‹ Robinson, RomanChapitre 1 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Après avoir constaté qu'il ne lui restait plus que trois pièces de cent sous et de la menue monnaie, Sébastien Real rentra dans sa petite chambre meublée du boulevard de Glichy, et écrivit la lettre suivante à son ami Paul Barois, professeur au collège de Tournus, département de la Drôme.

Avril 1901.

« Mon cher ami,

« J'arrive tout de suite et avec franchise à la véritable raison qui me fait t'écrire aujourd'hui. Peux-tu me prêter cinq cents francs? Si tu le peux,

comme je l'espère, envoie-les-moi au plus tôt, ici, à Paris, 42, boulevard de Clichy, à l'hôtel du Bourbonnais. J'habite dans ce bouge; j'y occupe une chambre étroite et glaciale qui donne sur une cour dont je n'essayerai pas de te dépeindre la saleté pour ne pas t'apitoyer sur mon sort outre mesure, plaisanterie qu'on ne doit jamais faire à un camarade.

« Car, en somme, je ne suis pas malheureux. J'ai vingt-six ans, je me porte bien. Je n'éprouve aucune déception, je ne me sens la victime d'aucune injustice. Tu penses bien, en eiïet, qu'en arrivant à Paris, il y a trois mois, avec un millier de francs dans ma poche et à la suite des événements que tu connais, je ne me faisais pas d'illusions. Je me donne donc encore quelques années avant de maudire la société et mon destin.

« Je ne maudirai pas davantage notre député Moulaine pour lequel tu as voulu à toute force me donner une lettre de recommandation. D'ailleurs, je n'ai pu le voir qu'au bout de quelques semaines de démarches et de visites inutiles. J'ai calculé que j'avais attendu, en plusieurs fois, au moins vingt heures dans son antichambre avant d'être reçu par ce personnage. Son secrétaire, avec qui je me suis un peu lié à force de l'entendre me dire que M. Moulaine ne pourrait pas me recevoir aujourd'hui, a fini par m'expliquer que je m'y prenais mal. Il parait que j'aurais dû envoyer d'abord ma lettre de recommandation en solHci-

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tant une audience, au lieu d'apporter moi-même la lettre et de faire passer ma carte.

« J'ai le regret de te dire que le portrait que tu m'as fait là-bas de INîoulaine est flatté. D'après ce que tu m'avais raconté et aussi d'après toutes les formalités nécessaires pour être admis en sa présence, je m'attendais à voir un homme à Tair supérieur et chargé de soucis. Je vis, au contraire, un petit monsieur d'une élégance excessive, et dont le visage était dénué de tout sérieux. En m' apercevant, il se mit à rire, comme si ma présence eût suffi à l'égayer. Ayant lu ta lettre, il me fit toutes sortes de compliments sur toi, en riant toujours, ce qui le forçait à retenir à chaque instant son binocle sur son nez. Cependant, lorsque je lui eus dit que je comptais sur lui pour me procurer une place à Paris, il devint subitement grave et fronça les sourcils. Puis, il me tapa sur l'épaule avec cordialité et s'écria : « On vous trouce vera ça, jeune homme! Un compatriote recomc; mandé par le professeur Barois, de Tournus! « Vous pouvez compter sur moi! « Après quoi, son petit rire le reprit et c'est en riant qu'il me congédia comme il m'avait reçu.

« Je ne pus m'empêcher de demander au secrétaire pourquoi M. Moulaine riait sans cesse et si c'était un tic. Il m'expliqua que son patron passait dans les milieux parlementaires et aussi dans le monde pour un homme spirituel, jovial et éminemment sympathique; et qu'à force de faire

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rire les gens, par sa bonne humeur et les anecdotes qu'il contait, il en était arrivé à rire lui-même à propos de toufe, et mac-hinalement. Je me contentai de cette explication superficielle. Mais je t'assure que tu te trompes en prenant Moulaine pour un homme supérieur.

« Bien entendu, il ne m'a plus donné signe de vie et ne m'a pas procuré la moindre place.

