‹ Robinson, RomanChapitre 4 sur 5 · RORLXSON · texte numérisé non relu

RORLXSON

s'être creusées depuis tout à l'heure. Sébastien la regarda, frémit de cette pâleur, de ce dése-poir et se jeta à genoux devant elle :

— Hélène, ma chérie... ma petite Hélène... c'est horrible ce qu€ je te dis... mais c'est horrible aussi pour moi, je te jure... Car je t'aime... Je ne cesse pas de t'aimer... Ce qui nous sépare pour le moment, mais pas pour toujom^s, peut-être... non! pas pour toujours... ce n'est pas ma volonté, c'est la A'ie elle-même, c'est la force des chocs... C'est une espèce de machine implacable qui nous jette loin l'un de l'autre... Mais nous nous retrouverons... Et puis, je ne pars pas encore!

11 se releva, la prit dans ses bras et la baisa sur les lè\Tes avec toute l'ardeur de son désir revenu soudain. Elle voulut le repousser, mais bientôt elle frissonna elle-même, et en balbutiant de vagues paroles de résistance, elle se laissa entraîner vers le lit.

Maintenant, les bras nus, les cheveux défaits, elle pleurait doucement, étendue à côté de lui. Elle avait le remords de s'être laissée prendre ainsi en pleine détresse, d'avoir consenti à cette heure de plaisir avec un cœur désespéré. Sébastien la consolait, caressait ses épaules, comme si elle acceptait déjà l'idée de la séparation, comme s'il allait la quitter demain. Et elle ne se sentait pas la force de ésister, de protester contre son malheur. EUe murmura :

— Quand dois-tu voir M. Balanier?

— Dans quinze jours ou trois semaines.

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— Et tu partiras?...

— A la fin d'août ou au commencement de septembre.

Elle se contenta de dire :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu!...

Le jeune homme s'étant levé, alluma une cigarette, tandis qu'Hélène à son tour s'habillait. Quand elle eut mis son chapeau et ses gants, Sébastien demanda :

— Veux- tu que nous dînions ce soir ensemble? Elle réfléchit une seconde :

— Je ne peux pas, répondit-elle... Ah! je n'ai pas eu le temps de te raconter... Ma fille a été malade assez gravement. Elle va beaucoup mieux... ce n'est plus rien. Mais elle est encore couchée et elle me réclame constamment. Si elle ne me voyait pas à l'heure du dîner, pauvre petite, elle ne comprendrait pas... Elle a bien sa grand'mère auprès d'elle, mais elle ne l'aîme pas beaucoup, elle en aurait plutôt peur...

— Comment! reprit Sébastien, Mme Ardouin est à Paris?... Vous êtes donc réconciliées?

— Oui, fit Hélène tristement. Je croyais bien que tout était fini après la scène que nous avions eue ensemble, tu te rappelles... quand je lui ai avoué que j'étais ta maîtresse et qu'elle m'a traitée de misérable! Mais, un jour, elle m'a écrit une lettre de regret... Ma cousine m'a suppliée de répondre... elle est pour les réconciliations, celle-là!... Quinze jours après, Geneviève est tombée malade...

tu étais absent, j'étais affolée de tous les côtés... Mlle Messany a télégraphié à ma belle-mère qui est arrivée tout de suite. Et maintenant la voilà installée à Paris, soi-disant pour m'aider à soigner ma fille... Alors, cette enfant dans le lit avec la fièvre, ma belle-mère qui me parlait de mon mari et toi qui ne répondais pas à mes lettres, je peux dire que j'ai passé un mois!

Elle regarda l'heure, niurmura :

— Allons, je m'en vais!...

Et elle s'apprêtait à tendre son front à Sébastien, quand le jeune homme demanda machinalement :

— Et où est-il en ce moment, ton mari? Hélène s'arrêta soudain, et, d'une voix rauque,

mettant une main sur sa poitrine, comme si elle voulait enlever, pour mieux souffrir, l'appareil qui couvrait sa blessure, elle s'écria :

— Où il est? Il est dans quelque coin à attendre que sa mère, ma cousine, tout le monde, et toi par-dessus le marché, vous me jetiez dans ses bras! C'est bien ce que vous voulez tous, n'est-ce pas? Oui, oui... toi comme les autres! Tiens! c'est horrible, la pensée qui vient de te traverser l'esprit, c'est horrible !

Elle fit quelques pas vers la porte, étourdie, titubant. Sébastien la retint et la fit asseoir à côté de lui. Il lui embrassa les poignets, en murmurant : « Ma chérie, ma pauvre chérie... écoute-moi... je te jure... », tandis que, sans colère à présent,

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brisée par son efïort et les yeux suppliants levés vers lui, elle continuait :

— Oh! comme ça, tu serais bien sûr que je ne reviendrais plus dans ta vie !...

Il reprit, tendrement, avec ces inflexions de voix dont il savait la puissance sur sa maîtresse :

— • Je te jure, Hélène, que ce n'est pas à moi que je pense... Parce que, moi, je serai toujours heureux de te revoir... je n'oublierai jamais ton amour, tout ce que tu m'as donné de toi... Non! je pense à ta situation quand je ne serai plus là... Je devine qu'on s'acharnera contre toi, je devine toutes les manœuvres, toutes les attaques, pour te séparer de ta fdle si tu ne veux pas céder. D'après ce que tu me racontais, j'apercevais bien le plan de Mme Ardouin; et elle le conduit avec une pati nce une sûreté qui m'épouvantent. Comment te défendrastu, une fois seule? Fatalement, un jour ou l'autre, tu seras à sa discrétion. Fatalement, tu seras obligée de rentrer chez toi... et alors tu y rentreras en victime et en vaincue. Aujourd'hui, au contraire, tu as tous les avantages de la position, puisque c'est toi qu'on supplie, puisque c'est toi qu'on vient chercher... Tu peux dicter tes conditions, au lieu d'être réduite plus tard à accepter les leurs... Oh! je sais bien que je ne te parle pas comme un amant; je sais ce que je te fais souffrir...

— Oui, dit-elle douloureusement en se pressant contre lui. Car, la seule chose dont tu ne t'occupes pas, c'est de mon amour pour toi... Ah! Sébastien,

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ah! mon chéri!... comme ce serait simple pourtant si tu voulais! Va! je saurais me défendre contre tous ces gens-là, si tu faisais un signe... si tu consentais, poursuivit-elle en baissant la voix... si tu consentais enfin à partager toute ma vie... Est-ce que je ne suis pas ta femme? Je finirais toujours par obtenir le divorce d'une façon ou d'une autre... et alors, on ne se quitterait plus... et tu pourrais travailler tranquillement... avoir une vraie ambition.... devenir l'homme que tu dois être!...

— Si j'acceptais cela, dit-il froidement, je te sacrifierais, toi et ta fille, à un égoïsme effroyable et je t'entraînerais dans une aventure sans issue.

— Et... ajoute le vrai mot, Sébastien, le mot que tu m'aurais dit immédiatement si tu en avais eu le courage : tu ne m'aimes plus!

Il haussa légèrement les épaules, et reprit :

— Tu n'es pas juste, ma chérie... Tu ne sais pas toute Fafîection que j'ai pour toi...

Alors, elle balbutia avec une tristesse infinie :

— Eh bien, n'en parlons plus.

Et elle se leva pour sortir.

— A demain, n'est-ce pas? dit Sébastien. A voix basse, elle répondit :

— Si tu veux, mon ami.

Et elle disparut.

Sébastien avait l'illusion que la douleur de sa maîtresse finirait par devenir moins poignante. La jeune femme elle-même, tant qu'elle se trouva avec son amant, n'eut pas la sensation exacte de ce

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qui lui arrivait. Elle venait d'être si brusquement atteinte, d'un choc si brutal et si imprévu, qu'elle ne voyait pas encore jusqu'à quelle profondeur sa vie était remuée. C'est seulement le soir, lorsque après un baiser glacial de sa belle-^mère elle se retrouva seule dans sa chambre, et c'est seulement dans l'insomnie de cette nuit qu'elle se sentit perdue. Elle aperçut les deux supplices qui allaient lui être infligés : d'abord, se séparer de Sébastien, puis, pendant que la chair serait encore à vif, subir l'autre supplice, celui d'autrefois, celui dont tous les détails assiégeaient en ce moment sa mémoire. Des sanglots lui crispèrent la gorge : elle ouvrit la fenêtre afin qu'on ne l'entendît pas de la pièce voisine. Un instant, elle eut de telles palpitations de cœur qu'elle faillit appeler. Elle se traîna jusqu'à son lit et se coucha. Et, peu à peu, le calme revint. Elle passa le reste de la nuit à évoquer toute sa liaison avec Sébastien, les premières heures où son amour était incertain, son voyage à Tournus pour fuir l'image envahissante du jeune homme, le retour à Paris, puis l'éclat soudain de la passion. Elle revoyait Sébastien quand il s'emparait d'elle, sa journée de travail fmie, au sortir de l'usine. Il s'emparait d'elle ardemment, le sourire aux lèvres, la main hardie, comme s'il prenait une revanche sur sa vie médiocre. Alors, certes, il l'aimait, 11 l'aimait par les sens et par l'orgueil satisfait, comme il était capable d'aimer. Jamais depuis, il ne l'avait possédée ainsi. Et, tout à coup, elle se

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mit à regretter avec une égoïste amertume ce temps où il n'avait pas toujours de quoi dîner, où elle se lamentait sur sa détresse, mais où elle était sûre, au moins, de lui apporter le plaisir.

