‹ RodolpheChapitre 7 sur 8 · LE BOIS · texte numérisé non relu

LE BOIS

Le lendemain élail un jour remarquable à Monlefalcone : une sorte de foire, où Ton venait de toute rilljrie , d'une partie des villes du continent vénitien, et des frontières de la Turquie. Quelques Allemands , franchissant

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même les Alpes Julieniies, se rendaient en ce lieu pour échanger les produits de leur pays contre des marchandises du Levant, entreposées a Tries te.

Le premier coup-d'œil de ce mouvement confus de négocians et de montagnards aux costumes bigarres; le cliquetis de ces idiomes divers se heurtant dans la foule; les efforts subtils de CCS Juifs, qui se trouvent partout oii Von trafique et trompe, amusèrent quelque temps nos voyageurs. Mais enfin, las du tumulte qui les étourdissait , ils profitèrent d^une belle journée pour aller visiter un vallon boisé, situé dans le voisinage, et dont on leur avait vanté la délicieuse fraîcheur . . .

Ils parcoururent long-temps ce bois, qu^ils trouvèrent encore au-dessus de la description qu'ion leur en avait faite. La nature généreuse de ce climat y faisait croître, pêle-mêle, tous ces ar])ustes qui, dans nos latitudes , ne nous

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ofTrent que la moitié de leurs trésors: orangers, citronniers, grenadiers, oliviers, lauriersroses germaient, en pleine terre, au versant méridional des Aipes Juliennes , fécondés par les zéphirs de FAsie, soufflant leurs caresses à travers la péninsule Istrique. Celte végétation puissante enlaçait partout ses rameaux, couverts à la fois de feuilles et de fleurs ; et les délicieuses émanations de celles-ci se concentraient sous répaisse feuillée... On voyait seulement cà et là quelques clairières, qu'on eût dit pratiquées par une intelligence complaisante pour ménager de charmans points de vue aux promeneurs. La main de Thonime, afin de compléter les séductions de ce séjour, avait disposé quelques bancs de gazon sousles ombrages îes plus heureusement situe's.

Edgard et Albertine, charmés de toute cette pompe de coloris qui brillait à leur yeux , enivrés dcb parfums qu'ils respiraient

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avec délices , erraient dans cet Eden ; écartant les rameaux légers qui souvent leur fermait le passage, et foulant un tapis de verdure, dont la molle épaisseur absorbait le bruit de leur marche...

Tout à coup Menardi s''arrête ; Albertine , dont le bras s^appuie sur le sien, s^ arrête aussi, frappée de la vue qui vient de suspendre les pas d'Edgard et soudain le cœur si vivement agité la veille durant Fépisode du balcon, soulève, par ses bonds précipités, la pèlerine , presque diaphane , qui couvre le sein de madfime de Verraandé.

Un spectacle semblable à celui du jour précédent, mais dont rien ne paraissait faire présumer Tinterruption, était à dix pas des voyageurs; une mince claire-voie de branchages les empêchait d'être vus, et formait de la place où ils se trouvaient arrêtes une loge grillée naturelle... Devant eux, et enlacés mutuelle-

nienlde leurs bras, une jeune fille et un jeune montagnard , échappes sans doute de la foule tumultueuse , étaient assis sur un tertre de gazon... Leur tendresse effective dépassait déjà de beaucoup les préludes d^uii amour impérieux... Le sein brun de la jenne fille s'était affranchi, bouillant et convulsif , de sa prison ordinaire... déjà même, déjà les yeux de nos observateurs pouvaient apprécier tout ce que la nature a dispensé de formes académiques au sexe de TAlbanie... Edgard, par une intimation indéfinissable, voulutemmenér Albertine.

— Non , répondit-elle d^une voix presque inintelligible... Et serrant avec force le bras d^Edgard , elle ajouta : Je veux rester...

Elle resta... et quelques instans après, se t laissant aller dans les bras d'Edgard elle disait:

-— Alberlinc est à toi... prends-la.... lu peux...

Et le bois voisin de Montefalcone ne devait jamais s'effacer dans les souvenirs du couple voyageur.

Nous n'avons pu savoir combien de temps s^était écoulé lorsque la belle, maintenant la tendre Alhertine dit à son amant :

■— Ah ! mon ami, que de beaux jours perdus...

— Aimons-nous assez pour les reconquérir dans Tavenir..... et promets-moi, Alhertine , de ne plus craindre les transports de Tamour.

— Edgard, je n^aimais pas Verraandé : ses transports étaient de la passion brutale , accueillie par Tinsensibililé L'amour a tout

chaDgo , et je ne crains rien de lui...

Edgard et Aibertine relourncrent lard à Montefalcone. En rentrant dans leur appartement, ils y trouvèrent Lucile, cette camériste dont nous avons fait pressentir à nos lecteurs la trahison, vengeresse des mépris de

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notre Marseillais. Celte fille avait beaucoup d^expéi ience ; les traits de sa maîtresse lui révélèrent sans doute la scène du bois; elle sortit en murmurant :

— C'en est fait,., ils vont être inattentifs à tout... il est temps...

