‹ Robinson, RomanChapitre 5 sur 5 · P.OBINSOx · texte numérisé non relu

P.OBINSOx

Pendant les vacances, elle passa un mois en Suisse, à une altitude favorable à la santé de Geneviève. Puis il fallut changer de séjour à cause d'Hélène que ses palpitations de cœur tourmentèrent de nouveau.

De tout ce temps-là, elle n'eut aucune nouvelle de Sébastien. Dès la rentrée, elle courut à Tournus, espérant trouver une lettre de lui, poste restante, en réponse aux billets et aux cartes qu'elle lui avait envoyés le long du voyage. Mais Sébastien n'avait pas répondu. Très inquiète, elle se rendit alors chez Barois, qui était absent. Enfin elle pensa à Marguerite qui devait avoir des nouvelles de son frère. Quand elle arriva chez Mme Darley, la jeune fille l'embrassa, toute triste, et lui dit :

— Ma pauvre tante est au plus mal. Elle a eu tout l'été de terribles crises hépatiques, et, ce matin, son état s'est aggravé subitement.

Elles descendirent au jardin, pendant que le docteur entrait chez la malade. Hélène s'informa discrètement de la situation qui serait faite à la jeune fille dans le cas où Mme Darley viendrait à disparaître.

— Si ce malheur arrivait dit -elle, j'irais immédiatement rejoindre mon frère. C'est convenu avec lui depuis longtemps...

Hélène tressaillit. Elle n'avait jamais songé à cette éventualité. Comment pourrait -elle désormais voir Sébastien? Consentirait-il à ce qu'elle

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retournât à Bilos, pendant que sa sœur y serait? Non, évidemment.

— Oh! quelle tristesse pour moi, si vous partiez! s'écria-t-elle.

— Je vous regretterais beaucoup aussi, reprit Marguerite... Mais il n'est pas juste que je reste plus longtemps séparée de Sébastien, maintenant surtout qu'il gagne sa vie. Et même, si ma tante se rétablit, ce que j'espère, je partirai bientôt.

Hélène reprit, après un silence :

— Il est probable, d'ailleurs, que Mme Darley aura assuré votre avenir.

— Oh! fit vivement Marguerite, il n'y a aucune raison pour cela... Elle n'a déjà que trop fait pour moi, car je ne suis sa nièce que par alliance... Elle a une soeur que j'attends ce soir, précisément.

Quelques jours après, Mme Darley mourut, et, la semaine suivante, Marguerite quitta Tournus. Hélène et le professeur l'aidèrent dans tous les préparatifs de ce départ et l'accompagnèrent à la gare. Paul Barois la chargea d'une foule de recommandations pour Sébastien et lui promit d'aller là-bas aux prochaines vacances de Pâques.

Hélène se contenta de lui dire, avec un imperceptible tremblement de la voix :

— Rappelez-moi au souvenir de votre frère.

A l'arrivée de sa sœur, Sébastien eut Timpression très nette, très forte, qu'une existence nouvelle commençait. La période égoïste et solitaire de sa vie était close. L'égoïsme lui avait été imposé par l'instinct de la conservation, le goût de la solitude par l'orgueil. Égoïsme et orgueil lui avaient servi, l'un à ne pas périr, l'autre à ne pas s'abaisser. Il constatait lui-même une curieuse transformation de son caractère, une sorte de retour à la normale, songeait-il. Tandis que la société avait failli faire de lui un révolté, la solitude l'avait rendu sociable. Son énergie s'y était disciplinée; sa volonté, jusqu'alors aventureuse, s'y était tendue et comme rassemblée vers un but. Il avait reçu la leçon d'ordre que donne la nature aux esprits clairvoyants.

La présence de Marguerite, en remettant autour do lui un peu de l'atmosphère familiale, allégea encore son humeur.

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Il logea la jeune fille dans une chambre meublée, chez des petits bourgeois retirés à Cazaux. Il ne voulut pas d'abord l'emmener à la métairie de Bilos, pensant que l'an dernier, à la même époque environ, on l'avait vu avec Hélène et craignant une interprétation malveillante. A ce sujet mxême, et pour plus de sûreté, il alla consulter l'abbé Bouresse, curé de Cazaux. Celui-ci l'approuva et s'offrit à cautionner la jeune fille auprès de ses paroissiens, d'autant plus volontiers quand il apprit qu'elle était bonne catholique et suivait les exercices religieux.

— J'espère même, monsieur Real, ajouta l'ecclésiastique en souriant avec bonhomie, que ce me sera une occasion de vous apercevoir de temps en temps.

Sébastien avait une espèce d'indifférence religieuse dominée par le respect. Mais il eût blâmé la même indifférence chez sa sœur, et il eût tenté de la combattre par des arguments qui ne lui auraient pas suffi à lui-même. Aussi répondit-il à l'abbé Bouresse avec conviction :

— Certes, oui, monsieur le curé.

Malgré les complications de domicile, l'existence du frère et de la sœur était presque commune. Chaque jour, du moins quand le temps le permettait, Marguerite allait déjeuner à Bilos, faisant une partie de la route à pied, puis trouvant la voiture que lui envoyait Sébastien. Dans l'aprèsmidi, elle l'accompagnait à travers la lande, ou,

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S il travaillait à quelque expérience, demeurait avec lui à la ferme. Puis elle rentrait à Cazaux et dînait avec ses hôtes, auxquels parfois se joignait l'abbé Bouresse. Cette vie, si différente de celle qu'elle menait à Tournus, lui était une joie continuelle. Elle acceptait parfaitement l'idée de n'en pas changer, disait-elle en riant, « d'une douzaine d'années, mais pas plus ».

— Rassure-toi, dit Sébastien, nous serons à Paris dans six mois au plus tard.

Son plan était fait. Il venait d'écrire à M. Balânier et il attendait la réponse. La propriété de Bilos se trouvait maintenant en parfait état, complètement aménagée et reconstituée. Tous les travaux d'irrigation étaient terminés; les scieries fonctionnaient depuis cet hiver. Les différentes espèces de culture, aussi bien celle des pins que celle des terres arables, étaient en pleine prospérité. Cinq cents hectares de lande avaient été défrichés et semés de pins. Les revenus, nuls à l'arrivée de Sébastien, représentaient déjà trois et demi pour cent du capital. Le jeune homme, en outre, avait transmis à son patron le détail de trois ou quatre modifications assez importantes qui constituaient, pour l'ensemble des machines agricoles de la maison, un gros perfectionnement, croyait-il. Il avait aussi, en cherchant à extraire le tanin des racines de bruyères, découvert qu'elles contenaient des matières colorantes susceptibles d'application industrielle immédiate.

