LA. GARDE-MALADE
L'enlèvement d'Albertine avait fait beaucoup de bruit , non-seulement en Italie, mais dans toute FEurope : les journaux en avaient retenti pendant huit à dix jours, et c'était à ce point de publicité que Floretle , hospitalière
MS
par (lévoûment au lazaret de Marseille , avait appris cet événement. Chaque feuille publique, pendant ce flux de narrations, s'^ingénia à broder sur ie fond historique des détails plus ou moins étranges, plus ou moins pittoresques; car dès lors le pittoresque commençait à poindre dans les publications périodiques... Mais de tant de récits, il ressortait du moins une vérité constante , c'est que Menardi , livré aux suites du plus violent désespoir , ne paraissait pas devoir survivre à la perte d'Albertine.
Florelte avait à peine lu ces derniers mots quelle confiait au premier bateau à vapeur, et sa vie et tout ce qu'*elle possédait d^argent... grâce à Tactive et régulière correspondance des bâlimens qui naviguent dans la Méditerranée, mademoiselle Lamblay débarqua à Trièste le huitième jour de son voyage, et le iwême jour elle fut au chevet d^Edgard.
— Vous , toujours vous à mon lit de dou-
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leur , dit Tamant d'Albertine en tendant à Fiorette une main brûlante et desséchée par la maladie... hélas ! le ciel m^apuni de n''avoir pas connu tout le prix d^un cœur comme le vôtre...
— Ne parlez pas, mon ami , dit la bonne Marseillaise , en replaçant la main d'Edgard dans le lit...
— Ah! laissez-moi, Fiorette, vous exprimer mon culte dWmiration vous êtes un
ange, vous... Elle aussi enétaitun seulement elle appartenait à un autre ciel î et dire que je Tai perdue...
— J'espère que non, Edgard.
— Vous voulez me flatter , chère amie.... car votre bouche prodigue les consolations , comme votre main les bienfaits...
• — Je cherche à vous communiquer Pespérance que j'ai.
— Ah ! Fiorette, cette espérance est une vertu sublime... je Técoute.
— Albertine n'a point été enlevée par des pirates : on n'avait vu dans la soirée aucun bâtiment suspect croiser sur le golfe... On ne pense pas non plus que l'enlèvement ait été commis par des brigands ill jriens; il y a longtemps que Fon n'a vu paraître ici le fameux Manfredi , chef suprême de toutes les bandes de l'Italie; et jamais, en son absence, les bandits ne descendent des montagnes. Bailleurs , les maîtres de cette hôtellerie , que les ravisseurs avaient éloignés de leur maison pour agir avec se'curité, m'ont affirmé qu'ils étaient tous habillés à la française , et qu'ils parlaient notre langue.
— Voilà qui me paraît bien étrange , dit vivement Edgard , en se soulevant sur le coude.
— Et selon le rapport de vos hôtes, la femme de chambre d'Albertine connaissait le complot , et en a peut-être préparé l'exécution.
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— Mes soupçons à cet égard étaient donc fondés , dit le malade d^un air réfléchi. . . mais des Français !
— On a ajouté même qu^il y avait parmi eux une espèce de militaire, cavalier fort bien fait.
— Quelque rival sans doute... un rival ! répéta Edgard en criant... et Albertine est tombée en son pouvoir... cette pensée, Florette, me brûle le front...
— Je connais cela dit la bonne Marseillaise avec ce pâle sourire, qui semble être le reflet de tous les chagrins de la vie... Calmez-vous, rien n^est désespéré... les lois protégeront madame de Vermandé, et sa vertu la défendra... Car, on y pourra croire à sa vertu... elle n'en a pas fait la proie des passions.
— Florette, dit Edgard, qui comprit la pensée de son amie , les vertus célestes font plus que compenser celles de la terre... Puis, après
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quelques instans de réflexion , il reprit... Cependant, ces misérables ont tout enlevé , jusqu'à notre voiture cela ferait présumer
que c'étaient bien des voleurs.
— Ils ont même brisé le secrétaire de cette chambre, qui renfermait le portefeuille , les bijoux et les papiers d^Albertine...
— Vous vovez donc bien, Florette... Hélas! mes angoisses n'en sont que plus déchirantes. . . Albertine , livrée aux brutalités de ces brigands, puis vendue, polluée , flétrie, à quelque pacha de rOrient Idée aiïreuse... !
Et le malheureux Menardi retomba pesamment sur son oreiller... Bientôt des Jai!'mies coulé ren t en abondance de ses yeux. * . : Son chagrin avait pris ce calractère mélancolique qui permet de pleurer... Cette douleur triste et tendre se rapportait à Florette.
— Et vous, ange de bonté, de résign'ation, de longanimité héroïque, dit Edgard en
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saisissant de nouveau la main de mademoiselle Lamblay ; traverser les mers pour m'apporler vos soins, vos ressources... ah! c^est me reprocher par trop de bienfaits, l'ingratitude fatale que mon coeur désavoue sans pouvoir hélas ! y mettre fin. . .
— Mon ami, répondit Florette, je ne vous
demande point de reconnaissance je me
suis consacrée au soulagement des malades; j^obéis à ma vocation.... je remplis un simple devoir Prenez cette tasse de tisane
Un second mois s^écoula sans que la convalescence d^Edgard lui permît encore de quitter sa chambre; enfin, il put sortir, et s''appuyant sur le bras de Florette , il fit de courtes promenades sur le bord du golfe... Dans la seconde semaine, le convalescent el son Aniigone étendirent davantage leurs excursions ; un matin Edgard proposa a Florette de visiter le bois que vous connaissez En s'y
<j<J^ RODOLPHE
rendant, Menardi marchait d'un pas rapide, peu compatible avec la faiblesse physique qui lui restait, après une si longue et si dangereuse maladie.
— Relentissonslepas, mon ami, lui ditmademoiselle Lamblay , surprise de cette vélocité inaccoutumée ; vous allez vous fatiguer.
— -Oh! non, non , Florette ; arrivons au petit bois ; vous allez voir comme il est beau.. . et son œil flamboyait de pensée.
On arriva ; Florette pouvait à peine suivre son ami sous les ombrages de cette charmante solitude , que n^avait pu attrister encore le premier souffle des vents d'automne... Tout à coup Edgard sWrêta; son regard se fixa vers un banc de gazon ; ses traits prirent le caractère d\me mélancolie méditative, tandis que des soupirs fréquens s'échappaient de son sein. Plusieurs fois ses lèvres murmurèrent bien bas , mais pas assez pour échapper à l'oreille d'une amante malheureuse :
ou A MOI LA fortlm:, 355
— C^est ici. .. ce jour-là, le ciel., cleuxjours après, l'enfer...
— Venez, Edgard, dit Florette avec son sourire plein de douleur... Votre souvenir, jo Tai compris...: ces lieux vous le rendent trop dcclîiiant... J^ai connu ces souvenirs-îà , mon ami , et j^en ai trop souffert pour ne pas chercher à diminuer en vous le chagrin qu'ils en— treliennent... Venez, vous avez perdu plus de bonheur que je ne croyais , et je vois que vous regrettez un trésor qui fut entièrement à vous.
A ces mois , Florelte entraîna Menardi hors du bois; et pendant qu'ils marchaient, le battement précipité du coeur de cette pauvre fille était accessible à Toreille d'Edgard.