« Une visite que j'ai faite à Transe, le banquier, avec qui mon père avait eu autrefois des relations, n'a pas amené un meilleur résultat. Ces contretemps et ces retards sont tout naturels, je les avais prévus. Toi aussi. Et j'entends encore ce que tu me disais à Tournus, la veille de mon départ : « Pourquoi vas-tu à Paris? Tu vivras ici « beaucoup plus facilement. »

« Eh bien, mon ami, malgré les apparences qui, pour le moment, sont contre moi, je l'avoue, la résolution que j'ai prise était fatale. Elle était contenue dans la situation où les circonstances venaient de me placer tout à coup. Au fond, mon aventure est à peu près celle de tous les jeunes gens dont la première ambition a été brusquement coupée par la ruine et la dispersion de leur famille, et qui ont été obligés de commencer la vie par un zigzag, ce qui a toujours été périlleux, mais ce qui l'est plus encore aujourd'hui qu'autrefois, le fond sur lequel nous marchons étant devenu plus mouvant et plus glissant.

« Tu sois qi;t> mon ziiTzag à moi fut assez rude.

puisque mon père est mort juste au moment où j'allais me présenter à Polytechnique, et qu'au lendemain de sa mort ma mère découvrit brusquement en cinq minutes, par une simple conversation avec un notaire, qu'elle était complètement ruinée. Et nous avions jTrécisément l'âge, ma sœur et moi, où le manque soudain d'argent arrête toute carrière, tout projet d'avenir. C'est la vie interrompue et à refaire. C'est toute une éducation reçue en vue d'une certaine situation sociale et devenant inutile, presque dangereuse. C'est la façade bourgeoise d'une famille qui s'écroule : c'est l'aventure et le hasard qui pénètrent dans un milieu installé et consolidé depuis longtemps. Sans compter les conséquences purement provinciales qui multiplient encore ce malheur. Tu l'as remarqué : dans une petite ville, une famille bourgeoise qui se ruine a l'air de menacer les autres, en leur rappelant qu'elles pourraient à la rigueur, elles aussi, se ruiner, et on ne lui pardonne pas le frisson que cette crainte subite fait courir sur le pays. On cherche alors les vices cachés, les désordres qui ont pu amener la catastrophe. Quand on ne les aperçoit pas à l'instant, on en imagine de monstrueux afin qu'il soit bien établi qu'une famille bourgeoise ne saurait périr sans des causes inavouables et exceptionnelles.

« Et pourtant mon père s'était ruiné si simplement! Sa profession d'avocat, il ne l'exerçait qu'en de rares occasions : de bonne heure, il avait

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eu de quoi vivre, et il avait vécu avec insouciance et prodigalité, mais une prodigalité si facile et si naturelle que c'est à peine si on la remarquait. Il faisait très bien les petites choses : c'est ce qu'il y a peut-être de plus ruineux. Il avait une voiture, il entretenait une jolie propriété, il voyageait, il nous élevait dispendieusement. Quand il se rendait compte qu'il dépensait trop, je me rappelle qu'il lui prenait tout à coup des accès d'activité. Il nous parlait pendant plusieurs jours de la grosse affaire qu'il allait plaider, et que finalement il .négligeait parce que, quelque détail ne lui plaisait pas ou qu'if répugnait à quelque démarche. Et le lent travail de destruction s'accomplissait sourdement, d'année en année, en dessous, pendant que nous vivions, ma sœur et moi, comme des enfants heureux et choyés.

« Ma. mère vivait, comme nous, sans inquiétude et sans soupçon, en femme qui jamais autour d'elle n'a vu personne se ruiner et qui d'instinct croit inébranlables l'ordre et le cadre de sa famille. Elle se savait très à l'aise par sa dot et la fortune de son mari et elle avait été élevée dans une ignorance complète des combinaisons d'affaires. Aussi ne comprit-elle pas d'abord le mécanisme de notre désastre. Elle y vit quelque chose de mystérieux qui augmenta son épouvante, et elle ne résista que trois ans aux terribles soucis qui s'ensuivirent, discussions avec les créanciers survenus, procès, ventes aux enchères de nos diverses

