CHAPITRE X
<* Dans eette solitude » Klle veuoit i ouTent se livrer à l’étude ,
« Et pour Tiustaut du motus oublloit ses malheurs. » ,
Anonyme.
La, bibliothèque d’Osbaldistone-Hall étoit une chambre obscure, dans laquelle d’antiques tablettes de bois de chêne plioient sous le poids des lourds in-folio, si chers au dix -septième siècle, d’où, s’il est permis de le dire, nous avons distillé la matière de nos in-quarto et in-octavo ; qui , passés encore une fois par l’alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que nous , être réduits en in-douze et en in-dix-huit. La collection se composoit principalement d’auteurs classiques, de livres d’histoire, et surtout de théologie. Elle étoit dans un grand désordre. Les prêtres qui avoient rempli successivement les fonctions de chapelain au château avoient été pendant nombre d’années les seules personnes qui fussent entrées dans la bibliothèque, jusqu’à ce que l’amour de Rashleigh pour la lecture l’eût porté à troubler les vénérables insectesquiavoient tendu leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se destinoit à l’état ecclésiastique, sa
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conduite paroissoit moins absurde à son père que si c’ei'it été tout autre de ses enfants quijeùt montré un penchant aiissi étrange, et sir Hildebrand consentit à ce 'qu’on fît quelques réparations à la chambre, afin du moins qu’il fût possible de l’habiter. Cependant il régnoit encore un air de désordre et de vétusté dans ce vaste appartement, et les trésors de la science étoient enfouis dans une poussière épaisse qui les déroboit aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et les livres vermoulus, le mauvais état des chaises, des pupitres et des tables ébranlées sur leur point d’appui; l’âtre du foyer rongé de rouille et rarement animé par le feu des charbons ou la fiamme d’un fagot , tout indiquoit le mépris des seigneurs du château pour la science et pour les volumes qui renferment ses trésors.
— Cet endroit vous semble un peu sauvage ,
dit miss Vernon en me voyant promener un regar'cl de surprise sur l’appartement; mais pour moi c’est un petit paradis , car j’y suis tranquille,’ * et je ne crains pas que personne vienne m’y dé- i;;- • ranger. Rashleigh en étoit le propriétaire avec moi lorsque nous étions amis. •
— Et ne l’êtes-vous plus ? fut ma question naturelle.
Son doigt se porta aussitôt sur la charmante
ROB-Hoy. k 77
fossette <le son menton, pour me faire sentir l’indiscrétion de ma demande.
• — Nous sommes encore alliés, me réponditelle, nous restons enchaînés, comme toutes les puissances confédérées , par des circonstances" d’intérêt mutuel. Mais je crains que, suivant l’usage, le traité d’alliance n’ait survécu aux dispositions amicales qui l’avoient fait naître. Quoi qu’il en soit, nous sontmes moins souvent ensemble, et quand il entre par cette porte, je m’enfuis par celle-ci; aussi voyant que deux personnes dans cette chambre, quelque grande qu’elle paroisse, étoient trop de moitié, il a eu la générosité de sê démettre de ses droits en ma faveur; et je m’efforce de continuer à présent toute seule les études dans lesquelles il me dirigeoit autrefois.
— Et puis-je vous demander quelles sont ces études?'
• — Oh! vous le pouvez en toute sûreté. Vous n’avez pas à craindre de me voir lever mon petit ^ doigt pour cette question. L’histoire et la litté- ^ rature m’occupent principale’ment; mais j’étudie *aussi la poésie et les auteurs classiques.
— Les auteurs classiques ? Et les lisez- vous dan^ l’original ? • »
— Tant bien que mal; Rashleigh, qui n’est pas sans instruction, m’a donné quelque teinture des langues anciennes, et de celles qui sdtit à
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présent le plus répandues en Europe. Je vous assure que mon éducation n’a pas été entièrement négligée, quoique je ne sache ni bâtir une .colerette, ni broder, ni faire un poudding, ni en- 'fin, comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi, avec autant d’élégance, de bonne grâce et de politesse que de vérité, quoique je ne sache rien faire d’utile dans ce bas ‘ monde.
— Et le cours d’étude est-il de votre choix,
■ miss Vernon, ou de celui de Rashleigh?
— Hum ! dit- elle, comme si elle hésitoit de ré-
pondre à ma question? Âpres tout, ce n’est pas
■ la peine de lever le doigt poui; si peu de chose. Ainsi donc je vous dirai que, partie par goût, partie, par son avis, tout en apprenant à monter , un cheval , et même à le seller au besoin, à franchir une barrière, à tirer un coup de fusil sans sourciller, enfin tous les talents que possèdent mes brutes de cousins, j’aimois, après ces pénibles exercices, à lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et à m’approcher de l’arbre de la *' science, dont vous autres savants vous voudriez çueillir seuls les fruits, pour vous venger, je crois, de la part que notre mère commune a prise dans la 'grande transgression originelle.
— Et Rashleigh a pris plaisir à cultiver votre goût pour l’étude? -
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^ — Oui , je suis devenue son ëcolière ; mais comme il ne pouvoit m’apprendre que ce qu’il savoit lui-même, il s’ensuit que je ne suis pas initiée dans la science de blanchir les dentelles ou d’ourler les mouchoirs.
' — Je suppose que l’envie d’avoir une semblable
écolière dut être une puissante considération pour le maître.
— Ob! si vous vous mettez à vouloir pénétrer les motifs de Rashleigh, mon doigt se lèvera, je vous en préviens. Ce n’est que sur ce qui me concerne que je puis vous répondre avec fran- • chise. Au résumé, Rashleigh m’a cédé la jouissance exclusive de la bibliothèque, et il n’y entre jamais saris en avoir demandé et obtenu la permission : aussi ai-je pris la liberté de déposer dans cette salle quelques-uns des objets qui m’appartiennent, et que vous pouvez voir en regardant autour de vous. ^
— Je vous demande pardon, miss Vernon , mais j’ai beau regarder, je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la maîtresse.
