‹ Robinson, RomanChapitre 2 sur 5 · SÉBASTIEN REAL · texte numérisé non relu

SÉBASTIEN REAL

Cette lettre terminée, Sébastien l'enferma dans l'enveloppe sans même la relire, tant il avait été sincère en l'écrivant, tant il était certain qu'elle ne contenait aucune tricherie, aucun n.ensorge, rien de suspect et qui pût lui donner vis-à-v's de Barois l'air d'un tapeur vulgaire. D'ailleurs, il ne doutait pas que le professeur lui envoyât immédiatement les cinq cents francs.

A'.ors, 1 se leva, regarda l'heure, et, pour ne pas manquer le courrier, mit rapidement son pardessus et son chapeau, en jetant un coup d'œil à son image dans la glace d'une armoire boiteuse et

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penchée : coup d'œil distrait, car il n'avait même pas la coquetterie de la jeunesse. Il aimait seulement à se sentir dans ses habits net, souple et d'aplomb, sans gaucherie ni gêne. Sur sa personne physique, il ne s'était jamais formé d'opinion. Il se savait vigoureux et agile. Sa taille, un peu audessus de la moyenne, devenait élégante dès qu'il voulait s'en donner la peine. Des cheveux châtains €t épais, une moustache encore ténue et dessinée avec grâce, la peau fraîche et tendue du visage, vous forçaient à remarquer qu'il avait vingt-cinq aïs.

Mais, pour l'observer plus à fond, il fallait un effort auquel le. regard de Sébastien ne se prêtait pas. Regard d'une étrange indifférence dans des yeux bruns à qui il ne manquait que l'intention de caresser et l'assurance, pour paraître vraiment beaux. Sébastien les arrêtait rarement sur les gens; il les glissait pour ainsi dire sous les paupières d'un mouvement qui aurait paru dédaigneux et presque offensant, si une bouche délicate, par son agréable et lin sourire, n'eût corrigé cette impression un peu provocante.

Aujourd'hui, une certaine tristesse éparse s'ajoutait à l'ordinaire i xpression de sa physionomie : tristesse de la lettre qu'il venait d'écrire, au courant de sa plume, emporté par ses réflexions, par son émotion, sous l'influence des souvenirs.

Mais soudain, il se redressa, sourit, secoua l'ombre qui s'était répandue sur son visage, et se re-

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trouva assez vite calme, lucide, déterminé à se sauver.

D'abord, un fait dominait sa situation, un fait qui lui permettait l'énergie et la confiance en l'avenir : il n'était à aucun degré responsable des événements qui l'avaient chassé de chez lui en le jetant hors de sa voie, dans le désordre et dans l'aventure. Personne, dans des circonstances pareilles et si précipitées, n'eût agi avec plus de décision. Aucun reproche par conséquent à faire à sa volonté. Évidemment, cette volonté ne s'était pas encore manifestée par des actes hardis. Ce n'est pas une prouesse, en effet, que de venir à Paris, d'y vivre trois mois avec mille francs et d'accomplir une série de démarches qui n'aboutissent à rien. Mais la volonté ne consiste pas toujours en des gestes A'iolents. Exemple : si, en nageant dans une rivière, des herbes s'enlacent à mes jambes et que je veuille les écarter par des mouvements trop brusques, je suis perdu et je finis par couler. Il faut, au contraire, se retourner avec sangfroid, se maintenir à la surface et attendre que l'eau vienne lentement dénouer l'étreinte meurtrière. Donc, il fallait vivre avant de risquer des gestes ambitieux, maladroits et prématurés. Il fallait surtout conserver une humeur légère et sans âcreté. Impossible d'agir lucidement si l'amertume de notre caractère enlaidit encore les choses et nous les rend plus douloureuses à approcher.

A la suite de sa rupture avec son milieu de jeu-

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nesse, rupture subite et sans préparation, Sébastien pouvait devenir un révolté ou bien un de ces êtres découragés et abattus qui présentent dans la société l'aspect d'épaves flottantes. Sébastien avait évité ces deux périls; il acceptait sa situation sans révolte comme sans lâcheté. Cette fiction de Robinson par laquelle il essayait de la caractériser à son ami, lui plaisait. Elle s'accordait avec son orgueil, orgueil qu'il ne s'avouait pas à lui-même, mais qui était un ces plus clairs mobiles de sa conduite. Une instruction déjà supérieure, complétée par la réflexion et le travail, lui donnait conscience de ses ressources. Il apercevait très vite l'insuffisance des gens, la mesquinerie et l'étroitesse de leurs idées, et c'est à peine s'il leur cachait ces découvertes. Ces divers sentiments avaient fini par se résoudre chez lui en une tranquille insociabilité qui, en mûrissant son esprit, retardait son expérience.

Cependant, avant de jeter à la poste sa lettre à Paul Barois, Sébastien se demanda si, avec l'argent qui lui restait, il pourrait attendre la réponse. Il faillit la rouvrir pour y ajouter un postscriptum, priant son ami de se hâter. Mais il décida qu'il en serait quitte pour mettre sa montre au Mont-de-Piété, au cas où Barois se montrerait négligent. Il observa même à ce propos que ce serait la première fois qu'il engagerait sa montre, et cette pensée l'amusa, sans pourtant le faire rire aux éclats.

L'heure du dîner approiiuiit. Sébastien n'avait

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pas de restaurant accoutumé.- Il dînait çà et là, toujours seul. Souvent il se rendait dans une brasserie du quartier latin, traversant Paris à pied, allègre et bien portant, indifférent aux passants qu'il coudoyait, aimant plutôt à faire des observations d'ensemble que de détail.

Ce jour-là, à quelque distance des boulevards, il vit, campé devant la porte d'un des plus célèbres journaux de Paris, un grand garçon élégant, le pardessus serré à la taille, un gros cigare aux lèvres, qui l'arrêta par un petit signe : ^

— Eh! monsieur Real, comment ça va?

Sébastien reconnut le secrétaire de Moulaine,

Adrien Résil, qui lui tendait la main.

— A propos, dites donc, continua-t-il, est-ce que Moulaine vous a répondu?

— Pas encore.

— Je lui rappellerai votre affaire... Vous lui avez laissé votre adresse? Bon! Tout va bien.

! — • Je vous avoue, reprit Sébastien, que je ne compte guère sur lui... Il m'a reçu en pensant visiblement à autre chose.

— ■ Ne croyez pas cela, dit vivement Résil... D'abord, Moulaine est député de votre pays et il soigne, par principe, tous ses compatriotes... Et puis, il a un système... Parfaitement. Il opère par la surprise... Vous ne comprenez pas? Je vais vous expliquer... Il vous laisse l'impression d'un homme qui se fiche de vous, et puis un beau jour... Ah diable! s'écria-t-il en interrompant la conversation,

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voici la personne que j'attends... Vous permettez? Au revoir, cher ami, vous verrez ce que je vous dis, vous verrez!

Sébastien admirait le cynisme de cet abandon, quand un auto s'arrêta, en glissant, devant le journal, un auto d'un bleu sombre qui tenait du joujou et du bibelot tant il était de proportion élégante et de ton juste. Une jeune femme blonde ne se donna pas la peine de se pencher à la portière, sûre d'avoir été déjà reconnue. Résil, jetant son cigare, monta dans la voiture, à côté d'elle, et Sébastien les regarda s'éloigner, tandis que du journal sortaient deux messieurs qui dirent, l'un : « Tiens! Résil est maintenant avec cette grue d'Aimée Yquem! « et l'autre : « En voilà un que les scrupules n'étouffent pas! »

Avant de reprendre sa marche, Sébastien sui^-it de l'œil encore une seconde l'auto qui emportait les deux jeunes gens, puis se retourna vers les deux messieurs qui, sans colère et comme au hasard de la conversation, venaient de les déchirer. Il fixa dans sa mémoire ce petit tableau découpé sur le trottoir parisien, et qui lui montrait dans un raccourci rapide quelques personnages essentiels d'un monde où il pénétrerait peut-être plus tard : deux journalistes, le secrétaire d'un homme politique, et une belle créature de mœurs légères.

Alors, tout en se dirigeant vers sa brasserie, il s'interrogea : « Portait-il envie à ce jeune homme à peine plus âgé que lui, d'avoir de l'argent dans sa

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poche et d'être maintenant serré contre cette belle fille blonde et orgueilleuse, pendant que lui franchissait la moitié de Paris à pied, avec un peu moins d'un louis dans sa poche? »

A cette question, il se répondait très sincèrement: « Non! » Il se répondait ce « Non! » sans arrièrepensée, sans amertume. Il sentait que ce n'était pas son tour, son heure, et qu'il avait encore besoin, pour se mieux armer, d'une période assez longue de solitude et de préparation.

Puis, passant à des idées moins abstraites, il se rappela le nom de la blonde fille. Aimée Yquem, et se demanda à ce propos quelstypesde femmes il préférerait, ce qui l'amena à songer à celles qu'il avait déjà possédées. Il ne s'en présentait pas beaucoup à son souvenir. Par une coïncidence assez bizarre, la première ressemblait un peu à cette Aimée Yquem, mais en moins éclatant, en moins somptueux. C'était une petite cabotine nommée Léonie, venue avec une troupe de passage donner des représentations dans la salle du café-concert de Tournus. Elle portait sur l'affiche un autre nom que Léonie, mais Sébastien ne se le rappelait plus. Quelques-uns de ses camarades et des jeunes gens riches de la ville convinrent d'offrir à souper à ces dames, après le spectacle, dans l'hôtel où la plupart étaient descendues. Ces messieurs firent d'avance leur choix. Sébastien accepta de souper avec eux,- mais il avait une telle inexpérience et unetelle timidité qu'il n'osa pas désigner celle de

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ces dames qui lui plaisait davantage. D'ailleurs, elle était déjà retenue. Sébastien songea : « Allons! ce ne sera pas pour ce soir! » et il en prit aussitôt son parti. A l'heure du souper, chacun se mit à côté de la personne élue. On se bouscula un peu : il y eut des discussions. Enfin, le hasard plaça Sébastien à la droite de Léonie. Cette demoiselle, qui n'avait été l'objet d'aucune proposition spéciale, semblait de mauvaise humeur. Pourtant elle ne manquait pas de charme, avec des cheveux roux de théâtre et des yeux clairs. Elle regarda à peine Sébastien au début du repas. Le jeune homme, de son côté, s'interdisaittoutegalanterie. Au deuxième plat, Léonie, agacée de cette neutralité, pensa : « Qu'est-ce que c'est que ce petit serin? » et se ré^ tourna vers lui, en tendant son verre. Sébastien lui versa du Champagne en s'excusant de ne pas l'avoir fait plus tôt. Elle lui trouva une voix agréable et, l'examinant mieux, lui demanda :

— Quel âge avez-vous?

— Dix-huit ans, répondit Sébastien en levant les yeux sur sa voisine.

Le rire les prit tous les deux : ils avaient si peu de raison, l'un et l'autre, de rire de ces choses, qu'un seul regard leur suffit à découvrir qu'ils se plaisaient réciproquement, et que c'est pour cela qu'ils riaient.

Léonie, qui possédait mieux que lui le maniement de ces situations, rapprocha son genou et leurs jambes s'entrelacèrent à l'instant, pendant

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que la conversation, autour d'eux, devenait grivoise et bruyante.

Sébastien sortit de l'hôtel à cinq heures du matin, assez étourdi des conséquences de son premier souper avec des actrices. Il rentra chez lui. Comme cette scène se passait à l'époque des vacances, sa famille installée déjà à la campagne l'avait laissé seul à Tournus, ce soir-là, pour assister à la représentation, corsée par l'imprésario d'une partie classique.

Léonie, le lendemain, lui envoya un mot par le garçon de l'hôtel. Elle voulait, avant de s'éloigner, lui faire ses adieux. Sébastien, qui croyait les lui avoir faits, se rendit immédiatement dans sa chambre. Léonie s'assit sur ses genoux et, en l'embrassant, lui dit :

— Tu ne peux pas t'imaginer comme tu as été gentil, hier soir... je ne t'oublierai pas, tu sais... Et toi, tu m'oublieras?

— Jamais, reprit Sébastien qui, n'ayant pas l'habitude du mensonge, ne sut mettre aucune ardeur dans cette protestation.

— Je t'aimerais bien si je restais, continua-t-elle en lui prenant la main... Malheureusement, je suis obligée de partir ce soir.

Puis, réfléchissant :

— Oh! je peux, à la rigueur, ne partir que demain matin... Es-tu libre jusqu'à demain?

Il déclara :

— Je m'arrangerai.

Mais, en la regardant, il comprit le piètre souvenir que devait lui laisser la surprise de la veille, et il se fût volontiers, à ce moment, éloigné de cette passante bavarde et facile.

Il demeura néanmoins près d'elle toute la journée, mais montra tant de nonchalance que Léonie lui jeta ces paroles qu'il se rappelait encore aujourd'hui :

— Tu sais, mon petit... Si tu ne veux pas que je t'aime, il faut le dire!

Ils se séparèrent, à minuit, sans regrets.

La seconde de ses histoires d'amour lui revint encore à l'esprit : une liaison de quelques semaines avec une jeune personne déjà compromise, qui habitait un petit bourg, près de Tournus. Il allait la voir chez une vieille parente sourde et accommodante.

Ce fut ensuite une dame d'un certain âge, une dame de la ville, une veuve qui, très éprise de lui, voulait lui louer un appartement à Valence, offre qu'il repoussa avec indignation. Une rupture s'ensuivit.

Au régiment, ses aventures avaient été plus superficielles encore.

La seule femme qu'il eût vraiment désirée, la seule dont l'indifférence lui infligea sa première douleur de jeune homme, fut une amie de sa famille, à qui il n'osa jamais dire son désir. Il assista au mariage de la jeune fille et la vit emportée loin de lui par un beau garçon, auprès

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duquel il paraissait un gamin. Ne l'ayant jamais revue, il avait fmi par l'oublier.

A son arrivée à Paris, il fit la connaissance d'une modiste dont l'atelier s'ouvrait rue de Clichy et qu'il rencontrait de temps à autre. Il l'invita deux fois à dîner. A leur troisième rendez-vous, elle ne vint pas, et il apprit qu'elle avait quitté le magasin.

Le hasard et la frivolité de ces liaisons, au lieu de l'exciter à rechercher des amours plus pathétiques, le rendaient, au contraire, croyait-il, de moins en moins accessible à ce genre d'émotion.

Tous ces souvenirs, les réflexions qu'il fit à leur sujet, la lecture des journaux, le retinrent assez tard à la brasserie où il dîna. Il revint boulevard de Clichy en fumant des cigarettes. A quelques pas de son domicile, au coin de la rue mal éclairée qui aboutissait au boulevard extérieur, il fut heurté assez rudement par un grand garçon en chapeau mou et en veston court qui, au lieu de s'excuser, lui cria des mots ignobles. Sébastien le crut ivre et continua sa route, peu sensible à cette insulte de pochard. Mais soudain, deux autres personnages équivoques accoururent et il se vit cerné. Il songea : « Sont-ils bêtes! Pour qui me prennent-ils? » et tout haut, s' avançant vers eux, il leur dit sans menace: « Allons! laissez-moi passer!... » Un de ses agresseurs se jeta sur lui tête baissée. Sébastien recula d'un pas, se raidit sur la jambe gauche, et de la droite, avec la pointe du pied, frappa

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verticalement en pleine figure le voyou qui tomba sur un genou, les mai-ns en avant. Mais ce mouvement fit glisser deux pièces de cent sous de la poche du pantalon de Sébastien : elles roulèrent avec bruit sur le trottoir et furent lestement ramasséespar les deux apaches qui n'avaient pas encore pris part à ce rapide combat. Le troisième, se relevant, les suivit dans leur fuite. Sébastien s'élança sur eux, mais plus agiles et mieux entraînés que lui^ avec une souplesse de chats sauvages, ils avaient déjà bondi dans l'ombre d'une rue voisine.

Quoique satisfait de sa conduite et de sa vigueur, Sébastien pensa que la victoire lui coûtait cher, à peu près tout ce qui lui restait d'argent pour attendre la réponse de Barois. Il porta la main à sa poche : il y trouva encore une pièce de quarante sous et une de dix, la différence avec ce qu'il possédait le matin ayant servi à payer son diner.

c( Voilà, se dit-il, une histoire stupide. Elle m/a montré, il est vrai, que je n'avais pas oublié mes leçons de boxe et de savate, mais ça ne valait pas mes derniers dix francs, » Alors, il calcula qu'il lui fallait encore au moins deux jours avant de recevoir des nouvelles de son ami, pour peu que celui-ci se pi'i ssât, ce qui n'était pas évident; et, machinalement, il toucha son gilet pour voir si sa montre n'avait pas disparu. Elle s'y trouvait. Dieu merci, et marquait onze heures et demie. « Bon ! >> murmura Sébastien, et, tranquillisé pour le moment, il sonna à la porte de l'hôtel du Bourbonnais.

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Dans sa chambre, avant de se coucher, il travailla une heure à son étude sur les derniers progrès de la mécanique. Puis il sentit le sommeil le gagner. Il se déshabilla aussitôt et s'endormit comme un enfant.

Deux jours après, sa situation s'était simplifiée. Il ne possédait plus un sou, ayant fait, avec ses deux francs cinquante, trois repas et une menue collation à la place .du quatrième. Mais sa confiance en Barois l'empêchait de s'inquiéter. Cependant, le lendemain matin, le premier courrier ne lui apporta pas de lettre, comme il l'espérait. A onze heures, il allait se rendre au Mont-de-Piété quand on lui monta un télégramme. Paul Barois, sans explication, annonçait son arrivée à Paris pour le soir, dix heures, et attendait Sébastien à la gare de Lyon.

Heureux de cette nouvelle, Sébastien se demanda s'il devait engager sa montre sous le prétexte de ne pas rester douze heures sans manger, et pour les quelques francs qu'on, lui prêterait. Il résolut de faire une expérience, peu douloureuse en somme, sur son estomac et sur sa patience. Il se mit au travail, lut et écrivit plusieurs heures de suite, entraîné comme par la fièvre et l'excitation d'un pari. Cette étude scientifique qu'il avait tant de peine à achever dans le désarroi de sa vie, il la termina d'un trait. Et il s'aperçut que le jour tombait.

Alors, il se leva, la tête alourdie par la fumée

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des cigarettes, et ouvrant la fenêtre, respira l'air du soir.

Il était sept heures. Sébastien s'habilla et sortit pour dissiper un commencement de migraine. Un long détour par les boulevards, la flânerie devant des boutiques illuminées et les affiches des théâtres l'amenèrent vers neuf heures et demie à la gare de Lyon. Quand le train entra en gare et qu'il en ^'it descendre Paul Barois, il ne put rester calme. Il se précipita vers lui et les deux amis s'embrassèreat.

— Quel bonheur de te voir à Paris! s'écria Sébastien... Tu es donc en congé?

— Vacances de Pâques! dit Barois... Alors, comme j'avais quelques affaires ici, j'en ai profité... Je te raconterai ça... Allons chercher m^s bagages.

Un peu lourd et petit de taille, carré d'épaules avec une légère tendance à l'obésité, le professeur avait l'aspect sympathique, aisé, naturel. Il pariait d'une voix assurée, sans hésitation, sans timidité, le regard droit. Il paraissait, malgré son air de santé, un peu plus que son âge, comme presque tous les gens qui se sont mis de très bonne heure en ordre devant la vie. Tout en lui, paroles, gestes, était net, facile à interpréter, exempt d'ironie et de détour,

— Où vas-tu loger? demanda Sébastien.

— Toujours au même endroit, quand je viens à Paris... rue Saint-Roch.

Il avait choisi un hôtel ancien, mais restauré, dont le confortable moven lui suflisait. Il vêtait

bien accueilli et soigné. Sa chambre l'y attendait : il s'y installa d'abord avec soin, puis il dit à Sébastien :

— Viens dans la salle à manger, elle est libre à cette heure-ci, nous pourrons causer. Et puis, je ne serais pas fâché de manger un sandwich : on dîne très mal dans ces wagons-restaurants.

— On dîne encore plus mal à Paris, répliqua en riant Sébastien.

— Tu m'étonnes!

— Et moi qui te parle, ajouta Sébastien, j'ai si mal diné ce soir que je n'ai pas dîné du tout, et ma foi! avec ta permission, je vais manger aussi quelques sandwichs...

— Mais je crois bien!... Et à propos de quoi n'as-tu pas dîné?... Hein? Le manque d'argent?... Oh! par exemple!...

Un petit coup de Sébastien sur son gousset avait renseigné Paul Barois et lui arrachait cette exclamation. Il commanda immédiatement du jambon et de la bière, en regardant Sébastien d'un air pitoyable,

— Ne nous attendrissons pas, dit celui-ci gaiement, et soupons!

— Ce qui me navre, reprit le professeur, ce n'est pas que tu sois resté douze heures sans manger...

— C'est moins que rien, surtout maintenant, interrompit Sébastien en achevant une tranche de jambon...

— Non, ce qui me navre, continua Barois, et ce qui m'épouvante pour l'avenir, c'est qu'un garçon de ta valeur en soit arrivé à cette extrémité... Car, enfin, que vas-tu faire? J'ai lu ta lettre, je l'ai relue... Certes, il s'y trouve un certain bon sens, mais aussi beaucoup d'idées fausses, surtout plus d'amertume et de découragement que tu n'en veux laisser paraître.

— Pas l'ombre de découragement ni d'amertume, je t'assure.

— Au moins, as-tu terminé ton travail?

— Aujourd'hui même. Il fera trois ou quatre articles que j'irai porter aux Annales snentifiqies.

— Y connais-tu quelqu'un?

— Non, mais je demanderai un rendez-vous au directeur.

— Moulaine doit le connaître... Il connaît tout le monde, fit remarquer Barois... Ah! Moulaine... Tiens! voilà de quel côté il faut agir... C'est par là qu'il faut essaj^er d'arriver à quelque chose... Tu souris... Remarque, mon cher, que je ne prends pas plus que toi .Moulaine pour un homme éminent. Non, Moulaine, seul et en soi, ce n'est rien, évidemment. Mais Moulaine, avec tout ce qui est autour, sa fortune, son siège au Parlement, sa femme, ses relations, dix ans de Paris, dos tas de petits services rendus à tout le monde, un salon politique et littéraire, Moulaine est beaucoup mieux que le premier député venu. C'est ce que j'appelle une demi-puissance. A Paris, ces situations-là

sont peut-être les pins fortes et les pins solides, personne n'ayant un intérêt capital à les démolir... Le jouroù Moulaine serait ministre, il serait moins influent qu'aujourd'hui où il peut le devenir.

Le professeur n'était pas fâché de faire preuve devant Sébastien d'expérience parisienne, et celui-ci lui ayant dit : « Tu connais admirablement Moulaine », il en fut flatté et poursuivit :

— Je vais donc essayer de te faire envoyer une invitation à la prochaine soirée de Moulaine, qui a lieu dans quelques jours... Je ne te cache pas que c'est un peu pour y assister moi-même que je suis venu à Paris... Je suis lié depuis longtemps avec notre député et il m'invite tous les ans, pendant les vacances de Pâques, à un de ces grands dîners, qui sont suivis de réception. Cette fois-ci, je dois y rencontrer le ministre de l'Instruction publique... Je ne crois pas que Moulaine me refuse une invitation pour toi, qui es, après tout, son compatriote et son électeur. Tu as un habit, j'espère?

— Un peu provincial.

— - Moi, dit le professeur, c'est le seul vêtement que je me fasse faire à Paris... N'importe, le tien suffira. D'ailleurs, je me rappelle que tu es très convenable en habit... Dès que Moulaine t'aura vu chez lui, qu'il t'aura présenté à sa femme, j'agirai.

— Va pour une soirée chez Moulaine! dit Sébastien en achevant de souper. Maintenant, je te laisse. Tu dois être fatigué.

— Je l'avoue, fit Barois... Ah! au fait, ajouta-t-il en mettant la main à son portefeuille, voici tes cinq cents francs... Non, n'aie pas de scrupules, ça ne me gêne pas du tout pour le moment. Tu me les rendras peu à peu.

Ils prirent rendez-vous pour diner ensemble le lendemain. Le professeur devait déjeuner chez Mlle Messany, avec Mme .Ardouin.

— Tu as eu le plus grand tort, mon cher ami, de ne pas aller voir ces dames qui sont des personnes fort distinguées et qui t'auraient très bien reçu... Que diable! mon cher, je comprends l'indépendance du caractère, mais il ne faut pas avoir des façons sauvages. Certes, je ne te conseillerai jamais l'intrigue, mais nous sommes dans la société et dans la civilisation, ne l'oublie pas!

Et sur ces paroles, prononcées du petit ton protecteur et cordial qu'il aimait à prendre avec Sébastien, le professeur alla se coucher.

Quand, le lendemain soir, il revit son ami, il lui annonça, non sans vanité, qu'il avait déjà obtenu pour lui une invitation de Moulaine à la réception de samedi prochain.

— Tu y rencontreras peut-être Mlle Messany et, en tout cas, Mme Hardouin, avec qui j'ai déjeuné. Je te dirai que Mlle Messany n'est pas très contente de toi et qu'elle trouve extraordinaire que tu ne lui aies jamais rendu visite. Tu tâcheras de t'excuser.

— Je te le promets.

Le samedi suivant, trois jours après l'arrivée de Barois, trois jours pendant lesquels les deux amis n'avaient cessé de se voir, Sébastien arrivait à dix heures avenue Kléber et montait le vaste escalier de la maison où habitait Moulaine. Dix personnes montaient en même temps que lui. Sur un paher monumental et criard d'immeuble moderne, la porte restait ouverte. Deux valets de pied introduisaient les invités : un troisième les conduisait au vestiaire, puis on s'engouffrait dans les salons déjà pleins. Aucune annonce ne vous précédait : on entrait, ce soir-là. comme à une exposition. Sébastien, d'abord intimidé, fut rassuré par la cohue.

Paul Barois avait raison : Moulaine n'était pas un personnage, c'était un ensemble. Depuis dix ans, tout ce qui, à Paris, porte un nom ou une fortune avait défilé chez lui et chacun, homme politique, industriel, mondain, artiste, avait laissé dans son salon la trace de son crédit, de son pouvoir, ou de son prestige. Un groupe d'habitués et d'intimes bien choisis et notoires constituait le fond solide de la maison, et l'empêchait d'être un lieu banal, comme tant de salons parisiens où l'on vient, à de certains jours, boire et manger par politesse, et où on ne se vante pas d'être reçu. Ce ii'est pas qu'il fallût des chefs-d'œuvre de diplomatie pour être admis chez Moulaine, mais on ne vous y amenait pas de force. Et, en sortant, on pouvait citer des noms.

Ainsi, constamment accolé à des nonis illustres, celui de Moulaine avait fini par prendre du relief et de l'autorité.

Mais Moulaine était inséparable de son salon, de sa femme, de ses amis. En l'apercevant, ce n'est pas à lui qu'on songeait, c'est aux soirées qu'on avait passées chez lui, au ministre ou à l'ambassadeur avec qui on avait .dîné, et aussi à Mme Moulaine, jolie, blonde, un peu grasse et fatiguée, mais si accueillante, si douce, si incapable de dire du mal de qui que ce soit!

