PASSÉ PAR LA VIGNE DU PARESSEUX, ELLE ÉTAIT COU
• verte de ronces. » — Car, lorsque les Espagnols vinrent pour voir leur moisson , ils ne purent la découvrir en divers endroits , à cause des mauvaises herbes ; il y avait dans la haie plusieurs ouvertures par lesquelles les chèvres sauvages étaient entrées et avaient mangé le blé ; çà et là on avait bouché le trou comme provisoirement avec des broussailles mortes , mais c’était fermer la porte de l’écurie après que le cheval était déjà volé. Lorsqu’au contraire ils allèrent voir la plantation des deux autres, partout ils trouvèrent des marques d’une industrie prospère : il n’y avait pas une mauvaise herbe dans leurs blés, pas une ouverture dans leurs haies ; et eux aussi ils vérifiaient ces autres paroles de Salomon : — «La main diligente devient riche» ; — car
MOBIASUX
toutes choses croissaient et se bonifiaient chez eux , et l’abondance y régnait au-dedans et au-dehors : ils avaient plus de bétail que les autres, et dans leur intérieur plus d’ustensiles, plus de bien-être , plus aussi de plaisir et d’agrément.
Il est vrai que les femmes des trois étaient entendues et soigneuses ; elles avaient appris à préparer et à accommoder les mets de l’un des deux autres Anglais, qui, ainsi que je l’ai dit, avait été aide de cuisine à bord du navire, et elles apprêtaient fort bien les repas de leurs maris. Les autres, au contraire, n’y entendirent jamais rien; mais celui qui, comme je disais , avait été aide de cuisine, faisait lui-même le service. Quant aux maris des trois femmes , ils parcouraient les alentours , allaient cherche? des œufs de tortues , pêcher du poisson et attraper des oiseaux ; en un mot ils faisaient tout autre chose que de travailler : aussi leur ordinaire s’en ressentait-il. Le diligent vivait bien et confortablement; le paresseux vivait d’une manière dure et misérable ; et je pense que généralement parlant, il en est de même en touts lieux.
Mais maintenant nous allons passer à une scène différente de tout ce qui était arrivé jusqu’alors soit à eux, soit à moi. Voici quelle en fut l’origine.
Un matin de bonne heure abordèrent au rivage cinq ou six canots d’indiens ou Sauvages , appelez-les comme il vous plaira; et nul doute qu’ils ne vinssent , comme d’habitude , pour manger leurs prisonniers ; mais cela était devenu si familier aux Espagnols , à touts nos gens , qu'ils ne s’en tourmentaient plus comme je le faisais. L’expérience leur ayant appris que leur seule affaire était de se tenir cachés , et que s’ils n’étaient point vus des Sauvages, ceux-ci, l’affaire une fois terminée , se retireraient paisiblement , ne se doutant pas plus alors qu’ils ne l’avaient fait précédemment qu’il y eût des habitants dans l’île ; sachant cela , dis-je . ils
CRl'SO*.
comprirent qu ils n avaient rien de mieux à faire que de donner avis aux trois plantations quon se tînt renfermé et que personne ne se montrât ; seulement ils placèrent une vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se seraient remis en mer.
Tout cela était sans doute fort raisonnable ; mais un accident funeste déconcerta toutes ces mesures et fit connaître aux Sauvages que File était habitée , ce qui faillit à causer la ruine de la colonie tout entière. Lorsque les canots des Sauvages se furent éloignés , les Espagnols jetèrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns d’entre eux eurent la curiosité de s’approcher du lieu qu’ils venaient d'abandonner pour voir ce qu’ils y avaient fait. À leur grande surprise, ils trouvèrent trois Sauvages, restés là, étendus à terre, et endormis profondément. On supposa que, gorgés à leur festin inhumain, ils s’étaient assoupis comme des brutes, et n’avaient pas voulu bouger quand les autres étaient partis, ou qu’égarés dans les bois ils n’étaient pas revenus à temps pour s’embarquer.
À cette vue les Espagnols furent grandement surpris , et fort embarrassés sur ce qu’ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec eux, on lui demanda son avis ; mais il déclara qu’il ne savait quel parti prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez déjà ; quant à les tuer, nul d’entre eux n’y était disposé. Le gouverneur me dit qu’ils n’avaient pu avoir l’idée de verser le sang innocent, car les pauvres créatures ne leur avaient fait aucun mal, n’avaient porté aucune atteinte à leur propriété; et que touts pensaient qu’aucun motif ne pourrait légitimer cet assassinat.