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propriétés et de notre maison de Tournus. C'était sa maison à elle, celle cù nous étions nés. Il fut impossible de la conserver, malgré les efforts de quelques parents et de quelques amis accourus à notre secours. Quand ma mère dut la quitter, sous l'injonction méprisante du papier timbré, elle me tenait la main, je m'en souviens. Elle se retourna. Elle regarda les murs sur lesquels on venait d'apposer l'affiche de vente, elle les regarda d'un œil douloureux et soumis; et je sentis dans ce regard un si affreux regret du passé, un tel amour des objets renfermés là, une telle puissance des souvenirs, que je ne sus pas lui dire un mot de consolation. Et je compris qu'elle était perdue.

« M'était-il possible de demeurer en province à la suite de ces désastres? Tu me l'as conseillé. Tu t'es efforcé de me trouver une situation où je pusse utiliser les études que j'avais faites. A quoi as-tu abouti? A me faire rester deux mois comme régisseur chez un propriétaire de ta connaissance, qui a été mécontent de mes services au bout de ce temps et qui m'a donné congé; après quoi j'ai eu la ressource de devenir, pendant quelques mois aussi, petit employé à la mairie d'un village où tout le monde me regardait comme un intrigant. Non, vois-tu, mon ami, la province, la petite province surtout, celle où nous A'ivions, est merveilleuse pour y suivre une carrière paisible et ordonnée comme la tienne; alors, elle entoure votre existence de la douce et limpide atmosphère des habi-

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tudes, qui prête à tous les objets un ton un peu gris, mais juste et égal. Quant aux gens irréguliers, elle les expulse automatiquement, par un impérieux besoin d'ordre. Elle les rejette avec une force sournoise vers les grandes villes, chargées de reconstituer ces débris, ou de les achever. En ce qui me concerne, ce phénomène s'est produit avec une rigueur implacable. Et puis, je t'avoue que je n'y ai guère résisté. J'étais pris de dégoût pour ces lieux où j'avais éprouvé en un coup, en pleine jeunesse, toutes les douleurs qui doivent se répartir sur une vie entière. Là où j'avais fait tous mes projets d'avenir, je ne voulais plus séjourner, maintenant que mon avenir était brutalement compromis. Cette espèce de superstition dont il est impossible de se défendre à certaines heures d'obscurité me disait qu'il fallait m'enfuir, m'enfuir très vite, parmi des gens qui ne me connussent pas, dans un milieu où il n'y eût aucune trace de ma vie passée. Et puis, je me sentais pris d'une mélancolie sans grandeur et sans poésie, d'une mélancolie paresseuse et vide, qui avait succédé à ma douleur et qui n'en était qu'une ombre médiocre. Dans ma situation, il ne pouvait rien m'arriver de plus grave. J'en eus heureusement conscience. Je me raidis contre cette transformation romanesque de mon caractère, qui allait m'enlever tous mes moyens de résistance, et c'est alors que je me décidai subitement à partir pour Paris. Ma sœur comprit les raisons que je lui donnai. En les lui expliquant

ot par les réponses qu'elle me fit, je fus surpris, non pas de son intelligence, mais çle sa clairvoyance, de la netteté et de la décision de son caractère. Elle n'a que dix-sept ans : elle aurait pu être étourdie de tous les malheurs qui venaient de nous frapper coup sur coup : elle en est sortie au contraire, trempée, hardie, lucide. C'est, j'en suis sûr, une petite créature très robuste de corps et d'esprit, un de ces êtres qui vous imposent la confiance dans la vie, tant ils sont eux-mêmf s la preuve de sa fertilité et de sa force. Elle approuva mon dessein : « Je vais rester chez notre tante Darley qui m'offre « l'hospitalité, me dit-elle. Je ne te propose pas « de t'accompagner, je suis trop jeune, je te gênece rais pour réussir. J'ai besoin d'ailleurs d'appren- « dre encore un tas de choses. Mais, dans un an « ou deux, je te rejoindrai et alors, je crois que je a te serai utile. — A moins, répondis-je, que tu ne « te maries d'ici là. » Elle sourit : « Non, je ne me « marierai pas, parce que je serai trop difficile, et « d'autant plus difficile que je suis sans fortune « el que nous commençons à inspirer de la méa fiance à tout le pays. Jamais, en outre, je n'épou- « serais quelqu'un qui croirait me sauver en « m'épousant. Je ne me marierai pas par à peu « près. Alors, va-t'en, tu peux me quitter. » Je fis rapidement quelques préparatifs. Mon notaire, sur les deux petits lopins de terre que la liquidation de notre fortune nous avait laissés, me prêta mille francs en me disant que cette somme repré-