— C’est sans doute parce que vous ne voyez • pas de bergers et dç bergères bien encadrés, un perroquet empailléj ou une cage pleine d’oiseaux de Canarie, ou une boîte à ouvrage montée en * or, ou une jolie toilette avec un nécessaire; ou
l8o ROB-ROT.
une épinette; ou un luth à trois cordes; ou un petit épagneul; je ne possède aucun de ces trésors, ajouta-t-elle après s’être arrêtée un instant pour reprendre haleine après une si longue énumération; mais voilà l’épée de mon ancêtre, sir Richard Vernon, tué à Shrewsbury , et cruellement calomnié, par un nommé Shakspeare qui u’étoit pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre et de , ses adhérents , a dénaturé l’histoire en leur faveur. Près de cette redoutable épée est ,^suspendue la cotte d’armes d’un autre Vernon, «écuyer du prince Noir, dont le sort a été bien différent de celui de sir Richard, puisque le poète qui prit la peine de le chanter fit plutôt preuve de bonne volonté que de talents : voici mon fusil de chasse avec une platine et un chien de nou-velle invention. Mais voilà qui parle de soi-même.»
Et en parlant ainsi elle me fit remarquer un portrait en pied, peint par Vandyck , sur lequel étoit écrit en lettres gothiques : Fernon semper ' -viret. — Vous paroissez surpris, me <lit-elle! ne savez -vous pas que c’est notre devise, la devise des Vernon, et ne voyez-vous pas en dessous de nos armes deux flûtes croisées?
— Des flûtes! Je les aurois prises pour des sifflets d’un sou; mais ne me sachez pas < mauvais gré de mon ignorance, ajoutai-je, en observant
fi ,
Tjue le rouge.lni montoit au visage; il ne me'si^roit pas (le décrier vos armes, car je ne connois* pas même les miennes. i ' C
.* Vous! un Osbaldistone! et l’avouer! s’écrie *
t-elIe.’Eh bien, Percy, Thornclif, John, Dick, Wilfred lui-même, pourront être’ vos maîtres : at-on idée d’une pareiHe ignorance ! ’
Je l’avoue à ma honte , ma chère miss Vcrnonj - les hiéroglyphes du blason sont tout aussi inin-. ' telligibles pour moi que ceux des pyramides d’É*
‘ gypte. . .
— Gomment! est-il possible? Mon oncle, man ♦ oncle lui-même, qui a toute espèce de^livre eû horreur, se fait lire quelquefois Gwiilim.'pendant ' les longues nuits d’hiver..... Ke pas. connoître* * les figures du blason! à quoi-pensoit donc votre père? . . . ! V u' '
— Aux figures d’arithméfique', d6nt la -plus simple lui paroît beaucoup plus importante que « tout le blason de la chevalerie; mais si j’ai été assez maladroit poiir<ne pas reconnoître les ar- * moiries, j’ai'du moins assez de goût pour admirer ce beau portrait dans lequel je crois décoâr vrir une ressemblance de famille avec vouSi *
* — Est-ce réellement un beau tableau , ajoufat-elle ? ■ .U - '
— J^ai vu plusieurs ouvrages de ce fameux ar»
iSî IlOMOY/ • , .
liste, féponclis-je; et aucun qui me plût davan- tage. . ‘ ^
' — Je me connois aussi peu en peinture que ' vous en blason, reprit miss Vernon; mais cepen- * dant j’ai l’avantage sur vous ; car j’ai toujours admiré ce portrait sans en connoître la valeur. "
‘ — Quel est le personnage qu’il représente?
' — Mon grand-père, qui partage» les malheurs
de Charles I®'', et, je rougis de le dire', les excès e, de'son fils. Il dissipa follement une partie deson ^ * «patrimoine; l’autre partie, mon père la vendit *.pour soutenir la cause de la loyauté. ' -
' * — Votre père a dû beaucoup souffrir pendant les dissensions publiques ?
^ — S’il a souffert! il a tout perdu. Sa fille,' malheureuse orpheline , mange le pain des ^ '«utres,’ soumise à leurs caprices, et forcée d’étudier leurs goûts.... Mais je suis plus fière d’a- 4 voir un tel père, que si, sacrifiant ses principe^ aux circonstances , plus prudent mais moins * loyal , il m’eût laissée héritière de toutes les bel^' baronnies que sa famille possédoit >au- ^ j^ois. - ^ •' 7 4^
» lj’arr 4 ée' des domestiques qui apportoient le dtuer A 0 US empêcha de continuer cette conversation.. Noféé repas ne fut pas long j'etloraqu’on élli qil^'hesNins «firent -éti^^lacés
. noB-R^; ! i83
sur la table , un domestique nous informa que M. Ilashieigh avoit demandé qu’on l’avertît lorsque notre dîner seroit terminé.
. —Dites -lui, répondit miss Vernon, que s’il veut descendre ici , nous serons charmés de le voir; mettez un autre verre, une autre chaise, et laissez-nous. Il faudra que vous.votis retirie» avec lui lorsqu’il s’en ira, ajouta- 1- elle en s’adressant à moi. Malgré toute ma libéralité, je ' ne puis pas accordeç à un jeune homme plus de huit heures de mon temps sur les vingt -quatre; , et je crois que les huit heures sônt bien ré-^ volues. .
' — Le vieillard à la faux a couru si rapidement aujourd’hui, lui répondis-je, qu’il m’a été im^',^ possible de compter ses pas.
— Chutl^dit miss Vernon ,, voici Rashleigh^< et elle recula sa chaise , qui touchait presque à la mienne , de manière à laisser un assez grand intervalle entre nous.
Un coup modeste frappé à la porte , une attention délicate d’ouvrir doucement lorsqu’on le pria d’entrer, une démarche en même temps humble et gracieuse, annonçoient que l’éducation que Rashleigh avoit reçue au collège de Saint-Omer répondoit bien à l’idée que je in’étois faite des manières d’un jésuite accompli. Je n’ai pas besoin de dire qu’en qualité de bon pro-
Jf • .
nOB-ROY.*
testante ces idées n’étoieiit pas très - favorables.
-r^ Pourquoi , dit miss Vernon , cette cérémonie j <le frapper à la porte, lorsque vous saviçz que je n’étois pas seule? * ^
Ces mots furent prononcés d’un ton d’iinpatieiice , comme si elle croyoit voir que l’air de réserve et de discrétion de Rashleigh couvroit quelque soupçon impertinent. — Vous m’avez appris si parfuitement la manière de* frapper à cette porte, ma belle cousine, répondit Rashleigh avec le même calme et la même douceur, que l'habitude est devenue une seconde nature.
H — Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la sincérité que de la courtoisie.
— Courtoisie , répondit Rashleigh en style d’Amadis, est un chevalier brave, aimable, cour-' tisan ' par son nom et sa profession , et trèspropre à ét»e le compagnon d’une dame. ' '
* — Mais Sincérité est le vrai chevalier, répliqua miss Vernon , et à ce titre il est le bienvenu , mon cousin. Finissons ce débat qui n’est pas fort amusant pour votre cousin Francis ; asseyez-vous, et remplissez votre verre pour ; lui donner l’exemple. Tai fait les honneurs du dîner pour soutenir la réputation d’hospitalité t d’Osbaldistone -Hall.
Rashleigh s’assit et remplit son verre , portant ses regards de Diana sur moi, et de moi sur elle,
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avec un embarras que tous ses efforts ne pouvoient entièrement déguiser. Je crus qu’il cherchoit à deviner jusqu’à quel point s’étoit étendue la confiance qu’elle avoit pu m’accorder, et je me liâtai de faire prendre à la conversation un touç qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n’avoit point trahi ses secrets: — Miss Veruon, monsieur Rashleigh, lui dis-je , m’a commandé de vous adresser mes remercîments pour l'heureuse conclusion de la ridicule affaire que ce Morris m’avoit suscitée; et me faisant l'injustice de.craindre que ma reconnoissance ne fut pas assez vive pour me rappeler ce devoir, elle a intéressé en * même temps ma curiosité, en me renvoyant à' vous pour avoir l’explication du mystère auquel ‘ je parois devoir, ma délivrance. . ' > .
^ — Eu vérité? répondit Rashleigh; j’aurois cru (jetant un coup d’œil perçant sur Diana) que miss Vernon m’eût servi d’interprète ; et son regard, «e fixant alors sur moi, sembloit cher- ’ cher à reconnoitre dans l’expression de ma figure si les communications qui m’avoieiit été faites étoient aussi limitées que je le prétendois. Miss Vernon répondit à' sa question muette par un regard décidé de mépris, tandis que, incertain si je devois repousser ses soupçons ou m’eu « offenser, je répondois : — Si c’est votre plabir.
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monsieur Rashieigh, de me îaisser dan^ l’ignorance, je dois me soumettre ; mais ne me refusez pas vos éclaircissements sous prétexte que j’en ai déjà obtenu, car je vous jure que je ne sais rien tje relatif aux événements dont j’ai été témoin ce matin ; et tout ce que j’ai pu savoir de mis Vernon , c’est que vous vous êtes employé vivement en ma faveur.
— Miss Veriion a trop fait valoir mes humbles .efforts, reprit Rashieigh, quoique je n’aie rien négligé pour vous être utile. Je revenois précipitamment au château pour engager quelqu’un vde notre famille à se constituer avec moi votre caution, ce qui me sembloit le moyen le plfls efficace' de^yous servir, lorsque je rencontrai Cawmel.^. Colvel.... Campbell , peu importe son ■fHt)4^nfin. J’avois appris de Morris que cet étoit présent lorsque le vol eut lieu,, et bonheur de le décider, avec quelque peine, je l’avoue, à venir faire sa déposition pour vous disculper, et vous tirer sur - le - champ de la .situation embarrassante où vous vous trouviez.
^ — Je vous ai une grande obligation '.d’avoir décidé cet homme à venir rendre témoign '% en ma faveur; mais si, comme il le dit, il a témoin du yol , je ne, vois pas pourquoi il a^fait
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», ■ ' ROB-ROr.. 187
tant de dHBcuttés poar venif en ' dénoncer le véritable auteur, ou disculper ^u moins ùii in> nocent. '• . . * «.
- —Vous ne connoiaeez - pas , Monsieur, le ca- ■ ractcs'e des Écossais, répondit Rashleigh; la dis% crétion , la jwudence çt la prévoyance sont leurs qualités dominantes; elles ne sont modifiées que par un patriotisme mal entendu , mais ardent , qui forme comme l’extérieur du boulevard mo- ' rai , dont l’Écossais s’entoure et se fortifie contre les attaques du principe sublime de la philan- .trophie. Surmontez cet obstacle, vous trouvez une barrière encore plus difficile à franchir : l’hmour de sa province, de son village, ou plutôt de sa tribu. Emportez ce second retranchement; uir troisième vous arrête ; son attachement pour ^ sa propre famille, pour son père, sa mère, ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins jusqu’au neuvième degré. C’est dans Ces li- | mites que s’épanche l’affection sociale de l’Écossais, sans que jamais elle s’étende au delà. C’est dans ces limites qu’il concentre les plus doux sentiments de la nature , sentiments qui s’aflfoi* blissent et s’étrignent à c mesure qu’ils' a pprJ^ f^ent des extréftiilés du cercle Ans leqcie4 ils sont comme renfermés. ÉfcîShous sotcS: pat^èim # à franchir toutes ces barrières fortjjpées én^re par l’inclination eU l’habitude , que'vonrf" vous
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tronveriez arrêté par une citadelle plus forte cft plus élevée, >^que je regarde comme imprei vaille : l’amour-propre , ou plutôt Tégoïsme de l’Écossais.
, — Tout cela est fort éloquent, et surtout trèsmétaphorique, Rashleighy dit miss Vernon qui ne pouvoit plus contenir son impatience ; je n’ai que (leux objections à faire à cette belle disser* tation ; d’abord elle est fausse , et quand même elle ne le seroit pas, elle n’a aucun rapport au sujet qui nous occupe. . , i
- — Cette description est exacte, ma charmante* Diana, reprit B.ishleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet. Elle est exacte, parce qu’elle n’est que le résultat d’observations profondes et réitérées -faites sur le caractère d’un
peuple que je puis, vous le savez vous-même, juger mieux que personne; et elle a un'rapport direct.au sujet, puisqu’elle répond à la question de M. Frank,' et démontre pourquoi cet Écossais circonspect, considérant que notre parent n’est nieon compa*triote,- ni un Campbell, ni même un de ses cousins dans aucun des degrés par lesquels ils distinguent leur généalogie; et, pardessus tout, rie voyant aucun avantage personnel à retirer, mais beaucoup de temps à perdre, et de peines à se donner...
