JULES VERNE
Jules Verne a écrit quatre-vingts romans (ou longues nouvelles), publié plusieurs grands ouvrages de vulgarisation comme Géographie illustrée de la France et de ses colonies (1868), Histoire des grands voyages et des grands voyageurs (1878), Christophe Colomb (1883), et fait représenter, seul ou en collaboration, une | quinzaine de pièces de théâtre. Sa célébrité est plus que centenaire puisqu'elle date des années 1863- 1865 qui furent celles de la publication de : Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre. De la Terre à la Lune, ses trois premiers grands romans.
Dans un siècle qui compte des génies comme Balzac, Dickens, Dumas père, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Flaubert, Stendhal, George Eliot, Zola — pour ne citer que dix noms parmi ceux des grands maîtres de ce siècle du roman — il apparaît un peu en marge, comme un prodigieux arti-
san en matière de fictions, comme un enchanteur aux charmes inépuisables et, dans une certaine mesure, comme un voyant, capable d’imaginer, un demisiècle (ou un siècle) avant leur naissance, quelques-unes des plus étonnantes conquêtes de la science.
On a tout dit sur ce sujet et il est même arrivé qu’on mette du mystère là où il n’y en avait pas, qu’on auréole l’écrivain de pouvoirs surnaturels, qu’on en fasse un magicien. Il est plus véridique de le voir comme un homme de son temps, sensible à la richesse de découvertes scientifiques dont il s’informe avec un soin constant et scrupuleux ; comme un travailleur infatigable, attelé quotidiennement pendant près d’un demisiècle à faire passer dans le roman, en les prolongeant par une extrapolation foisonnante, les conquêtes et les découvertes des savants de son époque. Son exira-
polation rejoint certes l’avenir, mais elle ne prévoit pas tous les cheminements de la science. Jules Verne est un poète du xix° siècle, non pas un ingénieur du xx°. La radio, les rayons X, le cinéma, l’automobile, qu’il a vus naître, ne jouent pas dans son œuvre un rôle important. Et on peut remarquer, par exemple, que le moteur même du Nautilus, et le canon qui envoie des astronautes vers la lune, sont des machines de théâtre. Mais un de ses plus beaux romans, Les Cinq Cents Millions de la Bégum, évoque le premier satellite artificiel, et le Nautilus précède de dix ans les sousmarins de l’ingénieur Laubeuf...
Jules Verne ne fournit pas les moyens techniques qui permettraient la réalisation des engins modernes : il évoque l’existence et les pouvoirs de ceux-ci. Il n’est pas un surhomme — mais Edison lui-même, «vrai» savant, n’a pas prévu l’avenir de ses propres découvertes. Les bouleversements que peut apporter la science pure échappent à la prévision, et nos auteurs de science-fiction ne sont sans doute pas plus proches de l’an 2100 que Jules Verne n’était
Il naquit à Nantes le 8 février 1828. Son père, Pierre Verne, fils d’un magistrat de Provins, s’était rendu acquéreur en 1825 d’une étude d’avoué et avait épousé en 1827 Sophie Allotte de la Fuÿe, d’une famille nantaise aisée qui comptait des navigateurs et des armateurs. Jules Verne eut un
Jules Verne
proche, en 1875 ou 1880, du monde d’aujourd’hui travaillé par la science nucléaire... :
Il était quelqu'un d’autre : un créateur qui ne fait pas concurrence à la science mais en incarne la poésie puissante, parfois ‘terrible, dans des mythes fascinants ; un créateur qui, aux écoutes d’un monde que les chemins de fer et les paquebots transforment, pressent des aventures où l’homme et la machine vont devenir un couple au destin fabuleux. Il est sur le seuil d’un monde.
D'un monde, non pas de l’univers dans sa totalité. Il n’est pas métaphysicien : ses astronautes n’emportent pas l’âme de Pascal dans leur voyage à travers le champ stellaire ; ni sociologue :
c’est déraison que de chercher dans Michel Strogoff une analyse « cachée » des forces révolutionnaires russes au xix° siècle. Mais, conteur, romancier-dramaturge, créateur de fictions, il relaie et développe, avec une verve et une santé inépuisables, un génie qu’eut aussi le grand Dumas père.
Celui-ci nourrissait son œuvre en la conduisant dans le passé, Jules Verne vibre et crée à l’intersection du présent et de l’avenir.
frère : Paul (1829-1897) et trois sœurs : Anna, Mathilde et Marie.
A six ans, il prend ses premières leçons de la veuve d’un capitaine au long cours et à huit entre avec son frère au petit séminaire de Saint-Donatien. En 1839, ayant acheté l’engagement d’un mousse, il s’embarque sur un
Jules Verne
long-courrier en partance pour les Indes. Rattrapé à Paimbœuf par son père, il avoue être parti pour rapporter à sa cousine Caroline Tronson un collier de corail.
Mais, rudement tancé, il promet :
«Je ne voyagerai plus qu’en rêve. »
A la rentrée scolaire de 1844, il est inscrit au lycée de Nantes où il fera sa rhétorique et sa philosophie. Ses baccalauréats passés, et comme son père lui destine sa succession, il commence son droit.
