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La troisième ascension terminée par une chute effroyable. (Page 22.)
cents pieds, au prix d'une simple foulure du poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux, pour n'être tombé que de sept cents pieds, s'était tué sur le coup.
Au moment où commence cette histoire, on pouvait déjà juger que le Weldon-Institute avait mené rondement les choses. Dans les chantiers Turner, à Philadelphie, s’allongeait un énorme aérostat, dont la solidité allait être éprouvée en y comprimant de l'air sous une forte pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.
En effet, que jaugeait le Géant de Nadar ? Six mille mètres cubes. Que jaugeait le ballon de John Wise ? Vingt mille mètres cubes. Que jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878? Vingt-cinq mille mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume se chiffrait par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que Uncle Prudent et ses collègues eussent quelque droit à se gonfler d'orgueil.
Ce ballon, n'étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de l’atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d'Amérique. Non! Il se nommait simplement le Go a head — ce qui veut dire : «En avant » —, et il ne lui restait plus qu’a justifier son nom en obéissant à toutes les manœuvres de son capitaine.
A cette époque, la machine dynamo-électrique était presque entièrement terminée d’après le système du brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines, le Go a head aurait pris son vol à travers l’espace.
- On l’a vu, cependant, toutes les difficultés de mécanique n'étaient pas encore tranchées. Bien des séances avaient été consacrées à discuter, non la forme de l’hélice ni ses dimensions, mais la question de savoir si elle
Accord impossible 25
serait placée à l'arrière de l’appareil, comme l'avaient fait les frères Tissandier, ou à l’avant, comme l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d’ajouter que, dans cette discussion, les partisans des deux systèmes en étaient même venus aux mains. Le groupe des « Avantistes » égala en nombre le groupe des « Arriéristes ». Uncle Prudent, dont la voix aurait dû être prépondérante en cas de partage, Uncle Prudent, élevé sans doute à l’école du professeur Buridan, n’était pas parvenu à se prononcer.
Donc, impossibilité de s'entendre, impossibilité de mettre l’hélice en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins que le gouvernement n’intervint. Mais, aux États- Unis, on le sait, le gouvernement n’aime point à s’immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler de ce qui ne le regarde pas. En quoi il a raison.
Les choses en étaient là, et cette séance du 13 juin menaçait de ne pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus épouvantable tumulte — injures échangées, coups de poing succédant aux injures, coups de canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux coups de canne —, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une diversion.
L’huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme un policeman au milieu dés orages d’un meeting, s'était approché du bureau du président. I] lui avait remis une carte. Il attendait les ordres qu'il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.
Uncle Prudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servait de sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin ne lui aurait pas suffi! Mais le tumulte ne cessa de s’accroître. Alors le président « se découvrit », et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce moyen extrême.
« Une communication! dit Uncle Prudent, après avoir puisé une énorme prise dans la tabatière qui ne le quittait Jamais.
— Parlez! parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, — par hasard, d’accord sur ce point.
— Un étranger, mes chers collègues, demande à être introduit dans la salle de nos séances.
— Jamais! répliquèrent toutes les voix.
— Il désire nous prouver, paraît-il, reprit Undcle Prudent, que de croire à la direction des ballons, c'est croire à la plus absurde des utopies. »
Un grognement accueillit cette déclaration.
« Qu'il entre! Qu'il entre!
— Comment se nomme ce singulier personnage ?
demanda le secrétaire Phil Evans.
— Robur, répondit Uncle Prudent.
— Robur!… Robur!…. Robur!» hurla toute l’assemblée.
Et, si l'accord s'était si rapidement fait sur ce nom singulier, c'est que le Weldon-Institute espérait bien décharger sur celui qui le portait le trop-plein de son exaspération.
La tempête s'était donc un instant apaisée, — en apparence du moins. D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l’Europe, sous forme de bourrasques ?
DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N’A PAS BESOIN D'ÊTRE PRÉSENTE, CAR IL SE PRÉSENTE LUI-MÊME.
