LES CROYANCES DE TÔREEER. SES DERNIERS JOURS. SA MORT
£, ous avons vu le calme el la soumission de l’anlenr des Nouvelles genevoises^ lorsqu’il apprit l’ar- |irêt du médeciu à Vieliy. Il écrivait à de la Rive le surlendemain de ce jour : « J’ai eu bientôt recouvré mou équilibre, eu me résignant à la « façon des petits chrétiens ordinaires, qui accept( tent le mal comme venant de la même main qui dispense les biens, ef qui trouvent qu’il est « vrai de dire que l’épreuve est bonne à quelque chose, c( quand on veut la prendre par ses bons côtés. » 11 ajoule qu’il jouit beaucoup des moments de mieux, qu’il s’in-
léresse [»liis sincèroinent à ceux qui souifreut, et qu’enün il se tiésaccüutunie im peu de trop aimer la vie, comme c’était son défaut, sans aller jusqu’à en médire, comme c’est celui des esprits chagrins. Il faut chercher le secret de cette résignation dans la solidité et la profondeur des croyances de Topffer.
Beaucoup de ceux qui l’ont entendu rire et plaisanter, beaucoup de ceux qui ont lu le Presbytère, lui ont reproché certaines attaques contre le piétisme, contre les bigots, et ils en ont facilement conclu que l’écrivain genevois, quoique prêchant une morale très élevée dans ses ouvrages, ne tenait la religion qu’en très médiocre estime. Ce serait là une profonde erreur. 11 suffirait pour la dissiper de lire les pages admirables que le sentiment religieux a inspirées à Tôplfer dans le Presbytère, dans Rosa et Gertrude, dans les Voyages en zigzag.
Il est impossible du reste à une àme aussi éprise des grands et nobles spectacles de la nature, de ne pas remonter de cette nature à son Créateur. En face des splendeurs sauvages du Cervin, dans celte solitude, au sein de cet éternel silence des hautes cimes, Topffer songe aux bontés de toutes sortes dont il est l’objet, et il se dit que plus d’un homme qui oubliait Dieu dans la plaine a dû se ressouvenir de lui aux montagnes. « Mais à cette poésie de pensées « que suscitent ces spectacles vient s’ajouter l’attrait de la K magniticence, et par une autre voie encore, par celle « des sens charmés, émerveillés, l’esprit s’iiumilie avec je « ne sais quel enivrement devant les éclatantes beautés
SES DERNIERS JOURS
que le Tiès-Haul a prodiguées jusqu’au sein de ces « inaccessibles domaines de la glace et de la l'oudre. Et « sous rinqiressiou de ces magniliques choses, des accents « s’élèvent de l’àme que le langage ne sait pas dire, et « certaines expressions des prophètes dont la superbe (( ampleur et l’étrange sublimité nous surprennent plus <■< encore qu’elles ne nous émeuvent lorsque nous lisons les « Écritures dans le recueillement de la retraite, se présentent alors à l’esprit et errent seules sur les lèvres. » TÔpffer a exposé ses idées religieuses dans maintes pages du Presbytère, et nous les retrouvons énoncées soit dans ses lettres, soit dans les quelques fragments de son Journal intime qui ont été publiés \ Chez lui la foi est une acceptation pleine et entière, un abandon de tout son être; elle est simple et confiante comme celle de l’enfant, elle hait les faux dehors, elle a horreur de tout ce qui se rapproche de l’étroilesse et du formalisme. Il a écrit quelque part qu’il ne pouvait s’accoutumer à ces gens chez qui la religion n’a l’air d’être « qu’un égoïsme de plus, et le Paradis un plat de la table ovi ils se servent les premiers. » De là certaine peinture assez malicieuse dans le Presbytère, peinture qui indigna beaucoup d’âmes bien pensantes, peinture exacte d’ailleurs, et dont il eût mieux valu sourire que s’indigner.
En 1834 ou 1835 Tôptîer écrivait à de la Rive : « Avant- « hier j’avais formulé ceci : Ne tuez pas trop votre vanité.
