‹ RobRoyChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« D'an brait confus la salle retentit ;

« Les Toici toas , aucun ne se rassemble :

<1 Avec orgoeil Us s'avancent ensemble. »

PciVRpSE.

Sir Hildebrand Osbaldistone ne s’étoit pas pressé de venir embrasser son neveu, dont il devoit avoir appris l’arrivée depuis quelque temps; mais il avoit pour excuse des occupations importantes. — Je t’aurois vu plus tôt, mon neveu , s’écria-t-il, mais il falloilbien que je commençasse par faire rentrer mes meutes dans leur cbenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens, voilà ton cousin Percy, ton cousin Thornclif et ton cousin John; et puis par là ton cousin Dick, ton

cousin Wilfred , et Attends, où est Rashleigh?

Ah! le voici......... allons, Thornclif, dérange-toi

dope, et laisse-nous voir un peu ton frère Ah !

voici ton cousin Rashleigh Ainsi donc ton

père a enfin pensé au vieux château et au vieux sir Hildebrand ?.... Vaut mieux tard que jamais.... Encore une fois, sois le bienvenu, mon garçon,

et en voilà assez Où est ma petite Diana ?

Ah ! la voici qui entre C’est ma nièce Diana ,

ROB-nOY. 89

la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos vallées...N’importe laquelle vient après.... Ah! çà, disons deux mots au dîner à présent.

Pour avoir quelque idée de la personne qui tenoit ce langage, représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d’environ soixante ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avoit pu être richement brodé, mais considérablement terni par les pluies successives qu’il avoit essuyées depuis. Sir Ilildebrand, malgré la rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avoit vécu à la cour dans sa jeunesse; il avoit servi dans l’armée qui campa dans les plaines de Ilounslow, avant la révolution qui renversa du trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il avoit été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s’il avoit ambitionné d’autres faveurs, il fut forcé de renoncer à l’e.spoir de les obtenir, lors de la crise terrible qui enleva la couronne à son protecteur; et, depuis cette époque, il avoit vécu retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et grossier, sir Hildebrand avoiteucore l’extérieur d’un homme bien né ; il étoit au milieu de ses fils comme le débris d’une colonne d’ordre corinthien, couvert d’herbe et de mousse, à côté des masses de pierre brutes et informes de Stonhenge, ou de tout autre temple de druides. Les fils étoient

bien ces blocs lourds et raboteux que l’art n’a jamais polis. Grands, forts, et d’une figure régît- » lièrc, les cinq aînés paroissoient être privés du souffle de Prométhée, et des grâces extérieures qui, dans le grand monde, font quelquefois excuser l’absence de l’intelligence. Ce qui dominoit le plus en eux c’étoit un air de bonne humeur et de contentement qui étoit toujours peint sur leur figure, et ils n’avoient qu’une prétention, celle d’être les premiers chasseurs du comté. Le ro-^i buste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressem*.' bloient pas plus dans Virgile, que les robustes Percy, Thornclif, John, Dick et Wilfred Osbaldistone ne se ressemhloient entre eux.

^ Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans les productions, dame nature sembloit s’être étudiée à jeter un peu ée variété' dans l’extérieur et dans le caractère du dernier des fils de sir Hildebrand, et Rashieigh formoit,> ^*sous tous les rapports, tant au moral qu’au physique, un contraste frappant, non-seulement avec ses frères, mais même avec la plupart des homm'ês que j’avois vusjusqu’alors.Quand Percy, Thornclif et compagfnie eurent tour à tour salué, grimacé^ et* présenté leur épaule plutôt que leur main, à mesure que leur père me les nommoit , Rashieigh s’avança, et m’exprima sa joie de faire ma con- ^ noissance , avec l’aisance et la politesse d’un

homme <lu monde. Son extérieui’ n’étoit pas trèsprévenant : il étoit petit, et tous ses frères sembloient descendre du géant Anak;ils étoient assez bien faits, et Rashleigh étoit presque difforme. Par suite d’un accident qui lui étoit arrivé dans son enfance, il boitoit au point que plusieurs personnes prétendoient que c’étoit l’obstacle qui s’opposoit à ce qu’il entrât dans les ordres, l’église de Rome, comme on sait, n’admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée. D’autres disüient cependant que ce n’étoit qu’une mauvaise habitude qu’il avoit contractée, et que le vice de sa démarche n’étoit pas suffisant pour que ce fût un titre d’exclusion qui l’empêchât de prendre les ordres.