« CITOYENS des États-Unis d'Amérique, je me nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait
Un nouveau personnage 27
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«Je me nomme Robur.» (Page 26.)
pour excellent même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. »
On l'écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d’abord interloqués par l’inattendu de ce discours pro facie sud. Était-ce un fou ou un mystificateur, ce personnage ? Quoi qu'il en soit, il imposait et s’imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans laquelle se déchaînait naguère l'ouragan. Le calme après la houle.
Au surplus, Robur paraissait bien être l’homme qu'il disait être. Une taille moyenne, avec une carrure géométrique, — ce que serait un trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était formé par la ligne des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou robuste, une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d'animal eût-elle ressemblé pour donner raison aux théories de l’Analogie passionnelle? A celle d’un taureau, mais un taureau à face intelligente. Des yeux que la moindre contrariété devait porter à l’incandescence, et, au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe d'extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet. métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine qui s’élevait ou s’abaissait avec des mouvements de soufflet de forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc,
Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, à l’américaine, — ce qui laissait voir les attaches de la mâchoire, dont les muscles masséters devaient posséder une puissance formidable. On a calculé — que ne calcule-t-on pas? — que la pression d'une mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents atmosphères, quand celle du chien de chasse de grande taille n’en développe que cent. On a même déduit cette curieuse formule : si un kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force massétérienne, un kilogramme de crocodile en produit
Un nouveau personnage 29
douze. Eh bien, un kilogramme dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était donc entre le chien et le crocodile.
De quel pays venait ce remarquable type ? c'eût été difficile à dire. En tout cas, 1l s’exprimait couramment en anglais, sans cet accent un peu traînard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.
Il continua de la sorte :
«Voici présentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez devant vous un ingénieur, dont le moral n’est point inférieur au physique. Je n’ai peur de rien ni de personne. J'ai une force de volonté qui n’a jamais cédé devant une autre. Quand je me suis fixé un but, l'Amérique tout entière, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour m'empêcher de l’atteindre. Quand j'ai une idée, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction. J'insiste sur ces détails, honorables citoyens, parce qu'il faut que vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que Je parle trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui n'auront peut-être pas le don de vous plaire. »
Un bruit de ressac commença à se propager le long des premiers bancs du hall, — signe que la mer ne tarderait pas à devenir houleuse.
«Parlez, honorable étranger », se contenta de répondre Uncle Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.
Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.
« Oui! Je sais! Après un siècle d'expériences qui n'ont point abouti, de tentatives qui n'ont donné aucun résultat, il y a encore des esprits mal équilibrés qui s'entêtent à croire à la direction des ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, électrique ou autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui offrent tant de prise aux courants atmos-
phériques. Ils se figurent qu’ils seront maîtres d'un aérostat comme on est maître d’un navire à la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à biaiser avec le vent, soit à remonter une légère brise, la direction des appareils aériens plus légers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici une centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non dans l’eau, mais dans l’espace, des milliers de dollars. Eh bien, c'est vouloir lutter contre l'impossible! »
Chose assez singulière, devant cette affirmation, les membres du Weldon-Institute ne bougèrent pas. Étaient-ils devenus aussi sourds que patients ? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu'où cet audacieux contradicteur oserait aller ?
Robur continua :
« Quoi, un ballon! quand pour obtenir un allégement d’un kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon, qui a cette prétention de résister au vent à l’aide de son mécanisme, quand la poussée d’une grande brise sur la voile d’un-vaisseau n’est pas inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans l'accident du pont de la Tay l'ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par mètre carré! Un ballon, quand jamais la nature n’a construit sur ce système aucun être volant, qu'il soit muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains poissons et certains mammifères.
— Des mammifères? s’écria un des membres du club.
— Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère, et a-t-il jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris ? »
Là-dessus, l'interrupteur rengaina ses interruptions futures, et Robur continua avec le même entrain :
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« Mais est-ce à dire que l’homme doive renoncer à la conquête de l'air, à transformer les mœurs civiles et politiques du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion ? Non pas! Et, de même qu'il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par l’aviron, par la voile, par la roue ou par l’hélice, de même il deviendra maître de l’espace atmosphérique par les appareils plus lourds que l'air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus fort que lui. »
Cette fois, l'assemblée partit. Quelle bordée de cris s’'échappa de toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant de bouts de fusils ou de gueules de canons! N'était-ce pas répondre à une véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes ? N’était-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le « Plus léger » et le « Plus lourd que l'air » ?