Ces fragments ont paru dans le volume des Mélanges,
« gai‘flez-en de quoi vivre; pensée vraie et Rochelbucaul-
« diennement exprimée Ce gredin de X. me traita
(( de sceptique. A force de Tentendre dire, je commence « à croire que je suis en effet sceptique; qu’en dites-vous, « et ne le seriez-vous point, et lui aussi ? Le sceptique « n’est pas celui qui rejette, mais qui doutant cherche (( à croire le plus possible, et en attendant se conforme « sincèrement à ce qu’il croit. Je suis sceptique donc, « mais à la façon de Pascal qui employa ses ans et son « génie à établir l’évidence de la religion, rongé qu’il était (( de doute. »
Il cherchait donc à croire le plus possible, et à se conformer sincèrement à ce qu’il croyait. 11 acquiesçait « à tout « ce qui se peut imaginer de l’infinité de grandeur, de « bonté, de puissance ou de miséricorde de Dieu, et à « bien au delà encore, mais, ajoutait-il, je ne discute point « la qualité ni l’accord de ces perfections, certain d’en (( amoindrir l’ampleur et d’en détruire la majesté, en les « voulant discerner. »
Dans une lettre au pasteur Coulin \ il déclare qu’il est persuadé qu’une foi humble consiste dans une adhésion large, reconnaissante et ferme, plus que dans une compréhension étendue, et se llattant de trop percer les mystères. Quant à ceux qui se disent à même de tout pénétrer et de tout expliquer, ils font preuve d’un profond orgueil de l’esprit. c( C’est dans cette simplicité volontaire, continue-
' C’est à Madame Thomas-Coulin, lille du vénéré pasteur Coulin, que nous devons roiiimunicalion de celte intéressante lettre de TdpU'er.
SES DERNIERS JOURS
« t-il, dans cet acquiescement plutôt fidèle que discuté, que (( j’ai trouvé et que je trouve encore à cette heure où j’en ai « bien besoin, non seulement le meilleur bouclier contre les « atteintes de l’incrédulité, mais le plus sûr consolateur de « mes tristesses, et le plus doux baume à mes amertumes.»
On retrouve la même profession de foi dans son Journal : (( Je crois et je me confie, deux choses qui peuvent « êlre des sentiments vagues sans cesser d’être des senli- (( menls forts et indestructibles. Et dans ces maux qui <( m’assiègent à cette heure au point de me faire douter
(( si je vivrai dans un an, dans deux ces sentiments
« vagues me sont de plus de secours et de plus de con- « solation que toutes les formules précises que j’y pour- « rais substituer. L’Ècrilure Sainte elle-même ne nous « donne que des figures, que des symboles de notre état « présent et de notre destinée future; elle nous dévoile « moins qu’elle ne nous fait pressentir, elle demande notre « foi et non pas notre contrôle...»
Plus loin Tôpffer complète sa pensée; il a lu et relu la Bible, admiré la poésie des Prophètes, et, pendant sa maladie, étudié le livre de Job qui ne le satisfait guère.
<( Au fond, dit-il, les Évangiles sont ma loi, et je ne trouve « que dans les paroles de Jésus l’espérance dont j’ai « besoin, l’indulgence qui m’est nécessaire, la confiance <( qui me rassasie, et une compassion qui m’attire invinci- '( blement. »
Il était de l’école d’un penseur genevois dont le Journal * intime a fait du bruit, H. -Fr. Amiel, qui déclarait que le
RODOLPHE TÜPFFER.
clirislianisme rrest poinl une molhodc, mais une vie, une vie supérieure et surnaturelle, mystique par sa racine et pratique par ses fruits, une communion avec Dieu, un enthousiasme profond et calme, un amour qui rayonne, une force qui agit, une félicilé qui s’épanche, et que pour lui la religion est un état de l’Ame.
