‹ RodolpheChapitre 1 sur 8 · Rodolphe · texte numérisé non relu

Rodolphe

Rodolphe apprit , le soir mcrae , qu\ine ordonnance de non-lieu venait d'infirmer le réquisitoire lance contre Edgard. Cet événement inquiétait Dutillage : il devenait évident pour lui qu^il allait avoir à supporter les

rudes réclamations d\in liomme avec lequel une discussioii serait fort dani^ereusc, et dont il ne pouvait plus attendre de procédés indul-

gens.

Sans doute la restitution des huit mille francs de Fiorette , qu'^Edgard allait incontestablement exiger , eut été chose facile à Dulillage : son journal avait pris, dans Tespace d\m mois, un développement prodigieux.

Delmans , non moins dévoué au fondateur de cet écrit périodique que sa femme elle-même, circonstance si commune aujourd'hui qu'elle en est devenue vulgaire; Delmans, disonsnous, avait fait adopter à tout le côté gauche de la chambre , Toeuvre de son jeune ami , comme bréviaire du vrai libéralisme , et Ton doit convenir que, pour les hommes candides que les superficies abusent, ce choix était bon. Les députés avaient recommandé chaudement celte publication dans leurs départe-

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mens rcspeclifs ; à Paris , le coiireur qui les fiisait, le boUier qui les chaussait, le tailleur qui les habillait, le restaurateur qui les truffait, eux qu^on entendait sans cesse se féliciter de n^étre pas truffés par le ministère ; en un mot toutes les personnes en rapport habituel avec ces messieurs, avaient pris des abonncmens au journal de Pi.odoîphe ; Targent ne résonnait pas moins dans sa caisse qu'à la banque de France Les commis de Dutillage

formaient des bureaux, voire même des divisions; Tadministration s^était étabhe dans Fhôlel d'un maréchal de France; For moulu scintillait sur les lambris et les plafonds de ce centre aristocratique d\me opposition sans-culotte... Le superbe, Targentifère ConslUut'ionnelimiia. bientôt toutes ces magnificences ; il les surpassa peut-être ; mais ce ne fut qu'Hun plagiat. Avant lui , le journal-Rodolphe s''était paré de tous les dehors de Fautorité supérieure. Ses ré-

dacteurs donnaient des audiences , la main dans le gousset , Texpression du dédain sur les lèvres. Avant les puissances du Constitutionnel^ Tenfant de Marseille s^était réservé, derrière ses bureaux, un cabinet retiré, le demi-jour ménagé par une double paire de i^ideaux , un divan moelleux... Dans ce sanctuaire ignoré des profanes, on préparait la réussite des veuves de Waterloo^ jeunes encore , dont on devait enlever les pensions à la pointe d\me épi gramme, ou sous la grosse artillerie de? pièces de bœuf. Là s^élaborait aussi le succès de vogue des actrices débutantes, toujours ricbes di avenir , lorsqu'elles se montraient prodigues de complaisances ; ou la longévité des vieilles réputations théâtrales , qui savaient se rajeunir par d'amples subsides d'abonnemens. En un mol Dutillage , le premier parmi les industriels de la presse périodique , innova l'art de jeter force poudre aux

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yeux de cette race moutonnière qu'on nomme le public ; le premier il se fit proclamer Thercule (le la popularité', tout en se moquant des honnêtes lecteurs qui prenaient pour argent pur la Tcquivoque monnaie de ses opinions écrites." Depuis , la recette de Rodolphe est devenue , à peu de chose près , générale ; mais le succès en a singulièrement baissé : tout le monde maintenant a le secret de la fameuse panacée dite le journalisme populaire : sa composition est connue comme celle de Teau de Cologne , et Ton sait que les mauvaises drogues y entrent en majorité. Toutefois, rofficine libérale a conservé sur celle de ses adversaires un avantage incontestable : ces mauvaises drogues dont nous parlions tout-à-Pbeure , elle en cache remploi ; tandis que dans les manipulations officielles on les emploie à découvert.

On voit qu'à Fépoque d^rne vogue aussi brillante que celle décrite précédemment,

Dutillage eut facilement tiré huit mille francs de sa caisse pour les rendre à Florette... mais il eût préféré jeter cette somme au fond dW puits , plutôt que de la compter à mademoiselle Lamblay. « Dans ma position , se disaitil , cette restitution serait un dessous , un véritable échec ; je paraîtrais céder à la force musculaire de Menardi ; il pourrait se vanter, dans son journal, d^avoir fait capituler ma volonté : ma conduite, évidemment dictée par la crainte, deviendrait butin d'épigramme : mon nom , précédé de trois étoiles disposées en triangle , alimenterait chaque matin le rire des rédacteurs de cette feuille ; il serait traduit en pointes de vaudeville Il n^en sera

pas ainsi.

« Mais, poursuivit Rodolphe en marchant a grands pas sur le tapis épais de son opulente chambre à coucher, je vais infailliblement rae faire un mauvais paru : EJi^ard n*est pas

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homme à se laisser conduire par le nez..'... je l'espérais, il y a quelques mois : c'était uno grande erreur; ces diables d'honnêtes gens ont toujours du cœur... et je sens ci'uellement , à Fheure où nous sommes , Tinquiétante vérité

de la contre-partie Il faudra décidément

que j'aie des spadassins attachés à mon entreprise : cela manque pour le moment au matériel du journal... Mais je n'en ai pas encore, et certes ! il ne me convient nullement d'y suppléer en personne , surtout à l'égard d'un Menardi. Comment me tirer des serres redoutables de cet aigle, dont je crois voir d'ici flamboyer le regard... Me cacher !... ce serait le plus sûr... Mais le secret de ma prudence ne tardera pas à se découvrir et les

petits paragraphes décorés d'étoiles de m'assaillir Je suis vraiment dans une situalion critique

— Je le sais, et je viens vous en tirer dit

quelquVîn qui ne se faisait jamais annoncer clicz Rodolphe, et qui avait entendu sa dernière exclamation.

