’ils faillirent à mourir le lendemain matii}.
La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait devant moi à mon arrivée dans mon île, où je n’avais pas une bouchée de nourriture, pas même l’espoir de m’en procurer; où pour surcroît j’étais dans la continuelle appréhensiop de servir de proie ù d’autres créatures. — Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la situation misérable de l’équipage je ne pus éloigner de mon esprit ce qu’il m’avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine , c’est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait l’avouer, on avait entièrement négligés, les propres sojÿfrances de stn monde étant si grandes. J’avais déduit de cela qu’on ne leur avait réellement donné aucune nourriture, j>ar conséquent qu’ils devaient touts avoir péri, et que peut-être ils étaient touts étendus morts sur le plancher de la cabine.
Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le capitaine , avec ses gens , afin de les restaurer, je n’oubliai pas que le reste de l’équipage se mourait de faim, et j’envoyai vers le navire ma propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes , pour lui porter un
■OBIRSOM CftUSO*.
sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf. Notre chirurgien enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande ‘ en leur présence, et de faire sentinelle dans la cuisine * pour empêcher ces infortunés de manger la viande crue ou de l'arracher du pot avant qu’elle fût bien cuite , puis de n’en donner à chacun que peu à la fois. Par cette précaution 3 sauva ces hommes , qui autrement se seraient tués arec cette même nourriture qu’on leur donnait pour conserver leur vie,
J’ordonnai en même temps au second d’entrer dans la grande cabine et de voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers , et , s’ils étaient encore vivants , de les réconforter et de leur administrer les secours convenables.
Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à petit.
La Cabine
COûtent de C€*a 5 e*> copine je I ai dit plus haut , ayant un grand désir d’assister à la scène de misère que je savais devoir m’être offerte par le navire lui-même d une manière plus saisissante que tout récit possible , je pris avec moi le capitaine, comme oi\
Goosle
HuBINbON
1 appelait alors, et je partis peu après #dans sa chaloupe.
Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour arracher la viande de la chaudière avant qu’elle fût cuite ; mais mon second avait suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de la cuisine ; et la sentinelle qu’il avait placée là, après avoir épuisé toutes persuasions possibles pour leur faire prendre patience , les repoussait par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon , — on appelle cela brewis , — et d’en distribuer un à chacun pour appaiser leur faim : c’était leur propre conservation qui l’obligeait, leur disait-elle, de ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était bel et bon ; mais si je ne fusse pas venu à bord en compagnie de leur commandant et de leurs officiers, si je ne leur avais adressé de bonnes paroles et même quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu’ils auraient pénétré de vive force dans la cuisine et arraché la viande du fourneau : car Ventre affamé n’a point d’oreilles. — Nous les pacifiâmes pourtant : d’abord nous leur donnâmes à manger peu à peu et avec retenue, puis nous leur accordâmes davantage, enfin nous les mîmes à discrétion, et ils s’en trouvèrent assez bien.
Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d’une autre nature et bien au-delà de tout le reste ; car, l’équipage ayant si peu pour lui-même, il n’était que trop vrai qu’il les avait d’abord tenus fort chétivement, puis à la fin qu’il les avait totalement négligés ; de sorte qu’on eût pu dire qu’ils n’avaient eu réellement aucune nourriture depuis six ou sept jours, et qu’ils n’en avaient en -que très-peu les jours précédents/ .
La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rap-
causait.
porta, était une femme de bon sens et de bonne éducation, s’était par tendresse pour son fils imposé tant de privations, qu’elle avait fini par succomber ; et quand notre second entra elle était assise sur le plancher de la cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un cadavre, bien quelle ne fût pas tout-à-fait morte. Mon second lui dit tout ce qu’il put pour la ranimer et l’encourager, et avec une cuillère lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres , elle leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu’il lui disait, et lui fit signe qu’il était trop tard pour elle ; puis elle lui montra son enfant , comme si elle eût voulu dire : Prenez-en soin.
Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle , s’efforçait de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu’il prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées : je doute qu’il en fût bien sûr. N’importe ! c’était trop tard : elle mourut la même nuit.
Le jeune homme, qui avait été sauvé au prix de la * vie de la plus affectionnée des mères , ne se trouvait pas tout-à-fait aussi affaibli ; cependant il était étendu roide sur un lit, n’ayant plus qu’un souffle de vie. 11 tenait dans sa bouche un morceau d’un vieux gant qu’il avait dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa mère, le second réussit à lui verser quelque £eu de la potion dans le gosier, et il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque temps après, lui en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il se trouva fort mal et les rendit.
Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa maîtresse elle était couchée tout de son long
BQBIK30H
sur le plancher, comme une personne tombée en apoplexie,, et elle luttait avec la mort. Ses membres étaient tordus : une de ses mains était agrippée à un bâton de chaise , et le tenait si ferme qu’on ne put aisément le lui faire lâcher ; son autre bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds, étendus et joints, s’appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait là comme un agonisant dans le travail de la mort : cependant elle survécut aussi.
La pauvre créature n’était pas seulement épuisée par la faim et brisée par les terreurs de la mort ; mais , comme nous l’apprîmes de l’équipage , elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu’elle voyait mourante depuis deux ou trois jours et qu’elle aimait fort tendrement.
Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lors-^ que notre chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d’expérience, l’eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison ; et pendant fort long-temps^ elle resta à peu près folle , comme on le verra par la suite.
Quiconque lira ces mémoires voudra bien considérer que les visites en mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, où l’on séjourne quelquefois une ou deux semaines en un même lieu. 11 nous appartenait de secourir l’équipage de ce navire en détresse, mais non de demeurer avec lui ; et, quoiqu’il désirât fort d’aller de conserve avec nous pendant quelques jours , il nous était pourtant impossible de convoyer un bâtiment qui n’avait point de mâts. Néanmoins, quand le capitaine nous pria de l’aider à dresser un grand mât de hune et une sorte de mâtereau de hune à son mât de misaine de fortune , nous ne nous refusâmes pas à rester en panne trois ou quatre jours. Alors, après lui avoir donné cinq barils de bœuf et de porc , deux barriques de
cftuaotf.
biscuits, ët une provision de pois, de farine et d autres choses dont nous pouvions disposer, et avoir pris en retour trois tonneaux de sucre , du rum , et quelques pièces de huit , nous les quittâmes en gardant à notre bord , à leur propre requête, le jeune homme et la servante avec touts leurs bagages. »
Le jeune homme, dans sa dix-septième année environ , garçon aimable, bien élevé, modeste et sensible, profondément affligé de la perte de sa mère, son père étant mort à la Barbade peu de mois auparavant , avait supplié le chirurgien de vouloir bien m'engager à le retirer de ce vaisseau, dont ïe cruel équipage , disait-il , était l'assassin de sa mère ; et par le fait il l'était , du moins passivement : car , pour la pauvre veuve délaissée ils auraient pu épargner quelques petites choses qui l'auraient sauvée, n’eût- ce été que juste de quoi l'empêcher de mourir. Mais la faim ne connaît ni ami, ni famille , ni justice, ni droit ; c'est pourquoi elle est* sans remords et sans compassiou.
Le chirurgien lui avait exposé que nous faisions un voyage de long cours, qui le séparerait de touts ses amis et le replongerait peut-être dSms une aussi mauvaise situation que celle où nous l'avions trouvé , c’est-à-dire mourant de faim dans le monde; et il avait répondu : — « Peu m’importe où j’irai , pourvu que je sois délivré du féroce équipage parmi lequel je suis ! Le capitaine, — c’est de moi qu’il entendait parler , car il ne connaissait nullement mon neveu, — m’a sauvé la vie, je suis sûr qp'il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant à la servante, j’ai fJa certitude , si elle recouvre sa raison , qu’elle sera trèsreconnaissante, n’importe4e lieu où vous nous emmeniez.»
— Le chirurgien m'avait rapporté tout ceci d’une façon si
ROIIMOK
touchante, que je n’avais pu résister, et que nous les avions pris à bord touts les deux, avec touts leurs bagages, excepté onze barriques de sucre qu’on n’avait pu remuer ou aveindre. Mais, comme le jeune homme en avait le connaissement, j’avais fait signer à son capitaine un écrit • par lequel il s’obligeait dès son arrivée à Bristol à se rendre chez un M. Rogers , 'négociant auquel le jeune homme s’était dit allié , et à lui remettre une lettre de ma part, avec toutes les marchandises laissées à bord appartenant à la défunte veuve. 11 n’en fut rien, je présume : car je n’appris jamais que ce vaisseau eût abordé à Bristol. 11 se sera perdu en mer, cela est probable. Dé&emparé comme il était et si éloigné de toute terre, mon opinion est qu’à la première tourmente qui aura soufflé il aura dû couler bas. Déjà il faisait eau et avait sa cale avariée quand nous le rencontrâmes.
Nous étions alors par 19. degrés 5 a minutes de latitude, et nous avions eu jusque là un voyage passable comme temps, quoique les vents d’abord eussent été contraires. — Je ne vous fatiguerai pas du récit des petits incidents de vents , de temps et de courants advenus durant la traversée; mais, coupant 'court eu égard à ce qui va suivre , je dirai que j’arrivai à mon ancienne habitation , à mon île, le 1 o avril 1 695. — Ce ne fut pas sans grande difficulté que je la retrouvai. Comme autrefois venant du Brésil, je l’avais abordée par le Sud et Sud-Est, que je l’avais quittée de même, et qu’alors je anglais entre le continents 111e, n’ayant ni carte de la côte, ni point de repère, je ne la reconnus pas quand je la vis. Je ne savais si c’était elle ou non. »•
Nous rôdâmes long-temps, etfcioas abordâmes à plusieurs îles dans les bouches de la grande rivière Orénoque, mais
CRUÜOlt.
inutilement. Toutefois j’appris en côtoyant le rivage que j’avais été jadis dans une «grande erreur , c’est-à-dire que le continent que j’avais cru voir de l’île où je vivais n’était réellement point la terre ferme , mais une île fort longue, ou plutôt une chaîne dites s’étendant d’un côté à l’autre des vastes bouches de la grande rivière ; et que les Sauvages qui venaient dans mon île n’étaient pas proprement ceux qu’on appelle Caribes, mais des insulaires et autres barbares de la même espèce, qui habitaient un peu pliis près de moi.
Bref , je visitai sans résultat quantité de ces îles : j’en trouvai quelques-unes peuplées et quelques-unes désertes. Dans une entre autres je rencontrai des Espagnols, et J! crus qu’ils y résidaient ; mais, leur ayant parlé , j’appris qu’ils avaient un tloop mouillé dans une petite crique près de là ; qu’ils venaient en ce lieu pour faire du sel et pêcher s’il était possiUe quelques huîtres à perle ; enfin qu’ils appartenaient à nie de la Trinité , située plus au Nord, par les i o et 11 degrés de latitude.
Côtoyant ainsi d’une île à l’autre, tantôt avec le navire, tantôt avec la chaloupe des Français, — nous l’av&ns trouvée à notre convenance, et l’avions gardée sous leur bon plaisir, — j’atteignis enfin le côté Sud de mon île, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le navire à l’ancre , en face de la petite crique où gisait mon ancienne habitation.