Robur ne sourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrine, il attendait bravement que le silence se fit.
Uncle Prudent, d’un geste, ordonna de cesser le feu.
«Oui, reprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est un point d’appui solide. Qu'on imprime à une colonne de ce fluide un mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la seconde, et un homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles de ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portée à quatre-vingt-dix mètres, il pourra y marcher à pieds nus. Or, en faisant fuir, sous les branches d’une hélice, une masse d’air avec cette rapidité, on obtient le même résultat. »
Ce que Robur disait là, c'était ce qu'avaient dit avant lui tous les partisans de l'aviation, dont les travaux devaient, lentement mais sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton d’Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais, Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet,
Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, à tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir répandu ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l'aviation, qui prétendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il échauffe l'air dont il se gonfle, leur réponse s’était-elle donc fait attendre ? N’avaient-ils pas prouvé qu’un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait dû s’emplir de cinquante mètres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace ?
C'est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du brouhaha qui s'élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici les phrases qu'il jeta à la face de ces ballonistes :
« Avec vos aérostats, Vous ne pouvez rien, VOUS n’arriverez à rien, vous n oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise, bien qu'il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avancé d’un pas, d’un seul, dans cette voie!
— Monsieur, dit alors le président, qui s’efforçait vainement d'être calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklin, lors de l'apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon allait naître : «Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira!» Et il a grandi...
— Non, président, non! Il n’a pas grandi! Il a grossi seulement... ce qui n’est pas la même chose! »
C'était une attaque directe aux projets du Weldon- Institute, qui avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d’un aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes, se croisèrentelles bientôt dans la salle :
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« A bas l’intrus!
— Jetez-le hors de la tribune!.….
— Pour lui prouver qu'il est plus lourd que l'air! »
Et bien d’autres.
Mais on n'en était qu'aux paroles, non aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s’écrier
«Le progrès n'est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n’est point un ballon, c’est une mécanique!
— Oui! il vole, s’écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les règles de la mécanique!
— Vraiment!» répondit Robur en haussant les épaules.
Puis il reprit :
« Depuis qu’on a étudié le vol des grands et des petits volateurs, cette idée si simple a prévalu : c’est qu'il n’y a qu’à imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne à peine dix coùps d’aile par minute, entre le pélican qui en donne soixante-dix...
— Soixante et onze! dit une voix narquoise.
— Et l'abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...
— Cent quatre-vingt-treizel… s’écria-t-on par moquerie.
— Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...
— Trois cent trente et demi!
— Et le moustique qui en donne des millions...
— Non! des milliards! »
Mais Robur, l'interrompu, n’interrompit pas sa démonstration.
« Entre ces divers écarts..., reprit-il.
— Il y a le grand! répliqua une voix.
— il y a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jour où M. de Lucy a pu constater que le cerivolant, cet insecte qui ne pèse que deux grammes,
pouvait enlever un poids de quatre cents grammes, soit deux cents fois ce qu'il pèse, le problème de l’aviation était résolu. En outre, il était démontré que la surface de l’aile décroît relativement à mesure qu'augmentent la dimension et le poids de l'animal. Dès lors, on est arrivé à imaginer ou construire plus de soixante appareils.
— Qui n'ont jamais pu voler! s’écria le secrétaire Phil Evans. É
— Qui ont volé ou qui voleront, répondit Robur, sans se déconcerter. Et, soit qu’on les appelle des stréophores, des hélicoptères, des orthopthères, ou, à l’imitation du mot «nef» qui vient de navis, qu'on les fasse venir de avis pour les nommer des «efs...» on arrive à l'appareil dont la création doit rendre l’homme maître de l’espace. |
— Ah! lhélice! repartit Phil Evans. Mais l'oiseau n’a pas d’hélice.. que nous sachions!