Il avait choisi cette existence : elle n'aurait pas dû l'en détourner. Ah! voilà la faute qu'elle avait commise et qu'elle expiait aujourd'hui!

Le jour paraissait. Par la fenêtre restée entr'ouverte, la fraîcheur du matin caressait le visage d'Hélène et apaisait sa fièvre. Depuis qu'elle avait découvert sa faute et son erreur sur le caractère de Sébastien, il lui semblait que leur séparation était de plus en plus fatale, de plus en plus inévitable, et qu'elle avait été de tout temps contenue dans cette faute et dans cette erreur. Il lui restait cette espèce de résignation sombre qui est particulière aux âmes énergiques lorsque la lutte est terminée et que la défaite est certaine.

Chaque jour, elle voyait Sébastien. Elle ne faisait plus allusion à son départ : elle en savait l'heure exacte et elle attendait. Pendant le mois qui s'écoula ainsi, elle ne pleura pas une fois entre ses bras. Tantôt, elle lui était une maîtresse tendre et accoutuniée, et elle lui parlait de l'avenir comme s'ils ne devaient jamais se quitter; tantôt au contraire, une fureur de désir et de caresses la secouait contre lui.

Le jour de la séparation ariùva. Sébastien avait dit la veille, doucement :

— C'est demain.

Ses bagages étaient prêts, portés déjà à la gare. Il ne gardait avec lui qu'une valise et quelques paquets. Le train partait à sept heures. Hélène était demeurée la journée entière dans la chambre de Sébastien pendant que le jeune homme faisait ses dernières courses, une visite à Balanier. Elle ne voulait pas laisser à son ami le souvenir d'un visage trempé de larmes, mais d'un visage calme au contraire et comme fier de souffrir. Aussi Sébastien la trouva-t-il un peu pâle seulement, au front, sous les cheveux noirs. Les joues étaient presque roses, le regard clair. Il comprit cette bravoure et c'est lui qui laissa voir son émotion. Il s'assit : elle vint se pencher sur son épaule et l'embrassa longuement. Puis, elle murmura en regardant sa montre :

— Six heures. Il faut descendre.

Dans le fiacre, ils se tenaient la main sans rien dire. Sur le quai de la gare, quelques minutes avant le départ du train, ils marchaient côte à côte. Elle lui demanda, d'une voix si timide que Sébastien en tressaillit :

— Est-ce qu'un jour, plus tard, bien plus tard, dans longtemps, je pourrai aller te voir là-bas?

Il s'écria :

■ — Oh! oui, ma chérie, oui... je serai très libre!.. Il ajouta :

— Mais comment feras-tu... si tu es...? Elle l'interrompit, en pressant son bras :

— Oh! tais-toi, ne me parle pas de ça!... Dis-moi

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simplement que tu me permets d'aller te voir un jour...

— Certes, dit-il.

Elle fronça les sourcils, et déclara :

— Alors, je m'arrangerai. N'aie pas peur pour moi.

On appela les voyageurs. Hélène serrait les poings et mordait ses lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Ils s'embrassèrent de nouveau, puis Sébastien monta dans son wagon et, bientôt après, se pencha à la portière. Elle s'approcha et lui dit :

— N'oublie pas de m'écrire dès ton installation. Il répondit. :

— Oui, ma chérie, oui... au revoir...

Le train s'ébranla. Sébastien fit un geste d'adieu. Hélène parvint à lui sourire et, quand elle ne le vit plus, elle souriait encore, mais d'un sourire figé et qui ne s'adressait plus à personne.

Elle rentra chez elle et trouva sa belle-mère que Mlle Messany avait retenue à diner. Jamais Mme Ardouin ne s'était montrée envers sa bru plus affectueuse, plus insinuante, plus réservée en même temps sur les questions délicates. Elle avait entrepris le siège de la jeune femme : elle s'était juré de la faire capituler. Elle risquait comme enjeu dans cette partie toute sa dignité, sa haute conception de l'honneur, de la famille, du devoir. Le ménage de son fils serait reconstitué de gré ou de force, et, alors, désormais, elle se chargeait d'en être la gar-

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dienne. Rien ne lui coûta pour réussir, ni démarche, ni liyjiocrisie, ni les douces déclarations à Hélène, tandis qu'elle avait envie de bondir de colère. Elle mit en campagne, sous des prétextes adroits, des amis communs à elle et à Mme Darley pour savoir ce que devenait Sébastien. Elle fit interroger en dessous le professeur Barois. Par Mlle Derins qu'elle connaissait, elle obtint de Marguerite Real des renseignements sur la situation de son frère. C'est ainsi qu'elle finit par apprendre la vérité. Dès qu'elle fut sûre que Sébastien quittait Paris, elle triompha. La résistance d'Hélène ne pouvait pas durer bien longtemps. Elle épiait sur le visage de la jeune femme les progrès de la douleur, dont chaque signe lui semblait une insulte pour son fils et pour elle.

Elle devina même, ce jour-là, à l'abattement d'Hélène, que Sébastien venait de partir.

n n'y avait plus maintenant qu'à la cerner, mais sans heurts, par approches successives.

Quelques jours après, elle tâta le terrain, et dit à sa bru d'un ton maternel :

— A présent que notre Geneviève est rétablie, il va falloir, ma chère enfant, que nous causions sérieusement toutes les deux... Car je ne peux pas rester indéfiniment à Paris...

Hélène répondit :

— Oui, ma mère, quand vous voudrez.

Enhardie par cette réponse, Mme Ardouin se fit

caressante : • •

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— Sans compter, ma chère Hélène, que vous m'inquiétez un peu depuis quelque temps... Je vous trouve pâlotte, amaigrie... Vous ne souffrez pas?

— J'ai eu, reprit la jeune iemme, quelques palpitations de cœur. J'en avais eu déjà, étant enfant, à la suite d'une fièvre...

— Oui, je le savais par votre père... Mais ce ne sera rien, mon enfant, il suffira de quelques soins et d'une vie calme.

Aucune ironie n'était perceptible dans ces paroles que Mme Ardouin accompagna d'un baiser sur le front. Et elle se contenta, ce jour-là, du léger avantage qu'elle venait de remporter.

Le lendemain matin, Hélène reçut une lettre de Sébastien. Elle se réfugia aussitôt dans sa chambre.

Sébastien lui racontait son voyage, son arrivée dans le domaine de Bilos, situé entre le lac de Cazaux et les dunes, au sud de la forêt de La Teste. U n'envoyait que quelques détails sur sa première journée d'installation et en promettait d'autres pour une lettre prochaine. Il occupait une vaste chambre, très basse de plafond et peinte simplement à la chaux, d'où l'on apercevait, en se mettant à la fenêtre, à gauche, le lac, à droite et parmi les sables, la broussaille et la masse infinie des pins. « Tout cela, disait Sébastien, n'est pas triste. Je m'y habituerai vite. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est, sous les pins, où en me levant ce matin j'ai fait une promenade, un silence extraordinaire, comme si tout à coup on marchait endormi. Il

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semble qu'on ne pense pas, mais qu'on rêve. On n'entend même pas le bruit qu'on fait sur le sable, où les pieds enfoncent jusqu'aux chevilles. Quelle bizarre existence je vais mener dans ce pays! Mais il y a un sentiment que je suis certain déjà de ne jamais y éprouver, c'est le dégoût. Je ne fais que te donner mes premières impressions. Maintenant, ma chérie, il faut que je te parle de toi... » Hélène, ici, s'arrêta un instant : « Au fond, il est content d'être parti, songeait-elle... Ça se devine bien... »

Qu'est-ce que Sébastien lui disait maintenant? Il lui disait, en termes raisonnables et fraternels, de se réconcilier le plus tôt possible avec son mari. C'était la meilleure solution : c'était la seule. Ah! elle aurait pu montrer cette lettre à tout le monde et à son mari lui-même! Il n'y avait pas un mot de passion, pas seulement un regret de renvoyer ainsi dans les bras d'un autre, d'un geste tranquille, avec un sourire, la maîtresse d'hier!

Se doutait-il que cette maîtresse l'aimait encore et ne cesserait jamais de l'aimer? Il ne se le demandait même pas. Il lui parlait chastement, comme à une sœur. Elle murmura : « Évidemment, il ne sera tranquille que lorsqu'il me saura avec mon mari... Donnons-lui cette satisfaction. »

Ainsi elle se décida sans amertume, sans tristesse, ou plutôt avec un raffinement de tristesse et d'amertume qui élevait son esprit au-dessus de la révolte et mettait quelque chose d'ailé dans sa souffrance.

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Un jour de la semaine suivante, Mme Ardouin lui dit, en lui prenant la main :

— Pierre est à Paris.

Elle ajouta doucement :

— Voulez-vous le voir?

Hélène répondit simplement :

— Oui, ma mère.

Ils se rencontrèrent d'abord dans le salon de Mlle Messany, en présence de la vieille demoiselle et de Mme Ardouin. Pierre s'avança vers sa femme, les mains tendues, la figure grave, et l'embrassa sur les deux joues. Cette formalité accomplie, il redevint gai et demanda à voir sa fille qui s'écria enle voyant:

— Tiens! papa!...

Il n'avait pas changé, un peu bronzé peut-être. Mais sa barbe blonde était toujours luisante et magnifique, sa taille toujours mâle, et ses yeux bleus n'avaient pas perdu leur vaine beauté.

Mlle Messany l'invita à diner, un dîner où ia banale intimité d'autrefois se rétablit vite, comme machinalement. A dix heures, Pierre se retira, après avoir pris, de l'air le plus naturel, rendez-vo^s avec Hélène pour le lendemain, à l'hôtel où il était descendu. Et la vie conjugale recommença sans explications.