— Ail! cVstvous, ma chère Arsène; votre substitut est un grand maladroit.

— Cest selon, répondit en souriant madame Delmans. Ecoutez donc, mon cher, on ne pouvait pas faire pendre haut et court ce pauvre Edgard pour deux lignes de joui'nal... il a fait quinze jours de prison.

— Le voilà bien à plaindre , quinze jours de tête-à-tête avec sa Fiorettc, dans un boudoir grille....

— Je connais des gens qui n^eussent pas tiré un aussi bon parti de leur captivité.... Mais vous savez qu''entre nous les rapports d\ui certain caractère sont tout-à-fait épisodiques, rarement épisodiques même, sans que ^y trouve à redire ; ainsi prenez mon épigramme pour ce qu'acné est : une malice sans

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intention, et parlons de votre embarras.... Ecoutez , Rodolphe, je sais que , dans le pays de la fortune , on ne fait des conquêtes ni à coups de poing ni à coups d^épée ; je trouve donc tout simple que vous reculiez devant une explication au bois avec votre successeur dans les bonnes grâces de Flcretle ; le me persuaderai, à quelques restrictions près, que j^ii toujours un éveque. pour ami , et tout sera dit. Or, je viens vous proposer un moyen de n'ctre pas tué en duel par Edgard...

— Vous concevez, Arsène, je suis devenu la pierre angulaire de Fédilice libéral ; si je succombe dans un combat singulier , notre parti chancelle et tombe,

— On exagère aisément , mon cher Rodolphe, la suite des évènemens.qu''on redoute; mais encore même que le salut de la patrie ne dût pas expirer sur votre tombe , je veux m'opposer , moi , à ce qu^on vous y descende

sitôt , parce que je vois que nous pouvons aller loin ensemble, puisque nous sommes décidés , moi par lassitude , vous par un motif non moins impérieux , à ne pas nous amuser aux bagatelles du voyage.... Ainsi, pour que Menardi ne vous tue pas , il faut le faire tuer.

— Madame , Madame , prenez garde à ce que vous dites —

— Le faire tuer loyalement , reprit Arsène avec gravité , selon toutes les formules de Thonneur du duel; cVst-à-dire en lui jetant sur les bras , à lui qui n'a peut-être de sa vie manié ni pistolets ni épée, une bonne querelle avec un duelliste de profession....

— Edgard est mon compatriote ; il fut mon ami ; ce nVst même pas sa faute s'il ne Test plus , et je serais désespéré que...

— Sensibilité menteuse, mon petit Rodolphe ; j'ai écarté ce voile transparent, et je tiens pour certain que vous voudriez déjà voir Me-

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nardi mort... Cette probité-là, voyez-vous, sera toujours antipathique à votre nature.

— Madame, vous méjugez...

— Gomme je le dois, caro inio\ ce n'est pas sous le vent des flagorneries que nous ferons, de conserve, une bonne traversée... Il faut nous juger pour ce que nous sommes , et

nous mettre en œuvre selon nos mérites

Soyez tranquille , les qualités qui nous distinguent sont inscrites en lettres fleuries et dorées sur les tablettes de la fortune.

« Suivez bien maintenant ce qu^ je vais

f vous dire :

(( Madame de Vermandé, cet(e épreuve manquée dans le moule de la nature , à laquelle \ nonobstant ses défectuosités, Edgard voue un culte fervent , a par le monde un certain cousin germain , lieutenant de dragons ou de hussards; viveur intrépide , joueur forcené , chasseur frénétique, et par-dessus (ont.

amateur enthousiaste de la beauté : c^est un garçon qui ne voit dans la vie qu'aune perpétuelle hyperbole, et ne descend jamais au positif des choses de ce monde.

<( Il est aisé de concevoir qu'*avec un tel caractère, M. Edouard d^Atisj devait avoir bientôt épuisé le fond des trente mille livres de rente, que son père , oncle maternel d^Albertine , lui avait laissées en mourant ; il n''a pas encore 27 ans , et c^en est fait depuis trois de son licritage , dont il n'a disposé qu^Fâge de sa majorité. En moins de trois années, Edouard a donc dévoré six cents mille livres... Réduit à ses appointemens d'officier subalterne , il se voyait , malgré lui , redescendre au plus triste positif, à celui de la médiocrité : il ne put supporter celte perspective. Ne pouvant plus se soutenir dans les hautes régions de la vie où Populence élève ses favoris, îe lieutenant d' A tisy songea à s^y maintenir sur les

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ailes du vice... Il a de la ficaire , de la taille , des grâces ; il se prit à courtiser de ces femmes riches qui achètent les voluptés, lorsque celles qu^on leur donne ne leur paraissent plus assez vives. . . Mais son amour spéculateur était si exigeant quHl cessa bientôt de trouver à le placer dans les premiers rangs de la société. Il eut quelque temps encore du débit dans les classes bourgeoises ; puis enfin, manquant encore de chalandes parmi les beautés mitoyennes , il se rabattit sur les femmes de théâtre , et demanda de For aux créatures mêmes qui Ta V aient aidé'â dévorer le sien.