sentait largement ma part et qu'il en reviendrait autant à Marguerite dès qu'elle voudrait réaliser la sienne. Je partis le lendemain. Ma sœur me conduisit à la gare. Jamais nous ne nous étions séparés et pendant le trajet nous affections de parler gaiement de l'avenir. Mais cinq minutes avant l'arrivée du train, soudain, en regardant l'heure, Marguerite fut sa sie d'une telle émotion qu'elle faillit s'évanouir dans mes bras. Puis elle eut une crise de larmes qu'elle coupa par un effort de volonté qui lui fit crisper ses mains sur les miennes. Je ne voulais pas la laisser dans cet état. Mais elle m'embrassa et murmura : « C'est fmi. Écris-moi (c en arrivant. » Le train entrait en gare : j'y montai r.vec mon léger bagage. Au moment de nous quitter, Marguerite me prit la main et me la serra fortement comme celle d'un ami. Et, quand le train s'éloigna, je la vis qui se retournait, en souriant. C'est bizarre : il n'y a peut-être pas un instant de notre vie commune où j'aie si bien remarqué ses yeux noirs, ses sourcils toujours un peu froncés, que le sourire seul détendait, un visage si fin que je fus stupéfait de n'avoir pas admiré plus tôt sa grâce originale. Je me penchai encore pour mieux voir combien sa taille était souple et son dernier geste d'adieu discret, émouvant, délicat. Je m'assis alors et pendant les premières heures du voyage, j'eus cette obsession que je resterais des années et des années probablement sans la revoir. Quelle femme allait-elle devenir, tandis que

je changerais moi-même de corps et d'esprit, à trav^ers toutes les aventures qui m'attendaient? Étions-nous destinés à retrouver jamais cette minute fraternelle et l'image que nous emportions l'un de l'autre?

« Ce fut, mon cher ami, mon dernier instant de mélancolie. L'instinct de la conservation s'éveilla soudain en moi, pour la première fois peut-être, avec une force que je ne soupçonnais pas. Je ne pensai plus qu'à moi. C'est à peine si, durant le parcours, je fis attention à mes compagnons de route. Ils devaient me prendre pour un étranger qui ne savait pas leur langue. En effet, je n'étais pas un être comme eux, allant vers un but précis et sachant pourquoi il y allait; il me semblait que j'étais un naufragé jeté à l'eau par une tempête et cherchant à regagner la côte. Cette idée s'empara de moi : elle me parut la fidèle représentation de mon état. Ma vie antérieure avait disparu : souvenirs, lieux familiers, visages habituels, ma sœur même et l'émotion si poignante que je venais de ressentir en la quittant, tout cela, pendant que le train m'emportait, prenait des formes lointaines qui, à chaque tournant de la route, perdaient leurs contours et s'évanouissaient peu à peu. Et à mesure que je m'approchais de Paris, une impression dominait toutes les autres : c'est que j'allais aborder après un naufrage dans un endroit inconnu de moi, un endroit où je seras seul, et où il me faudrait pour vivre déployer la même