- ■ — Avec beaticoup d’autres inconvénients, tout
tTigitiz'éd by
KOli-ROy.
aussi formidables, sans doute, interrompit miss Veruon , avec une ironie concentrée qni dégiiisoit mal son impatience,
— Oui, beaucoup d’autres encore, dit Rashieigh avec un sang-froid imperturbable. En uni mot ma , théorie démontre pourquoi cet homme, n’espé-raot aucun pro6t, et crtiignant quelques -désa* gréments, ne céda qu’avec peine à mes instances, et se fit long- temps prier avant de consentir à venir faire sa déposition en faveur dé M. Frank.
—.11 me semble étonnant; observai -je, que; )>I. Morris n’ait jamais dit au juge que Campbell' éloit avec lui quand il fut attaqué par les vo"'leurs. - ■ .. -r \
• -7- Campbell m’a dit qu’il lui avoit fait solen-./nellement promettre de ne point parler de cette, circonstance; d’après ce que je vous ai dit, vous devinez aisément ses raisons. Il désiroit retourner sur-le-champ dans son pays, sans être retardé par des procédures judiciaires qu’il eût été obligé de suivre.’ D’ailleurs , Campbell fait le commerce • des bestiaux, et comme ses affairés sont fort étendues, et qu’il a souvent besoin de faire pas- * ser de grands troupeaux par notre comté , il ne se soucie pas d’avoir rien à déméler'àvec les;,vo-, leurs du Northumberland qui sont les plus vindic<itifs des borames. ,
*, — Je suis prête à. convenir, dit miss Veruou.
I go ' ROB-ROY.
d’ôn ton qui serabloit marquer plus qiv un simple assentiment.
— Je conviens, dis-je en résumant le sujet, de la force des raisons qui peuvent avoir fait désirer à Campbell que Morris gardât le silence ; mais je ne vois pas comment il put obtenir assez d'influence sur l’esprit de cet homme pour l’engagçr à taire une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire suspecter la vérité de son histoire, si ou venoit plus tard à la découvrir.
Rasleigh convint avec moi que cela'étoit fort extraordinaire, et parut regretter de n’avoir pa» fait plus de questions à Campbell sur ce sujet, qui lui sembloit aussi très-mystérieux. — Mais, ajouta-t-il après cette concession , êtes-vous bien sur que' Morris n’a^t point dit dans sa déclaration que Campbell étoit alors avec lui?
— Je l’ai lue très-précipitamment, reprisse'; mais je suis convaincu que cette circonstance n’y étoit point mentionnée , ou du moins qu’elle l’éloit si légèrement que je n’y ai point fait attention. ^
— C’est cela, c’est cela même, répondit Rash- 'leigh, saiûssant l’ouverture que je lui offrois, cette circonstance étoit mentionnée; mais, comme vous dites , fort légèrement r au reste il n’a pas été difficile à Campbell d’intimider Morris. Ce poltron va, m’a-t-on dit, reroplir en Écosse une
HOB-ROV.
petite place dépendante t du , gouvernement ; et ayant le courage dé la belliqueuse colombe ou de la souris guerrière, il peut avoir craint de mécontenter un gaillard tel que Campbell, dont Ja vue seule suffiroit, pour l’effrayer au point .de lui' faire perdre la petite dose de bon sens que lui a donnée la nature. Vous avez dû remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de guerrier dans la contenance. , .
, — J’avoue que je lui ai trouvé dans la figure un air de rudesse et de fierté qui semble con-. ^traster avec sa profession. A-t-il servi dans l’armée?
— Oui... non... non pas absolument servi; mais il a, je pense, comme tous ses .compatriotes, appris à manier un mousquet. Chaque Écossais est soldat, et il porte les armes depuis l’enfance jusqu’au, tombeau. Pour peu que vous connoissiez votre compagnon de voyage, vous* jugerez aisément qu’allant dans un paysoù,les habitants se font souvent justice eux - mêmes il a dû avgir grand soin d’éviter d’offenser un Écossais. Mais votre verre est encore plein, et je vois qu’en ce qui concerne la bouteille vous ne fiiites pas plus d’honneur que moi au nom que nous portons. Si vous voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de piquet. ^ ^ ^
< Nous nous levâmes pour prendre congé de
* 9 * , JfcOB-l(OY.
miss Venion, qui pendant que Rashieigh parloit avoit paru plusieurs fois violemment tentée de * l’interrompré.. Au moment où nous allions sortir, le feu qui avoit couvé sourdernent éclata tout , à-coup. ï.
— Monsieur Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vérifier vous-méme si les insinuations de Rashieigh au sujet de MM. Campbell et Morris sont justes et fondées. Mais ce qu’il dit des'Écossais est une atroce imposture : il calomnie indigne- ^ saent l’Écosse, et je vous prie de ne pas ajouter fui à son témoignage.
— Peut-être me sera- 1 -il assez difficile de vous
obéir, miss Vernon; car je dois avouer que je n’ai ^ pas été élevé dans des sentiments très-favorables pour nos voisins du Nord. r -
„ -7- Oubliez donc, Monsieur, cette partie de
votre éducation^ reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d’une Écossaise vous conjure de respecter le pay§ qui donna naissance à sa mère, jusqu’à ce que vous puissiez motiver vos préven- » fions. Gardez votre haine et votre mépris pour^ , l’hypocrisie, la duplicité et la bassesse; voilà ce qu’il faut haïr et mépriser; et voilà ce que vous. f pouvez trouver sans quitter l’Angleterre. Adieu , Messieurs, je vous souhaite le bonsoir.
' , Et elle fit un geste pour nous montrer Ja porte,' de l’air d’une princesse qui congédie sa suite.
