ACTE I, SCENE I
Il crut pouvoir saisir la couronne ébranlée ', Et le sort , favorable à son lâche attentat , Mit d'abord sous ses lois la moitié de TÉtat. ' La reine, craignant tout de ces nouveaux orages. En sut mettre à l'abri ses plus précieux gages. Et pour n'exposer pas l'enfance de ses fils.
Me les fit chez son frère enlever à Memphis'. Là , nous n'avons rien su que de la renommée, Qui , par un bruit confus diversement semée , N'a porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité de cent déguisements.
LAONICE
Sachez donc que Tryphon , après quatre batailles.
Ayant su nous réduire à ces seules murailles ,
En forma tôt le siège '; et pour comble d'effroi ,
(Jn faux bruit s'y coula * touchant la mort du roi.
Le peuple épouvanté, qui déjà dans son Ame
Ne suivait qu'à regret les ordres d'une femme,
Voulut forcer la reine à choisir un époux. *
Que pouvait-elle faire et seule et contre toust
Croyant son mari mort, elle épousa son frère ^
1 Voltaire ne veut pas qu'âne couronne puisse êire «branlée ^ comme un empire ou un trône. Une couronne chcmcelle quand lo pouvoir est ébranlé.
% * Me les fil enlever, phrase louche. EUe peut signifier, les fit enlever de mes bras, ou m'ordonna de les enlever : en ce dernier sens , elle est mauvaise. Enlever à Memphts est impropre; elle les porta, les conduisit à Memphis, les cacha dans Memphis. Enlever d JfMTip^ù ôigni fie tout le contraire; enlever à sisnifie ôter à, dérober à : enlever le Palladium à Troie , enlever Hélène d Paris. Élever, au lieu d'enlever ôterait toute équivoque. Peui-ôtre y a t-il eu dans la première édition une faute dimpression, qui a été répétée dans toutes les autres. » (Voltaire.) — Il n*y a pas de faute d'impression , pas plus ici que dans Racine ( 2)rt<anmcM , act. IV, se. Il ), oh nous lisons :
Juai* . enltmie à la eour.
D«TlMit «a on* nnit l'objet 4« notr* anHNur.
C'est un latinisme, rapere ad, qui, dans Racine comme dans Corneille , fait amphibologie.
3 M Tôt ne se dit plus; il est devenu bas. >» (Voltaire.) A « S'y coula n'est pas du style noble. » (Voltaire.) 8 « Il semble qu'elle épousa son propre frère : ne devait-on pas exprimer qu'elle épousa le frère de son mari ? l'auteur ne devait-il pas lever cette petite équivoque, avec d'autant plus de soin qu'oa
U RODOGUNÈ.
L'effet montra soudalf) ce conseil salotafk^^. Le prince Antiochus , dereuu nouveau roi , Sembla de tous côtés traîner l'heur avec soi * % La victoire attacliée au progrès de ses àrinés Sur nos fiers ennemis rejeta nos alarmes ; Et la mort de Trypiion dans un dernier combat , Changeant tout notre sort , lui rendit tout l'Ëtat. Quelque promesse alors qu'il eût faite à la mère De remettre ses fils au trOne de leur père ^ , 11 témoigna si peu de la vouloir tenir.
Qu'elle n'osa jamais les faire revenir.
Ayant régné sept ans, son ardeur militaire Ralluma cette guerre où succomba son frère * :
pouvait épouser son frôre 0ti Perfie , en Syrie , en Egypte , à Alliénés, en Palestine? Ce n'est là qu'une très- légère né^igence; mais il faut toujours faire voir combien il importe de parler pm-ement s» langue, et d'être toujours clair. » (VoltairB.)
i II y a ici une ellipse conyenabte au langage poétique ; montra que ce conseil était salutaire , serait de la prose , ta mesure y fftt*elle.
S « On a déjà remarqué que heur pour bonheur ne se dit plus. » (Voltaire.) — Mais il faut ajouter qu'il peut se dire.
3 « 11 n'est pas dit que cette veute de Nicaner était Gléopètre , mère des deux princes, et que le roi Antiochus avait promis de rendre la couronne aux enfants du premier lit. Le spectateur a besoin qu'on luidél)roail1e cette liistoire. Cléopàtre n'est pas nommée une seule fois dans la pièce. Corneille en donne pour raison qu'on aurait pu la confondre avec la Cieopàtre de César; mais il n'y &
guère d'apparence que les spectateurs instruits, qui instruisent ientôt les autres , eussent pris cettu reine de Syrie pour la maitresse de César. Et puis comment cet Antiochus avait-il promis 4e rendre le royaume aux deux princes , devaieutrils régner tous deux ensemble? Tout cela est un peu confus dans le fond, et est exprimé confusément. » {Voltaire.)
