ACTE II, SGËNE III
Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne;
L'unique fondement de cette aversion,
Cest la honte attachée a sa possession.
Elle passe à vo$ yeux pour la même infamie ,
S'il faut la partager avec notre ennemie \
Et qu'un indigue hymen la fasse retomber
Sur celle qui venait pour vous la dérober.
nobles sentiments d'une âme généreuse!
G fils vraiment mes fils! ô mère trop heureuse! Le sort de votre père enfin est éclairci :
Il était innocent , et je puis l'être aussi ; Il vous aima toujours , et ne fut mauvais père Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère. Et dans cette embuscade où son elfort fut vain , Rodogune, mes fils, le tua par ma main.
Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre père , à moi , mon innocence *; Et si ma main pour vous n'avait tout attenté , L'effet de cet amour vous aurait tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime 3, Lorsque vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé, Dans son sang odieux je l'aurais bien lavé;
1 M Le défaut de clarté vient principalement de la même infa^ mie, qui n'est pas français, et de ce que ce pronom elle , qui Be rapporte par le sens à couronne , estjoint à honte par la construeliun.» ( Voltaire.) Corneille dit la même infamie, comme il a dit dans le Cid la même vertu pour la vertu même. Si ce tour n'est plus français, le critique doit au moins avertir qu'il l'a été. Un vers de Médée (act. II, se. n) nous montre clairement qu'alors le sens de même ne dépendait pas de la place qu'il occupe avant on après le substantif :
Ah ! I*innoeenee même «t la mime candeur !
2 M I>6 cet amour ne se rapporte à rien ; elle entend Tamour que Nicanor avait eu pour Uodognue. » {Voltaire.)
5 « Voue me rendrez l'estime ne peut se dire comme voue me Tendres Vinnoctnce; car l'innocence appartient à la personne, et Tesiime est le sentiment d'auirui. Vous me rendez mbn innocence, ma raison , mon repos , ma gloire, mais non pas mon estime.» C Voltaire.) Estime avait alors le sens ù^honneur, bonne réputaiion. £d voici un exemple :
Vooi <ti«i en estime D'aroiv une àme noble . et f rajlde , et mairnaniine.
(CoraHUe , la Smt,- du Menteur, aet. Il , ae. iv.)
Mais comme tous aviez votre part aux oflensf's , Je vous ai réservé votre part aux vengeances, Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits , Si vous voulez régner, le trône est à ce prix ', Entre deux fils que j'aime avec même tendresse Embrasser ma querelle est le seul droit d^alnesse : La mort de Rpdogune en nommera l'aîné*.
Quoi! voi^s montrez tous deux un visage étonné! Redoutez-vous son frère? Après la paix infâme Que même en la jurant je détestais dans l'âme, J'ai fait lever des gens par des ordres secrets Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout prêts; Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie , Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?
Est-ce pitié pour elle ? est-ce haine pour moi ? Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave.
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave? Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats. Pour qui je crus en vain conserver ces États : J'ai fait votre oncle roi , j'en ferai bien un autre , Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.
Mais, madame, voyez que pour premier exploit...
GLÉOPATRE. /
Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit. Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande ;
i « Cette proposition si peu préparée, si extraordinaire, prépan des événements d'un si grana traiçique, que le spectateur a toujours pardonné cette atrocité , quoiqu'elle ne soit ni dans ia vérité historique, ni dans la vraisemblance. Ia situation est théâtrale; elle attache malgré la réflexion. Une invention purement raisonnable peut être très-mauvaise; une invention théâtrale, quel» raison condamne dans l'examen , peut faire un très-grand effet: c'est que l'imagination , émue de la grandeur du spectacle, se de? mande rarement compte de son plaisir. >» ( Voltaire.) — « La pro^ position de Cléopàtre est vraisemblable de la part d'une femme qui a tué son mari de sa propre main , et qui est capable de touj sacrifier à son ambition. » (Palissot.)
2 w En nommera l'atné. Cet en se rapporte à ses deux fils ; mail comme il y a un vers entre deux, le sens ne se présente pas claii rement. * (Voltaire.) Il y a clarté pour les esprits' clairvoyant^ qui n'ont pas perdu de vue le vers précédent.