Sans cesser d’aimer Caroline, et tout en écrivant ses premières œuvres : des sonnets et une tragédie en vers ; un théâtre... de marionnettes refuse la tragédie, que le cercle de famille n’applaudit pas, et dont on ignore tout, même le titre.
Caroline se marie en 1847, au grand désespoir de Jules Verne. Il passe son premier examen de droit à Paris où il ne demeure que le temps nécessaire. L’année suivante, il compose une autre œuvre dramatique, assez libre celle-là, qu’on lit en petit comité au Cercle de la cagnotte, à Nantes. Le théâtre l’attire et le théâtre c’est Paris. Il obtient de son père l’autorisation d’aller terminer ses études de droit dans la capitale où il débarque, pour la seconde fois, le 12 novembre 1848. Il n’a pas oublié les dédains de Caroline et écrit à un de ses amis, le musicien Aristide Hignard (qui sera son collaborateur au théâtre) : «… je pars puisqu’on n’a pas voulu de moi, mais les uns et les autres verront de quel bois était fait ce pauvre jeune homme qu’on appelle Jules Verne. »
À Paris il s’installe, avec un
DH
autre jeune Nantais en cours d’études, Edouard Bonamy, dans une maison meublée, rue de l’Ancienne-Comédie. Avide de tout savoir, mais bridé par une pension calculée au plus près du strict nécessaire, il joue au naturel, avec Bonamy, L'Habit vert de Musset et Augier : ne possédant à eux deux qu’une tenue de soirée complète, les deux étudiants vont dans le monde alternativement.
Avide de tout, lire, Jules Verne jeûnera trois jours pour s’acheter le théâtre de Shakespeare.
Il écrit, et naturellement pour le théâtre. Avec d’autant plus de confiance qu’il a fait la connaissance de Dumas père et assisté, au Théâtre-Historique! dans la loge même de l’écrivain, à l’une des premières représentations de La Jeunesse des mousquetaires (21 février 1849).
‘En 1849 il mène de front trois sujets, dont deux semblent venir de Dumas lui-même : La Conspiration des Poudres, Drame sous la Régence, et une comédie en vers en un acte : Les Pailles rompues. C’est le troisième sujet qui plaît à Dumas : la pièce voit les feux de la rampe au Théâtre-Historique le 12 juin 1850. On la jouera douze fois — et elle sera
1. Fondé par Dumas, inauguré le 20 février 1847, le Théâtre-Historique avait été construit sur le boulevard du Temple, à un emplacement qu’on peut situer approximativement place de la République, entre Les Magasins Réunis et le terre-plein qui leur fait face.
Déclaré en faillite le 20 décembre 1850, il sera exploité sous le nom de Théâtre-Lyrique et détruit en 1863, un an après les autres théâtres du boulevard de Crime, en application des plans du préfet Haussmann.
présentée le 7 novembre au théâtre Graslin à Nantes. Succès d'estime que suit la composition de deux pièces : Les Savants et Qui me rit qui ne seront pas représentées. Mais le droit n’est pas oublié et Jules Verne passe sa thèse (1850). Selon le vœu de son père il devrait alors s’inscrire au barreau de Nantes ou prendre sa charge d’avoué. Fermement, l’écrivain refuse : la seule carrière qui lui convienne est celle des lettres.
Il ne quitte pas Paris et, pour boucler son budget, doit donner des leçons. Sans cesser d’écrire : en 1852 il publie dans Le Musée des familles : « Les premiers navires de la marine mexicaine» et «Un voyage en ballon » qui figurera plus tard dans le volume Le Docteur Ox sous le titre Un drame dans les airs, deux récits où déjà se devine le fütur auteur des Voyages extraordinaires. La même année il devient secrétaire d’Edmond
Jules Verne
Seveste! qui en 1851 a installé, dans les murs du Théâtre-Historique, l’Opéra-National, dénommé en avril 1852 et pour dix ans le Théâtre-Lyrique.
En avril 1852, Jules Verne publie dans Le Musée des familles sa première longue nouvelle Martin Paz, récit historique où la rivalité ethnique des Espagnols, des Indiens et des métis au Pérou se mêle à une intrigue sentimentale. L'écrivain de vingt-quatre ans possède déjà cette ouverture historico-géographique qui fera de lui un des visionnaires de son époque.
Le 20 avril 1853, sur la scène — qu'il connaît bien maintenant — du Théâtre-Lyrique, Jules Verne voit représenter Le Colin- Maillard, une opérette en un acte dont il a écrit le livret avec Michel Carré et dont son ami Aristide Hignard a composé la musique. Quarante représentations : c’est presque un succès — et la pièce est imprimée chez Michel-Lévy. L’année suivante, peu après la mort de Jules Seveste, 1l quitte le Théâtre- Lyrique et se met au travail, dans son petit logement du boulevard Bonne-Nouvelle ; il publie la première version de Maître Zaccharius (1854) puis Un hivernage dans les glaces (1855) sans cesser d’écrire pour le théâtre. En 1856 il fait la connaissance de celle qu'il épousera le 10 janvier 1857 Honorine-Anne-Hébé Morel, née du Fraysne de Viane, veuve de vingt-six ans, mère de deux fil-