— Si, répondit Robur. Comme l’a démontré M. Penaud, en réalité l’oiseau se fait hélice, et son vol est hélicoptère. Aussi, le moteur de l'avenir est-il l’hélice..
— «D'un pareil maléfice, Sainte-Hélice, préservez-nous!.… »
chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du Zampa d'Hérold.
Et tous de reprendre ce refrain en chœur, avec des intonations à faire frémir le compositeur français dans sa tombe.
Puis, lorsque les dernières notes se furent noyées dans un épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d’une accalmie momentanée, crut devoir dire :
« Citoyen étranger, jusqu'ici on vous a laissé parler sans Vous interrompre... »
Il paraît que, pour le président du Welton-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-à-l’âne, n'étaient même
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pas des interruptions, mais un simple échange d'arguments.
«Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la théorie de l'aviation est condamnée d’avance et repoussée par la plupart des ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son passif la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador, à Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les victimes que j'oublie, ne fût-ce que le mythologique Icare.…
— Ce système, riposta Robur, n’est pas plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de Rozier, à Calais, de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés dans le lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d'Eloy et de tant d’autres que l’on se gardera bien d'oublier!»
C'était une riposte «du tac au tac», comme on dit en escrime.
« D'ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnés qu'ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse véritablement pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde — ce qu’une machine volante pourra faire en huit jours! »
Nouveaux cris de protestation et de dénégation qui durèrent trois grandes minutes, jusqu'au moment où Phil Evans put prendre la parole.
«Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais « AVI » ?
— Parfaitement!
— Et fait la conquête de l'air ?
— Peut-être, monsieur!
— Hurrah pour Robur-le-Conquérant! s'écria une voix ironique.
— Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant, et ce nom, je l’accepte, et je le portérai, car j'y ai droit!
0e Robur-le-Conquérant
— Nous nous permettons d'en douter! s’écria Jem Cip.
— Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncèrent, quand je viens sérieusement discuter une chose sérieuse, je n’admets pas qu'on me réponde par des démentis, et je serais heureux de connaître le nom de l'interlocuteur.
— Je me nomme Jem Cip… et suis légumiste...
— Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je savais que les légumistes ont généralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes — d’un bon pied au moins. C'est déjà beaucoup... et ne m'obligez pas à vous les allonger encore en commençant par vos oreilles.
— À la porte!
— À la rue!
— Qu'on le démembre!
— La loi de Lynch!
— Qu'on le torde en hélice! »
La fureur des ballonistes était arrivée à son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu d’une gerbe de bras qui s’agitaient comme au souffle de la tempête. En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur l'assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait un de ses quartiers et que toute l’eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas à l’éteindre.
Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur, après avoir retiré ses mains de ses poches, les tendait vers les premiers rangs de ces acharnés.
A ces deux mains étaient passés deux de ces coupsde-poing à l'américaine, qui forment en même temps revolvers, et que la pression des doigts suffit à faire partir. — de petites mitrailleuses de poche.
Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagné ce recul :
Réhabilitation de la lune pt
« Décidément, dit-il, ce n’est pas Améric Vespuce qui a découvert le Nouveau Monde, c'est Sébastien Cabot! Vous n'êtes pas des Américains, citoyens ballonistes! Vous n'êtes que des cabo... »
À ce moment, quatre ou cinq coups de feu éclatèrent, tirés dans le vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la fumée, l'ingénieur disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus sa trace. Robur-le-Conquérant s'était envolé, comme si quelque appareil d’aviation l'eût emporté dans les airs.
DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L'AUTEUR ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE.
CERTES, et plus d’une fois déjà, à la suite de discussions orageuses, au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-street et les rues adjacentes. Plus d’une fois, les habitants de ce quartier s'étaient justement plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient dû intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant cette soirée, jamais ce tumulte n'avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n'eussent été plus fondées, jamais l'intervention des policemen plus nécessaire.
Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez eux. A ces enragés du « Plus léger que l'air » un non moins enragé du « Plus lourd »
« Vous n'êtes pas des Américains. » (Page 37.)
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avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s'était éclipsé.
Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies, 1l ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils d’Améric traités de fils de Cabot! N'était-ce pas une insulte, d'autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, — historiquement ?
Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard, du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement respectée chez les peuples d'origine anglo-saxonne. Vain déploiement de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti dans le Go a head, le ballon du Weldon- Institute, qu'il n'aurait pas été plus introuvable. Après une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les - collègues se séparèrent, non sans s’être juré d'étendre leurs recherches à tout le territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.
Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont les cités, qui ont le bonheur de n'être point industrielles, ont l’enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus qu'à regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande chiffonnière à sucre, * où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé d’avoir un pied de plus
d’intestins que n’en comporte la machine humaine, regagna la salle à manger où l’attendait son souper végétal.
Deux des plus importants ballonistes — deux seulement — ne paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils avaient profité de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie encore. C’étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le président et le secrétaire du Weldon-Institut.
A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son maître.
Il se mit à le suivre, sans s'inquiéter du sujet qui mettait aux prises les deux collègues.
C'est par euphémisme que le verbe «causer » a été employé pour exprimer l'acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalité.
«Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j'avais eu l’honneur de présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait produit un tel scandale!
— Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent.
— J'aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu'il eût ouvert la bouche!
— Ïl me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir laissé parler!
— Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! »
Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en plus de leur demeure: ils traversaient des quartiers dont la situation les obligerait à faire un long détour.
Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir son maître s'engager au milieu d’endroits déjà déserts. Il n’aimait pas ces endroits-là, le valet
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Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurité était profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à faire ses vingt-huit jours ».
Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.
Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour rien au monde, il n’eût osé l’interrompre au milieu d’une conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.
En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde.
Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et, avec d'autant plus de raison que les cinq ou six ombres s'étaient glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu'elle s’agrandissait jusqu'à la circonférence de l'iris. Et, en même temps, tout son corps s’amoindrissait, se retirait, comme s'il eût été doué de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux articulés.
C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron.
Un vrai Nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bétasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service
de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on l'avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s'attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l'avenir!
Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N'était-ce pas la maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où la témérité était en permanence ?
Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu'il fût nègre d’origine, il ne parlait pas nègre, — ce qui est à considérer, car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l'abus.
Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et, ainsi qu'on le dit, «poltron comme la lune ».
Or, à ce propos, il n’est que juste de protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Sélène, la chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?
Quoi qu'il en soit, à cette heure — il était bien près de minuit — le croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l’ouest derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du bois en paraissaient moins sombres.
Réhabilitation de la lune 43
Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.
«Brr! fitil. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils se rapprochent! »
Il n’y tint plus, et, allant vers son maître :
«Master Undcle», dit-il.
C’est ainsi qu'il le nommait et que le président du Weldon-Institute voulait être nommé.
En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut degré. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.
Puis, tandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle Prudent s’enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de Fairmont-Park, s’éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.
Tous trois se trouvèrent alors au centre d’une haute futaie d'arbres, dont la cime s’imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairière, vaste champ ovale, merveilleusement disposé pour les luttes d’un ring. Pas un accident de terrain n’y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres n'aurait arrêté le regard des spectateurs le long d’une piste circulaire de plusieurs milles.
Dés cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas été occupés de leurs disputes, s'ils avaient regardé avec quelque attention, ils n'auraient plus retrouvé à la clairière son aspect habituel. Était-ce donc une minoterie qui s’y était fondée depuis la veille ? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l’ensemble de ses moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la demi-ombre ?
Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-[nstitute ne remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de Fairmont-Park. Frycollin
Tous trois au centre d’une haute futaie. (Page 43.)
Réhabilitation de la lune 45
n’en vit rien non plus. Il lui semblait que les rôdeurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d'un mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses membres, hérissé dans son système pileux, — enfin au dernier degré de l'épouvante.
Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la force de crier une dernière fois :
«Master Undcle!.… Master Uncle!
— Eh! qu'y a-t-il donc à la fin!» répondit Uncle Prudent.
Peut-être Phil Evans et lui n’auraient-ils pas été fâchés de soulager leur colère en rossant d'importance le malheureux valet. Mais il n’en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut le temps de leur répondre.
