‹ Rodolfe StrebelleChapitre 2 sur 4 · LL · texte numérisé non relu

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Illustration (pour une œuvre de Blanche Rousseau). R. STREBELLE.

. fumée de nos songes, l'immobilise et lui assigne une forme que nous demanderions en vain à la

littérature ou à la musique.

Comme Baudelaire découvrant dans les toiles

de Delacroix le fantôme de son démon caché, pourquoi ne trouverions-nous pas dans une œuvre contemporaine l'image de cette inquiétude qui, du plus humble au plus glorieux, nous hante et nous dévore et quelque lourd que soit notre esclavage esthétique, pourquoi nous interdirionsnous l'illusion de la liberté dont quelques audacieux s'efforcent de fixer pour nous les fragiles apparences ?

L' enthousiasme qu'’éveillent chez les jeunes gens de tous les temps, les plus folles tentatives, n’a pas d’autres racines et il n'y faut voir qu'une manifestation de cette perfectibilité indéfinie des hommes dont parlait Turgot. |

Nombreux sont ceux auxquels s’accrochent nos espérances, rares ceux qui nous accueillent, soit qu'indifférents aux appels, ils détournent la tête, soit qu'inquiets des sentiers hasardeux où nous les entrainons, ils préfèrent aux risques de l'aventure, la sécurité des routes bien gardées.

Tant en Belgique qu'en France, les diverses écoles de peinture s'épuisent en revendications

contradictoires : quelques isolés cependant semblent s'être rendu compte de la détresse universelle.

Ils essayent de la traduire dans les ouvrages dociles à la fois aux soubresauts de la sensibilité moderne et à la rigueur de quelques antiques lois.

Pour eux, formes, couleurs et lignes, loin de s'éparpiller en stériles exercices, se fondent en une haletante symphonie et chacune de leurs œuvres dissimule, comme autant d'occultes interprètes, les signes d’un alphabet secret perceptible aux seuls yeux de l'esprit.

Rodolphe Strebelle est de ces artistes et bien qu'il atteigne à peine ce milieu de la vie où l'ombre allongée derrière nous exalte l’éclat de la lumière qui nous devance, il a déjà marqué du signe de la victoire plusieurs de ses ouvrages.

Dans l'étude qu'il consacrait en 1891 à Gauguin, G. Albert Aurier (Œuvres Posthumes, pages 215 et 216), résumait en quelques lignes les caractères de l'œuvre d'art :

1 L'œuvre d'art, disait-il, sera :

N 1. Jdéiste, puisque son idéal unique sera l'expression de l'idée;

1 2. Symboliste, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes ;

1 3, Synthétique, puisqu'elle écrira ces formes, ces lignes, selon un mode de compréhension générale ;

1 4, Subjective, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet ;

1 5. C'est une conséquence : Décorative, car la peinture décorative proprement dite, telle que l'ont comprise les Égyptiens, très probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une manifestation d'art à la fois subjectif, synthétique, symboliste et idéiste."

Strebelle semble avoir instinctivement pressenti ces lois : initié dès son jeune Âge à l'art décoratif, 1l était, il est vrai, mieux qu'aucun autre, armé pour les compremdre.

D'emblée on le voit s'attaquer aux synthèses,

dédaigner l'accessoire du chevalet et moins préoccupé de pittoresque que d’eurythmie, imposer dès ses premiers essais, au visage transitoire des êtres et des choses, le masque de l'éternel.

Ce n'est pas qu'il ignore la grâce de l’image et la séduction de l’anecdote bien contée : une imagination complaisante, un pinceau docile y suffisent. Quiconque les possède en pourra tirer honneurs et profits.

Mais Strebelle sait regarder au delà de luimême et prend le parti de rompre avec de trop captieuses voix. Si elles suscitent parfois des miracles, elles conduisent plus souvent aux abîmes, rythmées qu'elles sont par nos indulgences et nos incertitudes.

À qui ne leur oppose pas sa volonté, elles infligent la narcose de cadences tôt tournées en refrains. Malheur à qui s'y complait.

Fât-il le plus fier des hommes, l'artiste, sans victoire quotidienne sur soi-même, n'est que le virtuose de ses faiblesses.

Strebelle le sait : il dédaigne les faciles tro-

phées, rejette sans pitié le diamant trop aisément libéré de sa gangue et, rebelle à l'attrait d'une célébrité précoce, ne renonce à la solitude où jusqu'alors il a vécu, qu'à l'heure où il se sent maître de soi. En 1914 il a trente-quatre ans : un dessin rehaussé "Portrait de ma femme, d'une grâce nerveuse et hautaine, révèle son nom aux visiteurs du Salon triennal.

Mais la guerre survient qui interrompt ses recherches. Les exigences de la vie quotidienne le condamnent à des besognes disparates : sans délaisser ses pinceaux, il se consacre à des travaux de jardinage et de culture qui l'initient à des secrets imprévus. De l'atelier familier il se trouve brusquement projeté dans la campagne, qui le noie de ses fastes harmonieux.