Ils restèrent à Paris jusqu'au début d'octobre, pendant que Mme Ardouin mère allait à Vilensel préparer la maison de M*' Briset, le notaire, dans laquelle le jeune ménage devait bientôt s'installer. La vente de l'étude était signée déjà depuis quelque

temps. On n'attendait plus à Vilensel que M^ Pierre Ardouin, le nouveau notaire.

D'abord, les époux, s'arrêtant à Tournus, firent quelques visites à des parents et à des amis. Hélène ressentit une émotion d'une douceur singulière en embrassant la sœur de Sébastien. Voilà quelle allait être maintenant sa véritable amie, celle qui lui rendrait Sébastien continuellement présent et visible. Sans aucun soupçon de leur amour, INIarguerite se plaisait à parler de son frère devant Hélène, et ces expressions charmantes de tendresse fraternelle arrivaient au cœur de la jeune femme, d'où elles faisaient jaillir alors les souvenirs passionnés.

— Nous nous verrons souvent, n'est-ce pas, Hélène? Où est donc Vilensel?

— A dix ou douze kilomètres d'ici...

— Mais c'est tout près, s'écria Marguerite joyeuse! Autant dire que nous n'allons plus nous quitter! Pas même une heure à bicyclette, c'est admirable!... Vous savez monter à bicyclette, vous aussi?...

— ■ Un peu, dit Hélène en souriant. Je réapprendrai pour vous rendre vos visites.

Elles s'embrassèrent en se fixant un rendez-vous prochain.

Une personne qu'Hélène ne put se retenir d'aller voir aussi, ce fut le professeur Barois. Celui-ci n'était pas moins ignorant que Marguerite des événements écoulés depuis l'année dernière. H n'avait

pas fait de nouveau voyage à Paris et Sébastien ne lui avait jamais écrit de mot indiscret.il ne pensait même pas que Mme Ardouin et Mlle Messany eussent continué à fréquenter le jeune homme.

Une visite d'une femme mariée de l'âge d'Hélène au célibataire Paul Barois ne présentait pas toute la correction exigée par la bonne société de Tournus. Hélène ne tint aucun compte de cette considération tant elle désirait se réunir à tous ceux qui connaissaient Sébastien et pouvaient parler de lui. Le professeur était un homme si sincère et si droit qu'elle eût même pu à la rigueur lui avouer sans crainte la vérité. Elle résolut de le faire, à l'occasion, tant elle avait besoin d'un confident.

Paul Barois manifesta le plus vif plaisir de savoir Hélène réconciliée avec son mari et rentrée à Tournus. Le nom de Sébastien ne tarda pas à être prononcé.

— Hein! fit le professeur. Avais-je assez raison quand je lui disais : — vous vous rappelez? — uTu as des idées fausses sur la vie ! Tu négliges les relations qui s'offrent à toi... Les relations! La sociabilité! H n'y a pas d'autres moyens d'arriver aujourd'hui. » Mais c'est un garçon qui se fait un point d'honneur de ne pas écouter les conseils !... H suffit de lui montrer une direction pour qu'il aille dans une autre. H doit voir maintenant le résultat !

— Alors, monsieur Barois, dit Hélène... vous croyez qu'il a eu tort d'accepter cette place chez

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M. Balanier... dans les Landes, n'est-ce pas, d'après ce qu'il vous a écrit?...

— Oui, madame, dit le professeur en haussant les épaules... Dans les Landes! Un pays où il n'y a rien à faire, vous m'entendez, madame, absolument rien... Sauf d'y vivre comme un rustre... Sébastien n'y restera pas, je l'en défie !... Ou bien, s'il y reste, il est socialement perdu. Il deviendra une nonvaleur. Et c'est dommage, car il est fin, très instruit. Malheureusement, la plupart de ses qualités sont gâtées par l'orgueil... C'est un garçon, voyezvous, qui aime mieux vivre avec des ouvriers et des paysans que de faire, dans la vie, le stage que nous avons tous fait... Il en a laissé échapper l'occasion avec Moulaine : il ne la retrouvera plus !

Hélène Técoutait attentivement, comme si elle allait demain rencontrer Sébastien et lui transmettre les conseils du professeur. Elle demanda :

— Lui avez-vous écrit tout cela, monsieur Barois?

— Parbleu, oui! s'écria le professeur... Et savezvous ce qu'il m'a répondu?...

— Non, non... dites, monsieur Barois!...,

— Il m'a répondu : a Mon cher, je n'ai jamais été si heureux! »

La jeune femme sentit ses mains devenir froides, et elle eut aux lèvres un des plus tristes sourires de sa vie.

Le professeur, lui, ricanait. Pourtant, il finit par ajouter :

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— Remarquez, d'ailleurs, que j'ai beaucoup d'affection pour Sébastien et que certainement j'irai le voir là-bas un jour!

Elle ne put s'empêcher de rougir tout à coup et de répondre rivement :

— Oui, monsieur Barois, oui...! Oh! il faudra aller le voir bientôt !

Hélène avait dit ces mots d'un accent si étrange, si imprévu, que le professeur Barois la considéra avec une sorte de stupeur, qui se changea soudain en une émotion extraordinaire lorsqu'il vit les yeux d'Hélène se remplir de larmes. H balbutia :

— Qu'est-ce que?... Qu'est-ce qu'il y a?... Je ne., comprends pas...

— Oui, monsieur Barois, oui... murmura Hélène incapable de se priver de cette douleur nouvelle... Je l'aima... J'ai été sa maîtresse... nous nous sommes séparés, mais je l'aime toujours... Qui sait quand je le reverrai, maintenant?

« Inouï!... Inouï!... murmura le professeur en se levant et en marchant à grands pas dans son cabinet... Qui se serait douté de cette histoire?... »

— Mais alors, ma chère amie, ajouta-t-il en revenant vers elle, il y a une heure que je vous fais un chagrin fou... Je suis désolé!...

— Non, non, monsieur Barois, reprit-elle... Si vous saviez, au contraire... comme il me sera doux de pouvoir causer de temps en temps avec un de ses amis... ou plutôt avec son seul am'... Il vous aime tant... Que de fois nous avons parlé devons!

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— Ma chère amie, ma chère amie... reprit le professeur, flatté de cette confidence, très satisfait aussi de la délicate distraction qui en résulterait pour lui dans la monotonie de la vie de province.

La perspective d'une familiarité avec une jeune femme comme Hélène le charmait également. Il entra à l'instant dans son rôle et demanda :

— Voyons un peu, à présent. D'abord, je n'ai pas besoin de vous dire que vous pouvez compter non seulement sur ma discrétion, cela va de soi... m.ais sur mon dévouement... Ah! à propos de discrétion... Est-ce que quelqu'un est au courant de?... hein?

— Oui, dit Hélène.

— Ah! ah! s'écria Barois... Et qui?... Pas votre mari, j'espère?...

— Non, mais ma belle-mère.

— Diable! diable! fit le professeur... mauvaise affaire... Je connais Mme Ardouin... méfions-nous... méfions-nous... Il faut être très prudent... Et la sœur de Sébastien, est-ce que...?

— Oh! non, dit vivement Hélène.

— Tant mieux! Enfin! chère amie... quoi qu'il arrive, je suis là!

Il lui serra la main avec énergie, en camarade qui prévoit des dangers, mais qui n'en a pas peur.

Elle quitta le professeur, souriante et réconfortée.

Le ménage s'installa quelques jours après à Vilensel, chef-lieu de canton de trois mille habitants environ, petite ville aux demeures blanches et

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propres, avec une place carrée ombragée de hauts platanes méridionaux. Presque toutes les rues y aboutissaient. On y voyait aussi la mairie et l'énorme bâtisse disproportionnée de l'école. L'étude du notaire se trouvait au rez-de-chaussée d'un immeuble de deux étages, propriété de M® Briset que les Ardouin avaient achetée. Cette maison, une des plus élégantes de la ville, et isolée par un assez beau jardin, comprenait, outre l'étude, deux appartements complets. Mme Ardouin mère, abandonnant Tournus, vint en occuper un, à côté de ses enfants. Hélène n'avait fait aucune objection, préférant la compagnie même la plus maussade à l'incessante intimité de son mari.

S'étendant sur tout le pays, la réputation de fortune et d'honorabilité de la famille Ardouin avait favorablement précédé l'arrivée du notaire et de sa jeune femme. Peu de personnes crurent devoir rappeler l'histoire mouvementée du jeune ménage, et bientôt on n'y put faire allusion sans calomnie, tant les nouveaux venus se rendaient sympathiques. Le scandale de jadis tombait définitivement dans l'oubli.

Bien accueilli comme propriétaire et homme du monde, Pierre Ardouin ne tarda pas, comme notaire, à inspirer la plus entière confiance. Sa fatuité semblait avoir disparu. Il s'exprimait avec une gravité que ses traits réguliers et sa haute taille accentuaient encore... Il montrait de l'érudition : impossible de douter du sérieux de sa conduite. Il ain ait

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le confortable et la bonne chère, la réception, les soirées avec des invités choisis, et il voulait faire de sa maison un centre d'élégance et d'agrément.

Hélène eut en lui un compagnon supportable, sauf aux heures d'abord cruelles, puis indifférentes de la vie strictement conjugale.

Mais entre elle et sa belle-mère, l'hostilité avait éclaté tout de suite, sans hypocrisie, et d'une façon foudroyante.

