CHAPITRE V
i;ahtiste et i;homme
vaut d’essayer de résumer le caractère de Tôpffer, nous reste à dire ce qu’il fut comme artiste. On peut affirmer que l’immense majorité de ses lecteurs ne le connaît sous ce rapport que très imparfaitement. On feuillette en souriant les ? albums de caricatures, on goûte fort l’écrivain ; j mais seul le public restreint qui possède les
[ voyages originaux aulograpliiés est à même d’ap-
précier le côté proprement artistique du talent de Tôpffer, le Tôplîer dessinateur. On peut craindre qu’il n’en soit ainsi pendant longtemps encore, car le procédé de l’iiéliograviire qui reproduirait mécaniquement et d’une manière absolument
fidèle les croquis de notre auleur, est un procédé trop coûteux pour qu’on l’emploie dans les futures éditions des Voyages en zigzag et des Nouvelles genevoises.
Or les gravures sur bois qui illustrent ces ouvrages n’ont qu’une bien lointaine ressemblance avec les dessins au trait originaux de Tôpffer, Il ignorait malheureusement l’art de la gravure sur bois, et il était obligé d’envoyer ses dessins à Paris où des graveurs les arrangeaient à la mode du jour. Ces esquisses, si fines, si délicates se sont vues transformées en de lourdes et sombres gravures sur bois. Interprétées de cette manière ces illustrations perdent leur cachet, leur saveur, leur originalité : c’est tout ce qu’on voudra, mais ce n’est plus du Tôpffer.
La Bibliothèque de mon oncle, V Héritage, Elisa et Widmer ont été particulièrement défigurés '. 11 faut voir dans les originaux ces spirituels petits croquis, ces paysages et ces physionomies indiqués en quelques coups de crayon; point de détails minutieux, mais des scènes largement traitées, laissant libre carrière à l’imagination du lecteur. Il faut voir quel esprit et quelle fantaisie Tôpffer a déployés dans les gestes, les attitudes de ses personnages. Il faut voir dans V Héritage la scène de l’incendie qui joue à merveille l’effet de l’eau-forte, tandis que dans la Bibliothèque de mon oncle les sujets sont simplement indiqués au trait.
' Nous avons en notre possession quelques dessins originaux de Tôpffer, pour l’illustration des Nouvelles Genevoises et des Voyages en zigzag, et grâce à l’obligeance de MM. Garnier frères, éditeurs, nous pouvons les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Il sera donc facile de constater quelle différence il y a entre ces croquis à la plume et les gravures sur bois qui en sont la copie.
l’artiste et l’homme.
De la moindre chose, la |dnme de l’aiiisle fait tout un poème. Nous nous souvenons en particulier d’un croquis représentant le chapeau d’un prisonnier pendu à la fenêtre de la prison. Sur le grand mur blanc ce chapeau se balance à la portée de la main des passants, mais ce n’est là qu’un détail du tableau, A côté du mur, le regard embrasse un immense horizon; au second plan des arbres, une vieille tour, plus loin le lac, et ses golfes sinueux, et ses rivages verdoyants; [dus loin encore la silhouette incertaine des montagnes. Le dessin est gros comme une pièce de cinq francs, et pourtant, dans ce cadre restreint, que de lumière et que d’espace !
Ce qui frappe dans ces croquis c’est la simplicité des moyens et de l’exécution, et ce qui nous choque dans la reproduction qu’on en a faite, c’est précisément qu’on leur a enlevé ce caractère de simplicité prime-sautière, qu’on s’est occupé des détails anatomiques, et de la vérité bourgeoise, et cela au détriment de la pensée artistique.
Tôpffer cherchait précisément, entre la pensée et la réalisation de cette pensée, à diminuer le plus possible le moyen, puisqu’on n’arrive pas à le supprimer tout à fait. Le trait, suivant lui, n’est qu’un mode d’imitation conventionnel ; il n’existe pas dans la nature, mais comme procédé, il suffit à toutes les exigences de l’expression. Pour les esprits les moi[is cultivés il offre un sens clair et lumineux.
Voyez ce gamin qui trace sur le mur d’une caserne, avec un charbon, la silhouette d’un soldat. On peut à coup sûr relever dans son œuvre des erreurs de dessin, trouver les
détails insuffisamment indiqués, <( un visage falmleiix, une panse mal bâtie, et deux quilles de jambes. » Et cependant dans ce petit soldat l’art existe déjà complet; on y voit une libre conception et une représentation d’objet naturel, un signe imparfait de cet objet, mais enfin un signe clair et vivant. Si nous comparons celte esquisse, quelque barbare qu’elle soit, avec une étude de guerrier romain longuement élaborée dans une école de peinture, nous serons forcés de reconnaître que l’idée de soldat éclate bien plus vivement dans la grossière éiiauche qui s’étale sur les murs de la caserne.
