‹ Robur-le-conquerantChapitre 3 sur 11 · FES · texte numérisé non relu

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Phil Evans donna un violent coup sur la vitre. (Page 577.)

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— Quoi! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d'église, pas même une cheminée d'usine ?

— Rien que l’espace. »

Juste à ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit. Un homme apparut sur le seuil.

C'était Robur.

« Honorables ballonistes, dit-il d’une voix grave, vous êtes maintenant libres d'aller et de venir.

— Libres! s’écria Uncle Prudent.

— Oui... dans les limites de l’Albatros! »

Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule. :

Et que virent-ils ?

A douze ou treize cents mètres au-dessous d’eux, la surface d’un pays qu’ils cherchaient en vain à reconnaître.

QUE LES INGÉNIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE PASSER.

« À QUELLE époque l’homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l’azur et la paix du ciel? »

À cette demande de Camille Flammarion, la réponse est facile : ce sera à l’époque où les progrès de la mécanique auront permis de résoudre le problème de l'aviation. Et, depuis quelques années — on le prévoyait — une utilisation plus pratique de l'électricité devait conduire à la solution du problème.

En 1783, bien avant que les frères Montgolfier eussent construit la première montgolfière, et le physicien Charles son premier ballon, quelques esprits aventureux avaient rêvé la conquête de l’espace au moyen d'appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc pas

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Et que virent-ils ? (Page 59.)

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songé aux appareils plus légers que l'air — ce que la physique de leur temps n’eût point permis d'imaginer. C'était aux appareils plus lourds que lui, aux machines volantes, faites à l’imitation de l'oiseau, qu'ils demandaient de réaliser la locomotion aérienne.

C’est précisément ce qu'avait fait ce fou d’Icare, fils de Dédale, dont les ailes, attachées avec de la cire, tombèrent aux approches du soleil.

Mais, sans remonter jusqu'aux temps mythologiques, sans parler d’Archytas de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de Dante de Pérouse, de Léonard de Vinci, de Guidotti, l’idée de machines destinées à se mouvoir au milieu de l’atmosphère. Deux siècles et demi après, les inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de Bacqueville fabrique un système d'ailes, l’essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton conçoit la disposition d’un appareil à deux hélices suspensive et propulsive. En 1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine à mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction des aérostats qui venaient d’être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu font manœuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808, essais de vol par l’Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de Deniau, de Nantes, où les principes du « Plus lourd que l'air » sont posés. Puis, de 1811 à 1840, études et inventions de Berblinger, de Vigual, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on trouve l'Anglais Henson avec son système de plans inclinés et d’hélices action-

-nées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à hélices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à ailes de plumes; en 1852, Letur avec son système de parachute dirigeable, dont l'expérience lui coûta la vie: en la même année, Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices

de traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, Georges Cauley avec ses plans de ma- “chines volantes, pourvues d’un moteur à gaz. De 1854 à 1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour plusieurs systèmes aériens, Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, Bright, dont les hélices ascensionnelles tournent en sens inverse, Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grâce aux efforts de Nadar, une Société du Plus lourd que l'air est fondée à Paris. Là les inventeurs font expérimenter des machines dont quelquesunes sont déjà brevetées : de Ponton d'Amécourt et son hélicoptère à vapeur, de la Landelle et son système à combinaisons d’hélices avec plans inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d’Esterno et son oiseau mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des leviers. L’élan était donné, les inventeurs inventent, les calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent, Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert, Hureau de Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les uns avec des ailes ou des hélices, les autres avec des plans inclinés, imaginent, créent, fabriquent, perfectionnent leurs machines volantes qui seront prêtes à fonctionner le jour où un moteur d’une puissance considérable et d’une légèreté excessive leur sera appliqué par quelque inventeur.

Que l’on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-1l pas montrer tous ces degrés de l'échelle de la locomotion aérienne au sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant ? Sans les tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l'ingénieur eût-il pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait que dédains pour ceux qui s’obstinent encore à chercher la direction des ballons, il tenait en haute estime tous les

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partisans du «Plus lourd que l'air», Anglais, Américains, Italiens, Autrichiens, Français, — Français surtout, dont les travaux, perfectionnés par lui, l'avaient amené à créer, puis à construire cet engin volateur, l'Abatros, lancé à travers les courants de l’atmosphère.

« Pigeon vole!» s'était écrié l’un des plus persistants adeptes de l'aviation.

«On foulera l'air comme on foule la terre! avait répondu un de ses plus acharnés partisans.

— À locomotive, aéromotive!» avait jeté le plus bruyant de tous, qui embouchait les trompettes de la publicité pour réveiller l'Ancien et le Nouveau Monde.

Rien de mieux établi, en effet, par expérience et par calcul, que l'air est un point d'appui très résistant. Une circonférence d’un mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement modérer une descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu'on savait.

On savait également que, quand la vitesse de translation est grande, le travail de pesanteur varie à peu près en raison inverse du carré de cette vitesse et devient presque insignifiant.

On savait encore que plus le poids d’un animal volant augmente, moins augmente proportionnellement la surface ailée nécessaire pour le soutenir, bien que les mouvements qu’il doit faire soient plus lents.

Un appareil d'aviation doit donc être construit de manière à utiliser ces lois naturelles, à imiter l'oiseau, « ce type admirable de la locomotion aérienne », a dit le docteur Marey, de l'Institut de France.

En somme, les appareils qui peuvent résoudre ce problème se résument en trois sortes :

1° Les hélicoptères ou spiralifères, qui ne sont que des hélices à axes verticaux;

2° Les orthoptères, engins qui tendent à reproduire le vol naturel des oiseaux;

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3° Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai dire, que des plans inclinés, comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés par des hélices horizontales.

Chacun de ces systèmes avait eu et a même encore des partisans décidés à ne rien céder sur ce point.

Cependant, Robur, par bien des considérations, avait rejeté les deux premiers.

Que l'orthoptère, l’oiseau mécanique, présente certains avantages nul doute. Les travaux, les expériences de M. Renaud, en 1884, l'ont prouvé. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut pas servilement imiter la nature. Les locomotives n’ont pas été copiées sur les lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux premières on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ils n'en marchent pas plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on ce qui se fait mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont très complexes ? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupçonné que les pennes s'entrouvrent pendant le relèvement de l'aile pour laisser passer l'air, mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine artificielle ?