Dans ces conditions-là, le rôle de Moulaine était facile. On n'exigeait de lui que de la bonne humeur; et il possédait la meilleure du monde, une gaieté continuelle, l'art d'écouter, une admirable mémoire des physionomies et des circonstances. D'ailleurs riche, authentiquement riche de la fortune paternelle, son offrande figurait sur toutes les listes de souscriptions élégantes. On connaissait de lui, cependant, des traits d'une générosité moins apprêtée.

Assuré de la confiance de ses électeurs par sa fortune, son caractère aimable et l'absence de concurrents sérieux, il ne se rendait pas esclave de ses opinions politiques. Les ministères successifs n'étant plus guère séparés que par des nuances, il les soutenait tous, et il s'abstenait, en général, le jour où on les renversait. Il savait parfois aussi voter avec l'opposition, lorsque l'existence du cabinet n'était pas en danger et pour empêcher la

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République d'aller trop à gauche : grâce à quoi il pouvait serrer la main à tout le monde.

Dans son parti même, il rencontrait peu d'hostilité et, quoique jeune — -trente à trente-cinq ans — à deux occasions déjà, il avait été question de lui pour un sous-secrétariat d'État.

Et il guettait son tour, plus ambitieux et plus attentif qu'il n'en avait l'air.

— Comment donc, mon cher professeur? Si je me rappelle M. Real! dit-il en tendant la main au jeune homme que Paul Barois était allé chercher.

Et il ajouta, pendant que Sébastien murmurait un : « Trop aimable, monsieur le député » :

— J'ai pris bonne note de la recommandation de Barois... Votre nom, d'ailleurs, aurait suffi... Nos familles étaient presque liées autrefois, à Tournus, du temps de mon père... Vous sortez de Polytechnique?

Barois intervint pour éviter à Sébastien des explications :

— Je vous ai raconté, monsieur le député... Real n'a pas eu le temps...

— C'est vrai! c'est vrai! interrompit Moulaine... Mais nous avons une forte éducation scientifique, n'est-ce pas, jeune homme? Et, aujourd'hui, c'est très important... Barois m'a même dit que vous aviez fait une série d'articles très remarquables, et que vous désiriez un mot d'introduction poui^ Malazé... un de mes amis... le cousin du viceprésident de la Chambre... C'est entendu. Parlez-en

à mon secrétaire, que vous connaissez déjà... Tenez, le voici justement... Cher ami, hous avons à écrire demain à Malazé pour M. Real... Prenez ça en note...

— Bien, monsieur Moulaine. Je n'oublierai pas, fit Résil en s'approchant et en serrant la main de Sébastien.

— Maintenant, mon cher professeur, poursuivit Moulaine, je vous charge d'aller présenter M. Real à ma femme que vous trouverez dans le petit salon du fond... Moi, je vous quitte... Ce soir, je suis débordé.

II. fit deux pas, fut entouré immédiatement par trois ou quatre messieurs, salua une dame, et revint tout à coup à Barois :

— Surtout, présentez M. Real comme un compatriote et comme un ami!

Et il dit cela d'un air grave, sans rire. C'était le député qui reparaissait sous le maître de maison. Paul Barois prit le bras de Sébastien :

— Viens donc, mon vieux!

Ll essaya de l'entraîner, mais ce n'était pas commode d'atteindre le petit salon du fond. Des groupes, des allées et venues, l'affluence des invités qui se multipliaient de minute en minute, empêchaient d'avancer. Le professeur, en regardant Sébastien, semblait triompher personnellement de cette réunion brillante et empressée, de ce mouvement et de ce luxe, des toilettes claires des femmes, de la lumière éparse et finement calculée*

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pour leurs visages. Il semblait dire à son ami : « C'est moi qui t'ai amené là! » Profitant d'un remous de la foule qui les immobilisa un instant près de la fenêtre, il nomma à Sébastien quelques hommes célèbres :

— Ah ! ah ! voici Planot, le rédacteur en chef de L'Époque^ un des maîtres de Paris, mon cher...

Sébastien vit un monsieur d'une quarantaine d'années, cambré et sec, à la moustache rousse, au menton volontaire.

— Sais-tu avec qui il cause? Avec Gémicourt, de l'Académie française.

Autour d'eux, on écoutait. Un petit silence se fit. Planot prononça :

— Votre livre restera une des grandes œuvres de ce temps-ci. Ce n'est pas un roman, c'est de l'histoire.

Un murmure courut. Une dame, jeune, élégante, répéta le mot à sa voisine.

— Il a raison, dit Barois d'un air entendu... Tâchons maintenant d'arriver jusqu'à Mme Moulaine... Je l'aperçois là-bas.

Résil, le secrétaire de Moulaine, passait. II adressa un sourire aux deux jeunes gens. Barois lui demanda qui était un grand monsieur, âgé, officier de la Légion d'honneur, qui pérorait à quelques pas d'eux.

— Balanier. Connaissez pas?

— Non.

— Énorme industrie... métallurgie... machines

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agricoles... Vous ne voyez que ça en province.

— Oui, oui... fit Sébastien.

— Et, à côté, ce jeune homme blond, c'est son fils qui vient d'épouser Mlle Legras-Viallé, douze millions de dot... Et voici Mlle Desgranges...

— Parbleu! Mlle Desgranges, de l'Opéra, s'écria Paul Barois, se hâtant de faire preuve de parisianisme.

Résil fut alors enlevé par Gilote, le sénateur, qui avait quelque chose à lui dire.

— Ce qu'il y a ici d'admirable, reprit le professeur, c'est que tu y entendras parler de tout, de politique, de littérature, d'industrie, de voyages... de toutes les questions qui passionnent l'opinion... Ne ris pas comme ça, je t'en prie, et ne prends pas des airs supérieurs. La plupart de ces gens-là sont très forts et nous ne sommes que de pauvres bougres à côté d'eux.

— C'est justement à cela que je pensais, répliqua Sébastien.

— Vraiment. Alors, il n'y a pas de quoi rire... Il faut tâcher, au contraire, de se mettre bien avec ces gaillards-là, et surtout il ne faut pas se croire plus malin qu'eux.

Barois, le distingué professeur, en arrivait à' s'exprimer d'une façon vulgaire, grisé par l'atmosphère de cette gloire et de ces fortunes.

Très calme, au contraire, presque distrait, Sébastien se laissait entraîner par lui. Loin de frémir d'ambition, comme son ami, il se sentait envahi d'une paisible et ironique indilTérence

ROBLNSO.N il

devant toute cette intrigue. Son ambition, à lui, était d'une autre espèce. Il en avait une sensation encore confuse, mais puissante, qui l'aidait à se tenir debout en attendant l'heure de l'action. Et l'impression qui le dominait, par-dessus tout, c'est celle de l'énorme, de l'infranchissable distance qui le séparait de ce monde. « La plupart de ces gens sont très forts... » venait de lui dire Barois avec admiration. « Oui, songeait Sébastien, mais ils sont forts d'une qualité de force qui ne m'intéresse pas. Toute la question est là. Ils ne sont donc pas pour moi des exemples et ils ne peuvent me servir à rien. »

— Madame, permettez-moi de vous présenter mon ami, monsieur Sébastien Real.

Mme Moulaine tendit la main, murmura un : « Très heureuse, monsieur... » d'une voix aimable et assouplie à ces formules. Puis elle fit signé à Sébastien de s'asseoir à côté d'elle, et la conversation continua. Elle roulait sur les toilettes d'une actrice qui venait J' obtenir, dans une pièce récente, un grand succès. Heureusement pour Sébastien, il n'y fut pas mêlé. Cinq ou six dames autour de Mme Moulaine se passionnaient. L'arrivée du ministre de l'Instruction publique dérangea tout et fit lever la maîtresse de la maison. Sébastien en profita pour se mettre à l'écart, pendant que Paul Barois s'occupait de se faire présenter à son ministre.

Sébastien restait seul et sans contenance lors-

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qu'il reconnut, à quelques pas de lui, le profil de Mme Ardouin. Elle semblait écouter avec attention une personne âgée et essoufflée qui maniait un é\'«ntail.

« En effet, elle devait venir ce soir, se dit Sébastien. Je vais tâcher qu'elle m'aperçoive. »

De cette brillante réunion de femmes, c'était la seule à qui il pût adresser la parole. Il la regarda. Elle était simplement vêtue de noir, avec les bras nus. Brune, plutôt petite, parmi tant de femmes parées elle paraissait effacée et discrète, mais si discrète et si effacée qu'on ne tardait pas à remarquer que c'était volontairement, et qu'on découvrait alors la distinction générale des traits, les lignes irréprochables de tout le bas du visage, tandis que le haut semblait peut-être un peu moins parfait, avec son front pas assez découvert et les sourcils d'un « rien trop épais », ce qui était la seule critique que s'était permise Mme Moulaine. Mais l'ensemble de la démarche, du maintien, du visage, présentait un mélange de douceur et de mélancolie singulièrement séduisant, mélancolie délicieuse de certaines créatures que le malheur a frappées et qui, pour le vaincre, ont fait un effort trop profond qui a brisé en elles comme des ressorts secrets.

Sébastien retrouva l'impression qu'elle lui avait laissée au théâtre, quelques semaines auparavant.

En se retournant, Hélène l'aperçut, lui sourit légèrement et, quand la dame avec qui elle eau-

r.OBLNSON i'S

sait s'éloigna, ce fut elle qui, la première, s'avança vers le jeune homme.

— Figurez-vous, monsieur Real, que je vous cherche des yeux depuis un moment. Nous savions par M. Barois que vous seriez invité ce soir...

— Je vous avoue, dit Sébastien, que vous me sauvez, outre le plaisir que j'ai à vous voir.

— Oui, reprit Hélène, quelle cohue! Quant à moi, je ne connais pas dix personnes ici!

— Et moi, c'est bien plus simple. Je ne connais que vous et Barois, et si je ne vous avais pas rencontrée, je serais parti à l'instant, ce dont personne ne se serait aperçu, pas même Barois!

— Le fait est que je le vois là-bas avec le ministre... et fort ému, il me semble!

Moulaine venait en effet de présenter le professeur à M. le ministre de l'Instruction publique et des cultes, le plus haut personnage officiel de cette assemblée, et vers qui allaient les regards et les sourires, attirés aussi par de longues moustaches effilées et blondes, un crâne largement dégarni, un air jovial et ouvert qui semblait narguer avec élégance les préoccupations obscures du pouvoir. Paul Barois s'était incliné devant lui sans servilité, avec un vague battement de cœur.

— Quel charmant garçon que M. Barois! dit Hélène. C'est un de vos grands amis?

— C'est un camarade d'enfance... Nous avons fait toutes nos études ensemble, à Valence.

— A ce propos, poursuivit Hélène, j'étais

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chargée d'une commission pour vous, au cas où je vous rencontrerais.

— Et de qui?

— De ma cousine... Elle m'a priée de vous dire qu'elle voudrait bien vous gronder un de ces jours, pour n'être pas allé lui rendre visite. Je crois qu'elle a l'intention de vous inviter à diner, avec votre ami, avant son départ.

— Oh! je serais très heureux de la revoir!...

— Je peux lui répondre que vous acceptez?

— Je crois bien!

Sébastien se sentait subitement très à l'aise avec cette jeune femme de son pays, dont la seule présence lui enlevait sa timidité un peu âpre, et lui rendait pour un instant l'humeur plus claire et plus expansive des années heureuses. Au contraire des lutins de l'invocation de Prospéro « qui, au clair de lune, tracent sur le gazon des cercles amers où les brebis refusent de brouter », une fée plus favorable décrivait autour de lui, parmi ce monde d'étrangers, un cercle magique où il crut revivre quelques minutes de sa vie passée.

Hélène songea, en l'entendant faire deux ou trois réflexions un peu naïves : « C'est un véritable enfant. » Quant à lui, dans son ignorance des contrastes et des surprises de la femme, il prenait Mme Ardouin pour une personne très simple et très raisonnable avec qui l'amitié devait être charmante.

Paul Barois se fautilail vers eux, échangeant des

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sourires, jetant des mots çà et là. Depuis un quart d'heure, il semblait s'être lié avec tout le monde.

— Je vous laisse avec votre ami, monsieur Real, A bientôt, chez ma cousine.

Elle s'éloigna, après avoir serré la main du professeur qui, ne l'ayant pas encore vue de la soirée, lui demandait de ses nouvelles.

— ]Ma foi, dit Sébastien à Barois, moi je vais m'en aller... Je n'ai plus rien à faire ici.

— Tu as tort! s'écria le professeur... Tu devrais encore essayer de voir Moulaine, de causer, de te faire présenter à celui-ci ou à celui-là... Je ne dis pas d'aller prendre congé de la maîtresse de maison, ça ne se fait plus, on s'en va à l'anglaise... Mais promène-toi, observe, écoute, grave des noms et des figures dans ta mémoire... Nous partirons ensemble dans une heure.

— Merci, reprit Sébastien, mais je m'ennuie prodigieusement. Autant tu as l'air chez toi, autant je me sens gauche et dépaysé. Il me semble que je suis un intrus et que les domestiques vont me demander ce que je fais ici... Si je n'avais pas rencontré Mme Ardouin, je serais déjà parti.

— Absurde! absurde! Mais je n'insiste pas, nous reprendrons cette conversation... Alors, je te quitte, mon vieux... à demain... Tu sauras te débrouiller pour sortir?

— Ne t'inquiète pas de moi.

De nouveau, Sébastien resta dans un coin. Il but un verre d'orangeade que lui offrait un valet

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de pied. Comme il s'éloignait, Mme Ardouin passa près de lui accompagnée d'une autre dame et de deux messieurs dont l'un, jeune, distingué, souriant, semblait familier avec elle.

« Il a l'air de lui faire la cour, pensa Sébastien. Au fait, elle est libre, elle est seule... C'est peut-être son amant. »

Alors, pour la première fois de la soirée, il essaya de se la figurer comme femme. Certes, elle était jolie, mais d'une grâce un peu calme. Sa taille manquait peut-être de souplesse et d'élan. Elle devait être affectueuse et régulière, pleine d'ordre. Pour un jeune homme riche, d'un avenir assuré, qui recherche une liaison sans trouble, c'était évidemment la maîtresse rêvée. Et, par conséquent, c'était juste le contraire de la maîtresse qu'il lui fallait à lui, Sébastien. Mais, au fait, quel genre de maîtresse lui fallait-il?...

Après s'être posé cette question, et comprenant qu'il ne trouverait pas, ce soir-là, une réponse satisfaisante, il jeta un dernier coup d'œil vers le fin profd d'Hélène, et, quand le tournoiement de la foule lui eut caché la jeune femme, il rentra chez lui, à pied.

— Je te parie, dit Mlle Messany à sa cousine, en lui montrant l'enveloppe d'une lettre, que ce petit Sébastien ne comprendra pas l'ironie qu'il y a dans ces mots : « M. Sébastien Real, étudiant. »

— Et en quel sens, ma cousine, y a-t-il de l'ironie? demanda Hélène Ardouin.

Mlle Messany recommença, pour la dixième fois peut-être depuis qu'elle avait rencontré Sébastien au Théâtre-Français :

— Ce petit a manqué de confiance en moi!... Je suis une vieille amie de sa famille : il n'aurait pas dû me cacher sa situation. Avec ça que je l'ignore, sa situation! Eh! je le sais bien que les Real sont ruinés, qu'ils ont été obligés de vendre leur maison et que ce pauvre Sébastien est venu chercher fortune à Paris!...

— Mais M. Real ne vous a jamais dit le contraire, fit observer Hélène.

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— Non, mais il m'a dit qu'il était étudiant... Étudiant en quoi? En dèche, le pauvre petit...

— Éviter de vous le dire, ce n'est pas de la méfiance, ma cousine. C'est de la dignité ou tout au moins de la discrétion.

— Avec une vieille bonne femme comme moi qui lui a flanqué des calottes quand il était gamin, de la discrétion!... Enfin! il a des excuses évidemment, le pauvre garçon... Et la preuve que je ne lui en veux pas, c'est que je- l'iijvite à diner pour jeudi, avec Barois.

Mlle Messany habitait près du Luxembourg. C'était une personne brusque et tendre. Elle avait vu, peu à peu, d'année en année, périr ou se disperser sa famille. Dans la jeunesse, son visage disgracié, sa forme maigre et osseuse, et une fortune insuffisante pour compenser ces désavantages, l'empêchèrent de se marier. En avançant en âge, sa laideur devint originale et sympathique. A trente ans, elle faillit épouser un homme très vieux : elle recula devant ce sacrifice et dès lors se décida à rester fille. Les circonstances lui apportèrent des occasions de se dévouer et son existence en fut remplie. Un de ses frères, magistrat à Valence, lui laissa en mourant deux enfants à élever. Dès qu'elle les eut établis, une de ses sœurs resta veuve et vint demeurer avec elle, dans cette propriété des environs de Tournus, contiguë à celle des Real. Ce n'est qu'à la mort de cette sœur qu'elle eut sa première sensation d'égoïsme. Elle craignit

ROBIiNSON i9

une vieillesse isolée et trop silencieuse, car, au cours de son histoire monotone, elle était demeurée active, alerte et pittoresque de caractère.

Elle s'établit à Paris où quelques amis lui formèrent une société, et où une rente viagère lui permettait de vivre à l'aise. Quand éclata, à Tournus, le drame négligemment raconté par Sébastien dans sa lettre au professeur, elle offrit à sa cousine, Hélène Ardouin, de s'installer chez elle avec sa fille, eil attendant une solution.

Hélène accepta : elle avait hâte de quitter les décors et les êtres parmi lesquels sa vie d'épouse venait d'être brisée.

— Ici, ma chère enfant, lui dit Mlle Messany, votre histoire, au lieu de vous livrer à la médisance, vous rendra sympathique à tout le monde, d'autant mieux que vous n'avez commis aucune faute et que je réponds de vous. Par votre dot, vous n'avez besoin de personne et, à nous deux, nous élèverons votre fille de façon qu'elle soit à l'abri de l'aventure arrivée à sa maman.

Les amis de Mlle Messany s'empressèrent d'accueillir Hélène. Elle fut invitée aussi chez Mme Moulaine, la femme du député de Tournus qui avait appris son histoire et la racontait en y ajoutant des péripéties.

Paris est plein d'amateurs, curieux et bienveillants, de tous les aspects du drame conjugal. Si Hélène avait eu le goût de l'intrigue, il n'eût tenu qu'à elle de mener bientôt la vie brillante d'une

femme négligée par son mari et qui s'en arrange. Mais elle était d'une autre race.

A vingt ans, un beau garçon de son pays, Pierre Ardouin, l'avait demandée en mariage. Il venait de terminer ses études de droit à Grenoble et se destinait au notariat. Sa mère cherchait pour lui une étude à acheter, et s'occupait d'abord de le marier convenablement. De toutes les héritières que les familles lui offraient, aucune ne lui agréa mieux que Mlle* Hélène Letertre, fille imique d'un propriétaire dont la fortune était évidente et solide. En outre, M. Letertre, veuf et d'une famille installée dans la contrée de temps immémorial, présentait cette sécurité, cette surface, qui mettent en repos la conscience de la mère la plus scrupuleuse. Non que le père d'Hélène fût un homme extrêmement agréable à fréquenter. Ayant raté un siège de député, puis de sénateur, pnis simplement la croix, ces déceptions successives lui formèrent un caractère hargneux, irritable, plein de dédain pour tout ce qui était jeunesse et ambition.. Aussi ne se mêla-t-il jamais de l'éducation de sa fille, ne voulant pas prendre la responsabilité de ce tissu de pratiques à son avis inutiles, encombrantes et prétentieuses. Depuis l'âge de douze ans, où elle perdit sa mère, jusqu'à sa vingtième année, Hélène passa de gouvernantes à institutrices, que M. Letertre changeait constamment suivant son humeur; elle alla dans deux ou trois pensionnats, les quitta, revint à la campagne tenir

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compagnie à son père, et termina, tant bien que mal, son instruction. Heureusement, elle tenait de sa mère un esprit ferme qui l'empêcha d'être atteinte par ce désordre et cette incohérence. Elle acquit même, à tous ces contacts différents, à cette variété d'existence, un peu de la subtile science des choses et des gens qu'on ne peut guère désigner que par ce mot vague, l'expérience.

Lorsqu'on lui présenta Pierre Ardouin, en quelques conversations, elle l'eut jugé : elle découvrit son égoïsme, son inconsistance, sa fatuité, et le refusa.

— Tiens! pourquoi? demanda M. Letertre en haussant les épaules.

Elle répondit :

— J'ai des tas de petites raisons que je te donnerai un jour, papa.

— Et quand daigneras-tu?

Hélène embrassa son père sur les deux joues et reprit en riant :

— Eh bien, papa, je te les donnerai quand je me serai mariée avec un autre.

M. Letertre eut le ricanement d'un homme qui s'attend à tout avec les jeunes fdles d'aujourd'hui et il s'en alla transmettre cette réponse à la mère de Pierre Ardouin.

Celle-ci fut stupéfaite, puis indignée. Elle regarda fixement M. Letertre et le touchant au bras :

— Il n'y a rien là-dessous?

— Absolument rien, chère madame, je vous le

jure. Il n'y a qu'un caprice ou, si vous le préférez, une aberration,

— Voulez-vous me permettre de parler à Hélène de femme à femme?

— Je veux bien.

Mme Ardouin mère, grande personne austère, qui avait traîné dans l'atmosphère provinciale une vie sans défaillance, se sentait envahie de soupçons. Elle se prenait à détester Hélène comme si celle-ci était déjà sa bru, une bru indocile et dissipée.

— Nous sommes seules, n'est-ce pas, ma chère enfant? lui dit-elle en entrant dans sa chambre.

— Mais oui, madame, parfaitement- seules. Mme Ardouin, cependant, alla fermer la porte

par un excès de précaution. /Puis, revenant :

— Voyons, ma chère Hélène, il s'agit de s'entendre. Vous ne voulez vraiment pas épouser Pierre ?

Un peu interloquée de cette question et du ton agressif dont elle était faite, Hélène répondit sèchement :

— Pourquoi revenir là-dessus, madame? Papa a dû vous dire...

— n ne m'a rien dit, interrompit Mme Ardouin mère. Alors, mon fils ne vous plait pas? L'avezvous bien regardé? continua-t-elle en levant la tête avec orgueil.

Hélène ne put s'empêcher de rire, ce qui fit frémir de colère Mme Ardouin. Oui. certes, elle l'avait regardé. Et il était très beau avec sa haute taille robuste, sa barbe blonde et luisante, bien

taillée en pointe, de grands yeux bleus, un peu à fleur de tête, mais naïfs et assez doux. Sa mère l'admirait sans réserves : portrait vivant de M. Ardouin père devant qui, jusqu'à sa mort, elle s'était tenue prosternée, tremblant qu'un si bel homme lui fût ravi et fière de l'avoir épousé comme d'une action héroïque.

L'idée qu'une jeune fille quelconque — car Hélène, par comparaison, lui semblait une créature disgraciée — pût refuser le fils de cet homme et le sien, un fils plus superbe et plus viril peut-être que son père, cette idée lui causait une cruelle humiliation. Elle s'attendait à voir l'élue subitement transportée et amoureuse comme elle l'avait été elle-même autrefois, et voilà que cette petite fille se faisait prier! se permettait des façons! discutait! jouait la difficile et la renchérie!

Elle prit Hélène par la main, la fit asseoir, s'assit à côté d'elle, et d'une voix dont elle avait de la peine à contenir le sifflement et la menace : , — Écoutez, mon enfant, et pesez bien mes paroles... Ce projet d'union entr« mon fils et vous n'est plus un secret. On l'a deviné en voyant Pierre venir chez vous plus que d'habitude. Je n'ai rien nié. Pierre, de son côté, s'est exprimé à diverses reprises sur votre compte en termes si flatteurs, qu'il serait impossible de lui attribuer la rupture des pourparlers. Or, j'appelle votre attention sur ceci, ma chère petite. Personne ne croira que vous refusiez un garçon comme Pierre

sans des motifs graves, puissants, j'allais prononcer un mot terrible, inavouables. Mais je suis tellement sûre que vous êtes la plus honnête fille du monde que je m'arrête et qu'e je vous dis : réfléchissez, mon enfant, réfléchissez!

Surprise de cette attaque et ne comprenant pas d'abord, Hélène répondit :

— Madame, je crois que vous attachez trop d'importance à la situation. Il m'a semblé que le caractère de ^I. Pierre et le mien ne s'accorderaient pas, voilà pourquoi j'ai décliné l'honneur d'être sa femme.

— Et c'est tout? interrogea encore Mme Ardouin avec un regard glacé.

— Oui, madame, je vous le jure.

Il n'y avait pas à se méprendre sur la candeur d'Hélène. Elle n'avait ni rougi, ni pâli, ni frissonné. Mme Ardouin se radoucit.

— Là, je vous crois!... Tenez, ma chère Hélène, vous êtes une gentille enfant et je finirai par vous aimer infiniment. D'ailleurs, ce que vous me dites de mon fils dénote une telle naïveté qu'elle augmente ma sympathie pour vous. Car je ne connais pas de natures mieux faites que les vôtres pour s'accorder, et ce mariage est parfait sous tous les rapports. Maintenant, continua-t-elle en se levant, puis en la prenant dans ses bras, je vous laisse, ma petite Hélène, et j'oublie la conversation que nous venons d'avoir ensemble. Demain, à la même heure, je reviendrai et je sais d'avance votre réponse.

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— Je TOUS en supplie, madame, permettez-moi de réfléchir quelques jours, deux ou trois jours.

— Soit! répondit Mme Ardouin.

Et elle ajouta -en souriant :

— Nous ne voulons pas capituler tout de suite, il paraît, mon enfant. C'est une satisfaction d'amour-propre dont je ne vous priverai pas.

Hélène aperçut le danger de sa position. Son père revint à la charge, insista, fut sur le point de se fâcher. Il consulta des parents. Le soir même de cet entretien •avec Mme Ardouin, celle-ci, dans un salon, annonça le mariage comme un fait certain. Hélène comprit quelle ennemie implacable elle aurait en cette femme, si elle maintenait son refus. Elle se vit calomniée, brouillée avec dix familles de la ville, à peine soutenue par son père, hypocritement défendue par ses amies et avec quelles réticences! Seule dans sa chambre, elle eut une crise de larmes et se dit en songeant à Pierre : « Je ne l'aime pas, je sens que je ne l'aimerai jamais. Est-ce que je vais être obligée d'être sa femme? »

Elle appliqua sa pensée à ne le voir que physiquement avec son élégance, sa carrure, sa beauté véritable. Elle n'eut pas une seconde de trouble ni de tentation. Un sentiment s'était emparé d'elle, dès leurs premières rencontres : celui du dédain. Pierre lui avait paru un individu médiocre, incapable de sentir ce qu'il y avait en elle de meilleur, de plus original, de plus personnel. Avec lui, elle apercevait une intimité banale et incolore, privée

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de ces délicatesses, de ces surprises sans lesquelles l'union de deux êtres n'est qu'une plate série d'habitudes.