Les traits de Rashleigh étoient tels qu’après les avoir vus une fois, vous n’auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que vous vous les rappeleriez sans cesse avec un sentiment de curiosité pénible mêlée de dégoût et de haine. Ce n’étoit pas sa figure en elle-même qui produisoit cette forte impression. Ses traits, quoique irréguliers, n’étoient pas vulgaires, ses yeux noirs et animés, et ses sourcils noirs et épais empêchoient qu’il ne fût d’une laideur insignifiante. Mais il y avoit dans ses yeux une expression de malice et de dissimulation, et quand on le provoquoit, de férocité tempérée par la prudence, qui

nOB-ROY.

ne pouvoit échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature avoit peut-être rendue si prononcée par la même raison qu’elle a donné la sonnette au serpent venimeux. Pour compenser ces désavantages extérieurs, Rashleigh avoit la voix la plus douce, la plus mélodieuse que j’aie jamais entendue, et la manière dont il s’exprimoit servoit encore à faire ressortir la beauté de son organe. A peine eut-il dit une phrase que je reconnus la vérité du portrait que m’en avoit fait miss Vernon, et je ne doutai point qu’il ne fût en effet sûr de faire la conquête d’une maîtresse dont les oreilles seules pourroient juger sa cause. Il alloit se placer auprès de moi à dîner ; mais miss Vernon, qui étoit chargée de faire les honneurs de la table, trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thornclif, et je n’ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de tout mon pouvoir.

— J’ai besoin de vous parler, dit -elle, et j'ai placé exprès rhonnête Thornclif entre Rashleigh et vous, « Tel que le matelas sur une citadelle pour arrêter les' boulets du canon. » Vous n’oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne connoissance dans cette famille spirituelle: puis-je vous demander, à ce titre, comment vous nous trouvez tous?

— Voilà une question bien étendue , miss Ver-

non; et comment oserois-je y répondre, lorsque j’arrive à peine dans le château ?

— Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. 11 est bien des nuances délicates caractérisant les individus qui exigent l’attention d’un observateur : mais les espèces , c’est le mot technique des naturalistes, je crois, les espèces se distinguent au premier coup d’œil.

— S’il faut dire ce que je pense, il me semble qu’à l’exception de M. Rashleigh tous mes cousins ont à peu près le même caractère.

— Oui , ils tiennent tous plus ou moins de l’ivrogne, du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais comme on dit qu’il est impossible de trouver sur le même arbre deux feuilles exactement semblables , de même ces heureux ingrédients, n’étant pas répartis dans la même quantité sur chaque individu, forment une agréable variété pour ceux qui aiment à étudier les caractères.

— Et voudriez - vous bien me donner une esquisse de ces portraits.

— Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand portrait de famille. Percy, le fils aîné, tient plus de l’ivrogne que du gardechassse, du querelleur, du jockey et du sot. Thornclif se rapproche plus du querelleur que du gardechasse, du jockey, du sot et de l’ivrogne. John,

(j4 ■ ROB-llOY.

qui dort pendant des semaines entières dans les bois, tient plutôt du garde-chasse. Le jockey se- . retrouve en grande partie dans Dick, qui court jour et nuit à bride abattue, et fait pins de deux cents milles pour voir une course de chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autre's • qualités de Wilfred, qu’on peut l’appeler un sot • parfait.

— Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les différences individuelles appartiennent à une classe fort intéressante; mais sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau?

— J’aime mon oncle, réponditrelle; il a voulu me rendre service : qu’il s’y soit mal pris ou non, je ne dois considérer que son intention. Ainsi je lui dois de la reconnoissance , et je vous laisse le soin de tracer vous-même son portrait lorsque vous le connoîtrez mieux.