D'autre part, que les aéroplanes eussent donné quelques bons résultats, ce n’était pas douteux. Les hélices opposant un plan oblique à la couche d'air, c'était le moyen de produire un travail d’ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le poids disponible, c’est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors de celui de l'appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y avait là de grands avantages — supérieurs même à ceux des aérostats soumis à un mouvement de translation.

Néanmoins, Robur avait pensé que ce qu'il y avait de meilleur, c'était encore ce qu’il y aurait de plus simple. Aussi, les hélices — ces « saintes hélices» qu'on lui avait jetées à la tête au Weldon-Institute — avaient-elles

suffi à tous les besoins de sa machine volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air, les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de vitesse et de sécurité.

En effet, théoriquement, au moyen d’une hélice d'un pas suffisamment court mais d’une surface considérable, ainsi que l'avait dit M. Victor Tatin, on pourrait, «en poussant les choses à l'extrême, soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ».

Si l’orthoptère — battement d'ailes des oiseaux — s'élève en s'appuyant normalement sur l'air, l’hélcoptère s'élève en le frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s’il montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice au lieu d’être des ailes en aube. L’hélice marche nécessairement dans la direction de son axe, Cet axe est-il vertical? elle se déplace verticalement. Est-il horizontal ? elle se déplace horizontalement.

Tout l'appareil volant de l'ingénieur Robur était dans ces deux fonctionnements.

En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de propulsion, la machinerie.

Plate-forme. — C'est un bâti, long de trente mètres, large de quatre, véritable pont de navire avec proue en forme d'éperon. Au-dessous, s’arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les appareils destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions, les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements de toutes sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du bâti, quelques légers montants, reliés par un treillis de fil de fer, supportent une rambarde qui sert de main-courante, À sa surface s'élèvent trois roufles, dont les compartiments sont affectés, les uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans le roufle central fonctionne la machine qui actionne tous

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On dirait un navire à trente-sept mâts. (Page 68.)

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les engins de suspension ; dans celui de l’avant la machine du propulseur de l’avant; dans celui de l'arrière, la machine du propulseur de l’arrière, — ces trois machines ayant chacune leur mise en train spéciale. Du côté de la proue, dans le premier roufle, se trouvent l'office, la cuisine et le poste de l'équipage. Du côté de la poupe, dans le dernier-roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre autres, celle de l'ingénieur, une salle à manger, . puis, au-dessus, une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont éclairés par des hublots, fermés de verres trempés qui ont dix fois la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les heurts, bien que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant l'ingénieur est maître des mouvements de l'appareil.

Engins de suspension et de propulsion. — Au-dessus de la plate-forme, trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent chacun deux hélices horizontales, d’un pas et d'un diamètre assez courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse. Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens inverse — disposition nécessaire pour que l'appareil ne soit pas. pris d'un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en continuant à s'élever sur la colonne d’air verticale, se font équilibre contre la résistance horizontale. Conséquemment, l’appareil est muni de soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois branches sont maintenues extérieurement par un cercle métallique, qui, faisant fonction de volant, économise la force motrice. À l'avant et à l'arrière, montées sur axes hori-

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zontaux, deux hélices propulsives, à quatre branches, d’un pas inverse très allongé tournent en sens différent et communiquent le mouvement de propulsion. Ces hélices, d’un diamètre plus grand que celui des hélices de suspension, peuvent également tourner avec une excessive vitesse.

En somme, cet appareil tient à la fois des systèmes qui ont été préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d'Amécourt, systèmes perfectionnés par l'ingénieur Robur. Mais c’est surtout dans le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d’être considéré comme inventeur.

Machinerie. — Ce n’est ni à la vapeur d’eau ou autres liquides, ni à l’air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C’est à l'électricité, à cet agent qui sera, un jour, l'âme du monde industriel. D'ailleurs, nulle machine électromotrice pour le produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels acides les mettent en activité? c'est le secret de Robur. De même pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives et négatives? on ne sait. L'ingénieur s'était bien gardé — et pour cause — de prendre un brevet d'invention. En somme, résultat non contestable : des piles d’un rendement extraordinaire, des acides d’une résistance presque absolue à l'évaporation ou à la congélation, des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon- Volckmar, enfin des courants dont les ampères se * chiffrent en nombres inconnus jusqu'alors. De là, une puissance en chevaux électriques pour ainsi dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l'appareil une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses besoins, en n'importe quelle circonstance.

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Mais, il faut le répéter, cela appartient en propre à l'ingénieur Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu. Si le président et le secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le découvrir, très probablement ce secret sera perdu pour l'humanité. 4

Il va sans dire que cet appareil possède une stabilité suffisante par suite de la position du centre de gravité. Nul danger qu'il prenne des angles inquiétants avec l'horizontale, nul renversement à craindre.

Reste à savoir quelle matière l'ingénieur Robur avait employée pour la construction de son aéronef, — nom qui peut très exactement s'appliquer à l’Albatros. Qu'était cette matière si dure que le bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l’entamer et dont Uncle Prudent n'avait pu s’expliquer la nature? Tout bonnement du papier.

Depuis bien des années, déjà, cette fabrication avait pris un développement considérable. Du papier sans colle, dont les feuilles sont imprégnées de dextrine et d’amidon, puis serrées à la presse hydraulique, forme une matière dure comme l'acier. On en fait des poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de métal et en même temps plus légères. Or, c'était cette solidité, cette légèreté, que Robur avait voulu utiliser pour la construction de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti, roufles, cabines, était en papier de paille, devenu métal sous la pression, et même, ce qui n'était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes hauteurs, — incombustible. Quant aux divers organes des engins de suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la fois. Cette matière, pouvant s'approprier à toutes formes, insoluble dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, — sans parler de ses propriétés isolantes, — avait été d'un emploi très précieux dans la machinerie électrique de l’Albatros.

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L'ingénieur Robur, son contremaître Tom Turner, un mécanicien et ses deux aides, deux timoniers et un maître coq — en tout huit hommes — tel était le personnel de l'aéronef qui suffisait amplement aux manœuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de chasse et de guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des instruments d'observation, boussoles et sextants pour relever la route, thermomètre pour l'étude de la température, divers baromètres, les uns pour évaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour indiquer les variations de la pression atmosphérique, un storm-glass pour la prévision des tempêtes, une petite bibliothèque, une petite imprimerie portative, une pièce d’artillerie montée sur pivot au centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre, balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et légumes, rangées dans une cambuse ad hoc avec quelques fûts de brandy, de whisky et de gin, enfin de quoi aller bien des mois sans être obligé d’atterrir, — tels étaient le matériel et les provisions de l'aéronef, sans compter la fameuse trompette.