Sitôt que je vins en vue de l’ile j’appelai Vendredi et je lui demandai s’il savait où il était. Il prpftena ses regards quelque temps, puis tout-à-coup il battit des mains et s’écria — « O y oui ! O , voilà ! O , oui ! O , voilà ! » — El montrant, du doigt notre ancienne habitation, il se prit à danser et i^abrioler comme un fou , et j’eus beaucoup
(igitized* L.OOQ le
■uaiN»»vi cautui.
de peine à l’empêcher de sauter à la mer pour gagner la rive à la nage. *
— « Eh bien ! Vendredi , lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions quelqu’un ici? penses-tu que nous revoyions ton père ?» — Il demeura quelque temps muet comme une souche ; mais quand je nommai son père , le pauvre et affectionné garçon parut affligé , et je vis des larmes couler en abondance sur sa face. — « Qu’estce, Vendredi? lui dis-je, te fâcherait-il de revoir ton père ? » — « Non , non, répondit-il en secouant la tête, non voir lui plus, non jamais plus voir encore ! » — Pourquoi donc, Vendredi, repris-je, comment sais-tu cela?*
— 4 Oh non ! oh non ! s’écria-t-il ; lui mort il y a longtemps ; il y a long-temps lui beaucoup vieux homme. »
— « Bah ! bah ! Vendredi, tu n’en sais rien ; mais allonsnous trouver quelqu’un autre? » — Le compagnon avait ,
• à ce qu’il parait , de meilleurs yeux que moi: il les jeta juste sur la colline au-dessus de mon anciennroiaison, et, quoique nous en fussions à une demi-lieue, il se mit à crier : — < Moi voir ! moi voir ! oui, oui, moi voir beaucoup honffnes là, et là, et là. >
e regardai, mais je ne pus voir personne, pas \ je * • même avec ma lunette d’approche, probablep j ment parce que je la braquais mal, car mon » serviteur avait raison; comme je l'appris fclen-
-, demain, il y avait là cinq'ou six hommes arrêtés à regarder le nàvire, et n^sacbant que penser de nous. t. n. 7
• sc<
90 «diiMiON
Aümhôt que Vendredi m’eut dit qu’il voyait du monde, je fis déployer le pavillon anglais et tirer trois eonps de canon, pour donner à entendre que nous étions amis ; et , un demi-quart d’heure après, nous apperçûmes une fumée s’éleràr du côté de la crique. J’ordonnai immédiatement de mettre la chaloupe à la mer, et, prenant Vendredi avec' moi, j’arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis directement à terre, accompagné du jeune religieux dont il a été question. Je lui avais conté l’histoire de mon existence en cette île, le genre de vie que j’y avais mené, toufes les particularités ayant trait et à moi-même et à ceux ^ue j’y avais laissés, et ce récit l’avait rendu extrêmement désireux de me suivre. J’avais en outre avec moi environ, seize hommes très-bien armés pour le cas où nous aurions trouvé quelques nouveaux hôtes qui ne nous eussent pas connus; mais nous n’eûmes pas besoin d’armes.
Gomme nous allions à terre durant le flot, presque à marée haute, nous voguâmes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel j^§^ai mes yeux fut l’Espagnol dont j’avais sauvé la vie, et que je reconnus parfaitement bien à sa figure ; quant à son costume, je le décrirai plus tard. J’ordonnai d’abord que, excepté moi, personne ne mit pied à terre ; mais il n’y eut pas moyen de retenir Vei^SRedi *dans In chaloupe : car ce fils affectionné avait découvert son père par delà les Espagnols, à une grande distance, où je ne le distinguais aucunement ; si on ne l’eût pas laissé descendre au rivage, il aurait sauté à la mer. Il ne fut pas plus tôt débarqué qu’il vola vers son père comme une flèche décochée d’un arc. Malgré la plus ferme résolution, il n’est pas un homme qui eût pu se défendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce pauvre garçon quand il rejoignit sou père ; comment il l’embrassa, le baisa,
lui caressa la face, le prit dans ses bras, l’assit sur un arbre abattu et s’étendit près de lui ; puis se dressa et le regarda 'pendant un <pg|rt d’heure comme on regarderait une peinture étrange ; puis se coucha par terre, lui caressa et lui baisa lés jambes ; puis enfin se releva et le regarda fixement. On eût dit une fascination ; mais le jour suivant un chien même aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son affection. Dans la Matinée, durant plusieurs heures il se promena avecson père çà et là le long du rivage, le tenant toujours par la main comme s’il eût été une lady ; et de temps en temps venant lui chercher dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l’après-midi ses folies se transformèrent encore : alors il asseyait le vieillard par terre, se mettait à danser autour de lui, faisait mille postures, mille gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en même temps pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui était advenu dans les contrées lointaines. Bref, si la même affection filiale poqr leurs parents se trouvait chez les Chrétiens, dans notre partie du monde, on serait tenté de dire que c’eût été chose à peu près inutile que le cinquième Commandement.
Mais ceci est une digression : je retourne à mon débar quement. S’il me fallait relater toutes les cérémonies et tou tes les civilités avec lesquelles les Espagnols me reçurent, je n’en aurais jamais fini. Le premier Espagnol qui s’avança, et que je reconnus très-bien, comme je l’ai dit, était celui dont j’avais sauve la vie. Accompagné d’un des siens portant un drapeau parlementaire, il s’approcha de la chaloupe. ^Non-seulement il ne me remit pas d’abord, mais il n’eut pas même la pensée, l’idée, que ce fût moi qui revenais, jusqu a'ce que je lui eusse parlé. — « Senhou, lui dis-je
en portugais, ne me reconnaissez-vous pas? » — 11 ne répondit pas un mot; mais, donnant son mousquet à l’homme qui était avec lui, il ouvrit les bras, et, disanMpielque chose* en espagnol que je n’entendis qu’imparfaitement, il s’avança pour m’embrasser; puis il ajouta qu’il était Excusable de n’avoir pas reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle d’un Ange envoyé du Ciel pour lui sauver la vie; et une foule d’autres jolies choses, comme en a toujours à son service un Espagnol bien élevé ; ensuite, faisant signe de la main à la personne qui l’accompagnait , il la pria d’aller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais me rendre à mon ancienne habitation, où il me remettrait en possession de ma propre demeure, et où je verrais qu’il ne s’y était fait que de chétives améliorations.
Je le suivis donc; mais, hélas! il me fut aussi impossible de retrouver les lieux que si je n’y fusse jamais allé ; car on avait planté tant d’arbres J*on les avait placés de telle manière, si épais et si près l’un de l’autre, et en dix ans de temps ils étaient devenus sf gros, qu’en un mot, la place était inaccessible, excepté par certains détours et chemins dérobés que seulement ceux qui les avaient pratiqués pouvaient reconnaître.
Je lui demandai à quoi bon toutes ces fortifications. 11 me répondit que j’en comprendrais assez la nécessité quand il m’aurait conté comment ils avaient passé leur temps depuis leur arrivée dans l’île, après qu’ils eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit qu’il n’avait pu que par- . ticiper de cœur à ma bonne fortune lorsqu’il avait appris que je m’en étais allé sur un bon navire, et tout à ma satisfaction, que maintes fois il avait été pris de la ferme persuasion qu’un jour ou l’autre il me reverrait; mais que jamais il ne lui était rien arrivé dans sa vie de pl&s cons-
Cernant et de pins affligeant d’abord que le désappointement ou il tomba quand à son retour dans l’ile il ne me trouva plus. #
Quant aux trois barbares, — comme il les appelait, — que nous avions laissés derrière nous et sur lesquels il avait une longue histoire à me conter, s’ils n’eussent été en si petit nomhre, les Espagnols se seraient tous crus beaucoup mieux parmi les Sauvages. — « Il y a long-temps, que s’ils avaient été assez forts nous serions touts en Purgatoire, me dit- il en se signant sur la poitrine; mais, sir, j’espère que vous ne vous fâcherez point quand je vous déclarerai que, forcés par la nécessité, nous avons été obligés, pour notre propre conservation, de désarmer et de faire nos sujets ces hommes, qui, ne se contentant point d’être avec modération nos maîtres, voulaient se faire nos meurtriers. » — Je lui répondis que j’avais profondément redouté cela en laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne m’avait plus affecté à mon départ de l’ile que de ne pas les voir de retour, pour les mettre d’abord en possession de toutes choses, et laisser les autres dans un état de sujétion selon qu’ils le méritaient ; mais que puisqu’ils les y avaient réduits j’en étais charmé, bien loin d’y trouver aucun mal; car je savais que c’étaient d’intraitables et d’ingouvernables coquins, propres à toute espèce de crime.
Comme j’achevais ces paroles, l’homme qu’il avait envoyé revint, suivi de onze autres. Dans le costume où ils étaient, il était impossible de deviner à quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement la question pour eux et pour moi : d’abord il se tourna vers moi, et me dit en les montrant : — « Sir, ce sont quelques-uns des gbntlemen qui vous sont redevables de la vie. » — Puis, se tournant ver* eux et me désignant du doigt, il leur fit connaître
BOBINVOn
qui j’étais. Là-dessus ils s’approchèrent tonts un à un, non pas comme s’ils eussent été des marins et du petit monde et moi leur pareil, mais réellemenÿeomme s’ils eussent été des ambassadeurs ou de nobles hommes et moi uu monarque ou un grand conquérant. Leur conduite fut au plus haut degré obligeante et courtoise, et cependant mêlée d’une mâle et majestueuse gravité qui leur séyait très-bien. Bref, ils avaient tellement plus d’entregent que moi, qu’à peine savais-je comment recevoir leurs civilités, beaucoup moins encore comment leur rendre la réciproque.
L’histoire de leur venue et de leur conduite dans l ‘île après mon départ est si remarquable, elle est traversée de tant d’incidents que la première partie de ma relation aidera à comprendre, elle a tant de liaison dans la plupart de ses détails avec le récit que j’ai déjà donné, que je ne saurais me défendre de l’offrir avec grand plaisir à la lecture de ceux qui viendront après moi.
Je n’embrouillerai pas plus long-temps le fil de cette histoire par une narration à la première personne, ce qui me mettrait en dépense de dix mille dis-je, dit-il , et ilmeytil, et je lui dis, et autres chosess emblaUes; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi exactement que me les représentera ma mémoire, suivant qu’ils me les ont contés, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur le théâtre même.
Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j’abandonnai 111e et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j’ai à parler. D’abord il est nécessftire de répéter que j’avais envoyé le père de Vendredi et l’Espagnol, touts les deux sauvés, grâce à moi, des Sauvages; que je les avais envoyés, dis-je, dans une grande pirogue 41a terre-
ferme, comme je ie croyais alors, pour chercher les cotn- > gagnons de l'Espagnol, afin de les tirer du malheur ou iU étaient, afin de les secourir pour le présent, et d’inventer ensemble par la suite, si faire se pouvait, quelques moyens de délivrance.
Quand je les envoyai ma délivrance n’avait aucune probabilité, rien ne me donnait lieu de l’espérer, pas plus t[ue vingt ans auparavant; bien moins ei^pre avais-je quelque prescience de ce qui après arriva, j’entends qu’un navire anglais aborderait là pour les emmener. Aussi quand ils revinrent quelle dut être leur surprise, non-seulement de me trouver parti, mais de trouver trois étrangers abandonnés sur cette- terre, en possession de tout ce que j’avais laissé derrière moi, et qui autrement leur serait échu! ' La première chose dont toutefois je m’enquis, — pour reprendre où j’en suis resté, — fut ce qui leur était personnel; et je priai l’Espagnol de me faire un récit particulier de son voyage dans la pirogue à la recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs aventures fiffrait peu de variété, car rien de remarquable ne leur était advenu en route : ils avaient eu un temps fort calme - -efrune mer t^uce. Quant-» à ses compatriotes, ils furent, à ^n’efl pas douter, ravis de le revoir. — A ce qu’il parait, il était le principal d’entre eux, le capitaine du navire sur lequel ils avaient naufragé étant mort depuis quelque temps. — Ils furent d’autant plus surpris de le voir, qu’ils le savaient tombé entre les mains des Sauvages, et le supposaient dévoré comme touts les autres prisonniers. Quand il leur conta l’histoire de sa délivrance et qu’il était à même de les emmener, ce fut comme un songe pour eux. Leur étonnement, selon leux propre expresslbn, fut semblable à celui des frères de Joseph lorsqu’il se découvrit à eux et leur raconta Ihis-
BOBITfSON CRUSOi.
toire de son exaltation à la Cour de Pharaon. Mais quand il leur montra les armes, la poudre, les balles et les provisions**, qu'il avait apportées pour leur traversée, ils se remirent, ne se livrèrent qu’avec réserve à la joie de leur délivrance et immédiatement se préparèrent à le suivre.
Leur première affaire fut de se procurer des canots ; et en ceci ils se virent obligés de faire violence à leur honneur, de tromperçjeurs amis les Sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous prétexte d’aller à la pêche ou en partie de plaisir.