— Allons, pensai-je en moi-même, je suis bien aise du moins qu’elle ménage quelqu’un. Qui se seroit jamais attendu à une satire aussi amère de la part d’une jeune personne dont tous les traits respirent la douceur et la bonté.

— Vous pensez à moi , dit - elle en fixant sur moi ses yeux pénétrants , comme si elle vouloit percer jusqu’au fond de mon âme !

—-Je l’avoue, repris-je un peu embarrassé, et nç m'attendant pas à cette question. Puis , cher-

RÜB-ROY.

chant à donner un tour plus galant à la franchise de mon aveu : «Comment est -il possible que je pense à autre chose, placé comme j’ai le bonheur de l’être ? »

■ MissVernon sourit avec une expression de fierté concentrée qui n’appartenoil qu’à elle. Je dois vous informer une fois pour toutes, monsieur Osbaldistone, que m’adresser des compliments c’est faire de l’esprit en pure perte; ne prodiguez donc pas inutilement vos jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent dans la province; c’est comme ces colifichets que les navigateurs emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays nouvellement découverts. N’épuisez pas tout de suite votre précieuse marchandise ; vous en trouverez un précieux débit dans le Northumberland. Vos jolies plirases plairont beaucoup aux belles du pays; réservez - les ; auprès de moi elles seroient inutiles, car je connois fort bien leur véritable valeur.

Je restai muet et confondu.

— Vous me rappelez dans ce moment , dit miss Vernon, eu reprenant sa gaîté et son enjouement, ce conte des fées dans lequel un marchand trouve tout l’argent qu’il avoit apporté au marché changé tout à coup en pièces d’ardoise. J’ai décrédité par une malheureuse observation toute la denrée de vos beaux compliments. Mais allons,

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■96 koB-ROY.

u’en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse, monsieurOsbalclistone, si vous ne pouvez pasm’en^ treteuir île clioses beaucoup plus agréables que ces fadeurs que tout jeune homme se croit obligé - ^ (le réciter à une pauvre fille. Eh pourquoi? parce quW/e porte une robe et de la gaze, tandis quV/ porte un bel habit brodé. Efforcez-vous d’oublier mon malheureux sexe; appelez-moi Tom Vernon, si vous voulez , mais parlez - moi comme k votre ami, à votre compagnon; vous ne sauriez croire combien je vous en saurai gré.

— Vous m’offrez un attrait bien puissant , répondis-je.

— Encore, reprit- elle en levant le doigt; je vous ai dit que je ne souffrirois pas l’ombre d’un compliment. Et maintenant, quand vous aurez fait raison à mon oncle qui vous menace de ce qu’il appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi.

•' Lorsqu’en respectueux neveu j’eus vidé le verre que me présentoit mon oncle , et que la conversation qui s’engagea sur la chasse du matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes , et l’attention exclusive que le cousin Thornclif, à ma droite, et le cousin Dick qui étoit à la gauche de * miss Vernon , apportoient à la grande affaire qui les occupoit alors , nous permirent de reprendre notre tète à tête : — A présent, lui dis- je, per-

' ROB-Roy.

mettez-moi de vous demander franchement, miss Vernon , ce que vous supposez que je pense de vous? Je pourrois vous dire ce que j’en pense réellement; mais vous m’avez interdit les éloges. . ♦

. — Je n’ai pas b*oin de votre assistance. Je suis assez magicienne pour vous dire vos pensées.

Il n’est pas nécessaire que vous m’ouvriez votre cœur, je le connois. Vous me croyez une étrange fille, un peu coquette, très-inconséquente, désirant attirer l’attention par la liberté de ses manières et par la bizarrerie de sa conversation, parce qu’elle est privée de ce que le Spectateur appelle les grâces plus douces du sexe. Peut-être même pensez -vous que j’ai le projet de vous pétrifier d’admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n’en puis douter, je suis bien fâchée de vous dire que, pour cette fois, votre pénétration est en défaut, et que vous*vous trompez' étrangement. Toute la confiance que j’ai eue en vous, je l’aurois aussi aisément accordée à votre père, s’il eût pu m’entendre. En vérité , je me trouve aussi • isolée au milieu de cette heureuse famille, je suis dans une aussi grande disette d’auditeurs intelligents, que Sancho dans la Sierra Morena; aussi; quand l’occasion s’en présente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure pourtant' ' que je ne vous aurois pas dit un mot des renseignements curieux que je vous ai donnés sur le

Rob-Roï. Toid. I. , 7

caractère de vos aimables cousins , s’il ne m’avoit pas été parfaitement indifférent qu’on sût ma façon de penser à leur égard.