Mademoiselle Laniblay et les hôtellicrs de Montefalcone ayant fini par faire concevoir à Menardi Vespoir de retrouver Albertine en France , il prit la résolution dy revenir :
lui et l'hospitalière du lazaret de Marseille s^embarquèrent, àTrieste, sur un petit bâtiment qui feisait voile directement pour les côtes de la Provence... Le capitaine, en montrant à ses deux passagers la seule petite chambre dont il pouvait disposer à bord , leur dit avec ce mélange de malice et de plaisanterie qui disiicgne le caractère italien : « Le signor etlasignora seront un peu gênés; mais la gêne ne déplait pas toujours aux jeunes Français. )> Le couple voyageur ne répondit point, et prie possession de Fétroite cabine que Ton appelait la chambre principale du navire... Il faut convenir qu''Edgard était singulièrement prédes— tiné; mais sa douleur, qui ne lui avait pas per-^ mis jusqu''alors de remarquer que Florelte était toujours jolie, le rendait bien fort, aiï. moins le pensait-il , contre Pempire des sens, D^ûileurs, il ne s^igissait que dVme traversée de huit à dix jours, dans une saison encore
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belle ; il passerait les nuits sur le pont, pour laisser à sa bienfaitrice le réduit exigu que le peu scrupuleux marin prétendait leur faire partager.
Pendant les quatre premiers jours de la na- Tigation , les nuits ayant été calmes , tièdes et lumineuses d'étoiles, tout se passa conformément à Parrangement d^Edgard : il se promenai! sur le pont, enveloppé de son manteau, et le matin , il remplaçait Florettc sur le lit de la cabine, encore pénétré de la douce chaleur qu'elle y avait laissée.
Mais nos Marseillais n'avaient pas prévu la cliance des orages , qu'il est pourlantassez naturel de prévoir en mer.... Le soir du cinquième jour de traversée, une tempête survint : un vent impétueux , soufflant des côtes d'Afrique , mêlé de tonnerre et de pluie, ne permit pas de rester sur le pont : les matelots eux-mcmes cberchèrent un.vofu£re
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dans la cale ; et Menardi se vil conli^aint de par'agsr Tasile oii reposait FloreUe.
Il y entra sans bruit ^ s^'assit dans Tobsciilite' , et se prit à réiléchir tristement , tandis que le soufle de sa jolie compatriote murmurait à ses côtés... Un rêve occupait la pensée deFlorette: des paroles inarticulées expiraient sur ses lèvres... Un nom pourtant se fît entendre.... c^était celui d'Edgard...
((Plus, plus de bonheur, continua la rêveuse d\uie manière intelligible... Albertine est là, entre nous deux... illbertine , tendre,.. Albertine, abandonnée à tous les transports de
Famour... Le petit bois de Montefalcone
Ah ! qu'il m''a fait de mal . . )>
En ce moment un coup de foudre terrible éclata dans les airs... Florette , éveillée en sursaut , mais encore à moitié livrée au songe interrompu par Forage, se précipita sur le plancher, et se jetant à genoux , s'écria: « Oh J
ou A MOI LA. FOUTU IN ]■:. 359
mon Dieu , ne me punissez pas ; vous le savez ..j^ai mis mon amour coupable au pied de votre sainte croix. »
Un éclair élincelant, qui pénétra par Tétroite fenêtre de la cabine, fit voir à Edgard Floretle, couverte seulement d^une blanche percale , les cheveux épars en longues mèches sur son sein , qu'ils ne couvraient pas entièrement. Menardi, achevant d'éveiller mademoiselie Lamblay, la conjura de rentrer dans son lit. La tempête continuait toujours ; les flots se brisaient, avec un sourd mugissement, le long des flancs du navire. L'influence du rêve , la fureur des élémens , relfrm qu'elle inspirait , se réunirent, se combinèrent pour égarer la
raison des voyageurs Le chagrin
de Menardi, le souvenir du petit bois, la perte d'Albertine , les vertueuses résolutions de l'hospitalière Marseillaise , le dépôt de son amour au pied de la croix; lout fui oiîbiié :
rélectricité de Forage avait pénétré dans la cabine... la foudre des passions y gronda jusqi^au jour.
Quand Menardi s'éveilla, Florelte pleurait à côté du lit : il s'efforça de la consoler.
— Non , Edgard , non , je ne mérite pas votre intérêt; je ne puis plus vous inspirer que du mépris.. . Je suis honteuse de moi-même... J'ai perdu tout le prix de ce que j\avais fait pour Pami, en m'abandonnant de nouveau à Pâmant... Que dis-je, à l'homme passionné
sans amour Voilà, pourrez-vous dire ,
voilà le salaire hideux ^qu'elle est venue mériter au fond de Pllalie... Ses soins étaient intéressés lorsqu'elle veillait à mon chevet; sa pensée était pleine de luxure... Dieu pourtant m'est témoin que jamais, non, jamais un seul instant je n'eus de pareilles idées.
— Mais je le sais bien , chère Florette; ni toi ni moi ne sommes coupables : c'est l'occa-
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sien, celte invincible occasion, contre laquelle une nature jeune et puissante lutte toujours vainement... C'est moi qui, le premier, ai failli : toute la honte est pour moi ; et tu n\'îs pas même à rougir d'une faiblesse qui , presque tout entière, doit être imputée au som* meil.
— N'importe , Edgard , répliqua mademoiselle Lamblay d*un ton réfléchi... il n'y a qu'une seule garantie certaine contre de semblables malheurs... il faut se la donner.
Florette pleura presque toute la journée ; sa tristesse était extrême... Plusieurs fois elle demanda à Menardi s'il se sentait bien rétabli; il répondait ( surabondamment, dira le lecteur malicieux) que sa santé était bonne. Il se faisait un scrupule maintenant d'ajouter : l'espoir de retrouver Albertine achève ma guérison, en diminuant mon chagrin.
La soirée fut belle et sereine. Florette , qui
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était restée toute la journée clans Pétroite cabine , afin de cacher à Féquipage ses yeux rougis par les larmes, pria Eclgard de changer, pour cette fois, leur système ordinau^e de repos , et de lui laisser passer quelques heures sur le pont. Il y consentit, à condition qu^clle reprendrait, avant le jour, sa place dam la chambre... Elle le promit.
Cependant il faisait grand jour lorsque Menardi s^é veilla de lui-même. En tournant les yeux vers la petite table placée près du lit , il aperçut une lettre assez volumineuse , et qui lui était adressée. « Que vois-je ! s''écria-t-ilî récriture de Florette..! Fiappé du pressentimentde ce qui venait d^arriver, Menardi ouvrit précipitamment le paquet...: il contenait deux mille francs en billets du comptoir dVscompte de Marseille, et Técrit dont voici la copie littérale.
<( Edgard , une seule faute , dans la clrccn-
ou A MO! .'A ruJlTLPili. 363
fi stancc où eile a clé commise , ne pourrait , a sans iniustice , m'cnlever votre estime...; « mais en restant auprès de vous après cette « faute, je cesserais d^étre estimable. Vous « pouvez désormais vous passer de mes soins; « je m''éloigne... Voici moitié de ce que je « possède ; Fautre moitié , dans la vie où je « suis entrée, est encore pour moi du su- « perflu.
il Adieu , Edgard ; vous ne me reverrez (( plus; je ne dois pas vous revoir... je n'en « aurais plus la force... et si jamais j'*y étais c( obligée , vous auriez bientôt à pleurer la « malheureuse Flore ite. L'orage de Tavant- « dernière nuit a brisé mon courage : près de « vous , je ne saurais que souffrir. »
Menardi s'élança de son lit et courut sur le pont. On lui dit qu'à cinq heures du matin, le navire avant longé la côte de Livourne , à moitis d'une demi-'ieue, mademoiselle Lam-
blay s'était fait conduire à terre par le grand canot, après avoir payé tous les frais de la traversée.