En outre, il y avait à bord une légère embarcation en caoutchouc, insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la surface d’un fleuve, d’un lac ou d’une mer calme.

Mais Robur avait-il au moins installé des parachutes en cas d'accident? Non. Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes des hélices étaient indépendants. L'arrêt des uns n’enrayait pas la marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à maintenir l'Albatros dans son élément naturel.

«Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l’occasion de le dire à ses nouveaux hotes hôtes malgré eux —, avec lui, je suis maître de cette

septième partie du monde, plus grande que l'Australie, l'Océanie, l'Asie, l'Amérique et l'Europe, cette Icarie aérienne que des milliers d’Icariens peupleront un jour!»

DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE DE SE LAISSER CONVAINCRE

Le président du Weldon-Institute était stupéfait, son compagnon abasourdi. Mais ni l’un ni l’autré ne voulurent rien laisser paraître de cet ahurissement si naturel.

Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son épouvante à se sentir emporté dans l’espace à bord d'une pareille machine, et il ne cherchait point à s'en cacher.

Pendant ce temps, les hélices suspensives tournaient rapidement au-dessus de leurs têtes. Si considérable que fût alors cette vitesse de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où l’Albatros aurait voulu atteindre de plus hautes zones. *

Quant aux deux propulseurs, lancés à une allure assez modérée, ils n'imprimaignt à l'appareil qu’un déplacement de vingt kilomètres à l'heure.

En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de l’Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays accidenté, au milieu de l’étincellement de quelques lagons obliquement frappés des rayons du soleil. Ce ruisseau, c'était un fleuve, et l’un des plus importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une chaîne montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue.

« Et nous direz-vous où nous sommes ? demanda Uncle Prudent d’une voix que la colère faisait trembler.

Questions sans réponses 73

— Je n’ai point à vous l’apprendre, répondit Robur.

— Et nous direz-vous où nous allons? ajouta Phil Evans.

— À travers l'espace.

— Et cela va durer ?...

— Le temps qu’il faudra.

— S'agit-il donc de faire le tour du monde ? demanda ironiquement Phil Evans. |

— Plus que cela, répondit Robur.

— Et si ce voyage ne nous convient pas? répliqua Uncle Prudent.

— Il faudra qu'il vous convienne!»

Voilà un avant-goût de la nature des relations qui

allaient s'établir entre le maître de l’Albatros et ses hôtes, pour ne pas dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d’abord leur donner le‘temps de se remettre, d'admirer le merveilleux appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d’en complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout à l’autre de la plate-forme. Libre à eux d'examiner le dispositif des machines et l'aménagement de l’aéronef, ou d’accorder toute attention au paysage dont le relief se déployait au-dessous d'eux.

«Unde Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce fleuve qui coule dans le nordouest, c’est le Saint-Laurent. Cette ville que nous laissons en arrière, c'est Québec. »

C'était, en effet, la vieille cité de Champlain, dont les toits de fer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs. L'Albatros s'était donc élevé juiqu'au quarantesixième degré de latitude nord — ce qui expliquait l'avance prématurée du jour et la prolongation anormale de l'aube.

« Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la ville en amphithéâtre, la colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de

l'Amérique du Nord! Voici les cathédrales anglaise et française! Voici la douane avec son dôme surmonté du pavillon britannique! »

Phil Evans n'avait pas achevé que déjà la capitale du Canada commençait à se réduire dans le lointain. L’aéronef entrait dans une zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol.

Robur, voyant alors que le président et le secrétaire du Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'aménagement extérieur de l’Albatros, s'approcha et dit :

« Eh bien, messieurs, croyez-vous à la possibilité de la locomotion aérienne au moyen des appareils plus lourds que l'air?»

Il eût été difficile de ne pas se rendre à l'évidence. Cependant Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.

«Vous vous taisez? reprit l'ingénieur. Sans doute, c'est la faim qui vous empêche de parler! Mais, si je me suis chargé de vous transporter dans l’air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. »

Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner vivement, ce n'était pas le cas de faire des cérémonies. Un repas n'engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre, ils comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté d’action.

Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l’arrière, dans un petit « dining-room ». Là se trouvait une table proprement servie, à laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour plats, différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé en parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée d’un peu de lard, lequel, bouilli dans l’eau, donne un potage excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du thé pour boisson.

De son côté, Frycollin n'avait pas été oublié. A l'avant, il avait trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité,

Questions sans réponses 75

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Un repas n'engage à rien. (Page 74.)

il fallait qu’il eût belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur et auraient pu lui refuser tout service.

« Si ça cassait!.… Si ça cassait! » répétait le malheureux Nègre.

De là, des transes continuelles. Qu'on y songe! Une chute de quinze cents mètres qui l’aurait réduit à l'état de pâtée!

Une heure après, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la plate-forme. Robur n'y était plus. A larrière, l'homme de barre, dans sa cage vitrée, l'œil fixé sur la boussole, suivait imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par l'ingénieur.

Quant au reste du personnel, le déjeuner le retenait probablement dans son poste. Seul, un aide-mécanicien, préposé à la surveillance des machines, se promenait d’un roufle à l’autre.

Cependant, si la vitesse de l'appareil était grande, les deux collègues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien que l’Albatros fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se montrât à quinze cents mètres au-dessous.

«C'est à n’y pas croire! dit Phil Evans.

— N'y croyons pas », répondit Uncle Prudent.

Hs allèrent alors se placer à l’avant et portèrent leurs regards vers l'horizon de l’ouest.

« Ah! une autre ville! dit Phil Evans.

— Pouvez-vous la reconnaître ?

— Oui! Il me semble bien que c’est Montréal.

— Montréal ?.. Mais nous n'avons quitté Québec que depuis deux heures tout au plus!

— Cela prouve que cette machine se déplace avec une rapidité d'au moins vingt-cinq lieues à l'heure. »

En effet, c'était la vitesse de l’aéronef, et, si les passagers ne se sentaient pas incommodés, c'est qu'ils marchaient alors dans le sens du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût considérablement gênés, puisque c’est

Questions sans réponses 77

à peu près celle d’un express. Par vent contraire, il aurait été impossible de la supporter.

Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l’Albatros apparaissait Montréal, très reconnaissable au Victoria- Bridge, pont tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le Mont-Royal, qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un parc magnifique.