Et ici je dois dire, à l’honneur de ces Espagnols, que, quoi qu’on puisse dire de la cruauté de ce peuple au Mexique et au Pérou, je n’ai jamais dans aucun pays étranger ren-
noBiabdif CBtsort.
contré dix-sept hommes d’une nation quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modérés, si vertueux, si courtois et d’une humeur si parfaite. Pour ce qui est de la cruauté , on n’en voyait pas l’ombre dans leur nature : on ne trouvait en eux ni inhumanité , ni barbarie , ni passions violentes; et cependant touts étaient des hommes d’une grande ardeur et d’un grand courage.
®^j£pp|ÿpeur douceur et leur calme s 'étaient manifeslés en supportant la conduite intolérable des prradjÿèÿ^irois Anglais ; et alors leur justice et leur vWPSkT humanité se montrèrent à propos des Sauvages dont je viens de parler. Après quelques délibérations. ils décidèrent qu’ils ne bougeraient pas
wsskn.»ev.sc.
liOBIKSOX
jusqu’à ce que , s’il était possible , ces trois hommes fussent partis. Mais le gouverneur fit la réflexion que ces trois Indiens n’avaient pas de pirogue ; et que si on les laissait rôder dans lile, assurément ils découvriraient qu’elle était habitée, ce qui causerait la ruine de la colonie.
Sur ce , rebroussant chemin et trouvant les compères qui dormaient encore profondément , ils résolurent de les éveiller et de les faire prisonniers ; et c’est ce qu’ils firent. Les pauvres diables furent étrangement effrayés quand ils se virent saisis et liés, et, comme les femmes, ils craignirent qu’on ne voulut les tuer et les dévorer ; car , à ce qu'il paraît, ces peuples s'imaginent que tout le monde fait comme eux et mange de la chair humaine ; mais on les eut bientôt tranquillisés là-dessus et on les emmena.
Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir conduits à leur chaleau , je veux dire à mon palais au pied de la colline , mais de les avoir menés d’abord à la tonnelle, où étaient leurs principales cultures, leurs chèvres et leurs champs de blé; et plus tard à l’habitation des deux Anglais.
Là on les fit travailler , quoiqu’on n’eût pas grand ouvrage à leur donner ; et, soit négligence à les garder, soit qu’on ne crût pas qu’ils pussent s’émanciper, uu d’entre eux s’échappa , et , s’étant réfugié dans les bois, on ne le revit plus. , .
On eut tout lieu de croire qu’il était retourné dans son pays avec les Sauvages, qui débarquèrent trois ou quatre semaines plus tard , firent leurs bombances accoutumées . et s’en allèrent au bout de deux jours. Cette pensée atterra nos gens : ils conclurent, et avec beaucoup de raison, que cet indiyidu, retourné panqi sçs camarades , ne manquerait pas de leur rapporter qu’il y ayait des habitants dans file, et
igitized
CRUSJlt.
combien ils étaient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l’ai déjà dit , on n’avait jamais fait connaître à ce Sauvage, et cela fut fort heureux , combien nos hommes étaient et où ils vivaient; jamais il n’avait vu ni entendu le feu de leurs armes; on s’était bien gardé à plus forte raison de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans la vallée, ou la nouvelle grotte que les deux Anglais avaient creusée, et ainsi du reste.
La première preuve qu’ils eurent de la trahison de ce misérable fut que, environ deux mois p|us tard, six canots de Sauvages , contenant chacun de sept à dix hommes , s’approchèrent en voguant le long du rivage Nord de l’îlc , où ils n’avaient pas coutume de se rendre auparavant , et débarquèrent environ une heure après le lever du soleil dans un endroit convenable , à un mille de l’habitation des deux Anglais , où avait été gardé le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, s’ils avaient touts été là le dommage n’aurait pas été si considérable, car pas un de œs Sauvages n’eût échappé ; mais le cas était bien différent : deux hommes contre cinquante, la partie n’était pas égale. Heureusement que les deux Anglais les apperçurent à une lieue en mer, de sorte qu’il s’écoula plus d’une heure avant qu’ils abordassent; et, comme ils débarquèrent à environ un mille de leurs huttes, ce ne fut qu’au bout de quelque temps qu’ils arrivèrent jusqu’à eux. Ayant alors grande raison de croire qu’ils étaient trahis , la première chose qu’ils firent fut*j)# lier les deux esclaves qui restaient , et de commander à deux des trois hommes qui avaient été amenés avec les femmes , et qui, à ce qu’il paraît, firent preuve d’une grande fidélité, de les conduire avec leurs deux épouses et tout ce qu’ils pourraient emporter avec eux au milieu du bois, dans cette grotte dont j’ai parlé plus haut , et là, de garder ces deux
individus , pieds et poings liés , jusqu’à nouvel ordre.
