‹ Rochefort?Chapitre 79 sur 112 · I. — Impressions et opinions. — Police de l'audience · texte numérisé non relu

I. — Impressions et opinions. — Police de l'audience

La Cour de cassation a rendu, hier, Tarrôt que tout le monde prévoyait et attendait, depuis le rapport de M. le conseiller Bard.

La Cour a admis la revision et, fait capital, procédera eile-mème à une enquête.

Elle devra tout voir, tout entendre.

Elle pourra ordonner la production de toutes les pièces se rapportant à cette affaire et l'audition de tous les témoins dont les révélations pourront lui paraître nécessaires à la manifestation de la vérité, ces témoins fussent-ils squs les verrous, prévenus ou condamnés.

Dans Pattente anxieuse de cette décision si grave; qui remet en jeu toute l'affaire de 1894, qui recommence raffaire Dreyfus, une foule, plus grande encore que les

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jours précédents, d'intéressés et de curieux s'était donné rendez-vous au Palais de Justice.

Nous avons dit combien il était gardé.

Les mesures de précaution n'ont fait, chaque joar^ que croître et embellir.

Jamais nous n'eussions pensé qu'il y eût autant de gardes républicains à Paris. ^

Dans le Palais, on rencontrait plus d'uniformes encore que de robes noires.

Toujours la terreur des manifestations.

11 n'y en a pas eu.

Et, cependant, tous les éléments de ces sortes de démonstrations se trouvaient là. »

On rencontrait à chaque pas de ces mines patibulaires, qui sont Taccompagnemeut néce8i»aire de tout procès sensationnel.

Après tout, c'étaient peut-être des gens de la police.

On se montrait aussi trois bookmakers, que la journée d'hier avait faits libres.

Hier, en effet, il n'y avait pas de courses.

lis en profitaient pour contenter la curiosité qu'ils avaient de 1' « affaire » et pour faire les leurs.

Ils avaient apporté leur livre et donnaient certains outsiders à une cote superbe.

Ceci se passait dans la partie du Palais un peu éloignée de la Cour de cassation, en dehors de cette enceinte exceptionnelle dont les mesures d'ordre ont fait un sanctuaire.

Des avocats paraissaient avoir la confiance de ces messieurs.

lis leur demandaient des tuyaux qui n'avaient point afi'aire avec l'arrêt de la Cour.

Tous les clients quotidiens de la correctionnelle avaient aussi reflué vers la galerie Marchande.

Plus loin, en dehors des barrières et derrière les gardes, au pied de l'escalier qui conduit à la galerie Saint-Louis, tout un monde de journalistes et d'hommes politiques.

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Ce sont ceux qui n'ont pu franchir les portes de la chambre criminelle.

Là^ M^ Mornard termine sa plaidoirie, et lit la fameuse dépèche d'Ësterhazy à M® Tézenas, dépèche dont la teneur se répand de bouche en bouche jusque dans les galeries les plus éloignées, faisant sensation.

II. — Pronostics sur l'arrêt. — Avis et désirs. — Les ennemis de la revision la demandaient, et ses amis souhaitaient qu'elle n'arrivât pas tout de suite.

Toutes les discussions dans les groupes roulent naturellement sur la décision que vont prendre les magistrats, et les avis soift nettement partagés ; les avis et les désirs. *•

Tout le monde se rend parfaitement compte que la revision est fatale : la Cour déclarera la revision admissilMe en la forme tout au moins.

'Mais y aura-t-il enquête?

Décidera-t-elle de faire office de juge d'instruction?

Youdra-t-elle tout voir par elle-même, tout examiner ?

La revision sans enquête, c*est le renvoi immédiat devant un conseil de guerre, c'est Dreyfus remis à. nouveau aux juges militaires, uniques maîtres deTinstructioD et du procès.

Aussi tous ceux qui ont soutenu cette thèse, hommes politiques, avocats oujournalistes,qu'Esterhazy pouvait ne pas être l^honnête soldat qui fut acquitté dans les conditions particulièrement exceptionnelles que Ton sait, tons ceux-là espéraient-ils, souhaitaient-ils que la Cour décidât d'entrer plus au fond dans cette affaire, d'aller jusqu'au fond de Taffaire, bref, de procéder à une enquête complète avec laquelle Dreyfus pût se présenter devant le second conseil de guerre qui aurait à se prononcer sur son sort, cette fois-ci en toute connaissance de cause.

Quant à ceux qui n'ont pu admettre jusqu'au dernier

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moment que la justice civile se mêlât d'une affaire qu'ils jugeaient exclusivement militaire, ils supputaient les chances qu'ils avaient, que le procès retombât sans tarder entre les mains des juges d'un conseil de guerre.

Et ce n'était pas le spectacle le moins curieux qne celui-ci : les ennemis de la revision la demandant et ses partisans souhaitant qu'elle n'arrivât pas tout de suite.

Gomme nous le disions en débutant, ceux-ci ont eu ce qu'ils désiraient : l'enquête.

Les autres, à la sortie, paraissant ainsi faire contre mauvaise fortune bon cœur, se déclaraient également enchantés.

La vérité est que tout le monde doit être, an fond, enchanté de cette solution. Toute lumière doit en sortir.

Et maintenant, rentrons dans la salle d'audience et donnons les principaux passages du plaidoyer de M® Hornard, qui n'a pas cessé un instant de présenter le plos grand intérêt :

III. — Suitedela plaidoirie de M» Mornard. — L'expertise de 1897, qai admet le décalque de l'écriture d'Esterhazy, nesaurait fournir d'argument que pour dégager Dreyfus de l'accusation fondée sur le bordereau.