Il était heureux que Phil Evans eût ‘déjà visité les principales villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître quelques-unes sans questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du soir, ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient à une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements de l'effet le plus grandiose.

« Voilà le palais du Parlement », dit Phil Evans.

Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, planté sur une colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n’était pas contestable que ce fût Ottawa.

Bientôt cette cité ne tarda pas à se rapetisser à l'horizon et ne forma plus qu’une tache lumineuse sur le sol.

Il était deux heures à peu près, lorsque Robur reparut. Son contremaître, Tom Turner, l’accompagnait. Il ne lui dit que trois mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les roufles de l'avant et de l'arrière. Sur un signe, le timonier modifia la direction de l’Albatros, de manière à porter de deux degrés au sud-ouest. En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent constater qu'une vitesse plus grande venait d'être imprimée aux propulseurs de l’aéronef.

Tom Turner. (Page 77.)

Questions sans réponses 79

En réalité, cette vitesse aurait pu être doublée encore et dépasser tout ce qu’on a obtenu jusqu'ici des plus rapides engins de locomotion terrestre.

Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds ou quarante kilomètres à l'heure; les trains sur les railways anglais et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières glacées des États-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de Patterson, à roue d’engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du lac Érié, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent trente-sept.

Or, l’Albatros, avec le maximum de puissance de ses propulseurs, pouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres à l'heure, soit près de cinquante mètres par seconde.

Eh bien, cette vitesse est celle de l'ouragan qui déracine les arbres, celle d’un certain coup de vent qui, pendant l'orage du 21 septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent quatre-vingt-quatorze kilomètres. C’est la vitesse moyenne du pigeon voyageur, laquelle n’est dépassée que par le vol de l'hirondelle ordinaire (67 mètres à la seconde), et par celui du martinet (89 mètres).

En un mot, ainsi que l’avait dit Robur, l’Albatros, en développant toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux cents heures, c'est-à-dire en moins de huit jours!

Que le globe possédât à cette époque quatre cent cinquante mille kilomètres de voies ferrées — soit onze fois le tour de la terre à l’Equateur — peu lui importait, à cette machine volante. N’avait-elle pas pour point d'appui tout l’air de l’espace?

Est-il besoin de l'ajouter, maintenant? Ce phénomène dont l'apparition avait tant intrigué le public des deux mondes, c'était l’aéronef de l'ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes fanfares au milieu des airs,

c'était celle du contremaître Tom Turner. Ce pavillon, planté sur les principaux monuments de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique, c'était le pavillon de Robur-le- Conquérant et de son Albatros.

Et si, jusqu'alors, l'ingénieur avait pris quelques précautions pour qu'on ne le reconnût pas, si, de préférence, il voyageait la nuit en s’éclairant parfois de ses fanaux électriques, si, pendant le jour, il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s’il était venu à Philadelphie, s’il s'était présenté dans la salle des séances du Weldon-Institute, n’était-ce pas pour faire part de sa prodigieuse découverte, pour convaincre ipso facto les plus incrédules ?

On sait comment il avait été reçu, et l’on verra quelles représailles il prétendait exercer sur le président et le secrétaire dudit club.

Cependant Robur s'était approché des deux collègues. Ceux-ci affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu'ils voyaient, de ce qu'ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous le crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s’incrustait un entêtement qui serait dur à déraciner.

De son côté, Robur ne voulut pas même avoir l’air de s’en apercevoir, et, comme s'il eût continué une conversation, qui pourtant était interrompue depuis plus de deux heures :

«Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil, merveilleusement approprié pour la locomotion aérienne, est susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas digne de conquérir l'espace s’il était incapable de le dévorer. J'ai voulu que l'air fût pour moi un point d’appui solide, et il l’est. J'ai compris que, poux lutter contre le vent, il ny avait tout simplement qu’à être plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul besoin de voiles pour m'entraîner, ni de rames ni

Questions sans réponses 81

de roues pour me pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l'air, et c’est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l’eau entoure le bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme les hélices d'un steamer. Voilà comment j'ai résolu le problème de l'aviation. Voilà ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre appareil plus léger. que l'air. »

Mutisme absolu des deux collègues — ce qui ne déconcerta pas un instant l'ingénieur. Il se contenta de sourire à demi et reprit sous forme interrogative :

« Peut-être vous demandez-vous encore si, à ce pouvoir qu’il a de se déplacer horizontalement, l’Albatros joint une égale puissance de déplacement vertical, en un mot, si, même quand il s’agit de visiter les hautes zones de l'atmosphère, il peut lutter avec un aérostat ? eh bien, je ne vous engage pas à faire entrer le Go a head en lutte avec lui. »

Les deux collègues avaient tout bonnement haussé les épaules. C’est là, peut-être, qu'ils attendaient l'ingénieur.

Robur fit un signe. Les hélices propulsives s’arrêtèrent aussitôt. Puis, après avoir couru sur son erre pendant un mille encore, l’Albatros demeura immobile,

Sur un second geste de Robur, les hélices suspensives se murent alors avec une rapidité telle qu'on aurait pu la comparer à celle des sirènes dans les expériences d’acoustique. Leur frrr monta de près d’une octave dans l'échelle des sons, en diminuant d'intensité toutefois à cause de la raréfaction de l'air, et l'appareil s’enleva verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu à travers l’espace.

«Mon maître! Mon maître! répétait Frycollin.

Pourvu que ça ne casse pas!»

Un sourire de dédain fut toute la réponse de Robur. En quelques minutes, l’Albatros eut atteint deux mille sept cents mêtres, ce qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, — puis quatre mille mètres, ce

qu’indiqua le baromètre en tombant à 480 millimètres.

Alors, expérience faite, l’Albatros redescendit. La diminution de la pression des hautes couches amène de l'oxygène dans l’air et, par suite, dans le sang. C’est la cause des graves accidents qui sont arrivés à certains aéronautes. Robur jugeait inutile de s'y exposer.

L’Albatros revint donc à la hauteur qu'il semblait tenir de préférence, et ses propulseurs, remis en marche, l’entraînèrent avec une rapidité plus grande vers le sud-ouest.

«Maintenant, messieurs, si c'est cela que vous vous demandiez, dit l'ingénieur, vous pourrezvousrépondre. »

Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbé dans sa contemplation.

Lorsqu'il releva la tête, le président et le secrétaire du Weldon-Institute étaient devant lui.

« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissez croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous comptons que vous voudrez bien répondre.

— Parlez.