En second lieu , voyant que les Sauvages avaient touts mis pied à terre et se portaient de leur côté , ils ouvrirent les endos dans lesquels étaient leurs chèvres et les chassèrent dans le bois pour y errer en liberté , afin que ces bar-», bares crussent que c’étaient des animaux farouches ; mais le coquin qui les accompagnait , trop rusé pour donner làdedans , les mit au fait de tout , et ils se dirigèrent droit à la place. Quand les pauvres gens effrayés eurent mis à l’abri leurs femmes et leurs biens, ils députèrent leur troisième esclave venu avec les femmes et qui se trouvait là par hasard , en toute hâte auprès des Espagnols pour leur donner l’alanue et leur demander un prompt secours. En même temps ils prirent leurs armes et ce qu’ils avaient de munitions , et se retirèrent dans le bois , vers le lieu où avaient été envoyées leurs femmes, se tenant à distance cependant, de manière à voir, si cela était possible, la direction que suivraient les Sauvages.
Ils n’avaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut d’un monticule ils apperçurent la petite armée de leurs ennemis s’avancer directement vers leur habitation ; et un moment après, ils virent leurs huttes et leurs meubles dévorés par les flammes, à leur grande douleur et à leur grande mortification : c’était pour eux une perte cruelle, une perte irréparable au moins pour quelque temps. Ils conservèrent un moment la même position, jusqu’à ce que les Sauvages se répandirent sur toute la place comme des bêtes féroces , fouillant partout à la recherche de leur proie, et en particulier des habitants , dont on voyait clairement qu’ils connaissaient l’existence.
Les deux Anglais , voyant cela et ne se croyant pas en sûreté où ils se trouvaient , car il était probable que quel-
CUl'SOJt.
ques-uns de ces barbares viendraient de ce côté , et y viendraient supérieurs en forces, jugèrent convenable de se retirer à un demi-mille plus loin, persuadés, comme cela eut lieu en effet, que plus l’ennemi rôderait , plus il se disséminerait.
Leur seconde balte se fit à l’entrée d’un fourré épais où se trouvait un vieux tronc d’arhre creux et excessivement grand : ce fut dans cet arbre que touts deux prirent position , résolus d’attendre l’événement.
11 y avait peu de temps qu’ils étaient là , quand deux Sauvages accoururent de ce côté , comme s’ils les eussent découverts et vinssent pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus loin encore cinq autres, touts s’avançant dans la même direction ; en outre ils en virent à une certaine distance sept ou huit qui couraient d’un autre côté; car ils se répandaient sur touts les points, comme des chasseurs qui battent un bois en quête du gibier.
Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexité, ne sachant s’ils devaient rester et garder leur poste ou s’enfuir ; mais après une courte délibération , considérant que si les Sauvages parcouraient ainsi le pays , ils pourraient peut-être avant l’arrivée du secours découvrir leur retraite dans les bois , et qu’alors tout serait perdu, ils résolurent de les attendre là et , s’ils étaient trop nombreux, de monter au sommet de l’arbre, d’où ils ne doutaient pas qu’excepté contre le feu, ils ne se défendissent tant que leurs munitions dureraient, quand bien même touts les Sauvages, débarqués au nombre d’environ cinquante, viendraient à les attaquer.
Ayant pris cette détermination, ils se demandèrent s’ils feraient feu sur les deux premiers , ou s’ils attendraient les trois et tireraient sur ce groupe intermédiaire : tactique au
IOBIKÜON
moyen de laquelle les deux et les cinq qui suivaient seraient séparés. Enfin ils résolurent de laisser passer les deux premiers, à moins qu’ils ne les découvrissent dans leur refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmèrent dans cette résolution en se détournant un peu vers une autre partie du bois ; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent directement à l’arbre, comme s’ils eussent su que les Anglais y étaient.