A ce point de dégradation , d^Atisy se trouvait au niveau des habitués de roulette , des joueurs dVcarté heureux à faire sauter la coupe, des piliers d'estaminet exercés à gagner la poule... Alors il se rendit habile au tjr et à Fescrime; je crois racme qu^il voulut avoir un diplo.ne de maître en Tart de la savate : les

ii ~ RODOLPIïE

(jLiereiies vi le cliiel sont les moyens héloïqiies de la vie crapuieuse qull avait adoptée... Il ne tua d'abord que ses collègues en débauche ou en escroquerie ; mais madame de Vermandé, sa cousine, lui ayant enfin formé sa porte, il déclara qu^il allait se mettre à descendre les hommes qui paraîtraient disposés à fui faire la cour. « Je sais, disait-il, que cette péronelie n'est femme qu'à moitié ; mais Fautre moitié de son sexe peut lui arriver d'un moment à l'autre; elle se mariera , et bonsoir les soixante mille livres de rente qu'un bon vent de fièvre cérébrale ou de gastrite aiguë, souillant sur la rue de Provence, peut faire échouer quelque beau matin à ma porte. Soixante mille livres de rente ! ce serait au moins pour six ans... Cela vaut bien la peine ce risquer ma vie, assez ennuyée du reste, au jeu de casse-tête.

« En exécution de ce beau projet^ Edouard

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cVAtisj provoqua plusieurs Jes adoraîeurs de sa cousine ; il en tua deux, on blessa plusieurs ; mais Tun cVetix lui fractura IVpaule il y a deux ans , et Tannée dernière un jourùaliste, appelé je crois Varnerie^ lui dontia deux coups d^épée qui Font retenu six mois, au lit. Son ardeur querelleuse est fort amortie maintenant ; mais on peut la ranimer-, et je vous promets d'armer ce champion, contre votre Edgard.

Rodolphe compritparfai temen t que madam e Delmans avait eu ran^ parmi les conquêtes de M. d'Alisy , soit avant , soit depuis le réi^ime des subsides ; qu'elle se proposait de ramener un instant sous son toit ces amours va^^îbon-

des C'était bien hideux, et lui-mcme le

pensa. Mais il courait un grand danger, et ce n'était pas le cas de se mo'iitrer scrupuleux. Du reste, le moyen paraissait ingénieux : Edgard se trouvait sur le terrain où le spadassin

Edouard guerroyait d'ordinaire, et son duel avec Menardi semblerait tout naturel... Personne assurément ne s''a viserait de mêler son nom, à lui Rodolphe , au récit de cet événement , qui le débarrasserait dHm adversaire dWitant plus dangereux , c{u''il ne pouvait ignorer mainlenant aucun des mauvais offices que son compatriote lui avait rendus... Et cet expédient si bien combiné, si décisif sans

doute, que lui coûterait-il? rien Quelques

baisers , quelques transports faux d\me maîtresse qu"'il n\'ivait recherchée que spéculativement... Il y avait long-temps que ces bagatelles étaient comptées parmi les riens de la vie du positif Rodolphe.

Quant à madame Delmans , on sait qu'elle sY^tait jetée dans Ls bras de Dutillage par la crainte à\\n scandale qu'elle cvila le mieux qu''elle put, tant que son mari n'eut pas un grand état dans le monde; scandale qu'elle bravait

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maintenant, comme toute femme d'un raîii; élevé doit faire. Elle n^avait pas aime resp:icc d'ime minute raventuricr marseillais ; îr-ais elle faisait le plus grand cas de sa faconde intri^5^^nte , de la souplesse de mouvemens qui le rendait apte à toutes les combinaisons de Tastuce , et conscquemnient propre à tous les genres de succès. Son association avec cet homme à savoir-faire omniforme devait donc lui profiter , en raison des ressources qu^elle ajoutait aux siennes. Madame Delmans sentait qu'acné arrivait incessamment à cet âge où les femmes , en perdant leurs séductions , voient évanouir Tempire qjiVlles exerçaient par elles. Vieille , Fassislance d'un Rodolphe lui deviendrait nécessaire pour faire voguer sa nef vers îa terre promise que rêvait son ambition; jeune encore , c^était agir , pensait-elle , selon les inspirations dVme sage pohtique , que de servir assez activement Ro-

T. il. 2

(lolphe pour acquérir le droit de Tobliger a reconnaître , à récompenser même ses soins, lorsqu'ils auraient cessé d'^avoir cours.

Si la prévoyante Arsène eût soupçonné ce que Dulillage méditait, elle se serait assurément dispensée de prendre tant de peine ; mais elle ne se doutait pas, par exemple, que Fanibilion de cet homme était douée d^une assez longue vue pour viser à des conquêtes à faire sur une autre génération : ce qu^il ne pourrait obtenir d^Arsène , il songeait à l'exiger un jour de sa fîile.

— Je donne demain un rout , reprit madame Delmans; Edouard d'Atisy, à qui je vais écrire , ne manquera pas de s'y trouver , parce qu''il aura Tespoir de carotter quelques louis à l'écarté , dont il sait corriger à ravir , les chances défavorables; et je'vous réponds qu'il ne quittera pas mes salons sans m\'ivoir promis de provoquer Edgard. Restez chez vous

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aujourcriiiii et demain ; si Menardi vient vous trouver, faites dire que vous êtes absent... = . Dans trois jours , selon toufes les probabilités d'un combat entre un homme inhabile au maniaient des armes et le plus adroit spadassin, vous n'aurez plus rien à redouter de votre hargneux compatriote.

L'AaTZOLE DE JOURNAL.