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ingéniosité, la même force de résistance, le même fatalisme énergique que Robinson dans son île. Toi qui es si sociable et si ouvert, qui aimes tant l'ordre, le monde, l'agrément des relations, tu ne manqueras pas de trouver cette pensée absurde et déprimante. Eh bien, tu te trompes. Absurde, c'est possible! Mais déprimante, bien au contraire, mon ami. Elle le serait peut-être pour un homme qui aurait beaucoup vécu et qui se trouverait tout d'un coup, privé de ressources, abandonné et trahi; mais pour un jeune homme qui a au cœur un peu de hardiesse et qui ne veut pas périr sous les premiers coups de la vie, l'idée qu'il est seul et que personne ne lui doit l'hospitahté ni le secours, cette idée est cinglante, excitante comme l'appel d'un départ pour la chasse, au soleil levant; elle met l'esprit en face de la réalité et non plus de cette chimère d'un Paris qu'on peut conquérir en quelques mois par l'intrigue, le talent ou 'a chance. Ah! mon cher, quelle redoutable illusion pour un jeune homme qui ne serait qu'un ambitieux vulgaire! qui ne A'crrait dans la vie qu'une course où il s'agit d'atteindre un but et d'arriver premier! Non, va, Paris n'est plus à conquérir ni pour un homme ni pour un groupe d'hommes, si déterminés qu'ils soient. Ce n'est plus la cité pleine de mystères où nos aïeux n'entraient qu'en frémissant d'ambition, la cité qui, de temps en temps et suivant sa fantaisie souveraine, se donnait à quelque audacieux ou même à quelque aventurier : non, c'est la ville prise par

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la multitude et qui se donne un peu atout le monde, qui se partage et se détaille entre tous ceux qui la désirent; qui permet au premier venu de la caresser familièrement et qui, au lieu de se laisser conquérir, se livre à l'heure et à la ;ournée

c( Qu'il serait voué aux pires déceptions celui qui y pénétrerait aujourd'hui avec un espoir démesuré ! Certes, je suis ambitieux, cependant je ne précise pas trop mon ambition; j'attends qu'elle se forme en moi suivant les circonstancee et les modifications de mon caractère. Je me sens capable d'effort et de patience, c'est beaucoup. Mais ^e ne me suis éprouvé encore que sur des privations moyennes. Je me prépare à mieux que cela. Pourtant, ne t'imagine pas que je voie partout des menaces et du péril. Je crois, au contraire, que, si l'on songe trop à l'âpreté de la lutte, à l'hostilité, à la haine, aux mauvaises chances de la vie, on envisage Paris et la société sous un aspect qui n'est pas juste. Ce dont i! faudrait se convaincre, c'est de la profonde indifférence de tous ces gens qu'on rencontre et parmi lesquels on est dest'né à s'agiter. Il faudrait se dire que leur impass bilité devant notre sort ressemble à celle de la nature. Tout ce que vous pouvez obtenir d'eux, si vous êtes écrasé, c'est un rassemblement sympath'que. Un être dans la situation où je me trouve ne doit pas exiger autre chose. Et rien ne me semble plus propre à nous garder en bonne humeur et en courage que cette conviction qu'on a à conquérir sa

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place, non pas sur des adversaires acharnés, mais sur la force des choses et les lois de la nature.

« Aussi ai-je jugé tout à fait normale la conduite -de Moulaine et du banquier à mon égard, ainsi que la désinvolture avec laquelle ils m'ont accueilli. En quoi puis je être uti:e à un banquier ou à un député et quel intérêt ont ils à me rendre !e moindre service? J ai remarqué d'ailleurs qu'ils avaient de moi une opinion assez méprisante. Mais — autre avantage de mon état d'esprit — je n'en ai ressenti aucune humiliation Je les ai, à part moi, traités de brutes et je n'ai pas plus de rancune envers eux qu'envers des animaux qui, dans une ex- ■cursion, m'auraient momentanément barré le chemin.

« Tu vas certainement me répondre que. si je n'ai fait que cela depuis trois mois que je suis à Paris, je n'ai pas déployé une grande activité. Tu as raison, c'est vrai. Mai? j'ai des excuses : j'ai dû m installer tant bien que mal, reconnaître les lieux où je devais vivre, m'habituer à l'aspect des rues et des visages, me détendre les nerfs. Pourtant j'ai vm pu travaillé car j'ai emporté la plupart de mes livres J'a presque terminé le petit travail de mécanique que tu avais trouvé intéressant, et que 'irai soumettre à un monsieur compétent.