Les voyant arriver droit à eax , ceux-ci résolurent de les prendre en ligne , ainsi qu’ils s’avançaient ; et , comme ils avaient décidé de ne faire feu qu’un à la fois , il était possible que du premier coup ils les atteignissent touts trois. A cet effet, celui qui devait tirer mit trois ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d’une meurtrière, c’està-dire d’un trou qui se trouvait dans Farbre , il visa tout à son aise sans être vu , et attendit qu’ils fussent à trente verges de l'embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.
Pendant qu’ils attendaient ainsi et que les Sauvages s'approchaient , ils virent que l’un des trois était le fugitif qui s’était échappé de chez eux , le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le manquer , dussent -ils ensemble faire feu. L’autre se tint donc prêt à tirer, afin que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup , il fut sûr d’en recevoir un second.
Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant que les Sauvages s’avançaient l’un après l’autre sur une seule ligne , il fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide d une balle dans la tête ; le second , qui était l’Indien fugitif, en reçut une au travers du corps et tomba , mais il n’était pas tout-à-fait mort ; et le troisième eut une égratignure à l’épaule, que lui fit sans doute la balle qui avait traversé le corps #du second.
caiiaort.
Épouvanté, quoiqu'il n'eût pas grand mal, il s'assit à terre en poussant des cris et des hurlements affreux.
Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur danger , s’arrêtèrent tout court d'abord; cartes bois rendirent la détonation mille fois plus terrible ;ies échos grondant çà et là, les oise&x s'envolant de toutes parts et poussant tontes sortes de cris , selon leur espèce ; de même que le jour où je tirai Fe premier coup de fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c’était une lié.
< Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance ^ ignorant la cause de ce bruit , jusqu’au lieu où étaient leur? compagnons dans un assez pitoyable état! Là ces pauvres ignorantes créatures , qui ne soupçonnaient pas qu’un danger pareil pût les menacer, se groupèrent autour du blessé ‘ lui adressant la parole et sans doute lui demandant d’où venait sa blessure. 11 est présumable que celui-ci répondit qu’un éclair de feu, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre de leurs dieux, avait tué ses deux compagnons et l’avai^blessé lui-même. Cela , dis-je , est présumable ; car rien n’est plus certain qu’ils n’avaient vu aucun homme auprès d’eux, qu’ils n’avaient de leur vie entendu la détonation d’un fusil , qu’ils ne savaient non plus ce que c’était qu’une arme à feu, et qu’ils ignoraient qu’à distance on pût tuer ou blesser avec du feu et des balles. S’il n’en eût pas été ainsi, il est croyable qu’ils ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.
Nos deux hommes, comme ils me l’ont avoué depuis, se voyaient avec douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n’avaient aucune idée de leur danger ; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant rechargé son arme, ils se résolurent à tirer touts deux dessus. Convenus de
BOBl^bOff CB(J?OÉ.
choisir un but différent , ils firent feu à la fois et en tuèrent ou blessèrent grièvement quatre. Le cinquième , horriblement effrayé , bien que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes , les voyant louis gisants , crurent qu'ils les avaient touis expédiés.
La persuasion de n'en avoir manqué aucun fit sortir résolument de l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent rechargé leurs armes : et celui une grande imprudence. Ils tombèrent dans l'étonnement quand ils arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de mousquet. D’abord ils s’assurèrent de l’Indien fugitif qui avait été la cause de tout le désastre , ainsi que d’un autre blessé au genou , et les délivrèrent de leurs peines. En ce moment celui qui n’avait point été atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ib ne pureut comprendre un seul mot de ce qu’il disait.
