CHAPITRE IV
LES MENUS PROPOS
n se soiivieiil que ce fut pac l’envoi d’un Traité du lavis à l’encre de Chine que la connaissance se lit entre Topiïer et Xavier de Maistre. En tête des premières pages rauteur avait écrit : «Je tais « un traité du lavis à l’encre de Chine. Ceci en « est le premier livre. Il était fini, quand je me « suis aperçu qu’il n’y est question ni du lavis, ni « d’encre de Chine. Je ne puis manquer d’en parler dans « les livres qui vont suivre. Eu attendant je dépose celui-ci « dans mes menus-propos; c’est le coffre où je jette mes « paperasses. De là il ira plus tard rejoindre ses frères, à « moins que ceux-ci ne viennent l’y joindre. »
Malgré l’accueil bienveillant fait au Traité du lavis, d’abord par de Maistre, puis par Sainte-Beuve, les autres Menus-Propos n’avaient pas vu le jour. Le petit traité était devenu un gros volume : pendant douze ans Tôpffer n’avait cessé d’y travailler. Sans s’en douter il avait agrandi le cadre de son travail; après avoir parlé du lavis il avait parlé de la peinture, puis de l’art en général, et à sa mort, on trouva un livre presque achevé, son œuvre préférée, le fruit de ses amoureuses méditations
Ce livre, il était dans la destinée de notre auteur de l’écrire, et nul mieux que lui n’y était préparé par sa nature et par ses aptitudes.
11 faut en effet à celui qui se voue à ce genre d’études une double culture, une culture par les faits et par la méditation, ces études répondant à un double besoin : celui de sentir, c’est-à-dire de s’abandonner, et celui de comprendre, c’est-à-dire de se ressaisir. Il faut en outre que l’on soit tout à la fois artiste et philosophe, et ces deux ordres de facultés sont peu compatibles dans leur nature et dans leur essence ^ Or ces conditions se réalisent dans le caractère de Tôpffer. Ajoutons qu’il n’avait jamais renoncé de cœur à la vocation de peintre, et que ce lui était une joie intime et profonde d’écrire sur cet art qu’il ne pouvait pratiquer.
’ Fidèles à notre programme, nous laisserons Tdpfl'er raconter comment naquirent les Menus- Propos; nous nous bornerons à donner une analyse succincte de cet ouvrage, sans entrer dans la discussion des tliéories qui y sont émises. M. l’abbé Relave a consacré toute une partie de son livre sur Toplïer à une étude spéciale des Menus-Propos, àlarpielle nous ne saurions mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.
^ Voir sur ce sujet Il.-Fréd. A miel. — Du beau dans la nature, l’art et la poésie. Bibliothèque u?iivc7'sellc , août 1856.
LES MENUS PROPOS
Cel ouvrage devint donc pour lui, comme on l’a dit, une véritable affaire de sentiment; c’est ce qui a donné aux Menus-Propos cette bonhomie et ce cbarme pénétrant.
Peut-être Tôplfer manquait-il de métaphysique et de matériaux pouvant servira des comparaisons. Il s’en rendait bien compte lui-même, et il s’en ouvre à Vinet dans une longue lettre où il lui expose le plan de cel ouvrage que de fil en aiguille, amené, entraîné, forcé, il a continué, pour se trouver bientôt aux prises avec des questions hautes en branchages et profondes en lacines'. « N’ayant point de philosophie apprise, ajoute-t-il, et très peu de notions acqui- (( ses d’esthétique, je vais, je vais, sans savoir si je vais « bien, et redoutant d’ailleurs de ne pas aller par moi- « même, car c’est un grand plaisir (|ue de découvrir, et « c’est peiil-êlre, ou plutôt sans doute le mieux, dans ces v( sortes de questions de n’échanger pas les chances heu- « reuses de l’ignorance et certaines bonhomies qu’elle com- « porte contre les chances plus banalement convenables (( d’un savoir acquis après coup et à bout portant. »
« Que je plaide bien, n’est-ce pas, la cause de l’igno- « rance! Mais c’est que, en philosophie surtout; j’y suis « intéressé, et que me voici parfois dans le cas de faire de (' la psychologie sans savoir comment on s’y prend .... Avec « cela il y a bien de la jouissance à arriver par découverte, « même à ce qui est connu, surtout à apprendre à limiter « pour soi les choses d’expérience extérieure au profit des « forces actives de l’esprit. »
' Lellres d Alexandre Viîiet et de quelques-uns de ses correspondants. 2 vol in-8. Lausanne, Bridel, t882.