« Ah! que je n'oublie pas de te dire la seule rencontre gracieuse que j aie faite en ces trois mois! C est, un soir, au Théâtre-Français, celle de Mlle Messany et d'une de ses cousines. Te la rappelles-tu,

Mlle Messany? C'est cette grande vieille fille, avec ce nez et sa taille un peu voûtée, qui possédait la propriété voisine de la nôtre et qui nous grondait si drôlement autrefois, pendant les vacances, quand nous nous amusions à chasser ses paons à coups de flèches? Elle vit complètement à Paris et ne retourne plus à Tournus qu'à de longs intervalles. D'ailleurs, elle me fait l'effet de n'avoir aujourd'hui qu'une cinquantaine d'années ; c'est l'âge que nous lui donnions déjà il y a douze ou quinze ans. Mais je crois que véritablement elle ne Fa qu'aujourd'hui. C'est elle qui, la première, m'a leconnu. Nous n'étions pas très loin l'un de l'autre. Elle s'est mise à rire et a failli m'interpeller pendant le spectacle, tant elle était surprise. A l'entr'acte, elle m'a tendu ses longs bras, comme pour m'embrasser, et elle s'est écriée très haut : « Bon Dieu ! « c'est ce petit Sébastien ! » Sans le brouhaha causé par cette exclamation dans le couloir du théâtre, elle allât se croire sur la route de Tournus et me parler de ses paons!

« Quant à sa cousme, c'est Mme Ardouin, Hélène Ardouin, tu la connais aussi bien que moi. Tu n'as pas dû oublier le lugubre dîner que nous fîmes, il n'y a guère plus d'un an, chez sa belle-mère avec le mari, le notaire et je ne sais plus qui. Ce dîner — autant qu'il m en souvient — ne précéda que d'un jour ou deux le plus gros scandale de Tournus au commencement du vingtième siècle, à savoir, un mari abandonnant sa femme, son enfant et Tour-

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nus même après avoir enlevé la fille d'un aubergiste !

« Mme A douin a fait allusion, sans aucune gêne, aux circonstances dans lesque les nous nous étions vus pour la dernière fois. Elle m'a demandé des nouvelles de ma sœur et des tiennes Le drame dont elle a été la victime principale a mis sur son visage, qui était charmant, mais un peu banal, un sérieux, une fierté, une finesse, qui la rendent méconnaissable. On dirait que le malheur qu'elle a subi a relégué au second plan ce qu'il y avait en effet chez elle de banal, et a placé en relief tout ce qu'elle avait de séduisant et de 'personne'. Elle ne doit pas avoir plus de vingt-cinq ou vingt-six ans. Elle s'est fixée définitivement à Paris et habite avec sa cousine depuis la fuite de son mari. Encore une pour qui la province est devenue inhabitable! La province l'a expulsée comme moi avec la même ho!reur qu'elle a pour le scandale et pour la déchéance.

« Mlle Messany m'a invité à prendre de temps en temps le thé chez elle, je n'y suis pas encore allé. Elle s'imagine que je suis venu à Paris pour achever me^ études et n'a qu'une idée assez vague de ma position. Je no l'ai pas détrompée pour n'être pas obligé d'entrer dans des détails. Ce sont, elle et sa cousine, les deux seules personnes qui, depuis trois mois, m'aient donné la sensation que je n'étais pas dans un désert.

« Je m'aperçois c^u > j'ai employé mon après-

midi à l'écrire et que tout mon papier à lettres y a passé. Je me suis laissé entraîner aune causerie avec toi comme si tu étais là, comme si tu m'interrogeais, comme si nous discutions. J'étais, à mesure que je remplissais ces longues pages, préoccupé surtout de te montrer que j'avais la conscience de ma situation; et j'ai ressenti à plusieurs reprises la même émotion que si je t'apercevais tout à coup devant moi. Tu es mon seul camarade, et le seul témoin du temps où j'étais un jeune bourgeois sûr du lendemain. Au revoir, mon cher Paul. Tâche de m'envoyer ces cinq cents francs. Je te remercie d'avance de ce que tu pourras faire.

(( Ton ami,

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