SOUPÇONS BÉCHIBABIS.
Menardi était arrivé à Marseille avant que Floi^tte put y être rendue, parce que, sans doute, elle avait continué son voyage par terre. Il rallendit dans celte ville près de quinze jours; il voulait la voir encore; ses
adieux iamentaÎDles avaient déchiré cette*ànie déjà froissée par dValres douleurs. Obscur et méconnu près du berceau de son enfance, Edgard ne pouvait , à Taide des souvenirs toujours heureux du printemps de la vie, conjurer les peines qui Taccablaient maintenant... Souvent, promeneur soucieux, il passa devant la maison du négociant qui avait expédié à Paris les pièces relatives à son héritage : ainsi le voyageur , en traversant nos provinces historiques, foule aux pieds un trésor qui pourrait Penrichir à jamais.
Plsisieurs fois l'amant dMlbertine demanda au lazaret de Marseille , si mademoiselle Laaiblay était revenue dltalie; on lui répondait toujours que non... Enfin, un soir en rentrant à son auberge , il trouva un petit billet, qu'un jeune mousse venait d^apporter; il était de Florelte , et ne renfermait que ces mots : <c Continuez votre voyage , Edgard ;
ou \ MOI LA FORTUNE. 3GT
« toutes vos démaiches pour me voir sert raient inutiles... Cest à Paris que Tespéi( rance vous attend; partez. » Le lendemain Menardi se remit en route.
Il descendit chez son ami Varnerie, qui lui prodigua les témoignages de la plus vive amitié, et du plus touchant intérêt. Alphonse, ainsi que toute l'Europe , avait appris le rapl de Montefalcone; il s'en affligea long-temps avec Edgard , surtout quand celui-ci lui eut dit qu'^Albertine était devenue la plus tendre de toutes les femmes.
— Tendresse effective? dit Alphonse avec une demi-gaîlé.
— Oui, mon ami, la reine des amours avec tout son divin abandon.
— Morbleu! cher Edgard, tu avais fait là une belle éducation... Par malheur, je crains un peu que tu n'aies travaillé comme les abeilles de Virgile.
o68 RODOLPHE
— Que (lis-tu? Varnerie Ah! c''est impossible...! elle, perfide...! elle se donnant à
un autre homme non, non la voix de
Dieu même ne me le ferait pas croire...
— Calme-toi, mon ami, et lâche de m'écou- ^ ter: voici des faits authentiques. Il y a bientôt un mois et demi, lintendanl de madame de Vermandë, rhonnête Dufard reçut une lettre de celle dame, datée de Trieste.
— Une lettre d'eile-méme?
— Tout entière de sa main... je Tai vue... Albertine mandait par cette letlre que, décidée à se fixer en Italie, elle priait Dufard de se disposer a faire la vente de tous les biens, meubles, immeubles et rentes qu^elle possédait en France; cela sans perdre un seul instant, parce que des motifs d^un intérêt majem" l'obligeaient à conclure promptement. Elle ajoutait (jue, sous huit jours, le comlede Volsini, vénitien inscrit au livre d^or, se présenterait
ou A MOI LA FOKTUNE. 360
à lui Diîfard , muni de toutes les pièces et :.; ocuratioiis nécessaires pour finir celte aiTaire importante. Albertine terminait en annonçant à son intendant , que le comte de Volsini serait chargé de lui remettre une somme de vingt mille fiancs , pour reconnaître ses boûS et loyaux services. En effet, le Vénitien inscrit au livre d^or parut au bout de huit jours chez Bufard.
— Et ce comte de Volsini, s''écria Edgard exaspéré , quel homme était-ce.
— Un vieillard de soixante à soixante-cinq ans, d'une belle figure encore; s'exprimant avec distinction , et la poitrine chargée de croix...
— Cest le père, dit Edgard d\ine voix presque rugissante... Damnaiion! je me souviens maintenant d\me circonstance qui m'e'tait échappée iTavant-véilie du jour où, par une inlrigue infernale, on a simulé mon mariage
ï. II. '24
370 RODOLPHK
avec Alberline , un Italien, jeune, bienfait, 1res bien couvert, passa plusieurs fois devant les croisées de notre auberge ; il me sembla qu^il dirigeait vers nos croisées des signes d'intelligence... Je soupçonnai Lucile... c'était Pinfàme Albertine quHl fallait soupçonner... Cet homme était mon rival.
— C'est probable... mais laisse moi achever. Le comte de Volsini était pressant et expéditif ; Dufard , enchanté de toucher son pot de vin , s'ejt montré très coulant: il y a quinze jours que tout est terminé ; et Pltalien procurateur de madame de Vermandé a repassé les Alpes, avec douze cent-cinquante mille francs... Albertine ne possède plus rien en France.
— Eh! que m'importent ses richesses... ou plutôt que m'importe la jyie... trahi par celle qui seule me la faisait chérir... Et cette infortunée Florette... elle qui m'aimait, qui m'*aime encore avec tant de sincérité...
— A qui le dis-Ui ?.. elle n^a pas voulu de moi , rexcellente fille.
— Et sais-tu quelle main, quelle bourse m'ont secouru dans ma longue maladie? soins allentifs , argent, veilles de chaque nuit, tout est venu d'elle, mon ami, d^elle, cet ange exilé sur la terre...
— Rien ne m^étonne plus de cette âme-là.
— Mais Albei tine , Tinfàme quelle fausseté, qu'acné atroce hypocrisie! cacher si long-temps, sous une- glace menteuse, l'ardeur du vice et de finconstance. . .
— Les apparences sont bien fortes; ne précipitons point, toutefois, notre jugement... elles peuvent être trompeuses...
— Hélas ! mon ami , dit Edgard avec Paccent d\uî profond accablement, ma dernière espérance est morte.
Ce coupétail trop violent, tropimprcvu pour que Menardi, sortant d'une maladie grave, put
en supporter Patteinte sans éprouver une rechute. Sa santé devint languissante; ses forces , naguère rétablies, s'^altérèrentde nouveau. Il était incapable de se livrer au travail , et fut obligé de refuser la rédaction principale d\m journal littéraire , créé sous un puissant patronage... car ce patronage était celui de Rodolphe Dutillage.
Cet intrigant de haute volée, ayant appris le retour d^Edgard à Paris, était venu lui avouer ses torts passés avec tous les dehors d'une franchise si ouverte , si expansive , si repentante , que Varnerie lui-même y avait été trompé , et s'était employé à réconcilier les deux compatriotes... Le lecteur entrevoit sans doute le motif puissant qui faisait agir Rodolphe : pour tirer parti des pièces venues de Marseille, il fallait reconquérir Tamitié, la confiance de Menardi. La circonstance paraissait favorable : les malheureux sont expansifs ; ils
ou A MOÏ LA FORTUNE. 373
ont besoin dV;pancliemens , de consolations, et pliisent à toutes les sources qui peuvent leur en offrir. L'état Je langueur d'Edgard pouvait niême servir incessamment les projets de Rodolphe ; Thomme qui n^îx pas la faculté d\agîr, écrit, il signe au moins; le surplus serait Taffaire d'un avoué habile.
Vous concevez que Rodolphe était fortement intéressé à ce qu'Edgard ne mourût pas encore; il lui envoya son médecin... Vous savez, ce jeune docteur marseillais que nous avons déjà mis en scène ; commensal de Dulillage par nécessité, non par affection; car il ne pouvait ni Fairaer ni l'estimer : il le connaissait trop.