Pourtant, ce n'est pas une idée romanesque qu'elle se faisait du mariage. Son rêve eût été de se voir conquise lentement, par progrès insensibles, par le seul fait de la présence et de la parole d'un être humain, et de ne l'épouser que lorsqu'elle serait charmée et vaincue, fière d'être à lui, sûre d'être aimée.

Qu'elle était loin de ce rêve avec la sournoise manœuvre qui l'enveloppait tout à coup ! Gomment invoquer des pressentiments et des nuances pour repousser une union brillante, souhaitée de deux familles, approuvée par les amis, et sympathique à toute une ville?

Elle se débattit pendant deux jours, à la fois contre elle-même et contre les provocations de son entourage. Elle était trop isolée pour conserver longtemps son énergie. Une visite que lui Ht Pierre Ardouin, au cours de laquelle il se surveilla et fut plus discret, lui inspira une espèce de soupçon rapide qu'elle se trompait peut-être sur son compte. Cette première lâcheté la désarma, déjà énervée et comme étourdie de la lutte in régale qu'elle soutenait. A force de penser à Pierre Ardouin pour se convaincre qu'elle ne pourrait jamais être sa femme, l'image du jeune homme lui devenait i>liis familière. En regardant dans le vague, c'est lui qu'elle voyait. Cette obsession finit par la

troubler et amollir sa résistance ; et lorsque Mme Ardouin, au jour convenu, se présenta en lui tendant la main, Hélène, toute pâle, les yeux cernés d'insomnie, lui dit : oui, puis se jeta dans ses bras.

Le mariage eut lieu deux mois plustard, deux mois où elle contraignit son esprit à penser sans cesse à Pierre. Elle l'épousa dans l'illusion qu'elle l'aimait.

Quelques semaines de vie conjugale et les premières péripéties de leur voyage de noce, lui montrèrent sa cruelle erreur. Pierre était un être sans charme, lourd d'esprit, fat et prompt à tourner vers la première jolie femme venue son étalage de beau garçon.

Sans l'angoisse de la jalousie, car il ne s'était pas emparé d'elle et ne lui avait imposé sa domination ni par le prestige, ni par le plaisir, Hélène comprit cependant qu'elle serait vite trahie.

Elle eut une fille au bout d'un an. Pierre ne^lui montra même pas, à cette occasion, la soudaine tendresse qui prend les hommes les plus vulgaires. Dès lors, il lui devint indifférent.

Ils restèrent à Tournus où ils habitaient l'un et l'autre avant leur mariage. Cette petite cité de cinq ou six mille âmes avec ses promenades le long du Rhône, entre de vieux arbres, un quartier neuf et élégant, de nobles monuments anciens, avait de la race. Un ménage jeune et uni aurait pu y vivre avec agrément et avec goût.

Mme Ardouin mère ne tarda pas à soupçonner que des malentendus commençaient à surgir entre

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les deux époux. Elle voulut surveiller sa bru. Elle épia ses démarches, se mêla à ses relations, intercepta des lettres innocentes.

Hélène s'en aperçut et lui dit un jour :

— Ce n'est pas la peine de me surveiller, moi. Je vous assure que vous ne trouverez rien. Mais surveillez votre fils, cela vaudra mieux et au moins vous ne perdrez pas votre temps.

— Que voulez-vous dire?

Tranquillement, Hélène répondit à sa bellemère :

— Pierre est l'amant de Mlle Riflard, la fille du nouveau propriétaire de la Boule d'Or.

— Ce n'est pas vrai! s'écria ]\Ime Ardouin à tout hasard.

— J'en ai la preuve, ajouta Hélène. Mais je ne veux faire aucun scandale et j'arrangerai ma vie en conséquence.

Mme Ardouin mère essaya de discuter. Deux jours après cette conversation éclata le scandale de Tournus. Mlle Riffard venait de quitter la maison avec Pierre -Ardouin. La nouvelle en fut d'ailleurs répandue par le père Riiïard avec une douleur bruyante. Nul ne s'en étonna, car la plupart des habitants de Tournus prévoyaient ce drame depuis déjà quelque temps.

Mme .Ardouin reçut, datée de Marseille, une lettre de son fils où celui-ci invoquait une passion irrésistible et la fatahté. Il se mettait à la disposition de sa femme pour lui faciliter le divorce.

ROBINSOiN 19

Ce fut pour la mère un coup terrible. Elle demanda pardon à Hélène et sanglota dans ses bras.

— Ah! ma pauvre chérie!... Que j'ai été injuste! Quelle douleur pour vous... et pour moi quelle destruction de toute ma vie... quel écroulement de ma situation... quel déshonneur pour la famille !

Hélène ne ressentait que du dégoût, un dégoût qui la rendait incapable de se plaindre. Mais, au fond de ce sentiment, elle découvrit bientôt comme une joie* obscure d'être débarrassée d'un être inconscient et médiocre. Ce qu'elle perdait comme mère, comme épouse, comme mondaine, elle le gagnait en redevenant maîtresse d'elle-même, de sa conduite et de son cœur, en n'étant plus contrainte à toutes les hypocrisies, à tous les simulacres, à toutes les humiliations de la femme résignée. La reprise de sa fierté lui parut une compensation presque suffisante du drame qui fondait sur elle.

Pourtant, devant l'affolement de Mme Ardouin, et aussi devant l'intervention de M. Letertre qui s'accusait amèrement, elle renonça à se mettre en rapport avec l'avoué de Tournus, un ami de la famille, accouru pour lui offrir ses services.

— Je ne veux pas, dit-elle à sa belle-mère, prolonger le scandale. D'ailleurs, je répugne au divorce, surtout pour ma fille. Quant à une séparation légale, nous verrons plus tard.

Mme Ardouin jura qu'elle lui serait éternellement reconnaissante de ce procédé.

— D'ailleurs... laissez-moi faire... le temps aplanit bien des difficultés... Qui sait, ma chère enfant, qui sait?...

Hélène l'arrêta :

— Ne parlons jamais de cela, madame. Si je consens à rester provisoirement dans une situation fausse et tout à fait fâcheuse pour ma dignité, c'est à mon père et à vous que je fais ce sacrifice. Quant à l'espoir qui vous reste, il faut y renoncer. Je ne peux même pas vous dire, par égard pour vous, à quel point il est impossible que je me réconcilie jamais avec mon mari.

— Ah ! quelle enfant vous êtes !

— Seulement, ajouta Hélène, je ne resterai pas ici. Je veux élever ma fille comme je l'entends... loin des observations et des bavardages de cette société de Tournus qui m'est devenue insupportable..

Mme Ardouin mère se récria d'abord, mais il fallut céder, et elle n'insista pas davantage, faisant simplement promettre à sa bru de lui écrire, et un jour de lui amener sa petite-fille.

Hélène vivait depuis un an à Paris; elle y vivait sans ennuis et sans projets d'avenir, s'habituant à sa blessure, n'attendant et ne convoitant rien.

Dans le monde, deux ou trois fois, des jeunes gens avaient commencé à lui faire la cour, mais

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sans conviction, pour voir si c'était facile. Ils s'éloignèrent vite, écartés par ce sourire étrange, un peu moqueur, un peu dédaigneux de la femme qui ne veut pas pour le moment. Elle eut un jour des nouvelles indirectes de son mari. On avait vu M. Ardouin à Alger, en compagnie de sa maîtresse, ce qui indigna Mlle Messany comme une insulte nouvelle.

— Pas de divorce, mon enfant, vous avez raison... C'est une horreur... Mais une bonne séparation de corps et de biens... voilà ce qu'il faut!

La vieille fille ressentait maintenant pour Hélène une affection maternelle, qui était la somme de tous ses besoins de dévouement et d'amour.

Elle voulut connaître la situation exacte de sa cousine au point de vue légal et elle consulta son avoué. Celui-ci lui déclara que Mme Ardouin, en négligeant de faire constater l'absence de son mari et les causes véritables de cette absence, agissait avec une certaine imprudence; qu'elle s'interdisait également toute initiative personnelle; et, en outre, que si M. Ardouin prétendait un jour reprendre la vie commune, il serait très difficile à sa femme de s'y refuser. Il conseillait, lui, avoué, de commencer au plus tôt la procédure de la séparation de corps et de biens, qu'on aurait toujours le temps de transformer en divorce.

C'était l'avis de Mlle Messany.

— En ce qui concerne le retour possible de

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mon mari, répondit Hélène, je n'ai aucune crainte, aucune inquiétude. Je me chargerais, en un quart d'heure de conversation, de lui enlever tout espoir de me reprendre jamais comme femme, s'il lui venait un jour cette idée bizarre. Pour ce qui est de la séparation, je vais aller bientôt à Tournus, conduire ma fille à sa grand'mère qui me la réclame, et au retour, après en avoir causé avec Mme Ardouin et avec mon père, je prendrai une résolution.

Malgré sa lucide affection pour Hélène, Mlle Messany n'avait pas approfondi les parties essentielles du caractère de la jeune femme. Elle la croyait résignée, mais sans l' arrière-pensée d'une revanche et dans l'acceptation complète du sacrifice; résignée comme elle l'eût été elle-même autrefois si une pareille aventure lui fût arrivée.

Mais Mlle Messany appartenait encore à la dernière période des temps héroïques, tandis qu'Hélène avait senti passer sur sa conscience l'haleine de réA^olte des temps nouveaux. Honnête femme totale et jusqu'à présent inflexible; se croyant incapable de manquer au devoir; soumise, quoiqu'un peu confusément, à l'esprit religieux, su résignation au malheur n'était pas cependant d'une pureté absolue. Il s'y était glissé de l'amertume et le sentiment de l'injustice subie, et aussi l'ardent désir de quelque réparation future sous une forme que son imagination ne précisait pas.

Un homme ne connaît bien son caractère et sa

réserve d'énergie que le jour où, ruiné, il est obligé de refaire sa fortune; une femme n'a la notion profonde de sa dignité et de sa force morale que le jour où elle est trahie. Hélène, un instant abattue, s'était relevée très vite, dans une souple et fière attitude, ayant fait le compte de ce qu'elle avait perdu dans la vie et voulant savoir ce qui lui restait encore.

C'est d'elle que s'entretenaient le jeudi suivant Sébastien et Paul Barois en s' acheminant pour diner vers la demeure de Mlle Messany.

— Pour moi, disait le professeur, je suis convaincu que la réconciliation de Mme Ardouin et de son mari n'est qu'une ^question de temps.

Sébastien montrait depuis quelques jours une certaine tendance à contredire son ami, car il trouvait ses jugements un peu trop dogmatiques et dépourvus de nuances.

Il répondit :

— Je ne suis pas de ton avis. Mme Ardouin me parait être, au contraire, une femme qui s'est habituée à la vie de Paris et qui n'y renoncera pas facilement.

Paul Barois haussa les épaules :

— Je t'assure que tu ne la connais pas. D'ailleurs, laisse-moi te dire qu'en général tu ne connais pas les femmes, c'est une chose que j'ai remarquée. Et peut-on te demander sur quoi tu te bases pour n'être pas de mon avis?

— Il m'a semlîlé, répliqua Sébastien, que

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l'autre soir Mme Ardouin était assez courtisée et qu'elle y prenait même de l'agrément. J'en ai conclu qu'elle n'aspirait pas à se réconcilier immédiatement avec son mari, voilà tout.

Et Sébastien décrivit le jeune homme qui faisait la cour à Hélène. Le professeur se mit à rire :

— C'est fort drôle ! Oui, je l'ai vu aussi... Mai* tu ne sais donc pas qui est ce monsieur?

— Non.

— C'est Gambier, mon pauvre ami, continua Barois en pleine gaieté... le chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique, qui est, au vu et au su de tout Paris, avec Loïsa Boudé, la danseuse de l'Opéra, et qui en est amoureux fou. Lui ! faire la cour à Mme Ardouin ! Il lui disait peut-être des galanteries quelconques et tu t'es imaginé... Ah! ah!

Mais tout à coup le professeur cessa de rire et, prenant son ton sentencieux, il déclara :

— Voilà, mon cher, ce que c'est que d'ignorer son Paris. On profère des énormités. Que cela te serve de leçon!

Intérieurement satisfait, Sébastien accepta la leçon de bonne grâce, et Barois conclut :

— Mme Ardouin est une femme extrêmement intéressante et d'une tenue irréprochable.

En apercevant Sébastien, Mlle Messany lui passa ses deux grands bras autour du cou. et lui rappela que jadis, là-bas, à Tournus. elle l'avait

fait sauter sur ses genoux ainsi que sa sœur Marguerite.

Ce fut la note dominante de la soirée. On traita Sébastien cordialement, mais en petit garçon. Tout le monde lui donna des conseils. Hélène même se crut le droit de le plaisanter en lui rappelant qu'à la soirée de Moulaine, elle avait été obligée de lui dire le nom du ministre de l'Instruction publique.

— C'est vrai? demanda le professeur avec stupeur.

— Oui, monsieur Barois ! dit Hélène en riant. Mlle Messany, seule, défendit Sébastien. Elle

le défendit d'autant mieux que, le nom du ministre de l'Instruction publique, elle avoua qu'elle l'ignorait aussi.

— Mais vous, mademoiselle, fit Barois, c'est tout naturel. Il n'en est pas de même de ce garçon qui n'arrivera jamais à rien, s'il ne se tient pas mieux au courant des choses de la politique, de la littérature, et j'ajouterai même de la société parisienne.

Et le professeur, très en verve, se mit à dissertey sur l'art de parvenir, après que Mlle Messany eût dit à Sébastien :

— Je vais vous faire goûter un canard aux olives comme vous les aimiez tant!

Pendant que la vieille demoiselle découpait le canard et que Paul Barois se lançait dans une théorie balzacienne du succès et de la réussite, Sébastien se promettait de ne jamais revenir dans

(]6 noniNsoN

cette maison. Hélène surtout, qui Tarait, Tartre soir, presque séduit, l'agaçait maintenant par les gentilles petites railleries qu'elle se permettait à son sujet.

S'il avait été un observateur plus subtil des sentiments féminins, il eût remarqué, au contraire, l'exquis besoin de familiarité qui entraînait vers lui la jeune femme, concentrée sur ellemême depuis trop longtemps. Il ne vit que de la frivolité, là où, plus attentif, plus fin, plus sensible," il aurait pu découvrir la source cachée du désir et la détourner à son profit.

Hélène, de son côté, commettait à l'égard de Sébastien une erreur non moins lourde, en le prenant pour un étudiant inexpérimenté et timide. Elle lui trouvait une charmante figure, mais aucun sérieux, aucune maturité d'esprit. « Quand je pense que nous avons le même âge! » se disait-elle. Et elle constatait sa supériorité sur lui.

On apporta un gâteau de riz et Sébastien vit avec p'aisir arriver la fin du repas. Il avait hâte de quitter ce milieu, qui lui présentait de la vie une image trop enfantine, et où il recevait sur un ton évidemment cordial des sermons destinés à des gamins de quinze ans.

— Une tasse de café, n'est-ce pas, messieurs? dit en se levant Mlle Messany... Et puis ne vous gênez pas si vous avez envie de fumer. Nous supportons ça parfaitement, Hélène et moi...

Dans le salon, les meubles lourds et symétriques,

les rideaux sombres, la table de milieu en vieil acajou, rappelèrent tout de suite à Sébastien le grand salon de ses parents, là-bas, à Tournus. La robe noire de Mlle Messany, la toilette d'Hélène d'une élégance trop fine pour être discernée au premier coup, d'œil, la distinction un peu froide de ces deux personnes dans leur cadre provincial, rendirent à Sébastien presque douloureuse cette vision de son passé et il regretta davantage d'être venu. Des souvenirs d'enfance soudain réveillés lui inspirèrent l'envie d'être seul. Pourtant, il s'agissait de faire bonne contenance, et d'être courtois.

La main longue et rugueuse de Mlle Messany versa du café à Barois, puis à Sébastien. Ensuite, une autre main, une main soignée et brune de jeune garçon efféminé, apporta le sucre.

Sébastien voulut faire à Hélène, à tout hasard, un compliment sur sa main, mais il la regarda un peu trop longtemps et ne trouva rien, ce qui amusa la jeune femme. D'ailleurs, elle lui sut gré de sa discrétion.

La conversation, sous la direction du professeur, reprit. On parla théâtre. Barois, à qui son député avait offert une loge pour la Comédie-Française un de ces prochains soirs, invita ces dames cjui acceptèrent. Mlle Messany prit alors dans un meuble un album de photographies et les montra au professeur.

Pendant quelques minutes, Hélène et Sébastien

GS ROBLNSON

se trouvèrent près l'un de l'autre et comme isolés dans le salon. Elle demanda :

— Vous avez des nouvelles de votre sœur, monsieur Sébastien?

— Oui, madame, j'ai reçu d'elle une lettre ce matin même.

Hélène lui adressa plusieurs questions sur la jeune fille, qu'elle avait aperçue à différentes reprises chez des amis communs, à Tournus.

— Mais voilà bien deux ou trois ans que je ne l'ai pas vue. Elle doit être une grande fille.

Sans y prendre garde, emporté par le souvenir, Sébastien parla de sa sœur. Il en parla avec une émotion si délicate qu'Hélène leva les yeux sur lui et que leurs regards, devenus plus graves, se rencontrèrent, pour la première fois de la soirée.

Paul Barois, s'avançant vers eux, se mêla à la conversation, et l'interrompit. Il plaça un mot sur l'éducation des jeunes filles, qui ne parvint pas à créer une discussion. Les dames l'approuvèrent immédiatement et aussi Sébastien, par lassitude.

Onze heures sonnèrent. Le professeur fit un signe de départ. On fixa un rendez-vous pour le soir où Moulaine enverrait la loge, ce qui ne tarderait pas, Barois n'ayant plus qu'une semaine de congé.

Cette nouvelle ne fut pas autrement désagréable à Sébastien, quoiqu'il se reprochât ce sentiment. Mais le professeur, grisé par ses succès, présenté à des ministres, à leurs chefs de cabinet et à des

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artistes célèbres, invité à une soirée officielle chez le président de la Chambre, devenait insupportable. Il opprimait Sébastien, lui donnait des leçons comme à un écolier. Il voulut le conduire au Louvre, puis aux Arts et Métiers et à une conférence populaire; et, dans rintervalle, il le mena visiter les principaux monuments de Paris, à propos desquels il lui fit des cours d'histoire de France.

Il se montrait d'ailleurs généreux et invitait presque chaque jour son ami à déjeuner ou à diner.

L'état d'esprit de Sébastien le rendait rebelle à ces distractions et à ces faveurs. Le jeune homme attendait avec impatience le moment d'être de nouveau seul, maître de son temps et de son travail, quitte à vivre avec moins de sécurité et d'une façon plus hasardeuse.

— A propos, lui demanda Barois un matin, as'-tu reçu la lettre d'introduction de Moulaine auprès du directeur des A finales scientifiques?

— Non, reprit Sébastien, et je ne la receyrai probablement pas. Aussi je vais essayer de voir Malazé cet après-midi...

— Essaye... si tu n'y arrives pas, j'en reparlerai à Moulaine... Mais, à ta place, j'attendrais d'avoir la lettre.

— Mon cher ami, ce n'est pas la recommandation d'un député qui fera que mon travail intéressera ou n'intéressera pas le directeur d'une revue scientifique.

TU IIOBINSO^;

— Elle peut t'épargner quelques heures de pose.

— Elle peut aussi n'arriver que dans six mois. Non, je suis décidé. J'irai sans lettre de personne et dès aujourd'hui... Qu'est-ce que je risque?

Les bureaux 'des Annales scientifiques étaient situés' rue Bonaparte. M. le directeur recevait tous les jours de trois à cinq heures. Quand Sébastien se présenta, l'antichambre était vide.

« Bon, songea Sébastien, j'arrive le premier. »

— Vous désirez, monsieur? dit un vieux garçon de bureau.

— Voir M. le directeur, si c'est possible.

— Qui dois-je annoncer?

Le jeune homme donna sa carte. Le garçon disparut. Sébastien prit sur une table le dernier numéro de la revue et se mit à le parcourir. Les Annales scientifiques, qui paraissaient chaque semaine, tenaient à la fois de la revue et du journal. C'était une i3ublication estimée et peu répandue, mais ancienne déjà et toujours dirigée par un personnage éminent. On la citait quelquefois dans les grands quotidiens et son existence n'était pas ignorée du public, principalement du public universitaire de Paris et de province. Des professeurs, des membres de l'Listitut y collalioraient. Le directeur actuel, Malazé, auteur de nombreux livres de vulgarisation scientifique, passait pour un esprit hardi, mais qui avait abandonné trop tôt le laboratoire pour le journalisme.

— M. le directeur est très occupé. Il vous prie de lui dire pourquoi vous venez.

— Pour un manuscrit, fit Sébastien.

— Dans ce cas, vous pouvez me le donner; je vais le remettre au patron... N'ayez pas peur, ça me connaît. Je suis ici depuis vingt ans.

— Et quand dois-je revenir?

— Revenez demain. Ici, monsieur, ce n'est pas comme dans les journaux. Le patron lit les manuscrits lui-même, et vous aurez la réponse en vingtquatre heures... Ça vous étonne? continua-t-il, devant le sourire de Sébastien. On voit bien que vous ne cannaissez pas ^I. Malazé.

Devinant que le garçon de bureau ne demandait qu'à lui parler de son directeur, Sébastien répondit :

— En effet, je ne le connais pas, mais je voudrais bien le connaître.

— M. Malazé, monsieur, vous prend un manuscrit comme ça... je l'ai vu cent fois avec son secrétaire... il lit les premières lignes, et puis il va à la fm, en tournant les pages très vite, et il dit : « Ça y est » ou « Ça n'y est pas ». Oh! c'est un vrai savant... Alors, monsieur, à demain, ajouta-t-il. Si « ça n'y est pas », on vous rendra la chose. Si « ça y est », M. Malazé vous le dira lui-même.

« Est-ce que ça y serait? », pensa Sébastien le lendemain lorsque le vieux garçon de bureau, avec considération, lui eut annoncé que M. le directeur allait le recevoir dans un instant.

72 ROBliNSON

Une porte s'ouvrit bientôt. Sébastien fut introduit. Un monsieur, maigre et chauve, avec une grosse moustache grise, des yeux noirs et fiévreux sous des sourcils épais, lui fit signe de s'asseoir.

— Monsieur Sébastien Real?

— Oui, monsieur.

Après un instant de silence, pendant lequel il regarda le visiteur, M. Malazé reprit de sa voix cassante, dure, qui détachait les mots essentiels d'une façon presque agressive :

— J'ai lu votre travail... Il s'y trouve quelques erreurs de faits que j'ai soulignées et que vous n'avez qu'à rectifier... II y a aussi des idées fort discutables et un défaut de méthode qui est tout narel à votre âge... Mais l'ensemble est d'un esprit distingué... Les attaques actuelles que subissent les principes généraux de la dynamique sont bien formulées... Votre travail me paraît de nature à intéresser nos lecteurs. Je le retiens.

Sébastien s'inclina :

— Monsieur le directeur, murmura-t-il, je vous remercie.

— Il paraîtra en deux fois et je vous donnerai dix francs la colonne, ce qui est notre prix moyen. Vous acceptez?

— Certainement, avec plaisir, répondit Sébastien en essayant de se faire une vague et rapide idée de la quantité de colonnes que tous ces feuillets représentaient.

Comme il se levait ])our partir. M. Malazé l'ar-

ROBLNSON 73

rêta par une question où une nuance d'intérêt semblait mêlée à la brusquerie :

— Où ayez-vous fait vos études scientifiques?

— Au lycée de Valence.

Puis, coup sur coup, il lui demanda encore, brièvement :

— De quelle école sortez-vous?

— D'aucune. J'allais me présenter à Polytechnique quand certaines circonstances de famille m'en ont empêché.

— Bien ! fit M. Malazé sans aucune curiosité. Il reprit :

— Vous habitez Paris?

— Oui, monsieur.

— ■ Que faites-vous?

— Je cherche un emploi.

— Vous avez de la fortune?

— Non, monsieur.

— Vous avez besoin de gagner votre vie?

— Justement.

Avec une voix cinglante d'ironie, M. ^lalazé fit cette réflexion :

— Et, dans ces conditions-là, l'idée ne vous est pas venue de faire des vaudevilles ou d'envoyer des articles grivois aux journaux du boulevard! Vraiment, c'est très méritoire et je vous en félicite.

Légèrement interloqué, Sébastien cherchait une réponse, mais M. le directeur poursuivit :

— Vous avez un fond de sérieux dans l'esprit,

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tant mieux! Je ne vous dirai pas que je m'intéresse à vous, je n'ai aucune raison pour cela, et je ne suis pas hypocrite... Mais permettez-moi de vous donner un conseil... Vous n'avez pas une assez forte éducation scientifique pour arriver à quoi que ce soit dans le domaine de la spéculation... Faites de la pratique... La mécanique pratique peut être éternellement perfectionnée et divers passages de votre article indiquent chez vous quelques dispositions de ce côté-là. Cultivez-les.

— Je vous suis infiniment reconnaissant de ce conseil, monsieur. ]\Iais...

— Je sais ce que vous allez me dire. Par où commencer? Dans quel sens chercher? Ce sont vos affaires et non les miennes... Moi, je vous donne mon impression. Le reste dépend de votre énergie, de votre caractère et de votre chance. A mon avis, vous devriez essayer d'entrer chez un de nos grands constructeurs. C'est là seulement, et non dans les carrières libérales, que vous pourrez utiliser vos dispositions naturelles et vos connaissances. Connaissez-vous quelqu'un de ces messieurs?. Je crois'qu'il en y a d'intelligents.

— Je ne connais personne...

— Voyons?... chercha Malazé... J'ai eu affaire, pour la publicité, à Ilardsmith, à Louis Dron. à Balanier...

— Ah! Balanier... dit Sébastien. Je l'ai vu une fois...

— Machines "agricoles!... Industrie d'avenir!...

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Toute la routine française à écraser! Joli travail! s'écria Malazé en ricanant. Allez là, cher monsieur, si le cœur vous en dit. Balanier est abonné à nos Annales. Il lira peut-être votre article, ça vous fera une introduction. Quant à moi, je ne suis pas assez lié avec lui ni avec vous pour vous donner une lettre de recommandation et, d'ailleurs, je ne donne sous aucun prétexte de lettre de recommandation, n'ayant jamais été moi-même recommandé à qui que ce soit et m'en étant toujours très bien trouvé.

Et, sur ces mots, il congédia Sébastien, en ajoutant :

— Vous pourrez toucher vos articles au fur et à mesure qu'ils paraîtront et je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous m'en apportiez d'autres.

Il lui tendit la main et le fit passer par une petite porte qui communiquait avec l'antichambre.

En sortant et en se retrouvant seul dans la rue, Sébastien fut frappé des observations de JMalazé et de leur concordance saisissante avec ses propres réflexions, qui l'amenaient à déterminer assez exactement le point de la société où les circonstances l'avaient conduit.