Dans ces embarcations ils partirent le matin suivant.
11 est clair qu’il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs préparatifs, n’ayant ni bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce qu’ils avaient sur eux et quelques racines qui leur servaient à faire leur pain.
Batterie des Insulaires.
es deux messagers furent en tout trois Humaines absents , et dans cet intervalle , malheureusement pour eux, comme je l'ai rapporté dans la première partie, je trouvai l'occasion de me tirer de mon île , laissant derrière moi trois bandits , les plus impudents , les plus endufeis , les
Ife
■oniüsopr
plus ingouvernables , les plus turbulents qu’on eût su rencontrer, au grand chagrin et au grand désappointement des pauvres Espagnols, ayez-en l'assurance.
La seule chose juste que firent eus coquins , ce fut de donner ma lettre aux Espagnols quand ils arrivèrent , et de leur offrir des provisions et des secours, comme je le l*r avais recommandé. Ils lèur remirent aussi de longues instructions écrites que je leur avais laissées , et qui contenaient les m&hodes particulières dont j’avais fait usage dans le gouvernement de ma vie en ces lieux : la manière de faire cuire mon pain, d’élever mes chèvres apprivoisées et de semer mon blé ; gomment je séchais mes raisins, jfe faisais mes pots et en un mot tout ce que je fabriquais. Tout cela, couché par écrit, fut remis par les trois vauriens aux Espagnols , dont deux comprenaient assez bien l’angjais. Ils ne refusèrent pas, qui plus est, de s’accommoder avec eux pour toute autre chose , car ils s’accordèrent très-bien pendant quelque temps. Ils partagèrent également avec eux la maison ou la grotte, et commencèrent par vivre fort sociablemeht. Le principal Espagnol, qui ra-tyait assisté dans beaucoup de mes opérations, administrait toutes •des affaires avec l’aide du père de Vendredi. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que rôder çà et là dans l’ile, tuer des perroquets , attraper des tortues ; et quand le soir ils revenaient à la maison, les Espagnols pourvoyaient à leur souper.
^es Espagnols s’en seraient arrangés si les autres les avaient seulement laissés en repos ; mais leur cœur ne pouvait leur permettre de le faire long-temps ; et, comiftèAp chien dans la crèche , ils ne Voulaient ni manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs différends toutefois fj^nt d’abord peu de chose et ne valent pas la
CBtlftOt.
peine d’être rapporté* ; mais à la fin une guerre ouverte éclata et commença avec toute la grossièreté et l’insolence qui se puissent imaginer , sans raison , sans provocation , contrairement à la nature et au sens commun ; et, bien que le premier rapport m’en eût été fait par les Espagnols eux-mêmes, que je pourrais qualifier d’accusateurs, quand je vins à questionner les vauriens, ils ne purent en démentir un mot.
Mais avant d’entrer dans les défaits dè cette seconde partie, il faut que je répare une omission faite dans la première. J’ai oublié d’y consigner qu’à l’instant de lever *ncre pour mettre à la voile , il s’engagea à bord de notre navire une petite querelle, qui un .instant fit craindre une seconde révolte ; elle ne s’appaisa que lorsque le capitaine, s’armant de courage et réclamant notre assistance, eut séparé de vive force et fait prisonniers deux des plus séditieux, et les eut fait mettre aux fers. Comme ils s’étaient mêlé* activement aux premiers désordres, et qu’en dernier lieu ils avaient laissé échapper quelques propos grossiers et dangereux, il les menaça de les transporter ainsi en Angleterre pour y être pendus comme rebelles et comme pirates.
Cette menace, quoique probablement le capitaine n’eût pas l’intention de l’exécuter , effraya les autres matelots ; et quelques-uns d’entre eux mirent dans la tête de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait pourl# prirent de bonnes paroles qu’afin de pouvoir gagner quelle port anglais, où ils seraient touts jetés en prison et mi» en jugement.
Le second eut vent de cela et nous en donna connais* sance ; sur quoi il fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage important, j’irai» avec le
140 IUHIIOT
second les rassurer et leufr dire qu’ils pouvaient être certains, s’ils se conduisaient bien durant le reste du voyage, que tout ce qu’ils avaient fait précédemment serait oublié. J’y allai donc : ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole d’honneur, et plus encore quand j ordonnai que les deux hommes qui étaient aux fers fussent relâchés et pardonnes.
Cette mutinerie nous obligea à jeter l’ancre pour cette nuit, attendu d’ailleürs que le vent était tombé ; le lendemain matin nous nous apperçûmes que nos deux hommes qui*" avaient été mis aux fers s’étaient saisis chacun d’un mousquet et de quelques autses armes, — nous ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb, — avaient pris la pinace du bâtiment, qui n’avait pas encore été halée à bord , et étaient allés rejoindre à terre leurs compagnons de scélératesse.
Aussitôt que j’en fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe douze hommes et le second , et les envoyai à la poursuite de ces coquins ; mais ils ne purent les trouver non plus qu’aucun des autres ; car dès qu’ils avaient vu la chaloupe s’approcher du rivage ils s!étaient touts enfuis dans les bois. Le second fut d’abord tenté, pour faire justice de leur coquinerie , de détruire leurs plantations , de brûler leurs ustensiles et leurs meubles , et de les laisser se tirer d’affaire comme ils pourraient ; mais, n’ayant pas d’ordre, il laissa toutes choses comme il les trouva, et, ramenant Jh pinace, il revint à bord sans eux.
Ces deux hommes joints aux autres en élevaient le nombre à cinq ; mais les trois coquins l’emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci, qu 'après qu’ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils mirent à la porte les deux nouveau-venus, les abandonnant à eOx-mêmes et ne voulant rien^
toi
avoir de commun avec eux. Us refusèrent même long-temps de leur donner de la nourriture. Qu$nt aux Espagnols, ils n’étaient point encore arrivés.
Dès que ceux-ci furent venus , les affaires commencèrent à marcher ; ils tâchèrent d’engager les trois scélérats d’Anglais à reprendre parmi eux leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu’une seule famille; mais ils ne voulurent rien entendre : en sorte que les deux pauvrès diables vécurent à part; et , voy^gt qu’il n’y avait que le travail et l’application qui pût les faire vivre confortablement , ils s’installèrent sur le rifcge nord de * PUe , mais un peu plus à l’Ouest , pour être à l’abri des Sauvages , qui débarquaient toujours dans la partie orientale.
Là ils bâtirent deux huttes, l’une pour se loger et l’autre pour servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer et une partie des pois que je leur avais laissés , ils bêchèrent , plantèrent , firent des clôtures, d’après l’exemple que je leur avais donné à touts, et commencèrent à se tirer assez bien d’aflfiire.
Leur première récolte de blé éait venue jk bien ; et , quoiqu’ils n’eussent d’abord cultivé qu’un petit espace de terrain , vu le peu de temps qu’ils avaient eu, néanmoins c’en fut assez pour les soulager et les fournir.de gain et d’autres aliments; l’un d’eux, qui avait rempli à bord les fonctions d’aide de cuisine, s’entendait fort bien à faire des soupes, des puddings, et quelques autres mets que le riz, le lait, et le peu de viandes qu’ils avaient permettaient d’apprêter. .
C’est ainsi que leur position commençait à s’améliorer, ^ quand les trois dénaturés coquins leurs compatriotes, se mirent en tête de venir^îës insulter et leur chercher noise, j Ils leur dirent que l’île était à eux; que le gouverneur,
t Digltized by L.OOQ le
<02 . nvfc^iMMtjr
— c’était moi qu’ils désignaient ainsi, — leur en avait donné la possession , que personne qu’eux n’y avait droit ; et que, de par tous les ffiables, ils ne leur permettraient point de faire des construclioip sur leur terrain , à moins d\»n
payer le loyer.
1 Les deux hommes crurent d’abord qu’ils voulaient rire ; ils les prièrent de venir s’asseoir auprès d’eux, d’examiner les magnifiques maisons qu ils avaient construites et d’en fixer eux-mêmes le loyer ; l’un d’eux ajouta en plaisantant que s’ils étaient effectivement les propriétaires du sol , il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des améliorations, on devait, selon la coutume de touts les propriétaires, leur accorder un long bail , et il les engagea à amener un notaire pour rédiger l’acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en fureur, leur dit qu’il allait leur faire voir qu’ils ne riaient pas ; en même temps il s’approche de l’endroit où ces honnêtes gens avaient allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, l’applique sur la par% extérieure de leur hutte et y met le feu : elle aurait brûlé tout entière en quelques minutes si l’un des deux, courant, à ce coquin, ne l’eût chassé et n’eût éteint le feu avec Jses pieds, sans de grandes difficultés.
Le vaurien, furieux d’être ainsi repoussé par cet honnête homme, s’avança sur lui avec un gros bâton qu’il tenait à la main ; et si l’autre n’eût évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la hutte , c’en était Jalt de sa vie. Son camarade, voyant le danger où ils étaient touts deux, courut le rejoindre, et bientôt ils ressortirent ensemble, avec leurs mousquets ; celui qui avait été frappé étendit à terre d’un ' coup de crosse le coquin qui avait commencé la querelle 6 avant que les deux autres pussen^arriver à son aide ; piyS,* les voyant venir à eux, ils leur présentèrent le -canon dp^%
carao*. *
leurs mousquets et leur ordonnèrent de*e tenir èriistance.
Les drôles avaient aussi de* armes A feu ; mais Ton des deux honnêtes gens, plus décidé que son camarade et ^enhardi par le danger qu’ils couraient, leur dit que s’ikfcremuaient pied ou main ils étaient .touts morts , et leur commanda résoltunent de mettre bas les armes. Us ne mirent pas bas les armos^lNâtyr^; mais, les voyant déterminés, il* parlementèrent «IConsiKtirentàs’élipgner en emportant leur camarade, que le coup de crosse qp’il avait reçu paraissait avoir grièvemedf blessé. Toutefois les deux honnêtes Anglais eurent grand tort • ik auraient dû profiler de leurs avantages pour désarmer entièrement leurs adversaires comme ils le pouvaient, aller immédiatement trouver les Espagrtüs et leur raconter comment ces scélérats les avaient traités ; car ces trois misérables ne s’occupèrent plus que des moyens de se venger, et chaque jour en Garnissait quelque nouvelle preuve.
Mais je qp crois pas devoir charger cette partie de mon histoire du récit dés manifestations les moins importantes de leur coquinerie, telles que fouler aux pieds Leurs blés, tuer à coups' de fusil trois jeunes chevreaux et une chèvA que les pauvres gens avaient apprivoisée pour en avoir des petits. % un mot, ils les tourmentèrent tellement nuit et jour y que les deux infortunés, poussés à bout, résolurent de leur livrer bataille à touts trois à la première occasion, A cet effet ils se décidèrent à aller an château, — c’est ainsi qu’il» • appelaient ma vieille hahitation, — où vivaient à cette époque les trois coquins et les Espagnols. .Là leur intention était de livrer un combat dans les règles, en prenant les Espagnols pour témoins. Ils se levèrent donc le lendqpain matin avant l’anbe, vinrent au château et ^pelèrent les Anglifis^ir leurs noms, disant à l’Espagnol, qui leur
Digi
aobiüsok cat'^oi.
demânda»çe qa’ils voulaient, qu’ils avaient à parler à leurs compatriotes.
11 était arrivé queJa veille deux des Espagnols, s’étant retins dans les bois, avaient rencontré l’un des deux Anglais que, pour les distinguer, j’appelle honnêtes gens; il s’était plaint amèrement aux Espagnols des traitements barbares qu’ils avaient eu à souffrir de leurs trois compatriotes, qui avaient déduit leur plantation, dévasté leur récolte, qu’ils avaient eu tant de peine à faire venir ; tué I a chèvre et les trois chevreaux qui formaient t^te leur subsistance. Il avait ajouté que si lui et ses amis, à savoir les Espagnols, ne venaient de nouveau à leur aide, il ne leur resterait d’ao|pe perspective que de mourir de faim. Quand les Espagnols.revinrent le soir au logis, et que tout le monde fut à souper, un d’entre eux prit la liberté de blâmer les trois Anglais, bien qu’avec douceur et politesse, et leur demanda comment ils. pouvaient être aussi cruels envers des gens qui ne faisaient de mal à personne , qui tâchaient de ^bsister par leur travail 9 et qui avaient dû se donner bimf des peines pour amener les choses à l’état de perfection où elles étaient arrivées.