Quatre mois se passèrent ainsi, pendant lesquels Edgard et Varnerie, dupes du manège de Rodolphe , le voyaient avec d'*autant plus de plaisir , qu'il rendait souvent de petits services d'argent à son compatriote. Depuis
^374 KODOLPiiE
quelque temps Eîêine il espérait , tlisait-il, kii obtenir des actions clans le journal littéraire ixcemment établi, sans qu^ii fat obligé, pour le moment, de concourir à sa rédaction. Enfin, Dutillage promettait à son compatriote de placer avantageusement, en librairie, deux volumes à^ impressions de voyage qu^il avait tracées en Italie... « Uun de ces jours , mon cher Edgard , ajouta négligemment Rodolphe dans une de ses visites , je te demenderai un bout de procuration pour m'occuper sérieusement de tes intérêts. »
Pendant que ce jeu perfide abusait nos amis de la rue Grange-Batelière , il se passait à Marseille des évènemens décisifs. La justice laisse volontiers dormir les successions, parce qu'elle a ses raisons pour cela, elle, qui rend volontiers de petits services au fisc, dont elle peut avoir besoin, toute justice qu'acné est. Cependant le tribunal de la Mar-
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linique, n'ayant point vu paraître le légataire Edgard Menardi , non plus qu'aucun fonde de pouvoir de sa part , après dix-huit naois d'attente , écrivit au négociant de Marseille auquel les pièces avaient été envoyées. Celui-ci, présumant alors qu'elles pouvaient n'être pas parvenues à M. Edgard Menardi , commença à devenir inquiet de leur destination .
Or, ce bon commerçant , qui lisait les journaux, se rappela tout à coup l'aventure de Montefalcone ; il se souvint très bien que M. Edgard Menardi, lui-même, en avait été le héros malheureux, et qu'une demoiselle Florette Lamblay, hospitalière au lazaret de Marseille , s'était rendue charitablement auprès du jeune homme dépossédé de sa belle.
Le négociant, ayant appris que Florette était de retour au lazaret , l'alla trouver un matin; on devine aisément qu'une explication lumineuse ressortit de son entretien avec elle.
— Les pièces ont été adressées àDutiliage ! s"'écria-l-elle...Ah! monsieur,il aura dépouillé Mcnardi.,. Il faut que je parte pour Paris... peut-être en est il encore temps... De grâce, monsieur, confiez-moi Faccusé de réception...
— Très volontiers, mademoiselle; seulement, donnez-m^en une décharge devant notaire , qui puisse mettre ma responsabilité à couvert.,.
— Courons, monsieur; il n'j^a pas un m.omenl à perdre,.. Si vous connaissiez ce Dulilla.*T^e. . . Gourons. , .
fl<elende?i;ainuneraaile-posteemportaitFlorette. Devançons-là dans la capitale, où d\iutrès évènemens , que norfs devons reprendre de plus loiu; préparaient le dénoûment de cette histoire.
Un soir , on frappa doucement à la porte de Varnerie: le groom ouvrit, et vint annoncer
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une dame, qui demandait M. Menardi. 11 clait seul auprès du feu, fixant sa vue rêveuse sur les figures fantastiques que l'imaginalion dessine dans le foyer clincelant...
La porté s''ouvre ; Edgard porte les yeux vers la personne qui entre , et s'écrie... — Ciel! Alberline!...
— Albertine! répond-elle d'une voix e' teinte parla fluigue et i'émolion... Albertine, qui vient te demander du pain.
Edgard n'avait pas entendu cette réponse; il était étendu sans coniiaissance sur son fauteuil...
MANFBEDI — COZrCLUSIOIff.
L'évanouissement d'Edgard fut long ; les impressions diverses qui Tavaient causé étaient si puissantes ! Tandis que le médecin , survenu en ce moment , parce que c'était Flieure de sa visite, donnait des soins à l'amant d'Albertine,
celle-ci, emmene'e clans une pièce voisine par Alphonse, massait, à la liate, quelques déîails sur Févènement dont la cause et les suites
étaient encore ignorées.
Après quelques minutes d'explication, Varnerie, prévenu que son ami demandait Alberline à grands cris , rentra avec elle dans sa chambre , en disant :
— La voilà , cher Edgard , la voilà, ton Alberline, sortie d'une longue, d\nie cruelle épreuve de la vio, et plus digne que jamais de ton amour.
— Ah! plus de chagrins! plus de maladie ! s^'écria à son tour Edgard avec Taccent du délire... Et les amans tombèrent dans les bras Tun de Tautre...
— Le beau groupe, disait Alphonse, moitié riant, moitié pleurant, à Paspect de la longue effusion dont il était témoin . . . lorsque les peintres et les statuaires représentent ces situa-
ou À MOI LA FORTUNE. 381
lions-Ià, ils deN'^raient toujours prendre des amans pour modèles.
Imitant la discrétion de Varnerie, nous ne chercherons pas à suivre , jusque dans leurs plus intimes parlicularii'és, les cpaachemens d'Alberline et d'Edgard : ce mystère est un des sous-entendus de notre 5Ujet. Il vaut mieux rapporter le récit que la" belle aventurière fît ce soir-îà , assise au foyer de la rue Grange-Batelière.
« Mes ravisseurs , dit-elle, étaient des brigands appartenant à la bande de ManiTedi; lui-même était à leur tête ; mais il avait choisi de préférence des Français , afin d^éloigner le soupçon du repaire qu''il occupait alors dans les Alpes Juliennes ; repaire qu'il appelait fastueusement son quartier-général. Mon enlèvement ne fut point une expédition spontanée; elle avait une origine française: Man- Xredi s'*en était chargé k Paris , au Palais P^-O) al,
en prenant des glaces devant un de ces giiéridoî:ïS verts, que le limonadier du cafë de la Rotonde a ]e privilège de placer dans ce jardih. <{ Le premier auteur de toutes mes infortunes était mon cousin Edouard d^Atisy ; Pardente convoitise que lui inspirait ma fortune vous est connue ; mais long-temps il ne sut comment la satisfaire. Ce fut un nommé Valbert , joueur ruiné comme lui et capable de tout oser, qui traça le plan de ma perte. Lui aussi , lorsque Pinfâme Lucile eût appris à Edouard notre voyage au-delà des Alpes, dirigea Texécution de ce complot. Cet homme avait parcouru Fltalie ; il y avait connu Manfredi ; peut-être s^était-il associé à ses brigandages. Il lui écrivit, sous Tun des noms que ce bandit porte dans le monde , où souvent il se montre effrontément. Une curéede près d'un million et demi , parut à Manfrcdi tout-à-fait digne d^attention ; voyageantdans un magnifia-
ou A MOI LA FORTUNK. 38o
que équipage ; muni des papiers cVun seigneur sicilien assassiné en Calabre , il arriva presque immédiatement à Paris.
« On jeta les bases de la convention , qui consistait principalement dans le partage de mes biens. Il fut convenu en outre que, pour suivre Pexécution fidèle de cette clause d'Atisy et Valbert , sur le premier avis de Manfredi, se rendraient en Italie. Ceci décidé, il fut reconnu subsidiairement qu'il serait convenable que Ton eût auprès de moi ce qu^il plut à ces brigands d'appeler un chargé d\jffaires : Edouard proposa Lucile. On convia celte fille à une orgie ; on fit luire à ses yeux une brillante perspective ; et lorsque , dans les transports effrénés d'une double ivresse, elle eût roulé de bras en bras, on obtint d^elle la promesse de servir les projets de l'association.