Un jour, après déjeuner, elles étaient restées seules à table, Pierre appelé à l'étude par un client. Mme Ardouin changea brusquement de ton, dès que la porte fut fermée et qu'elle eut entendu son fils s'éloigner :

— Un mot, Hélène, puisque nous voilà face à face pour la première fois depuis notre arrivée ici, dit-elle en levant les yeux et en jouant, sur la nappe, avec une cuiller à café. Écoutez bien. Vous êtes allée chez M. Barois et vous avez rendu une visite à Mlle Marguerite Real... Ces deux démarches sont d'une suprême inconvenance : je n'ai pas besoin de vous expliquer pourquoi. J'entends qu'elles ne se renouvellent ni l'une ni l'autre, sous aucun prétexte. Vous avez compris?

Hélène songea

« Tiens! je préfère cette attitude. Nous allons voir. »

Et, très froidement, elle répondit :

— Je sens que le ton est changé entre nous, depuis Paris, Entendons-nous donc une fois pour

toutes, madame. Les conditions dans lesquelles je me suis réconciliée a^^ec Pierre ont été fixées formellement dans une de vos lettres et depuis par nos conversations. Nous avons convenu entre nous de ne jamais faire d'allusion ni à la conduite de mon mari, ni à la mienne. Les raisons que vous invoquez pour m'interdire de fréquenter M. Barois, avec qui je suis en relations, et Mlle Real, qui est mon amie depuis longtemps, je ne puis donc les admettre. Autrement, la vie commune serait rapidement intolérable et, quant à moi, je ne Taccepteraispas!...

Interloquée d'abord par tant d'audace, Mme Ardouin se leva, et, posant la main sur l'épaule de sa bru :

— Alors, c'est vous qui prétendez dicter vos conditions... Vous!

— Je ne dicte aucune condition, madame... Mais je veux être libre dans la mesure où mon mari luimême ne fera pas d'objection...

— Votre mari! Mais je n'aurais qu'un mot à lui dire...

Hélène, à son tour, se dressa, pâle de colère :

— Comme je ne veux pas vivre sous cette menace, ce n'est pas vous, madame, qui apprendrez la vérité à Pierre, ce sera moi...

Et elle se dirigea rapidement vers la porte. Mme Ardouin comprit la violence du sentiment qui emportait Hélène. Elle sentit que la jeune femme était capable de tout briser; elle fut épouvantée à

la pensée d'un nouveau scandale, plus bruyant que l'ancien.

Se jetant au-devant de sa bru, elle l'empêcha de passer :

— Voyons, Hélène!... arrêtons-nous l'une et l'autre... et, dorénavant, sachons nous faire des concessions. J'ai eu tort de vous heurter, pour des raisons en somme peu solides, je le reconnais. Embrassons-nous, voulez-vous, et n'en parlons plus. Avant tout, la tranquillité de mon fils et la bonne tenue de votre ménage.

Cet épisode donnait à Hélène un avantage sérieux. Mme Ardouin mère se vit, par la tournure des événements, à la merci de sa bru, et elle en conçut une haine qu'elle n'osa plus montrer et qui la rongeait.

Chaque semaine, sous le prétexte d'embrasser son père ou de faire quelques emplettes, Hélène se rendait à Tournus, tantôt en voiture, tantôt à bicyclette. Pierre, non seulement ne s'y opposait pas, mais l'encourageait à se distraire. Et Mme Ardouin mère, convaincue qu'Hélène avait trouvé un moyen de correspondre avec Sébastien, peut-être même par l'intermédiaire du professeur Barois, se demandait si elle allait être longtemps bafouée par cette misérable petite femme.

Le domaine de Bilos dont Sébastien devenait le régisseur s'étendait des bords du lac de Gazaux à rOcéan, sur un espace de plusieurs kilomètres. Aux bords du lac, non loin des marais qui l'entourent, se trouvait la métairie principale, vaste bâtiment rectangulaire ne formant qu'un rez-dechaussée, au centre duquel s'élevaient, plus haut que l'habitation, de vieilles étables en planches de pin, recouvertes de bruyères. Entre les bâtiments et la forêt, il y avait, conquises sur la lande, des prairies et des cultures.

Quatre autres métairies, exploitées par des résiniers, étaient établies dans les bois et au pied des dunes. Sébastien avait reçu de M. Balanier la mission de s'assurer d'abord de l'état do l'exploitation, de la redresser, car elle devait être négligée et rudimentaire ; de faire de nouvelles créations de bois de pins, des irrigations; do remplacer les vieilles étables landaises où étoulTont les animaux par des modèles

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plus sains et plus confortables; enfin, de reconstruire les scieries abandonnées. Pour la direction générale, toute latitude et un pouvoir absolu lui étaient laissés. Arrivèrent à Bilos en même temps que lui lès multiples machines nécessaires à l'agriculture moderne, appareils à moissonner et à faucher, batteries, moulins concasseurs et les derniers types de barattes et d'écrémeuses pour les laiteries.

Sébastien employa les premiers jours de septembre à parcourir le domaine et à faire la connaissance des métayers : Pierre et Marie Guilhen qui formaient un couple de ces Landais à type blond comme il y en a beaucoup aux environs de Cazaux : lui, yeux bleus, cheveux et moustaches blonds, nez long et fm se dirigeant vers un menton aigu, l'ensemble de la figure triangulaire; elle, blonde aussi, avec des yeux clairs, la peau blanche, des lèvres très fines.

L'homme avait une quarantaine d'années et depuis quatre ou cinq ans il exploitait une partie du domaine de Bilos avec sa femme, deux garçons et deux filles de ferme.

Il était gai et bruyant, grand faiseur de récits, qu'il soulignait de gestes méridionaux et d'une mimique expressive. Il accueillit très cordialement Sébastien qu'une lettre du propriétaire avait d'ailleurs annoncé : il lui laissa le choix entre les deux meilleures chambres de la ferme et se mit à sa disposition pour tous les renseignements relatifs à la

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culture et aux différents produits du domaine, bois, résine, bestiaux.

Les machines l'intéressèrent, car il n'était pas routinier. Il attribuait même à l'absence de machines l'état déplorable dans lequel se trouvaient les terres de Bilos.

— Oui, il y a aussi un peu de paresse... Eh! -que voulez-vous, monsieur Sébastien, on vit assez facilement ici, parce qu'on se contente de pas grand'chose... Alors, on ne s'inquiète pas. Dites? Est-ce que ce n'est pas naturel?

Sébastien lui répondit que rien n'était plus naturel, mais qu'il fallait néanmoins mettre de l'ordre dans la culture et dans l'exploitation générale.

— Eh! oui... tenez, reprit Guilhen, vous avez dit le mot... Il n'y a pas besoin de beaucoup plus de travail... il y a besoin de plus d'ordre, voilà tout. Nous allons très bien nous entendre, tous les deux.

Il s'offrit à accompagner Sébastien dans son inspection de la forêt, des autres métairies, des dunes. Le jeune homme préféra d'abord être seul, se rendre compte de toutes choses par lui-même et accoutumer son regard au pays.

Chaque matin, pendant quelques jours, il partit, sur une vieille voiture à deux roues qui sers'ait à l'ancien propriétaire, une de ces voitures spéciales, dites voitures de sable, dont les roues aux larges bandages ne peuvent s'enfoncer dans le sable de la lande.

— Vous n'iriez pas loin sans ça, dit Guilhen.

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Dès sa première promenade, Sébastien franchit, aller et retour, les deux lieues qui séparent le lac de Cazaux de l'Océan, et visita les diverses métairies du domaine, ainsi que les scieries et les annexes. Depuis son accord avec Edmond Balanier, il avait lu les principaux ouvrages relatifs à l'histoire et à la géographie des Landes, qui, maintenant, se déroulaient devant lui, à mesure qu'il s'avançait par des chemins à peine marqués dans le sable, ravinés profondément, traversés de longues racines d'arbres ou bien encombrés d'ajoncs et de bruyères. De chaque côté de cette route incertaine s'étendait la sombre et uniforme forêt des pins en plein rapport, arbres puissants et sans sojiplesse, doués d'une sorte de rigidité métallique. C'était un lendemain de tempête : la veille, un vent furieux avait secoué toute la lande et lancé sur elle l'orage de la mer. Aujourd'hui, le soleil revenu chassait la vapeur légère du matin, et l'éparpillait de plus en plus fluide et transparente sur les grappes de fleurs roses des arbousiers, sur la dentelle des fougères, sur les feuilles lisses et épineuses des houx dont les fruits d'un rouge éclatant reluisaient dans la verdure. A un arrêt de son cheval, et dans le silence soudain, Sébastien fut traversé d'une étrange et complexe sensation de bien-être, d'équilibre et de mélancolie, sensation à laquelle n'échappe nul visiteur des paysages landais. Dans un esprit comme celui de Sébastien la mélancolie ne s'installait jamais longtemps. En présence de cette nature,

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d'une couleur, d'une lumière si nouvelles pour lui, il se trouva seulement dans un équilibre merveilleux.

Il descendit de sa carriole et erra un instant sous les arbres. Des biîcherons l'aperçurent et le saluèrent. Un d'eux en passant lui demanda s'il était le nouveau régisseur de Bilos, et, sur sa réponse, lui tendit la main d'un grand geste cordial.