— De quel droit nous avez-vous attaqués à Philadelphie, dans le parc de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés dans cette cellule ? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré, à bord de cette machine volante ?

— Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de quel droit m’avez-vous insulté, hué, menacé, dans votre club, au point que je m'étonne d’en être sorti vivant ?

— Interroger n’est pas répondre, reprit Phil Evans, et Je vous répète : de quel droit?...

— Vous voulez le savoir ?..

— S'il vous plait.

— Eh bien, du droit du plus fort!

Questions sans réponses 83

— C'est cynique!

— Mais cela est!

— Et pendant combien de temps, citoyen ingénieur, demanda Uncle Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps avez-vous la prétention d’exercer ce droit ?

— Comment, messieurs, répondit ironiquement Robur, comment pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n'avez qu’à baisser vos regards pour jouir d’un spectacle sans pareil au monde!»

L’Albatros se mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il venait de traverser le pays si poétiquement chanté par Cooper. Puis, il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Érié, en les brisant sur ses cataractes.

Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempête monta jusqu’à lui. Et, comme si quelque brume humide eût été projetée dans les airs, l'atmosphère se rafraichit très sensiblement.

Au-dessous, en fer à cheval, se précipitaient des masses liquides. On eût dit une énorme coulée de cristal, au milieu des mille arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les rayons solaires. C'était d’un aspect sublime.

Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une rive à l’autre. Un peu au-dessous, à trois milles, était jeté un pont suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive canadienne à la rive américaine.

«Les cataractes du Niagara!» s'écria Phil Evans.

Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.

Une minute après, l'Albatros avait franchi la rivière qui sépare les États-Unis de la colonie canadienne, et il

Et

On eût dit une énorme coulée. (Page 83.)

Réponse de Robur 85

se lançait au-dessus des vastes territoires du Nord- Amérique.

OÙ L’ON VERRA QUE ROBUR SE DÉCIDE A RÉPONDRE A L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSÉE.

C'ÉTAIT dans une des cabines du roufle de l’arrière que Uncle Prudent et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et des habits de rechange en suffisante quantité, des manteaux et des couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point offert plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d’un somme, c’est qu'ils le voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en empêchèrent. En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série d’expériences avaient-ils été invités inviti, si l'on permet ce rapprochement de mots français et latin? Comment l’affaire se terminerait-elle, et, au fond, que voulait l'ingénieur Robur? Il y avait là de quoi donner à réfléchir.

Quant au valet Frycollin, il était logé, à l’avant, dans une cabine contiguë à celle du maître coq de l’Albatros. Ce voisinage ne pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce monde. Mais, s’il finit par s’endormir, ce fut pour rêver de chutes successives, de projections à travers le vide, qui firent de son sommeil un abominable cauchemar.

Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au milieu d’une atmosphère dont les courants s'étaient apaisés avec le soir. En dehors du bruissement des ailes d’hélices, pas un bruit dans cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque locomotive

terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements d'animaux domestiques. Singulier instinct! ces êtres terrestres sentaient la machine volante passer au-dessus d'eux et jetaient des cris d'épouvante à son passage.

Le lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de l’aéronef. Rien de changé depuis la veille : l'homme de garde à l’avant, le timonier à l'arrière.

Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter avec un appareil de même sorte? Non, évidemment. Robur n'avait pas encore trouvé d’imitateurs. Quant à rencontrer quelque aérostat planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu'il était permis de n’en point tenir compte. En tout cas, c'eût été tant pis pour l’aérostat — le pot de fer et le pot de terre. L’Albatros n'aurait rien eu à craindre d'une semblable collision.

Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n'était pas impossible que l’aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelqué montagne, qu'il n’eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route. C’étaient là les écueils de l'air, et 1l devait les éviter comme un bâtiment évite des écueils de la mer.

L'ingénieur, il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un capitaine, en tenant compte de l'altitude nécessaire pour dominer les hauts sommets du territoire. Or, comme l’aéronef ne devait pas tarder à planer sur un pays de montagnes, il n’était que prudent de veiller, pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route.

En observant la contrée placée au-dessous d'eux, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l’Albatros allait atteindre la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la nuit, l'Érié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu'il

Réponse de Robur 87

marchait plus directement à l’ouest, l’aéronef devait alors remonter l'extrémité du lac Michigan.

« Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à l'horizon, c’est Chicago! »

Il ne se trompait pas. C’était bien la cité vers laquelle rayonnent dix-sept railways, la reine de l'Ouest, le vaste réservoir dans lequel affluent les produits de l’Indiana, de l'Ohio, du Wisconsin, du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie occidentale de l’Union.

Uncle Prudent, armé d’une excellente lorgnette marine qu'il avait trouvée dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les édifices publics, les nombreux «élévators » ou greniers mécaniques, l'immense hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.

« Puisque c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes emportés un peu plus à l’ouest qu'il ne conviendrait pour revenir à notre point de départ. »

En effet, l’Albatros s’éloignait en droite ligne de la capitale de la Pennsylvanie.

Mais, si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les ramener vers l’est, il ne l'aurait pu en ce moment. Ce matin-là, l'ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu'il y fût occupé de quelques travaux, soit qu'il y dormit encore. Les deux collègues durent donc déjeuner sans l'avoir aperçu.

La vitesse ne s'était pas modifiée depuis la veille. Étant donné la direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n'était pas gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d’un degré par cent soixante-dix mètres d'élévation, la température était très supportable. Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant l'ingénieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaientils sous ce qu’on pourrait appeler la ramure des hélices,

entraînées alors dans un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se fondait en un disque semi-diaphane.

L'État d'Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l’Albatros se lança sur l’Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du matin.

Quelques chaînes de collines, des «bluffs », serpentaient à travers ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre altitude n'exigea aucun relèvement de l’aéronef. D'ailleurs, ces bluffs ne devaient pas tarder à s’abaisser pour faire place aux larges plaines de l'Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et sur le Nebraska, — prairies immenses qui se développent jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages, d'autant plus rares que l’Albatros s'avançait plus rapidement au-dessus du Far-West. .

Rien de particulier ne se produisit pendant cette Journée. Uncle Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C'est à peine s'ils aperçurent Frycollin, étendu à l'avant, fermant les yeux pour ne rien voir. Et cependant, il n’était pas en proie au vertige, comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n'aurait pu se manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un édifice élevé. L'abîme n'attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou de la plate-forme d'un aéronef, ou, plutôt, ce n’est pas un abîme qui se creuse au-dessous de l’aéronaute, c’est l’horizon qui monte et l'entoure de toutes parts.