Sébastien mettait les résultats de ces divers travaux à la disposition de M. Balanier, ne demandant en échange qu'une place dans la maison de Paris; car, désormais, le domaine de Bilos pouvait être administré par un simple régisseur pris dans le pays et moins rétribué, par conséquent. Peutêtre même pouvait-on se passer de régisseur, et des tournées d'inspection, de loin en loin, suffiraient-elles.

— J^ai une très grande confiance en Balanier, dit Sébastien à sa sœur, et je suis convaincu qu'il va m'accorder ce que je lui demande. En tout cas, nous partirions tous les deux avec les économies que j'ai faites, et nous irions vivre ensemble à Paris. Voilà.

On était au milieu de décembre. Quelques jours après, M, Balanier répondit qu'il venait passer un mois à Arcachon pour la santé de sa femme et que, dès son arrivée, :1 se rendrait en automobile à Cazaux. Il ajoutait qu'il serait heureux de visiter Bilos, d'examiner de près les modifications que lui indiquait Sébastien.

Un matin, Sébastien, prévenu par un télégramme, s'en alla sur la route d' Arcachon à Cazaux à la rencontre de l'automobile qui amenait M. et Mme Balanier. Un ami s'y trouvait avec eux. Sébastien reconnut le jeune homme qu'il avait vu autrefois à Aix-les-Bains, M. Jacques Larnoy. L'automobile s'arrêta. Ces messieurs descendirent, tendirent la main à Sébastien qui, s'avançant

ensuite vers la voiture, salua Mme Balanier.

— Nous sommes enchantés de venir à Bilos. monsieur, dit celle-ci. Nous savons que vous y avez fait des miracles... Il y a trois ans, quand nous l'avons visitée, la propriété était dans un état déplorable, au point que je conseillais à mon mari de la vendre...

— Et moi qui connais bien ce pays, fit Jacques Larnoy, je la croyais bonne tout au plus pour la chasse au sanglier... Au fait, vous devez en avoir vu, des sangliers, depuis le temps que vous êtes ici?...

— On en détruit une demi-douzaine chaque hiver, fit Sébastien.

— Parfait! s'écria Jacques Larnoy... J'espère que vous m'en avez gardé quelques-uns?... Bon! Nous verrons ça un de ces jours...

On laissa l'automobile à l'auberge de Cazaux et l'on prit les deux voitures de la ferme que Sébastien avait amenées. En passant devant le lac, Jacques Larnoy voulut descendre de la carriole pour admirer le paysage.

— . Hein! Edmond!... regarde ça!... quel désert! c'est effrayant!

Puis se retournant vers Sébastien avec sjTnpathie :

— Et il y a trois ans, cher monsieur, que vous vivez ici?

— Presque trois ans. oui, monsieur.

— Seul? ajouta-t-il avt^c un soui-irc narquois.

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— Absolument seul, monsieur. Sauf depuis cet automne où ma sœur est venue me rejoindre.

— Votre sœur? demanda Mme Balanier...

Mais je ne savais pas...

— Je n'avais pas cru devoir vous informer de ce détail, reprit Sébastien en s'adressant à M. et Mme Balanier... Ce sont des circonstances de famille qui...

Balanier l'interrompit amicalement :

— Mais vous êtes bien libre! Je serais très heureux de faire la connaissance de Mlle Real...

— Certes, moi aussi... ajouta Mme Balanier.

— Nous allons, je pense, la trouver à Bilos?... En apprenant que la jeune fille était restée à

Cazaux, Mme Balanier gronda Sébastien. Balanier proposa de retourner en arrière et d'aller chercher Mlle Real pour l'emmener déjeuner à la ferme. Jacques Larno y, qui était un garçon galant et jovial, insista. Mme Balanier déclara qu'elle attendrait ici, sur les bords du lac, pendant que Sébastien irait au bourg, ce qui serait l'affaire d'un quart d'heure. Le soleil rendait délicieuse cette journée d'hiver. Quelques minutes de promenade mettraient tout le monde en appétit.

— Allez! allez! Monsieur Real... dépêchezvous, on vous attend.

Sébastien, sans se faire prier davantage, remonta en carriole. Quand il eut disparu, Mme Balanier s'adressa en plaisantant à Jacques Larnoy :

— Eh bien, Jacques... une jeune fille et l'espoir

de chasser le sanglier, vous ne regretterez plus de nous avoir accompagnés dans le désert?

— A condition, répliqua le jeune homme en riant, que je rencontre les sangliers et que la jeune fille soit jolie!

Jacques Larnoy avait l'âge à peu près de Balanier, trente-deux ans. Camarades d'école, les deux jeunes gens, qui appartenaient au même monde de haute bourgeoisie parisienne, ne s'étaient jamais quittés et ils ressentaient l'un pour l'autre cette sorte d'amitié qui est comme une essence de l'habitude et qui a besoin pour durer que de trop graves événements ne viennent pas la mettre à l'épreuve. Mais, riches tous les deux et sans passions profondes, il y avait peu de chances qu'ils se heurtassent jamais.

Quand Edmond Balanier se maria, Jacques devint naturellement le familier de la maison, mais un familier sur qui on ne pouvait pas jaser, tant ses bonnes fortunes étaient bruyantes et tant ses maîtresses étaient connues. Il avait horreur des liaisons secrètes et difficiles qui encombrent !a vie. Il préférait entretenir de temps en temps une femme en vue, lorsque son tour venait, et que la personne était libre. Très élégant, très répandu, il aimait aussi le sport, les voyages, toutes les formes de la distraction. Après plusieurs tentatives, sa famille, à la longue, avait renoncé à le marier, quoique les partis n'eussent pas manqué. Mais, si sa réputation ne déplaisait pas aux jeunes

filles, elle faisait parfois hésiter leurs parents.

Au total, Jacques Larnoy était assez bon garçon, a.ssez serviable, assez inconscient aussi et capable dans le bien, et dans le mal de toutes les actions moyennes.

En apercevant de loin Marguerite qui revenait sur la carriole avec son frère, ^Ime Balanier s'écria :

— Mais regardez donc, Jacques... elle a Tair charmante, Mlle Real.

Jacques Larnoy, s'étant détourné légèrement, répondit :

— Je crois bien! Tant mieux! Ce sera plus gai...

— J'espère, dit Edmond Balanier, que tu vas être un peu plus convenable... C'est une jeune fille.

— Est-ce qu'il y a encore des jeunes filles? observa" Jacques avec une moue ironique.

Les deux messieurs mirent le chapeau à la main et s'avancèrent. Marguerite sauta lestement sur le sable. Elle portait un chapeau de feutre très simple et une jaquette de couleur sombre, serrée à la taille. Une étonnante absence de coquetterie forçait tout de suite l'attention, et une distinction complète du maintien, des traits, du geste, retardait le jugement que l'on pouvait porter sur sa beauté.

Sébastien présenta sa sœur à M. Balanier qui, à son tour, présenta son ami, j\L Jacques Larnoy.