Brigandage des Trois Vauriens.
un des Anglais repartit brusquement : — « Qu'avaient-ils à faire ici ? » — ajoutant qu’ils étaient venus à terre sans permission , et que , quant à eux , ils ne souffriraient pas qu’ils fissent de cultures ou de constructions dans l’île ; que le sol ne leur appartenait pas. — « Mais, dit
l’Espaguol avec beaucoup de calme , senor ingles, ils ne doivent pas mourir de faim.» — L’Anglais répondit, comme un mal appris qu’il était, qu’ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu’ils ne planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu. — « Que faut-il donc qu’ils fassent, senor? dit l’Espagnol. » — Un autre de ces rustres répondit :
— « Goddam ! qu’ils nous servent et travaillent pour nous. »
— • Mais comment pouvez-vous attendre cela d’eux? vous ne les avez pas achetés de vos deniers , vous n’avez pas le droit d’en faire vos esclaves. » — Les Anglais répondiicnt que l’île était à eux, que le gouverneur la leur avait donnée , et que nul autre n’y avait droit ; ils jurèrent leurs grands Dieux qu*ils iraient mettre le feu à leurs nouvelles huttes , et qu’ils ne souffriraient pas qu’ils bâtissent sur leur territoire.
— « Mais senor, dit l’Espagnol, d’après ce raisonnement , nous aussi , nous devons être vos esclaves. » — «Oui, dit l’audacieux coquin, et vous le serez aussi, et nous n’en aurons pas encore fini ensemble » , — entremêlant à ses paroles deux ou trois goddam placés aux endroits convenables. L’Espagnol se contenta de sourire, et ne répondit rien. Toutefois cette conversation avait échauffé la bile des Anglais, et l’un d’eux, c’était, je crois, celui qu’ils appelaient Wi ll Atkins, se leva brusquement et dit à l’un de ses camarades : — «Viens, Jack, allons nous brosser avec eux : je le réponds que nous démolirons leurs châteaux; ils n’établiront pas de colonies dans nos domaines. » — * Ce disant ^ ils sortirent ensemble , armés chacun d’un fusil , d’un pistolet et d’un sabre : marmottant entre eux quelques propos insolents sur le traitement qu’ils infligeraient aux Espagnols quand l’occasion s’en présenterait ; mais il paraît que ceux-ci n’entendirent pas parfaitement
ce quils disaient ; seulement ils comprirent quon leur faisait des menaces parce qu’ils avaient pris le parti des deux Anglais.
Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les Espagnols me dirent n’en rien savoir; mais il parait qu’ils errèrent çà et là dans le pays une partie de la nuit ; puis que, s’étant couchés dans l’endroit que j’appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués et s’endormirent. Au fait # voilà ce qu’il en était : ils avaient résolu d’attendre jusqu’à minuit , et alors de surprendre les pauvres diables dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l’avouèrent, ils avaient le projet de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu’ils y étaient, de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au moment où ils sortiraient : comme la malignité dort rarement d’un profond sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.
Toutefois comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des vues, plus honorables, il est vrai, que l’incendie et l’assassinat, il advint, et fort heureusement pour touts, qu’ils étaient debout et sortis avant que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.
Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis, Atkins, qui , à ce qu’il paraît , marchait en avant , cria à ses camarades : — « Holà! Jack , voilà bien le nid ; mais, qu’ils soient damnés ! les oiseaux sont enrôlés. »m — Ils réfléchirent un moment à ce qui avait pu les faire sortir de si bonne heure , et l’idée leur vint que c’étaient les Espagnols qui les avaient prévenus ; là-dessus ils se serrèrent la main et se jurèrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitôt qu’ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent à l’œuvre sur l’habitation des pauvres gens. Us ne brûlèrent rien ; mais ils jetèrent bas les deux huttes,
■n*ms<>N
et en dispersèrent les débris, de manière à ne rien laisser debout et à rendre en quelque sorte méconnaissable l’emplacement qu’elles avaient occupé; ils mirent en pièces tout leur petit mobilier, et l’éparpillèrent de telle façon que les pauvres gens retrouvèrent plus tard 9 à un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets qui leur avaient appartenu.
Cela fait, ils arrachèrent touts les jeunes arbres que ces pauvres gens avaient plantés, ainsi que les clôtures qu’ils avaient établies pour mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain ; en un mot ils saccagèrent et pillèrent toute chose aussi complètement qu’aurait pu le faire une horde de Tartares.
Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche, décidés à les combattre partout où ils les trouveraient, bien que n’étant que deux contre trois : en sorte que s’ils se fussent rencontrés il y aurait eu certainement du sang répandu ; car, il faut leur rendre cette justice , ils étaient touts des gaillards solides et résolus.
Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu’ils n’en mirent eux -mêmes à se joindre : comme s’ils s’étaient donné la chasse , les trois vauriens étaient h peine partis que les deux honnêtes gens arrivèrent ; puis quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour aller à leur rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille habitation. INous allons voir la différence de leur conduite. Quand les trois drôles furent de retour , encore furieux , et échauffés par l’œuvre de destruction qu’ils venaient d’accomplir, ils abordèrent les Espagnols par manière de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce qu’ils avaient fait; l’un d’entre eux même, s’approchant de l’un des Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ôta
cnusul.
tüO
>son chapeau de dessus la tête, et, le faisant pirouetter, lui dit eu lui riant au nez — «Et vous aussi, senor Jack Espagnol , nous vous mettrons à la même sauce si vous ne réformez pas vos manières. » — L’Espagnol , qui , quoique doux et pacifique , était aussi brave qu’un homme peut désirer de l’être, et , d’ailleurs, fortement constitué , le regarda fixement pendant quelques minutes ; puis, n’ayant à la main aucune arme, il s’approcha gravement de lui , et d’un coup de poing l’étendit par terre comme un boucher abat un bœuf; sur quoi l’un des bandits , aussi scélérat que le premier, fit feu de son pistolet sur l’Espagnol. 11 le manqua , il est vrai , car les balles passèrent dans ses cheveux; mais il y en eut une qui lui toucha le bout de l’oreille et le fit beaucoup saigner. La vue de son sang fit croire à l’Espagnol qu’il avait plus de mal qu’il n’en avait effectivement ; et il commença à s’échauffer, car jusque là il avait agi avec le plus grand sang-froid ; mais, déterminé d’en finir, il se baissa , et , ramassant le mousquet de celui qu’il avait étendu par terre, il allait coucher en joue l’homme qui avait fait feu sur lui , quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent , lui crièrent de ne pas tirer, et, s’étant avancés, s’assurèrent des deux autres Anglais en leur arrachant leurs armes.
Quand ils furent ainsi désarmés , et lorsqu’ils se furent apperçus qu’ils s’étaient fait des ennemis de touts les Espagnols , comme ils s’en étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès lors à se calmer, et, baissant le ton , demandèrent qu’on leur rendit leurs armes ; mais les Espagnols , considérant l’inimitié qui régnait entre eux et les deux autres Anglais , et pensant que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait de les séparer les uns des autres , leur dirent qu’on ne leur ferait point de mal , et que
no
ftoniflio:*
s'ils voulaient vivrè paisiblement ils ne demandaient pas mieux que de les aider et d’avoir des rapports avec eux comme auparavant ; mais qu’on ne pouvait penser à leur rendre leurs armes lorsqu’ils étaient résolus à s en servir contre leurs compatriotes , et les avaient même menacés de faire d’eux touts des esclaves.
Les coquins n’étaient pas alors plus en état d’entendre raison que d’agir raisonnablement; mais, voyant qu’on leur refusait leurs armes , ils s’en allèrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de rage , menaçant, bien que sans armes à feu, de faire tout le mal en leur pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces , leur dirent de se bien garder de causer le moindre dommage à leurs plantations ou à leur bétail ; que s’ils s’avisaient de le faire ils les tueraient à coups de fusil comme des bêtes féroces partout où ils les trouveraient ; et que s’ils tombaient vivants entre leurs mains , ils pouvaient être sûrs d’être pendus. 11 s’en fallut toutefois que cela les calmât, et ils s’éloignèrent en jurant et sacrant comme des échappés de l’enfer. Aussitôt qu’ils furent partis, vinrent les deux autres , enflammés d’une colère et possédés d’une rage aussi grandes , quoique d’une autre nature : ce n’était pas sans motif, car , ayant été à leur plantation , ils l’avaient trouvée toute démolie et détruite ; à peine eurent-ils articulé leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et touts s’étonnèrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunément.
Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés, firent peu de cas de leurs menaces ; mais les deux Anglais résolurent de se venger, quoi qu’il pût leur en coû-« ter pour les trouver.
Ici les Espagnols s’interposèrent également , et leur dirent que leurs adversaires étant déjà désarmés ils ne pou-
cuusort.
vaient consentir à ce qu’ils les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent peut-être. — • Mais , dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur 9 nous ferons en sorte de vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter à nous ; il n’est pas douteux que lorsque leur colère sera appaisée ils reviendront vers nous , incapables qu’ils sont de subsister sans notre aide; nous vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trêve qu’ ils ne vous aient donné pleine satisfaction ; à cette condition, nous espérons que vous nous promettrez de votre côté de ne point user de violence à leur égard, si ce n’est dans le cas de légitime défense.
Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec beaucoup de répugnance ; mais les Espagnols protestèrent qu’en agissant ainsi ils n’avaient d’autre but que d’empêcher l’effusion du sang, et de rétablir l’harmonie parmi eux; — «Nous sommes bien peu nombreux ici, dirent-ils, il y a place pour nous touts, et il serait dommage que nous ne fussions pas touts bons amis ». — A la fin les Anglais consentirent , et en attendant le résultat , demeurèrent quelques jours avec les Espagnols , leur proprfehabitation étant détruite.
Au bout d’environ trois jours les trois exilés , fatigués d’errer çà etjà et mourant presque de faim, — car ils n '«raient guère vécu dans cet intervalle que d’œufs de tortues, — retournèrent au bocage. Ayant trouvé mon Espagnol qui , comme je l’ai dit, était le gouverneur, se promenant avec deux, autres sur le rivage , ils l'abordèrent d’un air humble et soumis , et demandèrent en grâce d’être de nouveau admis dans la famille. Les Espagnols les accueillirent avec politesse; mais leur déclarèrent qu’ils avaient agi d’une manière si dénaturée envers les Anglais leurs compatriotes, et d’une façon si incivile envers eux, — les Espagnols — , qu’ils ne
us
BUBIJ1SOB €BU»()tf.
pouvaient rien conclure sans avoir préalablement consulté les deux Anglais et le reste de la troupe ; qu’ils allaient les trouver, leur en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connaître le résultat de leur démarche. Il fallait que les trois coupables fussent réduits à une bien rude extrémité, puisque , obligés d’attendre la réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent qu’on voulût bien dans cet intervalle leur faire donner du paiû ; ce qui fut fait : on y ajouta même un gros morceau de chevreau et un perroquet bouilli , qu’ils mangèrent de bon appétit , car ils étaient mourants de faim,
Soumission des Trois Vauriens^
jjprès avoir tenu conseil une demi -heure, on les fit Rentrer, et il s'engagea à leur sujet un longdé- ^bat : leurs deux compatriotes les accusèrent d'a- >voir anéanti le fruit de leur travail et formé le dessein de les assassiner; toutes choses qu’ils avaient avouées auparavant et que par conséquent ils ne pouvaient nier ac*
Rousse*
(uelleinent ; alors les Espagnols intervinrent comme modérateurs ; et , de même qu’ils avaient obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux trois autres pendant que ceux-ci étaient nus et désarmés, de même maintenant ils obligèrent ces derniers à aller rebâtir à leurs compatriotes deux huttes , l’une devant être de la même dimension , et l’autre plus vaste que les premières ; comme aussi à rétablir les clôtures qu’ils avaient arrachées, à planter des arbres à la place de ceux qu’ils avaient déracinés , à bêcher le soi pour y semer du blé là où ils avaient endommagé la culture; en un mot, à rétablir toutes choses en l’état où ils les avaient trouvées , autant du moins que cela se pouvait ; car ce n’était pas complètement possible : on ne pouvait réparer le temps perdu dans la saison du blé , non plus que rendre les arbres et les haies ce qu’ils étaient.