Edgard ne se proposait nullement d'aller faire une scène violente à Dutillage, dans le but de le contraindre à une restitution d'argent. Après y avoir mûrement réfléchi , ce moyen de compression lui parut appartenir

aux atlribulions d'un huissier, noti à celles cVun ami^ ou si Ton veut cVun amant... Il est si honteux de paraître mêler des vues cupides , aux douces prérogatives de ce titre !

Quant à la vengeance que Menardi voulait ■tirer des infâmes proce'dés de Rodolphe , il lui sembla peu généreux de Texercer , lui puissant de courage et de force physique , contre un individu grêle et faible, qui ne pourrait lui disputer un instant la victoire dans quelque lutte que ce fût. Il existait une lice où les deux champions pouvaient combattre , au moins en apparence , à armes égales : c'était une colonne de journal ; c'est là que Menardi jeta le gant à son adversaire. Dans un article, plein de maUce et de gaîté , qui parut le surlendemain de sa mise en liberté, il peignit les manœuvres employées par Rodolphe depuis son arrivée à Paris. Là, figurèrent les principales subtilités du petit

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Marseillais : les deux feuilles de papier collées Tune à Fautre pour former la lettre signée Eugène Silvans; rétablissement du magasin de lingerie fondé pour assurer à Outillage un pot au feu quotidien ; les huit mille francs empruntés à Florette afin de l'obliger ; l'ami Edgard privé d'un secours d'argent pour son plus grand bien-être ; le rédacteur de la Minerve^ congréganiste du faubourg Saint-Germain, sans culotte sur la rive droite, etc., etc.. Venaient ensuite les deux cent quarante francs montrés à mademoiselle Lamblay pour l'intérêt de son argent ; puis les menées ourdies pour la ruine de cette jeune lingère , tandis que celui qui la desservait et l'obligeait à fermer son magasin , employait les fonds de la pauvre fille pour fonder un journal... Edgard n'ignorait pas la participation de madame Delmans à quelques-unes de ces infâmes turpitudes : mais son mari siégeait parmi les li-

2A robo:phe

béraux de la chambre ; notre malin journaliste s'abstint d'attacher le nom d'un mandataire de la nation au poteau du scandale.

Ce qui, surtout, prêtait à cet article une expression sanglante , cY^tait une caricature liihograpliiée , au-dessus de laquelle on lisait:

le chai marseillaù Elle représentait un

chat maigre botté jusqu'^à mi-cuisse, et dont la face offrait une si heureuse parodie des traits dePtodolphe, qu'ion le reconnaissait au premier coup-d^œil : Dantan n'eut pas mieux fait. Le perfide quadrupède faisait tomber de la poche d'une jeune fille un grossacd'écus ; tandis que, de l'antre patte, il semblait la caresser, et lui

enfonçait ses griffes dans le cou Le matou

méridional, auquel l'artiste avait donné des ailes de chauve- souris, paraissait lancé, moitié courant , moîlie volant, dans une route très battue, à l'extrénaitédelaquelle on voyait, au sommet d'un coteau escarpé, un i^rand cdi-

fice soutenu par d'innombrables colonnes , de formes bizarres ; on lisait sur le frontispice ; Temple de la fortune.

Cette caricature, complément de Tarticle dirigé contre Dutillage, fut envoyée avec le journal littéraire de Varnerie : c^était la première fois que le sarcasme écrit s'appuyait de la malice du crayon : le numéro de ce jour fît fureur : on se Tarrachait dans les cafés , chez les restaurateurs , dans les cabinets de lecture ; le soir, il se vendait sur la voie publique etsousle péristyle des théâtres: il égayait les promeneurs des passages, et conjurait l'ennui des entr'actes. L'actrice, ens'habillant, se le faisait lire par Fadorateur du moment, qu^elle payait de sa complaisance en abandon de poses , en oubli de demi-nudités , en points de vue pittoresques. — Et partout, le nom de Dutillage résonnait ; partout, on l'attachait à l'article fiondeur comme une étiquette dénonciatrice.

Le fatal numéro avait été déposé, le matin, au bureau de Rodolphe : lorsqu''ii y parvintle fier Marseillais, assis au tapis de la rédaction, avec ses collaborateurs, et les dominant parsa fierté de rédacteur en chef propriétaire, autant qu^il était dominé par eux en hauteur spécifique, parcourait les journaux, en se dandinant sur son fauteuil de maroquin cramoisi... Tout à coup un rire étouffé se fit entendre à sa droite ; puis ie rédacteur assis en cet endroit fit passer un papier à son voisin. Celui-ci étoufïaàson tour une velléité rieuse, et passa le papier à sa droite. Le troisième agit absolument de même ; les autres l'imitèrent. . . S^ulenaehtJ plus Pimprimé ( car c'en était un ) cheminait circulairement autour du tapis, moins Penvie de rire était comprimée. Rodolphe avait demandé plusieurs fois la communication de cet objet provocateur d\ine si prompte hilarité; mais le papier était lancé ; il fallait qu''il ac-

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complît sa révolution avant de revenir au rédacteur en chef... Enfin, il le reçut de son voisin de gauche ; c/était le chat marseillais, article et caricature...

Rodolphe , après avoir rougi d'abord, pâli ensuite, hésita quelques instans entre le dépit et le rire ; mais, jugeant bientôt qu^aucun des assistans ne croirait à la sincérité de ce dernier, il se leva, quitta la table et passa brusquement dans son cabinet; emportant le journal et la lithographie, froissés dans ses mains contractées

Des douze ou quinze rédacteurs qui se trouvaient là,pasunseul n^avaiteu le temps de parcourir l'article ; ils brûlaient cependant de le lire; un tout jeune homme, rapin journaliste, fut chargé de se procurer le numéro convoité dans quelque café du voisinage. Il sortit et revint, après dix minutes d'absence, élevant au-dessus de sa tète la feuille mahcieuse et

s^écriant : voilà^ messieurs^ voilà,,. Chacun dévora Tarticle ; chacun rit de bon coeur ; mais on s^efForca de rire tout bas.