Puis Tôpffer demandait des conseils et des lumières à Vinet; ce problème du beau lui paraît trois fois, mille fois trop gros pour ses épaules. Il voudrait savoir si le plan de son livre ne contient point de vice fondamental, notoire, en opposition avec les faits acquis dans la matière.
Il s’adresse aussi à Adolphe Pictet, qui venait précisément de commencer un cours d’esthétique à l’Académie ‘. Il lui parle de choses et d’autres, mais il ne tarde pas à songer à son thème favori : « Veuillez me faire savoir par « la même occasion, lui écrit-il, si lorsqu’un homme admire « une tulipe, il existe réellement dans la tulipe une par- « celle quelconque de Beau qui soit propre à la tulipe, et (( qui y existe indépendamment de l’idée de beau qui se « forme dans l’esprit de ce brave homme à l’occasion de (( cette tulipe. Et quelle espèce de gredin serait-on en phi- <( losophie, si l’on niait absolument que cette parcelle de « beau puisse exister dans cette gredine de tulipe? Serait- « on par exemple un idéaliste incurable? » — (Ici le texte est interrompu par un dessin à la plume représentant M. Crépin en contemplation devant une énorme tulipe.) — »( Sauriez-vous me dire en trois lignes quel est le principe « du Beau dans l’Art, ou en une ligne, où il n’est pas « parmi les choses où l’on croit qu’il est. Cela me dispen- « serait de le chercher, et très sérieusement, pourriez-vous (( m’indiquer l’ouvrage (plutôt que les ouvrages) le plus (( substantiel sur cette question ainsi restreinte? »
’ Ce cours a doniié naissance au reuiarquable ouvrage de Pictel, Dn beau dans la nature, l’art et la jwcsie.
LES MENUS PROPOS
On connaît les quatre premiers livres du Traité du lavis à l'encre de Chine. On sait quelle fantaisie charmante et quel délicat humour remplit ces pages.
Tôplîer déclare tout d’abord qu’il faut, pour être artiste, avoir la bosse, un sixième sens difticile à définir, mais qui ressemble beaucoup à l’intluence secrète, comme l’appelait Boileau, ou plutôt à la poésie de l’esprit. Si vous n’avez pas la bosse, il vous faut tout simplement suivre votre petit bonhomme de chemin, vivre en bormête bourgeois, sans vous préoccuper de l’ait et de l’esthétique; si vous n’avez pas la bosse, vous ne pouvez l’acquérir, possédiezvous rinlelligence la plus lucide, le raisonnement le plus juste, l’érudition la plus étendue. Si au contraire vous avez la bosse, si vous avez le sixième sens, vous verrez une multitude de choses qui vous charmeront, qui parleront à votre esprit, à votre cœur, à votre imagination, et vous chercherez à en reproduire l’image. Vous imiterez, et en même temps vous ferez œuvre de créateur. En vous adonnant à l’art vous éprouverez les plus pures jouissances qu’il soit donné à l’homme de goûter ici-bas : « Que n’ai-je « la voix assez douce pour vous convaincre ! la parole « assez pressante pour vous convier à ces heureux loisirs ! « s’écrie Tôpffer. Heures si chères que j’ai vues s’écouler •( doucement à ces paisibles travaux, que ne puis-je peinte dre en traits assez vrais de quel charme vous embellissez « les plus ingrates journées ! )>
Puis il étudie les divers instruments qu’il emploie pour exécuter un lavis. Est-il besoin de rappeler cette page célè-
ÈObOLPilE TÔPPFEË.
bre sur son bâton d’encre de Chine, et sur l’attachement qu’inspirent à l’homme les objets inanimés dont il se sert : " Si l’on aime les lieux où l’on a goûté le bonheur ; si les « arbres, les vergers, les bois, si les plus humbles objets « qui furent témoins de mes heureuses années, ne se <( revoient pas sans une tendre émotion, pourquoi refuse- <( rais-je ma reconnaissance à ce bâton, qui non seulement (( fut le témoin mais aussi l’instrument de mes plaisirs? » Ces plaisirs sont aussi vifs qu’au premier jour; lorsque Tôpffer reprend son bâton, et qu’il broie amoureusement son encre, il retrouve la fraîcheur, la plénitude de ses impressions de vingt ans. « Eh ! combien est-il de plaisirs que « vingt ans n’aient pas décolorés, détruits? L’amitié seule, « peut-être, quand elle est vraie, et que, semblable à un «( vin généreux, les années la mûrissent en l’épurant.