— C’est bien cruel à vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n’ai encore aucun droit à votre confiance. Mais puisque vous ne voulez pas que je puisse attribuer à votre amitié les communications que vous m’avez faites, je dois les recevoir au titre qu’il vous plaira. Vous n’avez pas compris M. Rashleigb Osbaldistone dans vos portraits de famille.

- Il sembla que cette remarque la faisoit trembler, et elle se hâta de répondre, en baissant la voix : — Pas un mot sur Rashleigb ! il a l’oreille si fine, quand son amour-propre est intéressé, qu’il nous entendroit même à travers la massive personne de Tbornclif, toute bourrée qu’elle est de bœuf et de jambon.

— Oui, repris-je; mais avant de faire la question , j’ai regardé derrière la cloison vivante qui me séparoit de lui, et je me suis aperçu que la chaise de M. Rashleigb étoit vide. 11 a quitté la table.

— Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon.

Croyez-moi : lorsque voos voulez parler de Rashleigb, commencez par monter sur le sommet d’Otterscope-Hill , d’où vous pouvez voir à vingt

' " ‘ ROB-RÜY. 99 ^

railles à la ronde. Placez-vous sur la pointe même ' ' ' '

du rocher^ parlez bien bas ; et après tout cela , ne , . .

soyez pas encore trop certain que l’oiseau indis- ‘ ,

cret qui vole sur votre tète ne lui aura pas rap- «

porté vos discours. Rashleigh a entrepris mon

éducation; il a été mon maitre pendant quatre

ans; je suis aussi fatiguée de lui qu’il l’est de moi,

et nous ne sommes fâchés ni Tun ni l’autre de voir

arriver l’instant de notre séparation.

* — M. Rashleigh doit donc bientôt partir? ‘

— Oui , dans quelques jours ; ne le saviez-vous . pas? Il paroit que votre père est beaucoup plus discret que sir Hildehrand. Voici toute l’histoire.

Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir demeurer chez lui pendant quelque temps , et que votre père désiroit que* l’un de* ses neveux, qui donnent de si belles espérances, vînt remplir la place lucrative vacante chez lui, grâce à votre obstination, monsieur Françis, le bon chevalier tint une cour plénière de toute sa maison, y compris le sommelier, le maître-d’hôtel et le garde-chasse.

Cette vénérable assemblée, composée des pairs et des officiers de service d’Osbaldistone-Hall , ne fut pas convoquée, comme bien vous pouvez croire, pour élire votre remplaçant; car toute l’arithmétique de cinq des concurrents se bornant à savoir calculer les chances pour ou contre dans un combat de, coqs, Rashleigh étoit le seul qui réunir les qualités nécessaires pour la place en

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question. Itfàis ii falloit une sanctioti solenneUe jÿbur transformer Rashieigh de pauvre prétrequ’il dévoit être éû opulent banquier, et pour lui pèrr mettre de s’engraisser à la Bourse , au lieu de mourir de faim dans l’Église ; ce ne fut pas* sans peine que l’assemblée donna son consentemeoliÀ une dégradation aussi^manifeste. > ' % . "

— Je conçois les scrupules. Mais 'comment ftirent-ils surmontés?'

— Par le désir général de se débarrasser 4e Rashleigh. Quoique le plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un ascendant irrésistible sur tous les autres : il les conduit tous à son gré, et chacun sent sa dépendance, sans pouvoir s’en afiranchir. Si quelqu’un veut lui résister, il est sûr d’avoir sujet de s’eu repentir avant la fin de l’annéej et si vous lui rendez un important service , vous vous en repentirez souvent encore plus.