À la lumière factice de l'atelier succède la caressante effusion des aubes et des crépuscules.

Il va pouvoir enfin feuilleter le dictionnaire de la nature et s'ouvrir un chemin à travers les obscures forêts de l'Univers.

Pour cette âme prédestinée l'heure serait sans égale, si aux délices de la découverte ne se

mêlait l'angoisse, sans cesse accrue, du danger quotidien.

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Jamais les automnes n'ont été plus sanglants et à des avalanches de fleurs et de rires, les

printemps vont, durant quatre années, mêler les perles rouges d'une tragique rosée.

De l’amertume qu'il en ressent, Strebelle imprégnera mainte œuvre future et son allégresse en restera comme endolorie.

Cet amant de la couleur amortit les sonorités de sa palette, dissimule sa joie d'enfant sous le crêpe d'invisibles voiles et tempère la fougue de son credo d'une constante mélancolie.

Qu'il s'attarde devant un paysage, une nature morte ou une figure, il ne cède qu'à regret à leur attrait sensuel : ses fleurs évoquent le travail mystérieux de leurs racines, ses paysages, les conspirations de la lumière et de l'ombre et ses figures, l'inextricable réseau des pensées qui les assaillent. = La campagne uccloise, la mer du Nord, Belœil et Montreux, toutes étapes de son pèlerinage, se parent, en son honneur, de splendeurs inaccoutumées : les ciels balayés par les vents s'ouvrent à l'envol des nuages qui s’y échevèlent en écharpes de vapeur et de phosphore. …

Sur l'innocence des champs plane la perpé-

Mère et enfant. R. STREBELLE.

"ATTISANLS ‘H ‘(NR2SN0M SUUEIA omJA] € luomeddw) “1AI4 p 28es{e

R. STREBELLE

Dans les dunes.

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. tuelle menace d'un orage qui s'insinue en flammes d'argent parmi la quiétude des blés et la tor-

peur des marécages. Des sites familiers revêtent des aspects légendaires : tel coin de jardin se

mue en féerique domaine, telle cabane en maison

des sortilèges, tel nuage en étincelante caravelle.

Beloœil rougeoie dans la pourpre amère de ses souvenirs et ses allées s'ouvrent à des cortèges d'ombres. |

Parmi des éclairs et des palmes, d'illustres reflets se confrontent au mystère endeuillé des vasques.

Du château endormi descendent de grands escaliers d'or que jonchent des bouquets oubliés et, tendues vers d'invisibles mains, quelques roses, autour d’un balustre, achèvent de confondre leur agonie aux suprêmes lueurs du couchant.

À ces glorieux vestiges, Montreux oppose l'éternité de ses cimes et la mer, son glauque infini. Qu'il apparaît dérisoire et charmant ce kiosque où s’attarda le peintre et qui brode d'une menue dentelle le flanc de la montagnel Comme

elle s’amenuise devant les rythmes conjugués des vagues et du ciel, cette foule bariolée que Strebelle fixe d’un preste pinceau!

Kiosque et foule ne sont là que pour exalter le vertige de deux infinis : pareils à de naïves images, ils illustrent un texte sublime : l'œil s'y arrête, leur sourit et les quitte pour embrasser l'immensité dont ils se croyaient les gardiens : ces sommets et ces flots, ces firmaments balafrés de nuées, voilà l'empire du peintre qui y retrouve, dans une synthèse de lignes et de couleurs, le sens même de son art.

Leur rythme, il le concilie, l’adapte et-le confond à celui de la forme humaine et il n'est pas un de ses portraits ni un de ses groupes qui ne soit inscrit dans l'orbite de quelque élément.

Mais à l'encontre de ses paysages où tonnent les tumultes d'une tragédie intérieure, ses figures magnifient la joie d'une conscience apaisée.

Comme aux haltes d'un dur voyage, il s’y baigne d'eau fraîche et de soleil : un cher visage, un sourire d'enfant concentrent son bonheur épars :

son âme s y fige en caresses, son art en rappels des grands spectacles entrevus.

Touchant accord des êtres et des choses!

Cette femme, contemplant de sa fenêtre un parc enneigé, prolonge la mélancolie des fleurs qui se fanent non loin d'elle et ce groupe intitulé Heure claire emprunte au chant d’un violon sa suave eurythmie. D'innombrables complots allient ainsi aux héros du peintre une nature experte en surprises. Elle fait se jouer autour d'eux des lumières et des couleurs aussitôt suspendues aux arcs légers des gestes, si bien que de toutes les figures strebelliennes émane un double enchantement.

Serviteur des choses, ce magicien ingénu en est aussi le maître. Il les écoute, les confesse, leur restitue un rÿthme que lui dispute le hasard, ordonne leur lyrisme sans en abolir l'éclat, les plie à son instinct lui-même soumis aux règles de son inteligence et libère la parcelle d’absolu qu'emprisonnent leurs traits.

Par tout cela il honore la jeune peinture belge

et il semble bien que d’un tel artiste dont l'ascension continue, on soit en droit d'attendre les plus grandes choses.

Georges MARLOW.

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