À deux heures, l’Albatros passait au-dessus d’'Omaha, sur la frontière du Nebraska, — Omaha-City, véritable

Réponse de Robur 89

tête de ligne de ce chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de bois et de briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une boucle à la ceinture de fer qui serre l’Amérique du Nord à sa taille. Sans doute aussi, pendant que les passagers de l’aéronef observaient tous ces détails, les habitants d'Omaha devaient apercevoir l'étrange appareil. Mais leur étonnement à le voir planer dans les airs ne pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire du Weldon-Institute de se trouver à son bord.

En tout cas, c'était là un fait que les journaux de l'Union allaient commenter. Ce serait l'explication de l’étonnant phénomène dont le monde entier s’occupait et se préoccupait depuis quelque temps.

Une heure après, l’Albatros avait dépassé Omaha. I fut alors constant qu'il se relevait vers l’est, en s’écartant de la Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à travers la Prairie. Cela n’était pas pour satisfaire Uncle Prudent et Phil Evans.

«C'est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux antipodes? dit l’un.

— Et malgré nous? répondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde! Je ne suis pas homme à le laisser faire !... |

— Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent, tâchez de vous modérer...

— Me modérer!.….

— Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu'elle éclate. »

Vers cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes de sapins et de cèdres, l’Albatros volait au-dessus de ce territoire qu’on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nébraska, — un chaos de collines

couleur d’ocre, de morceaux de montagnes qu'on aurait laissées tomber sur le sol et qui se seraient brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d’osselets, on entrevoyait des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons, châteaux à mâchicoulis et à poivrières. Mais, en réalité, ces Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire immense où blanchissent, par myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens, et même, dit-on, d'hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des premiers âges.

Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu'aux extrêmes limites d’un horizon très relevé par l'altitude de l’Albatros.

Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives, ni des sifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme du firmament étoilé. De longs mugissements montaient parfois jusqu’à l’aéronef, alors plus rapproché du sol. C'étaient des troupeaux de bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de pâturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes, sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au roulement d’une inondation et très différent du frémissement continu des hélices.

Puis, de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat sauvage, un hurlement de coyote, ce camis latrans, dont le nom est bien justifié par ses aboïements sonores.

Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l’absinthe, mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à travers l’air pur de la nuit.

Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboïement qui, cette fois, n’était pas celui des coyotes ; c'était le cri du Peau-Rouge qu’un pionnier n’eût pu confondre avec le cri des fauves.

Réponse de Robur 91

Le lendemain, 15 juin, vers cinq heures du matin, Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il en face de l'ingénieur Robur ?

En tout cas, désireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la veille, il s’adressa au contremaître Tom Turner.

Tom Turner, d'origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ, large de buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son pinceau. Si l’on veut bien examiner la planche quatre du Harlots Progress, on y trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa physionomie n’a rien d’encourageant.

« Aujourd'hui verrons-nous l'ingénieur Robur? dit Phil Evans.

— Je ne sais, répondit Tom Turner.

— Je ne vous demande pas s’il est sorti.

— Peut-être.

— Ni quand il rentrera.

— Apparemment, quand il aura fini ses courses ! »

Et, là-dessus, Tom Turner rentra dans son roufle.

Il fallut se contenter de cette réponse, d'autant moins rassurante que, vérification faite de la boussole, il fut constant que l’Albatros continuait à remonter dans le nord-ouest.

Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se déroulait actuellement à la surface du sol.

L’aéronef, après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se trouvait au-dessus d’une contrée que Phil Evans ne pouvait reconnaître par cette raison qu'il ne l'avait jamais visitée. Quelques forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les bluffs de leurs lignes géométriques, plutôt formées par des palissades que par des murs. Peu de villages, peu d'habitants en ce pays si

différent des territoires aurifères du Colorado, situés à plusieurs degrés au sud.

Au loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite de crêtes que le soleil levant bordait d’un trait de feu.

C'étaient les montagnes Rocheuses.

Tout d’abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis par un froid vif. Cet abaissement de la température n'était point dû à une modification du temps, et le soleil brillait d’un éclat superbe. |

« Cela doit tenir à l'élévation de l’Albatros dans l’atmosphère », dit Phil Evans.

En effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle central, était tombé à cinq cent quarante millimètres — ce qui indiquait une élévation de trois mille mètres environ. L’aéronef se tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les accidents du sol.

D'ailleurs, une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient des montagnes que couvrait une neige éternelle.

Dans leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit, l’Albatros avait pu faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela suffisait pour les dérouter.

Toutefois, après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins plausibles, ils s'arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans un cirque de montagnes, devait être celui qu'un acte du Congrès, en mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis.

C'était en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom de parc — un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes, et, pour jets d’eau, des geysers d’une merveilleuse puissance.

Réponse de Robur 93

En quelques minutes, l’Albatros se glissa au-dessus de la Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. Quelle variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées d'obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs milliers de facettes! Quel caprice dans la disposition des îles qui apparaissent à sa surface! Quel reflet d’azur projeté par ce gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un des plus élevés du globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans, cygnes, mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives, très escarpées, sont revêtues d’une toison d’arbres verts, pins et mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d'innombrables fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s'échappe de ce sol, comme d’un énorme récipient, dans lequel l'eau est entretenue par les feux intérieurs à l’état d’ébullition permanente.

Pour le maître coq, c’eût été ou jamais le cas de faire une ample provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone nourrissent par myriades. Mais l’Albatros se tint toujours à une telle hauteur que l'occasion ne se présenta pas d'entreprendre une pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse.

Au surplus, en trois quarts d'heure, le lac fut franchi, et, un peu plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus beaux de l'Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui s’élançaient comme pour fournir à l’aéronef un élément nouveau. C'étaient «l'Éventail» dont les jets se disposent en lamelles rayonnantes, le « Château fort », qui semble se défendre à coups de trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection couronnée d’arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un torrent vertical d’une circonférence de vingt pieds, à plus de deux cents pieds d'altitude.

Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au

monde, Robur en connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu'il avait lancé l’aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu'il en soit, il s’abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se dérangea même pas pendant l’audacieuse traversée des montagnes Rocheuses, que l’Albatros aborda vers sept heures du matin.

On sait que cette disposition orographique s'étend, comme une énorme épine dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Amérique septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.