— S’il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde à moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa situation.

— Oui, et qu’il en soit content ou fâché, gare à vous ! Mais voici les radis et les fromages qui arrivent '. On va porter la santé du roi et de l’Église ; c’est le signal de la retraite pour les

* C’est un Iroisictne service qui , avec la salade, procède inunédiatemcnt le dessert eu Angleterre. ' •• ■

(iVote du Traducteur.)

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chapelains et pour les dames; et moi, seul représentant de mon sexe au château , je dois me retirer, suivant fusage.

Elle disparut à ces mots , me laissant dans l’étonnement de la finesse, de la causticité et de la franchise qu’elle déployoit dans la conversation. Je désespère de pouvoir vous donner la moindre idée de son caractère , quoique j’aie , autant que possible, imité son langage. C’étoit Un mélange de simplicité naïve, de finesse natu- ■ relie etde hardiesse incroyable; toutes ces teintes différentes fondues heureusement ensemble, et animées encore par le jeu d’une physionomie charmante, formoient l’ensemble le plus parfait.

Il ne faut pas croire que , quelque étranges , quelque singtdières que me parussent ses manières libres» et familières, un jeune homme de vingt-deux ans sût mauvais gré à une jeune fille de dix-huit de n’avoir pas avec lui toute la réserve convenable. Au contraire , j’étois flatté de la confiance de miss Vernon ; et quoiqu’elle m’eût bien déclaré que, si elle me l’avoit accordée,, c’étoit uniquement parce que j’étois le premier à qui elle eût trouvé assez d’intelligence pour la comprendre, je n’en persistois pas moins à attribuer cette préférence à quelque autre motif. Avec la présomption de mon âge, présomption que mon» séjour en France n’avoit certainement

lt>2 , Rb'B-SÔT.

pas dirniimee, je m’imaginois qu’une figure 'régulière et un extérieur prévenant, avantages que j’avois la générosité de m’accorder, étoient des titres assez puissants pour être le confident jeune beauté. Ma vanité plaidant avec autant de chaleur pour justifier le choix de missrVernon V le juge ne pou voit pas être sévère, ni lui faire un reproche d’une franchise qui me semhloit suffisamment justifiée par mon propre mérité; et, déjà charmé de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du jugement et de la pénétration dont elle avoit fait preuve dans le choix d’un amî.

* Lorsque miss Vernon eut quitté l’appartement, la bouteille circula ou plutôt vola autour de la table avec une rapidité incroyable. Elevé chez , une nation étrangère, j’avois conçu la plus grande aversion pour l’intempérance, vice trop commun alors, et même encore à présent, parmi mes compatriotes. Les propos qui assaisonnoient ces orgies étoient* tout aussi peu de mon goût, et si quelque chose pouvoit me les faire paroître encore plus révoltants } c’étoit de les entendre proférer par des personnes de ma famillet - Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant derrière moi une petite porte en tr’ouverte," conduisant je ne savois où, je m’esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus long-temps de voir un père donner lui-même à ses enfants l’exemple

BOB-ROT. . lo3

tl’un excès honteux, et tenir avec eux'les discours • les plus grossiers. Je fus poursuivi, comme je m’y attendois, et traité comme déserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j’entendis les g:is de ohé! ohé! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui sembloient vouloir me, lancer comme un cerf, je vis clairement que je serois pris si je ne gagnois pas le large. J’ouvris donc aussitôt une fenêtre que j’aperçus sur l’escalier , et qui donnoit sur un jardin aussi gothique que. le château; et comme la hauteur n’excédoit pas six pieds, je sautai sans hésiter sur une platebande, et j’entendis derrière moi les cris de ol^é! ohé! 11 est sauvé, il est sauvé! J’enfilai une allée , puis une autre, puis une troisième, toujours courant à toutes jambes, jusqu’à ce que, me voyant à l’abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour jouir de la fraîcheur de l’air que les fumées du vin que j’avois été obligé de prendre, . ainsi que la précipitation de ma retraite, contribuoient à me rendre doublement agréable.