Aussi Topffer ne s’intéressait-il que médiocrement aux questions de méthode, de dogmalique, et aux luttes ecclésiastiques, qui n’ont jamais consolé un cœur, ni édifié une conscience. 11 redoutait tout intermédiaire entre la vérité révélée et son Ame; il ne pouvait comprendre rutililé de la théologie, et il soutenait malicieusemenl que « plus elle fait « de progrès, plus la foi s’altère et le dogme s’obscurcit. »
K Ce simple croyant m’édifie, écril-il dans son Journal ; »( ce petit docteur me fait peine à voir. Son cœur s’est vidé •( de tout ce dont s’est empli sa tête. Son frère c’est celui « qui entend exactement A sa façon la nature de Dieu, et ce <( n’est plus celui qui l’entend autrement, ou qui ne l’entend « pas du tout. Et il a ce rapport-ci avec l’incrédule, que « comme lui il a échafaudé sa foi sur de tout petits raisont( nements de l’esprit, au lieu déjà laisser plonger par ses t( racines naturelles dans le sol mystérieux mais profond de (( l’Ame tout entière. »
Il tremble de voir mal interpréter les enseignements inspirés du Christ, et il sort le plus souvent du prêche attristé de la maladresse ou de l’étroitesse de vues de l’orateur. Aussi voudrait-il (et il s’en ouvre A Munier) qu’on donnAt |)lus de place dans le culte aux belles liturgies, parce
SES DERNIERS JOURS
(jii’on y verrait l’organe désintéressé d’nne sagesse pins liante, pins respectable, directement et visiblement issue de l’Évangile, non pas variable selon les mille petits points de vue de ministres préoccupés de la position qn’ils vont prendre, on qn’on va leur atiribner dans l’Église, mais durable, détacbée de la terre, voix d’en liant contre laquelle, si on regimbe, on ne disente pas dn moins. Pour Ini, il ne voit rien dans le cnlte protestant qn’on se laisse mieux imposer avec doncenr que la magni tique, harmonieuse, sévère et consolante prière de la Confession des péchés (Confileor).
Ce qui le heurte, ce qni le désole, ce sont les luttes intérieures, les contestations à propos de places, et snrtont l’intrusion de la politique dans le domaine religienx. Il faut que le parvis dn temple soit nn parvis sacré, et qu’on ne pénètre dans la maison de Dieu que dépouillé de tontes les vanités terrestres. Il y a sur ce point une lettre à îMnnier qni touche véritablement à l’éloquence, et qni révèle un côté de Tôpffer resté jusqu’ici dans l’ombre.
Après avoir déploré les agitations politico-religieuses qni jettent la désunion parmi les pasteurs et les fidèles, il s’écrie : « Pour nous amuser cà ces pratiques, il faut que « nous ayons presque oublié Christ et ses exemples, et ses « leçons, et sa pensée expliquée par saint Paul! Il faut « moins d’agitation et de peines, il faut seulement et uni- (( quement faire luire notre foi par nos œuvres, notre (( amour pour Christ, par notre amour entre nous et pour « les autres; il faut, avec cette chaleur qu’inspire la cha- « rité, avec cette hardiesse que permet l’humilité, avec ce
(( courage qu’inspire le désintéressemenl, avec celle aulo- (( rilé que donne une piélé simple et agissanle, faire la (( conquête des coeurs, des eslimes, des assentimenls, des « opinions et des doctrines.
« Vous voulez le réveil des âmes ! Insensés, mais com- « mencez donc par vous réveiller vous-mêmes! car ces « disputes où vous vous consumez, c’esl du tumulte, non « de la veille, c’est « le bourdonnant tapage d’une roue de (( moulin, au bruit de laquelle le troupeau s’endort. Qu’elle (( s’arrêtât seulement ! et vous le verriez se lever et bondir, « d’étonnement d’abord, ensuite de joie et de sanctifica^ « lion. »
« Retirez, ab ! retirez la religion du domaine impur des « gazettes et delà publicité où vous la laissez se salir quoti- (( diennement, s’imprégner de tons les venins de l’orgueil, « de l’animosité, et s'assimiler à une simple question ter- <( restre et mondaine, où vous en faites considérer les minis- (( très comme des journalistes qui combattent pour des « places ou des positions, où vous la manifestez comme « une chose d’administration, comme une matière â partis, « où vous la rabaissez â plaisir, jnsqu’à ce que vous l’ayez « ruinée dans les esprits simples, candides, non disputenrs, « qui dès longtemps souffrent de la voir ainsi traînée dans (( la boue par ceux-là même qui devraient la préserver de « toute souillure ! »
On voit que Tôpffer avait un idéal religieux très pur,
très élevé, et qu’il pouvait puiser â cette source vigueur et courage à l’heure de l’épreuve. Dans tontes les circon-
SES DERNIERS JOURS
stances graves de sa vie il tourne les regards vers le ciel. En 1839, sa femme arrivant au terme de sa grossesse, il écrit à l’un de ses confidents : « Voilà, mon cher ami, toute <t mon histoire. Point d’idées au-dessous ni au delà, hormis >( une seule pourlaquelleje m’adresse au bon Dieu, c’est qu’il « bénisse et protège l’accouchée. Les moments approchent, « et je ne sais ce qui est dans cette coupe que je vais boire. (( Toutefois le bon Dieu ne mesure pas ses grâces à ce « qu’on vaut ; ainsi je ne veux point, parce qu’il m’a beau- « coup donné, craindre qu’il me refuse. »
La ferveur de sa foi semblait augmenter à mesure qu’il voyait disparaître ces biens terrestres qui lui avaient été si chers. Les visites de son ami Munier devenaient ses heures de prédilection, avec celles qu’il consacrait à la peinture.