Ne peut-on diviser les gens de sa classe en deux catégories principales : les bourgeois à carrière régulière et les bourgeois à carrière interrompue? Le professeur Barois, par exemple, d'un côté, et lui, Sébastien, de l'autre. D'abord, entre les deux, une différence profonde. Les premiers profitent

de l'élan de l'éducation, de toutes leurs études de jeunesse accumulées. Ils arrivent dans une profession qu'ils ont choisie, ils s'y installent commodément, ils y sont bien accueillis et les voilà désormais protégés par une organisation et des mœurs. Ce sont des voyageurs qui montent dans un train avec leurs billets et leurs bagages et qui courent le minimum des risques. Le trajet, d'avance, est tracé, le but fixé, les arrêts prévus. Tel le professeur Barois.

Mais pour les autres, quelle aventure différente ! Soit qu'ayant commis une erreur de vocation ils aient abandonné leur carrière; soit que des circonstances fortuites les aient contraints — tel lui, Sébastien — à abandonner, au contraire, la carrière de leur choix et de leur goût, dans ces deux cas, au début de la lutte, ils ont leurs armes brisées entre les mains. Et les voilà seuls, en rase campagne, exposés à tous les coups, en présence d'une société implacable aux maraudeurs. Jusqu'à ce que celui-ci, par des chemins détournés et des contremarches, ait rejoint sa profession, et jusqu'à ce que celui-là ait découvert la profession pour laquelle il était doué, et tant que la soudure ne sera pas faite entre les deux tronçons de leur existence, ce sont des forces inconnues qui agiront sur leur sort, lis seront dans la zone meurtrière du hasard.

Dans quelle direction aller sous tant de menaces, parmi tant d'incertitudes? Les événements, en apparence insignifiants, de ces jours derniers devaient guider Sébastien.

UOBIMSON 77

■ Sa soirée chez Moulaine, où son impuissance d'intrigue lui était clairement apparue; ses conversations avec Barois; cette timidité dédaigneuse dont il ne cherchait pas à se défaire et qui est un des défauts qui nous rendent le plus sûrement antipathiques aux êtres pressés de juger; ce dîner à côté d'une jeune femme qui lui plaisait et à qui il n'avait pas su dire une parole gracieuse, tout cela devait le confirmer dans cette idée qu'il n'était pas prêt pour l'ambition, du moins pour ce genre d'ambition qui exige la souplesse du caractère l'éclat de la parole et l'utihsation de la femme.

Xon, il valait mieux retourner un instant en arrière, et tenter résolument de rejoindre sa profession par le bas, fût-ce par l'usine et le travail manuel. Ce rude stage, ses forces en avaient besoin pour se discipliner et s'épanouir. Et sa conviction qu'il deviendrait un jour un homme supérieur s'alliait parfaitement avec cette théorie.

Le professeur Barois, au récit de l'entrevue avec Malazé, triompha bruyamment :

— Ah! ah! Balanier!... Eh bien, mon vieux, qui est-ce qui avait raison de nous deux? Si tu étais resté l'autre soir chez Moulaine, tu aurais probablement trouvé le moyen de te faire présenter à Balanier, à Planot, à des gaillards utiles... Tout se tient à Paris, tout s'enchaine! Enfin! il n'est pas l'heure de récriminer... Si tu ne parviens pas jusqu'à ton bonhomme, et ces gens4à ne sont pas commodes à approcher, j'écrirai à Moulaine, je lui

78 liÛClNSO.N

.signalerai tes articles et puis on tâchera de s'arranger. Je suis navré de te voir dans cette situation...

Sébastien n'attachait plus la moindre importance aux conseils ni aux impressions de son ami. Il trouvait sa conception de la vie artificielle et empruntée à la littérature, privée du contrôle de la réalité et de l'expérience. Mais il ne tenait pas à discuter avec lui.

Le lendemain, vers cinq heures de l'après-midi? comme Sébastien cherchait dans ses notes la matière d'un nouvel article qu'il destinait déjà à Malazé, on frappa discrètement à la porte de sa chambre. Il cria : « Entrez ! » sans se retourner. Une voix de femme, une voix faubourienne et gaie, l'étonna :

— C'est moi ! dit en ouvrant la porte une grande fille qu'il reconnut, après un léger effort de mémoire, pour la modiste de la rue de Clichy, sa fugitive maitresse de quelques soirs.

— Mais entrez donc! fît Sébastien... Quelle surprise !

Elle l'embrassa, puis :

— Vous n'êtes pas pressî?

— i\Iais non, asseyez-vous.

Sa figure, quoique fatiguée, ctuil agréable et franche. Le jeune homme s'approcha d'elle et l'embrassa à son tour.

— Je parie que vous ne vous rappelez plus mon nom?...

ROBh\SOi>i 7D

Il haussa les épaules en riant :

— Amélie, dit-il.

Elle s'écria :

— Je suis contente... Voici ce qui m'amène. D'abord, le plaisir de vous revoir, et puis... Mon Dieu ! je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous n'avez pas l'air très « galetteux »,' mais si, à tout hasard, vous pouviez me prêter cinquante francs, ça m'irait joliment bien... Il faut que je parte demain pour Bordeaux, retrouver M. Creste, l'armateur... c'est mon amant... il est très riche... Mais vous savez, les hommes... il ne me fichera pas un sou avant que je sois arrivée à Bordeaux...

Elle voulut donner des détails sur M. Creste et expliquer pourquoi, tout en étant riche et son amant, il ne lui ,payait pas le voyage de Paris à Bordeaux, mais le jeune homme avait déjà pris la résolution d'être généreux. Les cinq cents francs de Barois étaient presque intacts; et la modiste venait d'ajouter, en manière de conclusion : « Il me reste dix sous ». Sans éprouver une émotion disproportionnée à ce malheur, Sébastien fit rapidement, à part lui, les quelques réflexions que vous suggèrent ces aventures de femmes, toujours lés mêmes, banales et pitoyables, et qui ne laissent indifférents que les hommes très riches.

— Oh! que tu es gentil! s'écria Amélie en prenant le billet de cinquante francs. J'en ai de la veine d'arriver un jour où tu as de l'argent... Je partirai demain.

8U UOJJLNSON

Puis, s'apercevant qu'elle venait de le tutoyer, elle se laissa entraîner par la logique de la situation et demanda :

— Qu'est-ce que tu fais ce soir?

— Ma foi, répondit Sébastien, j'étais libre justement.

Néanmoins, à sept heufes du soir, il eut la surprise d'entendre, sur le palier, la voix bien connue du professeur Paul Barois qui, ne trouvant pas la clef à la porte, disait au garçon de l'hôtel avec autorité :

— Ah çà! j\I. Real n'est donc pas chez lui?

— Si, monsieur, si! Vous n'avez qu'à frapper.

« Allons bon! c'est Barois! murmura Sébastien. Qu'est-ce qu'il vient faire? Nous n'avions pas rendez-vous ! »

— Eh! serais-tu déjà couché? à cette heure-ci? cria le professeur en riant.

Il ne croyait pas si bien dire. Sébastien se leva, entr'ouvrit, et, retenant la porte :

— ^lon cher, dit-il à son ami, excuse-moi, mais je ne suis pas précisément seul.

Distinguant à travers l'embrasure le sommaire vêtement de Sébastien, Paul Barois comprit et devint tout à coup glacial :

— Bien! bien! mon cher... C'est parfait.. Je venais te prévenir simplement que j'ai reçu la loge de Moulaine... elle est pour ce soir... Je l'ai envoyée à ces dames qui m'ont fait répond re^qu'elles^^nous attendraient au théâtre.

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— Ce soir je ne peux pas, mon vieux, dit à voix basse Sébastien... je t'assure...

Le professeur ricana :

— En effet... Alors, au revoir, je ne veux pas te déranger plus longtemps.

Et il descendit brusquement. Il était indigné, non pas du dévergondage de son ami — en somme excusable, sauf qu'il s'y livrait à une heure inopportune — mais surtout que ce dévergondage l'empêchât de profiter de la loge à la Comédie- Française ofïerte par Moulaine. Si Sébastien croyait faire son chemin dans ces conditions-là I... C'était vraiment à désespérer de l'avenir de ce garçon, en train de se perdre par ses fautes de conduite, son insouciance, sa maladresse à saisir l'occasion!...

Quand, le soir, il pénétra, avant le lever du rideau, dans la baignoire où ces dames étaient déjà placées, il éprouva comme un sentiment de honte personnelle à répondre à Mlle Messany :

— Pourquoi je n'ai pas amené Sébastien, mademoiselle? Tenez!... Je ne peux même pas vous le dire !

Mais il se laissa vite arracher la vérité. Hélène, sans s'associer aux réflexions de sa cousine qui ne blâmait pas outre mesure la conduite du jeune homme, demanda :

— Vous avez vu... cette personne?

— Ma foi, non ! Et je n'en ai guère eu envie.

On frappa les trois coups. Le rideau se leva. Hélène, appuyée au rebord de la loge, se sentit

82 liOBLXSON

obscurément mécontente et gênée d'avoir posé cette question. Elle était en même temps stupéfaite de sa propre curiosité, curiosité aiguë et prompte qui l'empêchait de saisir les premières répliques des artistes et conduisait impérieusement son esprit loin du décor qu'elle avait sous les yeux, dans la chambre où Sébastien et sa maîtresse devaient être enfermés.

Des rires éclatèrent. Une exclamation de MlleMessany ramena Hélène au speitacle. L'illusion scénique l'enveloppa peu à peu. Jusqu'à l'entr'acte, elle ne pensa plus à Sébastien.

Le rideau baissé, le professeur alla chercher des bonbons,

— Crois-tu, ce Sébastien! dit Mlle Messany. D'une voix grave, Hélène répliqua :

— Je pense, ma cousine, que vous ne l'inviterez plus...

— Comment? pour ça!... Mais, je l'inviterai bientôt, au contraire, et je lui en ferai, des plaisanteries !

Hélène se tut, voyant rentrer Barois, une boîte de bonbons à la main. Elle aurait voulu être seule, suivre en elle-même le travail de sa pensée, savoir pourquoi elle était tout à coup oppressée et nerveuse; et pourquoi les images indifférentes de ce jeune homme et de cette femme, confuses et mêlées, lui cachaient le drame qu'on jouait devant elle.

D'acte en acte, elle se devinait plus troublée et

plus inquiète. Elle frémissait d'impatience d'être enfermée là, d'être interrompue à chaque instant dans sa réflexion par les spectateurs ou par le spectacle.

A la fin de la représentation, le professeur les reconduisit, elle et sa cousine, et, comme il devait partir dans deux ou trois jours, leur fit ses adieux. Le nom de Sébastien ne fut pas prononcé.

On rentra. Hélène demanda si sa fille ne s'était pas réveillée.

— Non, madame, dit la bonne, elle a dormi bien tranquille... Madame veut-elle que je l'aide à se déshabiller?

— Merci, Annette, je n'ai pas besoin de vous. Vous pouvez vous coucher.

Elle était seule dans sa chambre. Elle s'avança vers la glace, vit ses joues pâles et ses yeux cernés de fatigue, et, tout à coup, s'interrogea, tantôt à voix basse comme si elle eût confié son secret à quelqu'un, tantôt en silence, et le regard droit devant elle.

« Voyons, soyons courageuse, ne trichons pas. Qu'est-ce qui m'est arrivé ce soir? D'où m'est venu ce malaise que j'ai pu cacher à tout le monde, mais pas à moi?... Est-ce de la jalousie?... »

Elle déroula ses cheveux, commença à dégrafer sa robe, et murmura :

« Non... non... la jalousie doit être quelque chose de plus aigu, de plus lancinant. La jalousie n'est pas un malaise, c'est une douleur... Et je n'ai pas

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souffert... J'ai eu comme un petit mouvement de fièvre, voilà tout... Ce que j'ai eu, maintenant que je suis libre de m'examiner, je m'en rends compte... J'ai été déçue... »

Elle éprouva de cette découverte une minute de soulagement, presque de joie.

« Oui, c'est cela... je m'étais imaginé que ce jeune homme, qui parait assez naïf, allait devenir amoureux de moi, sans que je me fusse livrée d'ailleurs envers lui à la plus infime coquetterie... Et cela, à mon insu, me plaisait, puisqu'en découvrant mon erreur j'ai ressenti une véritable déception... Mon cas n'est donc pas grave... je suis en présence d'une simple blessure d'amour-propre qui sera très facile à guérir. »

Sa robe, tombée à ses pieds, dévoila ses épaules nues, et les courbes parfaites de leur chair. Elle s'assit un instant devant le miroir de sa toilette et aperçut son visage, déjà reposé et plus clair que tout à l'heure. Elle en conclut qu'elle n'était pas en danger, et, pour s'affermir davantage dans cette pensée, elle chercha combien de fois elle avait vu le jeune homme, à Paris, bien entendu. Car, làbas dans son pays, elle n'avait jamais fait attention à lui, et c'est à peine si, en le retrouvant, elle s'était rappelé son nom. Elle avait vu Sébastien trois fois seulement, la première au Théâtre-Français, puis chez Moulaine, et ensuite à diner, l'autre soir. Elle ne pouvait donc pas être bien profondément atteinte. Il est vrai qu'en ces deux dernières occasion^.

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une certaine intimité s'était vite établie entre eux, mais une intimité comme celle de deux enfants qui se rencontrent par hasard et qui s'apprêtent à jouer immédiatement... Non, pourtant... L'autre soir, après diner, pendant qu'ils causaient, et à une minute précise que la mémoire d'Hélène avait retenue, leurs regards s'étaient croisés avec moins d'innocence. Là, dans cette minute, se trouvaient la faute d'Hélène et l'origine de son trouble. Trouble passager! Faute excusable! Défaillance d'un cœur surpris par une émotion inattendue! Et peutêtre aussi le premier frissonnement du désir sur ses nerfs de vingt-cinq ans.

Elle acheva de se déshabiller, mais, comprenant qu'elle dormirait mal, elle hésita à se coucher. Elle passa un peignoir, entr'ouvrit la fenêtre, et son visage fut rafraîchi par un souffle léger d'avril; ensuite, elle alla dans la pièce voisine, et sur le front de sa fille, tiède de sommeil, elle pencha ses lèvres. Alors, elle revint s'étendre sur la chaise longue.

Que serait-elle devenue sans la maternité? Mariée au hasard, puis trahie et humiliée, elle avait encore toutes les craintes de l'avenir, pour elle et pour son enfant. Quel miracle lui referait un jour sa vie de femme?

Sébastien maintenant était loin de son esprit. Mais il avait servi à lui rappeler que personne ne l'aimait.

Elle ferma la fenêtre et se coucha. Le sommeil la

prit au moment où elle sentait des larmes monter à ses yeux.

Le lendemain elle reçut une lettre de Mme Ardouin qui désirait vivement embrasser sa petitefille, comme Hélène le lui avait promis. Elle ajoutait que le printemps à Tournus était merveilleux et que le changement d'air, après un an de Paris, serait très favorable à la santé de l'enfant. M. Letertre se joignait à elle pour supplier Hélène de venir le plus tôt possible. D avait passé un mauvais hiver, il était morose et mal en train. Et voici la combinaison qu'il avait imaginée : Mme Ardouin irait s'installer dans la propriété, de façon que tous profiteraient à la fois d'Hélène et de sa fille, sans qu'il fût besoin de transporter la petite de Tournus à la campagne pour voir alternativement son grand-père et sa grand'mère.

— Eh bien, demanda Mlle Messany, que vas-tu faire? Vas-tu y aller?

— Oh! certainement, ma cousine.

Elle était presque joyeuse de quitter Paris en ce moment, convaincue qu'elle reviendrait tout à fait guérie et « désensorcelée », songeait-elle. Car, au réveil, elle avait retrouvé F image de Sébastien, mais déjà plus brouillée, plus distante. Elle le constata avec un sûr et tranquille sourire. C'eût été vraiment une aventure boufTonne que d'aimer cet étudiant vabagond, aussi jeune qu'elle; cet amateur de demoiselles de Montmartre; ce bohème paresseux et sans avenir, d'après l'opinion même de son

ami! Mais elle fut obligée de reconnaître qu'elle l'avait échappé belle. Et, en veine de franchise, elle s'avoua encore, pour en finir et n'avoir rien à se reprocher de ce côté-là, qu'il était séduisant avec sa bouche fine, ses cheveux épais et le timbre clair de sa voix.

— Si tu t'arrangeais de façon à voyager avec M. Barois, qui part jeudi?,., fit Mlle Messany.

— Non, non... répliqua vivement Hélène... je préfère voyager avec Annette et la petite, simplement...

Elle envoya aussitôt une dépêche à son père et partit le surlendemain matin.

Elle accomplit tout le trajet par une de ces délicieuses journées d'avril qui rendent si allègres et si souples les êtres sensibles à la lumière. Au soleil incliné, elle arriva à Tournus où son père et Mme Ardouin la guettaient sur le quai de la gare. Reçue avec des caresses et de la joie, elle se sentit attendrie et embrassa sa belle-mère avec autant d'affection que M. Letertre. L'enfant passa de mains en mains en pleurant de fatigue.

Suivi du breack chargé des bagages, le grand landau de famille les conduisit tous dans la propriété de M. Letertre située à deux lieues de la ville. C'était une vaste maison carrée et blanche, où l'on accédait par une longue allée de platanes. Appuyée à un coteau peu élevé, elle dominait légèrement la vallée du Rhône, étroite et barrée à cet endroit par les rochers de l'autre rive; et de loin les lourdes

88 HOBiNSON

vagues du fleuve semblaient aller à la rencontre des derniers rayons du soleil.

Hélène s'installa dans sa chambre de jeune fdle, que M. Letertre avait modernisée et embellie.

Deux jours se passèrent avant que Mme Ardouin mère fit une allusion quelconque au passé. Elle se montrait envers sa bru empressée et maternelle, feignant de considérer comme définitive la situation du ménage. Des visites de parents et d'amis ne troublèrent pas sensiblement la solitude d'Hélène.

Le troisième jour, la jeune femme se promenait avec sa belle-mère dans l'allée des platanes. Alors celle-ci, prenant le bras d'Hélène et s'appuyant sur elle, lui dit brusquement :

— Hélène, je veux vous parler.

Au ton grave, à l'accent, Hélène devina le sujet de la conversation qui allait s'engager, mais elle l'avait prévue et siétait décidée à la subir une fois. Son regard répondit : « Je vous écoute ».

— Oui, je veux vous parler, et très franchement. Je ne vous demande, d'ailleurs, ni un oui ni un non, je ne vous demande que de m'écouter et je m'en rapporte à votre impression... Vous devinez ce que je veux vous dire?...

— Je devine au moins de quoi il s'agit.

— J'ai reçu une lettre de mon fils, reprit après un court silence Mme Ardouin.

Et elle continua, en gardant contre elle le bras d'Hélène, et en marciiaut lentement sous les hauts

platanes aux branches à peine vêtues du premier éclat des bourgeons :

— Pierre est à Alger : il y est seul. Voici deux mois qu'il a quitté cette femme. Si je m'en rapporte au ton de sa lettre, à ses affirmations, il est en plein repentir de sa conduite... Il me demande de vos nouvelles et de celles de sa fille... Il voudrait aussi me voir et m'embrasser... Pauvre garçon! Il y a plus d'un an que je ne l'ai pas eu près de moi...

Elle s'arrêta un instant sur son émotion, tandis qu'Hélène, silencieuse et sans gestes, attendait.

— Vous savez, mon enfant, que mon rêve à moi a toujours été de vous réconcilier. Pierre a eu des torts... Oh! des torts abominables... Mais moi, qui le connais mieux que vous, je sais ce qu'il y a de superficiel dans ses égarements. Il est de ces hommes qui sont assez longs à s'assagir, mais qui, à un moment donné, s'assagissent pour toujours et deviennent les meilleurs, les plus fidèles des maris... Oui, je sais... vous n'avez aucune raison de me croire... Vous n'avez pas connu son père, dont il est le portrait... Son père, ma chère Hélène, m'a fait, en détail, pendant cinq ans, ce que Pierre vous a fait en une fois... J'ai souffert avec la résignation d'une chrétienne et aussi avec l'obscur pressentiment que je finirais un jour par être la plus forte. C'est ce qui est arrivé. Mon mari est revenu à moi et ne m'a plus quittée. II a été du jour au lendemain, sans transition, sans effort, un époux accompli. Il s'était marié cinq ans trop tôt, voilà tout!

yu ilOBINSuN

J'avais été victime d'une simple erreur de calcul. Dès qu'elle a été rectifiée, il n'y a pas eu, pendant quinze ans, de femme plus heureuse que moi.

Hélène avait à peine souri, assez cependant pour que Mme Ardouin fût encouragée :

— Donc, j'ai la conviction profonde — et vous comprenez que sans cela je ne risquerais pas une pareille aventure — j'ai, dis-je, la conviction profonde, j'ai la certitude que, si vous repreniez la vie commune, vous trouveriez désormais en Pierre le compagnon, l'ami, l'époux idéal que nous cherchons toutes... En outre, nos deux familles si fortement atteintes par le scandale de l'an dernier, en seraient consolidées. Votre père et moi n'aurions pas une vieillesse pleine de remords, ce qui est une considération pour laquelle je m'adresse à votre cœur... Il y a encore une nouvelle que je réserve pour la lin... elle ne concerne que vos intérêts matériels, mais c'est quelque chose... Vous n'avez pas oublié que je destinais Pierre au notariat. Eh bien, l'étude de Vilensel, le chef-lieu de canton, à deux pas d'ici, sera vacante bientôt par la retraite de ]\P Briset. C'est une excellente étude. Il ne tient qu'à Pierre de l'acquérir... je m'en charge... Vous voyez que de cette façon votre avenir et celui de votre fille seraient assurés: et vous n'êtes pas non plus sans avoir réfléchi au tort considérable que la séparation de son père et de sa mère, si elle se prolongeait, pourrait causer plus tard à cette enfant.

Ce discours longuement préparé, presque ap-

- ROBLNSON 91

pris par cœur, lui paraissait solide et irréfutable. Elle crut avoir convaincu la jeune femme quand celle-ci lui répondit :

— Soyez sûre, madame, que j'y ai beaucoup réfléchi, au contraire, et que la situation de Geneviève me préoccupe par-dessus tout. Mais ce qui a duré un an peut durer quelque temps encore... et rien ne...

Mme Ardouin l'interrompit, ne voulant pas prolonger la conversation, heureuse d'avoir obtenu cela pour aujourd'hui..

— Oui... oui... ma chère Hélène... ne pressons rien... vous avez raison... Vous venez de me causer une grande joie!...

Elle embrassa afîectueusement sa bru, et parla d'autre chose, s'imaginant ainsi être très habile. Quelle erreur elle com.mettait! Hélène avait répondu doucement, d'une façon volontairement vague, pour ne pas entrer dans une discussion où elle n'aurait pas gardé son sang-froid. Mais elle n'avait pas été émue une seconde par les explications de Mme Ardouin, ni touchée par son raisonnement. Ce n'est pas de cette façon détournée et légère qu'un si cruel différend entre deux époux peut se régler! Si Pierre subitement s'était trouvé là, devant elle, ardent, tendre, amoureux, qui sait? Dans son état d'esprit, dajis son trouble actuel, avec la conscience du danger qu'elle avait couru, qui sait si elle n'eût pas pardonné sincèrement? Tandis que ce repentir, venu de loin, dont elle devinait

92 nODLNSON

l'expression banale, ne faisait que remettre dans SDn cœur, avec une violence d'outrage, le souvenir du passé ! Certes, oui, elle s'était préoccupée de la situation que créerait un jour à sa fille la séparation de ses parents. Mais Geneviève n'avait pas quatre ans. Ce qui importait maintenant, c'était de l'élever, de la fortifier, de lui faire de la vigueur morale et physique, avec un caractère résistant. Le jour où il faudrait que sa mère se sacrifiât pour elle, sa mère n'hésiterait pas. Ce jour n'était pas aujourd'hui.

Une semaine encore s'écoula. M. Letertre, lui, ne se mêla',pa.s de la grosse question soulevée par Mme Ardouiû. Il la laissait agir. Il se contentait de parler de ses vieux jours prochains et des maladies qui commençaient à l'assailhr; et il promenait mélancoliquement sa petite-fille dans le jardin, l'empêchant de jouer sous prétexte de la distraire.

Le dimanche suivant, après déjeuner, le domestique dit à Hélène qu'une demoiselle désirait lui parler et faisait demander si madame était visible.

— Qui est-ce? Demandez-lui son nom.

— Tiens! s'écria Mme Ardouin, en allant à la fenêtre, c'est Marguerite Real avec son amie Mlle Derins!... Vous les connaissiez donc, ma chère Hélène?

Celle-ci, au nom de la jeune fille, s'était levée, et elle eut de la peine à répondre d'un air indifférent :

— J'ai rencontré Mlle Real autrefois.

— Faites entrer ces demoiselles, ordonna Mme Ar-

doiiin au domestique... N'est-ce pas, mon cher Letertre ?

— Mais, comment doncl Mlle Derins est presque notre voisine... Quant à Mlle Real, je crois, ma parole, que son père a plaidé pour moi jadis! Je serais enchanté de faire sa connaissance!

Les deux jeunes filles s'avancèrent dans le salon avec une charmante aisance. Mme Ardouin, au courant de toutes les histoires de la contrée, demanda à Marguerite des nouvelles de Mme Darley, sa tante, et regretta de ne pas l'avoir aperçue depuis longtemps. Elle présenta à Hélène Mlle Derins, fille de M. Derins, le propriétaire du château de Lanjol, sur la route de Valence à Tournus.

Mais Hélène avait déjà pris les deux mains de Marguerite Real et la faisait asseoir auprès d'elle. Elle la regardait avec une tendre curiosité, comme si elle eût retrouvé une amie, 'après une longue absence.

— Que vous êtes belle et grandie, mademoiselle !

— Vous vous souvenez de moi?... H y a pourtant des années que nous ne nous étions pas vues... Figurez-vous, madame, que j'ai appris votre arrivée ici, par hasard... car je demeure encore assez loin... le jardinier de M. Letertre et celui de ma tante Darley font des échanges, et alors... Vous comprenez?

— Oui... oui.

— Justement, je venais de recevoir une lettre de mon frère me racontant qu'il avait dîné avec

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VOUS, me-parlant de vous. ..et, alors, j'avais hâte de vous voir... Ce qu'il me dit est vrai? Il va bien, n'est-ce pas? Il est content de ses démarches?

Surmontant l'espèce d'oppression qui lui était habituelle depuis quelque temps, lorsqu'elle pensait trop directement à Sébastien, elle répondit :

— 11 avait l'air en parfaite santé... Quant à ses démarches, je ne suis guère au courant... Son ami, M. Barois, vous renseignera mieux que moi...

— Oh! Sébastien me donne des détails... Mais je crains que, pour me rassurer, il ne me dise pas exactement la vérité...

]\Ime -\rdouin, dès le début de ce petit entretien, regardait sa bru avec l'instinctive méfiance d'autrefois. Pourquoi Hélène, en plus de huit jours, n'avait-elle jamais parlé de ses relations avec M. Real, ni avec le professeur de Tournus?... Elle n'insista pas, se rappelant que jadis ce genre d'investigations avait toujours tourné à l'avantage de sa bru.

