Celui-ci mourut en février
Son frère cadet Jules lui succéda, mais mourut en 1854 du choléra apporté par les combattants de Crimée.
Jules Verne
lettes. Jules Verne, grâce aux relations de son beau-père et à un apport de Pierre Verne (50 000 francs) entre à la Bourse de Paris comme associé de l’agent de change Eggly. Il s’installe alors boulevard Montmartre puis rue de Sèvres. L'œuvre de sa vie continue de se nourrir d'immenses lectures et aussi de ses premiers grands voyages (Angleterre et Ecosse, 1859, Norvège et Scandinavie, 1861) sans qu’il renonce pour autant à l’expression dramatique : il donne en 1860, aux Bouffes-Parisiens, dirigés par Offenbach, une opérette mise en musique par Hignard, Monsieur de Chimpanzé, et en 1861 au Vaudeville, une comédie écrite en collaboration avec Charles Wallut, Onze jours de siège. La même année, le 3 août 1861, naît Michel Verne, qui sera son unique enfant.
1862 : il présente à l’éditeur Hetzel Cinq semaines en ballon et signe un contrat qui l’engage pour les vingt années suivantes. Sa vraie carrière va commencer : le roman, qui paraît en décembre 1862, remporte un succès triomphal, en France d’abord puis dans le monde. Jules Verne peut abandonner la Bourse sans inquiétude. Hetzel lui demande en effet une collaboration régulière à un nouveau magazine, le Magasin d'éducation et de récréation. C’est dans les colonnes de ce journal, et dès le premier numéro (20 mars 1864), que paraîtront Les Aventures du capitaine Hatteras, avant leur publication en volume. La même année verra la sortie en librairie de Voyage au centre de la Terre que suivra en 1865 De la Terre à la Lune (avec ce sous-titre pour nous savoureux : Trajet direct en 97 heures 20 minutes).
C’est le grave Journal des débats qui a publié en feuilleton De Ja Terre à la Lune puis Autour de la Lune : le public de Jules Verne, dès l’origine de sa carrière, est double : un public d’adolescents qui fait le succès du Magasin d'éducation et de récréation ; un public d’adultes que le «jeu»
scientifique de l'écrivain passionne. Le physicien et astronome Jules Janssen, le mathématicien Joseph Bertrand refont les calculs de Jules Verne — et vérifient, diton (il serait sans doute imprudent de ne pas placer ici un point d’interrogation), l’exactitude des courbes, paraboles et hyperboles qui définissent le trajet du bouletwagon de De la Terre à la Lune.
Et ceux d’entre les lecteurs du Journal des débats que l’astronomie ne passionne pas sont sensibles à la verve d’un Jules Verne, qui met dans son roman beaucoup de la légèreté aimable d’un vaudevilliste boulevardier.… Il n’est pas superflu de noter, à ce moment où s’ouvre pour l’écrivain sa carrière véritable, qu’elle l’éclaire alors d’une lumière de gaieté et de fantaisie proche de celle qui règne et régnera chez ses confrères des théâtres — les Labiche, Meilhac et Halévy, Gondinet et bien d’autres moins connus. Jules Verne, qu’on le considère comme un auteur dramatique (homme de théâtre plutôt) ou comme romancier, appartient au Second Empire d’Offenbach autant qu’au xIx° siècle de la science. Il est parisien (et même Parisien) et cosmopolite ; il se plaît dans son époque et avec ses amis, manifestant dans sa vie comme dans ses livres une cordialité généreuse, à peine iro-
nique, qui est, pour le fond, cellelà même des hommes de lettres et de théâtre dont les livres et les répliques ont coloré une part du Second Empire. Et il n’est pas douteux que le succès de Jules Verne trouve sa source dans cette bonne humeur railleuse, cette allégresse surveillée autant que dans le foisonnement de son imagination. À dix-sept ans, on le lit et on l’aime comme un guide fraternel, explorateur de contrées inconnues ; on peut le retrouver plus tard sous les apparences, à peine désuètes, d’un camarade de cercle disert, d’un conteur inlassable, à l’invention fertile, au jugement rapide, véridique, sagement ironique. Reconnaître ces deux Jules Verne, c’est comprendre une des raisons de sa durable présence. Son succès est populaire, dans ce sens qu’il se nourrit d’une approbation générale, voire d’une manière d’affection dont les racines sont profondes. On l’aime moins gravement que d’autres, sans doute :
Balzac, Hugo, Tositoï, Flaubert, Zola nous tiennent et nous gouvernent. Jules Verne est un compagnon d’une autre race, et sa voix est moins haute mais elle est pleine et juste.