Lorsaue les amans furent seuls, Albertine dit à Edward :

— Suis-je deveni'.e cligne de toi ? ma main sera-t-elle encore repoussée?...

— Oh! ma bieu-aimée, répondit Theureux Menardi , que je serai fier aux yeux du monde du titre de^lon époux, aujourdluû que je puis faire ton bonheur comme amant.

— Mon amant , tu le seras toujours ^ n'estce pas? Je suisbelle, Iule trouves au moins; j'ai de l'esprit, dis- tu, et ta constance m\i ren- 4 due tendre... Va, jenecesseraijamais deTêtre.

Mon aptitude de vie est achevée Il

me reste à te prouver que je n':.i jamais

doulé de ton empire sur moi, et de la faculté que tu aurais de réveiller cette puissance d'affection, qu\ine suite de circonstancespeu communes avait laissé eni^ourdir dans mon coeur.

A ces mots madame de Vermandé se leva , et tirant de son nécessaire de voyage un écrit proprement minuté , elle obligea son amant à lire un projet d'acte dressé depuis six 'mois, et qui rendait tous les biens qu'elle possédait communsàM. Edgard Menardi,son époux,*»

— Cet acte sera dressé le lendemain de notre retour à Paris, dit Alberline en repliant le papier; et pour que les titres que nous y prenons soient exacts , autant que par un respect légitime pour les bienséances, nous serons mariés demain, à minuit, dans l'église de Montefaicone... Puis elle ajouta avec un sourire moitié plaisant, moitié malin : A moins que mon amant n\iit perdu le désir d'être mon mari...

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A dix heures du malin, le jour suivant, Edgard s'élevait encore contre cette assertion, lorsqu'uh beau soleil parvint dans le sanctuair«> de tendres convictions... On se îeva cependant , et Ton s'occupa des moyens de faire confioierpar le ciel, ce que les sympathies de la terre avaient si bien prouvé déjà. Rien de facile comme un prêtre italien : La religion , dans les pays où Ton étale avec tant de faste et ses rites et ses préceptes , se montre on né peut plus coulante quant aux scrupules et même aux formalités... Quelques pièces d'or formulèrent en un clin d'oeil toutes les dispenses voulues par Tusage; on ne parla point de recourir au pape : Vecclésiastique illyrien escompta rondement les difficultés qu'il avait d'abord alléguées spéculativement. On verra qu'il avait ses raisons pour agir ainsi.

Tous ces arrangemens furent pris en présence de Lucile , qui allant et venant dans T. II. 22

Pappartement de sa maîtresse , n'eut pas l*air (le prêter Toreille à ce qui se disait... Le bon prêtre , après avoir multiplié des salutations mêlées de gestes fréquens , selon l'habitude italienne , se relira à reculons en disant : à minuit, La camériste entendit ce dernier mot.

Dans la journée, madame de Vermandé, qui se préparait avec une douce sécurité à changer ce nom contre celui , maintenant si précieux pour elle, de Menardi , eut besoin de Passistance de sa femme de chambre... On l'appela; elle ne répondit point; on la fît chercher dans rhôtellerie ; Lucile ne se trouva nulle part.

— C'est singulier , se borna à dire Albertine , elle n'a pas coutume de manquer à ses devoirs

— Je ne sais pourquoi celte fille m'est suspecte , dit Edgard d'un ton réfléchi.

— Pure prévention , mon ami : il y a dix

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ans que Lucile est avec moi, et je n'ai jamais

eu à me plaindre d'elle Je n'en dirais pas

autant de ses amans Mais toi, cherEdgard,

il y a de l'ingratitude dans ton fait; car ma femme de chambre me parlait de toi à Paris avec une admiration....

— C'est précisément pour cela.... Enfin,

mes soupçons peuvent êtreinjustes. D'ailleurs, je ne vois pas ce que Lucile pourrait tenter contre notre bonheur.

— Rien, absolument rien , mon bien-aimé... Ne nous occupons désormais que de ce bonheur....Tiens, je sens que la source en sera inépuisable dans mon cœur....

Lucile rentra assez lard dans la soirée ;

Alberline la gronda avec douceur Elle

s'excusa d'un air assez embarrassé; prétendant qu'elle s'était égarée en se promenant dans la montagne.... L'indulgence d'Albertinc fut entière ; elle était trop heureuse pour gronder long-temps —

A minuit moins quelques minutes , Edgard entra dans la chambre d'Albertine ; il s^était paré avec quelque recherche : un costume entièrement noir relevait encore la noblesse de ses traits et Télégance de sa taille. Madame de Vermandé avait pris une robe de gros de Naples noir, sans ornemens , sans garnitures ; et sous le superbe voile de point d'Angleterre qui couvrait sa têle , un double rang de perles, formait, sur sa belle chevelure, un bandeau aussi simple qu'opulent.