« Durant ces vingt années d’usage régulier, ce bâton ne « s’est pas raccourci de trois lignes : preuve de la finesse « de sa substance, gage de la longue vie qui l’attend. Long- •( temps je l’ai regardé comme mon contemporain ; mais <( depuis que j’ai compris combien plus le cours des ans « ôte à ma vie qu’à la sienne, je l’envisage comme m’ayant '( précédé dans le monde et comme devant m’y survivre. « De là une pensée un peu mélancolique ; non que j’envie « à mon pauvre bâton ce privilège de sa nature, mais parce (( qu’il n’est pas donné à l’homme de voir sans regret la (( jeunesse en arrière, et en avant le destin. »
Sainte-Beuve cita le chapitre presque en entier, et fit l’éloge de ces pages délicates et sensibles. On se rappelle
Les Menus Propos.
avec quel enthousiasme, avec quelle reconnaissance Tôpirer savoura cet article de la Revue des Deux Mondes. Quelques jours après ce fut le revers de la médaille. Le Charivari publia la correspondance suivante : « Pour être franc « avec vous, mon cher Directeur, je dois vous dire que « Sainte-Beuve a perdu toute ma confiance. Son dernier '< article sur un certain Tropfer, Tapfer ou Topfer, est « complètement au-dessous de la critique. Je sais bien que « les écrivains actuels sont tous plus ou moins indignes « de l’attention de la revue; mais quand on manque de « sujet on fait des vers, ou l’on garde le silence. Ce Tropfer, « à vrai dire, me semble un vrai cuistre de province, pro- « pre tout au plus à écrire des chroniques dans le journal « de son département. Le fragment que cet excellent Benve « cite de son cher Tapfer est une puérilité digne en tout (( point de M. Bouilly. Ce qu’il dit sur le bâton d’encre de « Chine, cet étonnant dessinateur, on l’a écrit à propos de « tous les hâtons possibles. La poésie du peintre Topffer « est la sépia du ridicule, la gouache de l’absurde, c’est le « lieu commun délayé dans le godet de l’impuissance. »
Topffer se hâta d’envoyer à de la Rive copie de cet aimable article, et il ajonlait dans sa lettre : « Et allez ! Hem ! il « ne badine pas celui-lâ. Et figurez-vous que c’est, je crois, « Planche qui écrit ces Lettres d’un critique voyageur. Or « Planche, c’est un habile homme, en telle sorte que je ne « sais pins qui a raison de Beuveou de Planche, de Planche « ou de Beuve.
Le public devait donner gain de cause à Sainte-Beuve^ et
RODOLPHE TüPFFER.
en 1847, lors de la publication complète des Menus-Propos, Théophile Gautier leur consacra dans la Revue des Deux Mondes un article magistral, où la digression sur le bâton d’encre de Chine est louée comme il convient.
Ap rès ces chapitres qui servent en quelque sorte d’introduction, l’auteur des Menus- Propos nous fait lier connaissance avec un petit âne qui servira à ses démonstrations :
« 11 faut que je me confesse: l’âne est de mes bons amis... « Je parle ici de l’âne des champs, de cet âne flâneur et « laborieux, esclave sans être asservi, sobre et sensuel, pai- « sible et goguenard, dont l’oreille reçoit le bruit dans tous « les sens sans que l’esprit bouge, dont l’œil mire tous les (( objets sans que l’âme se soucie : philosophe rustique, « ayant appris le hon de toutes les doctrines sans abuser « d’aucune ; stoïque de patience, quelque peu Diogène par « moments, grandement épicurien en face de son chardon. « Cet animal-lâ, je l’aime beaucoup, je l’estime, et je n’en- « tends point plaisanter en disant ainsi.