M. Letertre offrit aux jeunes filles de visiter la ferme et de boire une tasse de lait. Elles acceptèrent.

Marguerite et Hélène ne se quittèrent pas de l'après-midi, entraînées l'une vers l'autre par tous les mystères de la sympatliie, et elles se réjouissaient déjà d'une intimité prochaine. Mais, à leur insu, c'est l'image éloignée de Sébastien qui créait entre elles ce rapprochement délicat, et elles ne cessèrent d'en parler.

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Le frère et la sœur se ressemblaient beaucoup, par la coupe pareille du front, par la couleur des cheveux, la fine expression des lèvres. Détail assez étrange ! Marguerite avait dans le regard plus d'audace et dans la voix moins de douceur peut-être que Sébastien.

;. — Ah! si j'étais près de lui! s'écria-t-elle à un certain moment. Wï-i^^'^- >

— En quoi pourriez-vous l'aider, à dix-sept ans?

— D'abord, je ne compliquerais pas beaucoup sa vie, attendu que je ne suis pas difficile... Et puis, je sens qu'il y a des tas de petites fautes que je l'empêcherais de commettre... Je le connais bien, allez... entre frère et sœur, on s'observe sans s'en douter et rien ne vous échappe... Tenez, il a une chose contre lui, Sébastien... Il sait prendre admirablement les grandes résolutions, mais il ne sait pas prendre les petites... Et dans la vie, n'est-ce pas, madame, ce sont les petites qu'il faut prendre le plus souvent?... Moi, par exemple, ce serait le contraire... Dans une circonstance capitale j'hésiterais, je me conduirais peut-être très maladroitement, tandis que pour les détails de l'existence je suis extrêmement raisonnable... Vous voyez comme nous nous compléterions, Sébastien et moi... Enfin! il faudra pourtant qu'un jour nous nous réunissions!

Elle s'animait en parlant et Hélène admirait sa grâce énergique. Marguerite ne pouvait se douter

de la perplexité et du désarroi qu'elle apportait dans l'esprit de sa nouvelle amie, qu'elle y apportait innocemment, mais avec une force d'autant plus cruelle. Vu à travers sa sœur, Sébastien reprenait toute sa puissance de séduction sur une femme déjà atteinte et qui se croyait à l'abri. Et voilà que dans ce lieu, où elle s'était précisément réfugiée pour le fuir, le souvenir du jeune homme venait la rejoindre tout à coup, par le plus imprévu, le plus subtil, le plus dangereux détour!

— Je serais curieuse de savoir en quels termes il vous parle de moi? demanda-t-elle d'un ton dégagé.

— Oli! s'écria naïvement Marguerite, il me dit que vous lui plaisez beaucoup, vous et Mlle Messany ! Venez me voir un de ces jours, chez ma tante qui sera heureuse de vous recevoir... Je vous montrerai la lettre de Sébastien, je ne l'ai pas sur moi.

L'après-midi finissait quand elles se séparèrent après s'être embrassées. Hélène, qui avait quitté son père et Mme Ardouin pour reconduire jusqu'à leur voiture les deux jeunes filles, rentra en songeant à la fatalité qui la replaçait juste dans le même état que l'autre soir, à la sortie du théâtre. Tout était à recommencer, avec cette circonstance aggravante que les mêmes arguments ne pouvaient pas servir une seconde fois; avec cette autre circonstance, infiniment plus aggravante, qu'ils n'avaient pas suffi à la préserver.

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Et non seulement elle n'était pas fiévreuse ni oppressée comme le soir où elle avait découvert ses sentiments, mais encore elle se sentait envahie, lentement envahie par une émotion à laquelle elle se livrait sans résistance. Elle marchait, son ombreHe à la main, dans la nappe rose du soleil couchant, satisfaite de ces quelques instants de solitude, accompagnée par une pensée voilée, discrète, inexprimable, qui l'enveloppait peu à peu de charme et de tentation.

Elle passa une autre journée tout entière chez Mme Darley avec Marguerite. Elle lut le passage de la lettre qui la concernait et qui la fit frissonner de plaisir, car Sébastien disait qu'elle était jolie; elle accepta de voir quelques photographies du jeune homme; elle se chargea d'une foule de commissions pour lui; et, quand elle retourna chez son père; que, rentrée dans sa chambre, elle se trouva comme forcée de regarder en son propre cœur, elle comprit qu'elle ne pouvait plus se cacher la vérité. Elle aimait l'étudiant, le vagabond, le bohème! Elle l'aimait parce qu'il ne ressemblait pas à ces jeunes gens qui lui avaient fait la cour avec des attitudes et des paroles convenues, avec une fatuité qui lui rappelait son mari. Elle l'aimait aussi parce qu'elle sentait en lui un peu de mystère. Ce soir-là, elle souhaita ardemment d'en être aimée. Elle fut stupéfaite de s'être fait cet aveu sans angoisse. Alors, elle essaya de traiter avec sa conscience dont les suprêmes remords ne tinrent

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pas longtemps contre le désir qui, pour la première fois, s'éveillait en elle, et s'allumait d'heure en heure. Cet amour lui apparaissait comme une revanche sur son passé, sur toutes les injustices, sur tous les dégoûts de sa vie. Si elle devait être malheureuse, au moins, cette fois-ci, elle le serait comme une femme et non comme une esclave humiliée !

Et puis, il ne fallait pas trop réfléchir! Si jamais elle commettait la faute, elle l'expierait, voilà tout!

Pauvres raisons qui ne lui suffirent pas longtemps! Elle s'en contenta l'espace d'une nuit et pour pouvoir dormir. Dès le lendemain, elle fut encore plus torturée, plus obsédée, plus contrainte de se débattre contre elle-même. Elle ne savait plus: elle s'imaginait qa'au dernier moment le sentiment du devoir, l'honneur ancien se dresseraient devant elle et l'arrêteraient. C'est seulement dans cette pensée qu'elle fmit par trouver le calme et l'équilibre. Elle allait rentrer à Paris, faire écrire à Sébastien par Mlle Messany, lui donner des nouvelles de sa sœur, et, alors, elle verrait bien ! D'ailleurs, Sébastien était peut-être amoureux fou de sa grisette, ce qui arrangerait tout, car elle ne songeait pas à aller se jeter à sa tète.

Le jour convenu pour le départ de sa belle-fille, Mme Ardouin n'essaya pas de la retenir.

— ^Ne la brusquons pas, dit -elle à M. Letertre. J'en réponds...

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Et elle embrassa Hélène en murmurant à son oreille :

— A bientôt, n'est-ce pas, ma chérie?

Hélène lui répondit par un sourire que IMme Ardouin mère prit pour une promesse et qui était un défi.

Le premier article de Sébastien venait de paraître dans les Annales scientifiques. Ce ne fut un événement ni pour lui, ni pour personne. Sébastien alla remercier le directeur, M. Malazé, qui le félicita avec discrétion. Deux ou trois lecteurs lui avaient parlé de l'article, «ce qui était un succès très convenable pour un début, surtout dans le domaine de la science », ajouta-t-il en congédiant le jeune homme. Il lui annonça aussi que la suit.' de son travail paraîtrait dans le prochain numéro, et lui demanda s'il désirait toucher son argent.

Sébastien passa à la caisse. On lui versa soixantedix francs et il calcula qu'il lui en reviendrait à peu près autant dans huit jours. Avec les trois cent cinquante francs qu'il possédait encore sur les cinq cents do Barois, c'étaient deux mois de vie assurés,, en admettant même qu'il ne trouvât rien à gagner d'ici là. co qui lui paraissait invrai-

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semblable. D'abord il avait le temps, en travaillant matin et soir, de terminer une nouvelle série d'articles, que lui prendrait certainement Malazé; en outre, il était décidé à se rendre directement chez Balanier et à solliciter de lui un emploi quelconque dans son industrie. La chance que Balanier en eût un à sa disposition n'était pas grande. Sébastien ne se faisait pas d'illusions. Mais cette chance, il fallait la tenter. Ce singulier mélange d'insouciance et d'énergie, qui était un des traits de son caractère, devait lui être très utile dans cette période de sa vie, la période « hasardeuse », comme il la nommait. Insouciance pour le résultat immédiat de sa démarche ou de son acte, en même temps que décision dans l'accomplissement de l'un et de l'autre.

Ce plan avait reçu, moins quelques réserves, l'approbation de Barois. Le professeur, en somme excellent garçon, ne gardait pas ombre de rancune à son ami. Dès le lendemain de leur petite scène, il était venu à l'hôtel du Bourbonnais voir si Sébastien avait passé une bonne nuit, quitte à faire la connaissance de la jeune personne, et, s'il le fallait, à lui présenter ses excuses. L'idée même d'aller déjeuner avec elle, tous les trois, lui souriait. Mais la modiste avait disparu.

— Je crois qu'elle va habiter Bordeaux, dit Sébastien.

— Toutes réflexions faites, cela vaut mieux, observa le professeur.

Les vacances s'achevaient. Il fallait rentrer à Tournus. Les deux amis, en se séparant, se. donnèrent une accolade fraternelle.

— Quand nous reverrons-nous à Paris? demanda Barois avec une vague tristesse... car, moi, je ne reviendrai pas avant un an au moins... Et toi, te verra-t-on à Tournus?

— Ce n'est guère probable, répondit Sébastien... En arrivant là-bas, n'oublie pas d'aller voir ma petite sœur et surtout ne l'inquiète pas sur mon sort.

— Je te le promets, mon vieux. Et n'oublie pas, de ton côté, de m'écrire le résultat de ta démarche chez Balanier. Si elle ne réussit pas, nous aviserons...

M. Balanier père, un des chefs de la grande industrie métallurgique, habitait, avec son fils Edmond, un hôtel de l'avenue Victor- Hugo. En réalité, le véritable maître de la maison Balanier était aujourd'hui ce fils, âgé de trente à trentedeux ans, grand garçon, froid, intelligent et pondéré, dont un mariage venait de doubler la fortune. Dans le cadre de cet hôtel, déjà illustre par le luxe et les fêtes, il menait son existence mondaine. Quant à son existence industrielle, elle se déroulait méthodique et rigoureuse dans les bureaux situés au centre de Paris, siège de la puissante organisation de toute l'affaire. Deux fois par semaine, Edmond Balanier restait la journée entière dans son immense usine de Breuilly, près

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de Corbeil, à un quart d'heure de Paris. Depuis quelques années, à côté de l'usine principale, il en avait construit une autre, spécialement destinée à la fabrication des machines agricoles. Il jouissait d'une grosse fortune terrienne et, frappé par la supériorité de l'industrie américaine dans la machinerie agricole, il rêvait de lui créer une vaste concurrence française. Son merveilleux outillage métallurgique lui facilitait cette ambition. Un type de moissonneuse-Ueuse portait déjà son nom.

M. Balanier père, qui n'aimait guère les innovations, avait cédé cependant. Mais il avait renoncé à la direction des travaux. « Il ne connaissait plus les ouvriers de maintenant; il était de l'ancienne école et par conséquent il ne lui restait plus qu'à se retirer. » Il savait que l'usine était en de bonnes mains. M. Edmond Balanier se croyait, en effet, l'étoffe d'un grand patron d'aujourd'hui. Il possé dait le sang-froid, la fermeté, le goût des résolutions promptes et l'art de parler aux travailleurs. N'ayant pas encore rencontré de difficultés sérieuses avec eux, il attribuait à ses qualités personnelles cette situation privilégiée. Il croyait posséder surtout l'esprit de justice. Il s'était fait une liste de ce qui, dans la vie, est juste et de ce qui ne l'est pas; et quand il avait décidé que telle chose était juste, il l'accomplissait, même si elle devait léser ses intérêts, ce qui arrivait d'ailleurs rarement.

Par principe donc, il se montrait accessible à

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tout le monde, et généreux dans des limites tracées à l'avance, sous les conditions expresses de mérite et d'honorabilité qu'il exigeait des personnes besogneuses. Cet ensemble d'habitudes lui constituait une sorte de morale dont il n'apercevait pas la fragilité ni les lacunes.

Il écoutait les plaintes, les réclamations et les demandes les lundi, mercredi et vendredi, dans ses bureaux, de neuf heures à onze heures du matin. C'est ce qu'apprit Sébastien par le premier employé qu'il interrogea. Il venait, en outre, d'avoir une idée assez ingénieuse pour entrer en relations avec Edmond Balanier. Cette idée consistait à écrire pour les Annales scientifiques une étude sur la mécanique appliquée à l'agriculture. Le grand constructeur ne pouvait manquer de s'y intéresser et de lui fournir les renseignements nécessaires, ainsi que toutes les facilités pour visiter l'usine de Breuilly. Une fois l'étude terminée et Sébastien familiarisé avec la question, une démarche auprès du chef de la maison dans le but d'en obtenir un emploi serait plus efficace.

Edmond Balanier reçut en effet Sébastien avec beaucoup de courtoisie. Il approuva son projet, et lui donna une lettre pour M. Janel, un de ces élèves d'école d'agriculture que les constructeurs emploient comme commis-voyageurs, qui visitent les exploitations de province, montent les machines chez les acheteurs, et qui se trouvait en ce moment à Breuillv.

— Janel est un homme qui connaît la question à fond et il se fera un plaisir de vous mettre au courant.

Sébastien partit pour Breuilly le lendemain et y passa la journée. L'usine, nue et énorme, dressait ses murs salis et ses multiples bâtiments au milieu d'une plaine, parmi des champs d'expérience. Elle occupait une population d'ouvriers, disséminés dans les ateliers, les chantiers et les hangars, autour des forges, et qui travaillaient dans le bruit métallique et grinçant des appareils. Ce qui frappait d'abord le visiteur, c'était dans cette foule et dans ce tapage, un ordre évident, une hiérarchie visible du travail. On sentait la méthode. et la tradition, et, par derrière, une organisation solide. Quand Sébastien arriva, deux forts chevaux traînaient au bord du champ une machine et la faisaient fonctionner à vide; un conducteur assis maniait des leviers, et les quatre bras tournaient comme les ailes d'un moulin. Un monsieur, parmi les gens qui regardaient, fit une observation qui arrêta le conducteur.

— Votre mouvement manque de régularité, dit-il. L'aiguille de liage n'intervient pas exactement quand la gerbe a la grosseur nécessaire.

— Oui, c'est vrai, fit le contremaître. Sébastien s'approcha du monsieur, un jeune

homme en jaquette et chapeau haut de forme :

— Seriez-vous assez aimable, monsieur, pour bien vouloir me dire si M. Janel est à l'usine?...

— Je suis M. Janel.

— Alors, monsieur, permettez-moi de vous remettre cette lettre qui vous est adressée par M. Edmond Balanier.

— Voyons.

Il la lut, puis tendant la main à Sébastien :

— Je suis à votre disposition pour tous les renseignements que vous pouvez désirer.

Sébastien lui expliqua le plan de son étude.

— Seulement, ajouta-t-il, je n'en connais que le côté "purement scientifique ; le côté technique et pratique m'échappe entièrement. Je n'ai même jamais vu de près une machine agricole moderne.

— Tenez, on est en train de monter une moissonneuse-lieuse d'un type tout à fait récent et qui fait le travail de dix faucheurs... Voulez-vous la voir?

Ils s'approchèrent :

— Dans ce modèle-là, le bâti, au lieu d'être en bois, est fait de tubes métalliques creux comme ceux des châssis de bicyclettes; la roue motrice est à jante d'acier au lieu d'être en fonte et les essieux roulent sur billes... Ah! il y a beaucoup d'autres améliorations à apporter! Nous sommes en pleine transformation de la machinerie...

A une question sûre et précise que lui posa Sébastien, il demanda :

— Vous êtes ingénieur?

— Non, mais j'ai étudié pour l'être et je voudrais reprendre la carrière.

— Sans, diplôme? Hum! fit Janel. Les industriels emploieront toujours de préférence quelqu'un qui sort de Centrale ou de Polytechnique, ou même des Arts et Métiers. Est-ce à une de ces écoles que vous vous êtes préparé?

— A Polytechnique.

— Tiens! comme moi... Seulement, j'ai été malade, les mathématiques m'avaient fichu une bonne neurasthénie... Il me fallait le grand air... J'ai fait de l'agriculture, je suis entré à Grignon.

Midi sonnait. Il proposa à Sébastien de déjeuner dans un cabaret voisin. Au cours du repas, comme ils avaient échangé quelques confidences, Sébastien l'interrogea :

— A votre avis, est-ce que j'ai une chance d'entrer chez M. Balanier?

L'autre réfléchit :

— A quel titre? Vous ne pouvez pas être ouvrier.

— Pourquoi pas?... Je peux l'être du moins pendant quelque temps... C'est le seul moyen, il me semble, de combiner ce que je sais de théorie avec la vraie pratique et d'arriver à quelque chose.

— Ah! mon cher monsieur, s'écria Janel. II est aussi difficile à un ouvrier de devenir un bourgeois, qu'à un bourgeois comme vous de faire du travail manuel...

— On peut toujours essayer.

— Oh! c'est possible, remarquez, il n'y a pas de règle absolue. Il est certain qu'un homme de

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votre éducation qui serait capable d'être un bon ouvrier deviendrait vite un individu exceptionnel... C'est peut-être le type du patron de demain.

Ils ne se quittèrent que vers le soir. M. Janel, qui devait partir bientôt pour la Nièvre conduire des machines chez plusieurs propriétaires fonciers, dit à Sébastien :

— Je vais vous présenter au contremaître, c'est un très brave homme. Il vous donnera de meilleures indications que moi pour continuer votre travail...

Sébastien calcula :

— J'en ai bien pour une douzaine de visites, au moins.

— Avec la lettre de M. Balanier, vous pouvez venir tant qu'il vous plaira.

Bourgault, le contremaître, fut appelé et s'offrit à renseigner Sébastien.

— Alors, monsieur Bourgault, à un de ces jours et merci.

Dans le train qui le ramenait à Paris, Sébastien sentit sa résolution s'affermir, résolution de pénétrer là, dans l'usine, fût-ce d'abord en ouvrier; puis, peu à peu, par l'intelligence et le savoir, par l'effort lucide et acharné, dans un avenir encore séparé de lui par toutes les luttes de la vie, devenir à son tour un chef. C'était, à n'en pas douter, sa voie et la ligne de son ambition. Tout l'y inclinait : ses études et ses dispositions naturelles, sa fierté de gagner-sa vie par un travail lourd et digne, au lieu

d'errer de place, en place, de bureau en bureau, au gré de la protection dédaigneuse d'un Moulaine quelconque.

Il alla dîner dans cette brasserie du quartier latin où il lisait parfois les journaux; puis, en rentrant chez lui, dispos et encouragé, l'esprit clair et le corps robuste, il songea soudain avec plus d'insistance qu'il ne faisait d'habitude à quelque aventure de femme. Cette tiède soirée de mai lui sembla favorable. Gomme il passait devant le Châtelet, l'entr'acte déversa sur le large trottoir des spectateurs altérés. Deux jeunes femmes, d'une élégance moyenne et d'une condition sociale impossible à préciser, mangeaient des oranges en riant. Sébastien s'arrêta un instant pour les regarder : elles paraissaient n'avoir pas de cavaliers. Il £e demanda laquelle il préférerait et il n'hésita pas : c'était la brune. L'autre était agréable au9si, mais d'un blond frop fade. Comme il prolongeait son examen, deux messieurs s'avancèrent et les appelèrent par leurs petits noms. La sonnette de l'entr'acte retentit : les deux couples lestement grimpèrent les marches de l'escalier. Sébastien faillit prendre un billet pour voir encore pendant un instant un joli visage. Onze heures sonnaient. Assez tristement, il renonça à une aventure pour ce jour-là.

Le lendemain, par le premier courrier, il reçut une lettre de Tournus. Elle était de sa soeur Marguerite. A peine eut-il commencé de la parcourir

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qu'il murmura : « Ça, c'est curieux! » Marguerite lui racontait comment elle s'était tout à fait liée avec Hélène Ardouin. « Et tu peux croire, disait la lettre, que nous avons parlé de toi. J'ai chargé Mme Ardouin de te donner de mes nouvelles de vive voix. Je pense que tu ne seras pas mécontent de ce qu'elle te dira sur la santé et la bonne mine de ta petite sœur, qui s'ennuie effroyablement de ne pas te voir et qui commence à trouver inouï que tu ne veuilles pas la prendre avec toi. Un de ces jours, mon frère, tu t'apercevras que je te manque, et ce jour-là j'embrasserai ma bonne tante Darley sur les deux joues et je la quitterai sans remords, comme une ingrate que je suis, pour venir te rejoindre. C'est vrai pourtant que je serais une ingrate envers elle, mais tu es mon frère, je n'ai que toi, et il n'est pas juste que nous soyons séparés. Enfin! attendons. Que je sache parfaitement l'allemand et l'anglais et tu entendras parler de moi, je ne te dis que ça! Au fait, Hélène Ardouin doit être rentrée à Paris depuis deux jours. J'espère que tu vas aller la voir et que tu ne feras pas le sauvage. »

Sébastien ignorait le voyage de Mme Ardouin à Tournus. Depuis plus d'un mois il ne l'avait pas aperçue : bien rarement il songeait à elle. Ses sentiments à l'égard de la jeune femme avaient été divers et sans suite. Un soir, il l'avait presque désirée; puis elle lui avait paru banale et froide; une autre fois, au contraire, il avait senti, près

UOBINSOIN IH

d'elle, un charme rapide, et il en était resté troublé assez longtemps. Toutes, ces impressions lui revenaient à la lecture de la lettre. La dernière domina. Il se rappela la main brune et fine de la jeune femme, tendue vers lui; ses yeux noirs et tout ce qu'elle avait en elle de mélancolique et de gracieux. 11 fut surexcité aussi par cet enchaînement de circonstances qui, de nouveau, la mettaient sur son chemin.

« Je vais y aller aujourd'hui, se dit-il. Il faut que je la revoie. »

Après déjeuner, vers trois heures, il se rendit chez Mlle ]\ïessany. Ces dames n'y étaient ni l'une ni l'autre. Mais Mme Ardouin ne tarderait pas à rentrer pour faire faire à la petite fille un tour de promenade.

Sébastien n'osa pas attendre. Il descendit, se promena un moment devant la porte, alla jusqu'au coin de la rue, se retourna. Ensuite, machinalement, il revint sur ses pas; puis, il marcha de long en large, un peu loin de la maison. Un quart d'heure s'écoula ainsi. Alors Sébastien se décida à remonter pour laisser un mot sur sa carte. Il l'écrivit dans l'antichambre, le laissa à la bonne, et redescendit. Il se trouvait à l'étage au-dessous quand il entendit dans l'escalier le glissement d'une robe. Il se pencha : c'était Mme Ardouin, En apercevant le jeune homme, Hélène s'arrêta et la voilette empêcha qu'on ne vît le sang lui envahir le visage. Son hésitation ne dura qu'une

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seconde. Elle franchit quelques marches, tandis que, sur le palier, Sébastien, le chapeau à la main, s'inclinait.

Elle lui tendit la main:

— Ma cousine, monsieur, allait justement vous écrire.

— Oui... dit-il en balbutiant un peu, j'ai reçu ce matin une lettre de ma sœur... qui...

— Oh! en efîet, reprit Hélène, j'ai des tas de petites commissions à vous faire de sa part.

Ils étaient là tous les deux, cherchant ce qu'ils avaient à faire, subitement intimidés. Car il n'y avait guère moyen ni de rester sur le palier ni de congédier le visiteur.

— Voulez-vous attendre un instant Mlle Messany? continua-t-elle, elle sera très contente de vous voir.

Hélène passa devant lui. En montant l'escalier, n'ayant pas encore repris son sang-froid, elle frissonnait do se sentir regardée. Cette rencontre inopinée de Sébastien, au moment où elle pensait à lui, donnait à son amour une certitude nouvelle comme un élan désormais irrésistible, dont elle était efTrayée. Elle songeait que sa soumission totale ne dépendait peut-être plus que de la volonté de ce jeune homme alerte et souriant qui venait, pendant qu'elle ouvrait la porto, de la rejoindre et de la frôler. Elle se demanda si, tout à l'heure, quand ils allaient se trouver seuls, elle aurait la force de lui cacher ses sentiments.

Ils entrèrent. Elle lui demanda la permission d'enlever son chapeau et le rejoignit bientôt dans le salon.

— On n'y voit rien ici... vous ne trouvez pas? fit-elle en allant écarter les rideaux des fenêtres.

Elle le fit asseoir dans un fauteuil, et prit place sur le canapé, vis-à-vis de lui. Tout d'abord, elle ne sut pas comment engager la conversation et elle répéta :

— Oui... nous allions vous écrire.

Il la remercia et lui demanda depuis quand elle était revenue. Mais le nom de Marguerite, prononcé, les mit à l'aise. Hélène ne tarissait pas d'éloges sur la jeune fille, sur sa beauté, son intelligence, sa grâce. Elle raconta la vie qu'elle menait là-bas, à la campagne et les études qu'elle faisait.

— Alors, vous êtes restée longtemps à Tournus? demanda Sébastien.

— Presque un mois.

La familiarité renaissait entre eux. Toute gêne avait disparu. Ils s'interrogeaient et se répondaient avec des sourires, des plaisanteries, "une animation de camarades, sans même le remarquer.

— Comment, s'écria Sébastien en l'interrompant, Marguerite vous a donné sa dernière photographie, et moi, je ne l'ai pas encore reçue! Ça, c'est trop fort!

— Parfaitement, reprit-elle. Voulez-vous que je vous la montre?

— Je crois bien !

114 ROBLNSON

Elle se leva et la chercha dans une coupe sur le piano. Et ils admirèrent ensemble le portrait de la jeune fdle, sérieuse et fière. qui avait rair. de les regarder tour à tour.

Puis l'entretien continua. Ils étaient debout, près l'un de l'autre, et ne songeaient pas à se raseoir. SéJ^astien demanda :

— Au fait, est-ce que vous avez revu Barois?

— Non, je n'ai fait que traverser Tournus. Quand est-il rentré?

— Presque en même temps que vous, d'après ce que vous m'avez dit.

— J'espère que vous ne vous êtes pas quittés brouillés?...

— Brouillés? fit Sébastien étonné... A propos de quoi ? Oh ! ajouta-t-il en se rappelant tout à coup, ce n'était pas sérieux... Il vous a raconté cette bêtise?

Elle dit gravement :

— Il vous en voulait beaucoup.

Alors, il ne put s'empêcher de rire; et, tout naturellement, d'un ton gentil, sans prendre garde à ce que sa confidence avait de déplacé et avec une fatuité bien rare chez lui :

— Figurez-vous que je n'étais pas seul... Une... une... amie était venue me voir... qui partait le lendemain pour Bordeaux et qui n'avait pas de quoi payer son voyage... et elle avait eu l'idée, dont je me serais bien passé, de me demander ce petit service... D'ailleurs, le lendemain, Barois luimême...