Mme Balanier, restée en arrière, s'avança alors,

très aimable, la main tendue, et fit à Marguerite urf compliment du ton le plus juste, qui détendit les sourcils un peu froncés d'abord de la jeune fille.

— Et maintenant, mesdames, remontez en voiture, si Ton peut appeler ça une voiture, et allons déjeuner!

— M. Real va nous conduire toutes les deux, dit Mme Balanier. Prenez l'autre carriole, messieurs, et suivez-nous.

La fermière de Bilos avait dressé solennellement le couvert dans la plus grande salle de la ferme. Elle servit elle-même ses maîtres. Aucune contrainte ne régna pendant le déjeuner, dont les convives avaient trop d'intérêts communs pour ne pas causer bientôt familièrement. L'amabilité de Mme Balanier envers Marguerite mit à l'aise tout le monde : Sébastien qui lui en fut immédiatement reconnaissant, et Jacques Larnoy put prendre ainsi, avec la jeune fille, le même ton de galanterie discrète qu'avec la femme de son ami. Ce fut donc Marguerite qui, sans s'en douter, fut le personnage principal de cette petite réunion. Quoique peu habituée au monde, elle avait cette haute et fine éducation qui vous interdit les fautes do goût et les maladresses. D'abord, elle se sentit sympathique aux deux personnes dont dépendait l'avenir de Sébastien AL et Mme Balanier. et s apprêta à jouer son petit rôle. Elle n'eut pas d'opinion sur Jacques Larnoy qu'elle surprit deux

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ou trois fois la regardant à la dérobée. Il lui parut d'une figure agréable, d'un esprit un peu facile mais sans rien de trop déplaisant. Il lui rappela, par l'ensemble des traits et le genre des préoccupations, le fiancé, aujourd'hui l'époux de son amie Germaine Derins. Elle sourit quand Jacques lui demanda : « Aimez-vous la chasse, mademoiselle? » Car c'était précisément la première question que l'autre lui avait faite, quand Germaine le lui présenta. Et elle fit exactement la même réponse, à savoir qu'elle ne connaissait la chasse que par les histoires qu'elle avait entendu raconter. Aussitôt, Jacques Larnoy, se lança dans une histoire de chasse au sanglier.

— Tu es insupportable, avec tes sangliers. Ne l'encouragez pas, mademoiselle, je vous en prie, ajouta Edmond Balanier, sans quoi il va nous mettre un de ces j ours nos terres sens dessus dessous

— J'y compte bien, reprit Jacques. Tu me l'as promis.

Comme il n'y avait pas à Bilos d'équipage de chasse à courre, on décida de faire une battue la semaine suivante. D'ailleurs, les sangliers avaient commencé à dévaster des semis de pins dans une partie du domaine.

Après déjeuner, tandis que Jacques Larnoy tenait compagnie aux dames, Balanier et Sébastien s'occupèrent de choses sérieuses.

Le propriétaire se fit donner tous les détails relatifs aux travaux de Sébastien. Il visita la ferme

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de Bilos et les cultures environnantes, se proposant de parcourir les autres parties du domaine pendant le séjour à Arcachon. Puis, Sébastien lui expliqua les améliorations apportées aux diverses machines et en particulier à la moissonneuse du type Balanier. Il les avait réalisées par des moyens encore un peu sommaires, à cause du manque d'outillage, mais à l'usine de Breuilly, on obtiendrait des résultats plus définitifs.

— Eh effet, se* contenta de répondre le patron. Et il ajouta :

— D'ailleurs, dès que j'ai eu a'os plans, j'ai mis le travail en train et les résultats sont excellents. C'est un véritable perfectionnement de notre machinerie agricole. Et maintenant, parlons de vous, monsieur Real.

La journée touchait à sa fin. Sébastien, inquiet jusqu'ici du silence de Balanier sur les divers points de la lettre qu'il lui avait envoyée à Paris, fj.it rassuré par ces derniers mots.

M. Balanier reprit avec son air habituel de protection et d'autorité :

— Je -ne vous ai pas répondu plus tôt d'une façon positive, monsieur Real, parce que je tenais à réfléchir et à vérifier par moi-même vos assertions. C'est une habitude. Je peux vous dire maintenant que vos réclamations sont justes et que je suis très content de vous. Donc, le mois prochain, à l'époque où je partirai moi-même, vous quitterez Bilos, et vous anrtv. à Paris, cliez moi. une

situation d'abord importante et bientôt, je n'en doute pas, considérable. En outre, je vous verserai la somme, qu'en toute justice, j'estimerai que vos inventions représentent.

Le puissant patron aimait à placer ce mot de « justice » dans ses discours. Il croyait avoir de la justice un sentiment profond auquel il attribuait sa situation exceptionnelle dans le monde de l'industrie et des affaires. Il aimait aussi la sensation d'agir brusquement, par quelques paroles, sur la destinée de ses semblables. Et, comme il était, en outre, honnête homme, il ne put s'empêcher de jouir intérieurement de la joie de Sébastien. Celui-ci, malgré sa maîtrise de soi, ne parvint pas à la cacher. C'était, dans sa vie, la première victoire, le premier frisson du succès, la minute où tout l'être tressaille comme sous une caresse divine. Il semble que les forces soient multipliées; que l'hostile réalité capitule devant nous, se fasse bienfaisante et complice.

— Êtes-vous content, Sébastien ? demanda M. Balanier, appelant exprès le jeune homme par son prénom afm de marquer sa bienveillance... Est-ce là ce que vous désiriez?

— C'est plus que je n'aurais osé espérer, reprit Sébastien, et je vous remercie du fond du cœur.

— Eh bien! allez annoncer cette nouvelle à Mlle Marguerite.

La jeune fille s'était a appliquée » à faire la conquête de Mme Balanier, comme elle le dit à

Sébastien au départ des visiteurs. Ceux-ci revinrent fréquemment à Bilos pendant le mois qui suivit. Jacques Larnoy avait l'idée fixe d'une chasse au sanglier, et dès qu'on lui en signala un, il alla lui-même dans la lande recruter une troupe de rabatteurs. On partit après déjeuner sur les voitures spéciales du pays. Arrivés au fourré derrière lequel la bête s'était un instant réfugiée, les chasseurs descendirent, et Jacques attendit, le fusil à la main, que les rabatteurs en hurlant eussent délogé le sanglier. Jacques Larnoy tira sur lui ses deux coups et le manqua. Mais une trace de sang qu'on découvrit sur le sable satisfit son amour-propre. Il prétendit qu'on manquait de chiens et que la chasse au sanglier était impossible avec de simples rabatteurs. En revenant à la ferme, il tua un émouchet au vol et se contenta de cette prouesse. En riant, il demanda à Sébastien la permission d'offrir l'oiseau à Mlle Marguerite, «n'ayant pu, dit-il, lui faire les honneurs d'un sangher ». Mais le soir, comme ses amis le taquinaient sur ses façons galantes avec la jeune fille, il protesta et parut vexé. Et quand Mme Balanier lui dit : « Méfiez-vous, Jacques, vous allez devenir amoureux », il haussa les épaules pour toute réponse. Un jour même il déclara que cette plaisanterie commençait à l'agacer et qii il allait partir pour Paris.