Ils se soumirent à toutes ces conditions ; et, comme pendant ce temps on leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent très-paisibles , et la bonne intelligence régna de nouveau dans la société ; seulemènt on ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mêmes, si ce n’est un peu par ci, par là, et selon leur caprice. Toutefois les Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu’ils consentissent à vivre avec eux d’une manière sociable et amicale, et à prendre en général le bien de la plantation à cœur, on travaillerait pour eux, en sorte qu’ils pourraient se promener et être oisifs tout à leur aise. Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur rendirent leurs armes, et leyr donnèrent la permission de les porter dans leurs excursions comme par le passé.
Une semaine s’était à peine écoulée depuis qu’ils avaient repris possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes ingrats se montrèrent aussi insolents
CBtltfOtf.
et aussi peu supportables qu’auparavant ; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en péril la vie de tout le monde , et qui les força de déposer tout ressentiment particulier , pour ne songer qu’à la conservation de leur vie.
11 arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l’appelle, c’est-à-dire l’Espagnol à qui j’avais sauvé la vie, et qui était maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie , se trouva tourmenté d’insomnie et dans l’impossibilité de fermer l’œil : il se portait parfaitement bien de corps , comme il me le dit par la suite en me contant celte histoire ; seulement ses pensées se succédaient tumultueusement, son esprit n’était plein que d’hommes combattant et se tuant les uns les autres ; cependant il était tout-à-fait éveillé et ne pouvait avoir un moment de sommeil. II resta long-temps couché dans cet état; mais, se sentant de plus en plus agité , il résolut de se lever. Comme ils étaient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs comme moi , qui étais seul , mais sur des peaux de chèvres étendues sur des espèces de lits et de paillasses qu’ils s’étaient faits ; en sorte que quand ils voulaient se lever ils n’avaient qu’à se mettre sur leurs jambes, à passer un habit et à chausser leurs souliers, et ils étaient prêts à aller où bon leur semblait.
S’étant donc ainsi levé , il jeta un coup d’œil dehors; mais il faisait nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d’ailleurs les arbres que j’avais plantés, comme je l’ai dit dans mon premier récit, ayant poussé à une grande hauteur, interceptaient sa vue ; en sorte que tout ce qu’il put voir en levant les yeux , fut un ciel clair et étoilé. S’entendant aucun bruit , il revint sur ses pas et se recoucha ; mais ce fut inutilement : il ne put dormir ni goûter un instant de re-
lusiniü*
pos ; ses pensées continuaient à être agitées et inquiétée sans qu’il sût pourquoi.
Ayant fait quelque bruit en se levant et en 'allant et venant, l’un de ses compagnons s’éveilla et demanda quel était celui qqi se levait. Le gouverneur lui dit ce qu’il éprouvait. — « Vraiment ! dit l’autre espagnol, ces choseslà méritent qu’on s’y arrête , je vous assure ; il se prépare en ce moment quelque chose contre nous, j’en ai laceïtitude » ; — et sur-le-champ il lui demanda où étaient les Anglais. — « Us sont dans leurs huttes, dit-il, tout est en sûreté de ce côté-là. » — Il paraît que les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient préparé un endroit où les trois Anglais, depuis leur dernière mutinerie, étaient toujours relégués sans qu’ils pussent communiquer avec les autres. — * Oui, dit l’Espagnol, il doit y avoir quelque chose là-dessous, ma propre expérience me l’assure. Je suis convaincu que nos âmes, dans leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels, habitants du monde invisible et en reçoivent des clartés. Cet avertissement , ami , nous est sans doute donné pour notre bien si nous savons le mettre à profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se passe; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquiétude, je vous conterai à ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vérité de ce que je vous dis. »
En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline où j’avais coutume d’aller ; mais, étant en force et en bonne compagnie, ils n’employèrent pas la précaution que je prenais, moi qui étais tout seul, de monter au moyen de l’échelle, que je tirais après moi, et replaçais une seconde fois pour gagner le sommet ; mais ils traversèrent le bocage sans précaution et librement , lorsque
cii'soi.
tout-à-coup ils furent surpris de voir à très-peu de distance la lumière d un feu et d'entendre , non pas une voix ou deux, mais les voix d’un grand nombre d’hommes.
Toutes les fois que j’avais découvert des débarquements de Sauvages dans l’île , j’avais constamment fait en en sorte qu’on ne pût avoir le moindre indice que le lieu était habité ; lorsque les événements le leur apprirent, ce fut d’une manière si efficace , que c’est tout au plus si ceux qui se sauvèrent purent dire ce qu’ils avaient vu , car nous disparûmes aussitôt que possible, et aucun de ceux qui m’avaient vu ne s’échappa pour le dire à d’autres , excepté les trois Sauvages qui , lors de notre dernière rencontre , sautèrent dans la pirogue, et qui,, comme je l’ai dit, m’avaient fait craindre qu’ils ne retournassent auprès de leurs compatriotes et n’amenassent du renfort.
Etait-ce ce qu’avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait maintenant un aussi grand nombre , ou bien étaitce le hasard seul ou l’un de leurs festins sanglants , c’est ce que les Espagnols ne purent comprendre , à ce qu’il paraît ; mais , quoi qu’il en fût, il aurait mieux valu pour eux qu’ils se fussent tenus cachés et qu’ils n’eussent pas vu les Sauvages, que de laisser connaître à ceux-ci que l’île était habitée. Dans ce dernier cas , il fallait tomber sur eux avec vigueur, de manière à n’en pas laisser échapper un seul ; ce qui ne pouvait se faire qu’en se plaçant entre eux et leurs canots : mais la présence d’esprit leur manqua , ce qui détruisit pour long-temps leur tranquilb’té.
Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui l’accompagnait, surpris à cette vue, ne soient retournés précipitamment sur leurs pas et n’aient donné l’alarme à leurs compagnons , en leur faisant part du danger imminent dans lequel ils étaient touts. La frayeur fut grande
Bur.làftON
en effet ; mais il fut impossible de les faire rester où ils étaient : touts voulurent sortir pour juger par eux-mêmes de l'état des choses.
Tant qu'il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner tout à leur aise à la lueur de trois feux qu'ils avaient allumés à quelque distance l'un de l'autre : ils ne savaient ce que faisaient les Sauvages, ni ce qu'ils devaient faire eux-mêmes; car d’abord les ennemis étaient trop nombreux, ensuite ils n'étaient point réunis, mais séparés en plusieurs groupes , et occupaient divers endroits du rivage.
Les Espagnol^ à cet aspect furent dans une grande consternation ; les voyant parcourir le rivage dans touts les sens , ils ne doutèrent pas que t$t ou tard quelquesuns d’entre eux ne découvrissent leur habitation ou quelque autre lieu où ils trouveraient des vestiges d'habitants ; ils éprouvèrent aussi une grande inquiétude à l'égard de leurs troupeaux de chèvres , car leur destruction les eût réduits presque à la famine. La première chose qu’ils firent donc fut de dépêcher trois hommes , deux Espagnols et un Anglais, avant qu'il fût jour, pour emmener toutes les chèvres dans la grande vallée où était située la caverne , et pour les cacher , si cela était nécessaire, dans la caverne même. Ils étaient résolus à attaquer les Sauvages, fussent-ils cent, s'ils les voyaient réunis touts ensemble et à quelque distance de leurs canots; mais cela n'était pas possible: car ils étaient divisés en deux troupes éloignées de deux milles l’une de l’autre , et , comme on le sut plus tard , il y avait là deux nations différentes.
Après avoir long-temps réfléchi sur ce qu’ils avaient à faire et s’être fatigué le cerveau à examiner leur positon actuelle, ils résolurent enfin d’envoyer comme espion, pendant qu’il faisait nuit, le vieux Sauvage, père de Vendredi,
cru soit.
aÛQ de découvrir , si cela était possible» quelque chose touchant ces gens , par exemple d’où ils venaient, ce qu’ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et, s étant mis tout nu , comme étaient la plupart des Sauvages, il partit. Après une heure ou deux d’absence, il revint et rapporta qu’il, avait pénétré au milieu d’eux sans avoir été découvert; il avait appris que c’étaient deux expéditions séparées et deux nations différentes en guerre lune contre l’autre; elles s’étaient livré une grande bataille dans leur pays, et, un certain nombre de prisonniers ayant été faits de part et d’autre dans le combat, ils étaient par hasard débarqués dans la même île pour manger leurs prisonniers et se réjouir ; mais la circonstance de leur arrivée dans le même lieu avait troublé toute leur joie. Ils étaient furieux les uns contre les autres et si rapprochés qu’on devait s’attendre à les voir combattre aussitôt que le jour paraîtrait. Il ne s’était pas apperçu qu’Hs soupçonnassent que d’autres hommes fussent dans l’île. 11 avait à pejjne achevé son récit qu’un grand bruit annonça que les deux petites armées so livraient un combat sanglant.
Le père de Vendredi fit tout ce qu’il put pour engager nos gens à se tenir dos et à ne pas se montrer ; il leur dit, que leur salut en dépendait, qu’ils n’avaient d’autre chose à faire qu’à rester tranquilles, que les Sauvages se tueraient les uns les autres et que les survivants, s’il y en avait, s’en iraient ; c’est ce qui arriva ; mais il fut impossible d’obtenir cela, surtout des Anglais : la curiosité l’emporta tellement en eux sur la prudence , qu’ils voulurent absolument sortir et être témoins de la bataille ; toutefois ils usèrent de quelque précaution, c’est-à-dire qu’au lieu de marcher à découvert dans le voisinage de leur habitation, ils s’enfoncèrent plus avant ^etns les bois , et se placèrent dans une position
ftoniitSüK cftusoû.
avantageuse d'où ils pouvaient voir en sûreté le combat sans être découverts , du moins ils le pensaient ; mais il paraît que les Sauvages les appcrçurent, comme on verra plus tard.
Le combat fut acharné, et , si je puis en croire les Anglais , quelques-uns des combattants avaient paru à l’un des leurs des hommes d’une grande bravoure et doués d’une énergie invincible, et semblaient mettre beaucoup d’art dans la direction de la bataille. La lutte , dirent-ils , dura deux heures avant qu’on pût deviner à qui resterait l’avantage ; mais alors le parti le plus rapproché de l’habitation de nos gens commença à ployer , et bientôt quelques-uns prirent la fuite. Ceci mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation ; ils craignirent que les fuyards n’allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait leur habitation , et ne la découvrissent , et que , par conséquent , ceux qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même découverte. Sur ce, ils résolurent de se tenir armés dans Tenante des retranchements, et|i quelques Sauvages pénétraient dans le bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de n’en laisser échapper aucun si cela était possible : ils décidèrent aussi que ce serait à coups de sabre ou de crosse de fusil qu’on Jes tuerait , et non en faisant feu sur eux , de peur que le bruit ne donnât l’alarme.
a chose arriva comme ils l’avaient prévu : <%* lro*s hommes l,armée en déroute cherche*
fn rent 'eur sa^ut <^ans ^a ^u*te 5 et’ aPr^s av0*r *ra‘
c^^^X^ylvcrsé la crique , ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins du monde ou ils allaient, mais croyant se réfugier dans l’épaisseur d’un bois. T. fl. 9
La védette postée pour faire le guet en donna avis à ceux de l'intérieur, en ajoutant , h la satisfaction de nos gens , que les vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n’avaient pas vu la direction qu'ils avaient prise. Sur quoi le gouverneur espagnol , qui était plein d'humanité, ne voulut pas permettre qu'on tuât les trois fugitifs ; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire prisonniers ; ce qui fut exécuté. Les débris de l'armée vaincue se jetèrent dans les canots et gagnèrent la Haute mer. Les vainqueurs se retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant touts en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu'on supposa être des cris de triomphe : c’est ainsi que se termina le combat. Le même jour, sur les trois heures de l'après-midi, ils se rendirent à leurs canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs de 111e, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne revirent aucun Sauvage.