A « Rien ne fait mieux voir la nécessité absolue d'écrire purement , que l'erreur oh jette ce mot succomba; il fait croire qu'un frère d'An tiochus succomba dans cette nouvelle guerre : point du tout; il est question du roi Nicanor, qui avait succombé dans la guerre précédente : il fallait avait succombé; cela seul jette des obscurités sur cette exposition. N'oublions jamais que la pureté du style est d'une nécessité indispensable. Quand on voit que celui qui conte cette histoire s'interrompt aux mille beaux exploits de cet Antiochus, craint à Végal du tonnerre, et qui donna bataille, cette interruption , qui laisse le spectateur si peu inntruit, lui ôie l'enyie de s'iostniire; et il a fallu tout l'art et toutes les ressources du génie de Corneille pour renouer le fll de l'intérêt, m (Voltaire,)
AGTB t, SOBNK I. 1(
Jl attaqua le Parth^, et se crcTt atoex IM Pour en venger sur lui la prison et la mort '. Jusque dans ses Etats il lui porta la goorre , Il s*y fit partout craindre à l'égal du tonnerre, Il lui donna bataille , où mille beaux exploita... Je vous acbèverai le resté une antre fois; Un des princes survient '.
- {Elle se veut retirer.)
SCÈNBl n.
AfmOGHUS , irVAGËNE, LAONIGB.
ANTIOCHUS
Demeurez , Laonlce ^ ; Vous pouvex , eomme lui me rendre un bob office. .
Dans l'état où je suis, triste, et plein de souci. Si J'espère beaucoup , je crains beaucoup aussi. Un seul mot aujourd'hui, maître de mti fortune,
—C^Mt pfééisénent parce qae lespeetatour ept instruit ioiparfaitement qu'il est tenu en baleine, et qa'il attend curieusemeat que le nua^ se dissipe. Il ùiat aussi remarquer l'adresse du poète, qui réparut sur deux scènes la longue narration nécessaire à Texposition.
I M If» cpostryction est encore obscure et vicieuse : en se rapporte au frère , et {ttt ee ra]>porte an Pi^rthe. La difficulté d'employer les pronoms et les conjonctions , sans noire à la clarté et à l'élégance, est très-grande en français. » (Voltaire.)
il « On ne sait point quel prince , et Antiochus ne se nommant point , laisse le specutteur incertain. »( Voltaire.)
S « Oo ne sait encore si c'est Antiochus ou Séleucas qui pari« ; on ignore même que Tun est Antiochus , l'autre Séleocus. Il est k remarquer qu' Antiochus n'est nommé qu'au quatrième acte , à ta •cèpe troisième , et Séleucas èi la scène cinquième , et que Cleo-
intérossante. Mais voyez Texposition de Bajaui : il y avait autant de préliminaires dont il fallait parler ; cependant quelle netteté 1 comme tous lea caractères sont anuoncés! avec quelle facilité tout aat 4évelOD»é ! quel art admirable dans cette exposition de Bajoui. » (VoVaîtQ
le RODOGUNE.
M'ôte ou donne à Jamais le sceptre et Rodogune > ,
Et de tous les mortels ce secret révélé
Me rend le plus content ou le plus désolé'.
Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère «,
Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère,
Mais d*un frère si cher, qu'une sainte amitié
Fait sur moi de ses maux rejaillir la moitié.
Donc pour moins hasarder j*aime mieux moins prétendre %
Et pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre.
Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux,
M'assurer de celui qui m'est plus précieux * :
Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d'aînesse.
Pour un trône incertain j'en obtiens la princesse*,
i « Il vaudrait mieux qu'on sût déjà qui est Rodogune. Il est en« core pluâ important de (aire connaître tout d'un coup les personnages auxquels on doit 8'iutéresser, que les événements passés avant l'action. » (Foi<air«.)
a M II semble par la phrase que ce secret ait été révélé par tous les mortels. On n'insiste ici sur ces petites fautes que pour faire voir aux jeunes auteurs quelle attention demande l'art des vers. » (Voltaire.)
3 « Expression impropre et louche. Voir dans h hasard ne signifie pas : Mon bien est au hasard , mon bien est hasardé, » ( VoU taire.)
A « Donc ne doit presque jamais entrer dans un vers, encore moins le commencer. Quoi donc se dit très-bien , parce que la syllabe quoi adoucit la dureté de la syllabe donc.
Racine a dit :
Je «ait dono nn témoin de leur pea de paiwanee.
Mais remarquez que ce mot est glissé dans le vers, et que sa rudesse est adoucie par la voyelle qui le suit. Peu de nos auteurs ont su employer cet enchaînement harmonieux de voyelles et de consonnes. Les vers les mieux pensés et les plus exacts rebutent quelquefois ;on en ignore la raison ; elle vient du défaut d'harmonie. «(Ko/ toire.)
8 « On est étonné d'abord qu'un prince cède un trône pour avoir une fenime. Mais Antiochus est déterminé par son amitié pour son frère Séieucus, ainsi que par son amour pour Rodogune. Peut-être eùtril^ fallu qu'Antiocbus eût paru éperdumeut amoureux , et qu'on s'intéress&t déjà à sa passion, pour qu'on excusât davantage ce début par lequel il renonce au trône. » ( Voltaire.)
6 « Le mot propre, au dernier hémistiche du premier vers, est incertain ; car ce droit d'ainesse n'est point fârheuo! pour celni qui aura le trône et Rodogune.» (Voltaire.) — Fâcheux convient dans la bouche d'Antiochus, qui aime tendrement son frère et Rodogune , et qui ne veut ni affliger l'un , ni contraindre l'autre.