— Vous savez, Jacques, que vous la retrouverez là-bas?

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Jacques Larnoy prit le train, furieux qu'on pût le croire si prompt à s'emballer sur la première jeune fille venue.

Après le jour de l'an, M. et Mme Balanier rentrèrent également à Paris, ramenant Sébastien et Marguerite.

Le frère et la sœur s'installèrent d'abord à l'hôtel, puis se mirent à chercher un appartement. Ils en trouvèrent un, d'une disposition parfaite, dans le quartier du Luxembourg. Marguerite y avait une chambre très claire, assez isolée, « où elle était tout à fait chez elle ». Son frère occupait deux petites pièces dont une pouvait lui servir de bureau. Une étroite salle à manger leur suffisait.

Ce furent pour Marguerite des journées délicieuses, des journées de gaieté et de fête, que celles où, tantôt seule, tantôt accompagnée de Sébastien, elle courut les magasins, choisit les meubles, les étoffes, tous les objets d'un ménage. Elle le faisait avec un goût naturel et délicat. Elle s'habilla aussi, sans coquetterie, avec une irréprochable élégance, « en jeune femme » plutôt qu'en jeune fille.

Quant à Sébastien, il constata qu'après ces trois années d'absence, il rentrait à Paris sans émotion. L'espèce d'exaltation qu'il avait ressentie, à Bilos, devant le succès brusque, était tombée. Ce qu'il avait prévu autrefois arrivait. Après un stage plus ou moins long, plus ou moins dur, pendant lequel il rassemblerait ses forces, l'heure de la réussite devait sonner. Cette réussite, c'était ù la vie, main-

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tenant, à la vie capricieuse et mouvante, de la transformer en triomphe, si elle voulait. Sébastien éprouvait le même genre de satisfaction qu'un calculateur qui ne s'est pas trompé dans ses chiffres.

Lorsque son patron lui versa vingt mille francs pour le prix de ses brevets d'invention, il le remercia, certes, chaleureusement, mais il ne se crut pas le maître du monde.

Edmond Balanier avait conçu pour lui une singulière estime. D'abord, il se flattait de l'avoir découvert, créé; ensuite il se promettait d'en tirer de grands avantages. La santé de sa femme le forçait à s'absenter souvent : il lui fallait un homme en qui il pût avoir une confiance absolue, et qui lui fût dévoué. Il fallait aussi que cet homme eût une intelligence étendue, de l'autorité, une vraie maîtrise. « Ces gens-là, se disait Balanier, ne sont jamais ceux qui viennent s'offrir, mais ceux que l'on va chercher. On ne les trouve que si l'on est soi-même un conducteur d'hommes. » Et Sébastien bénéficiait de cette vanité.

^ — Vous dinez samedi à la maison, avec- Mile Marguerite? vous n'oubliez pas?

— Certes, non.

— Vous y trouverez, continua Balanier, quelqu'un qui sera enchanté de vous revoir et à qi'.i j'ai dit toute sorte de bien de vous, naturellement.

— Qui donc?

— Un ancien ministre.

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— Je connais des anciens ministres! fit Sébastien en souriant,

— Moulaine, reprit Balanier.

Sébastien, en effet, se souvint. Moulaine avait fait partie d'un Cabinet, il y a deux ans. Il n'était resté au pouvoir que quelques mois et avait été entraîné dans la chute du ministère. Le nouveau président du Conseil n'ayant pas fait appel à son dévouement, Moulaine promenait dans le monde et dans les couloirs de la Chambre une amertume qu'il ne parvenait pas à dissimuler.

Il accueillit Sébastien du ton le plus courtois et le félicita d'être entré dans l'industrie, et non dans la politique, comme Adrien Résil. Car Adrien Résil était député et son vote avait même contribué à renverser Moulaine.

— Quelle misère, la politique ! murmura celui-ci, en révélant ce détail à Sébastien,

La bonne Mme Moulaine ne se montra pas moins aimable. Elle lui demanda des nouvelles de leur amie commune, Mme Ardouin, et se plaignit de n'être pas restée en correspondance avec elle.

Le dîner fut suivi d'une réception dans les trois grands salons de l'hôtel, qui rappela à Sébastien, par sa composition, son mouvement son élégance et par quelques-uns des invités, cette première soirée chez Moulaine où Paul Barois l'avait conduit jadis à son arrivée à Paris. C'était la même atmosphère les mêmes propos, la même conversation frivole. Seul, Sébastien paraissait avoir changé.

Il avait dépouillé sa timidité dédaigneuse et hostile, et il acceptait désormais, sans les discuter autrement qu'avec un sourire, les règles du jeu.

Il se promenait parmi les groupes. Balanier le présenta à ses amis. Des jeunes hommes, entre autres Jacques Larnoy, entouraient Mlle Marguerite Real. Ce fut pour Sébastien une impression désagréable. Il lui sembla dans le courant de la soirée que Larnoy s'approchait de sa sœur un peu trop souvent. II se sentit plus choqué qu'il n'aurait cru de cette familiarité. Mais il était tellement certain de la haute raison de Marguerite et de sa droiture qu'il se reprocha ce mouvement. Il se promit néanmoins d'en faire l'objet d'une petite conversation avec elle, à la première occasion.

A déjeuner, comme ils causaient tous les deux de la soirée de la veille, Marguerite cita un mot de Jacques Larnoy. Sébastien fronça légèrement les sourcils et resta quelques secondes silencieux. Mais cet ensemble de nuances subtiles n'échappa pas à la jeune fille. Elle s'écria, la voix très nette, très franche :

— Oh! oh! il paraît que nous ne sommes pas content de notre sœur!... Va! ne proteste pas, ajouta-t-elle en se levant et en allant l'embrasser au front... Et sache que tu ne pourras jamais rien me cacher, tant que tu me regarderas en face!...

Sébastien se mit à rire et reprit :

— Alors, puisque tu as si bien compris, je t'écoute.

Marguerite se rassit, devint sérieuse et, sans l'ombre d'une gêne, répondit :

— Mon petit frère, il ne faudra jamais douter de moi, et ce n'est même pas la peine de me surveiller, car je ne ferais, sous aucun prétexte, une chose qui ne serait pas très bien.

— Quel orgueil, Mademoiselle! fit gaiement Sébastien.