Lorsqu'ils furent touts partis, les Espagnols sortirent de leur grotte, et , parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente -deux morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et longues flèches, et ils en virent plusieurs dans le corps desquels elles étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec de grands sabres de bois , dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le lieu du combat , avec un nombre égal d'arcs et une grande quantité de flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles à manier, et les hommes qui s’en servaient devaient être extrêmement forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la tête mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, braimknockcd ont , — la cervelle hors du crâne, — et en outre les
cni'tiort.
jambes et les bras cassés; ce qui attestait qu’ils avaient combattu avec une furie et une rage inexprimables. Toutsles hommes qu’on trouva là gisants étaient tout-à-fait morts ; car ces barbares ne quittent leur ennemi qu’après l’avoir entièrement tué, ou emportent avec eux touts ceux qui tombés sous leurs coups ont encore un souffle de vie.
Le danger auquel on venait d’échapper apprivoisa pour long-temps les trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis d’horreur , et ils ne pouvaient penser sans un sentiment d’effroi qu’un jour ou l’autre ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non-seulement comme ennemis, mais encore pour s’en nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m’ont avoué que cette idée d’être mangés comme du bœuf ou du mouton , bien que cela ne dût arriver qu’après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu’elle leur soulevait le cœur et les rendait malades , et qu’elle leur avait rempli l’esprit de terreurs si étranges qu’ils furent tout autres pendant quelques semaines.
Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d’apprivoiser nos trois brutaux d’Anglais, dont je vous ai entretenu. Ils furent long-temps fort traitables, et prirent assez d’intérêt au bien commun de la société; ils plantaient , semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.
Ils avaient fait trois prisonniers , ainsi que je l’ai consigné, et comme ils étaient touts trois jeunes , courageux et robustes , ils en firent des serviteurs , qui apprirent à travailler pour eux , et se montrèrent assez bons esclaves. Mais leurs maîtres n’agirent pas à leur égard comme j’avais fait envers Vendredi 2 ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé la vie , qu’il fût de leur devoir
AUBIN son
de leur inculquer de sages principes de morale , de religion , de les civiliser et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De même qu’ils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne , et les occupaient totalement à de vils travaux : aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister et pour combattre, comme j’avais eu mon serviteur Vendredi, qui m’était aussi attaché que ma chair à mes os.
Mais revenons à nos affaires domestiques. Etant alors touts bons amis, — car le danger commun, comme je l’ai dit plus haut, les avait parfaitement réconciliés, — ils se mirent à considérer leur situation en général. La première chose qu’ils firent ce fut d’examiner si , voyant que les Sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient, et l’ile leur offrant plus loin des lieux plus retirés, également propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux , il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.
Enfin , après une longue discussion, ils convinrent qu’ils n’iraient pas habiter ailleurs ; vu qu’un jour ou l’autre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, c’est-àdire de moi , et que si j’envoyais quelqu’un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de l’île ; que là , trouvant la place rasée , on en conclurait que les habitants avaient touts été tués par les Sauvages , et qu’ils étaient partis pour l’autre monde, et qu’alors le secours partirait aussi.
Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les transporter dans la vallée où était ma caverne , le sol
CBütOtf.
y étant , dans une étendue suffisante , également propre à l’un et à l’autre. Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution ; ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu’une partie de leurs bestiaux 9 et à n’y semer qu’une portion de leur grain , afin que si une partie était détruite l’autre pût être sauvée. Us adoptèrent encore une autre mesure de prudence , et ils firent bien ; ce fat de ne point laisser connaître aux trois Sauvages leurs prison* niers qu’ils avaient des- cultures et des bestiaux dans la vallée , et encore moins qu’il s’y trouvait une caverne qu’ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C’est là qu’ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.
Résolus de ne pas changer de demeure, et reconnaissant l’utilité des soins que j’avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage , bien convaincus de cette vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite , ils se mirent à l’ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu’auparavant. À cet effet j’avais planté des arbres — ou plutôt enfoncé des pieux qui avec le temps étaient devenus des arbres. — Dans un assez grand espace , devant l’entrée de mon logement , ils remplirent , suivant la même méthode , tout le reste du terrain depuis ces arbres jusqu’au bord de la crique , où-, comme je l’ai dit , je prenais terre avec mes radeaux , et même jusqu’au sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l’on pût débarquer ni rien qui indiquât qu’un débarquement fût possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient d’un bois d’une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que j’avais plantés , et de les placer si drus et
HOm.XSDlf
si serrés, qu'au bout de trois ou quatre aus il était devenu impossible à l'œil de plonger très-avant dans la plantation. Quant aux arbres que j'avais plantés , ils étaient devenus gros comme la jambe d'un homme. Ils en placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits si rapprochés qu'ils formaient comme une palissade épaisse d'un quart de raille, où l'on n'eût pu pénétrer qu'avec une petite armée pour les abattre touts ; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres , tant ils étaient serrés.
Mais ce n'est pas tout , ils en firent de même sur le terrain à droite et à gauche , et tout autour de la colline jusqu'à son sommet , sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n’est au moyen de l'échelle qu'on appuyait contre le flanc de la colline, et qu’on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle enlevée , il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir jusqu a eux.
Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s'en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que comme la prudence humaine est justifiée par l'autorité de la Providence, c'est la Providence qui la met à l’œuvre ; et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d'adversités auxquelles par notre propre négligence notre vie est exposée. Mais ceci soit dit en passant.
Je reprends le fil de mon histoire. Depuis cette époque ils vécurent deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des Sauvages. Il est vrai qu'un matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation. Quelques-uns des Espagnols étant allés au côté occidental, ou plutôt à l'extrémité de 111e, dans cette partie que, de peur d’être découvert, je ne hantais jamais , ils furent
eut MIC.
surpris de voir plus de vingt canots d’indiens qui se dirigeaient vers le rivage.
Épouvantés, ils revinrwt à l’habitation en toute bâte donner l’alarme à leurs compagnons, qui se tinrent clo6 tout ce jour-là et le jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Ils eurent le bonheur de s’être trompés dans leur appréhension ; car, quel que fût le but des Sauvages, ils ne débarquèrent pas cette fois-là dans File , mais poursuivirent quelqu’autre projet.
Il s’éleva vers ce temps-là une nouvelle querelle avec les trois Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des trois esclaves qu’ils avaient faits prisonniers, parce qu’il n’exécutait pas exactement quelque chose qu’il lui avait ordonné et se montrait peu docile à ses instructions , tira de son ceinturon la hachette qu’il portait à son côté , et s’élança sur le pauvre Sauvage , non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était près de là, le voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre la tête , un rude coup de hachette qui entra fort avant dans l’épaule , crut que la pauvre créature avait le bras coupé, courut à lui, et, le suppliant de ne pas tuer ce malheureux , se jeta entre lui et le Sauvage pour prévenir le crime.
Ce coquin, devenu p]us furieux encore, leva sa hachette contre l'Espagnol, et jura qu’il le traiterait comme il avait voulu traiter le Sauvage. L’Espagnol, voyant venir le coup, l’évita, et avec une pelle qu’il tenait à la main, — car il travaillait en ce moment au champ de blé, — étendit par terre ce forcené. Un autre Anglais , accourant au secours de son camarade, renversa d’un coup l’Espagnol; puis, deux Espagnols vinrent à l’aide de leur compatriote , et le troisième Anglais tomba sur eux: aucun n’avait d’arme à feu; ils n’a-
BUMAfcOlt CBLSOB.
voient que des hachettes et d’autres outils , à l’exception du troisième Anglais. Celui-ci était armé de l’un de mes vieux coutelas rouillés , avec lequel ü s’élança sur les Espagnols derniers arrivants et les blessa touts les deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur ; du renfort survint, et les trois Anglais furent faits prisonniers. 11 s’agit alors de voir ce que l’on ferait d’eux. Ils s’étaient montrés souvent si mutins, si terribles, si paresseux, qu’on ne savait trop quelle mesure prendre à leur égard ; car ces quelques hommes , dangereux au plus haut degré , ne valaient pas le mal qu’ils donnaient. En un mot , il n’y avait pas de sécurité à vivre avec eux.
Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres tenues que s’ils étaient ses compatriotes il les ferait pendre ; car toutes les lois et touts les gouvernants sont institués pour la conservation de la société, et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être repoussés de son sein ;
ROUI fl SU. \
iao
mais que comme ils étaient Anglais, et que c’était à la généreuse humanité d’un Anglais qu’ils devaient touts leur vie et leur délivrance, il les traiterait avec toute la douceur possible et les abandonnerait au jugement de leurs deux compatriotes.
Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu’ils désiraient qu’on ne les choisît pas pour juges ; — « car, ajouta-t-il, j’ai la conviction que notre devoir serait de les condamner à être pendus.» — Puis, il raconta comment Will Atkins, l’un des trois, avait proposé aux Anglais de se liguer touts les cinq pour égorger les Espagnols pendant leur sommeil.
Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s’adressa à Will Atkins : — « Comment, Senor Atkins, dit-il, vous vouliez nous tuer touts? Qu’avez-vous à dire à cela? » — Ce coquin endurci était si loin de le nier, qu’il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne, jurat-il, si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre avec vous. — « Fort bien ; mais, senor Atkins , dit l’Espagnol, que vous avons-nous fait pour que vous veuillez nous tuer? et que gagneriez-vous à nous tuer? et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous tuer? Faut-il que nous vous tuions ou que nous soyons tués par vous? Pourquoi voulez-vous nous réduire à cette nécessité, senor Atkins? dit l’Espagnol avec beaucoup de calme et en souriant.
Senor Atkins entra dans une telle rage contre l’Espagnol qui avait fait une raillerie de cela, que, s’il n’avait été retenu par trois hommes, et sans armes, il est croyable qu’il aurait tenté de le tuer au milieu de toute l’assemblée.
Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le parti qu’ils devaient prendre. Les deux An-
cmsoÊ.
glais et l’Espagnol qui avait sauvé le pauvre esclave étaient d’opinion qu’il fallait pendre l’un des trois , pour l’exemple des autres, et que ce devait être celui-là qui avait deux fois tenté de commettre un meurtre avec sa hachette; et, par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que le crime était consommé; car le pauvre Sauvage était dans un état si misérable depuis la blessure qu’il avait reçue, qu’on croyait qu’il ne survivrait pas.
Mais le gouverneur espagnol dit encore — « Non » , — répétant que c’était un Anglais qui leur avait sauvé à touts la vie, et qu’il ne consentirait jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d’entre eux; il ajouta que , s’il était lui-même frappé mortellement par un Anglais, et qu’il eût le temps de parler, ce serait pour demander son pardon.
L’Espagnol mit tant d’insistance , qu’il n’y eut pas moyen de lui résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque toujours lorsqu’ils sont appuyés avec autant de chaleur , touts se rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu’on ferait pour empêcher ces gens-là de faire le mal qa’ils préméditaient ; car touts convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres , qu’il fallait trouver le moyen de mettre la société à l’abri du danger. Après un long débat , il fut arrêté tout d’abord qu’ils seraient désarmés , et qu’on ne leur permettrait d’avoir ni fusils , ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni armes quelconques ; qu’on les expulserait de la société , et qu’on les laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient ; mais qu’aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les fréquenterait, ne leur parlerait et n’aurait avec eux la moindre relation ; qu’on leur défendrait d’approcher à une certaine distance du lieu où habitaient les autres; et que s’ils venaient à commettre quelque désordre, comme de ravager, de brûler, de tuer, ou
RÜBIMSON
de détruire le blé, les cultures, les constructions, les enclos ou le bétail appartenant à la société, on les ferait mourir sans miséricorde et on les fusillerait partout où on les trouverait.