« Nous partîmes j long-temps Manfredi
nous fit suivre en ÎUiie par ses espions , sans qu'une occassion lui parût favorai3le pour opérer mon enlèvement : début d'exécution convenu. Enfin, quand on nous vit diriger vers les provinces iiijriennes, voisines de ce que Manfre'di appelait ses principales possessions , le^ allies de Paris furent prévenus ; iU arrivèrent, et la cérémonie prochaine de notre mariage, révélée par la perfide Lucile, parut le moment convenable pour accomplir Tattentat.
Les brigands se linrent prêts. Ce fut Liiciie aussi , qui , envoyée par moi chez le pasteur de Mon lefal cône, fit substituer à ce vertueux ecclésiastique^ un brigand reyôtu des habits sacerdotaux. De fausses clefs rendirent les gens de iVÎaniredi maîtres de Féglise f vous savez, Edgard , comment ils détournèrent votre attention pour m'enlcver. Le pre'tendu prêtre, lui-même, meplaça brusquement un mouchoir
ou A MOI LA FORTUNE. 385
sur la bouche, et parvint ainsi à prévenir Ij premier cri que j'eusse poussé.
« Tandis qu'on m'emportait , à bras d'homme, dans les montagnes, une partie de la bande de Manfredi, guidée par d'Atisj, Valbert et Lucile, fouillait Thôtellerie, exactement cernée par les brigands, ei s'emparait de tous nos effefs.
({ Arrivés presque au sommet d'un pic derrière lequel coule un torrent, les bandits qui me conduisaient s'arrêtèrent ; leur chef, précédé de deux hommes portant des torches, parut alors : c'était bien le même homme que nous avions vu rôder le soir, devant l'hôtellerie! A certain signe qu'il fit , un bloc de rocher tourna sur lui-même, et présenta l'entrée d'une caverne Un brigand marcha devant moi pour éclairer ces cavités. Son chel lui-même, fashionable extrêmement musqué, m'ayant présenté sa main gantée T. II. 25
de peau Î3ieii blanclie , me dirigea sous une voûte naturelle ; me recommandant, en fort bon français du boulevart de Gand, de lever un peu les pieds, afin de ne pas trébucher. Après avoir fait trente ou quarante pas , mon guide s^arrêta, ouvrit une petite porte ornée, autant que je puis m'en souvenir , d'assez riclies moulures. . . Que devins-je en me trouvant dans une espèce de boudoir, dont Jacob n'aurait pas désavoué Fameublement , et qu'éclairait un lustre élégant, chargé de bougies.
— Veuillez vous reposer, madame , me dit Manfredi en m'indiquant un beau divan de soie brochée.
« Je tombai plutôt que je ne m'assis sur ce canapé; l'on m'avait fait marcher dans la montagne : mes pieds, dès long-temps dépouillés dessouliers de satin qui les couvraient, étaient décihrês et sanglans.
Pardon, mille fois pardon, reprit le
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chef Je brigands , j'avais dit à ces hommes slupides Je tenir un mulet à la porte de l'église; ils ont négUgé cette partie de mes ordres ; cela pourra coûter la vie à quelqu'un ; mais ces petits détails de discipline vous sont étranij^ers... Je vais vous envoyer une femme, et s'il le faut un chirurgien pour panser ces jolis pieds-là. . . Je me hâte de vous dire , madame , que rien ici ne vous manquera , tant
qu'il sera nécessaire que vous y restiez
J'ajouterai avec le même empressement que votre séjour dans ma demeure des Alpes Juliennes, ne sera pas très long; et je m'engage sur riionneur (car les partisans des montagnes ont leur honneur aussi), je m'engage , dis-je, à vous environner de tout le respect , de tout Imtérét que Ton doit au malheur... Personne n'attentera chez moi ni à votre vertu , ni à votre sûreté ; je n'en veux qu'à vos biens , et je suis convaincu qu'une fois rentrée dans le
monde, VOUS conviendrez que nous vous avons ruinée avec tout le bon goût possible.
« La femme que je vais vous envoyer sera toul-à-fait à vos ordres ; elle sera votre camériste, el dans ce service, elle se montrera plus fidèle que Lucile... Mes cuisiniers apprêteront vos repas avec la même délicatesse que les miens ; ma cave est passablement garnie: vous choisirez les vins qui flattent le plus votre goût. Je mets ma bibliothèque à la disposition de vos loisirs : vous y trouverez des livres de morale, que je lis , sur ma foi, de temps en temps. Enfin , la journée de demain passée , vous n'aurez qu^à vous féliciter de votre séj our parmi nous , si le calme de la solitude ne vous déplait pas trop , ajouta Manfredi en tournant avec erâce sur le talon gauche.
« Après cet étrange discours , auquel je ne répondis point , le brigand-dandy me quitta
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en m^assurant qu'il élait mon 1res humble seri viteur. La femme qu'il m'avait annoncée entra dès qu'il fût sorti ; c'était une ancienne actrice de Venise, que le libertinage avait jetée parmi ces bandits. Elle conservait des manières fort polies, et son talent comme cantatrice , dissipa souvent les ennuis de ma prison. Du reste, elle se montrait d'une complaisance extrême, prévenait mes désirs, cherchait toutes les occasions de me distraire ; et ses singulières aventures, tableau mobile de l'existence la plus étrangement variée, ne fut pas une de mes moindres distractions. C'est de cette femme que je tiens les détails de mon enlèvement, qu'elle avait appris d'un de ses hideux adorateurs.
(c Le lendemain de mon arrivée , je vis entrer dans la chambre deux hommes dont les yeux étaient bandés ; on leur rendit l'usage de la vue, et leur surprise fut grande en voyant
le luxe qui régnait dans cette demeure souterraine.
« Manfredi survint peu d'instans après, suivi de quatre brigands, Fespingole à l'épaule.
■— Madame, me dit-il, j'ai fait venir ces messieurs , en exerçant une légère influence sur leur volonté , pour consommer l'affaire dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir hier. Ils sont notaires de leur état ; officiers très dévoués, du reste, grâce à la vertu bien connue des balles de nos mousquets ; et nous allons leur dicter les pièces nécessaires pour effectuer la vente de toutes vos possessions. Les noms du fondé de pouvoir sont : le comte Giromo, Piètro de Volsini... Qu'on n'espère pas me tromper dans la rédaction des actes; je m'y connais : j'ai fait de la chicane dans ma première jeunesse; si j'apercevais la moindre négligence, le plus léger défaut de forme,
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j^appellerais d^autres officiers publics, après vous avoir fait rendre , messieurs , les honneurs funèbres dus à votre rang...
« Les deux notaires frémirent.
— Pour mettre le temps à profit, continua Manfredi , nous allons conduire de front toutes les formalités. Holà ! valets ^ une seconde table... Bien, poursuivit le chef de brigands en assurant Paplomb d'un bureau qu'on venait d'apporter. Puis me présentant la main, il dit : daignez vous asseoir là, Madame; j'ai trois lettres essentielles à vous dicter, pendant que ces messieurs vont préparer nos actes... et vous conviendrez que je sais choisir parfaitement mes secrétaires. . .
— J'aimerais mieux l'abus de la force sans l'ironie, me borné-je à dire en m'asseyant... Il y a de la lâcheté à narguer ses victimes.