Un coup de sifflet venait d’être lancé sous bois. A l'instant, une sorte d'étoile électrique s’alluma au milieu de la clairière.
Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c'est que le moment était venu d’exécuter quelque œuvre de violence.
En moins de temps qu'il n’en faut pour l'imaginer, six hommes bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, — ces deux derniers de trop, évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.
Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent résister. Ils n’en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon, aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon qu'ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui n’hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il n'en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers de dollars-papier.
Bref, une minute après cette agression, sans qu'aucun mot eût été échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin sentaient qu'on les déposait doucement, non sur l'herbe de la clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. Là, ils furent accotés l’un près de l’autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le grincement d’un pène dans une gâche leur apprit qu'ils étaient prisonniers.
Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l'infini, sans qu'aucun autre bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.
Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures, on savait ce qui s'était passé la veille à la séance du Weldon-Institute : l'apparition d’un mystérieux personnage, un certain ingénieur nommé Robur — Robur-le-Conquérant! — la lutte qu'il semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.
Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.
Ce que l'on fit de recherches dans toute la cité et aux environs! Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l'Amérique, s’emparérent du fait et l'expliquèrent de cent façons, dont aucune ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces et affiches — non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le secrétaire du Weldon-Institute n'auraient pas été plus supprimés de la surface du globe.
Réhabilitation de la lune 47
Ils furent emportés à travers la clairière. (Page 45.)
À ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des États-Unis — et ils avaient raison.
Il est vrai, les journaux de Poe. demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu'il fût possible d’en retrouver les auteurs — et peut-être n’avaient-ils pas tort.
En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu'elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne saurait l’être.
DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITÉS EST CONSENTIE ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.
UN bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de se déplacer. Cela n'était pas fait pour rendre plus acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer où l'on est, à quel sort on est réservé, il y avait là de quoi exaspérer les plus patients de l’espèce ovine, et l’on sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des moutons pour la patience. Étant donné sa violence de caractère, on imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être.
En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il
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leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.
Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible de songer à quoi que ce fût. Il’était plus mort que vif.
Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers leurs bäillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essayèrent à tirer, par le sens de l’ouïe, quelque indice de ce qu'était cet inquiétant état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d’autre bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d’une atmosphère frissonnante.
Cependant, il arriva ceci : c’est que Phil Evans, procédant avec calme, parvint à relâcher la corde qui lui lait les poignets. Puis, peu à peu, le nœud se desserra, ses doigts glissèrent les uns sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.
Un vigoureux frottement rétablit la circulation, gênée par le ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé le bandeau qui lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les cordes avec la fine lame de son «bowie-knife». Un Américain qui n'aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un Américain.
Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s'exercer utilement, — en ce moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule. Toutefois, un peu
de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.
On le pense bien, quoi qu’il en eût, Phil Evans n’hésita pas un instant à délivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent à trancher les nœuds qui le serraient aux pieds et aux mains. Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les genoux, d’arracher bandeau et bäillon; puis, d’une voix étranglée :
«Merci! dit-il.
— Non! Pas de remerciements, répondit l’autre.
— Phil Evans?
— Uncle Prudent ?.…
— Ia, plus de président ni de secrétaire du Weldon- Institute, plus d’adversaires!
— Vous avez raison, répondit Phil Evans. Il n'y a plus que deux hommes qui ont à se venger d’un troisième, dont l'attentat exige de sévères représailles. Et ce troisième..
— C'est Robur!...
— C'est Robur! »
Voilà donc un point sur lequelles deux ex-concurrents furent absolument d’accord. A ce sujet, aucune dispute à craindre.
«Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.
— Pas encore, répondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu’à récriminer.
— Quoi donc, Uncle Prudent ?
— À nous sauver, si c'est possible.
— Et même si c’est impossible.
— Vous avez raison, Phil Evans, même si c’est impossible! »
Quant à douter un instant que cet enlèvement dût être attribué à cet étrange Robur, cela ne pouvait venir à la
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pensée du président et de son collègue. En effet, de simples et honnêtes voleurs, après leur avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? — Grave question, en vérité, qu’il convenait d’élucider, avant de commencer les préparatifs d’une évasion avec quelques chances de succès.