Certainement, en multipliant ses coups d'ailes, comme un oiseau de haut vol, l’Albatros aurait pu franchir les cimes les plus élevées de cette chaîne pour aller retomber d'un bond dans lOregon ou dans lUtah. Mais la manœuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la crête. Il y a plusieurs de ces «cañons», sortes de cols, plus ou moins étroits, à travers lesquels on peut se glisser, — les uns tels que la passe Bridger que prend le raïlway du Pacifique pour pénétrer sur le territoire des Mormons, les autres qui s'ouvrent plus au nord ou plus au sud.

Ce fut à travers un de ces cañons que l’Albatros s’engagea, après avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus efficace encore l'extrême sensibilité du gouvernail, le manœuvra comme il eût fait d’une embarcation de premier ordre dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire. Et, quelque dépit qu’en ressentissent les deux ennemis du « Plus lourd que l’air », ils ne purent qu'être émerveillés de la perfection d’un tel engin de locomotion aérienne,

Réponse de Robur 95

La traversée des Montagnes Rocheuses. (Page 94.)

En moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et l’Albatros reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres. Il repiquait alors vers le sudouest, de manière à couper obliquement le territoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il était même descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet attirèrent l'attention d’Uncle Prudent et de Phil Evans.

C'était un train du Pacific-Raïlway qui se dirigeait vers la ville du Grand-Lac-Salé.

En ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l’Albatros s’abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur. Il fut aussitôt aperçu. Quelques têtes se montrèrent aux portières des wagons. Puis de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles qui raccordent les « cars » américains. Quelques-uns même n'hésitèrent pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine volante. Hips et hurrahs coururent à travers l’espace; mais ils n’eurent pas pour résultat de faire apparaître Robur.

L’Albatros descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrière le convoi qu’il eût pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque oiseau de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il s'élançait en avant, il revenait sur lui-même, et, fièrement, il avait arboré son pavillon noir à soleil d’or, auquel le chef du train répondit en agitant l’étamine aux trente-sept étoiles de l’Union américaine.

En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l'occasion qui leur était offerte de faire connaître ce qu'ils étaient devenus. En vain le président du Weldon- Institute cria-t-il d’une voix forte :

« Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! »

Et le secrétaire :

Réponse de Robur 97

L'un d’eux tendit au train un bout de corde. (Page 98.)

« Je suis Phil Evans, son collègue! »

Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les voyageurs saluaient leur passage.

Cependant, trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la plate-forme. Puis l’un d'eux, comme font les marins qui dépassent un navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde — façon 1ronique de lui offrir une remorque.

L’Albatros reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière vapeur ne tarda pas à disparaître.

Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les rayons solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur.

«Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake- City!» dit Uncle Prudent.

C'était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c'était le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil en toutes les directions.

Là s'étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de cèdres et de sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui déverse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se développait le damier que figurent la plupart des villes américaines, — damier dont on peut dire qu'il a « plus de dames que de cases », puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour, un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel les troupeaux de moutons se comptent par milliers.

Mais cet ensemble s'évanouit comme une ombre, et l’Albatros prit vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d'être très sensible, puisqu'elle dépassait celle du vent.

Bientôt l'aéronef s'envola au-dessus des régions du Nevada et de son territoire argentifère, que la Sierra

Réponse de Robur 99

seule sépare des placers aurifères de la Californie.

« Décidément, dit Phil Evans, nous devons nous attendre à voir San Francisco avant la nuit!

— Et après?» répondit Uncle Prudent.

Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre, sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’État californien.

Telle fut alors la rapidité imprimée à l’Albatros, que, avant huit heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour disparaître bientôt à l'horizon opposé.

En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux collègues allèrent à lui.

« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de l’Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser.

— Je ne plaisante jamais », répondit Robur.

Il fit un signe. L’Albatros s’abaissa rapidement vers le sol; mais, en même temps, il prit une telle vitesse qu'il fallut se réfugier dans les roufles.

A peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux collègues :

«Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent.

— Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.

— Oui! coûte que coûte!»

Un long murmure arriva alors jusqu’à eux.

C'était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral. C'était l'océan Pacifique.

DANS LEQUEL L'«ALBATROS» FRANCHIT PRÈS DE DIX MILLE KILOMÈTRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.

UNCGLE PRUDENT et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S'ils n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur permettre de redescendre sur quelque point des États- Unis. Mais à deux — Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité négligeable —, il n'y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que l’Albatros prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire comprendre à son irascble collègue, dont il craignait toujours quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.

En tout cas, ce n'était pas le moment. L’aéronef filait à toute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s'arrondit depuis l'ile de Vancouver jusqu'au groupe des Aléoutiennes, — portion de l'Amérique russe cédée aux États-Unis en 1867, — très vraisemblablement l’Albatros le croiserait à son extrême courbure, si sa direction ne se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là, lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube avait blanchi l’horizon de l'est. On approchait du solstice de juin, le plus long jour de l’année dans l'hémisphère boréal, et, sous le soixantième parallèle, c'est à peine s’il faisait nuit.

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Quant à l'ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu'il le quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se croisait avec eux à l'arrière de l’aéronef.

Cependant, les yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les jambes flageolantes, Frycollin s'était hasardé hors de sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas solide. Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.

Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre. Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’Albatros dominait de deux cents mètres au plus.

Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille tentative. Il lui fallait de l'audace, à coup sûr, puisqu'il soumettait sa personne à une telle épreuve.

D'abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il se redressa; puis 1l se courba en avant; puis il porta la tête en dehors. Inutile de dire que, pendant qu'il exécutait ces mouvements divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.

Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui rentra dans les épaules! |

Au fond de l’abîme, il avait vu l'immense Océan. Ses cheveux se seraient dressés sur son front, s'ils n’eussent été crépus.

«La mer! la mer!» s’écria-t-il.

Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût ouvert les bras pour le recevoir.

Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il se nommât François Tapage. S'il n'était pas Gascon, il avait dû humer les brises de

la Garonne pendant son enfance. Comment ce François Tapage se trouvait-il au service de l'ingénieur? Par quelle suite de hasards faisait-l partie du personnel de l’Albatros? on ne sait guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.

«Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un vigoureux coup dans les reins.

— Master Tapage!… répondit le pauvre diable, en jetant des regards désespérés vers les hélices.

— S'il te plaît, Frycollin!

— Est-ce que ça casse quelquefois ?

— Non! mais ça finira pas casser.

— Pourquoi? pourquoi?

— Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon pays.

— Et la mer qui est dessous!.…

— En cas de chute, mieux vaut la mer.

