VOYAGE A VICHY
(le si douces lieiices. Il se rappelait le mot de Shakespeare : « Vous avez trop de préoccupations de celte vie, c’est la « perdre rpie de l’aclieler pai‘ trop de soins. » Aussi pas une minute donnée à de stériles récriminalions; les journées sont trop courtes à son gré |)onr contempler et admirer encore cette nature si belle an déclin de l’année. De loin en loin il envoie de ses nouvelles à ses « royaux amis, bien- <( aimés de son cœur; » le 10 octobre c’est à François Diival qu’il s’adresse encore : '
« Mon cher, mon bon François, je n’y puis plus tenir si « je ne vous serre la main, et c’est pourquoi je prends mon (( grand courage pour vous écrire ces deux lignes. Depuis K votre course, d’où vous avez rapporté la fit^vre, je ne vous ai plus revu, mais nous n’avons pas cessé un jour, K ma femme et moi, de nous entretenir de vous et de nos « souvenirs de Cartigny, tout comme de nous intéresser à (( la pluie et au soleil en songeant à vos vignes, à vos champs, à vos prés. Sauf une lièvre habituellement plus (( tempérée, et pas de gros accès, je suis exactement le (( même que vous m’avez laissé, toujours malingre, angoissé, « toujours en équilibre entre l’espoir de guérir et le cha- '( grin de tirer vers mon terme. Comme vous savez, j’ai « passé trois semaines à Céligny, au milieu de mes bons (( amis Pascalis, et comme à Cartigny, j’y ai vu mes dou- (( leurs se dissiper presque sur l’oreiller de l’amitié. Mais, « pas de changement au fond. Enfin, sentant l’Iiiver appro- « cher, j’ai voulu tenter une pointe sur Cronay, ce petit (( coin que j’aime tant, et à tout événement l’avoir revu
KODOLPHE TÜPFFEE.
(( encore une fois. Nous y voici depuis huit jours, el sauf « ramerlurue de m’y trouver si changé, j’y goûte quelque « jouissance, et de mon sopha j’y préside à de petites répa- « rations. Vous y verrai-je jamais? Ah! ce sont là des projets devenus trop précaires dans l’étal où je suis. Espèce rons toutefois; sans un grain de cela que deviendrai- « je dès à présent? — Adieu, mon bon, mon bien-aimé « François, ma femme et moi nous vous embrassons de « tout notre cœur et par de là... »
Donc il espérait encore; il le disait du moins, et en sage philosophe et bon chrétien il vivait au jour le jour, s’en remettant à Dieu du lendemain. Avec les dernières feuilles il dut regagner son logis de la ville, mais il lui était réservé une grande joie, et dans son épreuve une consolation inespérée. Ne se préoccupant plus désormais de l’état de ses yeux il put réaliser le rêve de sa vie, et se mettre à peindre.
Que lui importe maintenant l’hiver avec son cortège de neige el de froidure, il vit au milieu de ses souvenirs.
Fraîches campagnes de Savoie aux éclatants herbages, avec leurs fermes, leurs gras potagers, leur désordre d’arbres fruitiers, de ceps qui s’étendent en treilles, ou serpentent en festons; courts gazons des hautes Alpes tout trempés encore de la froide rosée du malin, cimes étincelantes se détachant sur l’azur du ciel; paysages d’Italie admirables par la sérénité du ciel, par la douceur des lignes, par le coloris brûlé de leurs roches stériles, en un mot par la mélancolie et par la grâce, toutes ces magnificences entrevues et gravées à jamais dans la mémoire de Topffer, il va pouvoir les fixer sur la toile.
SÉJOUR A CRONAY,
De maître il devient écolier. Calame, qu’il avait tant aidé de ses conseils, plusieurs fois par semaine montait dans sa chambre pour affermir et guider le pinceau qui s’échappait parfois des mains tremblantes du malade.