— Ceci, belle dame, ne peut être pris pour une politesse, répondit le biipnd avec un
sourire amer ; mais les secrétaires intimes ont lem' franc-parler... puis il ajouta en lançant sur moi un regard foudroyant , écrivez , madame... En ce moment le dandy des Alpes Juliennes avait disparu.
<( Manfredime dicta deux lettres pour Dufard ; Pune devait lui arriver par la poste ; le prétendu comte de Volsini serait porteur de l'autre. La troisième, écrite à mon notaire, lui recommandait de faciliter la vente de tous mes biens , et de remettre à mon fondé de pouvoir les sommes m'appartenant dont cet officier public était dépositaire.
— Voilà absolument toute la correspondance que j^attendais de votre complaisance, madame , dit Manfredi en se levant ; il ne s'agit plus que de signer ces pouvoirs, et je rentre parmi vos plus humbles serviteurs
Lisez, messieurs.
Les notaires lurent.
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— C^est bien, reprit Manfredi : fait et passé àTrJeste... La routine m'*a compris. Signez, madame, signez, messieurs... Vous avec un paraphe superbe, maître Orselli. .. Maintenant les timbres secs.... à ravir.,., Quant à Fenregistrement des actes, cVsl TafFaire d^un de vos clercs, qui sera bien surveillé.
« Je restai phis d\\n mois et demi dans cette caverne, poursuivit Alberline, sans que rien de ce qu'on avait tramé pour ma ruine me fût révélé. Manfredi faisait de fréquentes absences , et toutes les fois qu''il revenait dans les montagnes , il me faisait remettre sa carie de visite par Arvire , cette actrice dégénérée , qui me servait de femme de chambre. Mais pas. une seule fois il ne se présenta dans mon élégante prison; il disait : elle. est parfaitement libre à cet égard ; les sympathies ne se commandent pas.
« Un soij' qu' Arvire était allée prendre
l'Aminte de FAriosle parmi les livres -^e Manfredi , un grand bruit se fit entendre dans une des chambres voisines, qui n''était séparée de la mienne que par un mur de brique, on prononça plusieurs fois les noms d^ Valbert et d^Edouard d^Atisy.... J^appliquai mon oreille à la muraille ; ee que j^entendis me convainquit que mon cousin et son digne ami étaient complices des brigands, et devaient partager les sommes provenant de la vente de mes biens, «lis viennent d'arriver, disait-on, de Fautre coté de la cloison , pour recevoir leur part du magot de notre jolie voisine.
« Peu d^instans après, une porte s'ouVrit avec fracas, et la voix de Manfredi prononça ces paroles : « Voici ces messieurs ; Tigrini ^ remettez-leur fidèlement ce qu'ils doivent avoir,... Passez donc , messieurs, je vous en prie. )) Ceci était à peine dit, qu\m piétinement inaccoutumé retentit dans la caverne; il était
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aisé de reconnaître que quelqiAm se débattait violemment... Enfin , par ma croisée, qui ouvrait sur le torrent , je distinguai des cris aigus , mêlés de juremens, de blasphèmes effroyables... puis le bruit de deux objets pesans qui tombaient dans cette onde mugissante... Et j'entendis refermer une croisée.
— Affaire finie, dit une voix rauque avec un éclat de rire afïreux : messieurs Valbert et d'Atisj, ont leur lot dans le partage...
— Par ma dague, Tigrini, dit une auti^e voix , je crois qu^ils ont carambolé en Pair.
« Je frémis jusque dans la moelle des os... J'étais loin de porter de l'intérêt à mon scélérat de cousin , cause première de nies malheurs; mais périr ainsi... La Providence était plus juste que mes regrets.
Quelqu'un , daus l'autre pièce , demanda ce qu'était devenue Lucile.
— Lucile, répondit Tigrini , maître^isc de
Ja seconde compagnie et aide de cuisine.. .^ elle a im sort.
« Après cette horrible catastrophe , la caverne reprit son calme ordinaire; je me livrai à mes chers souvenirs , c*'est-à-dire à ceux si doux, et je Tavouerai, si brûlans de nos trop passagères amours. Ils étaient quelquefois bien cruels, ces souvenirs!
Enfin, un jour, ma porte s'ouvrit précipitamment , et je vis entrer Manfredi. Uefïroi que j^éprouvai se peignit sans doute sur mon visage, car il se hâta de me rassurer.
— Ne craignez rien , madame 5 je suis un messager de paix , et je viens vous annoncer que la liberté vous est rendue. Ce soir, nous partirons bien montés 5 je dis nous partirons , parce que je veux être votre chevalier jusqu^à( Venise, oi!i vous serez libre de choisir la route de terre ou celle de mer... Mon trésorier à reçu mes ordres; il va venir vous les transmettre.. A ce soir/ madame...
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— Comme il vous plaira , monsieur.
(( Le trésorier vint dans la journée ; il me compta cinquante napoléons, me fil émarger son registre et se retira sans avoir dit un mot. En effet, le soir, nous sortîmes de ia caverne, Manfredi, moi et deux Lrigands. Mon conducteur avait pris l\miforme de colonel ; la croix dlionneur et la couronne de fer ornaient sa poitrine; ses gens portaient une livrée à Tanglaise... D'excellens chevaux nous attendaient près du roc pivotant, et le lendemain au point du jour nous suivions paisiblement le bord de FAdriatique...
« Mar/û'edi et ses compagnons traversaient sans craint ^^^s villes qui se trouvaient^sur notre route ; et je vous assure que je n'avais nulle envie de troub/.'îr leur sécurité. Dans les auberges , mon con'dueteur se montrait aux petits soins pour mc^i • toujouus chère exquise, et le plus scrupuleux' respect.
« Lé soir du troisième jour, nous arrivâmes à Lastagna.
— Si vous êtes Jccidée à vous embarquer, me dit Manfredi , du ton le plus mesuré , je puis retenir voire passage sur le vaisseau français que vous apercevez à la côte.
— Volontiers, monsieur.
— Je vais remplir vos intentions.
Avant de sortir, le chef de brigands fit à Tun de ses valets un signe très expressif, et cet homme ne me perdit pas de vue pendant Fabsence de son maître .
— Tout est arrangé , me dit Manfredi en rentrant; votre voyage est payé jusqu'à Toulon ; le vaisseau met à la voile demain.
« Le souper fut abondant et recherché; Manfredi se fît plus aimable encore que de coutume... Peu d'instans avant de me quitter, il me dit à Foreille : si vous êtes liée avec quelque auteur d^opéra-comique, faites-lui
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part , je VOUS prie, cîu type Je ijrigand que vous avez pu étudier dans les Alpes Juliennes: je ne serais pas fâché d'être joué pax\ votre Ponôhard ou votre Cîioliet... Et Manfredi se retira sur co bon mot , digne du sujet dont il me donnait Tidée.
« Je m'attendais à des adieux pleins de ga^ lanterie ; mais cette fois je me trompais. Le lendemain, en m'éveillant, j'appris que le colonel et ses domestiques étaient partis au point du jour ; Thôle ajouta : V excellença a pagaie tutti la dépense : cet aveu était beau de la part d\m aubergiste Italien.
(( A dix heures, on vint chercher mon bagage , qui consistait uniquement en quelques pièces de^mon propre linge, qu'on avait bien voulu me rendre. Pendant la traversée, aj^ant ouvert le coffret renfermant ces effets, j'éprouvai la plus douce surprise en voyant votre portrait, cher Edgard, que nous avonsfait peindre,
comme vous le savez , à Florence ; mais FentOLirage deciiamansqiiirencadraitnefaisaiîpas partie de la restitution : les brigands eussent crainj^sans doute de se donner un ridicule.