(( Il lui manque, c’est vrai, de la noblesse ; mais aussi « point d’orgueil, point de vanité, point de faux, nulle
(( envie d’être regardé Ceci m’a fâché quelquefois; je
» m’étonnais désagréablement d’être le seul des deux qui U trouvât du charme à regarder l’autre. En y réfléchissant « mieux, j’ai reconnu que l’avantage est tout du côté de « mon confrère. Regarder autrui, c’est être soi-même sen- « sible aux regards ; être sensible aux regards, c’est le pre- « rnier et le dernier degré de la vanité, et l’âne n’en a point, « je l’ai dit. Au milieu d’une place remplie de monde, de
LES MENUS PROPOS
« lui nul ne se soucie et nul ne lui importe ; approchez, vous le verrez regarder une borne, vaquer à sa feuille de « chou, écouter des bruits curieux, humer le vent qui passe, « et jamais s’enquérir si cela vous plaît ou vous déplaît, « s’il en est mieux ou plus mal jugé par vous, si, faisant « autrement, il lui en reviendrait plus de louange de votre « part. Vrai, vrai philosophe, libre en dépit de l’homme « son maître, en dépit de la destinée sa marâtre; patient au
(( mal, ne boudant jamais sa fortune »
Cet âne nous apprend à discerner les diverses parties de l’exécution : le dessin, le relief et la couleur. Par ces moyens l’artiste arrivera à reproduire ce qu’il a sous les yeux, à traduire sur la toile ce qu’il lit dans le grand livre de la nature. Son premier et meilleur maître sera donc la nature, et il s’efforcera de l’imiter fidèlement.
L’imitation ne peut toutefois jamais être le but, mais la condition et le moyen. Le peintre doit chercher avant tout l’interprétation, et non le calque des objets : qu’il rende l’apparence et non la réalité.
Théophile Gautier raconte à ce propos qu’il connaissait un peintre de grand talent, de Laberge, qui ne voulait jamais rien faire que d’après nature, et exactement comme la nature. S’il représentait un arbre il le copiait avec une exactitude désespérante, chaque feuille était un portrait; les cassures des petites branches, les rugosités, les noeuds et les mousses du tronc, il reproduisait tout plus fidèlement qu’une photographie, car il y ajoutait la couleur. « D’artiste il se fit miroir.» Eh bien ! ces paysages si scrupuleusement
vrais ne le paraissaient pas plus que ceux de Du pré et d'autres paysagistes contemporains, peut-être même le paraissaient-il moins. C’est que ces artistes ont joint à la vérité relative leur intelligence et leur sentiment.
Quel sera donc le but de l’artiste, si ce n’est pas l’imitation de la nature? Ce sera le beau. Mais qu’est-ce que le beau ? la question est des plus compliquées.
Tôplîer déclare que la définition du beau absolu est impraticable; mais peut-être arrivera-t-on à se rendre compte de ce qu’est le beau relatif. Les uns prétendent que le beau réside uniquement dans l’objet, que ce paysage, cette fleur ont une beauté qui leur est propre. D’autres pensent au contraire que le beau n’est pas du tout dans l’objet, mais uniquement dans l’esprit; les idéalistes purs affirment même que, et le beau, et l’objet avec,n’e\istent nulle part ailleurs que dans l’esprit. Enfin les troisièmes disent que le beau réside en partie dans l’objet, en partie dans l’esprit, de telle façon que sans l’objet le beau n’existerait point pour l’esprit, tout comme sans l’esprit, le beau n’étant point perçu, il serait dans l’objet comme si il n’y était point. Cette troisième opinion plaît à Tôplîer plus que les deux premières.
Il s’en contente, parce qu’il ne trouve rien de mieux, et il reconnaît qu’il ne peut donner en faveur de son opinion que des raisons pitoyables: « N’est-il pas infiniment désa- <( gréable de ne voir dans son propre esprit qu’un passif ( miroir, dont, ou la fleur, ou le firmament, ou un beau « visage, en voulant bien s’y réfléchir un instant, cbatouil- >( lent agréablement la surface ? Aux brutes seules convient
LES MENUS PROPOS
« cette brute matérialité : pourquoi leur en envier le privi- (( lège.