Malgré ses maux il avait trouvé moyen de travailler encore, de publier une Nouvelle, genre voyage : Les Deux Scheidegg, de terminer l’histoire de M. Cryptogame, ainsi que son roman de Rosa et Gertrude qui parut dans ï Illustration.
Rosa et Gertrude est avec le Presbytère le seul grand roman de Topffer. Comme dans le Presbytère on y trouve peint un pasteur, M. Dernier, figure sympathique comme celle de M. Prévère. Le récit est une sorte de journal écrit par le vénérable ecclésiastique, et c’est, disait Sainte-Beuve, « une douce histoire, touchante, simple, savante de com- « position, et sans en avoir l’air. »
Il serait difficile de mieux analyser et de mieux juger ce livre que ne l’a fait le délicat écrivain des Causeries du Lundi; il a relevé la grâce et l’ingénuité qui distinguent le commencement du récit, et il a montré combien le pasteur Dernier garde en toutes circonstances le ton qui lui est propre. Il n’est jamais exagéré ni ridicule, et Topffer a éloquemment prouvé par cet exemple « combien (( avec un esprit juste, avec un cœur pui‘ et droit, exercé « par la pratique chrétienne, guidé par les inspirateurs de « l’Ëcriture, et muni d’une vigilance et d’une observation « continuelles, on peut se trouver en fin de compte plus « avisé que les malicieux, plus habile que les habiles, et
RODOLPHE TOPPTER.
(( vériüiblemeiil un maîlie prudent et consommé clans les « Iraverses les plus délicates de la vie comme dans les cho- (( ses du cœur »
Ce livre est d’une lecture saine et attachante ; mais comment expliciuer que de même que la deuxième partie du Presbytère, il nous seinble un peu long, un peu vieilli. Le grand roman n’était pas l’affaire de ïopffer ; ce qu’il lui fallait, c’étaient ces courts récits de voyages, ces souvenirs romancés’'^ de jeunesse, ces nouvelles où il donnait libre essor à sa verve et à sa fantaisie, ces lettres enfin, si vivantes, si sincères, si personnelles, où il se livrait tout entier à ses correspondants.
Quoi qu’il en soit, Rosa et Gertrude, malgré ses qualités, malgré les scènes touchantes et réellement belles qu’il renferme, ne saurait à notre avis se comparer à la Bibliothèque de mon oncle et au premier livre du Presbytère. Sainte-Beuve regrettait aussi dans ce roman la trop grande abondance des termes familiers aux réformés, qui heurtaient les lecteurs peu habitués à ces locutions tirées des vieilles traductions de la Bible. 11 y aurait eu lieu à de certaines retouches que Tôplïer aurait facilement effectuées, mais le roman ne parut en volume qu’après la mort de l’auteur. On voit qu’il a travaillé pour ainsi dire jusqu’à la fin.
A partir de son retour de Vichy il dut cependant, comme nous l’avons vu, renoncer à toute occupation suivie. Il
* Saiiito-Beiive, [U'éhcQ de Ilosa et Gertriiile. Paris, J. -J. Dubocliet, 1847.
- Le mot est de Sainte-Beuve.
SÉJOUR A CRONAY.
assista au succès de sou œuvre dans Y Illaslralion, et au succès de Cryplogame gravé par Cliam, d’après ses dessins. Sa réputation s’étendait sans cesse, mais il se demandait avec angoisse si sa carrière d’activité littéraire était bien définitivement close. C’est ainsi que ballotté entre la crainte et l’espérance, attristé de sa faiblesse croissante, mais beureux de pouvoir se consacrer tout entier à la peinture, son art favori, Tôpiîer vit se terminer l’année
' I.’liisloire de M. Cryptogame, redessinée par Cham, parut d’abord dans ï Illustration à partir du 25 janvier 1845, et llosu et Gertrude l'ut aussi publié dans ce même Recueil du 2 août au 22 novembre 1845.