« Je débarquai à Toulon , il y a près d\\n mois; je me proposais de partir le surlendemain pour Paris, et j^allais retenir ma place à la diligence, lorsque je me sentis atteinte d\m frisson suJDit , que suivit bientôt une fièvre ardente... Je restai quinze jours malade dans une auberge , et bien mal soignée, quoiqu'on m'ait fait payer fort cher les soins qu'on m'avait donnés. Le seizième jour au matin , me trouvant, quoique très faible encore, capable de continuer ma route, je payai mon hôte , et je sortis pour chercher dans la ville un de ces voiturins qui font le voyage de Paris , sans vous obliger à passer les nuits en voiture... J'étais bien impatiente d'apprendre, cher Edgard, si je pouvais es[)érer de vous revoir ; mais je
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ne me sentais pas la force de suppoi l^r un voyage nocturne. Ayant rencontré ce que je cherchais , je revins a Tauberge prendre mes effets... Hélas ! je trouvai le tiroir de ma commode forcé et tout ce que je possédais enlevé... Il me restait, pour toute ressource, une pièce de cinq francs et la robe que je portais sur moi... Reconnaissez-la, Edgard ; c''est ma parure nupiiak de Mon tefal cône...
(( Uéléganle modèle de la rue de Provence se fut jugée perdue; la prisonnière de Manfredi , Félève d^Edgard dans les impressions de la vie, chercha sur Phcure un recours contre une catastrophe si petite, mesurée à Téchelle de ses préccdens malheurs. Soudain, je me rappelai ma qualité de veuve d'un colonel , et je me rendis chez le sous-intendant militaire, pour lui demander une feuille de route. On venait de m'assurer que cet oflicier supérieur avait composé jadis de fort jolis T. II. '26
vaudevilles : « Les poêles , me dis-je, sont compatissans ; essayons... ^administrateur militaire, homme du monde plein de courtoisie et d^affabilité , accéda à ma demande , et m'^assura vingt sous par journée d^étape jusqu^à Paris.
« Cest ainsi que je suis venue , mes bons amis : pendant quinze jours l'ancienne sybarite de la Chaussée-d'Antin , coucha tantôt dans une grange, tantôt dans un grenier, comme une vivandière rejoignant son mari le caporal. Nous ne nous attendions guère à notre départ de Paris, Tannée dernière^ dit Albertine en termimant , que j'y reviendrais , voyageant à trois sous par lieue... Mais je suis plus riche qu'*alors , quoique privée de tous mes biens : j'ai conquis une âme en Italie ; je retrouve mon Edgard , qui m'initia à la douce science d'aimer... ces deux trésors surpassent tout ce que j'ai perdu.
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Albertine et Edgard pensaient durant, leur lune de miel un peu anticipée, comme tous les amans du monde : « une chaumière et ton (f cœur. )>... vous savez...Lesamansdela plus nouvelle école en toujours encore là, aumoins tant que les roses de leur couronne sont trop fraîches encore pour s'effeuiller.
L'arrivée d'Abertine avait dissipé la langueur d'Edgard ; mais elle n'avait pas augmenté ses forces : ces retours-là sont rarement corroboratifs.
Cette lune de miel dont nous parlions toutà-Fheure, avait commencé environ une quinzaine avant le départ de Florette des rives de la Méditerranée ; et nous voici parvenus au Kaatin du jour où elle arriva , par la malle-poste, rue Jean- Jacques-Rousseau.
Tandis que mademoiselle Lamblay se disposait à se rendre chez Varnerie , où sans nul doute, elle aurait l'adresse d'Edgard , une
élégante calèche partait de la rue de Tournon ; le personnage éminent qui confiait son corps au souple balancement de cette voiture légère avait dit : rue Grange-Batelière , chez M. Alphonse Varnerie. Puis il lia avec luimême l'entretien suivant.
« C^est un parti pris , et je le liens pour meilleur que celui de courir plus long-temps les hasards de la fortune politique... Eh bien! quand la petite Delmans, que sa mère va me jeter à la tête incessamment , me donnerait trois cent mille francs, avec cent mille que j'ai, cela ne ferait jamais que vingt mille livres de rente... le reste est hypothétique... L''héritage d^Edgard ne Test plus pour moi : la procuration signée, quinze cent mille francs tombent dans mes filets... J'ai sur la validité des pouvoirs que me donne cette pièce, admirablement libellée, l'avis des gens les plus experts... Une fois qu'elle sera si-
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gnée, je réalise, sans perte de temps, tout ce que je possède; je pars pour la Martinique, je recueille, je vends, je capitalise, et je passe aux États-Unis d'Amérique. »
Là, point de recherches à craindre ; d'ailleurs avec soixante-quinze à quatre vingt- mille livres de revenu, on a partout des défenseurs, des créatures... Je me fais naturaliser; j'arrive aux États... que dis-je, je parviens à la présidence... Qui diable viendrait m'attaquer là... Mais voici le point de départ, ajouta riiomme éminent lorsque la calèche s'arrêta... jouons bien et jouons serré.
Eii passant devant le concierge, Rodolphe Dulillage, que chacun a reconnu, cria d'un ton hautain, du ton d'un homme qui descend d'une calèche. . . chez monsieur Alphonse Vainerie.
— Bonne nouvelle , mon ami , cria Dutillage dès son entvée; car il avait senti en montant
Tescalier, la nécessité de brusquer sa démarche.
— Oui, Rodolphe, bonne nouvelle en effet, répondit Edgard avec hilarité : je te présente mon Albertine...
— Ah ! madame , je suis votre serviteur, dit Dutillage en multipliant les courbettes; et je me trouve doublement heureux d'avoir des choses agréables à annoncer au cher Edgard , le plus ancien de mes amis...
Madame de Vermandé s'inclina avec assez de froideur; les précédens de Rodolphe lui étaient connus. En ce moment, Varnerie et le médecin marseillais arrivèrent.
— Oui , mon cher ami , reprit Dutillage en arrangeant sa cravate dans une glace placée entre deux croisées; demain, je t'apporte tes dix actions... dix: Tonne pouvait faire moins... Oh ! quand je me mêle de plaider une cause... Un cadeau de dix mille francs... ce n'est pas
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mal pour toi, rédacteur honoraire... Et puis deux mille ëcus de ton manuscrit... Ladvocat me les a promis liier au balcon de TOpéra... Il prend de confiance... mon Dieu, oui; avec moi les éditeurs n'ont pas une difficulté dans la bouche... Ils savent que j'ouvre ou que je ferme la sphère des comptes-rendus obligeans... l'annonce même est vivifiée ou paralysée à ma voix...
« A propos , et pour en finir des deux côtés, tiens, signe-moi ce bout de procuration... tu conçois , des valeurs à toucher, il faut un pouvoir. ))
— Volontiers , répondit Edgard en saisissant la plume...
— Un instant , M. Menardi , dit gravement le médecin marseillais, en arrêtant la main de son compatriote ; la nécessité d'une procuration n'est pas bien prouvée ici.
— Que venez-vous nous raconter là , doc-
teur, dit légèrement Rodolphe... mais il avait pâli et tremblait.
— Jeviensvousraconter,M.Dutillage,reprit le docteur avec fermeté, qu'il y a plus de dixhuit mois, je vis sur votre bureau plusieurs feuilles de papier marqué minutées ; que je lus sur toutes, le nom de M. Edgard Menardi, et que cette procuration demandée avec tant d'aandon on pourrait bien avoir quelque rapport avec les pièces que j'ai remarquées sur votre bureau.