Il s'arrêta, stupéfait de la pâleur accourue sur le visage d'Hélène et de l'éclat de ses yeux. La jeune femme se détourna brusquement, la poitrine soulevée et palpitante de tout le travail qui se faisait dans son cœur depuis un mois ; d'un geste nerveux, elle jeta dans la coupe la photographie qu'elle gardait encore entre les mains et alla s'asseoir, incapable de retenir plus longtemps sa douleur, honteuse de cet aveu et de sa lâcheté.

Une griserie subite envahit Sébastien. Il éprouva une surprise ardente, joyeuse, surprise de son cerveau et de ses sens, et il devina dans un éclair toutes les étapes de sa conquête.

Un silence de quelques secondes lui parut délicieux. Il n'osait pas s'approcher d'elle. Puis, il vint s'asseoir à son côté, et voulut lui saisir la m.ain. Elle la retira en murmurant :

— Laissez-moi... vous vous trompez...

De nouveau, elle se leva et s'en alla vers la fenêtre qu'elle entr'ouvrit. Sébastien s'avança et lui dit :

— Je vous aime... je vous jure que je vous aime depuis le jour où je vous ai rencontrée...

Hélène, trop sincère, trop dépourvue de coquetterie, n'avait pas pu se reprendre. Par son silence, elle se trahissait, elle se livrait davantage.

Baissant la voix, Sébastien demanda :

— Je veux vous revoir... Est-ce que vous sortirez demain?

116 ROBLNSON

Elle s'éloigna de lui :

— Non... non... Il faut vous en aller... Xe pensez plus à ce qui vient de se passer...

Il répéta, revenant à elle, essayant de trouver ses yeux :

— Je veux vous revoir... je vous attendrai... A quelle heure sortirez-vous?

— Non... non, balbutia-t-elle, pas demain, un autre jour... Venez nous faire une visite.

On entendit s'ouvrir la porte de l'appartement.

— Ah! voici ma cousine, dit Hélène... Enfin! Mlle Messany pénétra dans le salon en s'écriant :

— Eh! le voilà, ce petit! comment ça va? Vous partez?

— Oui,'^mademoiselle, maintenant que je vous ai vue en bonne santé.

— Ah! mes enfants! qu'il commence à faire chaud dehors... Tiens! je t'ai apporté ça, dit-elle à Hélène, en lui tendant un bouquet... Mais avant...

Elle détacha une fleur et la mit à la jaquette le Sébastien :

— Et j'espère, mon petit, qu'on vous verra un peu plus souvent...

— Je vous le promets, mademoiselle.

— A propos, continua Mlle Messany en s'adressant à sa cousine, j'ai encore trouvé chez le concierge une carte de Mme Moulaine qui a changé ses jours jusqu'au 15 juin... C'est le jeudi et plus le mercredi.

— J'ai également reçu une carte, reprit Hélène.

RODINSON 117

— Est-ce que tu iras demain?

La jeune femme dit :

— Oui, probablement.

— Moi, fit Mlle Messany, je n'irai que jeudi prochain...

Sébastien prit congé de la bonne demoiselle et, en serrant la main d'Hélène, lui fit facilement comprendre qu'il s'arrangerait de façon à la rencontrer bientôt.

Et, en effet, le lendemain, comme elle sortait de chez Moulaine après une heure de bavardage, elle aperçut, sur le trottoir d'en face, Sébastien qui se promenait. Au lieu de prendre une voiture à la porte comme d'habitude, elle fit quelques pas dans la direction du quai et laissa Sébastien s'approcher d'elle.

Le jeune homme, tout de suite, lui dit qu'il l'aimait et que, depuis la veille, il ne faisait que penser à elle. Sans répondre elle secoua la tête. Jamais elle n'avait été si élégante, habillée d'une plus fraîche toilette, avec sa jaquette souple qui glissait, entr' ouverte, sur les hanches et se prêtait aux mouvements de la taille. De fines lueurs roses montaient à la peau brune de ses joues.

Elle marchait par petits pas réguliers et lents, à côté de Sébastien, écoutant ces mots d'amour, toujours pareils, décolorés et comme flétris, qui ne tiennent plus leur sens que de la voix qui les prononce et de l'oreille qui les entend. Il lui parlait avec la chaleur et l'autorité de ses jeunes

lis KOBlNSOiN

forces, de son désir victorieux; et elle épiait ses paroles, cherchant à découvrir si son accent était sincère et ému.

Depuis la veille, l'image de la faute occupait son cerveau. Ce n'est plus contre l'amour qu'elle luttait, mais contre l'accomplissement de l'acte qui allait élever une barrière entre la vie d'hier et celle de demain : entre la vie aux mornes heures irréprochables et l'avenir plein de risques. Mais, ce qui protestait en elle et la retenait encore, c'étaient pour ainsi dire les portions usées de sa conscience; tout ce qui d'elle demeurait jeune et vivant la poussait vers Sébastien.

— Et vous, Hélène, dites-moi qu'hier je ne me suis pas trompé et que vous m'aimez!

Elle lui répondit en s' appuyant sur son bras, car elle était décidée à se donner, un jour. L'incertitude de ce jour était la seule défense qui lui restât.

Pendant cette semaine, ils se virent plusieurs fois, çà et là, dans les rues où elle devait passer et qu'elle lui disait d'avance. Il n'osait pas lui demander le rendez-vous définitif, et ce manque d'audace même plaisait à Hélène.

Ce qu'elle ignorait cependant, c'est que, dans l'espérance de la recevoir bientôt, il avait quitté son misérable logis et loué dans une maison bourgeoise du quartier de la Trinité une chambre meublée d'un aspect décent.

Un jour de la semaine suivante, Hélène dînait chez des amis, sans sa cousine. Elle avait accepté

ROBIN SON llt^

que le jeune homme l'attendît à la sortie, vers dix heures, et la reconduisît chez elle. Ce n'était pas loin : elle prit son bras et, serrés l'un contre l'autre, leurs mains s'enlacèrent. Arrivée à la porte de la maison, elle allait sonner : Sébastien l'en empêcha, remarquant que la petite rue était déserte et mal éclairée. Alors, il avança ses lèvres et ce fut leur premier baiser. Il murmura :

— A demain, n'est-ce pas? chez moi?

Elle fit :

— Je ne sais pas, je vous enverrai un petit mot.

— Je ne demeure plus boulevard de Glichy, dit-il, naïvement.

Et il lui donna sa nouvelle adresse.

A l'heure exacte, Sébastien, qui la guettait par la fenêtre, la vit arriver en voiture. Elle se glissa dans l'escalier, tremblante d'une peur inconnue, effarée de ce qu'elle faisait et incapable de ne pas le faire.

Le jeune homme l'entraîna dans la' chambre, et elle s'abandonna, hardie et maladroite à la fois, comme dans une fiévreuse improvisation.

Quand elle le quitta, elle lui avait fait tous les aveux, livré tous ses secrets, avec la généreuse imprudence de la passion. Craintes de l'avenir, fantômes qui rôdaient autour d'elle, remords, subtilités de la conscience, tout avait disparu. Était-ce sa vraie vie qui commençait? N'était-ce, dans sa

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vie, qu'un entr'acte éblouissant? Elle ne voulait pas s'interroger. Elle ne songeait plus qu'à attacher à elle Sébastien, autant par les caresses et par la soumission que par les liens d'une affection plus délicate. Il fallait lui montrer, sous la maîtresse pliée à tous ses caprices, la femme attentive et dévouée; car, d'instinct, elle le sentait en péril, dans une situation inextricable. Mais d'abord, peu à peu, il s'agissait de pénétrer dans son caractère et d'en connaître les principaux ressorts. « Il y a une chose certaine, se dit-elle, c'est que je lui plais. »

Sébastien devait se rendre le lendemain à l'usine de Breuilly, pour son travail, et avait donné rendez-vous à Hélène pour le surlendemain. Ce jour-là, justement, elle avait l'habitude d'aller chez des amis, avec sa cousine. Ce n'est pas qu'un prétexte fût difficile à trouver; mais, après ce prétexte, elle serait obligée d'en chercher d'autres, chaque fois, et de mentir sans cesse. N'était-il pas plus loyal d'avouer la situation à Mlle Messany et de se mettre à sa discrétion? C'est ce qu'elle fit le soir même, après dîner, simplement.

La vieille demoiselle leva ses bras au ciel et regarda Hélène avec un tel étonnement que celle-ci s'imagina qu'elle n'avait pas compris.

— Tu es allée chez ce garçon, toute seule, toi! Mais, pour avoir osé faire une chose pareille, il faut que tu en sois folle! Tu en es donc folle, malheureuse?

liUUlASU.N l'il

Elle répondit, en lui prenant la main :

— Oui, ma cousine.

Au ton subitement grave et triste d'Hélène, Mlle Messany n'éprouva plus que de la pitié.

— Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! je n'aurais jamais cru cela de toi... Qu'est-ce qui va nous arriver, maintenant? ajouta-t-elle en s 'englobant elle-même dans la catastrophe. As-tu réfléchi à toutes les conséquences de cette horreur?

— Non, ma cousine, à aucune, répondit Hélène. Mlle Messany voulut les lui énumérer, mais elle

s'arrêta sur cette question d'Hélène :

— Voulez-vous encore de moi, ma cousine?

— Qu'est-ce que tu me demandes! Plus que jamais, pauvre petite! Ah! ça n'empêche pas que tu n'aies commis une grande faute... mais enfin, tu as des excuses et, si je remontais dans ma vie, qui sait si je ne trouverais pas une minute où j'aurais pu commettre cette faute-là?

I Son regard sembla se perdre dans l'obscurité des souvenirs, puis elle embrassa Hélène en murmurant : « Ce Sébastien, tout de même! » Et avant de s'aller coucher elle dit encore à sa cousine :

— Tu as bien fait, mon enfant, d'avoir confiance en moi. Maintenant, ne m'en parle plus, à moins qu'il ne vous arrive quelque malheur.

Mais ces malheurs, dans l'enchantement des premières heures de l'amour, Hélène dédaignait de les prévoir. Elle ne sentait rien, dans la vie de Sébastien, de suspect ni de menaçant pour elle,

122 UODINSON

A leur deuxième rendez-vous, elle ne savait plus ce que c'était qu'une résistance à sa volonté, à sa fantaisie ou à son désir. Sébastien la dominait, mais d'une façon si naturelle et avec si peu d'efforts, qu'elle ne s'aperceA'ait pas de sa soumission, ni lui de sa puissance. Quand il était près d'elle, il s'en emparait avec la tranquille sécurité d'un homme qui dispose de quelque chose lui appartenant.

Bientôt, cependant, elle l'interrogea sur ses occupations, sur ses projets.

Sébastien était allé à Breuilly, deux fois déjà, et il avait trouvé en Bourgault, le contremaître, un homme excellent et sympathique, s'intéressant à son travail, principalement aux dessins qu'il faisait des machines, car il voulait en intercaler plusieurs dans son étude ; et une autre fois, comme le contremaître le félicitait sur l'épure d'une moissonneuse qui allait sortir des ateliers, il demanda :

— Alors, monsieur Bourgault, à votre avis, je commence à me débrouiller?

— Mais vous pouvez le dire, monsieur Real. On dirait que vous n'avez fait que ça toute votre vie.

— Eh bien, puisque vous êtes si gentil, je vais vous avouer quelque chose. Voici. J'ai besoin de gagner ma vie et je compte un peu sur vous pour me faire entrer à l'usine.

— Oh! moi, monsieur Real, je ne suis rien ici, je ne peux qu'embaucher dos ouvriers quand c'est

KOBINSON iTd

nécessaire. Pour le reste, il faut s'adresser au patron.

— ]\Ianque-t-il des ouvriers en ce moment-ci?

— Il m'en manque dmix à Fatelier de montage.

— Écoutez, Bourgault, reprit Sébastien, je voudrais me familiariser avec le maniement des appareils et gagner quelques sous par la même occasion... Croyez-vous que je puisse faire votre affaire ?

Le contremaître le dévisagea, en hochant la tête, gêné tout à coup, en présence de ce bourgeois :

— C'est sérieux, ce que vous me demandez là?

— Très sérieux.

— Oh! monsieur Real, c'est qu'on ne devient pas ouvrier comme ça! On peut être très savant en mécanique, comme vous, mais, pour manier l'outil, c'est autre chose.

— Il me semble pourtant, dit Sébastien, qu'il y a dans le montage des diverses pièces de vos machines un travail assez délicat, assez précis-, auquel je m'habituerais vite. Là, il n'est pas question seulement de f.orce physique, mais d'adresse aussi et de connaissance de la mécanique.

— Oh! fit observer Bourgault, peut-être qu'avec de l'habitude... Ce sera dur de vous y mettre, mais vous pouvez essayer. Moi, je ne demande pas mieux...

— Voulez-vous me permettre de venir tous les jours ici? Vous ne me payerez, bien entendu, que

lorsque je pourrai remplacer un de vos hommes.

— A ce moment-là, vous ne gagnerez encore que cinq francs ou cinq francs cinquante.

— Je ne vous dis pas, reprit Sébastien en souriant, que je compte gagner cinq francs par jour toute ma vie, mais pour l'instant ça me rendrait service.

— Vous m'avez l'air de savoir ce que vous voulez, monsieur Real, et vous avez vos raisons, probablement... Moi, j'ai le droit de prendre des ouvriers pour mon ouvrage... Alors, dès que vous serez en état, je vous prendrai, je vous le promets. M. Balanier ne s'y opposera pas.

— Montrez-moi donc à peu près ce que j'aurai à faire.

Bourgault le conduisit dans un atelier où des ouvriers étaient en train d'ajuster les bras métalliques d'une lieuse.

— Oui, je vois, dit Sébastien, c'est le bras qui tasse les tiges et serre les gerbes, comme le ferait un homme avec son genou.

— C'est ça, dit Bourgault.

— Et puis, ce bras-là, continua Sébastien en désignant un autre appareil, saisit la ficelle, comme entre le pouce et l'index, et c'est cette grande aiguille qui fait le nœud, un peu dans le genre de la machine à coudre. Vous m'avez expliqué ça l'autre jour.

— Je vois que vous avez retenu, dit Bourgault, flatté.

Et s'adressant à un ouvrier :

— Dis donc, Poilet, veux-tu montrer à monsieur ce que tu fais?

— Vous serez bien gentil, monsieur, dit courtoisement Sébastien.

Il enleva son veston et s'avança vers l'ouvrier la main tendue.

— Alors, voilà, regardez! dit Poilet, un gros garçon roux et solide, je commence.

Ayant travaillé deux heures, Sébastien revint vers le contremaître qui lui dit :

— Je vous ai vu... vous vous y ferez, mais dans les premiers temps, ça vous éreintera.

— Bah! dit Sébastien, j'ai un peu chaud, voilà tout!

Il attendait Hélène le lendemain dimanche. Comme il lui avait vaguement parlé de sa démarche, elle lui en demanda le résultat.

— C'est fait, dit-il en la prenant sur ses genoux, et sans autre explication.

Elle se laissa aller dans ses bras ; puis, curieuse, intriguée de ce qu'il ne lui donnait pas de détails, tourmentée du désir de tout connaître de sa vie, elle reprit :

— Alors, tu es content?

— Mais oui, ma petite Hélène, répondit-il légèrement.

Elle insista :

— Tu as une place?

— Oui.

— A partir de quand?

— A partir de demain. Par exemple, il faut être à Breuilly tous les matins à huit heures... Heureusement, ce n'est qu'à vingt minutes de Paris... On se verra le soir, après dîner, veux-tu, .si tu es libre?

— Oh! je serai libre! Et puis, le dimanche, je m'arrangerai de façon à passer toute la journée avec toi... Et qu'est-ce que tu vas faire dans cette place? demanda-t-elle encore après un silence.

— Mais rien d'extraordinaire... ce qu'on fait dans ce genre de places.

— Des écritures?

— C'est cela, des écritures... Quelle drôle de curiosité! Ne t'inquiète donc pas de ça!

Et il se mit à l'embrasser.

— Comment veux-tu que je ne m'intéresse pas à ce qui te touche? s'écria-t-elle en s' asseyant et en l'attirant à elle. Tu sais maintenant à quel point je t'aime et à quel point je t'appartiens. Aie confiance en moi, je t'en conjure. Ne me prends pas pour une maîtresse ordinaire avec qui tu ne cherches que le plaisir... Si je te demande en quoi consiste ton travail, c'est afin de mieux te sui\Te par la pensée quand tu es loin de moi... Si tu savais ce que tu es pour moi, Sébastien, tu ne froncerais pas les sourcils comme ça...

Elle lui tenait les mains, les lui embrassait, tandis que, debout devant elle, il la considérait avec un certain agacement. Mais, ne voulant pas

prolonger la discussion, ayant hâte d'ailleurs de voir sa maîtresse revenir à des idées moins sévères, il lui dit la nature de ses occupations.

— Voilà!... Tu vois, c'est bien simple... Et maintenant!... Eh bien, qu'est-ce que tu as? reprit-il en apercevant la figure d'Hélène pleine de tristesse et sesyeux qui devenaient troubles.

— - J'ai... que je suis navrée, Sébastien, navrée!... Est-ce là une position pour un garçon comme toi... élevé dans une famille comme la tienne... fin... instruit... ayant tout ce qu'il faut pour réussir?...

Il s'avança vers elle et l'interrompit en lui touchant l'épaule doucement :

— Écoute, Hélène... Qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous! Je suis ton amant, mais je suis aussi un jeune homme qui a besoin de gagner sa vie, qui a réfléchi à ce qu'il devait faire pour cela et qui est seul juge des moyens à employer... Je connais mon caractère, mes ressources, ce dont je suis capable ou incapable... Toi, tu es une petite bourgeoise et tu as là-dessus les idées de Barois... Tu voudrais me voir mettre en habit tous les soirs, aller dans le monde, et faire ma cour à des vieilles dames influentes... Je m'y résoudrai plus tard, si c'est absolument nécessaire, mais, pour l'instant, je veux essayer autre chose. Je me suis tracé un certain plan d'existence et, tant qu'il ne me sera pas démontré qu'il ne vaut rien, je m'y tiendrai!...

Hélène s'était déjà dressée, appuyait ses lèvres contre les siennes, tremblant de cette première

128 nOBINSON

ombre qui s'élevait entre eux, cherchant le pardon avec des caresses. Elle ne le quitta que lorsque ses yeux eurent repris le sourire et le regard qu'elle aimait.

Sébastien n'avait pas prévu l'entrée d'une femme dans sa vie. Quand il se retrouva seul au départ de sa maîtresse, il se félicita de l'avoir arrêtée tout de suite dans la voie de la surveillance et des conseils. Cependant, il fut touché en se rappelant comme elle s'était vite soumise. Certes, aucune des femmes dont il avait été l'amant ne pouvait se comparer à celle-là. Aucune ne possédait sa race, sa profondeur de sentiments, non plus que sa jeunesse et sa façon de s'abandonner. Il s'avoua à lui-même qu'il en était épris et qu'il attendait impatiemment les heures où elle devait venir. Mais il ne voulait pas pour elle renoncer à son indépendance, ni à la libre allure de sa vie; ni surtout aux longs moments de solitude pendant lesquels il essayait d'étendre et d'assouplir son esprit.

Malgré lui, néanmoins, l'étonnement manifesté par Hélène, en apprenant sa situation, l'énervait un peu. S'imaginait-elle qu'il allait lentement déchoir, puis se résigner à la déchéance? Tandis qu'au contraire, pour la première fois peut-être depuis qu'il avait renoncé à Polytechnique, une ambition se formait nettement en lui.

A mesure qu'il maniait de plus près les pièces des appareils, qu'il les voyait comme se chercher en s'adaptant les unes aux autres sans effort, for-

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mer ensuite un être complet, docile au mouvement; à mesure que ses doigts, de jour en jour plus souples, pénétraient sans les froisser jusqu'aux ressorts délicats des machines, il songeait de combien de perfectionnements étaient encore susceptibles ces organismes puissants, mais imparfaits. Dans l'étude qu'il destinait à Malazé, et qu'il écrivait le soir en rentrant, parfois la nuit, il tâchait d'en indiquer ciuelques-uns parmi ceux qui, plus tard, devraient être réalisés si l'on voulait obtenir de la machine agricole le rendement maximum.

Et tandis que Sébastien s'acharnait ainsi à ce travail, où il découvrait la voie de son ambition, Hélène se jurait au contraire de l'en arracher. Le sortir de ce qu'elle considérait comme un avilissement, le rendre à la situation brillante qu'il méritait, être la fée bienfaisante de sa vie, c'est la mission qu'elle donnait à son amour. Elle comprenait cependant que pour cela il ne fallait pas le heurter. Il fallait aussi lui devenir une maîtresse indispensable. Ces projets s'accordaient parfaitement avec une insatiable tendresse, avec l'élan de tout son être vers lui.

Elle établissait déjà le plan de ses intrigues futures, qui devaient avoir le salon de Moulaine pour centre d'opérations.

Malheureusement, elle n'y avait pas d'influence personnelle. Bien accueillie, comme une gentille provinciale qui faisait nombre aux « jours » de Mme Moulaine, elle n'appartenait cependant pas

à l'intimité. Elle s'asseyait, écoutait la conversation, ne s'y mêlait que d'une façon discrète, buvait une tasse de thé ou de chocolat, et disparaissait. La maîtresse de maison la récompensait de son assiduité en l'appelant « ma chère amie » et en la citant chaque fois qu'il était question de malheurs conjugaux. Hélène se rendait compte que tous ces avantages combinés ne lu^ faisaient pas une situation mondaine, où elle pût servir Sébastien. Pourtant, elle avait été remarquée par Mme La Houbelle, qui lui trouvait du bon sens et « plus d'esprit qu'elle n'en voulait avoir l'air... » \Lne La Houbelle était une dame de cinquante-cinq à soixante ans, dont le salon, un des plus brillants de ces vingt dernières années, se ferma à la mort d'un grand philosophe qui le présidait régulièrement tous les lundis. Elle passait pour n'avoir jamais voulu être la maîtresse 'de cet homme illustre, et l'avoir fait souflrir. C'était, disait-on, l'origine d'une liaison spirituelle dont, plus tard, les lettres posthumes de l'un et de l'autre devaient révéler le mystère. On savait donc, dans le public, qu'à la mort de Mme La Houbelle, il éclaterait quelque chose comme un scandale; une légende d'héroïsme et de perversité s'était formée ainsi autour de la vieille dame et lui valait un prestige singulier.

Ne recevant plus chez elle, elle allait dans quelques salons. Sa présence suffisait à en rehausser le niveau. Moulaine l'avait attirée en intercalant.

UOBINSOiX 131

dans un discours à la Chambre, une pensée du grand philosophe.

Or, Mme La Houbelle s'intéressait à Hélène. La jeune femme lui rappelait une de ses amies d'enfance, morte d'une façon tragique. C'était une de ses histoires favorites. Elle la racontait sans cesse en y ajoutant des détails nouveaux. Mais elle n'avait encore rencontré personne qui l'écoutât avec autant de patience que Mme Ardouin. D'où sa sympatliie pour celle-ci et les éloges qu'elle lui décernait.

Hélène résolut de se rapprocher davantage encore de Mme La Houbelle, de lui faire sa cour, de profiter de son influence auprès de Moulaine, n'osant pas directement s'adresser au député ni à sa femme.

Elle ne manqua pas une des trois dernières réceptions d'après-midi de Mme Moulaine, moins suivies d'ailleurs en ce début de l'été, à la veille des vacances parlementaires. Moulaine y faisait parfois une courte apparition vers la fin de la journée, à la sortie de la Chambre, surtout lorsqu'il apportait quelque potin politique ou que la séance avait été orageuse.

Ce jour-là, Moulaine entra, plus souriant encore, plus aimable que de coutume. Après avoir distribué des saluts et des compliments, il s'adossa à la cheminée dans une attitude oratoire, et on devina qu'il avait une histoire à raconter. La conversation justement s'épuisait. Les dames s'approchèrent et se rassemblèrent autour de lui.

132 * KOBLNSÛ.N

— Mon Dieu! dit-il, mesdames, ne vous attendez pas à de l'extraordinaire... Mais c'est assez piquant...

— Ah! ah! Voyons...

— Vous connaissez mon collègue de la Nièvre, iNIalanche, celui que nous appelons le sévère Malanche...

— - Oui, oui, continuez...

— Eh bien, mesdames, nous venons de découvrir de la façon la plus imprévue que le sévère Malanche adoucissait sa sévérité légendaire en faveur d'une jeune dame nommée Aimée Yquem...

— Celle des Folies-Bergère?

— Elle-même.

— Mais, dit un monsieur, Aimée Yquem, c'est la bonne amie de...

— Attendez donc, interrompit Moulaine. J'allais le dire... Aimée Yquem est, en effet, la bonne amie de mon secrétaire, Adrien Résil. Celui-ci savait bien que la jeune personne avait un protecteur, mais il ignorait que ce protecteur fût précisément le sévère Malanche...

Des exclamations ironiques s'élevèrent de tous les points du salon. Moulaine continua, obligé, devant la curiosité aiguë, de donner tous les détails de l'affaire.

— Et, de son coté bien entendu, le sévère Malanche ignorait qu'Aimée Yquem eût un amant, et que cet amant fût mon propre secrétaire...

— Comment l'a-t-il appris?

liOBlNSÛN 133

— Là, mesdames, je suis obligé de gazer... Il l'a appris comme au deuxième acte des vaudevilles...

— L'acte du lit! s'écria une dame, soulevant des rires.

— Où la chose se corse, reprit Moulaine, et se mêle à la politique, c'est qu'aux prochaines élections, dans dix mois, devinez qui est le concurrent de Malanche dans la Nièvre ?

— Parbleu! Adrien Résil?

— Ah çàl est-ce qu'ils vont se battre?

— Non, fit Moulaine. Mais' Malanche a eu un mot admirable, un mot de candidat. Il s'est avancé, tout à l'heure, dans la salle des Pas-Perdus, vers Résil : « Monsieur, lui a-t-il dit, nous nous retrouverons devant le suffrage universel ! « Vous pensez si nous avons tous ri, lorsque mon secrétaire m'a eu raconté l'histoire, sous le sceau du secret.

A ce moment, Adrien Résil entra, fut accablé de plaisanteries et de félicitations.

— J'espère que vous allez être nommé contre lui? dit une voix.

— Je l'espère, chère madame...

— Lui! s'écria Moulaine, j'en réponds. Ce sera le troisième de mes secrétaires qui deviendra mon collègue à la Chambre. C'est bien simple, je ne peux pas garder un secrétaire. Et quand me quittez-vous, Résil?

— A la rentrée, patron. Je reste à votre disposition tout l'été.

134 ROBLNSON

— Il est charmant!... Quand je n'ai plus besoin de luil... IMais je vous pardonne votre lâchage, en faveur de l'histoire.

On servait le thé. Les conversations reprirent dans des coins, autour des petites tables. Hélène se trouvait dans le même groupe que Mme La Houbelle, qui ne cachait pas son opinion sur le régime parlementaire et les moeurs de la jeune génération. Néanmoins, elle trouvait qu'Adrien Résil était intelligent et spirituel.

— Celui-là arrivera, disait-elle. Je ne suis pas inquiète pour lui.