Les experts de 1897, dit l'éminent avocat, dont, pour le moment, je veux admettre les conclasions, ont admis l'hypothèse d'un décalque de récriture d'Esterhazy.

Il est donc impossible aujourd'hui d'attribuer le bordereau à l'écriture de Dreyfus plus ou moins déguisée.

Voilà donc un point acquis : le bordereau n'est plus de l'écriture de Dreyfus ; il est de l'écriture décalquée d'Esterhozy.

Maintenant, quel est l'auteur de ce décalque?

Où y a-t-il une preuve quelconque que c'est Dreyfus ?

Il n'y en a pas l'ombre dans les dossiers.

Au contraire, il est établi que l'auteur du décalque, si décalque il y a, ne peut être Dreyfus.

S'il avait fait le bordereau, quelle écriture eût-il choisie, puisqu'il ne voulait pas employer la sienne?

Evidemment, une écriture absolument dissemblable.

Or, il se trouve que récriture d'Esterhazy, si l'on se rappelle les constatations des experts de 1894 attribuant le bordereau à récriture de Dreyfus, aurait des analogies avec celle de Dreyfus.

En tout cas, s'il avait décalqué l'écriture d'un autre, c'eût été éyidemment pour pouvoir, à l'occasion, détoiirner les soapçons sur cet autre.

Or, il n'a jamais accusé personne. Il n'a pas connu Esterhazj et jamais il ne l'a dénoi^cé.

Pour expliquer ce décalque, Esterhazy a soutenu d'abord que Dreyfus ayait dû se procurer des lettres quelconques de lui, sans savoir, du reste, quel en était l'auteur.

Mais on lui a fait observer que le bordereau contenait des expressions techniques relatives surtout à Tartillerie et que ces expressions ne pouvaient se rencontrer dans des lettres quelconques.

A.lors, il a imaginé l'histoire de la demande qui aurait été faite, sans avoir jamais pu la justifier, d'une notice sur la campagne de Grimée où son père avait servi.

Mais, alors, l'auteur de c^tte demande, qu'il a attribuée & Dreyfus, se cachant sous le nom du capitaine Brault, n'ignorait pas le nom d'Ësterhazy !

Et alors, pourquoi n'aurait-il pas nommé Esterhazy comme l'auteur du bordereau, puisqu'il n'eût emprunté, sans nul doate> l'écriture d'Ësterhazy que pour pouvoir, au besoin, le dénoncer comme le coupable?

Ainsi, l'hypothèse du décalque est démentie par les articulations d'Esterhazy lui-même .

Elle Test, en outre, de la façon la plus formelle, par les autorités les plus hautes.

On a entendu, à la cour d'assises de la Seine, le directeur de l'Ecole des chartes, M. Paul Meyer, une foule d'autres savants. Tous ont été d'accord pour affirmer, sous la foi du serment, que récriture du bordereau était de l'écriture non décalquée d'Esterhazy. Donc le bordereau doit bien être attribué à Esterhazy. «.

iV. ^ Illégalités commises dans rinstriiction du crime, reproché

au commandant Esterhazy. '

Passant aax relations de Tétat-major et d'Esterhazy : La déposition de M. Christian E.terhazy devant M. Ber-

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tulus a montré îrréfatablement qu'il a servi d'intermédiaire, «ntre Esterhazy et le lieutenant-colonel du Patj de Gam^ préoccupé d'assurer cette « conciliation » .

L'aveu même de cette intervention active se trouve dans mémoire adressé par Ësterhaiy au procureur de la Répi blique, en réponse à la plainte en escroquerie portée coi ~ lui par son cousin Christian.

Et tout cela est corroboré par la lettre même dans li quelle le ministre de la guerre, M. Zurliaden, annonce ministre de la justice la mise en non-activité du lieutenanl colonel du Patj de Clam. J

Voici les passages essentiels de cette lettre, d«ftèe dfl 40 septembre : 1

\. ~~ Lettre du général Zarlinden sur les agissements de

Paty de Clam.

« 10 septembre 189S.

» ... En 1896 éclate dans les bureaux du service des r geignements le conflit Picquart-Henrj, le premier travaill é. prouver la culpabilité d'Esterhazy pour le substituer Dreyfus, le second défendant Ësterhazy.

» Dans ce conflit intervient plus tard le lieutenant-co du Paty de Clam, et des animosités personnelles à*o privé viennent encore en aggraver les conséquences, grosses fautes et môme des crimes ont été commis pendan^ cette période.

» C'est d'abord le lieutenant-colonel Picquart qui produi dans des conditions assez louches, le petit bleu, point départ de la surveillance exercée sur Ësterhazy ; ainsi, communique des renseignements à des personnes étranger à l'armée.

» En réponse au petit bleu, le lieutenant-colonel Henry fait le faux qui a amené son arrestation et Ta conduit au suicide.

» Le lieutenant'Colonel du Paty de Clam commet de son côté des fautes graves dans le service. Bien que des cir constances atténuantes puissent être invoquées en sa fave en raison du motif de son intervention {retenez cette phras j'ai fait ouvrir contre cet officier supérieur une enqué dont le résultat a été sa mise en non-activité.

dans rintérét Ësterhazy

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>> Ces fautes, qu*il importait de réprimer d l'armée, ont toutes trait à l'affaire Ësterhazy,

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