Pendant un quart d^heure environ, les rédacteurs entendirent , dans le cabinet de leur patron , un bruit confus de chaises qu'on remuait violemment, de pieds frappant à coups redoublés le parquet, de petits vases usuels brisés avec colère ; tandis qu'un bourdonnement de paroles inarticulées se propageait, en manière de basse continue , à travers tout ce fracas. Puis la porte se rouvrit; Rodolphe , se serrant dans son ample manteau comme un conspirateur vénitien, traversa le bureau en lançant sur ses collègues un regard sinistre, et passa dans son appartement particulier. Bientôt on entendit le cabriolet du rédacteur en chef rouler hors de Thôtel avec rapidité; le léger équipage, chargé d'orage comme un gros nuage d'été, portait Dutil-

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lage et sa vengeance chez madame Delmans. Ils arrivèrent tous les deux recelés dans les plis de trois aunes de drap, qui rendaient la stature de Tun et Texpression de l'autre on ne peut plus grotesques.

fi — Tenez, madame, lisez, dit le marseillais caricaturé en jetant sur un guéridon le journal et sa malicieuse annexe.

A la première vue du chat botté jusqu'^au coeur, Arsène, moins circonspecte que les collaborateurs de Rodolphe, partit d'un grand éclat de rire, qu'elle ne chercha point à réprimer... Puis, de cette explosion dliilarité sortirent ces mots irrévérencieux :

— Impayable ! seulement, je trouve le chat un peu grand.

— Bien, madame, très bien, faites chorus avec nos ennemis ; il ne manque plus que cela à la fatalité qui me poursuit...

— Pardon, pardon mon cher Rodolphe,

reprit madame Delmans dont la inaiii s'^etendait versDLUiilagc en si^^'iie de réparation; mais je n''ai pu me rendre maîtresse dVm premier jet d'huçieur française... C^est que, vraiment, ridée est drôie.

— Lisez Tarticle que celte sotte caricature accompagne; peut-être vous paraitra-t-il moins gai ; car , bien que vous n^ soyez pas nommée, il est aisé d'en conclure que vous avez participé aux indignités qu'on m'impute.

— Je ne vois pas, dit Arsène après avoir lu , en quoi je suis compromise dans ce petit libelle, que je trouve passablement véridique, soit dit entre nous ; mais je conçois qu'il vous conviendrait assez que j'eusse à m'en plaindre, afin d'épouser un peu plus intimement votre vengeance... C'est tout- à-fait inutile : je sers mes amis pour rattachement que je leur porte, non par la recherche d'une satisfaction qui a'e

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soit personnelle... Mais je siiis bien aise que ce petit acte de méclianceto vienne légitimer nos projets contre Edgard : il y aurait eu trop de barbarie à fiiire tuer cet hanncto garçon, uniquement pour mettre YOtrc prudence à Tabri de sesressentimens.

— De mieux en mieux , Arsène ; avec la disposition où je vous vois , il ne vous manqueraitplus que de clonnaître le beau Menardi, pour déserter complètement ma cause.

— Si j^ctais femme à me laisser séduire par les avantages physiques, répliqua madame Delmans avec amertume, il me semble que cette cause ne m'eût jamais intéressée en rien.

Rodolphe setut; il sentit apparemmer^tque^ tout lancé qu^il était sur le chemin de la fortune, il n''avait pas cessé d'avoir besoin dVuie femme telle que madame Delmans... A sou tour, il lui tendit une main pacifique , qu''elle s'empressa «le saisir, parce qu'elle aussi sçntait

son avenir dépendant d\in homme qui travaillai! Topinion publique au gré des ambitions qu'il voulait servir, el dont la main distribuait des trompettes aux renommées. On se par ^ donna muluell'ement un mouvement passager de mauvaise humeur, et deux baisers, ma foi ! cimentèrent cette réconciliation... Rodolphe inclinait mente, tantsa polilique savait mettre à profit les moindres circonstances, à porter beaucoup plus loin la compensation d^un moment de brouille.

— Restons-en là, lui dit Arsène; le g^ge complémentaire que vous m'offrez appartient ,aux réconciliations du peuple...

— Mais je suis le chef d'une entreprise populaire , dit Rodolphe en souriant.

— Moi, pour ces choses^là, je tiens aux délicatesses de raristocratie.... Causons sensément... Ce soir, d^Atisj sera des nôtres ; je l'ai rencontré hier, par hasard, dans le passage

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des Panoramas , où je faisais quelques emplettes. Il expédiait, avec une merveilleuse dextérité, les petits pâtés assortis de Félix, lorsqu'il m'a vue dans un magasin vis à-vis. Alors il est venu me saluer, etm''a reconduit galamment à ma voiture, en me promettant de répondre à mon invitation. — Enchanté, belle dame, a-t-il ajouté, de trouver roccasion de revenir à vos pieds ; depuis un an je vis en ermite... Ce diable de Varnerie m''avait démonté comme une vieille perdrix : deux coups d'épée ! il y avait luxe : un seul eut suffi.... Cette blessure-là m'a singulièrement arriéré avec les adorateurs de ma belle cousine... Heureusement, on dit qu'elle est plus froide que jamais : en vérité, je crois que la chère parente boit une infusion de nénuphar comme les nonnes de l'ancien régime , dont on voulait garantir Ja chasteté des séductions du malin.