— Nous sommes très orgueilleux dans notre famille, monsieur mon frère, comme vous le savez parfaitement.

— Ce qui n'empêche pas...

Elle l'interrompit :

— Ce qui n'empêche pas, allais-tu dire, que M. Jacques Larnoy a fait plus attention à moi, hier soir, qu'à n'importe quelle autre femme. Mais tu peux être sûr que s'il m'avait dit le quart d'un mot que, dans un salon et devant tout le monde, une jeune fille ne pût pas entendre, tu l'aurais su immédiatement.

— Mais, petite malheureuse, s'écria Sébastien en la regardant fixement, comprends donc que ce qui m'épouvante, c'est que tu me dises des choses pareilles!... Car c'est toi qui m'as l'air d'avoir plus fait attention à lui qu'à n'importe quel autre monsieur!... Oh! je t'en prie, ne nous arrêtons pas... c'est trop sérieux... Ah çà! il te plaît donc? ajoutat-il en considérant la rougeur fine et subite qui montait au visage de Marguerite.

— Mais, reprit la jeune fille d'un ton charmant

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où il y avait de la crânerie et de la dignité, il ne me déplaît pas.

— Et tu t'imagines, ma pamTe petite sœur, que M. Jacques Larnoy, qui a deux on trois cent mille francs de rente, a songé une minute à t' épouser! Voyons... Marguerite... Je comprends que tu aies confiance dans la vie, dans ta volonté de femme, dans ta chance, si tu veux.... mais je t'en supplie, je t'en conjure.... ne rêve pas!.... Comment! toi qui sais ce que c'est que la réalité, qui as vu de près tous les désastres de notre famille, toutes les difficultés que j'ai eu à surmonter pour gagner seulement ma vie, tu te laisserais prendre à ce mirage!... à cette illusion de petite fdle... toi !

Marguerite avait écouté, redevenue très calme et très fière ; et tendant par-dessus la table la main à son frère :

— Tu as raison, Sébastien. Et avec mes prétentions à l'infaillibilité, j'étais sur le point de me conduire d'une façon assez fâcheuse. Je t'en demande pardon. Dorénavant, sois tranquille.

Le jeune homme se félicita d'avoir provoqué cette explication et cessa provisoirement de s'inquiéter à ce sujet. Divers travaux d'administration, les projets que lui confiait Balanier et dont celui-ci lui réservait la direction, l'absorbèrent tout entier.

Le mois suivant, dans son courrier, il distingua une enveloppe de lettre de l'écriture d'Hélène. Il !a décacheta vivement, étonné même d'être resté si

longtemps sans nouvelles de son amie. Et il lut :

<( Je ne suis pas morte, mon chéri, comme tu pourrais le croire. Rappelle-toi qu'il y a deux mois que je t'ai écrit et que tu ne m'as pas répondu. Mais ça ne fait rien. J'ai su par Barois que tu étais heureux, et que tu avais enfin la position que tu cherchais depuis si longtemps et que tu mérites. Tu ne peux pas t'imaginer la considération que Barois a pour toi, maintenant. Et moi, qui avais rêvé d'être à tes côtés à ce moment-là, moi qui m'étais tant appliquée à te servir, à t'être utile, pauvre fille, c'est quand nous sommes séparés pour toujours que tu deviens riche et heureux. Mais ça ne m'empêche pas d'en éprouver une joie bien profonde, une joie de tout mon cœur, car si je ne peux plus être ta maîtresse qui t'adore, je suis encore, je serai éternellement ton amie fidèle, celle qui ne t'oubliera pas, qui de loin essayera toujours d'apercevoir ton ombre. Permets-moi un peu de tristesse, mon chéri, ce n'est pas mon habitude dans mes lettres, mais il y aura deux ans en octobre que je ne t'aurai pas vu... Et alors... Tiens, au fait! j'aime autant te le dire, ce n'est pas un peu triste que je suis, c'est affreusement triste... au point de n'avoir même pas le courage de pleurer, tellement je suis sûre que ça ne me soulagerait pas... Ah! ne me demande pas de venir te trouver en ce moment-ci, je suis trop vilaine! J'ai la figure amaigrie et les yeux cernés. Mais ça ne durera pas. Ce sont les

émotions par lesquelles je passe, je te raconterai ça dans une autre lettre. Il y a peut-être de gros changements qui se préparent dans notre existence, à cause de mon mari. Tes catastrophes à toi sont finies, les miennes vont probablement commencer. Heureusement, il me semble que je supporterai tout avec courage. Quand te reverrai-je, mon chéri? Je ne sais plus. Écris-moi, je t'en prie. Parlemoi de toi, de Marguerite aussi, que j'aime si tendrement et pour tant de raisons qu'elle ne connaîtra jamais. Donne-moi des détails sur la vie que vous menez tous les deux. Que de fois je pense au joli ménage de frère et sœur que vous devez faire! Alors, écris-moi bientôt. Pourvu qu'il n'arrive pas un jour où je me dirai : « C'est fini, maintenant, je ne recevrai plus jamais de ses nouvelles! » Adieu. Je t'embrasse, je t'aime. Hélène. »

Cette lettre intrigua profondément Sébastien. Avant d'y répondre, il écrivit à Barois pour lui demander si quelque malheur était arrivé à la famille Ardouin. Le professeur répondit que des bruits déplorables commençaient à circuler, dans tout l'arrondissement, sur Pierre Ardouin. Des clients lui avaient fait des scènes sur la place publique de Vilensel. On supposait qu'il avait perdu à la Bourse une grande partie de sa fortune, et qu'il était mêlé à des affaires suspectes. Mme Ardouin mère avait déjà soldé, disait-on, plusieurs fois, des dettes urgentes. On parlait aussi d'histoires avec le fisc. Bref, Pierre Ardouin pouvait être, d'im

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instant à l'autre, gravement compromis et l'existence des deux malheureuses femmes bouleversée.

Au printemps, les événements qui s'accomplirent à Vilensel justifièrent ces prévisions.

Un matin, entre cinq heures et cinq heures et demie, et le soleil étant à peine levé, les rares habitants du bourg qui traversaient la place où se trouvait la demeure du notaire, virent déboucher par une rue le maréchal des logis de la gendarmerie accompagné d'un de ses hommes. Derrière eux, à quelques pas, venait une voiture de louage fermée, d'où descendit bientôt un monsieur en redingote et en chapeau haut de forme. Les deux gendarmes et le civil s'arrêtèrent un instant pour causer : puis, ce dernier, après avoir fait au maréchal des logis signe de rester là, se dirigea vers l'étude, et sonna à la porte. La bonne tarda à ouvrir, surprise de cette visite matinale.

— Monsieur désire?

— M. Pierre Ardouin.

— Mais, fit la domestique. Monsieur est encore couché !