« Phil Evans, reprit Uncle Prudent, après notre sortie de cette séance, au lieu d'échanger des aménités sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir, nous aurions mieux fait d’être moins distraits. Si nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela ne serait arrivé. Évidemment, ce Robur s'était douté de ce qui allait se passer au club; il prévoyait les colères que son attitude provocante devait soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de ses bandits pour lui prêter main-forte. Quand nous avons quitté la rue Walnut, ces sbires nous ont épiés, suivis, et, lorsqu'ils nous ont vus imprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Park, ils ont eu la partie belle.
— D'accord, répondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne pas regagner directement notre domicile.
— On a toujours tort de ne pas avoir raison », répondit Uncle Prudent.
En ce moment, un long soupir s'échappa du coin le plus obscur de la cellule.
« Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans.
— Rien! Frycollin qui rêve.»
Et Uncle Prudent reprit :
« Entre le moment où nous avons été saisis, à quelques pas de la clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce réduit, il ne s’est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park...
52 Robur-le-C omquérant
— Et s'ils l'avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de translation.
— D'accord, répondit Uncle Prudent. Donc il n’est pas douteux que nous soyons enfermés dans le compar-
timent d’un véhicule, — peut-être un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de saltimbanques...
— Évidemment! Si c'était un bateau amarré aux rives de la Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains balancements que le courant lui imprimerait d’un bord à l’autre.
— D'accord, toujours d'accord, répéta Uncle Prudent, et je pense que, puisque nous sommes encore dans la clairière, c’est le moment ou jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur….
— Et à lui faire payer cher cette atteinte à la liberté de deux citoyens des États-Unis d'Amérique!
— Cher... très cher!
— Mais quel est cet homme ?.. D'où vient-il?.…. Est-ce un Anglais, un Allemand, un Français... ?
— C'est un misérable, cela suffit, répondit Uncle Prudent. — Maintenant, à l’œuvre! »
Tous deux, les mains tendues, les doigts ouverts, palpèrent alors les parois du compartiment pour y trouver un Joint ou une fissure. Rien. Rien, non plus, à la porte. Elle était hermétiquement fermée, et il eût été impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc pratiquer un trou et s'échapper par ce trou. Restait la question de savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs lames ne s’émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.
«Mais d'où vient ce frémissement qui ne cesse pas? demanda Phil Evans, très surpris de ce frrrr continu.
— Le vent, sans doute, répondit Uncle Prudent.
— Le vent? Jusqu'à minuit, il me semble que la soirée a été absolument calme...
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— Évidemment, Phil Evans. Si ce n'était pas le vent, que voudriez-vous que ce fût? »
Phil Evans, après avoir dégagé la meilleure lame de son couteau, essaya d'entamer les parois près de la porte. Peut-être suffirait-il de faire un trou pour l'ouvrir par l'extérieur, si elle n'était maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la serrure.
Quelques minutes de travail n’eurent d’autre résultat que d’ébrécher les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en scies à mille dents.
«Ça ne mord pas, Phil Evans ?
— Non.
— Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle ?
— Point, Uncle Prudent. Ces parois, quand on les frappe, ne rendent aucun son métallique.
— Du bois de fer, alors ?
— Non! ni fer ni bois.
— Qu'est-ce alors ?
— Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur laquelle l’acier ne peut mordre.»
Uncle Prudent, pris d’un violent accès de colère, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler un Robur imaginaire.
«Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez à votre tour.»
Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si elle eût été de cristal.
Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu’elle eût pu être tentée, la porte une fois ouverte.
Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n'est guère dans le tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans objurgations, gros mots, violentes invectives à l'adresse de ce Robur — lequel ne devait point être homme à s’en émouvoir,
54 Robur-le-Conguérant
pour peu qu'il se montrât dans la vie privée le personnage qu'il avait été au milieu du Weldon-Institute.
Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non équivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât des crampes à l'estomac ou des crampes dans les membres, il se démenait d’une lamentable façon.
Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le Nègre.