Hélène regarda le jeune homme à qui on faisait ce succès. Élégant, certes, habile, parlant agréablement, mais taillé sur quel modèle banal ! U ressemblait à tous les jeunes gens qui venaient là, chez Moulaine, en quête d'une protection, d'une influence, d'un sourire, n'ayant pas perdu leur journée quand ils avaient fait une relation nouvelle, quand ils avaient serré une main de plus. « C'est pourtant ainsi qu'on arrive- », se disait-efle. Et, avec un serrement de cœur, elle pensait à Sébastien, encore en train, à cette heure-ci, de soulever des machines, la sueur au front. Puis, il rentrerait dans sa petite chambre, meublée à peine de quelques chaises, d'une table et d'un lit, et il écrirait une partie de la nuit, après avoir maigrement diné dans quelque gargote! Et, pourtant, entre lui et cet Adrien Résil, quelle différence de valeur! Comme Sébastien avait un esprit plus original,

ROBIKSON 135

plus profond ! Quelle autre distinction aussi ! Quelle plus réelle élégance !

Si l'un était doué pour arriver, est-ce que Sébastien ne l'était pas mille fois davantage? Il ne lui manquait que l'occasion, cette occasion qui s'offre comme une femme facile à tous ceux qui rôdent dans les mauvais lieux. En regardant, en écoutant, elle s'exaltait toute seule dans ce salon, et de l'amertume lui montait aux lèvres, à cause de la situation de son pauvre ami. Mais, soudain, elle eut une idée. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt? Moulaine, dans quelque temps, aurait besoin d'un secrétaire, puisque Adrien Résil le quittait. Secrétaire de Moulaine, c'était le pied à l'étrier, c'était pour Sébastien la situation rêvée, l'événement qui pouvait décider de sa carrière. Hélène avait la fièvre. Elle aurait voulu commencer tout de suite à intriguer. Pourvu que Moulaine ne cherchât pas dès maintenjant le successeur de Résil ! Non... Non!... il venait de dire que, pendant l'été, il s'en passerait ! Elle avait donc tout l'été pour agir. Par malheur, les vacances parlementaires approchaient. Comment retrouver le député qui d'habitude voyageait, puis faisait une cure, et qui annonçait que cette année il irait à Bayreuth ? Il fallait donc amorcer la chose, avant le départ, d'une façon adroite et détournée, car s'adresser directement à Moulaine, lui parler de Sébastien comme du frère d'une de ses amies de Tournus, lui rappeler que le jeune homme lui avait déjà été pré-

m: ROBINSON

sente, étaient-ce des recommandations suffisantes? Elle ne le ferait que si ellp ne trouvait pas mieux. Restait Mme La Houbelle, qu'elle pouvait intéresser à sa cause. Mme La Houbelle allait à Vichy toutes les saisons, mais à la fin de juillet seulement. Jusqu'à cette époque, elle ne quittait pas Paris. C'est ce que d'ailleurs elle répéta en prenant congé de Mme Moulaine, Elle ajouta qu'elle avait loué pour trois mois, cette année-ci, une villa à Saint-Germain et qu'elle espérait bien qu'on ne la laisserait pas toute seule.

— Je compte sur vous, dit-elle à Hélène,

— Mais je crois bien, madame! Je serai bien heureuse, reprit Hélène, ravie.

— Et moi, je serai enchantée de vous voir, chère madame, vous me plaisez beaucoup. Je m'installe dimanche... Quand vous voudrez causer un peu avec une vieille dame, vous lui ferez plaisir.

Hélène la remercia et prit congé à son tour.

— On vous verra encore la semaine prochaine, chère amie? lui demanda Mme Moulaine.

— Oh! certainement. Je ne m'absenterai pas de tout l'été.

Ce qu'elle sentait de plus difficile' maintenant, c'était de préparer Sébastien, de l'amener peu à peu à son idée. Car elle se rappelait qu'il avait la manie de ricaner chaque fois qu'on prononçait le nom de Moulaine.

L'existence de Sébastien était plus rude encore qu'Hélène ne se l'imaginait. En effet, elle n'avait plus osé lui demander de détails. Elle ignorait ce qu'il gagnait, comment il vivait. Elle savait seulement qu'il travaillait de ses mains dans cette usine par ces terribles chaleurs de juillet. Devant lui, elle s'efforçait de ne pas le plaindre. Un sentiment dont Sébastien avait horreur d'être l'objet, c'était la pitié.

Le dimanche, après les trop rapides rencontres de la semaine, elle arrivait donc le sourire aux lèvres, animée et parée pour lui, la caresse dans les yeux. Elle restait des heures entre ses bras, lui donnant la sensation profonde qu'elle ne vivait plus que pour être aimée de lui. Si Sébastien avait pu, à ce moment de son existence, être conquis par une femme, il l'eût été certainement par cette maîtresse fidèle et éperdue. Mais son esprit était harcelé par trop de préoccupations, et son cœur en

138 iiOBLNSON

était distrait. C'est sa jeunesse seule qui aimait Hélène et frémissait contre elle. Heureusement, l'expérience amoureuse de celle-ci était trop récente pour qu'elle discernât ces nuances et en souiïrît déjà.

Le lendemain de ces journées où la possession d'une maîtresse élégante lui voilait un instant la vie réelle, Sébastien n'avait pas trop de tous les ressorts de son courage pour se lever à six heures du matin avec la perspective d'une longue semaine de dur travail. Mais il n'hésitait pas longtemps. Son énergie était comme éveillée avant lui. Il se levait, prenait ce train grouillant de travailleurs, arrivait à la station de Breuilly un quart d'heure après. Alors, il traversait une rue interminable de banlieue pauvre. De hautes maisons à cinq ou six étages, dont les fenêtres trop étroites et garnies de rideaux trop courts essayaient, en s'ou\Tant, d'attirer un peu d'air pur, alternaient avec des petites demeures carrées, blanches, composées seulement d'un rez-dechaussée, et précédées d'un jardin minuscule aux fleurs couvertes de poussière. Au bout de la rue, ce n'étaient plus que des masures en bois et en torchis, puis, çà et là, des hangars, ensuite une route défoncée au milieu d'une plaine sans culture. Les ouvriers la prenaient pour abréger le chemin^ et aussi pour voir de l'herbe et un coin de campagne, même sec et faubourien. Sébastien les suivait, machinalement.

ROBIINSON 139

Il avait fait très vite son apprentissage. Sa vigueur physique, un œil sûr, sa forte intelligence théorique avaient suppléé à l'entraînement. Au bout de deux mois, Bourgault, le contremaître, l'embaucha définitivement à cinq francs par jour. Auparavant, il crut devoir consulter le patron. Edmond Balanier l'approuva et vint lui-même, un jour de ^nsite, en informer Sébastien,

— Je connais votre cas par Bourgault, lui dit-il, et aussi votre bonne volonté. Si je trouve un jour une place plus compatible avec votre instructioUj je vous l'offrirai de grand cœur. Je suis trop juste pour ne pas faire de différence entre vous et un ouvrier quelconque. Vous pouvez donc, à l'occasion, compter sur moi.

— Voulez-A^ous me permettre, monsieur, de vous envoyer, dès qu'il sera terminé, mon travail sur la mécanique agricole? J'espère qu'il paraîtra dans les Annales scientifiques, comme le premier.

— J'ai lu celui-là, fit M. Balanier, il m'a intéressé.

Sébastien eut une déception avec son travail sur la mécanique agricole. Le directeur des Annales scientifiques, Malazé, ne lui en prit qu'une partie, jugeant le reste, dit-il, trop technique et un peu confus. Mais, par une heureuse coïncidence, la partie qui parut contenait précisément des détails sur l'usine de Breuilly et une appréciation des services rendus à l'agriculture par la maison Balanier. Sébastien reçut la carte de son chef et

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des remerciements. Mais la somme qu'il toucha fut médiocre, trois colonnes à dix francs.

Il trouva, par hasard, le moyen d'utiliser le surplus de ses notes. Ayant îu dans un journal le commencement d'une série d'articles sur U Agriculture française moderne, il conçut le projet d'aller se présenter au rédacteur et de lui offrir son concours pour la suite. Le premier de ces articles était signé Cosinus. « J'irai au journal et je demanderai M. Cosinus, se dit Sébastien; il me recevra bien un jour ou l'autre, » Ce pseudonyme était celui d'un garçon débrouillard et joyeux, nommé Henri Bussol, qui, après avoir échoué dans la chronique d'actualité et dans la politique, se faisait une •spécialité de l'article de vulgarisation. Il tenait, sous des pseudonymes différents, les lecteurs de trois ou quatre journaux au courant des derniers progrès de la science, en choisissant de préférence ceux qui, par certains côtés, touchaient au parisianisme. Il avait commencé sa série sur l'agriculture à cause d'un discours retentissant prononcé à la Chambre et d'une pièce de théâtre qui mettait en scène des paysans français. Il avait fini, à la longue, par être pris au sériiux dans le monde scientifique et il eût très bien gagné sa vie sans des habitudes de tripot où s'engloutissait tout son argent.

Sébastien fut obligé d'aller cinq ou six fois au journal avant de le rencontrer. Il s'y présentait on sortant de l'usine, vers sept heures, heure à

laquelle Cosinus passait habituellement prendre son courrier.

Enfin on lui dit :

- — M. Bussol vous prie d'attendre.

Le rédacteur avait joué au haccara l'après-midi et il était de mauvaise humeur. Il eut l'air de tomber des nues quand Sébastien lui tendit ses notes.

— Eh ! mon cher monsieur, des notes sur l'agriculture, j'en ai de quoi faire dix articles, vingt articles !

Il se radoucit pourtant, quand il les eut parcourues, regarda Sébastien et reprit :

— Tiens!... au fait, j'ai mon papier à faire ce soir et je n'en ai pas écrit une ligne... Laissez-moi donc ça, je m'en servirai peut-être... Quatre sous la ligne, ce que je prendrai là dedans, ça vous va-t-il?

— Ça me va parfaitement, monsieur, reprit Sébastien.

— Au revoir, alors, cher monsieur... Je vous paierai de la main à la main quand ça aura paru.

, — Comme il vous plaira.

Sébastien avait grand besoin d'un supplément de ressources. Son salaire, strictement suffisant pour un ouvrier, ne lui permettait ni d'entretenir ses vêtements, ni de payer une chambre du prix de la sienne. Il en fut vite réduit à des expédients, par exemple, à vendre les morceaux de sa garderobe qui ne lui étaient pas absolument néces-

saires. « Qu'est-ce que je ferais d'un habit noir cet été? » songea-t-il. Et il se rendit chez un fripier de la rue Pigalle qui lui acheta pour quinze francs l'habit, le gilet et le pantalon. Une réflexion analogue à propos de sa montre le conduisit chez un brocanteur qui prêtait plus que le Mont-de-Piété.

Après avoir accompli cette dernière démarche, un peu d'argent dans sa poche, il acheta un paquet de tabac de dix sous, roula une cigarette, et alla dîner à la brasserie. Il n'avait pas ce soir-là de rendez-vous avec Hélène : il pouvait donc prolonger son repas, lire les journaux, puis errer un peu dans les rues, avant de rentrer. Il se sentait un grand appétit, une humeur alerte, le goût de vi-sTo; et il apercevait, sans frayeur, l'ombre de la détresse qui passait sur lui. Il avait toujours prévu qu'à un moment donné il manquerait d'argent et qu'il aurait à franchir des heures difficiles.

Tandis qu'il mangeait, il lui revenait un bizarre souvenir d'enfance. Il revoyait, assis au soleil, devant la porte d'une petite maison de village, un vieux bonhomme, son grand-père maternel, et il entendait une voix cassée, donnant à un gamin de dix ans des conseils d'ordre et d'économie. Et ces conseils se terminaient invariablement par cette conclusion : « Mon enfant, arrange-toi de manière à ne pas manquer quand tu seras ^neux. »

« Ne pas manquer «, c'était une expression de son pays. Dans Tesprit du bonhomme, elle voulait tout dire : qu'il ne faut pas gaspiller son argent,

ROBmSO.N U3

qu'il faut se conserver une maison à soi pour y mourir, qu'on ne doit avoir besoin de personne, et que la fin de la vie est abominable dans la misère. Que, par conséquent, il faut que les jeunes gens se conduisent bien et mettent de l'argent de côté. « Moi, ajoutait-il, en tirant de longues bouffées de sa pipe, j'ai toujours eu peur de manquer. » Toute sa philosophie se bornait à cette terreur.

Sébastien songeait : « Qu'aurait dit ce brave grand-père, s'il avait pu prévoir que je vendrais mes habits pour dîner? » Il avait beau s'observer, rien du caractère de cet ancêtre n'était demeuré en lui. Il ne se représentait pas l'avenir,. ainsi que le font tant de gens, comme une espèce d'endroit mystérieux où il faut fatalement arriver, dont la porte menaçante s'ouvre à heure fixe devant nous, puis se referme à jamais, sur un signe du destin. Non, l'avenir apparaissait à Sébastien sous une forme moins redoutable. Sa conception est-elle autre chose qu'un simple jeu de notre esprit pour se figurer la crainte ou l'espérance? Il se souvint même à ce propos qu'autrefois son professeur de mathématiques en avait donné cette définition saugrenue qui fit éclater de rire toute la classe: « L'avenir, c'est le carré de demain. »

Sébastien, sentant qu'il se perdait dans des songeries assez creuses, demanda l'addition. Il avait, sans y prendre garde, dépensé cent sous pour son dîner, ayant pris, par exception, un cigare ^t du café. Il se promit plus de sagesse. « Le carré de

lii ROBIN SOiN

cinq, se dit-il en riant, c'est vingt-cinq. Et je n'ai plus que dix francs. » Emprunter de nouveau à Barcis, Sébastien eût considéré comme malhonnête de seulement y penser. Dans les lettres qu'il lui écrivait, il se montrait au contraire satisfait de son sort. Il cachait de même son dénuement à sa sœur, et surtout à son amie.

Un dimanche — le dimanche qui suivit sa visite d'adieu à Mme Moulaine — à la fin de l'aprèsmidi, Hélène se leva, s'habilla, puis commença à mettre de l'ordre dans la chambre de Sébastien, à ranger ses papiers, ses livres, à poser des boutons à ses efïets.

En prenant son gilet étendu sur la table, elle fit tomber à terre de la monnaie. Elle se baissa, ramassa huit sous, chercha encore, puis en se relevant :

— Je ne trouve que huit sous, le reste a dû rouler sous le lit.

— Je trouverai moi-même, ne te donne pas la peine, reprit Sébastien.

Elle avait saisi sa canne, la glissait sous les meubles, ne rencontrant aucune pièce de monnaie.

— j\Iais lève-toi, dit Sébastien, je ferai ça tout à l'heure... Allons! viens!

Hélène le regarda, vit ses sourcils froncés, et un soupçon lui traversa l'esprit. D'une main prompte elle fouilla dans toutes les poches du gilet, puis du pantalon. Alors, elle devina la détresse du jeune homme, et, sans craindre, cette fois-ci, son air

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mécontent et ses gestes d'impatience, elle s'affaissa sur une chaise, bouleversse. ,

— Oh ! c'est affreux, de me cacher ta situation... Oui, c'est affreux! lui dit-elle la poitrine soulevée de sanglots.

Sébastien se demanda s'il ne devait pas se mettre en colère et en finir, une fois pour toutes, avec ces apitoiements; mais, devant la désolation d'Hélène, il se décida à prendre la chose de bonne humeur,

— Avant de sangloter comme ça, laisse-moi t'expliquer... Et d'abord que je passe mon pantalon, ça n'est pas une tenue...

Quand il se fut vêtu, il embrassa Hélène sur le front, et de sa voix gentille, au ton fraternel :

— Je n'ai que huit sous, en effet, ma chérie.., mais tu ne t'imagines pas ce qu'on peut faire avec huit sous bien employés... Et puis, j'ai rendezvous demain avec Cosinus... je t'ai raconté ça... Cet animal-là qui faisait le dégoûté sur mes notes, les a froidement copiées de la première à la dernière ligne et les a signées avec non moins de cynisme... ce qui fait qu'il me doit quarante francs... à quatre sous la ligne. Je lui ai écrit, il m'a répondu de venir demain à sept heures... Je viens de débuter dans le journalisme et tu pleures!

— Et, d'ici à demain, qu'est-ce que tu vas faire? Est-ce avec huit sous que tu vas dîner ce soir et prendre ton train demain matin... Tais-toi, Sébastien, s'écria-t-elle en allant se jeter à ses genoux... Comprends ce qu'il y a d'atroce pour

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moi à te voir dans cet état, pendant que je ne manque de rien et que je suis bien tranquille! Crois-tu que je vais pouvoir dîner tout à l'heure, en pensant que tu manges un morceau de pain sec?

— Ma pauvre chérie, reprit Sébastien, ne dramatise pas cette petite histoire, je t'en conjure. Elle n'a aucune importance. Ce ne sera pas la première fois ni la dernière que je dînerai sommairement, et Dieu veuille qu'il ne m'arrive pas dans la vie de choses plus tragiques! Maintenant, embrasse-moi et va-t'en.

Elle restait à genoux, le retenant par la main.

— Oh ! si tu te doutais comme tu es cruel, quelquefois, avec ton air doux!

— Moi, cruel! dit-il en riant. Ne dirait-on pas que je viens de me rendre coupable d'une horrible trahison?...

v — J'aime mieux que tu me trompes et que tu ne restes pas sans manger! s'écria-t-elle d'un accent presque douloureux et presque comique.

Alors, elle se releva, alla s'asseoir à côté de lui, et, devenant tout à coup timide, suppliante :

— Mon chéri, mon chéri... Comprends ce que je veux te dire... sans me laisser achever... Fais-moi oui d'un regard... Une fois tu m'as dit que Ui n'étais pas que mon amant... Eh bien, moi, je ne suis pas que ta maitrosse, je suis une amie... une camarade... Ah! je n'ose pas!...

Elle lui saisit la main et la lui embrassa avec

RORINSON 147

passion, sentant qu'il avait compris et tremblant de l'avoir froissé.

Aiais Sébastien haussa les épaules :

— Mais oui, ma petite Hélène, j'ai compris et Je ne t'en veux pas du tout. Seulement, laisse-moi te dire une chose. Je ne suis pas plus capable d'accepter de l'argent d'une femme, serait-ce de toi, que de voler une montre ou de commettre une indélicatesse quelconque.

Elle protesta :

— Quel rapport ça a-t-ij... Voyons? Gomment peux-tu comparer?...

— Je ne compare pas... Je no te dis pas que, si je t'empruntais cent francs, je me croirais déshonoré... je ne prononce pas de grands mots... Mais il me semble que, si je le faisais, je perdrais un peu de la carrure, du sang-froid imperturbable dont j'ai besoin en ce moment pour ne pas sombrer... Je traverse une partie de mon existence comme sur une corde raide, mon salut est une question d'équilibre... Eh bien, continua-t-il en riant, j'accepterais la plus petite somme de toi que mon équilibre moral se trouverait compromis...

Il devint sérieux et poursuivit :

— Vois-tu, ma chérie, je constate qu'en conservant certaines habitudes, en ra'appuyant sur certaines idées, je reste assez courageux, assez solide d'esprit; et il me semble, au contraire, qu'en les abandonnant, je me désarmerais et je deviendrais tout de suite lâche. Alors, je les garde. Voilà

les seules raisons de mon refus. Elles sont vagues, évidemment, mais je n'en ai pas d'autres.

Elle se rapprocha de lui et mit la tête sur son épaule, sans lui répondre. Elle n'essaya pas de discuter. Le cœur n'a pas d'arguments, il n'a que des émotions. Quand elles ne sont pas victorieuses du premier coup, c'est la raison qui est la plus puissante. Et Hélène, chez qui la passion avait tout envahi mais non tout corrompu, s'avoua très franchement que Sébastien avait raison.

Elle tira cependant un avantage de cette explication, c'est que son amant ne chercha plus désormais à lui cacher la vérité. Quand il manquait d'argent, il le lui disait tout naturellement, et alors, elle affectait, pour lui plaire, la même insouciance. Il lui semblait ainsi qu'elle partageait sa détresse dans une certaine mesure. En sa présence, elle tâchait de prendre une petite allure bohème, d'abandonner son air de bourgeoise rangée qui accentuait d'un trop fort contraste ce que la vie de Sébastien avait au fond de précaire et de douloureux. Et elle passait dans le même jour, de cet appartement de Mlle Messany, plein pour elle de devoirs maternels, d'ordre, de mélancolie, aux véritables vagabondages que lui imposaient les « hauts et les bas » de la fantaisiste et vagabonde existence du jeune homme. Car Sébastien en arriva vite aux pires complications avec la propriétaire de son garni, une ancienne concierge qui avait

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divisé un grand appartement en plusieurs chambres et les louait meublées.

Un soir qu'il rentrait, elle lui refusa brutalement l'accès de son logis. Sébastien avait bien quelque argent sur lui, mais pas assez pour payer l'arriéré. Il n'insista pas. Mais, comme il avait rendez-vous avec Hélène, il attendit sa maîtresse devant la porte.

Cet incident qui lui eût paru sans importance, s'il se fût trouvé seul, lui causa une sourde irritation. Il se sentit, pour la première fois, gêné de confesser jusqu'où il en était réduit. Le quart d'heure qu'il passa à se promener de long en large sur le trottoir lui parut interminable. Il se demandait s'il fallait dire la vérité à Hélène, mais il craignait de la lui dire cette fois-ci d'une façon trop aiguë. Il craignait surtout de faire comprendre, malgré lui, la pensée encore obscure de son esprit, mais que l'incident de ce soir rendait singulièrement poignante et précise. Et cette pensée, maintenant, il se la formulait ainsi, dans l'énervement de l'attente : « Ne nous faisons pas d'illusions : avec une maîtresse comme Hélène, ma situation est tout bonnement insoluble. Ou je finirai par me dégrader en ayant recours à elle, ou il me sera impossible de la garder dans des conditions acceptables pour elle et pour moi. Or, comme je ne lui emprunterai jamais d'argent, et comme, d'autre part, il me paraît difficile actuellement d'en gagner davantage, il faudra absolument que

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nous nous séparions à un moment donné. Cette existence en partie double d'ouvrier mécanicien et de bourgeois qui s'offre une jolie maîtresse est évidemment charmante et romanesque. Malheureusement, elle ne peut se prolonger que sous la forme d'un rêve. Un soir, la réalité intervient et vous dit : Tu as une maîtresse délicieuse, c'est très bien, mais où vas-tu l'emmener coucher? »

Sébastien alluma une' cigarette et regarda l'heure à travers les vitres d'un m.agasin. Hélène allait arriver dans quelques minutes, car elle éiait d'une admirable exactitude. *''

« Voilà donc où j'en suis, conclut Sébastien. Il va falloir choisir un de ces jours entre ces deux modes d'existence. »

Mais ici, il ne put continuer à raisonner froidement. Car il se représenta Hélène affolée et meurtrie aux premiers mots de séparation qu'il prononcerait; il se représenta son désespoir et sa révolte, n se sentit troublé en même temps de désir et de pitié, et il aperçut l'engrenage dans lequel il était saisi.

Mais, soudain, il tressaillit, surpris par la voix d'Hélène qu'il n'avait pas vu descendre d'un fiacre, et qui accourait vers lui. Gaiement, elle disait :

— Eh! que fais-tu là?

— Je t'attendais.

— Ça, c'est gentil. Mais tu aurais pu m'atlendre dans la chambre.

IlOr.LXSON 151

Et d'une douce pression du bras, elle voulut l'entraîner. Il résista en murmurant :

— Tu ne sais pas?... J'ai... oui... j'ai un peu de migraine. J'aurais voulu, ce soir, faire une petite promenade en voiture découverte.». J'ai besoin d'air...

— Mais je crois bien, s'écria-t-elle.

Il héla un cocher et lui dit d'aller jusqu'à la porte du Bois, par les Champs-Elysées. Toute la journée il avait fait un temps lourd et orageux que le soir commençait à peine à rafraîchir. Hélène tenait la main de Sébastien et l'appuyait contre son genou.

— On dirait que tu as un peu de fièvre? fit-elle subitement.

— Moi? non, je respire, au contraire... On a étouffé aujourd'hui.

Elle insista, inquiète :

— Non... je t'assure que tu as un petit mouvement de fièvre... je le sens bien.

— C'est moins que rien, ma chérie, fit-il, peutêtre la chaleur...

Se penchant de son côté, elle regarda son \àsage :

— Tu n'as pourtant pas mauvaise mine... Il se mit à rire.

— Je dois avoir très bonne mine.

Et il passa son bras autour de la taille d'Hélène, pendant que le cocher, mettant son cheval au pas, montait l'avenue assoupie et provinciale

i52 ROBINSON

de ce mois d'août. Arrivés à la porte du Bois :

— Veux-tu que je te reconduise, ma petite Hélène? demanda Sébastien.

Hélène dit oui, sans entrain, avec une vague déception.

Elle parla à peine pendant le trajet. Quand le fiacre s'arrêta et que Sébastien descendit pour lui donner la main, elle dit :

— Attends... Figure-toi que j'avais prévenu ma cousine que je rentrerais vers minuit seulement... oui... j'avais inventé unehistoire dethéâtre... Alors, comme il est à peine dix heures, elle ne comprendra pas... Je vais garder la voiture et te reconduire à mon tour. Je te laisserai à ta porte, puis je rentrerai, tu veux bien?

Il accepta, n'ayant pour refuser aucun prétexte sérieux. Il pensait : « Je ferai semblant de rentrer, puis je ressortirai et j'irai coucher n'importe où. »

Il sonna donc à la porte, qui s'ouvrit, et il disparut en faisant un petit signe d'adieu à sa maîtresse. Le cocher repartit. Au coin de la rue, Hélène le pria d'arrêter et se retourna pour tâcher d'apercevoir de la lumière, en haut, à la fenêtre de Sébastien. A diverses reprises, pendant la promenade, elle s'était sentie oppressée, en proie à l'indéfinissable émoi d'un mystère entre eux deux. Quelques réponses de son amant lui avaient paru gênées, hésitantes; quelques-uns de ses regards, étranges, éclairés autrement que d'habitude. Était-il souffrant? ou inquiet? Ah! quoi supplice

pour elle de ne pas tout savoir de lui et de ne pas oser tout lui dire! De ne pas pouvoir le servir par le dévouement et le sacrifice! D'être obligée de se créer devant lui une âme provisoire et légère, et pour son plaisir seulement !

Un frisson la parcourut. Pourquoi n'était-il pas déjà dans sa chambre? Pourquoi n'apercevait-elle pas la lumière? Elle descendit de voiture, machinalement, regarda encore. Elle allait sonner et monter chez lui, quand la porte s'ouvrit. C'était Sébastien qui sortait. Elle se trouva face à face avec lui, mais il la vit si pâle qu'il comprit le soupçon dont elle était mordue et qu'il lui avoua son aventure en riant, pour la consoler.

— Voilà!... et pour te prouver que je ne vais pas chez une femme, je me rends de ce pas à mon ancien hôtel, boulevard de Clichy, où je suis connu et où je passerai la nuit. Et, demain, je demanderai une petite avance à l'usine, où on ne me la refusera certainement pas... J'ajoute que si tu ne me crois pas, je monte en voiture avec toi et je t'emmène à l'hôtel du Bourbonnais, pour t'apprendre à me surveiller!