Le gouverneur, homme d’une grande humanité, réfléchit quelques instants sur celle sentence ; puis , se tournant vers les deux honnêtes Anglais, — « Arrêtez , leur dit-il; songez qu’il s’écoulera bien du temps avant qu’ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux : il ne faut pas qu’ils périssent de faim; nous devons leur accorder des provisions. — Il fit donc ajouter à la sentence qu’on leur donnerait une certaine quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit mois , apres lequel temps il était présumable qu’ils en auraient provenant de leur récolte ; qu’en outre on leur donnerait six chèvres laitières, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets; mais qu’on ne leur remettrait ni outils ni provisions à moins qu’ils ne jurassent solemnellemeut qu’avec ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et à leurs camarades anglais.
C’est ainsi qu’expulsés de la société, ils eurent à se tirer d’affaire par eux-mêmes. Ils s’éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais, comme il n’y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était indifférent de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant qu’ils allaient se choisir une place pour s’y établir, y planter et y pourvoir à leur existence. On leur donna quelques provisions, mais point d’armes.
Quatre ou cinq jours après ils revinrent demander des aliments, et désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes et tracé l’emplacement de leur habita-
CHUSOft.
tion et de leur plantation. L’endroit était effectivement trèsconvenable, situé au Nord-Est, dans la partie la plus reculée de l’île , non loin du lieu où, grâce à la Providence, j’abordai lors de mon premier voyage après avoir été emporté en pleine mer, Dieu seul sait où ! dans ma folle tentative de faire le tour de l’île.
Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent deux belles huttes, qu’ils adossèrent à une colline ayant déjà quelques arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu’en en plantant d’autres, il fut facile de les cacher de manière à ce qu elles ne pussent être apperçues sans beaucoup de recherches. — Ces exilés exprimèrent aussi le désir d’avoir quelques peaux de bouc séchées pour leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant donné leur parole qu’ils ne troubleraient personne et respecteraient les plantations , on leur remit des hachettes et les autres outils dont on pouvait se priver; des pois, de l’orge et du riz pour semer ; en un mot tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des munitions.
Ils vécurent ainsi à part environ six mois, et firent leur première récolte ; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils n’avaient pu ensemencer qu’une petite étendue de terrain, ayant toutes leurs plantations à établir, et par conséquent beaucoup d’ouvrage sur les bras. Lorsqu’il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne purent y réussir; quand vint la saison des pluies, n’ayant pas de caverne, ils ne purent tenir leur grain sec , et il fut en grand danger de se gâter : ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et -en quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre à l’abri de la
•oai.iso»
pluie leur grain et leurs autres provisions ; mais c’était après tout une triste grotte, comparée à la mienne ket surtout à ce quelle était alors ; car les Espagnols l’avaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqué de nouveaux logements.
Environ trois trimestres après cette séparation il prit à ces chenapans une nouvelle lubie , qui , jointe aux premiers brigandages qu’ils avaient commis , attira sur eux le malheur et faillit à causer la ruine de la colonie tout entière. Les trois nouveaux associés commencèrent, à ce qu’il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse qu’ils menaient sans espoir d’améliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un voyage au continent d’où venaient les Sauvages, afin d’essayer s’ils ne pourraient pas réussir à s’emparer de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se décharger sur eux des travaux les plus pénibles.
Ce projet n’était pas mal entendu s’ils se fussent bornés à cela ; mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n’y eût du mal soit dans l’intention, soit dans le résultat ; et, si je puis dire mon opinion, il semblait qu’ils fussent placés sous la malédiction du Ciel ; car si nous n’accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes de rébellion et de piraterie qu’ils avaient été amenés à la position où ils se trouvaient; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient de nouvelles scélératesses ; telles que cette cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu’il n’exécutait pas ou peut-être ne comprenait pas l’ordre qui lui était donné, de le blesser de telle manière, que sans nul doute il en est resté estropié toute sa vie, et dans
CRC su è .
un lieu où il n’y avait pour le guérir ni chirurgien, ni médicaments; mais le pire de tout ce fut leur dessein sanguinaire, c’est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel, car, à coup sûr, c’en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté d’assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.
Je laisse les réflexions , et je reprends mon récit. Les trois garnements vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de trèsr humbles termes demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci consentirent volontiers à entendre ce qu’ils avaient à leur dire. Voilà de quoi il s’agissait : — « Nous sommes fatigués, dirent-ils, de la vie que nous menons ; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin ; et , manquant d’aide, nous aurions à redouter de mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l’un des canots dans lesquels vous êtes venus , et nous donner les armes et les munitions nécessaires pour notre défense, nous gagnerions la terre ferme pour chercher fortune, et nous vous délivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions. »
Les Espagnols étaient assez enchantés d’en être débarrassés. Cependant ils leur représentèrent avec franchise qu’ils allaient courir à une mort certaine , et leur dirent qu’euxmêmes avaient éprouvé de telles souffrances sur le continent, que, sans être prophètes, ils pouvaient leur prédire qu'ils y mourraient de faim ou y seraient assassinés. Ils les engagèrent à réfléchir à cela.
Ces hommes répondirent audacieusement qu’ils mourraient de faim s’ils restaient , car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que lorsqu’ils seraient là-bas le pire qui pourrait leur arriver c’était de périr d’inanition ; que
Eoiunso* musort.
si on les tuait , tout serait fini pour eux ; qu’ils n’avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils renouvelèrent leur .demande avec instance, déclarant que de toute manière ils partiraient, qu’on leur donnât ou non des armes.
Les Espagnols leur dirent , avec beaucoup de bonté , que , s’ils étaient absolument décidés à partir, ils ne devaient pas se mettre en route dénués de tout et sans moyens de défense ; et que , bien qu’il leur fût pénible de se défaire de leurs armes à feu , n’en ayant pas assez pour eux-mêmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet, et de plus un coutelas et à chacun une hachette ; ce qu’ils jugeaient devoir leur suffire.
En un mot , les Anglais acceptèrent cette offre ; et , les Espagnols leur ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant donné autant de viande de chèvre qu’ils en pourraient manger pendant quelle serait fraîche, ainsi qu’un grand panier de raisins secs, une crache d’eau douce et un jeun^chevreau vivant, ils montèrent hardiment dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles de large.
Captifs offerts en Présent.
e canot était grand , et aurait pu aisément transporter quinze ou vingt hommes : t aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que ^ difficilement ; toutefois, à la faveur dune bonne brise et du flot de la marée , ils s’en tirèrent [assez bien. Ils s’étaient fait un nidt d’une longue
robin ton
perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu’ils avaient cousues ou lacées ensemble ; et ils étaient partis assez joyeusement. Les Espagnols leur crièrent — « buen vi âge » . — Personne ne pensait les revoir.
Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres , ainsi que les deux honnêtes Anglais qui étaient restés : — «Quelle vie tranquille et confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons sont partis ! ■ — Quant à leur retour, c’était la chose la plus éloignée de leur pensée. Mais voici qu’après vingt-deux jours d’absence, un. des Anglais , qui travaillait dehors à sa plantation, apperçoit au loin trois étrangers qui venaient à lui: deitx d’entre eux portaient un fusil sur l’épaule.
L’Anglais s’enfuit comme s’il eût été ensorcelé. 11 accourut bouleversé et effrayé vers le gouverneur espagnol , et lui dit qu’ils étaient touts perdus ; car des étrangers avaient débarqué dans llle : il ne put dire qui ils étaient. L’Espagnol , après avoir réfléchi un moment , lui répondit : — « Que voulez- vous dire? Vous ne savez pas qui ils sont? mais ce sont des Sauvages sûrement. » — « Non , uon , répartit l’Anglais, ce sont des hommes vêtus et armés.» — « Alors donc, dit l’Espagnol, pourquoi vous mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des Sauvages , ce ne peut être que des amis, car il n’est pas de nation chrétienne sur la terre qui ne soit disposée à nous faire plutôt du hien que du mal. »
Pendant qu’ils discutaient ainsi arrivèrent les trois Anglais, qui , s’arrêtant en dehors du bois nouvellement plante, se mirent à les appeler. On reconnut aussitôt leur voix , et tout le merveilleux de l’aventure s’évanouit. Mais alors Tétounement se porta sur un autre objet, c’est-à-dire qu’on se demanda quels étaient leur dessein et le motif de leur retour.
CRUSOh1.
Bientôt on fit entrer nos trois coureurs , et on les questionna sur le lieu où Us étaient allés et sur ce qu’ils avaient fait. En peu de mots ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-Us, atteint la terre en deux jours ou un peu moins ; mais , voyant les habitants alarmés à leur approche et s’armant de leurs arcs et de leurs flèches pour les combattre , ils n’avaient pas osé débarquer, et avaient fait voile au Nord pendant six ou sept heures ; alors ils étaient arrivés à un grand chénal, qui leur fit reconnaître que la terre qu’on découvrait de notre domaine n’était pas le continent , mais une île. Après être entrés dans ce bras de mer, ils avaient apperçu une autre île à droite, vers le Nord, et plusieurs autres à l’Ouest. Décidés à aborder n’importe où , ils s’étaient dirigés vers l’une des îles situées à l’Ouest, et étaient hardiment descendus au rivage. Là ils avaient trouvé des habitants affables et bienveillants , qui lenr avaient donné quantité de racines et quelques poissons secs , et s’étaient montrés trèssociables. Les femmes aussi bien que les hommes s’étaient empressés de les pourvoir de touts les aliments qu’ils avaient pu se procurer, et qu’ils avaient apportés de fort loin sur leur tête.
Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé par signes, du mieux qu’il leur était possible, quelles étaient les nations environnantes, ceux-ci répondirent que presque de touts côtés habitaient des peuples farouches et terribles qui, à ce qu’ils leur donnèrent à entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant à eux, ils (firent qu’ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes , excepté ceux qu’ils prenaient à la guerre ; puis , ils avouèrent qu’ils faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers.
Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient
autntaun
fait un banquet de cette nature ; les Saurages leur répondirent qu’il y avait de cela deux lunes , montrant la lune , puis deux de leurs doigts ; et que leur grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu’on engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement désireux de voir ces prisonniers; mais les autres, se méprenant , s’imaginèrent qu’ils désiraient qu’on leur en donnât pour les emmener et les manger, et leur firent entendre , en indiquant d’abord le soleil couchant , puis le levant , que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en amèneraient quelques-uns. En conséquence , le matin suivant ils amenèrent cinq femmes et onze hommes, — et les leur donnèrent pour les transporter avec eux, — comme on conduirait des vaches et des bœufs à un port de mer pour ravitailler un vaisseau.
Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez eux , leur cœur se souleva àcette vue , et ils ne surent que résoudre : refuser les prisonniers c’eût été un affront sanglant pour la nation sauvage qui les leur offrait ; mais qu’en faire, ils ne le savaient. Cependant après quelques débats ils se déterminèrent à les accepter, et ils donnèrent en retour aux Sauvages qui les leur avaient amenés une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles : bien qu’ils en ignorassent l’usage, ils en semblèrent extrêmement satisfaits ; puis , les Sauvages ay^nt lié sur le dos les mains des pauvres créatures , ils les traînèrent dans le canot.
Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus , car ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient , sans aucun doute , attendus à ce que le lendemain matin ils se missent à l’œuvre sur ces captifs , à ce qu’ils en tuassent deux ou trois et peut-être à ce qu’ils les invitassent à partager leur repas.
Mais, ayant pris congé des Sauvages avec tout le respect
ont sort.
et la politesse possibles entre gens qui de part et d’autre n’entendent pas un mot de ce qu’ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent à la première île , où en arrivant ils donnèrent la liberté à huit de leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre.