— Je vous prie. Mademoiselle, de vouloir bien aller le réveiller immédiatement et lui dire que M. le juge de paix de Vilensel a quelque chose de très important à lui communiquer...

La bonne d'abord se refusa à déranger son maître, mais le visiteur insista d'un ton si péremptoire, qu'elle se décida à monter.

Dix minutes s'écoulèrent, puis Pierre Ardouin

apparut, vêtu seulement d'une robe de chambre, et l'air mal à l'aise.

— Tiens! c'est vous. Grimai? s'écria t-il en reconnaissant le magistrat. Qu'y a-t-il pour votre service?^..

— Ne restons pas dans l'antichambre, voulezvous? reprit le juge de paix, sans prendre garde à la question.

Pierre Ardouin le fit entrer au salon.

— Eh bien, cher ami?....

Prenant soudain une voix navrée, M. Grimai saisit les deux mains du notaire :

— Mon pauvre Ardouin, vous ne vous doutez pas de ce qui m'amène?

— Mais non... non... balbutia l'autre.

— Alors, ne vous affolez pas, calmez-vous... tâchons autant que possible d'éviter le scandale. C'est pour cela que je suis venu moi-même d'abord et que j'ai laissé le maréchal des logis au coin de la rue... Oui, mon ami, oui... des plaintes ont été déposées contre vous, et le parquet a délivré un mandat d'amener...

— Quoi? Quoi?... murmura le notaire en s'effondrant sur un canapé, on vient...? on vient m'arrêter? acheva-t-il péniblement.

— Hélas! fit le juge de paix.

Pierre Ardouin ne bougea pas : de grosses gouttes de sueur coulaient de son front et ses cheveux , défaits étaient plaqués sur ses tempes. Tout à coup, il se leva :

— Mais ce n'est pas possible, Grimai, ce n'est pas possible!.... J'aurais été prévenu... Et puis, qu'est-ce qu'on me reproche?... Des affaires qui peuvent très bien s'arranger... Oh! c'est effrayant! quelle abominable surprise!... C'est un coup monté!... Je parie que c'est Cuissot... Quel misérable I

M. Grimai l'interrompit :

— Chut!... voyons... on va vous entendre... C'est Cuissot, en effet, qui a déposé la première plainte, continua le juge de paix en baissant la voix, mais il y en a d'autres...

— Je réglerai tout ça demain...

— Trop tard, mon pauvre ami... il y a mandat d'amener, je n'y peux plus rien... L'important, maintenant, c'est de vous en aller sans trop attirer l'attention... Votre femme ne doit pas être levée?

— Pas encore, heureusement...

Il cessait de protester. Impossible de détourner la catastrophe il fallait s'incliner et obéir. Les épaules tremblantes, fléchissant sur les genoux, Pierre Ardouin eut besoin que le juge de paix le maintint debout.

— Allons! mon ami... de l'énergie... du courage... Pierre respira bruyamment, sembla faire un

grand effort sur lui-même, et s'en alla vers l'escalier voir s'il entendait quelque bruit. Mais ni Hélène, ni sa mère n'étaient sorties de leur chambre.

M. Grimai, par la fenêtre,, faisait le signal con-

360 nOClNSON

venu et les gendarmes, ayant laissé les chevaux à une certaine distance, entrèrent à leur tour dans la maison.

— Mais que se passe-t-il donc? dit Mme Ardouin mère, en paraissant soudain sur le seuil de la porte.

— Rien ma mère, rien... une constatation à faire avec Grimai, le juge de paix, reprit assez tranquillement Pierre Ardouin.

— Oui, madame, oui... dit le magistrat... excusez-moi de vous déranger.

Ces paroles rassurèrent Mme Ardouin qui disparut . Pénétrant dans le salon, le maréchal des logis tendit son mandat :

— Monsieur, dit-il au notaire, je suis chargé de vous mettre en état d'arrestation.

Pierre, d'une voix étranglée, répondit :

— Je vous suis... le temps de m'habiller.

— Pardon, dit le gendarme, je n'ai pas le droit de vous laisser seul à partir de cette minute, je réponds de vous. Voici un de mes hommes qui va rester.

Pierre voulut passer dans l'étude, mais le maréchal des logis l'en empêcha.

— Il faut que j'appose les scellés, fit observer le juge de paix. Soyez tranquille, ce sera vite fait et sans esclandre.

Le notaire, accompagné du gendarme, gagna alors son cab'net de toilette et s'habilla. Ensuite il entra dans la ehainlH-f d'Hélène et lui

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donna, de son départ, le même prétexte qu'à Mme Ardouin.

On sortit, les deux gendarmes d'abord, puis, un peu derrière eux, le notaire. Le groupe s'avança vers le coin de la rue où les chevaux piaffa' ent. Par malheur, ce manège avait attiré quelques passants. Des boutiquiers commençaient à ouvrir leurs devantures. Un rassemblement s'était formé. Pierre Ardouin monta vivement : la voiture s'ébranla, escortée par les gendarmes qui venaient de sauter sur leurs bêtes. Le patron d'un café voisin, stupéfait, cria :

— On arrête le notaire !

D'autres gens poussèrent le même cri. La bonne des Ardouin, qui, par curiosité, était demeurée sur le pas de la porte, joignit les mains de désespoir et hurla dans l'escalier :

— On arrête monsieur!

Mme Ardouin descendit, comprit tout et tomba à la renverse. La domestique appela. Hélène, en peignoir, se précipita vers sa belle-mère, tenant un flacon d'éther à la main. Elle avait entendu, elle aussi.

Mme Ardouin revint à elle. Les deux femmes s'embrassèrent en sanglotant, puis 'allèrent s'enfermer dans une chambre. Là, elles restèrent quelques instants silencieuses, debout contre la fenêtre, regardant dans le vague. Alors, Mme Ardouin mère s'assit et murmura :

— C'est fini... c'est un désastre sans nom.

362 ROBINSO.N

^ Hélène ne trouva rien à lui répondre. Sa pensée n a'iait ni à son mari ni à ce- désastre qui foudroyait toute une famille : elle retournait vers le passé et en faisait lever une nuée de souvenirs amers. Hélène en fut assaillie, enveloppée comme par une odeur nauséabonde. Elle respirait avec peine. Son cœur alternativement battait avec trop de violence et s'arrêtait. Elle faillit s'évanouir.

— Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant... balbutia Mme Ardouin. Et moi qui oubliais dans quel état vous êtes!... Asseyez-vous...

Elle saisit les mains de sa bru et les pressa tendrement.

— Comment vous sentez-yous?

— Mieux, ma mère, je vous remercie... C'est passé.

Hélène était enceinte de trois mois, en effet; et la grossesse commençait à creuser ses joues, à troubler ses nerfs. C'est ce qu'elle n'avait pas osé révéler à Sébastien.

