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et celui de la création. Celte pensée religieuse convenait bien sans doute au Sauvage qui s’élève quelquefois jusqu’aux idées les plus abstraites d’une métaphysique rêveuse, et qui ue peut jamais se décider à abandonner pour toujours les délices * de ses forêts.
Le Caraïbe des lies avait conservé dans sa conversation ces formes polies, admirées par Biet et par Barrère sur le continent Un vieux voyageur nous en donne la preuve, quand il dit avec sa naïveté habituelle : « Ils s'écoutent patiemment les uns les autres, •et ne s’interrompent point dans leurs » discours, mais ils oui accoutumé »de pousser un petit ton de voix au
• bout de trois ou quatre périodes de
• celui qui parle , pour témoigner la •satisfaction qu’ils ont de l’ouïr. »
Chose bien étrange , mais qui surprend moins quand on connaît les analogies que présentent certaines tribus sauvages étrangères les unes aux autres : les guerriers étaient dans l’usage de changer de nom avec l’ami de leur choix; ils renouvelaient ainsi dans leurs lies la coutume la plus touchante des insulaires de la mer du Sud.**
Quoique les formes de la conversation n’aient qu’un rapport indirect avec la poésie d’un peuple et avec' les inspirations de l’éloquence , quelques formules consacrées, quelques expressions transmises par d’anciens voyageurs nous prouvent que les Caraïbes devaient avoir, malgré leurs coutumes terribles, une poésie ingénieuse et tendre , des discours heureusement inspirés Mon cœur était le nom qu’un guerrier donnait à sa femme , un frère était la moitié de son frère , un lieutenant la trace du capitaine ; Tare en-dcl se nommait le panache de Dieu , les épines les yeux de l’arbre, les doigts les enfants de la main, ***
Ce peuple, si habile à trouver des mots expressifs, n’avait point de parole pour signifier la pudeur , et il allait nu : sans la connaître, il U sentait. Mon ami, disait un cher à un Eu-
* Histoire morale des Antilles , p. SgS.
•* Voy. Rocbcfort, Péron, Cook, elc.
*** Le» Indien» de» bords de l'Orénoque »e servent egalement de celte expression, Y. Salvador Gigii , Storia Americana.
ropéen, « c’est entre les deux yeux qu’il faut nous regarder. • C’est ce sentiment profond de la dignité de l'homme qui leur faisait rappeler en peu de mots , et avec une sorte de fierté, qu’ils ne se jugeaient pas inférieurs à leurs conquérants; ils s’irritaient au seul nom de Sauvages , et disaient à ceux qui les appelaient ainsi : «Tu es Français et mol je suis Caraïbe. » * Celle nation qui avait des idées poétiques , ce peuple qui vivait au milieu de terres fertiles dont on nous vante, avec un peu d’exagération peutêtre, la prodigieuse abondance » ces Caraïbes des lies, en un mot, que l’on a vantés et calomniés tour à tour jusqu’à l’exagération, étaient aniropophages , et telle fut l’horreur dont#» frappèrent les premiers conquérants , qu’à partir du seizième siècle, leur dobi successivement altéré passa dans les langues de l’Europe et servit à désigner toutes les tribus sauvages qui se livrent ainsi à un esprit de vengeance implacable.
On a affirmé, d’une manière tu peu positive peut-être , que les Caraïbes du contineut n’étaient pas antropophages , tandis que ceux des lie s l’étalent au plus haut degré. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Galibfe, leurs voisins et leurs alliés, avec lesquels on a voulu quelquefois les confondre , exterminaient leurs ennemis et les dévoraient en conservant des cérémonies plu» terribles encore que celles qui étaient usitées au Brésil parmi les Tupinambas. Il est difficile que les Caraïbes des bords de l’Orénoque aient résisté à une coutume générale, et qu’on retrouve chez la plu part des grandes nations de l’ Amérique méridionale. 11 est probable aussi que l’habitude d’aller chasser aux es claves pour les vendre aux Européens, succéda chez eux aux cérémonies de l’antropophagie quand ib y trouvèrent leur avantage. Quant aux Caraïbes des petites Antilles , et à ceux qui dominaient jadis Saint-Domingue, mais qui furent promptement exterminés, il est infiniment probable que le massacre des prisonniers était ch a eux l’objet d’une cérémonie solennelle, d’une espèce d’initiation guerrière, comme. chez le» Tupinambas,
■ * Caraïbe veut dire guerrier. Canna , qui a la même racine et dont ce» pei»pl« *e servaient pour *c désigner entre eux a formé plu» tard le mot Cannibe/fr, Quant
NOTICE
mais que par la suite le guerrier fugitif oublia les rites religieux, ne songea plus qu'à assouvir sa vengeance.
£n 1752. Lu bat disait : «Un Caraïbe des Iles ne pardonne jamais. Ces sauvages n'ont jamais perdu l’usage de manger la chair de leurs ennemis, et lorsqu’on leur en fait un reproche , ils répondent qu'il n’y a point de honte à se venger. »
Plusieurs expéditions furent dirigées contre les Caraïbes, mais nous ne saurions entrer dans aucun détail à ce sujet , parce qu'ils nous entraîneraient trop loin. Ces sauvages furent enfin repoussés dans les lies les moins fertiles, puis traqués au milieu de leurs forêts. Dès l’origine ils avaient prévu l'issue de la lutte ; un souffle invisible nous poursuit et nous abat , disaientils. La mélancolie, qui de tout temps a été l’apanage de la race américaine , fut augmentée encore par cette certitude d’une destruction inévitable quoique lente. Une grande tristesse
h la prononciation du mot Caraïbe , dont on fait de nos jours Caribe , les vieux missionnaires affirment l’avoir entendu prononcer toujours ainsi que nous l’écrivons.
se manifestait dans leurs paroles , et surtout dans leurs hymnes , et ceux qui allaient pour les détruire ne pouvaient s’empêcher de les plaindre toutes les fois qu’ils les écoutaient ; c’est ce qui nous est attesté par cette phrase d’un ancien officier qui servait dans la milice organisée contre leurs tribus: « Les femmes Caraïbes des lies, dit-il, chantent lugubrement et jettent des cris vers le del , si touchants, que l’on ne peut s’empêcher d’en être attendri. »
Rochefort dit avoir entendu quelques paroles énergiques qui peignent encore mieux le désespoir de la nation cherchant en vain un asile. « Que deviendra le misérable Caraïbe ? lui disaient ces infortunés; faudra-t-il qu'il aille habiter la mer ? U faut que la terre que lu habites soit bien mauvaise, puisque tu viens t’emparer ainsi de celle que nous habitons. » Le P. du Terlre ajoute de son côté : Le seul nom de Chrétien les fait bondir, rien qu'à l’entendre on leur voit grincer les dents.
La haine n’était pas sans motif, et la prévision s’est accomplie; il ne reste pas aujourd’hui un seul Caraïbe des fies.
Ferdinand Denis.
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