Comme je me promenois de côté et d’autre, je rencontrai le jardinier qui labouroit une platebande avec une bêche , et je m’arrêtai pour le • regarder travailler: — Bon soir, mon ami.

— Bon soir, bon soir, répondit l’homme sans lever la tête, et avec un accent qui iudiquoit en même temps son extraction écossaise.

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— .Voilà un bien beau tenfps pour vous, mon ' ami.

^ — Il n’y a pas beaucoup à s’en plaindre, répondit-il avec cette circonspection que les jardiniers mettent d’ordinaire à louer même le temps le plus. beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui lui parluit, il porta la main à son bonnet écossais d’un air de respect, et ajouta : — Eh ! Dieu me préserve ! c’est aussi rare qu’une belle .tulipe de voir dans le jardin , à l’heure qu’il est , un beau Jistocorps brodé !

— Un beau ? - •

— Jistocorps. C’est une jaquette comme la vôtre , donc. Ils ont autre chose à en faire là-bas en haut. C’est de la déboutonner pour faire place au bœuf et au vin rouge. Car, Dieu merci !» ils ne font que manger et boire pendant toute la soirée. r

— On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour être tenté de tenir table aussi long-temps , n’est-ce pas ? f . .

— Allez donc, Monsieur, on voit bien que vous ne connoissez pas l’Écosse! Ce n’e*t pas la bcinne chère qui nous manque. Est- ce que nous.n’avons pas les meilleurs poissons, îa meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres -légumes? Mais c’est que nous sommes modérés de la bouche,

tandis qu’ici sur les* vingt-quatre heures, ils en passent plus de douze à table. Il n’y a pas jusqu’à

leurs jours de jeûne et d’abstinence Tiens ,

est-ce qii’ils n’appellent pas cela jeûner quand ils ont les meilleurs poissons qu’ils font venir d’Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est -ce que je sais; enfin, je jeûnerois bien tous les jours comme cela , moi. Je vous. dis que^ c’est une abomination que leur jeûne; et puis les messes et les matines de ces

pauvres dupes Mais chut! car votre honneur

est sans doute un romain tout comme les autres.

— Non, mon ami, j’ai été élevé dans la religion réformée, je suis presbytérien.

— Presbytérien ! s’écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenoient l’expression du plus grand contentement; et pour témoigner plus efficacement sa joie , et me faire voir que son > amitié ne se bornoit pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne , et m’offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser; et lui demandai ensuite s'il y avoit long -temps qu’il étoit au château.

— Voilà près de vingt ans que j’y suis, comme les martyrs à Éphèse , exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux manoir. Oh !

io6 ' BOB-noT.

• . • ■* ' ' • mon Dieu oui, tout autant, comme je m’appelle

André Fairservice.

— Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d’être témoin de*s rits de l’église romaine et des excès de vos maîtres il me semble que vous n’auriez pas dû rester aussi long-temps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassént moins et qui fussent plus orthodoxes dan^i leur culte. Je présume que ce n’est pas faute de talent si vous n’êtes pas placé d’une manière plus satisfaisante pour vous ! • -

— Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c’èst que, voyezvoUS', j'e suis de la paroisse de Drepdayly, où l’on fait venir les choux sous cloche, et c’est vous

dire q'u’on entend 'un peu son métier Et, à

vous dire le vrai , voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence;* mais quand le jour arrive, il y a toujours' quelque chose à fleurir que. je voudrois voir en fleur^ ou quelque chose à mûrir que je voudrois voir mûr ; et puis le temps se passe, et puis- me voilà. Je vous dirois bien que je m’en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine , mais c’est qu’il y a vingt ans que je disois la même chose, et je' veux que

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le diable m'emporte. Dieu me prcserre! si je ne'", me crois pas ensorcelé dans celte maison. S’il faut dire le fin mot il votre honneur, c’est qu’André n’a pas pu trouver de meilleure place. Mais si votre honneur pouvoit me .trouver quelque ^ . condition où je pusse entendre la pure doctrine, ' ’ .

puis avoir une petite maison, un bon fricot, et * * dix livres par an pour mes gages, et où il n’y eût pas de femme pour compter les pommes, je se- , • rois bien obligé à votre honneur.