Sébastien remonta sur la voiture et atteignit bientôt le pied des dunes, monticules de sable plus ou moins hauts et parallèles à l'Océan. Les pins changeaient d'aspect. Ils avaient pris, sous les vents et les tempêtes, le port naturel, héréditaire des végétaux de la flore littorale. Ils étaient écrasés et rampants, comme pour résister à la violence des vents et à la mobilité du sol. On croit revivre, en les regardant, les dangers courus autrefois par ce pays : on est dans la bataille de l'Océan contre la côte qu'il effrite et qu'il déchire, dont il refoule incessamment les dunes mouvantes.

Il était midi. La brise de la mer rafraîchissait à peine l'étouffante atmosphère de la lande. Sébastien, avant d'aller visiter la métairie la plus rapprochée, celle de la Ruche, s'assit sur le bord d'un fossé sablonneux et déjeuna, tandis que le petit cheval dételé broutait les feuillages des arbustes. Le déjeuner avait été préparé par les soins de Mme Guilhcn : il se composait de pain, d'un morceau de porc froid et d'un fromage de chèvre. Gui- Ihen y avait joint une bouteille d'un vin âpre,

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mélangé d'eau par Sébastien. Celui-ci mangea lentement, jouissant du doux et profond silence de cette heure, parmi les odeurs mêlées du thym et de Toeillet des bois,

(( C'est curieux, songeait-il avec gaieté, comme je retournerais facilement à l'état sauvage. »

Cette fiction de Robinson qui ne représentait autrefois à son esprit que l'isolement social d'un déclassé, mais qui lui avait servi à protéger son orgueil et à empêcher ainsi l'irrémédiable déchéance, cette fiction devenait maintenant la réalité même de sa vie. Il allait, en effet, pendant combien d'années? vivre dans un désert, hors presque de la civilisation; mais, entre les limites de ce désert, il vivrait librement, d'un travail naturel et rude, dans l'insouciance du jour prochain, avec le dédain de l'argent.

Et l'amère sensation qu'il avait eue en quittant Paris, sensation de la bataille perdue et de la fuite, il ne la retrouva plus ici en se voyant sain et sauf, infatigable, confiant dans sa santé et dans son esprit. De déception profonde, il n'en avait pas, car il ne se considérait plus comme un vaincu, mais comme un homme qui n'a pas accepté un combat inégal. D'ailleurs, si la bataille était perdue, il avait vingt-huit ans et le temps d'en gagner une autre, suivant le mot immortel d'un héros. « Par conséquent, se dit-il, je dois vivre sans remords et préparer lentemenl la victoire future. Il est inutile de se presser. Chaque être a sa trajectoire particulière,

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et se dirige vers son but d'après la courbe qui lui est propre, suivant le mouvement dont il est doué. Ma courbe à moi est infiniment compliquée, voilà ce que toute mon existence me démontre. Elle m'a conduit de ma province, où je crevais de faim, à Paris, où j'ai failli m' enliser dans la boue, comme disait cette jeune personne; de là, heureusement, elle m'a entraîné en ce lieu admirable où je vais me retremper le caractère afin de lutter plus tard dans de meilleures conditions. Car j'ai lutté dans des conditions déplorables, n'oublions pas ce détail. Il s'agit donc de recommencer un jour, et, cette fois-ci, avec des armes mieux fourbies, avec une énergie mieux disciplinée. A plusieurs reprises, j'ai manqué de sang-froid, j'ai commis de grosses fautes, et j'ai raisonné de travers. Par exemple, je n'ai pas fait cette très simple et capitale observation, que, dans la société, la valeur, le courage individuels ne suffisent pas et que nous sommes tous dans une effroyable dépendance les uns des autres. Ce n'est pas mon mérite personnel qui m'a permis de venir ici, c'est un geste de Balanier qu'il aurait très bien pu ne pas faire. C'est à rectifier toutes ces erreurs que va me servir la solitude. »

Ayant achevé son déjeuner, il attela le cheval et se dirigea vers la ferme de la Ruche, dont Guilhen lui avait tant bien que mal indiqué le chemin. 11 la reconnut bientôt à travers les pins. C'était une habitation rudimentaire, une hutte de résiniers plut(.'>t qu'une métairie. D'ailleurs, on n'y faisait

que de la résine. Deux vaches formaient tout le bétail. Les métayers, en apercevant un monsieur, vinrent à sa rencontre, informés par Guilhen de l'arrivée du régisseur. Ils se nommèrent à Sébastien : Louis Marestier et sa femme.

L'homme, malgré sa longue barbe blanche, ne paraissait guère plus de cinquante ans, avec sa taille droite et sèche, la peau de son visage bien tendue. Il portait une blouse d'un bleu passé descendant jusqu'à ses bottes La femme, de son âge à peu près, mais plus courbée que lui, avait un air très doux. Elle était habillée en paysanne. Ils plurent tous les deux à Sébastien par le timbre de leur voix et une espèce de distinction qui n'échappa pas au jeune homme. Ils ne se plaignirent pas de leur sort. Ils se contentaient de vivre de leur trava'l de résiniers et du maigre produit de la ferme. En entrant dans la maison, Sébastien aperçut quelques livres sur une planche. Il s'approcha machinalement, et vit un tome dépareillé du Génie du christianisme^ les Fables de La Fontaine, Le Contrat social, deux ou trois romans de Walter Scott, un volume de Y Histoire du Consulat et de l'Empire, et quelques livres de physique et de chimie.

— C'est tout ce qui me reste, dit Marestier, d'une vague bibliothèque que j'ai eue autrefois, quand nous étions commerçants à Bordeaux.

Comme Sébastien manifestait un certain étonnement, le métayer, malgré la résistance de sa femme, ne se fit pas prier longtemps pour raconter leur his-

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toire. Ils avaient été atteints, il y a cinq ans. par toute la série des grands désastres de l'existence, la perte d'une fille unique, la ruine, la maladie qui les avaient conduits alternativement à l'hôpital.

— Nous allions prendre, ma femme et moi, quelque sale résolution quand nous avons appris que l'ancien propriétaire de Bilos cherchait des résiniers." On n'en trouve plus très facilement. Nous nous sommes offerts. Nous avions visité le pays, en nous promenant et, d'ailleurs, ma femme est Landaise. Nous sommes venus nous enfouir sous les pins, mon cher monsieur, et nous avons oublié de nos malheurs tout ce qu'on peut en oublier. II y a même des matins où, en nous réveillant par un beau temps clair, en nous voyant encore l'un près de l'autre, ma foi, nous commençons par remercier la Providence de nous avoir conservé la vie. N'estce pas, Thérèse?

— Oui, mon ami, répondit la femme en souriant. Mais tout cela ne doit pas amuser beaucoup monsieur.

— Au contraire, madame, dit Sébastien, et je suis enchanté d'avoir des voisins comme vous...

Il accepta un verre de lait, puis causa avec Marestier qui avait, de son côté, étudié un peu la question, de divers progrès à réaliser dans l'exploitation du domaine et principalement de la forêt. Les bois étaient mal tenus et coupés irrégulièrement. Il ne devait être conservé au-dessous que les fougères et les aiguilles des pins, II fallait couper les

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ajoncs et les brandes qui propagent les incendies. Enfin, le domaine était à transformer de fond en comble.

— Je vois, dit Marestier, que vous connaissez votre affaire. Et vous pouvez compter sur moi, si je peux vous être utile.

Sébastien leur dit au revoir et leur promit de venir de temps en temps leur serrer la main. Ceuxlà, songeait-il, sont de véritables vaincus, et sans espoir de revanche. Peut-être, avec d'autres caractères, eussent-ils péri sous l'injustice de leur destinée. C'est leur caractère qui les a sauvés et non les événements ou le hasard. Car ce n'est pas un fait miraculeux que de gagner sa vie en récoltant de la résine dans les Landes; mais, ce qui est rare, c'est de se contenter de vivre ainsi. On devrait toujours se rappeler l'observation de La Bruyère : « Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser et dont la seule vue fait frémir; s'il airive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait. »

Sébastien rentra à Bilos à la nuit tombante. Marie Guilhen lui' avait préparé son dîner; une soupe, des tomates, une salade, des fruits. Ce régime convenait parfaitement au jeune homme qui était fort sobre. Bientôt, sous sa direction, les travaux d'automne commencèrent dans les champs et dans la forêt. On récolta les millets et les maïs, on sema les seigles. Sébastien trouva à Cazaux et dans

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les villages environnants des ouvriers pour remettre en train les scieries. Tout l'hiver devait y être consacré, ainsi qu'à la visite détaillée des bois, et à l'étude des coupes.

Sébastien se levait à cinq heures du matin, sans hésitation, sans défaillance. Les oiseaux de nuit jetaient encore leurs cris égaux et monotones dans la masse noire des arbres qui touchaient presque les fenêtres de sa chambre. Les premiers soirs, au houou angoissant de l'orfraie, il avait tressailli. Mais il s'habitua Adte à l'ombre menaçante et aux bruits nocturnes de la forêt.

Le jour paraissait. Les plus grands arbres semblaient se détacher d'abord du taillis sombre comme si, les premiers, ils recevaient la lumière.