— Mais on se noie! °

— On se noie, mais on ne s'é-cra-bou-ille pas! » répondit François Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase.

- Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s'était glissé au fond de sa cabine.

Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu'une vitesse modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout imprégnée de soleil, qu'il dominait seulement d’une centaine de pieds.

A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant, tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir l'appareil dans les basses zones de l'atmosphère.

En ces conditions, les gens de l’Albatros auraient pu se donner, avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent

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été poissonneuses. Mais, à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette espèce à ventre Jaune qui mesure jusqu'à vingt-cinq mètres de longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur force est prodigieuse.

Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe, dont il y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans danger.

Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu'il pouvait obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces monstrueux cétacés.

Au cri de «baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en vue. Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la chance d’être recueillis par une embarcation.

Déjà tout le personnel de l’Albatros était rangé sur la plate-forme. Il attendait.

« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur ? demanda le contremaître Turner.

— Oui, Tom», répondit l'ingénieur.

Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui seraient commandées par gestes. L’Albatros ne tarda pas à s’abaisser vers la mer, et il s'arrêta à une cinquantaine de pieds au-dessus.

Il n’y avait aucun navire au large — ce que purent constater les deux collègues — ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagner à la nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir.

Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs

évents, annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à la surface de la mer.

Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s'était placé à l’avant. A sa portée était une de ces javelinesbombes, de fabrication californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espèce de cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige à pointe barbelée.

Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision, l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être organisé, dont l'ingénieur Robur était l'âme.

«Baleine! Baleine!» s’écria de nouveau Tom Turner.

En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant de l’Albatros.

L’Albatros courut déssus, et, quand il n’en fut plus qu’à une soixantaine de pieds, il s'arrêta.

Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant une longue corde dont l'extrémité se rattachait à la plate-forme, alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de l'animal.

«Attention!» cria Turner.

Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu'ils fussent, se sentaient intéressés par ce spectacle.

La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d'un tel coup de queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de l'aéronef. Puis l’animal plongea à une grande

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profondeur, pendant qu'on lui filait de la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.

Que l’on imagine avec quelle rapidité l’Albatros fut remorqué à sa suite! D'ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait faire l'animal, en se maintenant en ligne avec lui. Tom Turner était prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait rendu cette remorque trop dangereuse.

Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles, l’Albatros fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé commençait à faiblir.

Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord.

Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Sa queue battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'énormes remous.

Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps de lui filer de la corde.

D'un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un tourbillon s'était formé à la place où avait disparu l'animal. Un paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.

Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et l’Albatros, sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous la puissance de ses hélices ascensionnelles.

Quant à Robur, il avait manœuvré l'appareil sans que son sang-froid l’eût abandonné un instant.

L'aéronef fut entraîné jusqu'à la surface des eaux. (Page 105.)

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Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface — morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout un Congrès.

L’Albatros, n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche vers l’ouest.

Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à l'horizon. C'étaient la presqu'île d’Alaska et le long semis de brisants des Aléoutiennes.

L’Albatros sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter par milliers.

S'ils ne bronchèrent pas au passage de l’Albatros, il n’en fut pas de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s'ils eussent été menacés par quelque formidable bête de l'air.

Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières Aléoutiennes jusqu'à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n'était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les parages de la mer d'Okhotsk qu’une évasion pouvait s'effectuer avec quelque chance. Visiblement, l’Albatros se dirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu'il ne fût peut-être pas prudent de s'en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais, les deux collègues étaient résolus à s'enfuir, si l'aéronef

faisait halte en un point quelconque de ces territoires.

Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.

Un bond par-dessus la presqu'île du Kamtchatka, dont on aperçut à peine l'établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin, l’Albatros atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l'Amour.

Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu'il occupait, aucun obstacle à craindre, ni monuments élevés qu'il eût pu heurter à son passage, ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser dans son vol. Le pays n’était que péu accidenté. Mais ces vapeurs ne laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à bord.

Il n'y avait donc qu’à s'élever au-dessus de cette couche de brumes dont l'épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du brouillard, l’Albatros retrouva les régions ensoleillées du ciel.

Dans ces conditions, Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque peine à donner suite à leurs projets d’évasion,en admettant qu'ils eussent pu quitter l’aéronef.

Ce jour-là, au moment où Robur passait près d'eux,

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il s'arrêta un instant, et, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance :

«Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et, malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à craindre. L’Albatros n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font les brumes, puisqu'il peut s’en dégager ? L'espace est à lui, tout l’espace! »

Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se perdirent dans l’azur.

«Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant Albatros n’a jamais rien à craindre!

— C'est ce que nous verrons! » répondit le président du Weldon-Institute.

Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une persistance regrettable. Il avait fallu s'élever pour éviter les montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s'étant déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets, jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses suppliciés jettent dans l'espace.

Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où l'ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa route au milieu du brouillard.

«Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette ville, c'est Yédo, la capitale du Japon. »

Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l'ingénieur, il suffoquait comme si l'air eût manqué à ses poumons.

«Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très Curieux.

— Quelque curieux que ce soit, répliqua Phil Evans.

— Cela ne vaut pas Pékin? riposta l'ingénieur. C'est bien mon avis, et vous en pourrez juger avant peu. »

Impossible d’être plus aimable.

L’Albatros, qui pointait vers le sud-est, changea alors sa direction de quatre quarts, afin d'aller chercher dans l’est une route nouvelle.

Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond cuivré du ciel; à l'horizon opposé, de longs traits de carmin, nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux, au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate.

Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près de trois jours.

En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu'île. Tandis que le typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’Albatros se balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23, au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.

Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, purent voir très distinctement cette cité immense, le mur qui la sépare en deux parties — ville mandchoue et ville chinoise —, les douze faubourgs qui l’environnent, les larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs qui entourent les hôtels des

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Les deux collègues purent voir cette cité immense. (Page 110.)

ie Robur-le-Conquérant

mandarins; puis, au milieu de la ville mandchoue, les six cent soixante-huit hectares ! de la ville Jaune, avec ses pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre, la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les fantaisies de son invraisemblable architecture.

En ce moment, au-dessous de l’Albatros, l'air était empli d’une harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes. Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes formes, en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l'effet le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de l'oxygène musical.

Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre aérien, et l’Albatros vint lentement se baigner dans les ondes sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère.

Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers, -coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce jour-là, que cette machine aérienne, c'était le mobile dont l'apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu'aux mandarins les plus boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait d’apparaître sur le ciel de Bouddha.

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