— Misérable ! oser élever des soupçons sur moi, qui vous ai tiré du bourbier de la misère.
— C'est pour reconnaître ce service, monsieur, que je veux vous empêcher de tomber dans la fange du crime.
— Infâme! s'écria Dutillage furieux, je te ferai pourrir dans les prisons.... Tu parles de crime , où en est la preuve, dis...
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— La voicil s^ccriaFlorelte, qui se précipita dans la chambre, dont la porte était restée en- Ir^ouverle, et remit à Edgard Taccusé de réception qi^elle tenait du négociant marseillais... ^
" — Et toujours Florette, Tange de sa! ut I dit Edgar avec transport... Puis se tournant vers Rodolphe avec le ton d'un calme mépris, il ajouta : tu gardais ces pièces... despièces annonçant que je suis légataire universel de mon oncle, mort après tous ses enfans à la Martinique... tules gardais depuis dix-huit mois, insigne intrigant...
— Le mot propre ne t'es pas venu, Edgard, dit Varnerie en laissant tomber un regard foudroyant surDutillage cetliomme
est un fripon Je viens de parcourir cette
procuration : elle lui donnait les pouvoirs les plus illimités... il avait trompé la religion d'un notaire... Monsieur, poursuivit Alphonse
en se tournant vers Rodolphe, votre nom est là... près de Pinscriplion indélébile de votre déshonneur.
Dutillage voulut sortir.
— Un instant, monsieur, reprit Alphonse, moi et le docteur, nous vous accompagnerons... il nous faut les pièces...
— Eh! bien, on vous les donnera, répondit Rodolphe d^une voix étouffée par la honte... Puis il sortit avec précipitation.
Pendant que le docteur et Varnerie le suivaient, on chercha Florette... Elle avait disparu ; elle montait en ce moment dans la diligence de Marseille, où sa place était retenue d'avance. La pauvre fille avait vu Albertine ; elle emportait la mort dans son sein, en échange de la fortune , du bonheur qu'elle avait ap^ portés à sa rivale, après lui avoir conservé la vie de son amant.
Les amis de Menardi rentrèrent bientôt ,
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munis des pièces dont Rodolphe allait faire un si coupable usage.
— Désigne-moi pour ton fondé de pouvoir, dit Varnerie après quelques instans de réflexion ; tu n'^as pas le temps d^aller t^enrichir aux colonies : le tre'sor qui t^es revenu ces jours derniers mérite la préférence.
— Acceptez les offres de cet excellent ami, dit vivement Albertine , et nous Taccompaneronsjusqu^à Marseille, si Fïorette y est retournée... PuisquVlle s''est soustraite à notre reconnaissance, celle-ci doit la poursuivre... Redevenus riches, nous devons une belle existence à cet ange de bonté.
— [En prévenant ainsi mes désirs, chère Albertine, répondit Edgard, tu te montres aussi bonne que Fïorette... Quand parlonsnous ?
— Monsieur le futur millionnaire, dit Varnerie en riant, ({uand j'aurai réuni Targent nécessaire pour notre voyage.
A quinze jours de là, nos amis arrivaient à Marseille au train de poste, lorsque leur postillon arrêta soudain ses chevaux. Les voya- ' geurs regardèrent : c'*était un enterrement qui traversait lentement la route, pour se rendre au dernier asile de Fliumanité. Vingt jeunes filles habillées de blanc,, un suaire blanc, une couronne de roses blanches sur la bière , révélaient le convoi dVme demoiselle Quelqu'un, sur la route, demanda le nom de la morte : Cest Flore tte Lamhlay , répondit une des vierges du convoi.
Et des sanglots partirent de la voiture de voyage...
— Elle Tavait dit , murmura Edgard à travers un soupir... Fille céleste! tu es retournée au séjour digne de tes vertus... Là-haut, je Fespère , ce ne sera pas dans la balance de nos préjugés qu'on les pèsera, tes vertus... et ton âme immortelle cessera d'être comptable des faiblesses de la terre-
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Le lendemain Varnerie partit pour la Martinique; il en revint au bout dVme année, rapportant à Edgard un capital de quinze cents mille francs... Excellent Alphonse, les dix dernières années de sa vie s'étaient écoulées à chercher des sensations nouvelles:.... il ramenait des colonies une négresse, qu'il avait e'pousée. ^ Albertine et Edgard étaient mariés depuis long-temps; madame Menardi allait être mère quand Alphonse arriva.
— De grâce , mon ami , lui dit Edgard , attends que ma femme soit accouchée pour lui présenter la tienne.
Un jour Menardi fit à son Albertine la plus touchantedes galanteries : il avait racheté toutes ses propriétés ; il la conduisit dans son hôtel , qu'elle trouva meublé comme il Fêtait le jour <îe leur départ pour Tîtahe ; Alphonse et le docteur les attendaient dans le joli boudoir que vous connaissez. Conduisant sa femme
près cVun guéridon chargé de papiers , Menardi lui dit :
— Voilà, mon Albertine , les titres de toutes tes propriétés : c'est encore toi qui m''enricbis... On passa ensuite dans la salle à manger, où Varnerie avait fait servir à déjeuner. Moins d'un an après ces derniers e'vènemens , la révolution éclata. Rodolphe , signataire de la fameuse protestation, fut porté presque immédiatement aux premiers emplois de rétat, et , comme il Pavait prévu, madame Delraans le pressa de vouloir bien épouser sa fille. Il l'épousa, non par condescendance y, mais parce qu'il avait fait obtenir à Delmans une de ces places de haute finance, dont le brevet semble dire au titulaire : Daignez , je vous prie , prendre la peine de gagner ti'ois ou quatre millions... Or, Dutillage songeait à la succession. Quant à sa belle-mère , elle re^noua décidément à M. de Sa*** , évêque in partibusj qui revenait sur Teau.
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Edgard était trop heureux pour avoir de Tambition ; il ne songeait qu'à se faire de jolis héritiers , et n^ réussissait pas trop mal , lorsqu'il apprit que Rodolphe travaillait à le compromettre , afin de parvenir à le perdre. Il alla le trouver dans son magnifique hôtel , et perça , pour arriver à lui , une foule compacte de valets ou de flatteurs : ce que le lexicographe Landais a négligé de désigner comme une synonymie.
— Monsieur, dit Menardi au puissant fonctionnaire, j'apprends que vous cherchez à me nuire... Votre mémoire est oublieuse , à ce que je vois... Connaissez-vous ces deux pièces? ajouta Edgard en montrant à Rodolphe la procuration et Taccusé de réception. Dutillage fut saisi d'un tremblement convulsif, Menardi continua : Ces pièces sont votre épée de Damoclès; avec cela je vous perdrai quand je voudrai... On a des dates et des rap-
ports aiulienliques sur les infidélités que ces
deux papiers constatent Elevez-vous , j'y
consens, jusquV.ux sommités de ce qu'on appelle les honneurs ; d\m mot je vous plongerai dans la fange du mépris... Sachez donc, une fois pour toutes , que , si puissant qu'il soit, riiomme déloyal risquera d^étre dégradé, tant uu^il existera un cœur noble et droit sur la terre. On abuse aisément la raison publique ; mais il suffit d'une lueur de vérité pour dissiper son erreur. — Allons, murmura Rodolphe ,. entre ses lèvres tremblantes , la conscience n'est pas un vain mot, puisque Toubli qu'on en fait peut devenir un résultat..; Edgar d, je subis ta loi.