« D’autre part n’est-ce pas une idée ingratement sotte, '( que de se figurer que cette fleur si fraîche ou si éclatante, ( si svelte ou si tendrement penchée, n’est pour rien dans <( le plaisir que nous trouvons à la contempler, et que Dieu, '( en la créant, n’y a pas imprimé quelque sceau de grâce « ou de beauté? N’est-ce pas surtout une idée à rendre fou « que de considérer son propre esprit comme un miroir « où se réfléchissent une infinité d’objets qui n’existent pas (( le moins du monde? »
Uù diable mon espril prend-il ses gentillesses?
Tôptfer profite de l’occasion pour se moquer spirituellement de la métaphysique, qui depuis trois mille ans n’a pas su fournir un principe certain, un progrès acquis, une vérité. Cette escrime savante et compliquée vous fait dédaigner le jeu simple et ordinaire de vos forces. On est alors comme ces gens qu’une marche aventureuse et forcée passionne, mais qu’une promenade ennuie. « Et « leurs beaux systèmes, les prennent-ils au sérieux les méta- <( physiciens, les considèrent-ils religieusement, s’en serventu ils comme de l’abri réel et tutélaire de leur destinée? Ils les X échafaudent, il est vrai, ils les défendent envers et contre « tous, mais qu’est-ce cà dire? Les enfants aussi bâtissent « des châteaux de cartes, et ils les défendent, et ils les pleuu rent si on les renverse, mais s’y logent-ils? »
11 est temps d’arriver à la définition du beau dans l’art, que notre auteur formule ainsi : « Le beau de l’art pro-
« cède absolument et uniquement de la pensée humaine « affranchie de toute autre servitude que celle de se (( manifester au moyen de la représentation des objets « naturels. Or si le beau procède de notre pensée, c’est Dieu qui l’y a mis, et le beau dans son essence absolue c’est Dieu.
« Le beau, dit à ce propos Théophile Gautier', n’appar- <( tient donc pas à l’ordre sensible, mais à l’ordre spirituel. « Il est invariable, car il est absolu, et cela seul peut varier « qui est relatif. Descendre de ces hautes régions dans le (( monde sensible, le beau, non pas en lui-même, mais « dans ses manifestations, est soumis aux influences exlé- « Heures. Les mœurs, les habitudes, les modes, la cor- « ruplion, la barbarie, peuvent en troubler la notion. Le « temple croule quelquefois, mais en déblayant les ruines, (» on trouvera toujours sous les décombres le dieu de mar- (( bre immobile et serein. »
Il ne faut point cependant négliger les moyens, les procédés, l’habileté matérielle, l’exactitude physique, mais que l’artiste, en reproduisant le monde matériel, poursuive son rêve idéal et il fera, à ce prix seulement, passer la vie dans son œuvre.
« Dans le septième livre (des Menus-Propos) écrit Tôpf- « fer à Vinet, je me suis trouvé en face du beau, conception H de cette pensée et but suprême de l’art, et là le sujet est « devenu aussi difficile qu’intéressant. J’ai commencé par « protester, en les réfutant à ma manière, contre toutes les
* Théophile Gautier, Du beau dans l’art. Revue des Deux Mondes, septembre
LES MENUS PROPOS
« défiriilions du beau à moi connues, et toutes impuissan- « tes, puisqu’elles sont toutes tirées du relatif; et c’est ce « qui m’a mis en face de l’absolu, où je n’ai fait qu’une « pointe seulement, pour m’y amarrer par un bout de « ficelle, et bien vite redescendre dans la région sublunaire <( du beau de l’art, où renonçant à toucher le beau dans « son essence et me contentant de m’être assuré d’où il (( procède, j’ai fait cette distinction du beau conçu pour « l’étudier dans cette conception (c’est mon septième livre), « et du beau mis en œuvre, [)our l’étudier dans ses mani- « festations réalisées par l’artiste. Ce sera le sujet de mon « dernier livre. »
L’auteur des Menus-Propos ne put remplir tout son programme ; la maladie arracha la plume de ses mains, alors qu’il achevait son septième livre.