Défense des Deux Anglais.
outefois ils lui signifièrent de s’asseoir près de là au pied d’un arbre , et lin des Anglais, avec une corde qu’il avait dans sa poche par le plus grand hasard, l’attacha fortement, et lui lia les mains par-derrière ; puis on l’abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à la poursuite des deux autres
aoBiMoa
qui étaient allés en avant, craighant que ceux-ci ou un plus grand nombre ne vînt à découvrir le chemin de leur retraite dans le bois , où étaient leurs femmes et 1q peu d’objets qu’ils y avaient déposés. Ils apperçurenl euliu les deux Indiens, mais ils étaient fort éloignés ; néanmoins, ils les rirent, à leur grande satisfaction , traverser une vallée proche de la mer, chemin directement opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point , ils retournèrent à l’arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu’ils supposèrent, avait été délivré par ses camarades , cartes deux fonts de corde qui avaient servi à l’atlacher^étaient encore au pied de l’arbre. « . :
Se trouvant plors dans un aussi grand embarras que précédemment ; ne sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l’ennemi , ni quelles étaient ses forces , ils prirent la résolution d aller à la grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s’y passait bien, et pour les délivrer de l’effroi où sûrement elles épient , car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en avaient une peur horrible , et d’autant plus peut-être qu’elles savaient tout ce qu’ils valaient.
Les Anglais à leur arrivée virent que les Sauvages avaient passé dans le bois, et même très-près du lieu de leur retraite, sans toutefois l’avoir découvert ; car l’épais fourré qui l’entourait en rendait l’abord inaccessible pour quiconque n’eût pas été guidé par quelque affilié, et nos barbares ne l’étaient point. Ils trouvèrent donc toutes choses en bon ordre, seulement les femmes étaient glacées d’effroi. Tandis qu’ils étaient là , à leur grande joie , sept des Espagnols arrivèrent à leur sécoürs. Les dix autres avec1 leurs serviteurs, et le vieux YiNDRErit , je veux dire le père de Vendredi ,
riusni.
étaient partis en masse pour protéger leur tonnelle et le blé et le bétail qui s’y trouvaient , dans le cas oà les Indiens eussent rôdé vers cette partie dellle ; mais ils ne se répandirent pas jusque là. Avec les sept Espagnols se trouvait Pun des trois Sauvages qu’ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi celui que, pieds et poings liés, les Anglais avaient laissés près de l'arbre, car, à ce qu’il paraît, les Espagnols étaient venus par le chemin où; avaient été massacrés les sept Indiens , et avaient délié le huitième pour l’emmener avec eux. Là , toutefois ils furent obligés de le garrotter de nouveau, comme l’étaient les deux autres, restés après le départ du fugitif.
Leurs prisonniers commençaient à leur devenir fort à charge, et ils craignaient tellement qu’ils ne leur échappassent , qu’ils s’imaginèrent être , pour leur propre conservation , dans l’absolue nécessité de les tuer touts. Mais le gouverneur n’y voulut pas consentir : il ordonna de les envoyer à ma vieille caverne de la vallée , avec deux Espagnols pour les garder et pourvoir à leur nourritore. Ce qui fut exécuté; et là, ils passèrent la nuit pieds et mains liés.
L’arrivée des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais , qu’ils n’entendirent pas s’arrêter plus longtemps. Ayant pris avec eux cinq Espagnols, et réunissant à eux touts quatre mousquets, un pistolet et deux gros bâtons à deux bouts, ils partirent à la recherche des Sauvages. Et d’abord, quand ils furent arrivés à l’arbre où gisaient ceux qui avaient été tués, il leur fut aisé de voir que quelques autres Indiens y étaient venus ; car ils avaient essayé d’emporter leurs morts, et avaient traîné deux cadavres à une bonne distance, puis les avaient abandonnés. De là ils gagnèrent le pretriier tertre où ils s’étaient arrêtés et d’où ils avaient vu incendier lfeurs huttes . et ils eurent la douleur de
nom il*»*
vpir s’en élever un reste de fumée ; mais ils ne purent y d* couvrir aucun Sauvage. Ils résolurent alors d aller, avec toute la prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant d y arriver, s étant trouvés en vue de la côte, ils apperçurent distinctement touts les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots pour courir au large.
Il semblait qu’ils fussent fâchés d’abord qu’il n’y eût pas de chemin pour aller jusqu’à eux, afin de leur envoyer à leur départ une salve de mousqueterie ; mais, après tout, ils s’estimèrent fort heureux d’en être débarrassés.