— Voyons, maintenant... que faut-il faire?... demanda Mme Ardouin en se redressant. Certes, nous sommes .perdues et le coup est sans remède, mais nous ne pouvons pas abandonner ce malheureux...

Elle eut une nouvelle crise de larmes, et répéta :

— Malheureux enfant... malheureux!... Après tous les avertissements que je lui ai donnés... attirer un pareil déshonneur sur notre famille... se perdre lui-nièmo pour toujours!...

Les deux femmes peu à peu reprirent du sangfroid, Hélène surtout dont ce malheur ne brisait que le ménage. Elle répondit machinalement :

— Nous ne l'abandonnerons pas.

Elle ajouta :

— Savez-vous, ma mère, où on va le conduire? Mme Ardouin descendit pour interroger le juge

de paix qui, dans l'étude, aidé de son greffier, instrumentait.

— On va le conduire à la prison de Tournus, dit-elle à sa bru en remontant. De Tournus! poursuivit-elle en levant les bras... le berceau de la famille! Aurai-je jamais la force d'y retourner... Et, pourtant, il le ''audra bien!

— Je crois, ma mère, dit Hélène en réfléchissant, que ce qu'il y aurait de plus sage, ce serait de quitter Vilensel tout de suite, et d'aller habiter chez mon père, dont la propriété est près de Tournus, ce qui nous permettra...

— Oui, oui... vous avez raison!... Ah! ma chère Hélène, ajouta-t-elle en l'embrassant, quelle bonne idée vous avez eue là! Mais M. Letertre consentira-t-il ?

— N'en doutez pas. Je vais lui écrire immédiatement et nous pourrons partir après-demain.

Pendant cette journée et la suivante, Mme Ardouin mère ne sortit pas et ne voulut recevoir aucune visite. Aux rares personnes à qui elle fut obligée de parler, elle montra un visage digne et glacial.

On reçut la réponse de M. Letertre par le retour du courrier. Elle était longue et conçue en termes désespérés. Le bonhomme se souhaitait une mort prochaine, mais il mettait sa maison à la disposition de Mme Ardouin et de sa fille.

Elles partirent le soir même. En voyant des figures désolées et le désarroi de tout le monde, la petite Geneviève s'était écriée, avec la cruelle lucidité des enfants :

— Encore une histoire de papa!

En arrivant chez son père, Hélène s'évanouit de fatigue. On la transporta dans sa chambre et on envoya chercher le médecin du bourg qui constata une grosse fièvre. La malade se plaignit bientôt de lancinements dans la tête, puis de brûlures dans la région cardiaque qui finirent par se calmer. Alors le docteur s'éloigna en déclarant qu'il reviendrait le lendemain à la première heure. Mme Ardouin passa une partie de la nuit auprès d'Hélène. Celle-ci, le matin, se trouva mieux et essaya de se lever. Mais elle fut prise soudain de frissons et de violentes douleurs de reins. Une hémorragie suivit. Après un examen et une conversation avec Mme Ardouin, le docteur diagnostiqua un avortement à trois mois sous l'influence d'une émotion trop brusque et de la maladie de cœur de la jeune femme.

Le lendemain, la fièvre augmenta et des complications apparurent. La peau était sèche, la respiration accélérée. On fut bientôt en présence d'une menace de péritonite.

— Ce qui m'inquiète un peu, dit k docteur à Mme Ardouin, c'est le cœur.

Il interrogea :

— En soufîrait-elle habituellement!"

— Surtout depuis deux ans. Elle avait des accès qu lu duraient plusieurs minutes. Étant jeune, elle avait eu une lésion qui s'était guérie peu à peu. Du moins, nous le supposions.

A la fin de la semaine, la péritonite devint aiguë* Un médecin de Tournus fut appelé en consultation, et prescrivit le traitement habituel. Mme Ardouin soigna sa bru avec un dévouement de toutes les heures, tandis que M. Letertre errait lamentablement du jardin à la chambre de sa fille en prédisant des catastrophes.

Hélène subissait des alternatives de prostration complète et de douleurs qui lui contractaient la face et que l'on calmait avec des piqûres de morphine. Pa fois aussi sa figure était si douce et si résignée qu'elle avait l'air de ne plus souffrir. Pendant un de ces moments elle demanda à Mme Ardouin :

— Dites-moi bien la vérité, ma mère... Je suis très mal, n'est-ce pas?

— Quelle folie, mon enfant! Vous êtes en voie de guérison, au contraire.

Hélène reprit :

— Ça, non, allez! Oh! je ne dis pas que je suis perdue... on a toujours de l'espoir... mais je suis mal... mal... Alors, ma mère, si vous vouliez me faire un gros plaisir...

Comme elle s'arrêtait, Mme Ardouin dit :

— Mais certainement... Que désirez-vous?

voyons!.,.

— Eh bien! muwnura Hélène... je voudrais prévenir de... ma maladie... une de mes amies...

— Mais tout de suite. Qui?

Regardant sa belle-mère avec un regard timide, suppliant presque, un regard qui faisait des excuses :

— Marguerite Real... Elle habite Paris... Vous trouverez son adresse là... dans ces papiers...

Loin d'être blessée aujourd'hui d'entendre prononcer ce nom, Mme Ardouin se sentit attendrie subitement et pleine de compassion. Elle répondit :

— Oui, ma fille, oui, je vais lui écrire ce soir même, je vous le promets.

— Merci, reprit Hélène à voix basse.

Et elle ferma les yeux en souriant.

Maintenant, si elle devait mourir, elle était sûre

S.U moins de revoir Sébastien. Elle murmurait : « Oui... il comprendra que si j'ai obtenu cette lettre de ma belle-mère, c'est que je suis vraiment en danger... Autrement, je lui aurais bien écrit moi-même... Et. alors, il viendra tout de suite. » Et elle se répétait : « H comprendra... il comprendra... »

Mme Ardouin, qui devinait l'espérance secrète de la jeune femme, envoya à Mlle Real une lettre où elle ne cachait pas la vérité.

En la recevant, Marguerite se précipita vers son frère, et s'écria :

— Oh! mon Dieu! Pauvre Hélène!... Lis, Sébastien, lis!,..

Celui-ci fut bouleversé. Il fit quelques pas dans la chambre, en portant la main à son front. Puis il s'assit et des larmes lui vinrent aux yeux. Marguerite, surprise de cet accès de chagrin, s'approcha de son frère :

— Moi aussi, ça me fait une grosse peine, fit-elle. Elle ajouta :

— Mme Ardouin écrit qu'Hélène serait heureuse de me voir. J'ai envie de partir tout de suite.

— Oui... oh! oui... tout de suite... je vais t'accompagner.

— Toi, Sébastien?

H ne répondit pas. Alors, elle lui demanda, après un silence :

— Tu la connaissais beaucoup, n'est-ce pas? H dit simplement :

— Oui, Marguerite, beaucoup.