Elle chassa, d'un puissant effort sur elle-même, la tristesse qui l'envahissait au récit de cette nouvelle misère, et elle s'écria :

— Oh! oui... emmène-moi... Ça va être une vraie partie de bohème!

Ils remontèrent en fiacre et donnèrent l'adresse au cocher qui les regarda avec méfiance. Le garçon

de l'hôtel du Bourbonnais reconnut Sébastien et lui offrit précisément la chambre qu'il avait occupée à son arrivée à Paris. Elle avait un aspect si équivoque qu'Hélène y entra en frissonnant. • A minuit, Sébastien voulut se lever et la reconduire. Elle s'y opposa.

— Bah! il passe tout le temps des fiacres... J'en trouverai un. Je ne veux pas que tu sortes, tu tombes de som.meil et de fatigue, mon pauvre chéri,

— Mais non... mais non... par exemple! Je ne te laisserai pas seule dans ce quartier...

— Je ne suis pas poltronne... Écris-moi simplement un petit mot demain pour me dire comment tu t'es arrangé.

Elle était déjà habillée. Elle l'embrassa, dans son lit, avec une tendresse infinie et pitoyable, souriant de joie, tandis que son cœur était navré; puis, elle ouvrit rapidement la porte de la chambre et, un bougeoir à la main, elle descendit en tremblant sur ses jambes l'escalier inégal et graisseux de ce taudis.

En se trouvant seule, sur le boulevard extérieur, elle eut peur subitement. Elle faillit courir vers un groupe de gardiens de la paix qu'elle distinguait de l'autre côté, pour se placer sous leur protection. Elle n'osa pas traverser. Des couples de bourgeois qui sortaient d'un café voisin la frôlèrent, -en la dévisageant. Elle allait rentrer à l'hôtel, quand elle A'it de loin un tramway qui s'avançait, u 11 n'est

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guère plus de minuit, en effet. Quelle chance! » Elle se blottit contre la porte et attendit un instant. Alors, elle s'avança sur la chaussée, et, sans se préoccuper de la direction du tramway y monta, d'abord. Dès qu'elle fut assise, il lui sembla qu'elle venait d'être sauvée d'un grand péril. On arriva place Clichy. Là, elle trouva un fiacre.

Ce n'était pas de la honte qui lui restait de cette équipée : elle était sûre de n'y avoir été entraînée par aucun sentiment bas. En suivant Sébastien dans un hôtel borgne, à une pareille heure, elle n'avait songé qu'à lui rendre moins douloureux cet épisode de sa détresse. Non, le sentiment qui la faisait frémir de la tête aux pieds, qui lui secouait les nerfs, qui crispait ses mains, c'était celui de son impuissance. Elle aurait voulu immédiatement offrir à Sébastien quelque belle revanche. La situation de son amant lui paraissait une horrible injustice, qu'il lui appartenait de réparer. Elle ne se calma qu'en prenant la résolution d'agir, coûte que coûte, dès le lendemain. Elle avait déjà fait deux visites à Mme La Houbelle, pour amorcer. Elle allait lui en faire une troisième, et, cette fois-ci, lui demander nettement sa protection.

Rentrée chez elle, furtivement, afm de ne pas réveiller Mlle Messany, elle se coucha après avoir embrassé sa fille. Elle ne put s'endormir, encore sous l'angoisse de la soirée. Ayant rallumé la lampe, elle aperçut une lettre sur la table, et elle se leva pour la prendre. L'enveloppe était de l'écri-

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ture de sa belle-mère; et la lettre avait dû arriver par le courrier de neuf heures, un peu après son départ. Les premières lignes en indiquèrent à Hélène la gravité : Mme Ardouin venait d'avoir à Marseille une entrevue avec son fils, un fils repentant et prêt à réintégrer le domicile conjugal si sa femme y consentait. Mme Ardouin ajoutait qu'elle ne doutait pas de ce consentement et en développait les raisons en six longues pages.

Hélène avait tout lu sans un tressaillement, comme s'il se fût agi d'une nouvelle indifférente. Hésiter une seconde lui eût paru une lâcheté, une trahison envers Sébastien. Elle ne songea même pas aux coups qui pouvaient l'atteindre, aux sourdes menaces cachées sous les conseils affectueux de sa belle-mère. Elle écarta jusqu'aux souvenirs du passé qui venaient bourdonner autour d'elle. Elle n'en avait pas besoin pour se décider. Elle ne voulait invoquer vis-à-vis d'elle-même d'autre raison que son amour. Toutes les autres réflexions, elle les avait faites jadis, elle les avait débattues avec sa conscience, lorsque, précisément, elle luttait contre cet amour, aujourd'hui maître de sa vie. Ce n'était pas la peine de recommencer.

Elle ne voulut pas attendre jusqu'au lendemain pour répondre. Sur l'heure elle écrivit à Mme .Ardouin mère qu'elle avait pris une résolution définitive, laquelle était de se séparer légalement de son mari. Elle lui offrit même le divorce en lui rappelant que c'était exactement la transaction que

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Pierre lui avait proposée autrefois, quand il était parti avec sa maîtresse, « Elle ne croyait pas au repentir de son mari, qui, en près de deux ans, n'avait pas trouvé une occasion de le lui exprimer directement. » Bref, elle ne laissait à Mme Ardouin aucun espoir. Alors, Hélène se recoucha et s'endormit comriie le jour paraissait.

A neuf heures du matin, Mlle Messany pénétra dans sa chambre et la réveilla. Elle avait également reçu une lettre de Mme Ardouin. Hélène lui donna à lire la réponse qu'elle avait écrite la nuit. Mlle Messany la supplia de ne pas l'envoyer encore.

— Ma pauvre petite, ma pauvre petite! ne brusque rien!... Attends... Ne te lance pas en plein drame avec une femme aussi autoritaire et aussi vindicative que ta belle-mère!... Je suis épouvantée quelquefois, en pensant à toi!... Et puis, continua-t-elle en la prenant entre ses bras et en l'embrassajit tendrement au front, et puis, tu sais bien que maintenant ta situation a changé, n'est-ce pas? Toi aussi, tu as des torts... Ils ne sont pas comparables peut-être à ceux de ton mari, mais ils suffisent cependant pour que tu n'aies plus le droit de montrer la même intransigeance... Laissemoi agir, veux-tu? Rapporte-t'en à moi... Ta bellemère m'écrit pour me prier d'insister auprès de toi... Je vais en profiter pcsar me mêler de l'affaire et la traîner en longueur... S'il le faut, j'irai à Tournus causer avec Mme Ardouin, tâcher de connaître exactement ses intentions... Ah! pourvu

158 KUUl.NSÛ.N

qu'elle n'apprenne jamais ce que tu as fait, ma pauvre petite!

— Que m'importe! s'écria Hélène.

— On voit bien que tu n'as pas causé de ces choses-là avec un avoué... Oh! comme la vie des femmes est difficile, quand elles ne sont pas de vieilles biques dans mon genre !

Hélène n'avait qu'une hâte : s'occuper de Sébastien. Elle dédaignait de regarder du côté de l'orage, tant elle était sûre de lui tenir tête. Elle accepta donc le plan de Mlle Messany, et déchira sa réponse.

Après déjeuner elle se rendit à Saint -Germain chez Mme La Houbelle. Celle-ci l'accueillit avec de grandes protestations d'amitié et lui proposa une promenade en forêt. Elle fit atteler un vaste landau démodé, mais qu'elle conservait en souvenir des promena!des qu'elle y avait faites avec le maître. Il se mettait là, à sa droite, et pendant de longues heures, à Saint-Cloud ou à Saint-Germain, tandis que les chevaux allaient au pas, elle l'écoutait parler de la nature, de l'humanité, de l'amour, parfois même de quelque sujet frivole qu'il savait idéaliser.

Hélène l'amena adroitement à lui raconter les étapes principales de leur illustre et mystérieuse liaison. Sur ce sujet, Mme La Houbelle était inépuisable. Cependant, deux heures de promenade s'écoulèrent sans qu'Hélène eût trouvé l'occasion d'exposer le but de sa visite. Mme La Houbelle en était au récit de la mort du philosophe, à laquelle,

seule, elle avait assisté. Elle la décrivait avec une sorte de volupté mystique. « Elle lui tenait la main. Lui, souriait et lui disait adieu doucement. Son dernier souffle effaça à peine, en passant, le sourire de ses lèvres. » Dès lors, la vie pour elle resta vide. Elle ferma son salon et aurait quitté Paris si quelques amis n'étaient venus la chercher dans sa retraite. Peu à peu, cependant, et à mesure qu'elle vieillissait davantage, au lieu de se désintéresser des hommes et des choses, elle ain^iait à apporter, au contraire, à ses amis le secours, les conseils d'une magnifique expérience.

— Vous êtes si bonne, madame ! s'écria Hélène.

— Je tâche de ne pas vieillir en égoïste, voilà tout, ma chère en'"ant, et j'imite ainsi le noble esprit en la compagnie duquel j'ai vécu.

Hélène crut le moment favorable. Elle se risqua avec une voix et des gestes timides :

— Ah! madame... si j'osais... ce n'est pas un conseil seulement que je vous demanderais, mais un conseil et un service...

— Mais, je crois bien, ma chère enfant! De quoi s'agit-il?

— J'aurais besoin, madame, continua Hélène, d'un peu, d'un petit peu, de votre puissante influence...

— N'exagérez pas cette influence, mon enfant. Mais, si mince qu'elle soit, je la mets à votre disposition. Et auprès de qui, reprit-elle en souriant, dois-je exercer cette puissante influence?

— Auprès de M. Moulaine, madame.

— Eh! fit observer Mme La Houbelle avec satisfaction, je dois dire que Moulaine ne m'a encore rien refusé, de raisonnable, s'entend... Et je sens que ce que vous allez me demander est infiniment raisonnable, ajouta-t-elle en souriant. Allons, parlez!

Hélène poursuivit, gênée tout à coup et balbutiant :

— Voici, madame... Une de mes amies... une jeune fille de mon pays... a... son frère à Paris. C'est un jeune homme très d'stingué... qui a fait d'excellentes études... Mais, en ce moment, il n'a aucune position. Et comme j'ai entendu dire il y a quelque temps à M. Moulaine qu'il aurait besoin d'un secrétaire... à la rentrée des Chambres... j'ai pensé...

Elle s'arrêta, intimidée sous le regard trop curieux de Mme La Houbelle. Celle-ci la considéra avec indulgence :

— Oui... ma chère... oui... Mais d'abord laissezmoi vous poser une question. Lorsqu'il s'agit d'une recommandation, je demande toujours : « Tenezvous à ce que ma démarche réussisse? Y tenezvous profondément et comme s'il s'agissait de vous? Ou bien désirez-vous simplement une démarche de complaisance? » Vous comprenez?

— Oh! madame... s'écria Hélène... si j'y tiens!... Un peu confuse, elle ajouta :

— Ce serait pour ma petite amie et pour son frère d'une importance capitale.

— Bien, reprit Mme La Houbelle. Quel âge a ce jeune homme?

— Vingt-cinq ans.

— Il est à Paris, m'avez-vous dit?

— Oui, madame, depuis un an, je crois.

— Vous le connaissez particulièrement et vous m'en répondez?

Hélène, depuis un instant, se sentait rougir. Mme La Houbelle l'observait, flairant d'instinct une histoire d'amour et cherchant à en avoir les fin. mot. Elle prit la main d'Hélène, la tapota affectueusement, et insistant :

— Vous m'en répondez, n'est-ce pas?

— Oui, madame, dit la jeune femme avec un léger tremblement de voix qui fit plaisir à Mme La Houbelle.

— Dans ce cas, ma chère enfant, je vais écrire à Moulaine et lui demander la chose comme un service personnel. Notre député va rentrer à Paris le mois prochain. Ayons bon espoir...

Elle ajouta :

— Vous êtes charmante et, le jour où vous me prendrez tout à fait pour confidente, vous n'aurez pas à vous en repentir.

Hélène se confondit en remerciements, et flatta la vieille dame par le serment d'une reconnaissance éternelle.

En rentrant à Paris, elle trouva un mot de Sébastien lui disant qu'il s'était arrangé avec sa propriétaire et lui donnant rendez-vous le lendemain soir.

162 UOIJINSOX

La combinaison de Sébastien avait consisté à rencontrer par hasard Cosinus devant le journal et à lui demander une petite avance sur sa collaboration future, avance que le rédacteur scientifique, qui sortait du tripot et venait de gagner, lui avait, généreusement accordée. Jointe à celle de l'usine, elle suffit à Sébastien pour solder l'arriéré de son logis.

Àlais il était écœuré de ces démarches et de la servitude où il tombait de jour en jour. Il ne se sentait plus, devant Ja misère, l'allègre résistance des premiers temps. Ce n'est pas qu'il fût moins fort, moins bien trempé, ni que ses idées eussent changé; mais il ne possédait plus les conditions indispensables à la Tude A'ie choisie par lui avec orgueil, la liberté et la solitude. Un témoin s'était glissé à ses côtés, témoin vigilant et lucide à qui rien n'échappait, qui observait sans cesse son caractère, son cœur, sa pensée qu'il essayait en vain de tenir secrète. Il n'était pas dupe, en effet, de l'héroïque attitude d'Hélène, de ses efforts pour dissimuler son plan, qu'elle trahissait par des questions insidieuses, des mots jetés en l'air. Ce plan, c'était sans nul doute, d'organiser à sa guise l'existence de Sébastien. Ah ! qu'elle était loin de lui cette fiction qui lui plaisait tant à son arrivée à Paris, d'un Robinson échoué, mais maître de son sort, confiant en soi, industrieux et patient, sachant combiner l'énergie et le fatalisme ! Ce Robinson-là avait bien vite trouvé son « Vendredi », non pas

le compagnon de travail de l'immortel. récit, non pas l'esclave, mais la maîtresse, celle qui murmure à votre oreille chaque fois que le courage hésite, que la main tremble : « Ne reste pas dans ce désert, où la vie est trop incertaine, où tu es à la merci de l'orage et des bêtes. Tu crois que tu peux y être heureux, parce que tu ne vois personne autour de toi et que tu n'as pas l'occasion de comparer. Mais, tu n'es pas heureux, ce n'est pas vrai, tu es la victime d'une illusion qui te cache le monde. Va, prends ma main et reviens avec moi dans la civilisation, c'est là ta place. Le culte de l'aventure et l'acceptation de la pauvreté n'ont plus aucun sens aujourd'hui. Ce que tu dois être, c'est un jeune homme comme les autres, élégant, habile et aimé des femmes. Moi, je t'aime passionnément, mais je t'aimerai davantage encore et sans remords quand tu seras devenu le jeune homme que j'ai rêvé, et que tu auras perdu ton goût de sauvage. »

Ces pensées l'excitaient injustement contre Hélène. Que de fois, durant cet été qui fut plein de privations et de fatigues, d'accrocs de toutes sortes, de déboires ; où il fut obligé de vendre la plupart de ses vêtements et de ses livres; où il erra avec sa maîtresse de chambre en chambre, de garnis en hôtels meublés, sur la Butte Montmartre ou au quartier latin, que de fois il commença la lettre d'adieu ! Que de fois il chercha les termes les moins cruels pour lui faire comprendre

iGi ROBINSON

l'implacable nécessité de la rupture, s'ils ne voulaient pas, l'un et l'autre, rouler à l'abîme!

Cette lettre, il ne l'achevait jamais. Le tendre civilisé qui demeurait en lui faiblissait devant le coup à porter et la blessure à faire, et aussi sous les caresses d'une maîtresse passionnée.

Un matin de septembre, vers la fin du mois, il reçut une lettre qui portait le cachet de la Cham.bre des députés. Elle contenait ces lignes :

« Mon cher compatriote.

« Je suis de passage à Paris pour quelques jours et je voudrais bien causer avec vous de choses qui, je l'espère, vous intéresseront.

« Je n'ai pas oublié, comme vous verrez, mes promesses du printemps dernier. Venez donc déjeuner demain dimanche avec moi, sans façons, à midi et demi. Mme Moulaine sera enchantée de vous revoir.

« Bien cordialement.

«Arthur Moulaine.»

Il n'y avait pas à réfléchir ni à refuser. Cette lettre arrivait d'ailleurs à une heure d'extrême détresse, à l'heure où l'homme le plus brave, investi et affamé, doit capituler et se rendre.

Quand Hélène arriva, il lui montra l'invitation.

— Tu le savais? lui demanda-t-il en la regardant dans les veux.

— Oui, dit franchement Hélène. J'étais l'autre jour d'un déjeuner chez M. Moulaine... Il revient de Suisse et va chasser en Normandie, il, est ici pour une semaine... Après déjeuner, il m'a demandé si je connaissais ton adresse... Je lui ai répondu négligemment que ma cousine devait l'avoir et que je la lui enverrais le soir même...

— Alors, tu ignores de quoi il s'agit?

— Je crois, d'après la conversation, qu'il veut te proposer une place.

— Évidemment, c'est cela, dit Sébastien. Elle demanda, après un léger silence :

— Est-ce que tu as l'intention d'accepter? Il répondit :

— Je verrai. Ça dépendra.

— En efîet, tu as raison, dit-elle, ne voulant pas avoir l'air de l'exhorter.

— Qui a pu me rappeler au souvenir de Moulaine? demanda-t-il encore.

— Ce doit être M. Barois, qu'il a vu cet été à Tournus, dit Hélène.

— Oui, ce doit être Barois... je n'y pensais plus, quoiqu'il ne m'ait pas parlé de Moulaine dans sa dernière lettre, ce qui était tellement exceptionnel que j'aurais dû cependant me méfier, ajouta-t-il sur un ton plus gai qui rendit à Hélène la confiance.

Celle-ci, délivrée de la crainte d'être soupçonnée, parvint à cacher son triomphe.

— Maintenant, mon chéri, dit-elle gaiement, tourne-toi que j'examine ton veston!

— Diable! s'écria Sébastien, je n'y pensais plus! Mais est-ce que je peux y aller en veston?

— A un simple déjeuner, je crois bien!... surtout dans cette saison... Voyons un peu... oui, il est encore très convenable...

— Il devait être d'une étoffe solide, observa Sébastien.

Le lendemain, à midi, et demi précis, il se présentait avenue Kléber. Toute la matinée, il avait songé à ce brusque changement de son existence. S'il s'y refusait, il ne lui restait qu'une ressource : rompre brutalement avec Hélène et aller vivre, dans la banlieue, près de l'usine, seul, comme un travailleur qui aspire à devenir un thef, et non plus comme un bourgeois qui a l'air de se déclasser par le travail. Cela, c'était la grande et belle solution, celle de l'énergie et de la force, celle qu'il aurait prise sans défaillance, autrefois, quand son cœur n'était pas troublé. Ah! que n'avait-il rencontré, au lieu de cette femme loyale et éprise, quelqu'une de ces légères créatures dont une nuit vous rass'asie! Aimait-il seulement Hélène, pour lui sacrifier ainsi tout le plan de sa vie? Elle lui inspirait des sentiments si divers qu'il ne savait pas leur donner de noms. Il ne trouvait de noms que pour les sentiments qu'il lui inspirait à elle; et c'est par eux qu'il se voyait retenu, affaibli et livré.

En se rendant chez Moulaine, il avait la sensation bien nette qu'une période de sa vie était close; une

ROBlîJSO.N 1«»7

sensation aussi de libre animal traqué, que l'on va saisir et que la cage attend.

^Ime Moulaine le reçut dans un petit salon et le mit à l'aise tout de suite avec sa grâce simple et son sourire indulgent de bonne femme.

— Nous sommes tout à fait dans l'intimité : mon mari, moi et M. Résil, que vous connaissez déjà.

^î. Moulaine entra, suivi de son secrétaire, tendit les deux mains à Sébastien, *et se livra à une de ces manifestations cordiales qui ne lui demandaient aucun effort.

— Heureux de vous revoir, cher monsieur!... Il n'y a pas huit jours que je parlais de vous avec Barois... J'ai revu aussi cet été tous nos compatriotes de Tournus!... Qui donc m'a chargé de vous faire tous ses compliments? Ma foi! je l'ai oublié... Ah! ma bonne amie, poursuivit-il en s'adressant à sa femme... nous allons déjeuner, je pense!... Ensuite, mon jeune ami, nous causerons de nos petites affaires... Ah! diable, j'oubbe le principal... Figurez-vous, mon cher, que j'ignorais absolument les liens de parenté qui vous unissent à Mme Darley, une vieille amie de ma famille... En allant lui présenter mes hommages, j'ai fait la connaissance d'une jeune fdle qui vous touche de près...

— Ah! vous avez vu ma sœur?

— Et je vous apporte de ses nouvelles, mon jeune a ni!...

iGS ROBINSUX

— Mlle Real est charmante, dit Mme Moulaine... et nous nous sommes pris d'une vive sympathie pour elle.

Dans l'état d'esprit un peu sombre, dans cette heure de lassitude où se trouvait Sébastien, rien n'était plus propre à le rassurer, à le détendre que ce ton de conversation, que le nom de sa sœur prononcé, l'atmosphère familiale de cette petite scène, les plaisanteries faciles d'Adrien Résil, et le rire de Moulaine qui ne sonnait plus aussi faux entendu là, en pleine intimité, auprès de la bonne Mme Moulaine, parmi des meubles élégants, des bibelots et des fleurs.

Cette impression persista pendant le déjeuner où Mme Moulaine se montra particulièrement bienveillante. Quoique déshabitué du monde-, Sébastien avait reçu une éducation trop délicate pour ne pas vite en reprendre le ton. D'ailleurs, il s'y appliqua, en manière d'expérience sur lui-même. Sans être positivement spirituel, de ce genre d'esprit qui n'est presque que l'audace de tout dire, il parlait avec précision et il avait le goût des termes justes. On devinait aussi dans ses paroles cette arrière ironie qui est de la réflexion accumulée. Il était en somme un de ces êtres sur lesquels on se sent incapable de formuler immédiatement une opinion et qui ont pour ainsi dire un accès difficile. C'est pourquoi il fallait être très prévenu en sa faveur, comme l'était Moulaine en ce moment pour le juger avec sympathie. Il y fallait encore le se-

rieux effort que fit Sébastien pour se mettre en valeur.

A la fin du repas, Mme Moulaine se retira et laissa ces messieurs « causer affaires ». Mais un coup de téléphone appela le député dans une pièce voisine.

— Au fait, dit Moulaine à Résil, expliquez donc à ce jeune homme ce que nous attendons de lui, et offrez-lui un cigare. Je reviens à l'instant.

■ — Voici, mon cher, dit Résil. Je quitte le patron pour faire moi-même de la politique. Voulez-vous me remplacer comme secrétaire de Moulaine?

Un peu étourdi, Sébastien murmura :

— Moi! Mais je ne saurai jamais!...

— En quinze jours, je vous aurai mis au courant... C'est tout à fait votre affaire, cette situation-là, mon cher... Le patron est riche, très bon garçon. Je sais qu'il a l'intention de vous offrir trois cents francs par mois pour commencer et il ne tiendra qu'à vous de doubler ça enécrivaillantdans les journaux. Et puis, mon cher, il y a les relations... un tas de petits profits... Ça va?

« C'est l'opération nécessaire, songea Sébastien. Allons-y carrément! »

Et il répondit :

— Oh! j'accepte. Je suis très content.

Moulaine revint et s'avançant vers lui :

— Résil vous a dit?

— Oui, monsieur Moulaine, reprit Sébastien. Je vous remercie et vous pouvez compter sur moi. '

170 ROBLNSÛN

— Je n'en doute pas, mon jeune ami, et voilà qui est parfait... Je suis convaincu que n'aurons qu'à nous louer l'un de l'autre... Moi, je ne rentre définitivement à Paris que dans trois ou quatre semaines. Mais comme j'ai déjà un fort courrier en retard, vous viendrez ici tous les jours... Résil vour indiquera la besogne et vous vous installerez dans son bureau.

Il ajouta, en lui tendant la main :

— Maintenant, je vous quitte. Car je repars demain matin.

Il fit un signe à Résil qui accompagna Sébastien dans l'antichambre.

— Dites donc? Si vous avez besoin de votre premier mois d'avance... entre nous, nous savons ce que c'est... ne vous gênez pas, hein? C'est le patron qui m'a chargé de vous dire ça.

Et il lui tendit trois billets de banque que Sébastien accepta avec ce sourire gêné des gens qui n'ont pas le sou.

— Au revoir et à demain, ici, vers deux heures de l'après-midi. Tant que le patron sera absent, ça suffira.

(i C'est une opération qui réussit sur le moment, continua à penser Sébastien. Nous verrons bien la suite. »

Il avait fait une centaine de pas dans l'avenue Kléber quand il aperçut un fiacre, capote baissée, arrêté le long du trottoir. Un petit . mouchoir s'agitait dans le fond. Il pencha la tète. C'était

Hélène qui. depuis une heure, guettait sa sortie pour connaître les nouvelles. Elle avait tout utilisé, tout combiné; elle avait mis en mouvement d'abord Mme La Houbelle, puis de nouveau Barois; elle avait fait écrire à la sœur de Sébastien par Mlle Messany, pour obtenir, sans se compromettre, l'appui de la jeune fille auprès de son frère; elle croyait avoir réalisé un chef-d'œuvre d'intrigue. Pourvu que cela eût réussi!

— Eh bien, mon chéri, qu'est-ce qu'il te voulait, Moulaine?... parle vite!

Quand Sébastien, monté en fiacre à côté d'elle, le lui eut dit, elle simula un tel étonnement, puis manifesta une telle joie que le jeune homme la regarda avec des yeux pleins de tendresse.

— Où allons-nous? dit-il, comme le cocher reparlait.

— Je lui ai donné ton adresse, reprit-elle en se blottissant contre lui.

Sébastien ne voulut pas quitter l'usine sans essayer de voir M. Edmond Balanier. D'ailleurs, Bourgault, le contremaître, qu'il alla avertir dès le matin, le lui conseilla.

— Le patron a de l'estime pour vous, lui dit-il. Ce serait convenable. Justement, il est à Breûilly.

M. Edmond Balanier parut sensible à la démarche de Sébastien et il ajouta :

— Je ne suis pas surpris, monsieur Real, que vous ayez trouvé une place en rapport avec vos connaissances, avec votre éducation. Je garde de

vous le souvenir d'un garçon énergique. D'atlleurs, nous aurons maintenant Foecasion de nous revoir parfois, car je suis lié avec M. Moulaine et je A'ous rencontrerai certainement chez lui. Je vous avoue même, continua-t-il, quoique cela n'ait plus d'importance aujourd'hui, que j'avais l'intention de vous faire ici une situation un peu meilleure. Mais, je comprends que vous n'hésitiez pas.

— Monsieur, je vous suis très reconnaissant de cette intention. Si je l'avais connue, j'aurais certainement hésité, dit Sébastien, le cœur serré, avec la pensée qu'il avait peut-être, une fois encore, raté sa vie.

Et il lui sembla, quand il quitta l'usine, qu'il venait de déserter pour aller rejoindre une femme.

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