L A ON 1 C E
La joie en «fi publique les Princes tous deux Des Syriens ravis emportent toûs lês vœux.
Ils panchent d’un côté , prêts à tomber de l’autre , Leur choix pour s’affermir attend encor le vôtre. Et de celui qu’ils font ils font fi peu jaloux ,
Que votre fècrêc fû les réunira tous.
CLEOPATRE
Sais- tu que mon fecrec n’efi pas ce que l’on penfe ;
LAONICE
3’artens avec eux tous celui de leur naiffance.
Pour un efprit de cour , & nourri chez les grands , Tes yeux dans leurs fecrers font bien peu pénétrant. Apprens , ma confidente, apprens à me connoître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître ,
Voi, voi quêtant que l’ordre en demeure doureux. Aucun des deux ne régne , & je régne pour eux.
Quoique ce fdit an bien que l'un & l'autre attende ,
De crainte de le perdre aucun ne le demande ; Cependant je pofléde , & leur droit incertain Me laide avec leur fdrt leur fcéptre dans la main.
0 Voilà mon grand fecret. Sais-tu par quel myftére Je les laiflfois tous deux en dépôt chez mon frere?
LAONICE
J’ai crû qu’Antiochus les tenoit éloignés ,
Pour jouir des états qu'il avoir regagnés.
CLEOPATRE
ïl occupoit leur trône, & craignoit leur préfence :
Et cette jufife cfainté affuroit ma puiflance.
Mes ordres en étaient de point en point faivis. Quand je le fnénaçois du retour de mes fils ,
Voyant ce foudre prêt à fùivre ma colère,
Quoi qu’il ftté plût ofer, il n’ofdis me déplaire.
Et content ; malgré lui, du vain titre de Roi,
S'il régnoit au lieu d’àix , ce n’étoit que fous moi; '
Je te dirai bien plus. Saris violence aucune < J'attfois vû Nicanor époufer Rodogune ,
Si content de lui plaire, & de me dédaigner ,
Il eûc vécu chez elle en melaiffant régner;
Son retour me fâchoit plus que fan nyménée ,
Et j'aurois pû l’aimer , s’il ne l’eût couronnée.
Tu vis comme il y fit des efforts fuperflus ;
Je fis beaucoup alors , 3c ferois encor plus ,
S’il écoir quelque voie, infâme, ou légitimé.
Que m’enfeignât la gloire , ou que m’ouvrît te crime ^ Qui me pût conferver un bien que j'ai chéri ,
Jufqu’à verfei pout lui tout le iang d’un mari.
Dans l’état pitoyable ou m’en réduit la fuite.
Délices de mon cœur , il faut que je te quitte ;
On m’y force, il le faut ; mais on verra quel fruit En recevra bien-rôt celle qui m’y réduit.
L’amour que 'fai pour toi tourne en haine pour elle , Autant que l’an fat grand , l’autre fera cruelles Et , püifqu’en te perdant j’ai fur qui m’en venger,
Ma perte eft fùpporcable , & mon mal eft léger. LAONICE.
Quoi? Vous parlez encor de vengeance & de haine.
1 6 R O DO gune;
Pour celle dont vous-même allez faire une Reine* CLEOPATRE.
Quoi ? je ferois un Roi pour être fon époux ,
Et m’expofer aux traits de fon jufte courroux ? N’apprendras- tu jamais , ame baffe & groffiére,
A voir par d’autres yeux que les yeux du vulgaire? Toi , qui connois ce peuple , & fais qu’aux champs dé Mars j ' •
Lâchement d’une femme il fuit les étendarts,
Que fans Antiochus T typhon m’eût dépouillée ,
Que fous lui fon ardeur fut foudain réveillée.
Ne faurois-cu juger que fi je nomme un Roi,
C’eft pour le commander, & combatre pour moi? J’en ai le choix en main avec le droit d’aînefle ,
Et , puifqu’il en faut faire une aide à ma foibjefle , Que la guerre fans lui ne peut fe rallumer ,
J’qfêrai bien du droit que j’aide le nommer*
On ne montera point au rang dont je dévale.
Qu’en époufant ma haine au lieu dema rivale.
Ce n’eft qu’en me vengeant qu’on me le peut ravir , Et je ferai régner qui me voudra fervir, *
, LAONICE. „•
Je vous connoiffois mal.
..Connois-moi toute entière.
Quand je mis Rodogune en tes mains prifonniére. Ce ne fut ni piné , ni refpeél de fon rang , -
Qui m'arrêta le bras , & conferva fon fang.
La mort d’Antiochus me laifToit fans armée.
Et d’une troupe en hâte à me fuivre animée , Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours, M'expofoient à fon frère, & foible , & fans fecours. Je me voyois perdue , à moins d’un tel otage ;
11 vint , & fa fureur craignit pour ce cher gage ,
Il m’impofa des loix, exigea des fermens ,
Et moi j’accordai tout pour obtenir du tems.
Le tems eft un tréfor plus grand qu’on ne peur croire * J’en obtins , & je crus obtenir la vi&ojre ,
J’ai pû reprendre haleine , & fous de faux apprêts . . .
Mais
Mais voici mes deux fils que j'ai mandés exprès. Ecoute , & tu verras quel eft cet hyménée Où fe doit terminer cette illuftre journée.