" “Digitizecttïy Gbogle
Nous nous retirâmes dans la chambre de Rashleigh, où un domestique nous apporta tlu café et des cartes. Voyant que Rashleigh vouloit ne «lonner que de vagues éclaircissements, je résolus de ne pas le questionner davantage. Sa conduite paroissoit enveloppée d’un mystère que je voulois approfondir; mais l'instant n’étoit pas favorable, et il falloit attendre qu’il ne fût pas aussi bien sur ses gardes. Nous commençâmes notre partie, et quoique nous l’eussions à peine intéressée, le caractère fier et ambitieux de mon adversaire, perçoit jusque dans ce futile amusement. Il paroissoit co?moître parfaitement les règles du jeu; mais au lieu de les suivre et de jouer sagement, il visoit toujours aux grands coups, et hasardoit tout dans l’espoir de faire son adversaire pic, repic ou capot. Dès que l’intervention d’une ou de deux parties de piquet,. comme la musique des entr’actes au théâtre, eut interrompu le cours que la conversation avoit prise, Rasbleigb parut se lasser d’un jeu qu’il ne m’avoit peut-être proposé que par politique, et nous nous mimes à causer ensemble de choses indifférentes.
Quoiqu’il eût plus d’instruction que de véritable sagesse, et qu’il connût mieux l’esprit des hommes que les principes de morale qui doivent les diriger, jamais je ne m’étois trouvé avec une personne* dout la conversation fût plus agréable
Rob-Roï. Tom. I. * . • i!î
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c-t plus séduisante. Le choÛL^des.expr.essi^^ Ips plus heureuses et des images les plus va^eS toit encore au prestige d’une voix pure et jDél«t' ' dieuse. Il ne parloit jamais avec emphase, ni avec ’ jactance, et il avoit l’art de ne jamais lasser 1^ pa- . , ' tience ni fatiguer l’attention de ceux qui fécoutoient. J’avois vu tous ceux qui vouloient briller ^ en société accumuler péniblement leurs idées, et, comme cës nuages qui s’amoncellent sur nos têtes et crèvent ensuite avec fracas, vous inonder d’un tprrent scientifique qui s’épuise d’autant plus vite qu’il est d’abord plus rapide et plus majestueux. Mais les idées de Aashleigh se succédoient l’une à l’autre, et s’insinuoient dans l’âme de l'auditeur comme ces eaux pures et fécondes qui, jaillissant d’une source intarissable, viennent baigner la prairie en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprès de lui par un charme irrésistible, ce ne fut qu'à près de minuit que je pus me décidera le quitter; et Iqrsque je fus dans ma chambre, il m’en coûta viven^pnt de me rappeler le caractère de Rashleigh, tel que je me l’étois représenté avant ce téte-à-téte. v /j.
Tel est, mon cher Tresham , l’effet du plaisir, qui émousse notre pénétration et endort notre jugement, que je ne puis le, comparer qu’aux • goûts de certains fruits, en même temps doux et acides, qui nous mettent hors d’état cle faire cas des mets’ qui nous sont ensuite présentés, * ,
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ROB-ROir.
CH A TITRE XT.
«I Eli , bou Dieu » je vou& prie ,
•t Pourquoi cet air triate et réreur ?
M EogeDdre>t-oa iséUncolte « Dans le château de Bulwarie,
« Daui le maooir d'uo bao bureur ? »
y'itUU haüade écotsaUe,
Le lenctemain se troiivoit être un dimanche, jour qui paroissoit bien long aux habitants d'Os- , baldistone-Hall ; car après la célébration de l’office divin , auquel toute la famille ne manquoit jamais d’assister , chaque individu , à l’exception de Rashleigh et de miss, Vernon, sembloit pos- , sédé du démon de Tennui. Le récit de l’embarras dans lequel je lu’étois trouvé la «eillé amusa sir Hildebrand pendant quelques minutes , et il me félicita de n’avoir pas été coucher au donjon de Morpeth, de la même manière qu’il m’eût félicité de ne m’être pas cassé une jambe en tombant de cheval. ^
— L’affaire a bien tourné, mon garçon; mais ne te hasarde pas tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit être sûre pour tous les voya- ’geurs, qu’ils soient wighs, qu’ils soient torys.
' — Et croyez-vous. Monsieur, que-j’aie jamais
soB-noY.
pensé à détruire cette sécurité? En vérité c'est la chose du inonde la plus provoquante que, tout le monde s’accorde à me regarder comme coupable d’un crime que je méprise , que je déteste, et qui d’ailleurs m’eût exposé à perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois de mon
— -C’est bon, c’est bon, garçon; qu’irn’en soit plus question : personne n’est forcé de s’accuser , soi-même. Pardieu, tu lais bien de t’en tirer le mieux possible : du diable si je n’en ft»‘ois pas , autant à ta place! ' *
' Rashleigb vint à mon secours; mais il me sembla que ses arguments étoient plutôt pour conseiller à son père de feindre d’être persuadé par mes protestations d’innocence que pour me justifier complètement. . ■
' ' — Dans votre»maison, mon cher monsieur,... et votre propre neveu!... vous ne continuerez pas plus « long-temps, j’en suis sûr, à blesser ses sentiments en paroissant révoquer en doute ce qu’il a tant d’intérêt à affirmer. Vous méritez assurément toute sa confiance, et soyez certain que si vous pouviez lui rendre quelque service dans cette étrange affaire , il auroit recours à votre bonté. Mais mon cousin Frank a été déclaré innocent, et personne n’a droit de le supposer coupable. Pour moi," je n’ai pas le moindre doute de son innocence, et
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' 'l'honneur de notre famille exige que nous la défendions envers et contre toys. • .
— Rashleiglt , dit soy père en le regardant fixe- . «ment, tu es une fine mouche,;... tu as toujours v été trop fin pour moi,... prends garde que touteB tes finesses ne tournent mal: deux tètes sous un •
même bonnet ne sont pas conformes aux règles du blason;... et à propos de blasons, je v<ais aller • lire Gwillim.
Il annonça cette résolution avec un long bâille- ^ ment aussi irrésistible que celui de la déesse dans la Dunciade; ce bâillement fut répété à plusieufs^ ' reprises par ses géants de fils, à mesure qu’ils se * dispersoient pour aller chercher des passe-temps analogues à leur caractère : Percy, pour percer
un tonneau de bière; Thornclif, pour livrer,!» guerre aux mouches, faute d’autres vicirmes; John, pour couper des pieux dont il voqloit en- • tourer un champ; Dick, pour faire un tour a l’écurie; et Wilfred, poiir jouer tout seul à croix et à pile sa main droite contre sa gauche. Miss Ver- ' non s’étoit retirée dans la bibliothèque. ' . .
Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle * â manger, d’où les domestiques, en faisant ay- . tant de bruit et si peu d’ouvrage qu’à l’ordinaire, ' étoient parvenus à emporter les restes de iiotre déjeuner subataqciel. le saisis cette occasion de lui reprocher la manière dont il avoit pris ma
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défense auprès de son père, ‘et de lui témoigner* franchement que je trouvois fort étrange qu’il engageât sir Hildebrand à cacher ses soupçons plutôt que de chercher à les déraciner.
^ — Que voulez - vous, mon cher ami, reprit Rashleigh? qujind mon père s’est une fois fourré quelque chose dans la tête, il est impossible de l’en faire sortir, et j’ai reconnu qu’au lieu de l’aigrir encore davantage en discutant avec lui, il'valoit mieux chercher à le détourner de ses idées. Ainsi, ne pouvant extirper les profondes racines ..que la prévention a jetées dans son esprit, je? lès^ coupe du moins toutes les fois qu’elles reparoissent, persuadé qu’elles finiront par mourir d’ellesmêmes. Il n’y a ni sagesse ni profit à vouloir en- 't»er en discussion avec un esprit de la trempe-de ■celm de sir Hiltlebrand, qui s’endurcit contre la conviction, et qui croit aussi fermetnent à ses inspirations que nous autres, bons catholiques, croyons à celles du Saint-Père de Rome.
>• — Il n’est pas moins cruel pour moi de vivre «dans la maison d’un homme qui persiste a me croire un voleur de grand chemin.
^ — L’opinion ridicule de sir Hildebrand, s’il est permis de donner cette épithète à l’opinion d’un père, quelque fausse qu’elle soit, son opinion ne faitrien au fond contre votre innocence; et quant à la crainte qui vous tourmente que l’idée de ce
BOB-ROy.
prétendu crime vous dégrade à ses yeux, bannissez - la complètement, et soyez persuadé que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand regarde intérieurement ce crime comme une action méritoire : c’est affoiblir' l’ennemi, c’est dë-' pouiller les Amalécites; et la part qu’il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner dans son estime.
— Je ne désire l’estime de personne, monsieur Rasbleigb, si pour l’acquérir il faut perdre la mienne; et que ces soupçons injurieux me fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall, dès que je pourrai écrire à mon père à ce sujet. '
Il étoit rai e que la figure de Rashleigh trahit ses sentiments; cependant je crus voir un léger , sourire se rider sur ses lèvres, tandis qu’il affectoit de pousser un profond soupir. *
— Que vous êtes heureux ; monsieur Frank !
vous allez, vous venez comme il vous plaît; vous êtes libre comme l’air : avec votre habileté, votre goût et vos talepts, vous trouverez bientôt des sociétés où ils seront mieux appréciés que par les stupides habitants de ce château, taudis que moi... Il s’arrêta. ,
— Et qu’y a-t-il donc dans le sort qui vous-est échu en partage , qu’y a-t-il qui puisse vous faire
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, envier le mien, moi qui suis batini de la maison et du cœur de mon père ?
^ — Qui, ^répondit Rashieigh , mais considérez tout le prix de l’indépendance que vous vous èfes assurée par un sacrifice momentané; car je ^ suis sûr que votre père ne tardera pas à vous • rendre sa tendresse; considérez l’avantage d’agir librement, de suivre la belle carrière de la littétare, carrière que vous préférez justement à toutes les autres, et dans laquelle vos talents vous assurent les plus brillants succès. Par une résidence de,quelq*ues semaines dans le nord, vous vous assurez à jamais la célébrité et l’indépen- * dance: ce sacrifice est bien léger, en raison des avantages qu’il vous procure , quoique votre lieu d’exil soit Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exilé en Thrace, vous n’avez pas ses raisons pour écrire , des Tristes.
■ — Comment se peut- il, dis -je avec la rou-
geur fie la modestie , que vous sachiez... .
— N’avons -nous pas eu ici, quelques jours' avant votre arrivée, un émissaire de votre père, un jeune commis nommé Twincal , qui m’apprit , que vous sacrifiez aux muses, ajoutant que plusieurs de vos pièces de vers avoient excité l’admiration des plus grands connoisseurs ?
• Tresham, vous ne vous êtes peut-être jamais
amusé à rassembler des rimes; mais vous* aVez , dû connottre beaucoup d’apprentis d’Apollon.. La vanité est leur grand foible, depuis le po^te qui embouche la trompette, jusqu’au petit ri- Tuailleur qui se'borne au chalumeau. J’eh avois ma part tout comme un autre, et sans m’arrêter à considérer qu’il étoit peu probable què ' ce Twincal eût eu connoissance de d’eux oii troi^ petites pièces de vers que j’avois glièsées furtivement dans un journal , sous le voile de l’a-
’’ • « * * * nonyme, je mordis presque aussitôt k l’hameçon,
et Rashleigh , enchanté de voir qu’il poOvoit tirer un aussi grand parti de mon amour-propre, chercha à le flatter encore, en me priant avec les plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes productions manuscrites.