Sébastien, ainsi que les êtres actifs et d'un sang léger, était très sensible à la leçon d'énergie que nous donne le jour naissant. Il descendait et animait la ferme paresseuse, allait aux écuries et aux étables, vérifiait les instruments aratoires qui allaient servir. Il aimait à les conduire lui-même, repris de cette pensée d'y apporter des perfectionnements qu'il avait commencé à entrevoir à l'usine de Breuilly, cheE Balanier. Il en montrait aussi le maniement aux métayers de Bilos. Les métayers, avec ceux des autres fermes, les garçons, les ouvriers des scieries, les bûcherons et les résiniers, formaient un groupement de près de cent hommes et femmes,'^répandus]^sur plusieurs kilomètres de Landes. C'était donc un travail complexe, des

efforts divers à coordonner; des êtres frustes et violents parfois, à diriger, à soumettre. Rien n'eût été plus facile que de se faire haïr, de rencontrer une résistance invincible, d'échouer dans cette tâche de réorganisation confiée à Sébastien. Le jeune homme au contraire, fut très vite sympathique à tout ce monde, et accueilli comme le chef. Nul dédain maintenant chez lui, et nul orgueil. Ces sentiments sont bons pour nos égaux et pour nos maîtres. C'est à eux que Sébastien les avait toujours réservés. Ici, devant ces êtres directement issus du sol, aux besoins grossiers, aux gestes rudes, le jeune homme se sentait devenir sociable et habile. Il aimait à s'en approcher, à les connaître. Il savait leur parler, il leur indiquait leur travail avec cette souveraine clarté de l'esprit qui fait obéir sans humilier.

L'hiver approchait avec ses alternatives d'orages déchaînés et de journées de la plus pure lumière où, sous les pins, l'air était tiède et immobile. Sébastien employa cette saison à parcourir le domaine jusqu'en ses moindres sentiers, à apprendre exactement toutes ses ressources. A ce sujet, il adressa à M. Balanier un rapport détaillé dont celui-ci le félicita. Le chef de la maison comptait venir luimême un jour, quand Sébastien aurait réalisé toutes les améliorations projetées.

L'approbation totale de son patron laissait au jeune homme une liberté plus grande, lui conférait une autorité nouvelle. Jamais il n'avait eu dans la vie une pareille sécurité, tant d'indépen-

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dance, une si complète possession de soi. En même temps que les travaux agricoles, il poursuivait ses études théoriques de mécanique et de chimie. Il avait même installé dans une des pièces de la ferme un laboratoire sommaire où il faisait des expériences, des analyses, ayant apporté les instruments nécessaires de Bordeaux où il se rendit à deux reprises. Il allait parfois aussi à Arcachon chercher un livre, une revue ou des journaux de Paris. On ne recevait à Bilos que les journaux de la Gironde. Mais Sébastien finit par les lire tous d'un œil distrait, comme si les événements qu'on y rapportait ■étaient déjà écoulés depuis longtemps; comme si les hommes dont on citait les noms n'avaient que des formes passagères et qui s'évanouiraient demain. Sa sœur, le professeur Barois, Hélène, étaient les seules personnes avec qui il correspondît. Hélène lui racontait l'intolérable existence qu'elle menait là-bas, mais elle essayait de la lui raconter avec de la verve, de la bonne humeur, afin de ne pas lui envoyer encore dans sa retraite des images attristantes. La lutte entre elle et sa belle-mère donnait lieu parfois à des épisodes comiques. « Mme Ardouin est bien sûre que nous nous écrivons, naturellement. Mais elle croit que c'est Barois qui nous sert d'intermédiaire, ce qui fait qu'elle l'a en horreur. L'autre jour, mon mari qui le connaît depuis longtemps, l'a invité à dîner. Ma belle-mère a été obligée, bien entendu, de lui faire bonne figure : elle en était congestionnée.

Quand il est arrivé, elle lui a regardé les mains pour s'assurer qu'il ne me remettait pas une lettre. Elle l'a surveillé tout le temps du repas. Nous avons fini, M. Barois et moi, par nous amuser beaucoup de ce manège. On s'amuse de ce qu'on peut, n'est-ce pas, mon pauvre chéri? Ah! si ma belle-mère savait que je vais tranquillement chercher de tes nouvelles, poste restante, à Tournus, à mes initiales, elle serait dans un état effrayant... Comme je ne veux pas la mettre dans cet état-là, je le lui cache avec soin. La semaine dernière, je partais à bicyclette pour aller voir ta sœur et revenir par Tournus, où je savais que tu devais m'écrire, ma belle-mère a fait atteler la voiture sous un prétexte quelconque et elle rn'a suivie. J'avais déjà fait adroitement un petit détour par la poste, quand je l'ai aperçue. J'ai feint d'être un peu fatiguée et je l'ai priée de me ramener, avec ta lettre dans ma poche. Maintenant, dans la façon dont ma belle-mère me regarde, il n'y a pas que de la haine : il y a une espèce de considération. Elle me croit beaucoup plus forte que je ne suis. Autant dire qu'elle me croit un monstre de duplicité ! Elle en est arrivée à supposer que tu viens me voir à Tournus et que nous nous donnons rendez-vous chez Barois. Pauvre femme! au fond, elle est malheureuse. Elle a tous les tourments de la jalousie. Elle vit dans une crainte continuelle que je ne cause quelque scandale, aujourd'hui surtout que nous sommes « notaire ».

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« Qu'est-ce qui se passera, mon Dieu! lorsqu'un de ces mois je lui annoncerai tranquillement que je vais à Paris voir Mlle Messany, ma cousine, qui sera malade à ce moment-là, d'une manière ou d'une autre. A Paris, je prendrai le rapide pour Bordeaux et j'irai visiter ton installation. Puis, le lendemain, le même rapide me ramènera à Paris et, de là, à Tournus... Ce sera un joli petit trajet, mon petit record de chemin de fer, jusqu'à présent. Je me demande quelle sorte de drame il en résultera avec ma belle-mère, mais c'est décidé, c'est décidé. Elle ne m'en empêchera pas. Je ne resterai pas un an sans aller t'embrasser, mon chéri. Je ne veux pas que tu m'oublies tout à fait. Oh! n'aie pas peur. Je sais bien qu'il n'y a aucune combinaison d'événements qui puisse jamais nous réunir de nouveau... Non... non... j'ai beau chercher... il n'y en a pas. Je ne te dirai pas que j'en ai pris gaiement mon parti, mais j'ai fini par accepter cette pensée et y voir le châtiment des fautes que j'ai commises, de celles que j'ai commises envers toi, naturellement, car les autres me sont bien indifférentes, et puis, les autres, j'ai des excuses tant que je. veux... Envers toi, hélas! oui, j'en ai commis... et de grosses... Si tu n'as rien à me reprocher comme maîtresse — et même de ce côté-là tu ne dois pas garder un trop mauvais souvenir, dis? — je me rends compte que j'aurais pu être pour toi une amie, une compagne plus intelligente... J'aurais pu mieux deviner ton caractère, tes goûts,

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ton genre de supériorité sur les autres hommes... J'ai vu surtout les qualités pour lesquelles je t'aimais... Oui, ça, c'a été mon erreur... Dire qu'à un moment peut-être de notre liaison, à un moment que je n'ai pas saisi et que maintenant même je ne distingue pas bien, nous aurions pu devenir des amants qui ne se séparent jamais!... Qu'il s'en est fallu de peu! Tiens! c'est horrible d'y penser!... Je m'arrête. Que j'aie de tes nouvelles, que je te voie de loin en loin, c'est tout ce que je demande. Pour le reste, je m'en tirerai comme je pourrai... A bientôt, mon chéri. A propos, que je n'oublie pas de te dire que j'ai été assez malade. J'ai failli avoir une pneumonie... Mais je vais mieux, quoique le médecin dise que je n'ai pas une aussi bonne santé que j'en ai l'air et qu'il ne me faudrait pas d'émotions, il tombe bien! Au revoir. Ne reste pas longtemps sans m'écrire... Pense à tout ce que je peux me rappeler quand je vais chercher une de tes lettres... »

En lisant celles d'Hélène, Sébastien n'éprouvait qu'une impression de douceur et de tendresse. Le frisson de souffrance qui courait à travers leurs lignes n'arrivait pas jusqu'à lui. Et il n'avait jamais aperçu la profondeur des sentiments de la jeune femme, ni pourquoi elle était inconsolable.

D'ailleurs, son travail l'absorbait de plus en plus, exigeait tout son effort. Il y apportait une passion de revanche, une joie batailleuse. Il cherchait une modification de la moissonneuse qui

permît de faucher le seigle sur les billons, les moissonneuses ordinaires ne marchant que sur les sols cultivés à plat. Il cherchait aussi un broyeur d'ajoncs, plus pratique que ceux qui existent actuellement, l'ajonc épineux étant, à condition d'être broyé, une excellente nourriture pour les vaches. Il avait commencé également des expériences sur l'extraction du tanin contenu dans les racines de bruyère.

Au printemps, la lande, 'la dune même se parent soudain de blanc et d'or. C'est le pollen des pins, poussière d'or qui vole au loin, recouvre les feuilles, forme sur les mares un innombrable semis de petites étoiles brillantes; c'est ror des genêts et des ajoncs en fleur, parmi les bouquets blancs de l'aubépine et des bruyères. Saison. sans rivale dans ce pays, où, par la résine, il donne son suc le plus pur, et, par les fleurs sauvages, sa plus magnifique couleur.

Sébastien apprit à conduire et à pratiquer le gemmage, à récolter le suc résineux. Il s'était, durant les mois d'hiver, assez lié avec les métayers de la Ruche, Louis Marestier et sa femme, experts à cette besogne. Ainsi, en moins d'un an, tous les aspects de l'industrie et la culture landaises lui devinrent familiers.

Un été d'une lumière aveuglante et où la dune, quand on s'en approchait, semblait une forge ouverte sur le visage, fut dur à Sébastien.

— Ici, c'est l'heure terrible, lui dit un jour

Marestier. C'est l'heure où on irait ailleurs, si on avait de l'argent.