— Bravo, André; je vois que vous êtes fort moiléré dans vos prétentions, mais on diroitrque

vous n’aimez pas les femmes. .

— Non , non. Dieu me préserve ! C’est la peste

de tous les jardiniers, depuis le père Adam. 11 . . «

leur faut des pommes, des pêches, des abricots ; *' • été ou hiver, ça leur est égal, elles sont toujours k nos trousses. Mais, Dieu soit loué ! nous n’avons pas ici de cette chienne d’engeance, sauf votre respect, à l’exception de la vieille Marthe, qui est toujours assez contente quand je donne quelques grappes- de groseilles aux marmots de sa sœur lorsqu’ils viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui donne de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son dessert. . '

— Vous oubliez votre jeune maîtresse. ' •

— 'Quelle maîtresse que j’oublie, donc.? ' •

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' îo8

ROB-EOY.

— Votre jeune maîtresse, missVernon.

— Quoi! miss Vernon? Elle n’est pas ma maîtresse, Monsieur. Je voudrois qu’elle fût sa maîtresse ; et je souhaite qu’elle ne soit pas la maîtresse d’une certaine personne avant qu’il soit long-temps. Oh! c’est une fine matoise celle-là!

— ■ En vérité! lui dis-je en cherchant à lui cacher l’intérêt que j’éprouvois. Vous paroissez connoître tous les secrets de cette famille, André?

— Si je les connois je sais les garder. Ils ne travailleront pas dans ma bouche comme de la bierre en bouteille, je vous en réponds. Miss Diana est... Mais qu’elle soit ce qu’elle voudra, ça ne me fait ni froid ni chaud.

Et il se remit à bêcher avec la plus grande ardeur. f

— Qu’est miss Vernon, André? Je suis un ami de la famille, et j’aimerois à le savoir.

- — Tout autre que ce qu’elle devroit être, à ce que je crains , dit André en fermant un œil et en

branlant la tête d’un air grave et mystérieux

Quelque chose de louche; votre honneur^ me comprend.

— Non, en vérité, mon cher André, et je voudrois que vous vous expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai une demi-couronne dans la main ; elle fit son effet : André me remercia par un sourire ou plutôt par une grimacé.

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et commença par mettre la pièce clans la poche (le sa veste : alors en homme qui savoit n’avoir point de monnoie à rendre, il regarda en ap|>uyant ses deux bras sur sa bêche ; et donnant à ses traits l’air de la plus importante gravité, il me dit avec un sérieux qui dans toute autre occasion m’eût paru comique : — Il faut donc que vous sachiez , Monsieur, puisque cela vous importe à savoir j» que miss Vernon est.....

, Il s’arrêta tout court, allongeant ses joues jusqu’à ce que sa mâchoire et son menton prissent à peu près la figure d’un casse-noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un œil , fronça le sourcil, branla la tête, et parut croire que sa physionomie avoit achevé l’explication que sa langue n’avoit pas encore commencée.

— Grands dieux! m’écriai- je; est-il possible? Si jeune, si belle, et déjà perdue !

— Oui, vous pouvez le dire; perdue corps et âme : vous savez qu’elle est papiste, eh bien ! elle est encore.... Et il garda le silence,» comme effrayé de ce qu’il alloit dire.

'-^Parlez, Monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument savoir ce que tout cela veut c^ire.

— Eh bien! ellfe est... André regarda autour de dedui, s’approcha de moi, et ajouta du ton du plus grand mystère : La plus’grande jacobite de tout le comté.

1 rO • -V ROB-HOY. ^

— Quoi! est-ce là tout?

— André me regarda d’im air étonné en m’entendant traiter aussi légèrement une information aussi importante; puis, marmottant entre ses dents : — ■ Dieu me préserve ! c’est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte. Il reprit sa bêche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte que Marmontel vient de publier.

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