Hs consultèrent l'indicateur et résolurent de prendre le train de dix heures, quoiqu'il n'arrivât que le lendemain matin à Tournus. Là, Barois leur confirma la gravité de l'état d'Hélène dont il prenait des nouvelles chaque jour. Sébastien se rendit aussitôt chez M. Letertre avec Marguerite, Ce fut Mme Ardouin qui les reçut. Elle leur tendit la main comme à des amis et leur dit :

— Vous venez faire une visite à ma pauvre

368 ROBLNSÛN

malade... Je vais vous conduire dans sa chambre. Marguerite entra d'abord. En l'apercevant, Hélène se dressa sur l'oreiller et tendit les bras :

— Chère ]Marguerite... chère Marguerite... Oh! c'est gentil !

La jeune fille, après l'avoir embrassée, demanda avec douceur :

— Voulez-vous voir mon frère? Il est venu avec moi.

Le regard d'Hélène se voila et elle répondit :

— Oui, Marguerite... oui... avec joie... avec joie...

— Je peux le faire entrer?

Alors, elle alla ouvrir la porte et disparut. Quelques instants après, Sébastien, seul, pénétrait dans la chambre. Hélène saisit entre ses mains la tête du jeune homme et l'attira à elle. Elle ne pouvait dire un mot. Elle ne pleurait pas non plus, mais sa poitrine se soulevait convulsivement. Enfin, elle murmura :

— Oh! j'espérais bien que tu viendrais en apprenant... C'est que je suis très malade, mon chéri.

n s'efforça de sourire pour la rassurer et s'assit auprès du lit.

— Oui, c'est ça, reprit-elle, reste un peu avec moi... Tun'espas pressé?... Donne-moi ta main.

Elle la garda entre les siennes et ils demeurèrent ainsi assez longtemps.

Tantôt Hélène, sans prononcer une parole, fixait sur lui son regard trouble et tendre, puis, quand elle avait rencontré le regard de Sébastien, elle détournait la tête, car son cœur battait trop fort. Tantôt, les yeux à demi clos, elle lui posait des questions sur ses projets, sur sa vie, sur tout ce qu'il avait fait depuis son arrivée à Paris. Sébastien essayait de répondre d'une voix calme, mais ses lèvres se mettaient à trembler chaque fois qu'il considérait son amie. Jamais, aux plus cruels moments de son existence, il n'avait éprouvé une sensation si profonde, si poignante. Toute la noblesse, toute la valeur d'Hélène lui étaient révélées soudain, dans l'ombre de la mort.

Quelques minutes encore s'écoulèrent. Hs ne se parlaient plus. Hélène semblait très fatiguée et commençait à s'assoupir. Néanmoins, elle balbutia :

— Tu viendras tous les jours?

— Oui, ma chérie, oui...

— Tu me le promets?

— Je te le promets.

Bientôt elle s'endormit, ses doigts se desserrèrent, et Sébastien sortit sur la pointe des pieds. A la porte, il se retourna pour la regarder. Elle avait les lèvres si blanches et le visage d'une telle immobilité qu'il revint tout à coup et s'approcha avec épouvante. Mais elle respirait d'un souffle léger et court. Il s'éloigna sans faire de bruit.

Barois lui avait offert à Tournus l'hospitalité.

Le professeur était navré des événements et déclarait qu'il avait fini par aimer Hélène comme une sœur.

Le lendemain matin, Sébastien ne put voir la malade qui avait eu le délire toute la nuit et qui n'avait pas repris connaissance. Il eut le cœur déchiré en apercevant un prêtre qui entrait dans la maison.

Le troisième jour, quand Sébastien se présenta, on lui dit qu'Hélène agonisait. Il erra sur les routes toute la matinée et, au retour, il apprit que la jeune femme venait de s'éteindre doucement.

Peu de personnes assistèrent aux obsèques. Pierre Ardouin ne fut pas autorisé à s'y rendre. Dès que le cortège eut quitté le cimetière, Sébastien y revint tout seul pour mieux fixer dans sa mémoire l'endroit où dormait son amie.

Il conserva de cette heure tragique un de ces mélancoliques souvenirs qui durent plus longtemps en nous que les grandes douleurs. Car, celles-ci, le temps les attaque sans trêve et finit par les dissoudre, tandis qu'il ne peut rien contre la mélancolie. Cette émotion si délicate avait toujours manqué à Sébastien, qui fut vite devenu, dans la lutte quotidienne de l'existence, trop sec et trop âpre. Ainsi la pauvre Hélène, qui avait en vain cherché à le servir quand elle vivait à ses côtés, devait contribuer par sa mort à faire de lui un homme supérieur.

Il rentra à Paris. Le travail de nouveau l'ab-

sorba. Il appartint bientôt à cette élite de personnages dont la puissance n'est ni brutale ni criarde, mais qui mènent les affaires de Paris, qui en sont comme les muscles solides. Balanier, de plus en plus, lui abandonnait la direction de ses immenses entreprises et n'en restait que le chef apparent, pour ses amis et pour le monde. Cette situation lui permettait les voyages, les villégiatures nécessaires à la santé de sa femme.

Mme Balanier s'était liée avec Marguerite et la protégeait. Une fois, elle dit à Jacques Larnoy dont elle avait remarqué les assiduités auprès de la jeune fille :

— Vous savez, Jacques, que si vous aimez Mlle Real, il faut l'épouser. Vous auriez tort de songer à autre chose.

Jacques Larnoy était très perplexe. Il aurait voulu étonner Paris par son mariage avec une jeune fille sans fortune, mais il frémissait à la pensée d'une pareille aventure. Un soir, dans le salon des Balanier, en apercevant Marguerite, il se sentit si épris, qu'il faillit courir vers Sébastien et lui demander instantanément la main de sa sœur. Il s'arrêta, stupéfait de son propre trouble, devenu timide et puéril. Ses hésitations durèrent un mois. Alors, il se décida, mais il n'osa pas faire la demande lui-même et il en chargea Edmond Balanier. Sébastien répondit en souriant :

— Je ne pense pas que ma sœur refuse. Quant à moi, je suis très flatté.

Ce mariage, dont M. Balanier et le professeur Paul Barois furent les témoins du côté de la jeune fille, ajouta à la situation de Sébastien la bruyante consécration de la réclame parisienne. Des échos sur sa famille et sur lui parurent dans les journaux. On raconta sa carrière d'une façon romanesque et il passa pour un homme à qui tout dans la vie avait réussi.

B] — 7701". — Libr. -Imprimeries réunies, 7, rue Saint-Benott, Pari.-

Extrait dn Catalogne de la BIBLIOTHËQUE-CHARPENTIER

à S rr. fto le volume

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, aUE DE GRENELLE

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