Le jeune homme eut quelque peine à surmonter une sorte de découragement physique. Un détail insignifiant d'apparence faillit aussi compromettre un instant sa bonne humeur. Sa sœur, au courant d'une lettre, lui annonçait le prochain mariage de Mlle Derins et du comte de Norsal. Comment cette nouvelle le fit-elle tressaillir, mit-elle à son cœur une pointe aiguë? Il n'avait vu Mlle Derins qu'une fois, et il était bien sûr de ne pas l'aimer. Pourquoi alors cette douleur subite, inexplicable ? C'est qu'en effet, ce n'était pas de la douleur. C'était sa dernière et sa plus récente amertume qui lui revenait aux lèvres. Car il se rappela la brusque émotion qui l'avait traversé en apercevant, souriante et un peu dédaigneuse, l'amie de sa sœur Marguerite; et la pensée qui lui était venue alors que, si sa vie eût tourné autrement, s'il fût resté dans son pays, c'est à lui peut-être que cette jeune fille eût appartenu. La volonté ne lui suffisait pas à chasser cette obsession, mais l'aida à en faire un stimulant de revanche et de travail.

Un autre souvenir, dans la solitude, commençait à s'imposer à lui impérieusement : un autre visage charmant arrivait au premier plan de sa pensée, celui de sa sœur Marguerite. Elle venait d'avoir vingt et un ans. A son dernier passage à Tournus. Sébastien avait été frappé non seulement de sa beauté, mais de son goût ardent de la

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vie. Il avait laissé une jeune fille d'une fierté un peu mélancolique; il retrouvait une femme impatiente. Ses dernières lettres surtout l'inquiétaient. Elles dénonçaient de subtils changements dans le caractère, une résignation plus difficile, le besoin de voir en face les périls de l'existence. Parfois Marguerite suppliait son frère de la prendre avec lui, se sentant incapable de rester plus longtemps seule et comme prisonnière; elle étouffait là-bas. Et puis elle finissait par comprendre les raisons que lui donnait Sébastien et elle attendait des jours meilleurs. Mais le jeune homme devinait que l'heure approchait où il lui faudrait veiller sur elle. Lorsqu'il était lui-même en pleine tempête, il l'avait laissée vivre et s'élever à l'aventure, se fiant à son intelligence, à sa finesse, à sa race; maintenant, elle avait besoin d'un guide, demain elle aurait besoin d'un maître. Un très vif sentiment de la responsabilité s'emparait de Sébastien lorsqu'il réfléchissait à ces choses. Une fièvre d'ambition le saisissait, non pas son ambition indécise d'autrefois, mais un désir brutal de fortune et de puissance, et la conscience de sa valeur d'homme.

C'étaient pour lui des journées d'une véritable exaltation. Après le travail des champs, il rentrait dans sa chambre, dessinait, écrivait, faisait des expériences pendant des heures. Il poursuivait la réalisation pratique de quelques idées qui lui permettraient de dire plus tard à Balanier : " Voilà

de quoi je suis capable. Servez-vous de moi. » Combien d'années lui fallait-il pour pouvoir parler ainsi? Deux au moins. Alors, il retournerait à Paris, mais non plus cette fois-ci en naufragé qui ne demande qu'à vivre, mais en homme armé pour la lutte et qui veut sa part. Cet espoir lui devenait nécessaire pour accepter sans défaillance la monotone succession des jours dans la lande silencieuse.

Ce fut encore Hélène qui, un matin d'octobre, lui apporta une exquise distraction.

Un télégramme expédié de Paris annonça son arrivée pour le lendemain soir à la gare de Cazaux. Le sentiment qui domina chez Sébastien, lorsqu'il apprit cette nouvelle, fut simple et d'un naïf égoïsme. Il ne songea qu'au plaisir de serrer entre ses bras une femme qui l'aimait avec passion et dont il était privé depuis un an. Cette privation, évidemment, n'avait dépendu que de lui. Il ne la regrettait pas, mais il n'était pas fâché qu'elle fût interrompue pendant quelques heures. La pensée aussi des difficultés qu'avait dû vaincre Hélène pour venir le rejoindre, éveillait son désir.

Quand la jeune femme eut sauté lestement du train, elle frissonna de joie en apercevant, sur les lèvres et dans le regard de son amant, le sourire d'autrefois. Elle s'était demandé tout le long de la route comment il allait la recevoir. Elle comprit vite, au premier baiser qu'il lui donna, ce qui la faisait si bien accueillir et elle s'en contenta.

— Je t'emmène tout de suite à Bilos, dit-il. Tu n'es pas trop fatiguée?

Elle répondit :

— Non... non... je me suis reposée à Bordeaux, où j'ai dîné.

Elle ajouta en riant :

— Ça ne fera pas scandale, au moins?

— Si... fit-il, mais un petit scandale très gentil... J'ai prévenu les fermiers avec qui je suis très bien, et la femme m'a dit : « Amusez-vous, monsieur Sébastien, c'est de votre âge! »

— Ils vont me prendre pour une cocotte! reprit Hélène gaiement... Mais je les détromperai, je tiens à leur estime.

Une petite carriole à deux places les attendait devant la gare. Hélène grimpa sur le siège à côté de Sébastien qui conduisait. Hs placèrent la valise à leurs pieds et s'en allèrent ainsi par la route qui d'abord côtoie le lac, puis ils s'engagèrent dans la forêt. A l'abri des pins, à peine tremblants sous un vent léger, cette pure soirée d'automne avait une douceur irrésistible. La carriole avançait lentement en traînant sur le sable avec un bruit sourd. Dès qu'elle fut dans l'obscurité, seule avec son ami, Hélène se serra contre lui. H se pencha pour se laisser embrasser sur le cou. Elle murmura :

— Je t'aime, mon chéri... je t'aime, Sébastien... je n'aime que toi, je t'aimerai toujours...

Et à mesure qu'elle disait ces mots, sa voix se

faisait si douloureuse qu'elle s'en aperçut ellemême et s'arrêta. Elle se rappelait soudain le peu de goût qu'avait le jeune homme pour ce genre d'émotion. Une caresse plus ardente unit leurs bouches, et Hélène lui répéta: « Je t'aime! » d'une voix plus chaude et qu'il préféra. Alors il reprit :

— Mais tu ne me racontes pas comment tu as pu t'échapper!

— Très simplement... Un matin, j'ai dit à mon mari : « Vois-tu un inconvénient quelconque à ce que j'aille passer deux ou trois jours auprès de ma cousine qui a été si bonne pour moi, et qui est assez souffrante? » Et il m'a répondu : « Je crois bien. Pars quand tu voudras. » Par exemple, lorsque ma belle-mère a appris ça, nous avons eu notre scène habituelle... Elle m'a dit qu'elle m'empêcherait bien de partir, car elle était sûre que j'allais te retrouver... Ah! tu peux te vanter qu'elle pense à toi, celle-là!

— Et alors? Qu'est-ce que tu as répondu?

— J'ai répondu en haussant les épaules : « Madame, je ne vous répondrai même pas! » « Jurez-moi que vous me dites la vérité! » m'a demandé Mme Ardouin... « Mais, madame, je ne peux pas mentir, puisque je ne dis rien... » Elle s'est mise en colère. « Vous avouez donc que vous revoyez ce monsieur! » Ce monsieur, c'est toi, naturellement... J'ai pris mon air le plus digne. « Je n'admets pas ces questions qui sont blessantes

pour moi. Agissez comme vous l'entendrez. Quant à moi, je pars ce soir. » Ce qu'elle rageait, tu ne peux pas te le figurer... ]Mais j'étais la plus forte... J'avais l'autorisation de mon mari. Qu'est-ce qu'elle pouvait faire?

— Tout de même, fit observer Sébastien, ça ne doit pas être gai, l'existence dans ces conditions-là !

— Pas trop, je suis obligée de le reconnaître... Bah! ajouta-t-elle après un petit silence, n'en parlons plus!

Ils arrivaient à Bilos. Guilhen les attendait, et il détela le cheval tandis qu' Is montaient dans leur chambre.

Le lendemain, au réveil, Sébastien alla ouvrir la fenêtre, puis vint se recoucher auprès de sa maitresse dont une éclatante lumière inondait les épaules nues et le visage. Si Hélène était toujours aussi jolie, si sa jeunesse était aussi pure qu'autrefois, sa mélancolie cependant semblait plus profonde et comme inguérissable. Elle semblait s'être fixée définitivement dans le regard plus pensif de ses yeux noirs, et sur ses tempes plus pâles. Mais les traits fatigués n'avaient pas perdu leur grâce. Elle dit :

— Je suis changée, n'est-ce pas? Hier soir, tu ne m'avais pas bien regardée.

Il regretta de lui avoir permis cette pensée. Il la pressa contre lui et l'embrassa tendi-ement en murmurant :

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— Tu" ne t'imagines pas comme tu es jolie, au contraire.