Mais déjà ses forces le trahissaient ; il se faisait traîner devant sa toile, vers la fenêtre; il essayait de mener à bien quelque étude entreprise, qui devait, hélas! demeurer inachevée.
Les mois d’hiver et le printemps s’écoulèrent lentement pour le malade qui connaissait cette vie si lourde « quand « l’angoisse des journées vous chasse vers votre couche « bien avant ta nuit, et que l’angoisse des nuits vous chasse <( hors de votre couche bien avant le jour ! » Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait plus guère recevoir ses amis, et, comme il disait « divertir ainsi sa souffrance, » et c’était désormais avec la mort que seul à seul il conversait.
Voici le mois de mai avec son cortège de rayons et de fleurs embaumées; la sève monte dans les arbres, tout
ËODOLME TÔPFFEË.
chante, tout s’anime et tout rit. Mais devant la fenêlre de Tôpffer le fauteuil reste vide, et sur le chevalet l’étude ébauchée se couvre de poussière. Le groupe des amis passe et repasse sous les grands arbres qui ombragent la place \ mais ils sont agités, inquiets, désorganisés. Notre Tôpffer n’est plus là pour animer la conversation de ses joyeuses réparties. De la Rive et Pascalis vont encore lui serrer la main tous les jours. Munierva prier avec lui, et le malade le remercie d’un regard reconnaissant, puis d’une voix plus faible : « Merci, mais redis-moi encore : « Notre Père
Voici juin avec ses chaudes effluves, juin avec ses corbeilles de roses, juin avec les premières fleurs des Alpes, les rhododendrons, les soldanelles. Plus attristés encore les amis se réunissaient sur la place, lorsqu’un soir, le 8 juin à 7 heures, Munier accourut auprès d’eux, et leur apprit que Tôpffer venait d’expirer entre les bras de sa femme. Son espérance suprême s’était réalisée : la mort n’avait point surpris en défaut la fermeté de son âme, elle n’avait ni aigri, ni altéré son caractère.
Il souffrit beaucoup sans doute, mais fauché dans la force de l’âge, il ne connut pas l’agonie des longues déchéances, où le corps survit à l’âme. Il ne connut pas non plus les tristesses, les égoïsmes ou les regrets amers de la vieillesse et d’une croissante décrépitude, qu’il redoutait si fort et
' Après avoir remis sa pension à M. Adert, Toptfer avait quitté sa maison de Saint-Antoine, et s’était établi à la cour Saint-Pierre, n<> 99. Aujourd’hui cette maison porte le n® 4-.
SES DÈRNiÈKS JOURS.
qu’il a peints dans un chapitre des Menus-propos qui nous semble être un véritable petit poème en prose :
(( Je vais devenir ce vieillard frileux qui, assis au soleil « contre une muraille blanche, attend oisif et songe soli- « taire. Cependant des affairés passent, des jeunes gens a folâtrent, une voiture stationne, des soldats défilent, et (( lui, à toutes ces choses il ne trouve qu’à regretter ou à « redire.
(( Autrefois, et quand la vie était si belle, je l’aurais don- (( née avec un généreux plaisir, et il m’arrivait de souhai- (( ter qu’un bienfaiteur, qu’une jeune fille, secrète idole de
« mon cœur, voulût m’en demander le sacrifice Je vais
« devenir ce vieillard qui, à mesure que la vie se dépouille (( et s’enlaidit, y tient- avec plus d’avarice et la garde avec « plus de vigilance, toujours craintif que quelque larron « ne lui en aille distraire une obole.
« Autrefois, les membres gonflés de sève et le cœur de (( passion, je devais mettre un frein à ma force, et, loin (( d’abonder en discours, je trouvais indiscrets ma rougeur
« et mon trouble Je vais devenir ce vieillard piteux, de
•( qui le buste maigre supporte une tête aride, et, jaseur <( monotone, je fatiguerai jusqu’aux miens du refrain de (( mes doléances et du croissant ennui de mes redites.