^ — Il faut que vous m’accordiez un soirée ,
ajouta-t-il; car il me faudra bientôt perdre -les charmes de la société littéraire pour. les occupations serviles du commerce et les plaisirs' f«tidieux du monde. Mon père 'exige de moi un cruel sacrifice, en voulant que j’abandonne, pour l’avantage de ma famille , la profession calme et paisible à laquelle mon éducation me destiiioit. ^ ’
J’étois vain, mais je n’étois pas encore tout-à-, ■fait aveugle, et cette hypocrisie étoit trop' forte pour qu’elle m’échappât. Vous ne me persna-
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derez |>as, ré|rontHs-je , que ce n’est qu’à regret que vous renoncez à la perspective d’être un pauvre 'prêtre catholique , forcé de s’imposer mille privations, et que vous consentez à aller vivre dans ‘l’opulence, et jouir 'des charmes de la ^société ? ,
Rashieigh vit qu’il avoit poussé .trop loin l’af- » fectation , et qu’il falloit adoucir un peu la dose qu’il vouloit me faire prendre : après une mi-nute de silence , qu’il employa , je suppose , à calculer le degré de franchise qu’il étoit nécessaire d’avoir avec, moi ( car c’étoit une qualité dont il n’étoit jamais prodigue sans^ nécessité), il me répondit en souriant : — A mon âge se voir condamné , comme vous le dites , à vivre .dans le monde et dans l’opulence , n’est pas, il est vrai , une perspective bien alarmante : mais^ permettez -moi de- vous dire que vous vous êtes mépris sur le sort qui m’éjoit réservé. Je devois être un prêtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non , Monsieur, Rashieigh Osbaldistone sera bien moins célèbre , quand même il deviendrait le plus riche négociant de Londres, qu’il eût pu le devenir en étant membre d’une église dont les ministres, comme le dit un auteur, marchent à l’égal des*rais. Ma familie'est en grande faveur auprès d’une certaine cour exilée , et l’influence que cette cour . possède à
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' Rome est encore plus grande. Mes talents ne sont pas inférieurs à l’éducation que j’ai reçue ; sans présomption, j’aurois pu aspirer à une di-- ^ gnité éminente dans l’Église ; avec un peu d’il» ' lusion et d’amour-propre, je pourrois dire à la plus élevée. Et pourquoi, ajouta- 1- il en* riant,
* car sou ,grand art étoit de détourner l’attention . par une plaisanterie lorsqu’il craignoit d’avoir fait une impression défavorable , pourquoi le ■ cardinal Osbaldistone , .d’une famille noble et ancienne , ne pourroit-il pas disposer du sort des empires, aussi bien qu’un Mazarin, né de • parents obscurs et vulgaires, qu’un Albérohi ,
- fils d’un jardinier italien?
— Je n’en vois pas la raison , il est vrai; majs à votre place je renoncerois sans beaucoup; de peine à l’espoir hasardeux d'un élévation aussi précaire et aussi exposée à l’envie.
— Je le ferois aussi, reprit- il, si 1^ carrière' où je vais entrer étoit plus certaine mais je suis exposé à une multitude de chances dont l’événement seul peut m’apprendre le résultat.
• D’abord les dispositions de votre père à mon ^ égard. Ne connoissant pas son caractère , il m’est impossible...,.
— Avouez la vérité , Kashieigh , vous voudriez que je vous le fisse connoître, n’est- ce pas?
— Puisque , comme Diana Vernon , vous faites
• IfOB-ROT.
un appel à ma sincérité , je voiiS répon^ai fran- *
. chement, oui. <
• — -Eh bien ! vous frouverez dans nion père
un homme qui est entré dans le cpmmerce moins avec le désir de s’enrichir que parce que cette, carrière lui donnoit occasion de dévelojpper son 'énergie. Mais ses richesses se sont ac- * cumulées, parce que, élevé à l’école de la fru- , ' galité et de la 'tempérance, ses dépenses n’ortt pas augmenté avec sa fortune. C’est un homme • qui hait la dissimulation dans les autres , ne ^ t l’emploie jamais lui -même, et sait découvrir la vérité, de quelque voile spécieux qu’on cherche à la couvrir. Silencieux par habitude ,’ il n’aime • pas les grands parleurs , surtout lorsque la conversation ne roule pas silr son sujet favori. Il ' est d'une exactitude rigide à remplir les devoirs . * de sa religion ; mais vous n’avez pas à craindre qu’il vo^is gène pour la vôtre ; car il regarde la tolérance comme un principe sacré d’éco^ nomie politique. Mais si vous êtes du nombre t des partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait naturellement présumer, vous ferez bien de le cacher devant lui : il le» a en horreur. Esclave de sa parole,, il ne’ souffre pajs que personne manque à la sienne*;: il remplit scrupuleusement ses devoirs, et* entend que tout le monde suive son exemple ; pour gagner ses
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ROB-ROY. , ao5
bonnes grâces , U ne faut^pas approuver ses ois dres, il faut les exécuter. Son plus grand foible est sa prédilection exclusive pour son état, foible qui l’empêche de louer rien de ce qui n’a pas , quelque rapport avec le commerce, t — O portrait admirable !. s’écria Ràshleigh. Vandyck, mon cher Frank, n’étoit qu’un barbouilleur^auprès de vous. Je vois votre seigneur et maître avec ses vertus et ses foibles, je le vois aimant et honorant le roi comme une espèce de lord maire et de chef du négoce; vénérant la chambre des communes , pour les actes qu’elle' porte concernant l’exportation; et respectant les pairs, parce que le président est assis sur un sac de laine.
' ' ■ — J’ai fait un portfait , Ràshleigh ; et vous
faites 'une caricature. Mais si je vous ai fait la
carte du pays qu’il vous importoit de connoitre,
j’espère qu’en retour vous voudrez bien me
donner quelques lumières sur la géographie des
terres inconnues....
— Sur lesquelles vous vous trouvez jeté ? dit Ràshleigh. En vérité c’est inutile : ce n’est point l’île de Calypso, plantée de tilleuls fleuris, et offrant toute l’année l'image d’un printemps éternel ; mais c’est une espèce de marais fangeux, aussi peu propre à piquer la curiosité qu’à plaire à l'oeil , et dans lequel vous n’aurez
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pas ' barbol(é quinze jours que vous le cou- , iioltrez aussi bien, que si je vous eu avois fait la description la plus minutieuse.
— Mais il me semble qu’il est quelque chose qui mérite pourtant de fixer l’attention. Que dites-vous de miss .Vernon? Ne forme-t-elle pas un intéressant contraste avec le reste du tableau? *
Je m’aperçus aisément que Rashieigh eût vdulu pouvoir se dispenser de me répondre; mais les * renseignements qu’il m’avoit demandés me donnoient le droit de lui faire des questions à mon tour. Rashieigh le savoit, et, forcé de suivre le '
• sentier que je venois de lui ouvrir, il chercha du moins à y marcher de 'la meilleure grâce pos-^ sible. — J’ai moins d’occasions à présent d’étudier ^ • le caractère de miss Vernon que je n’en avois autrefois, me dit-il. Lorsqu’elle étoit plus jeune, i j’étois son maître; mais quand elle eut atteint l’âge où commence une nouvelle carrière pour une jeune personne, mes différentes occupations,
* la gravité de la profession à laquelle je me des- * tinois, la nature particulière de ses engagements, notre position mutuelle, eu un mot, rendoient une intimité ‘ constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains que miss Vernon n’ait re- ’ gardé ma réserve comme une preuve' d’indifférence, mais c’étoit un devoir; il m’en coûta beaucoup pour écouter la voix <le la prudence, et les
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regrets qu'elle pouvoit éprouver ^aioient à peine les miens. Mais comment continuer à vivre clans la plus intime familiarité avec une jeune personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez, entrer clans un cloître, ou accepter la personne qui lui est destinée ?