Ayant établi que l’art se réduit à deux choses, concevoir le beau et le mettre en œuvre, Tôpffer montrait que pour concevoir le beau il faut être doué, posséder en soi la faculté du beau, développer cette faculté par la pratique et l’étude des maîtres, il faut aussi débarrasser son esprit de tout préjugé et travailler en pleine liberté de pensée : « De ta réunion du génie créateur qui conçoit le beau, et (( du talent qui l’exécute, doit naître l’art dans son ex- (( pression la plus sublime \d Cette dernière partie de l’œuvre, relative à l’exécution, est celle qui nous manque. Mais nous savons quelle était la pensée de Tôpffer, et son œuvre peut être considérée comme complète dans son ensemble.
* Albert Aubert. Notice sur Toplïer déjà citée.
Telle est en gros l’analyse des Menus-Propos; mais en relisant ce IVoid résumé, il rions prend un remords, et nous nous demandons si nous n’avons pas défiguré ces pages délicates en cherchant à dégager les théories qui y sont émises. Au fond c’est, comme le disait Sainte-Beuve, « une « lecture charmante, à la Sterne, avec plus de bonhomie, « avec c( des digressions perpé tuelles qui sont l’objet véritable. » Les tableaux innombrables dont ce livre est rempli, voilà ce qui fait sa valeur, son originalité, son attrait.
Évidemiuent, au point de vue philosophique, les Menus- Propos peuvent renfermer des erreurs ; Amiel y signalait certaines bévues surprenantes’, mais il n’en recommandait pas moins la lecture du livre de Tôpffer qu’il appelait « une <1 école buissonnière fort amusante, démontrant à travers « mille détails charmants et humoristiques (le bâton d’en- « cre de Chine, l’âne, etc.) que l’art, loin d’être une imita- K tion, est une transformation de la réalité. »
On ne peut donc pas analyser ces pages « pittoresques et (( vives où la lumière se joue \ » Qui saurait, sans les ternir, saisir les ailes d’un papillon, qui saurait définir le parfum d’une Heur?
C’est par les détails, en effet, par les haltes sous les ombrages de la route, par cette course fantaisiste à travers les domaines de l’imagination et du sentiment, que ce livre est un livre à part. Nous avons dans le chapitre de : Tôpffer à
' Amiel, Du beau clans la nature, l’art et la poésie, nibliotlmiue uniuerseUe, article déjà cité.
^ Sainte-Kenve, Notice sur Toptler.
LES MENUS PROPOS
Cronay cilé celle page où l’auleuc raconle ses promenades sur la colline, auprès des hommes qui équarrissenl une pou- Ire : « Ce n’esl rien el c’est charmant. Li\ lumière glisse, le « vent soupire, la forêt palpite; l’aclivilé humaine symbo- « Usée par les bûcherons et le charretier, anime le paysage, « qui prend, d’un premier frisson d’automne, une mélan- « colie émouvante »
Aimez-vous mieux la note humoristique? Lisez le chapitre sur les Àrls d’agrément ou celui sur les Chinois, et comme quoi les Chinois sont un drôle de peuple el bien inexplicable.
Mais sonl-ce des gens? — Je prie qu’on ne se moque (( pas de moi avant de m’avoir entendu. Je pose en fait que (( si nous sommes des gens, ils n’en sont pas, el la réci- « proque. »
rt En toutes choses nous autres peuples de l’Occident nous « avançons ou nous reculons; un de nos siècles n’est jamais (( semblable à un autre : idée, art, |)olitique, religion, indus- (( trie, tout bouge, va, vient, s’étend, se rétrécit, se perd, se e retrouve, tout change. C’est un fait, un fait qui tient à « notre nature, un fait dont l’absence constante chez les t( Chinois me porte déjà à douter qu’ils soient des gens « comme nous.
« De contrée à contrée, et dans un même pays, chez nous « autres pays de l’Occident, nous présentons autant de dif- « férences que de ressemblances; et, sans sortir de notre
Théophile Gautier, Revue des Deux-Mondes, article déjà cité.
K pallie, nous voilà vingt-deux peuplades tellement diver- (( ses et même opposées, qu’à peine pouvons -nous voir « une même chose sous un même aspect, juger les mêmes « faits avec une même règle, nous entendre sur un seul « point. Et là-bas, des deux cents millions d’hommes voient « par une même lunette, jugent avec une même règle, s’en- <( tendent pour être d’accord, comme pour boire du thé. « Certes au moins ne sommes-nous pas des gens comme « eux.