Les pauvres Anglais étant alors ruinés poqr la seconde fois, leurs cultures étant détruites, touts les autres convinrent de les aider à relever leurs constructions , et de les pourvoir de toutes choses nécessaires. Leurs trois compatriotes même, chez lesquels jusque là on n’avait pas remarqué la moindre tendance à faire le bien , dès qu’ils apprirent leur désastre , — car , vivant éloignés , ils n’avaient rien su qu’après l’affaire finie — , vinrent offrir leur aide et leur assistance , et travaillèrent de grand cœur pendant plusieurs jours à rétablir leurs habitations et à leur fabriquer des objets de nécessité.
Environ deux jours après ils eurent la satisfaction de voir trois pirogues des Sauvages venir se jeter à peu de distance sur la grève , ainsi que deux hommes noyés ; ce qui leur fit croire avec raison qu’une tempête , qu’ils avaient dû essuyer en mer , avait submergé quelques-unes de leurs embarcations. Le vent en effet avait soufflé avec violence durant la nuit qui suivit feur départ.
Si quelques-uns d’entre eux s’étaient perdus, toutefois ils s en était sauvé un assez grand nombre , pour informer leurs compatriotes de ce qu’ils avaient fait et de ce qui leur était advenu , et les exciter à une autre entreprise de la même
CRUSOtf.
«tare , qu’ils résolurent effectivement de tenter , avec des forces suffisantes pour que rien ne pût leur résister. Mais, à l’exception de ce que le fugitif leur avait dit des habitants de 111e, ils n’en savaient par eux-mêmes que fort peu de chose ; jamais ils n’avaient vu ombre humaine en ce lieu , et celui qui leur avait raconté le fait ayant été tué , tout autre témoin manquait qui pût le leur confirmer.
Cinq ou six mois s’étaient écoulés , et l’on n’avait point entendu parler des Sauvages; déjà nos gens se flattaient de l’espoir qu’ils n’avaient point oublié leur premier échec, et qu’ils avaient laissé là toute idée de réparer leur défaite , quand tout-à-coup l’île fut envahie par une redoutable flotte de vingt-huit canots remplis de Sauvages armés d’arcs et de flèches , d’énormes casse-têtes , de sabres de bois et d’autres instruments de guerre. Bref, cette multitude était si formidable, que nos gens tombèrent dans la plus profonde consternation.
Comme le débarquement s’était effectué le soir et à l’extrémité orientale de l’île, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter et aviser à ce qu’il fallait faire. Et d’abord , sachant que se tenir totalement cachés avait été jusque-là leur seule planche de salut, et devait l’être d’autant plus encore en eette conjoncture, que le nombre de leurs ennemis était fort grand , ils résolurent de faire disparaître les huttes qu’ils avaient bâties pour les deux Anglais, et de conduire leurs chèvres à l’ancienne grotte , parce qu’ils supposaient que les Sauvages se porteraient directement sur ce point sitôt qu’il ferait jour pour recommencer la même échauffouréc , quoiqu’ils eussent pris terre cette fois à plus de deux lieues de là.
Ils menèrent aussi dans ce lieu les troupeaux qu’ils avaient h l’ancienne tonnelle , comme je l’appelais, laquelle appar-
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tenait aux Espagnols ; en un mot , autant que possible , Ht ne laissèrent nulle part de traces d’habitation,, et le lendemain malin , de bonne heure , iis se postèrent avec tontes leurs forces près de la plantation des deux Anglais, pour y attendre l’arrivée des Sauvages. Tout confirma leurs prévisions : ces nouveaux agresseurs, laissant leurs capots à l’extrémité orientale de l’île, s’avancèrent en longeant le rivage droit à cette place, au nombre de deux cent-cinquante , suivant que les nôtres purent en juger. Notre armée se trouvait bien faible; mais le pire de l’affaire, c’était qu’il n’y avait pas d’armes pour tout le monde. Nos forces totales s’élevaient, je crois, ainsi : — D’abord, en hommes :
17 Espagnol*.
5 Anglais, /
1 Le vicu\ Vendredi, c’est-à-dire le père de Vendredi.
3 Esclaves acquis avec les femmes , lesquels avaient fait preuve de fidélité.
3 Autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols.
Pour aimer ees gens, il y avait :
il Mousquets.
5 Pistolets.
3 Fusils de citasse.
5 Mousquets ou arquebuses ùjgiboyer pris aux matelots révoltés que j’aV’ais soumis.
2 Sabres.
3 Vieilles hallebardes.