Et surtout, peut-être, elle s’installe dans une durée, dans un monde. Il y a en effet un monde de Jules Verne, extraordinaire et fraternel, ouvert sur l’imaginaire et d’une puissante ressemblance avec le réel. Ce monde il l’explore avec une rigueur inlassable dans la série des Voyages extraordinaires que nous venons de voir naître, et qui se poursuivra durant quarante années. Les jalons sont des titres connus : Les Enfants du capitaine Grant (1867), Vingt
Jules Verne
mille lieues sous les mers (1869), Le Tour du monde en quatrevingts jours (1873), L'Ile mystérieuse (1874), Michel Strogoff (1876), Les Indes noires (1877), Un capitaine de quinze ans (1878), Les Tribulations d'un Chinois en Chine (1879), Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), Le Rayon vert (1882), Kéraban le têtu (1883), L'Archipel en feu (1884), Mathias Sandorf (1885), Robur le Conquérant (1886), Deux ans de vacances (1888), Le Château des Carpathes (1892), L'Île à hélice (1895), Face au drapeau (1896), Le Superbe Orénoque (1898), Un drame en Livonie (1904), Maître du monde (1904).
On ne peut citer toutes les œuvres ; mais le rapprochement de vingt d’entre elles suffit à évoquer les grands moments d’une réussite quasi continue que l’écrivain, on le sait, avait préparée (sinon prévue) de longue main.
Gette préparation explique sinon la fécondité de Jules Verne, du moins une solidité que l’abondance menacera rarement : s’il n’a pas écrit seulement des romans de premier ordre, il n’a rien publié d’indifférent. Il avait une conscience artisanale (on en a la preuve, maintes fois répétée, dans ses lettres) et une dure exigence envers lui-même. Ses années de grande production sont, pour l'essentiel, organisées selon le travail en cours. Voyages, lectures, composition se succèdent et surtout s’enchaînent.
En 1866, après ses premiers succès, il loua une maison au Crotoy, dans l’estuaire de la Somme, et bientôt acheta son premier bateau, baptisé du prénom de son fils : le
Jules Verne
Saint-Michel. C’est une simple chaloupe de pêche, que quelques aménagements rendront propre à la navigation de plaisance ; un lieu de travail aussi ; un instrument de travail et de connaissance concrète :
croisières sur la Manche, descente et remontée de Seine, c’est dans ces petits voyages que naissent peu à peu les Voyages extraordinaires.
Jules Verne ne se contente pas longtemps des fleuves et des côtes.
En avril 1867, il part pour les États- Unis avec son frère Paul à bord du Great Eastern, grand navire à roues construit pour la pose du câble téléphonique transocéanien.
Et au retour il se plonge dans Vingt Mille Lieues sous les mers dont il écrit une grande partie à bord du Saint-Michel, qu’il nomme son « cabinet de travail flottant ».
En 1870-1871, Jules Verne est mobilisé comme garde-côte au Crotoy, ce qui ne l’empêche pas d’écrire : quand la maison Hetzel reprendra son activité, 1l aura quatre livres devant lui. En 1872 il s’installe à Amiens, ville natale et familiale de sa femme. Deux ans plus tard il achètera un hôtel particulier et un vrai yacht : le Saint-Michel IL Le Tour du monde en quatre-vingts jours, qu'il a porté à la scène avec la collaboration d’Adolphe d’Ennery, remporte un triomphe à la Porte-Saint-Martin (8 novembre 1874) où il sera joué pendant deux ans. Livres, croisières, vie bourgeoise : c’est un équilibre où le travail joue le premier rôle.
Le travail et l’argent : Jules Verne sait fort bien gérer le patrimoine littéraire que représentent ses romans — et leurs « suites ».
La période de 1872 à 1886, disent ceux qui furent les témoins de sa
vie, fut l’apogée de sa gloire et de sa fortune.
Au calendrier des romans et des pièces (Le Docteur Ox, musique d’Offenbach sur un livret de Philippe Gille et Arnold Mortier, 1877 ; Les Enfants du capitaine Grant, avec Adolphe d’Ennery, 1878 ; Michel Strogoff, id. 1880 ; Voyage à travers l'impossible, id. 1882; Mathias Sandorf, de William Busnach et Georges Maurens, 1887), il faut épingler quelques dates. Le grand bal travesti donné à Amiens en 1877 au cours duquel l’astronaute-photographe Nadar — vieil ami de Jules Verne et modèle de’ Michel Ardan, auquel il a donné par anagramme son nom —
jaillit de l’obus de De la Terre à
la Lune. L'achat d’un nouveau yacht, le Saint-Michel III... La rencontre en 1878 du jeune Aristide Briand, élève au lycée de