- — Le cloître, ou l’époux qui lui est destiné?
m’écriai-je. Miss Vernon est-elle réduite à cette alternative? ’
— Hélas! oui, dit Rashieigh en étouffant un soupir. Je n’ai pas besoin sans cloute de vous prémunir contre le danger de cultiver trop assidûment l’amitié de miss Vernon: vous connoissez le monde , vous savez jusqu’à quel point vous pouvez vous livrer au charme de sa société, sans compromettre votre repos. Mais je dois vous avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que sur les vôtres : je sais par expérience que miss Vernon est d’un naturel ardent et sensible , et vous avez vu vous-même hier jusqu’où va son irréflexion et son mépris pour les convenances.
Quoiqu’il pùt y avoir un fonds de vérité dans ce qu’il me disoit , et que je n’eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des avis qu’il me clonuoit sous le voile de l’amitié, je sentois quë j’aurois eu du plaisir à me battre avec lui.
, — L’insolent! parler avec cette arrogance! vou-
iuit'U me faire croire que raiss Vernou avoit conçu un penchant pour son horrible figure , et qu’elle se fût dégradée au point d'avoir besoin de la réserve et de la circonspection d’un Kashieigh , pour se guérir de son imprudente passion? Je&e contins néanmoins , et imitant un instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu’une personne du--* bon sens et du mérite de miss Vernon eût une conduite aussi inconvenante qu'il le disoit.
1 — Non pas inconvenante, dit Kashieigh, mais d’une franchise qui va quelquefois jusqu’à l’inconséquence. Du reste, croyez -moi, elle a un excellent cœur. A parler franchement, si elle persiste dans son aversion pour le cloître, et pour le mari qu’on lui destine, et que Plutiis me soit assez favorable pour m’assurer un honnête indépendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes liaisons, et offrira Diana la moitié de ma fortune.
Avec sa belle voix et ses périodes élégantes , pensai-je en moi-même , ce Kashieigh est le fat le plus laid et le plus sufhsant que j’aie jamais vu.
— Mais, ajouta Kashieigh, comme s’il se parloit à lui-même, je n'aimerois pourtant pas à supplanter Thoruclif.
. — Supplanter- Thornclif, m’écriai -je avec la plus grande surprise! votre frère Thornclif est-il le mari qu’on destine à Diana Vernon ?
— Sans doute ; par l’ordre de son père*, et par suite d’un certain pacte de famille, elle doit épouser un des fils de sir Hildebrand. On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense
qui lui permet d’épouser son cousin Osbal-
,distone, le nom de baptême est en blanc, de sorte qu’il ne reste plus qu’à choisir l’heureux mortel dont le nom doit remplir la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu’à boire, ne paroissoit pas un mari très-convenable, mon père a fait choix de Thornclif, et c’est à ce second rejeton de lâ famille qu’il a confié le soin de ne pas laisser éteindre la race des Osbaldistone.
^ — La jeune personne , dis -je en m’efforçant de prendre.un air de plaisanterie qui m'alloit, je croiçj fort mal, auroit peut-être voulu chercher encore un peu plus bas sur l’arbre de la famille la branche à laquelle ellç désiroit s’unir.
— Je ne sais , reprit - il , il n’y a pas beaucoup de choix dans notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un âne. Je crois qu’après tout mon père ne pouvoit pas mieux choisir pour la pauvre Diana.' •
— Les personnes présentes étant toujours exceptées.
— Oh l l’état ecclésiastique auquel j’étois destiné oe me permettoit pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne dissimulerai pas qu ayant
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reçu du moins de l’éducation j’aurois pu être choisi par sir Hildebrand préférablement à mes autres frères.
— jEt sans doute aussi par la jeune personne?
— Vous ne devez pas le supposer, répondit Rashieigh en repoussant cette idée avec une affectation qui ne servoit qu’à la confirmer; l’amitié, l’amitié seule avoit serré les liens qui nous unissoient : la tendre affection d’une âme sensible et aimante pour son précepteur; l’apaour n’approcha pas de nous, ou du moins il n’entra pas dans nos cœurs; je vous ai dit que j’avois été sage à temps.
Je n’étois pas très -disposé à pousser plus loin cette conversation , et prenant un prétexte pour . nje débarrasser de Rashieigh, je me retirai dans ma chambre, où je me promenai à grands pas, répétant tout haut les expressions qui m’avoient le plus choqué : Sensible!.... ardente!.... tendre affection !.... amour !.... Diana Vernon , la plus charmante personne que j'aie jamais vue, amoureuse de ce Rashieigh, monstre de laideur et de difformité , à qui il ne manque qu’une bosse sur le dos pour être aussi hideux que Richard IIl!.. et cependant les occasions qu’il avoit de l’entretenir pendant les maudites leçons qu’il lui dopnoitj^son langage séduisant, son esprit, son adresse.... la sottise et la nullité de ses frèrçs qui
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le- laissent sans concurrent l’admiration de
miss Vernon pour ses talents , quoiqu’elle paroisse fortement irritée contre lui; sans doute, ' ^ ' parce qu’il la néglige.... Et que m’importe tout cela ? pourquoi me tourmenter et me mettre en fureur? Diana Vernon est- elle la première de son sexe qui ait aimé et épousé un homme laid! et quand même elle seroit libre, quand même sa main ne seroit pas déjà promise , que m’importeroit encore ? Une catholique.... une papiste.... un dragon en jupons...! je serois fou de penser un instant à l’associer à mon sort.
Ces réflexions , loin de calmer le feu qui me dévoroit, ne firent que l’irriter encore davantage, et lorsqu’il fallut descendre pour le dîner je portai à table toute ma mauvaise humeur.
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