— Il parait , monsieur, que vos nouvelles

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de la rue de Provence sont peu régulières.

— Comment donc cela? belle dame? — Vous ignorez que madame de Vermandé a , depuis trois ou quatre mois, pour cavalier servant Pun des plus beaux hommes de France : le journaliste Edgard Menardi... Vous savez , Tauteurde cesjolis articles sur la chevelure, la jambe et la gorge de je ne sais quelles femmes de théâtre. On prétend même que c''est une inclination sérieuse , et qu'il est question de mariage.

— De mariage! vous me faites frémir..... Et moi qui ne savais pas cela... Maudits coups dY^pée! Non, mais c^est qu'ils m'ont tenu éloigné du monde comme si jWais été au Chili. . . Ah î mon petit foliculaire, vous vous avisez de chasser eux espérances conjugales sur mon héritage futur... Nous verrons, morbleu!... Vraiment, ce serait une belle chose... je me trouverais dés^iciilé , môme malgré Pas-

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sislance de la fièvre cérébrale , par deux ou trois bambins, que ce gaillard-là ne manquerait pas de fabriquer à la chère cousine

Mais jY mettrai bon ordre , sur mon âme, et ce soupirant rejoindra ceux qui dorment dans le cimetière de Ncuilly, ou j^aurai bien du malheur.

— Allons , allons , mon cher Edouard , calmez votre bile , ai-je répondu dans Fesprit de nos excellentes traditions de Mont-Rouge ; vous avez besoin de tout votre sang -froid pour faire une ample moisson de louis à ma soirée...

— Reposez-vous sur moi , belle dame ; ce soir, je moissonnerai, comme vous dites, et demain matin je sèmerai pour récolter un jour...

Sur cette canclusion de Caraïbe, d^itisy m^a quittée; vous voyez, mon cher Rodolphe, que le destin lui-même se plaît à mettre du

36 àCODOLPHE OU A MOI LA FORTUNE.

vent dans nos voiles ; ce soir il ne me restera plus qu^à combattre le projet meurtrier d^Edouard.

— Que dites-vous, madame, s'écria Dutillage.

— Je dis, monsieur, que je combattrai ce projet avec cette mollesse de raisonnement, dont FefFet assuré est de faire prononcer les déterminations encore chancelantes , et de rendre l'esprit incapable de réflexion , en irritant la ténacité de Torgueil... Vous voyez que je connais au moins aussi bien que vous les ressources de notre art.

— Ne rompons jamais la glace avec cet(e femme-là, murmura Dutillage pour lui seul.

DEUX VIES JOUEES.

Le lendemain clu rout cle madame D elmans , à sept heures du matin , on frappa laidement à la porte d'Edgard , et sans attendi e qu^il repondît , on tourna la cief et Ton entra. Il ne faisait pas encore jour; Menardi ,

réveillé en sursaut , entrevit , à travers les demi-ténèbres répandues dans sa chambre, trois hommes enveloppés d'amples manteaux.

— Que me voulez - vous , messieurs , et pourquoi vous permettez- vous d^entrer chez moi d'une façon aussi cavahère ? demanda le journaliste d\m accent qui n'annonçait pas la linjidité.

— Vous êtes Edgard Menardi , dit un des " inconnus avec dédain en se tournant vers le

lit , dont il tira fort brusquement les rideaux.

— Je suis la personne que vous venez de nommer, répondit le marseillais , qui s'était mis sur son séant, et sans savoir si vous méritez la qualification polie dont>.on accompagne ordinairement un nom propre, je l'ai ce me semble employée en vous parlant.

— Je ne viens point dans ce bouge débiter des platitudes , mais vous chercher querelle ;

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et pour abréger des préliminaires inutiles, je vais entrer en matière par des procédés effectifs. "'

A ces mots , l'homme que nos lecteurs ont sans nul doute reconnu pour Edouard d^Alisy, jetant en arrière le pan droit de son manteau, s^avança, la main levée, pour frapper Edgard au visage. Mais ce mouvement avait été lent, et notre Marseillais en prévint Taccomplissement par un acte digne de la provocation brutale qu^on lui adressait. Il ne se trouvait à sa portée que ce genre de projectile qui forma quelquefois Parme domestique des bourgeois de Paris, au temps de la fronde : celui que, du haut des croisées, ils faisaient pleuvoir sur les troupes de Mazarin, lorsqu'elles s^engageaient dans les rues. Nous espérons que le lecteur a deviné. EJgard saisit donc ce projectile à bout de bras , et le fit voler, contenant et contenu, à la face d^Edouard. Puis, saisissant

dans sa table Je nuit une paire de pistolets chargés , qu^il y plaçait toujours comme pour compenser Poubli habituel de sa clef dans la serrure , il sauta légèrement de son Ht, et présenta aux assaillans un homme de cinq pieds six pouces , en chemise , il est vrai , mais les poings armés de deux morts assurées.

— Je ne sais lequel de vous s'est fait le plus particulièrement mon adversaire, dil Edgar J en regardant les trois inconnus; je ne sais pas davantage comment il Test devenu ; mais votre entrée ici ressemble plus à une attaque de bandits qu'à la démarche d'hommes obéissant au point d'honneur... J^aurais donc, dès ce moment, le droit de faire sauter le crâne à deux d'entre vous , et vous voyez que je suis de taille à avoir bon marché du troisième...

Pendant que Menardi s'exprimait ainsi, Edouard, le front sanglant, la menace à la bouche , essuyait avec son mouchoir les tra-

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ces de roffensive qu'il s^ëtait adirée. Ce fui Tun de ses tc'moins qui re'pondil à Edgard, el quoique pilier de tripot et d'estaminet, il s'exprima avec politesse.