Peut-être eut-il lieu de s’en repentir. Ce fut aussitôt une interminable litanie, dans laquelle les affres de l’'épouvante se mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins pris par le cerveau que par l’éstomac. Il eût été difficile de dire auquel de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable de ce qu'il éprouvait.
« Frycollin! s’écria Uncle Prudent.
— Master Undcle!.…. Master Uncle!… répondit le Nègre entre deux vagissements lugubres.
— Ilest possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d'alimentation susceptibles de prolonger notre vie...
— Me manger? s'écria Frycollin.
— Comme on fait toujours d’un Nègre en pareille occurrence! Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier.
— Ou l'on te Fry-cas-se-ra! » ajouta Phil Evans.
Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d’être employé à la prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la sienne. Il se borna donc à gémir m petto.
Cependant le temps s’écoulait, et toute tentative pour forcer la porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette paroi, impossible de le reconnaître.
Suspension des hostilités 55
Ce n'était pas du métal, ce n’était pas du bois, ce n'était pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même matière. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce plancher paraissait sonner le vide, comme s’il n’eût pas directement reposé sur le sol de la clairière. Oui! l'inexplicable frrr semblait en caresser la face inférieure. Tout cela n'était pas rassurant.
« Uncle Prudent? dit Phil Evans.
— Phil Evans? répondit Uncle Prudent.
— Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée ?
— En aucune façon.
— Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j'ai pu distinctement percevoir la fraîche odeur de l’herbe et la senteur résineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il me semble que toutes ces senteurs ont disparu...
— En effet.
— Comment expliquer cela ?
— Expliquons-le de n'importe quelle façon, Phil Evans, excepté par l'hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous le sentirions. »
Frycollin poussa alors un long gémissément qui eût pu passer pour son dernier soupir, s'il n'eût été suivi de plusieurs autres.
« J'aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant lui, reprit Phil Evans.
— Je l'espère bien, s'écria Uncle Prudent, et je lui dirai...
— Quoi?
— Qu'après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin!»
En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire. Une lueur, vague encore, filtrait à travers l’étroite meurtrière, évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l'opposé de la porte. Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c'est à cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition — chef-d'œuvre qui provenait de l'usine même de son collègue —, le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que la montre ne se fût point arrêtée.
« Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait encore faire nuit.
— Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit Uncle Prudent.
— Une montre de la Walton Watch Company ! » s'écria Phil Evans.
Quoi qu'il en fût, c'était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité de la cellule. Cependant, si l’aube apparaissait plus hâtivement que ne le permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie, elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes.
Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène inexplicable.
«On pourrait peut-être se hisser jusqu’à la meurtrière, fit observer Phil Evans, et tâcher de voir où on est ?
— On le peut», répondit Uncle Prudent.
Et, s'adressant à Frycollin :
« Allons, Fry, haut sur pied! »
Le Nègre se redressa.
« Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l'épaule de
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ce garçon, pendant que je contre-buterai afin qu’il ne vous manque pas.
— Volontiers », répondit Phil Evans.
Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il avait ses yeux à la hauteur de la meurtrière.
Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme celui d’un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu’elle ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le rayon de vue était excessivement borné.
«Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être pourrez-Vous mieux Voir ? »
Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne Cassa pas.
Second coup plus violent. Même résultat.
«Bon! s’écria Phil Evans, du verre incassable! »
En effet, il fallait que cette vitre fût faite d’un verre trempé d’après les procédés de l'inventeur Siemens, puisque, malgré des coups répétés, elle demeura intacte.
Toutefois, l'espace était assez éclairé maintenant pour que le regard pôût s'étendre au-dehors — du moins dans la limite du champ de vision coupé par l'encadrement de la meurtrière.
« Que voyez-vous ? demanda Uncle Prudent.
Rien
— Comment ? Pas un massif d’arbres ?
— Non.
— Pas même le haut des branches?
— Pas même.
— Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière ?
— Ni dans la clairière ni dans le parc.
— Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de monuments ? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de fureur, ne cessait de s’accroître.
— Ni toits ni faîtes.
58 Robur-le-Conguérant