La parure grave des fiancés offrait quelque chose de solennel , et même d'un peu triste , que Ton pouvait regarder cemme un con-r traste avec l'heureuse cérémonie qui allait lier leur destinée; ils ne purent réprimer celte pensée , et se la communiquèrent mutuellement... Puis, s'empressant ^de dissiper ce nuage léger et inopportun , ils se prodiguèrent les plus vives caresses.

— Comme la cicatrice qui le couvre la joue le sied bien, dit Albertine...

— Si je n''avais pas des preuves plus enivrantes de ion amour, répondit Edgard en baisant la bouche qui venait de parler, ce que tu me dis là serait un témoii^nage précieux... Mais riieure est venue; partons...

Il n'y avait d'éclairé que le chœur de Téglise; une plus complète illumination eut fait de la cérémonie , un spectacle pour les habitans de Montefaicone , et c'est ce que les fiancés avaient voulu prévenir... Cette cérémonie fut prompte ; l'heure ne permettait pas d^ joindre une messe ; elle se termina par une exhortation en mauvais italien, dont les époux, qui n'entendaient que le bon, ne purent profiter.

Sur l'invitation que le prêtre leurjfit de passer à la sacristie, pour un dernier point de légalité, Edgard prit la main d'Alberline et s'avança , à travers la nef somhve , dans une

direction que Pecclésiastique consécrateur leur indiquait du doigt... Edgard a souvent répété depuis qu'en ce moment cet homme avait paru lui sourire avec une malice satanique... Tout à coup, près d'un pilier, trois ou quatre pauvres se jettent sur les pas des mariés et leur demandent Faumône. Edgard s'arrête pour leur donner quelques pièces de monnaie; tandis qu'il les distribue, le prêtre, qui s'est approché d'Albertine, lui prend la main et lui dit :

— Par ici, signora...

Libre enfin de continuer sa marche, Edgard la précipite pour rejoindre sa femme.... Plus personne; l'église est déserte... la sacristie fermée... « Il retourne à l'hôtellerie, avec un

effroi dont il ne peut se rendre maître Il

court, il vole. . . Toutes les portes sont fermées,

toutes les croisées sont obscures Il frappe

à grands coups; l'écho seul de la montagne y

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répond... Ah! je conçois, se dit-il par réflexion, ils assistaient à la cérémonie, et ne sont pas rentrés encore... Mais Albertine , Lucile , nos domestiques , comment ne les vois-je pas ?.... Albertine surtout, Albertine ,

qu^est-elle devenue... Ah! chez le prêtre

courons...

Edgard pénètre, à peu près de vive force, chez le pasteur de Montefalcone ; penché sur un prie-Dieu , le saint homme adresse au Seigneur sa dernière oraison du soir... Il se retourne au bruit que fait le jeune Français en entrant... ce n'est pas le prêtre qui vient de marier Edgard et Albertine...

— Monsieur, ce n'est pas vous qui avez fait ce soir un mariage ?

— Non, monsieur.

— Je suppose que c'est votre vicaire?...

— Je n'en ai point.

— Et quel prêtre vient donc de marier deux Français dans votre église ?

— Dans mon é^dise Profanation! profanation ! aucun mariage n'est parvenu à ma

connaissance L'homme dont vous parlez

ne peut être qu'un imposteur sacrilège , qui a souillé le temple du Seigneur...

— Qu^entends-je , grand Dieu!... Mais Albertine... Albertine... ou la trouver, qui me ïa rendra...

— Malheureux jeune homme , dit le prêtre

en se levant, je pénètre Taffreuse vérité

Êles-vous riche ?

— Elle Test, elle; ensuite...

— Monsieur, votre fiancée a été enlevée par les brigands de la montagne ou par les pirates du golfe...

— Ah! la mort! la mort! Et Menardi

tomba, de toute sa hauteur, sur Tangle du prie-Dieu , qui lui ouvrit la tête

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Edgard, très grièvement blessé dans sa chute, dont les suites s'étaient compliquées des symptômes terribles d^me fièvre cérébrale , fut près d\m mois au bord de la tombe; et sans les soins pieux qui lui furent prodigués durant la dernière quinzaine , c'en était fait de lui. Enfin , dans le courant de la cinquième semaine , la connaissance lui revint entièrement. Use retrouva dans cette chambre qu'il avait habitée avec Albertine... Le lit sur lequel il gisait, sans force, presque sans vie, était celui... Ce souvenir faillit le faire retomber dans une de ces crises, souvent renouvelées , pendant lesquelles on avait désespéré de sa vie.

Les yeux d'Edgard étaient tournés ordinairement vers la ruelle du lit: la moindre clarté fatiguant sa vue afFaiblie. Un matin il se retourne péniblement pour éloigner une pensée déchirante, en changeant de position. .

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Son regard se fixe alors sur une femme placée à son chevet. .. C'était Florette ! . . .

— Un ange a pris sa figure , dit le malade d'une voix éteinte.

— Non , Edgard, c'est bien Florette... Je vous ai dit un jour : « Si vous redevenez malheureux, retournez-vous, je serai là... » J'y suis.

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