Ils se levèrent et sortirent faire une promenade en forêt. Arrivés au pied de la dune, ils l'escaladèrent pour voir d'en haut l'Océan où les barres successives des flots traçaient des lignes frissonnantes de bleu et de vert sombre, sous la lumière de midi. Ëmus de ce spectacle, ils se tenaient par la main. Ensuite ils descendirent la muraille de sable où leurs pas s'enfonçaient créantides escaliers doux et commodes. En bas, ils installèrent à l'ombre des pins les provisions qu'ils avaient apportées dans la voiture et déjeunèrent. Quel effort il fallut à Hélène pour paraître gaie, pour cacher devant la joie, devant l'entrain du jeune homme, l'amertume des souvenirs parmi les caresses! Elle considérait Sébastien, bronzé au soleil, robuste et élégant dans ses vêtements campagnards. Il avait une sécurité de démarche, de geste, qu'elle ne lui connaissait pas. Il parlait d'une autre voix, d'une voix plus forte, plus assurée, sans hésitation et sans ironie : le regard droit avait perdu sa méfiance un peu sournoise, sa menace secrète. Il était devenu un autre homme. Et Hélène sentait dans son cœur un amour nouveau s'ajouter pour ainsi dire à l'ancien, et le multiplier. Elle avait envie de se jeter aux genoux de Sébastien, de lui crier qu'elle allait mourir s'il ne la gardait pas avec lui. Mais eUe comprit qu'elle se heurterait encore à une implacable volonté et qu'elle ne comptait plus désor-

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mais dans la vie du jeune homme que pour le plaisir que, de temps à autre, elle viendrait lui apporter. Et quoiqu'il se montrât avec elle charmant et fougueux, elle n'eut pas un instant d'illusion sur ses véritables sentiments. Aussi lui dit-elle en contenant sa tristesse :

— Il va falloir partir demain.

Il répondit simplement :

— Mais non, reste donc un jour ou deux.

Elle resta deux jours, sans même s'inquiéter du prétexte qu'elle devrait fournir chez elle, en rentrant.

Le troisième jour, lorsqu'elle parla de départ, il ne la retint pas.

Ce fut de Cazaux à Bordeaux, puis de Bordeaux à Paris, puis de Paris à Tournus, un voyage morne et interminable, dont les heures ne semblaient pas à Hélène avoir une durée réelle. Ces dernières journées, dans les bras de Sébastien, se confondaient maintenant avec tout le passé. Quand les retrouverait-elle? Elle se demandait même si elle aurait la force de revenir ^'amais. tant elle était meurtrie, tant la disproportion était cruelle entre son amour insatiable et l'adieu léger de son amant.

A Paris, elle se reposa une nuit chez Mlle Messany, navrée et attendrie à la fois d'être l'indulgente complice de la faute. Puis elle envoya une dépêche et revint à Tournus.

Pierre Ardouin avait en sa femme une confiance absolue, une confiance d'homme trop beau pour

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être trompé. Il ne lui fit donc aucune, observation sur la durée de son séjour à Paris. Il se montrait d'ailleurs bon mari, préoccupé de la santé d'Hélène, soucieux de l'éducation de sa fille. On ne lui connaissait pas de maîtresse dans la ville. Il passait même pour avoir refusé les avances d'une très jolie personne, femme d'un haut fonctionnaire du département. Avec l'âge, sa fatuité paraissait se transformer en une sorte de bonhomie un peu bruyante, de gaieté un peu facile.

Hélène lui savait gré de la ménager et d'avoir rendu matériellement tolérable une existence qui eût pu devenir pour elle une longue suite de dégoûts.

L'ennemie implacable et lucide, c'était Mme Ardouin mère. Cependant, cette fois elle accueillit sa bru avec des paroles moins hostiles que d'habitude. La jeune femme, qui s'attendait à quelque scène dès qu'elle se trouverait seule avec sa bellemère, fut stupéfaite de voir celle-ci grave soudain, et presque triste.

— J'ai à vous parler, Hélène, dit-elle d'une voix très digne, sans colère... Pierre est sorti, nous pouvons causer.

Hélène, qui allait se refuser assez brutalement à une de ces explications habituelles qui ne produisaient que de la violence et de l'énervement, s'assit à côté de Mme Ardouin, intriguée de ce brusque changement de ton. D'instinct, elle comprenait qu'elle n'avait rien à craindre.

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— Ne nous heurtons pas davantage pour le moment, voulez- vous, ma chère fille? continuât-elle. Sur le sujet que vous savez, j'ai l'intention de vous abandonner désormais à votre conscience. Je crois avoir fait mon devoir qui était de reconstituer par tous les moyens possibles le ménage de mon fils, notre famille. Je ne suis plus jeune et il ne me reste pas d'autre passion. C'est pourquoi, aujourd'hui, je viens à vous très franchement, et je vous dis : « Hélène, j'ai besoin de vousl »

. — De moi, madame? dit Hélène en regardant pour la première fois sa belle-mère avec une certaine sympathie...

— Oui...

Elle hésita d'abord, puis tout à coup, à voix basse, elle reprit :

— Écoutez. Nous sommes menacées d'un très gros malheur, vous, moi, votre fille... Pierre joue à la Bourse... j'en ai la preuve... Le mois dernier, il a perdu trente mille francs. S'il ne s'arrête pas, vous voyez où nous allons!

— Mais, ma mère, vous en êtes bien sûre? demanda Hélène.

— Oh! parfaitement *sûrc... Je l'ai appris pendant votre absence, d'une façon positive, par mon agent de change à Paris. Et ce qu'il y a d'épouvantable, c'est que Pierre m'a raconté mensonges sur mensonges, quand j'ai essayé de le lui faire avouer! Ce qui prouve que le mal est plus grand peut-être que je ne crois... Et voilà où j'ai besoin

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de vous, mon enfant. Il faut nous liguer, il faut nous défendre. Vous avez une grande influence sur Pierre, et il vous aime plus que vous ne pensez... Eh bien! tâchez de le surveiller, de le confesser... Il est dans un engrenage terrible, surtout pour un notaire... Je compte sur vous, n'est-ce pas, Hélène? Car il ne s'agit pas seulement de la fortune, maintenant... il s'agit de l'honneur, il s'agit de la vie!... Hélène fut plus émue de la confiance de sa bellemère, succédant à tant de haine, que de la révélation elle-même. Elle n'apercevait pas aussi nettement que Mme Ardouin le tragique de la situation ni ses conséquences, ayant toujours été tenue à l'écart des questions d'argent. Ce qui lui paraissait évident, c'est que Pierre, pour qui depuis quelque temps elle s'appliquait à reprendre de l'estime, ne cessait pas d'être un homme médiocre et dangereux. Et elle le méprisa de nouveau.

— Vous me promettez d'agir, Hélène?

— Je ne demande pas mieux, ma mère, mais comment?

— En vous mêlant davantage de ses affaires, en en causant avec lui... que sais-je? Il y a mille façons pour une femme d'apprendre la vérité sur toutes les démarches de son mari... Ne négligez rien, je vous en supplie... Et de mon côté, rapportez-vous-en à moi.

L'hiver s'écoula sans d'autres alarmes : il fut moins lugubre pour Hélène que le précédent. Sa réconciliation avec sa belle-mère détendit ses nerfs,

mit autour d'elle une atmosphère d'apaisement à travers laquelle l'image de Sébastien lui apparaissait sous une forme plus pure qu'autrefois. Elle découvrit dans son amour une nuance nouvelle. Elle aimait le jeune homme comme si elle ne lui avait jamais appartenu, comme s'il était impossible qu'elle lui appartînt un jour, comme si la distance qui les séparait était désormais infranchissable.

— Je ne le verrai plus ! dit-elle à Barois. Je le sens.

Le professeur se récriait. Il était devenu partisan résolu de cet amour auquel il s'intéressait en confident et en dilettante. Il sortait d'une période de soucis personnels, ayant raté un mariage avantageux avec une jeune fille de Tournus; et il montrait une certaine tendance à dénigrer les unions régulières. Pour l'instant, il croyait au droit illimité de la passion et il aurait voulu être aimé comme Hélène aimait Sébastien. Il trouvait son ami égoïste, indigne d'inspirer un si tendre amour, si désintéressé. A son avis, Sébastien n'aurait jamais dû se séparer d'une femme qui lui avait fait de pareils sacrifices,

— Vous oubliez une chose, monsieur Barois, c'est qu'il ne m'aimait pas!...

— Le fou! le fou! s'écria le professeur... Mais si, pourtant, il vous aimait... J'ai reconstitué par la pensée toute votre histoire... et je vous affirme qu'il vous aimait... SeulenuMit. il a des théories sur la vie, ou plutôt il s'imagine en avoir... et il a

la manie de vouloir mettre ses actes d'accord avec ces théories d'ailleurs absolument arbitraires. J'ajoute pour être juste qu'il n'est pas, en ce moment, dans une mauvaise voie. Les lettres qu'il m'écrit sont moins paradoxales et je le crois en outre sur la piste de deux ou trois petites découvertes de détail, mais qui pourront peut-être lui rapporter quelque argent.

— Rappelez-vous ce que je vous dis, monsieur Barois... Sébastien ira très loin, j'en suis sûre, j'en suis sûre!

— Il ira loin, reprit le professeur en badinant, mais si loin qu'il aille, c'est à vous qu'il reviendra.

Hélène sourit. Car, malgré ses pressentiments, elle essayait de se convaincre que tout ne pouvait pas être fini entre elle et Sébastien, et déjà elle faisait des projets pour aller le voir vers la fin de l'été, en profitant d'un certain voyage à Arcachon qu'elle avait sournoisement conseillé, à tout hasard, à Mlle Messany et auquel la vieille demoiselle, en principe, ne se refusait pas. Et les jours passaient ainsi, apportant chacun un espoir ou une déception, et chacun, en s'en allant, laissant son ombre sur le front de la jeune femme, ^Au printemps, des scènes violentes éclatèrent entre Mme Ardouin et son fils à propos d'une somme de vingt mille francs que celui-ci avait empruntée à un ami de la famille. Hélène fut prise à témoin des serments qu'exigea .'a belle mère avant de rembourser cet argent. , • : ..-.

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