(( Mais le trait le plus saillant manque encore. D’indi- (( vidu à individu, nous autres individus de l’Occident, « quelle diversité d’intelligences, d’opinions, de caractères, (( de tempéraments, d’aptitude ! chez tous, quel besoin de (( progrès, d’activité, de changement! chez quelques-uns, « quelle supériorité sur les autres, quelles facultés puis- « santés ! à côté des esprits médiocres, quels génies vigou- (( reux, admirables!.... Là-bas! aussi semblables entre eux « qu’un mouton l’est à un autre mouton, de tempérament, (( d’opinion, d’intelligence, d’aptitude; chez tous, instinct « du slalii quo; chez quelques-uns, le privilège de gouver- « ner les autres, mais aucun signe de supériorité naturelle. « Par ma foi, si ce sont des gens, c’est nous qui n’en som- « mes pas ! »
Pour juger sainement les Menus-Propos^ nous ne nous attacherons donc point à discuter les théories qui y sont émises, mais nous suivrons l’auteur pas à pas, fuyant la roule banale et prenant les petits sentiers. Nous constaterons alors que les meilleures pages du livre sont dues à
LES MENUS PROPOS
une double inspiration : l’amour de l’art, et l’amour de la nature.
Topffer déclare, quant à ce qui touche l’art, qu’il ne peut le faire voir ni le faire toucher au vulgaire; c’est le dégrader déjà que de lui chercher nue figure, il n’a que des attrihuls : puissanc(‘, liberté, infini. « Pure et invisible « essence, pour qu’il se produise aux regards, il lui faut « comme à l’ànie, revêtir un corps, et ce corps, ce sont ces (( formes, ces couleurs, qui ne respirent que par lui, qui « n’expriment, qui ne captivent, qui ne touchent que par « lui. Sans lui cette copie si habile, si fidèle, si merveil- (( leuse des beautés de la nature, n’est encore que la vierge (( dans son linceul. Belle vous êtes, fille de Jaïrus, mais U sans vie! beaux sont vos traits, mais immobiles! belles « vos grandes paupières, mais closes ! belles sont vos (( lèvres, mais sans voix ! Que le Seigneur vienne et qu’il (( dise : Levez-vous et marchez!.... Aussitôt l’œil s’ouvre et « brille de la flamme de l’àrae; aussitôt le sourire, les lar- (( mes, la joie, la pudeur ont revolé sur ce beau visage ;
aussitôt le linceul lui-même flotte, s’assouplit et prend « la vie sous les mouvements de la vierge qui se lève et « qui marche ! »
Mais ces pages, si éloquentes soient-elles, ne valent pas celles que Topffer consacre à la description des montagnes et des vallons, à la description de sa petite propriété de Cronay en particulier.
Vienne l’iiiver, quand le givre décore les branchages de ces festons, les grands arbres disparaissent peu à peu
derrière les flocons de neige qui lombcnl rapides. L’écrivain songe alors, mais sans regrets, aux vertes prairies, aux pentes émaillées de fleurs. Et comme le spectacle de la nature éveille toujours des vibrations au plus profond de son être, il ajoute ; .... « Ces plaines blanchies, >( ce ciel fermé, ces branchages nus, ont leur langage aussi « qui convient à mon âme. Si quelque gaieté y règne, ils « ne la dissipent point; si quelque tristesse l’assombrit, ils « s’y assortissent. Je n’ai plus à craindre ce contraste des « fêtes de la nature, et du deuil des pensers, auquel, durant « les beaux mois de l’année, il est bien difficile d’échapper « toujours; et tempérée par tant d’impressions d’inerte <( repos, de calme silence, de douce pâleur, mon amertume « bientôt s’est changée en une rêveuse mélancolie. » Comme le disait Théophile Gautier : « Ces simples esquis- « ses réveillent l’idée du beau, mieux que de froids raison- « nemenls. » Elles feraient à elles seules vivre le livre de Tôpffer, même si les théories qu’il développe étaient fausses ou inutiles, parce que ce livre est rempli du naturel et du fleuri que donnent les champs.