— La personne qui croit avoir le droit de vous provoquer, dit cet homme d\m accent posé, est M. Edouard d'Alisy... Son nom ne doit pas vous être étranijer , et je vois avec peine pour vous, monsieur, qu^jl nous soit devenu tout-à-fait impossible de prévenir un combat, dont la suite ne peut que vous ctrefu' neste.

— Ahl je comprends, répondit Edgard, c^esl parce que M. dWtisy se croit sûr de tuer son homme , qu^il se montre si querelleur : sa bravoure se réduit à la confiance qu^il a dans son adresse... Moi, messieurs, jVippelle cela de la lâcheté...

Ici le pétulant Edouard fit un mouvement pour sauter sur le bras droit de Z»ïenardi...

UÛ RODOLPHE

— Si vous hasardez un pas , lui cria le marseillais , je tapisse ma chambre de votre cervelle. Je veux d^aÎDord savoir pourquoi monsieur me provoque, continua le journaliste en s^adressant au témoin qui avait pris la parole.

— Edouard est le cousin de madame de Vermandé , reprit Tinterlocuteur , et prétend s'opposer à ce que vous adressiez des hommages à cette dame.

— Ah ! c'est cela... je me rends compte des projets de monsieur : il espère qu'une maladie secourable à ses intérêts emportera sa cousine, et jetant entre ses mains Théritage de cette dame , lui permettra d'en faire le noble usage qu'il a fait de sa propre fortune. Guidé par cet espoir, M. d'Atisy adéjà assassiné deux où trois jeunes gens de Paris , et je vois quHl espère m'envoyer les rejoindre.

— C'est vous qui Tavez dit, s'écria le spadassin avec un rire infernal... Allons , dépe-

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chons , beau raisonneur; mettez un pantalon, si VOUS en avez un , et partons.

— Oui , je possède encore des pantalons , répondit Edgard avec une demi-gaîté ; heureusement, ma garde-robe n'a pas élé à votre disposition.

Puis, il continua en portant un regard défiant sur les deux témoins :

— Messieurs, je vous crois gens d^honneur; mais vous me permettrez de prendre des précautions... A ces mots, Menardi saisit un cordon de sonnette et le tira violemment... Une servante, qui passait sur Tescalier, parut aussitôt.

— Priez messieurs Charles et Adolphe de descendre sur-le-champ , dit Edgard , drapé de son rideau jusqu'*au-dessus de la ceinture.

— J'y cours , monsieur Menardi , répondit la servante ; et cette (îlle monta précipitamment un étage.

iâ RODOLPHE

Peu cVlnstans après , Gharies et Adolpîie , tous deux élèves en droit, fort attachés à leur voisin Edgard, entrèrent dans sa chambre, en toisant déjà d\in œil courroucé les trois inconnus qui s'y trouvaient.

— Pardon, mes amis , de vous déranger si matin, dit le marseillais d^un ton presque jovial ; mais ces messieurs , qui venaient me demander une e?iplication , ont pris Finitiative d^une si étrange manière, qu'ails m''ont obligé à leur opposer des argumens encore plus étranges ; et pour discontinuer ce concours de choses inusitées entre gens bien nés, j\ai cru devoir vous prier de descendre... Maintenant je vais m'habiller avec sécurité Messieurs, ajouta Menardi en posant ses pistolets sur sa table de nuit, je ne vous ferai Das attendre long-temps.

Tout ie monde garda le silence ; Menardi eut achevé en peu d'instaus sa toilette , et reprit en s'.'idressant à i.eb voisins :

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— Vous voulez bien me servir de témoins , n'est-ce pas?

— Très volontiers, mon cher, répondirent ensemble Charles et Adolphe; nous vous offrons même d'être vos seconds , ajouta le dernier.

— Je ne pense pas que cela soit nécessaire, reprit Menardi en interrogeant des yeux les témoins d^Edouard , qui lui parurent enclins à la négative. Mais, poursuivit le marseillais, comme M. d'Atisy doit incontestablement me tuer, je lui demande la permission d'écrire deuxlettres de six. lignes chacune: cela ne relardera pas beaucoup sa jouissance...

— Ecrivez et taisez-vous, répliqua le lieutenant d'un accent lugubre...

Après avoir écrit les deux lettres avec rapidité, Edgard les remit, Tune à Charles, l'autre à Adolphe : la première était pour Florcîle , la seconde pour Varnerie.

— Maintenant, messieurs dit Fenfant de Marseille en jetant la plume , je suis à vous ; prendrai^je mes pistolets?

— Nous avons une boîle de combat, répondit Fun des témoins d^Alisy , en relevant le pan de son manteau pour montrer ce nécessaire meurtrier.

— A merveille marchons.

On partit; deux fiacres, pris à la place Saint-Michel , conduisirent les six acteurs de cette scène matinale à la porte Maillot. On chercha quelque-temps, dans le bois, un endroit assez couvert pour dérober les combattans à Foisiveté curieuse , qui s'amuse d'un meurtre quand un autre spectacle lui man-

quQ.. On était au mois de de'ccmbre ;

les arbres, dépouillés de leurs feuilles, n'offraient point , dans cette arrière-saison , ces fourres verdojans qui protègent, au printemps, deux passions dont !e but est bien dif-

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férent : la fureur du duelliste, et les transports de rameur. Les témoins cherchaient encore , lorsqu^un jeune homme, s^approcliant de Fun deux, et lui montrant une place où le branchage formait un massif, dit froidement :

— Là, messieurs... on y est bien; un de

mes amis vient d^ tuer son adversaire et

désignant du doigt un corps que l'on emportait dans l'épaisseur du bois, Paviseur ajouta : tenez, le voilà... la balle a traversé le cœur... Bonjour, messieurs.