Pendant le voyage , ils tâchèrent d’entrer en communication avec leurs prisonniers ; mais il était impossible de leur faire entendre quoi que ce fût. A chaque chose qu’on leur disait , qu’on leur donnait ou faisait , ils croyaient qu’on allait les tuer. Quand ils se mirent à les délier, ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout les femmes, comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la gorge, s’imaginant qu’on ne les détachait que pour le assassiner.
11 en était de même si on leur donnait à manger ;S)s en concluaient que c’était de peur qu’ils ne dépérissent et qu’il ne fussent pas assez gras pour être tués. Si l’un d’eux était regardé d’une manière plus particulière, il s’imaginait que c’était pour voir s’il était le plus gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que les Anglais les eurent amenés dans l'île et qu’ils eurent commencé à en user avec bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s’en attendirent pas moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à leurs nou» veaux maîtres.
Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou journal de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle famille Us leur répondirent qu’ils l’avaient débarquée et placée dans l’une de leurs huttes et qu?ils étaient- venus demander quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais, c’est-àdire la colonie tout entière , résolurent d’aller la voir, et c’est ce qu’ils Grent : le père de Vendredi les accompagna.
Quand ils entrèrent dans la hutte ils les virent assis et
)igitized byA-jC
BOBIJSSOK
garrottés : car lorsque les Anglais avaient débarqué ces pauvres gens, ils leur avaient lié les mains, afin qu'ils ne pussent s'emparer du canot et s'échapper ; ils étaient donc là assis, entièrement nus. D'abord il y avait trois hommes vigoureux, beaux garçons, bien découplés, droits et bien proportionnés, pouvant avoir de trente à trente-cinq ans; puiscinq femmes , dont deux paraissaient avoir de trente à quarante ans ; deux autres n'ayant pas plus de vingt-quatre ou vingtcinq ans, et une cinquième , grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes étaient d'agréables personnes aussi belles de corps que de visage , seulement elles étaient basanées; deux d'entre elles, si elles eussent été parfaitement blanches, auraient passé pour de jolies femmes, même à Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort modeste, surtout lorsque par la suite elle furent vêtues et parées, comme ils disaient, bien qu'il faut l'avouer, ce fût peu de chose que cette parure. Nous y reviendrons.
Cette vue , on n’en saurait douter , avait quelque chose de pénible pour nos Espagnols, qui, c'est justice à leur rendre. étaient des hommes de la conduite la plus noble, du calme le plus grand , du caractère le plus grave, et de l’humeur la plus parfaite que j’aie jamais rencontrée, et en particulier d'une très-rgrande modestie, comme on va le voir tout-à-l'heure. Je disais donc qu'il était fort pénible' pour eux de voir trois hommes et cinq femmes nus, touts garrottés ensemble et dans la position la plus misérable où la, nature humaine puisse être supposée, s'attendant à chaque instant à être arrachés de ce lieu, à avoir le crâne fracassé et à être dévorés comme un veau tué pour un gala.
La première chose qu'ils firent fut d'envoyer le vieil Indion, le père de Vendredi, auprès d’eux, afin de voir
CRl'BOi.
s'il en reconnaîtrait quelqu’un , et s'il comprendrait leur langue. Dès que ce vieillard fut entré il les regarda avec attention l'un après l'autre , mais n'en reconnut aucun; et aucun d eux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des signes qu’il leur adressait, à l’exception d'une des femmes.
Néanmoins ce fut assez pour le but qu’on se proposait , c’est-à-dire pour les assurer que les gens entre les mains desquels ils étaient tombés étaient des Chrétiens, auxquels l’action de manger des hommes et des femmes faisait horreur, et qu'ils pouvaient être certains qu’on ne les tuerait pas. Aussitôt qu'ils eurent l'assurance de cela, ils firent éclater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si diverses, qu’il serait difficile de la décrire : il parait qu'ils appartenaient à des nations différentes.
On chargea ensuite la femme qui servait d’interprète de leur demander s’ils consentaient à être les serviteurs des hommes qui les avaient emmenés dans le but de leur sauver la vie, et à travailler pour eux. A cette question ils se mirent louts à danser ; et aussitôt l'un prit une chose , l’autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et le plaçaient sur leurs épaules , pour faire connaître par là qu'ils étaient très-disposés à travailler.
Le gouverneur, qui prévit que la présence de ces femmes parmi eux ne tarderait pas à avoir des inconvénients, et pourrait occasioner quelques querelles et peut-être des querelles de sang, demanda aux trois Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnières , et s’ils se proposaient d’en faire leurs servantes ou leurs femmes? L’un d’eux répondit brusquement et hardiment , qu’ils en feraient l’un et l’autre. A quoi le gouverneur répliqua : — « Mon intention n’est pas de vous en empêcher ; vous êtes maîtres à cet égard. Mais je pense qu'il est juste, afin d'éviter parmi vous les désordres et
ROBINSON CltlSoé.
les querelles , et j’attends de votre part par cette raison seulement que si quelqu’un de vous prend une de ces créatures pour femme ou pour épouse , il n’en prenne qu’une , et qu’une fois prise il lui donne protection ; car, bien que nous ne puissions vous marier, la raison n’en exige pas moins que, tant que vous resterez ici , la femme que l’un de vous aura choisie soit à sa charge et devienne son épouse , je veux dire, ajouta-t-il, que tant qu’il résidera ici , nid autre que lui n’ait affaire à elle. » — Tout cela parut si juste que chacun y donna son assentiment sans nulle difficulté.
Loterie.
lors les Anglais demandèrent aux Espagnols s’ils avaient l'intention de prendre quel- , qu’une de ces Sauvages. Mais touts répon- 1 dirent : « — Non. — » Les uns dirent qu’ils avaient leurs femmes en Espagne, les autres qu’ils nevoulaient pas de femmes quin’étaientpaschrétiennes;
ROBllttO.I
et touts déclarèrent qu’ils les respecteraient, ce qui est un exemple de vertu que je n’ai jamais rencontré dans touts mes voyages. Pour couper court, de leur côté, les cinq Anglais prirent chacun um femme, c’est-à-dire une femme temporaire; et depuis 9f menèrent un nouveai^genre de vie. Les Espagnols et le père de Vendredi demeuraient dans ma vieille habitation, qu’ils avaient beaucoup élargie à l’intérieur; ayant avec eux les trois serviteurs qu’ils s’étaient acquis lors de la dernière bataille des Sauvages. C’étaient les principaux de la colonie ; ils pourvoyaient de vivres touts les autres , ils leur prêtaient toute l 'assistance possible, et selon que la nécessité le requérait.
Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et mal assortis se soient accordés au sujet de ces femmes, et que deux d’entre eux n’aient pas choisi la même, d’autant plus qu’il y en avait deux ou trois parmi elles qui étaient sans comparaison plus agréables que les autres. Mais ils trouvèrent un assez bon expédient pour éviter les querelles : ils mirent les- cinq femmes à part dans l’une des huttes et allèrent touts dans l’autre, puis tirèrent au sort à qui choisirait le premier.
Celui désigné pour choisir le premier alla seul à la hutte où se trouvaient les pauvres créatures toutes nues , et emmena l’objet de son choix. 11 est digne d’observation que celui qui choisit le premier prit celle qu’on regardait comme la moins bien et qui était la plus âgée des cinq , ce qui mit en belle humeur ses compagnons : les Espagnols même en sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant qu’aucun d’eux; considérait que c’est autant de l’application et du travail que de toute autre chose qu’il faut attendre le bien-être ; et, en effet, cette femme fut la meilleure de toutes.
Quand les pauvres captives se virent ainsi rangées sur
cittsoti.
une file puis emmenées une à une, les tçrreurs de leur situation les assaillirent de nouveau, et elles crurent fermement quelles étaient sur le point d’être dévorées. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une , les autres poussèrent un cri lamentable, se pendirent après elle et lui dirent adieu avec tant de douleur et d’affection que le cœur le plus dur du monde en aurait été déchiré. 11 fut impossible aux Anglais de leur faire comprendre quelles ne seraient pas égorgées avant qu’ils eussent fait venir le vieux père de Vendredi, qui, sur-lechamp, leur apprit que les cinq hommes qui étaient allés les chercher l’une après l’autre les avaient choisies pour femmes.
Après que cela fut fait, et que l'effroi des femmes fut un peu dissipé, les hommes se mirent à l’ouvrage. Les Espagnols vinrent les aider, et en peu d’heures on leur eut élevé à chacun une hutte ou tente pour se loger à part ; car celles qu’ils avaient déjà étaient encombrées d’outils, d’ustensiles de ménage et de provisions.
Les trois coquins s’étaient établis un peu plus loin que les deux honnêtes gens , mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de l’île ; de sorte qu’ils continuèrent à vivre séparément. Mon île fut donc peuplée en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d’y jeter les fondements de trois villes.
Ici il estbon d’observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le monde , — la Providence , dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle ainsi ? c’est ce que j’ignore — , les deux honnêtes gens eurent les plus mauvaises femmes en partage , et les trois réprouvés , qui étaient à peine dignes de la potence , qui n’étaient bons à rien, et qui semblaient nés pour ne faire du bien ni à eux-mêmes ni à autrui.
■oBiwsoa
eurent trois femmes adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes : non que les deux premières fussent de mauvaises femmes sous le rapport de l’humeur et du caractère; car toutes les cinq étaient des créatures très-prévenantes, très-douces et très-soumises, passives plutôt comme des esclaves que comme des épouses; je veux dire seulement quelles n’étaient pas également adroites , intelligentes ou industrieuses, ni également épargnantes et soigneuses.
11 est encore une autre observation que je dois faire , à l’honneur d’une diligente persévérance d’une part, et à la honte d’un caractère négligent et paresseux d’autre part ; c’est que, lorsque j’arrivai dans l’île, et que j’examinai les améliorations diverses, les cultures et la bonne direction des petites colonies , les deux Anglais avaient de si loin dépassé les trois autres, qu’il n’y avait pas de comparaison à établir entre eux. Ils n’avaient ensemencé , il est vrai , les uns et les autres, que l’étendue de terrain nécessaire à leurs besoins , et ils avaient eu raison à mon sens ; car la nature nous dit qu’il est inutile de semer plus qu’on ne consomme ; mais la différence dans la culture , les plantations, les clôtures, et dans tout le reste se voyait de prime abord.
Les deux Anglais avaient planté autour de leur hutte utr grand nombre de jeunes arbres , de manière qu’en approchant de la place vous n’apperceviez qu’un bois. Quoique leur plantation eût été ravagée deux fois , l’une par leurs compatriotes et l’autre par l’ennemi , comme on le verra en son lieu , néanmoins ils avaient tout rétabli , et tout chez eux était florissant et prospère. Ils avaient des vignes parfaitement plantées , bien qu’eux-mêmes n’en eussent jamais vu; et, gr&ce aux soins qu’ils donnaient à cette culture, leurs raisins étaient déjà aussi bons que ceux des autres. Ils s’étaient aussi fait une retraite dans la partie la plus épaisse des
CK l soi.
bois. Ce n'était pas une caverne naturelle comme celle que j’avais trouvée , mais une grotte qu’ils avaient creusée à force de travail, où, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils mirent en sûreté leurs femmes et leurs enfants , si bien qu’on ne put les découvrir. Au moyen d’innombrables pieux de ce bois qui, comme je l’ai dit, croît si facilement, ils avaient élevé à l’entour un bocage impénétrable, excepté en un seul endroit où ils grimpaient pour gagner l’extérieur, et de là entraient dans des sentiers qu’ils s’étaient ménagés.
Quant aux trois réprouvés, comme je les appelle à juste titre, bien que leur nouvelle position les eût beaucoup civilisés, en comparaison de ce qu’ils étaient antérieurement, et qu’ils ne fussent pas beaucoup près aussi querelleurs , parce qu’ils n’avaient plus les mêmes occasions de l’être, néanmoins l’un des compagnons d’un esprit déréglé , je veux dire la paresse, ne les avait point abandonnés. Ils semaient du blé il est vrai , et faisaient des enclos ; mais jamais les paroles de Salomon ne se vérifièrent mieux qu’à leur égard : — «J’ai