« Autrefois, l’esprit fécond et impatient de produire, je « cherchais avec amour un tour à mes pensées et une
« expression à mes sentiments Je vais devenir ce vieil-
« lard qui, l’esprit stéiile et le cœur désempli, assemble « d’habitude les mots aux mots, les tours aux tours, et.
RODOLPHE TüPFFER.
« pour se croire père et viril encore, habille et réhabille « d’attifements ternis la poupée usée de ses ressouvenirs. »
Tôpffer n’a pas été ce vieillard. 11 est parti jouissant de la pleine possession de ses facultés, dans tout l’éclat de son talent, environné de l’auréole de la gloire, rasséréné et consolé par les étreintes affectueuses de ses amis. Aussi Irouve-t-on à leur adresse dans son testament le passage qui suit: « J’ai eu des amis en nombre et incomparables, a Ils m’ont fait, aplani ma carrière, comme ils ont embelli " ma vie, et leur estime a été l’un de mes biens intimes les « plus précieux. >> Et il nommait ensuite parmi ses préférés : Pascalis, Munier, François et .lacob Duval, Auguste de la Rive, Merpin.
S’il avait eu de tels amis, c’est qu’il les méritait, c’est que le charme secret qui attirait et retenait auprès de lui tenait à autre chose encore qu’à sa verve intarissable et au tour piquant de sa conversation. Ce charme secret, un mot de La Bruyère l’explique : « L’on est plus sociable et « d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit. »
lœ deuil fut grand dans Genève, et la cité presque entière accompagna au « champ du repos » la dépouille de cet homme qui l’avait illustrée comme écrivain et servie comme le plus ardent, le plus fidèle des patriotes.
De la Rive publia sur son ami, dans le Fédéral du
SES DERNIERS JOURS
16 juin 1846 un article d’une mesure et d’une délicatesse remarquables; Sainte-Beuve, dans le Journal des Débals du 13 juin, envoya un sympathique adieu à cet auteur qu’il avait contribué à faire connaître et apprécier en France.
Xavier de Maistre, prévenu de la mort de Tôpffer, adressa à Munier la lettre suivante que nous sommes heureux de pouvoir publier ici, grâce à la bienveillante autorisation de la famille de Maistre :
Monsieur,
Depuis longtemps je m’attendais à la triste nouvelle que vous m’annoncez. Déjà M"'® de Marcellus qui a des correspondances avec Genève m’avait écrit qu’on y avait perdu tout espoir du rétablissement de notre ami; mais comme il s’était souvent remis de graves attaques des maux auxquels il était sujet, il me restait encore un vague espoir de recevoir des nouvelles consolautes, lorsque j’ai reçu à la fois votre lettre et le no des Débals qui contient la notice nécrologique écrite par M. Sainte-Beuve. Je ne puis vous dire combien j’ai été douloureusement alTecté en lisant cette annonce qui doit remplacer poui' toujours les aimables letti es (|ue j’avais l’babitude de recevoir. J’aimais sincèrement cet excellent homme dont la coi respondance et les ouvrages m’ont fait passer tant d’heureux moments. J’aime à penser que notre amitié fondée sur une conformité de pensées et de sentiments ne se serait jamais affaiblie, mais
devais-je m’allendre qu’il serait le premier à payer l’inévitable Iribut qui met fin à toutes les relations humaines? Lorsque l’on est, comme moi, près de la lin d’une longue vie, on a souvent éprouvé ces cruels mécomptes mais on ne s’y accoutume point ! la mort de notre ami commun m’en donne la triste preuve.
J’ai été bien vivement touché en apprenant que Tôpfl'er a eu la bonté de penser à moi après un si grand malheur; veuillez, Monsieur, lui en témoigner ma profonde reconnaissance. Mes lettres à M. TôplTer peuvent faire foi de la haute idée que j’ai toujours eue du courage et du noble caractère de son excellente compagne à laquelle je crois pouvoir attribuer une partie des succès des charmants voyages que nous admirons. J’ai la certitude qu'elle trouvera dans ses enfants, sur lesquels leur père veille dans le ciel, toutes les consolations qui peuvent l’aider à soutenir le poids de son aflliction.
Je reçois aujourd’hui 1®*^ juillet votre lettre du 9 juin, mon départ pour la campagne m’a empêché de répondre plus tôt, pour vous témoigner combien je vous suis reconnaissant de m’avoir écrit; c’est encore un reflet de l’amitié de celui que nous pleurons ensemble.
Agréez, je vous prie, l’assurance de mes sentiments les plus sincères et les plus dévoués.