Stoïcité des raffmés du seizième siècle ! reproduite au dix-neuvième... et ceci appartenait aux mœurs d'un apogée de civilisation ï

La trace du sang qui tombait de ce cadavre* que Ton emportait, dirigea les nouveaux duellistes vers le terrein désigné ; il fumait encore

du même sang.

Edgard jeta le premier son habit; ets'approchaut d'Edouard il lui dit : Vous- êtes fagres-

seur, monsieur* j^ai le droit de choisir les armes, et c^est le pistolet que j'adopte. Je ne veux pas savoir qui , de nous deux, est le plus habile ; mais chacun sait que ia prétendue égalité des chances dVia combat singulier est une chimère : il faudrait adinettre, pour y croire, non-seulement une égale adresse , mais une égale vigueur , mais une égale puissance de caractère, un égal sang-froid : tout cela n'est pas dans la nature, plus que tout autre ressemblance parfaite entre deux objets. Le sort , tout capricieux qu'on le proclame, me semble donc plus équitable : avec lui du moins on joue sa vie en honnôîe homme autrement, un duel est un assassinat. L'un des deux pistolets dont nous allons nous servir sera charge; Fauîre vide celiû que le destin favorisera tirera sur son adversaire à bout portant... — Monsieur, s'écria d'Atisy^ ce que vous proposez n'est pas dans les lois du combat singulier

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— Les lois du combat singulier, dit froidement Adolphe , où sont-elles écrites ? qui les a dictées? quelle autorité peut obliger à les suivre? ces lois, monsieur, se réduisent à des usages variables et flottans , comme tout ce qui ne repose pas sur les bases de la raison

et de la morale Or, je ne pense pas que le

prétendu point d^honneur, invoqué par les duellistes puisse être classé sérieusement parmi les idées sages et d'une saine moralité... Il faut donc, quand on a le malheur de croire à la nécessité de se battre , couvrir au moins celte sanglante folie du manteau de Péquité... Edgard vous Ta dit, le destin, le hasard si vous voulez , est plus juste que les passions des hommes :... s'il se trompe, il se trompe en aveugle, lui. Bailleurs, ce que propose Menardi se fait tous les jours... Dans un duel , avec quelque arme que ce soit , Fégalité des chances est un mot : le sort seul peut la réa-

liser. L^homnie qui se présente sur le pré avec la. certitude de prendre la vie de son ad-^, yersaire est un lâche : celui qui consent à jeter les deux vies dans Turne du destin peut être un fou; mais un fou véritablement brave Je déclare, en mon âme et conscience , que monsieur d'Atisy doit accepter la chance d^un tirage au sort, à peine d'être déclaré faux brave.

— Monsieur , vous m'insultez , s'écria.

Edouard en se portant avec colère vers Adolphe;., les trois autres témoins se jetèrent au-devant de lui. . . et déclarèrent, à leur tour, qu'ils se rangeaient à l'avis de M. Adolphe , connaissant la rare supériorité d'Edouard à l'exercice du tir...

D'Alisy , placé dans l'étroite alternative d'accepter l'arrêt du hasard , ou d'être deshonoré, dit d'une voix mal assurée. — J'y consens, chargez un seul pistolet.

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Les lëinoins s^éloignèrent de quelques pas, se formèrent en cercle, et la mort de Tun des adversaires fut comprimée dans un des lubes de fer. Puis, Tun des témoins d^Edouard plaça les deux pistolets à terre, et jetant son mouchoir dessus, cria aux champions :

— Messieurs, à vous maintenant...

— Je vous offre Pavantage du choix, dit Edgard d^un accent ferme et plein en s'adressant à son ennemi : marchez, monsieur.

D^Alisy s^avança vers le terrible dépôt caché sous le mouchoir : sa marche parut chancelante aux témoins, qui le suivirent de près. Il se saisit cependant de Tun des pistolets sans hésiter, et le remit à Charles, qui se trouvait le plus près de lui, en disant :

— Voyez si le sort me donne sa vie.

— Non, monsieur, c^est la vôtre qui appartient à Menardi, répondit gravement le té-», moin...

— Mais je ne la prends pas... s'empressa d^ajouter Edgard, en ramassant le second pistolet... Qu^on charge Parme vide; les chances du combat sont maintenant égales, quoique ceci soit mon premier duel au pistolet. Voyez la main de M. d^Alisy... elle tremble ; sa vive émotion peut faire redescendre son adresse au niveau de mon inhabileté ; et quel que soit Févènement, vous pourrez désormais, messieurs, vous faire une juste idée de la valeur dW duelliste.

Les témoins essayèrent de s'opposer au combat; Edouard, confus, eut voulu peut-être le refuser, moins par Pappréciation d\me générosité qui le touchait peu, que par la crainte de descendre dans la lice à chances égales... Le brave Marseillais insista ; Ton fit feu de quinze pas. La grande habitude du tir qu''Edouard avait acquise, Payant servi, malgré le tremblement honteux dont il était saisi,

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Edgard fui atteint au visage... Mais la balle, dirige'e par une main peu sûre, glissa sur Tos maxillaire, et n'emporta qu'une partie de la joue... D'Alisy n'avait pas même entendu siffler le plomb de son adversaire.

Edgard, blessé, sortit de ce duel avec la réputation d'un homme vaillant et généreux ; Edouard, vainqueur, laissa celte fois au bois de Boulogne sa renommée de bravo jie, et n'emporta que celle d'un lâche habile.

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