Ceci vient de ce que le trait ne donne de l’objet que ses caractères essentiels, en supprimant tout ce qui est accessoire, et que le spectateur dans son esprit achève l’esquisse par habitude et sans effort. « Ceci conduirait à penser, •( ajoute Tôpffer ', qu’en fait de dessin, vif, croqué, rapide, « il y a tout à gagner à être âne, et, sans que nous osions (( affirmer une chose si étrange d’une manière si absolue, (( nous irons pourtant jusqu’à dire, qu’en fait de croquis « courants, destinés à mettre en lumière une idée vive et (( nette, le sentiment qui trouve est plus heureux que le (( savoir qui imite; que la brusquerie qui fait violence aux « formes, tout en enjambant les détails sert mieux la verve « que l’habileté circonspecte qui courtise les formes en se (( marquant dans les détails; qu’enfin dans les sujets plai- « sants surtout, ou de folle fantaisie, une ânerie audacieuse « qui saule un peu brutalement sur l'idée qu’elle a en vue.
’ H. Tdpller, Essai de physiognomonie. Genève, 1845.
L’APvTISTE et l’homme.
V ail risque d’omellre quelques traits et de briser quelques '( formes, a le plus souvent mieux atteint le but, qu’un (( talent plus exercé mais plus timide, qui s’y dirige len- « temenl au travers de tous les méandres d’une exéculion « élégante et d’une imitation fidèle. »
On comprend dès lors pourquoi les albums de caricatures ont été fails au trait, et pourquoi la majeure partie des illustrations des Nouvelles genevoises a été primitivement exécutée de la même manière. Ces croquis lestement enlevés cadraient à merveille avec le talent tout prime-sautier de Tôpffer.
Mais il ne s’en tenait pas là; une fois revenu de ses voyages dans les montagnes avec une riche moisson d’esquisses, il reprenait ces ébauches, il les finissait, et obtenait ainsi des dessins plus poussés. Nous publions un ou deux de ces dessins, qui donneront à nos lecteurs une idée assez juste de ce qu’était non le Tôpffer caricaturiste, mais le Tôpffer paysagiste, tel qu’il se révèle dans ses voyages manuscrits, dans ses Essais (Vaulographie, et dans ses lavis à l’encre de Chine, dont on ne retrouve malheureusement que de trop rares spécimens.
Ce qui frappe dans ces beaux dessins, c’est comme dans les Menus- Propos, l’amour profond de la nature. Tôpffer a un talent tout particulier pour nous faire découvrir le charme intime des choses. Tantôt c’est un sentier pierreux, qui gravit les pentes de la colline: quelques blocs de rocher au premier plan, quelques arbustes rabougris, voilà tout le paysage, et cependant l’œil s’attarde longtemps à le con-
RODOLPHE TüPFFER.
lempler. Tantôt c’est une anse sinueuse où repose l’eau Iranquille d’un lac: les branches des saules y plongent leurs flexibles rameaux, au loin, dans la brume, on aperçoit une barque aux ailes déployées. Tout parle ici de paix, d’efduves printanières, de joie ^t d’amour.
Nous avons emprunté à l’album de Caricatures et paysages publié par M. Tôpffer fils, un croquis qui rappelle par son sujet le Mont-Rose de Calame. 11 représente un chemin sur un plateau élevé des Alpes. A ces hauteurs toute végétation a disparu : un maigre gazon pousse seul dans un chaos de pierres, mais quelle impression de solitude dans ce paysage ! La route est déserte; à l’horizon se dresse une chaîne de montagnes, qui élèvent dans le ciel leurs cimes solennelles. Tôpffer a rendu en quelques traits le caractère de grandeur et de majesté de ces hauts plateaux alpestres; il semble qu’on y respire un air âpre et glacé.
Qu’ils soient plus ou moins travaillés, ces dessins ont un caractère commun : ils font penser, ils charment, parce qu’ils fournissent un élément à l’imagination et à l’intelligence, parce qu’ils laissent à deviner. Ce que Vinet a écrit à propos de certains héros de Tôplfer est absolument vrai, si on l’applique à ses productions artistiques’. « De moins « habiles font plus pour les êtres de leur création, et à « force de nous les montrer, ils nous empêchent de les voir. « Ils ne savent pas que le secret n’est pas de beaucoup (( dire, mais de faire beaucoup penser ; que le plaisir que
Revue suisse de 1839. Tome H. Article déjà cité.
FiscKba-cKer 1884- *
l’artiste et l’homme.
(( donne la poésie est d’imaginer au delà de ce qui est <( écrit, et que l’œuvre se partage entre le poète et son « lecteur. Il ne s'agit po, s tant de décrire que d'indiquer ; un « mot, mais un mot fécond suffit ; le plus petit arc engen- « dre et détermine tout le cercle, et l’on peut affirmer « que toute image complète d’un caractère ou d’une vie (( est au-dessous de celle que nous nous serions faite, et « nous cause quelque désappointement... Il faut laisser à « certains objets leurs contours légers et fugitifs. »
Si maintenant nous passons de l’artiste à l’écrivain, et à l’homme, il nous sera facile de dégager les traits essentiels du talent et du caractère de Tôpffer. Nous l’avons vu, dans l’intimité, dans ses excursions avec ses élèves, dans ses rapports avec ses concitoyens; nous l’avons surtout étudié dans sa correspondance et dans ses ouvrages. Il faut répéter que ce qui le distingue c’est une parfaite sincérité, un parfait naturel allié à une souriante bonhomie.
11 a du peintre la couleur et le trait. Son regard d’artiste qui fouille rapidement et profondément le fait pénétrer jusqu’aux replis les plus cachés de Fàme humaine, et voilà notre peintre qui se transforme en philosophe et en moraliste.
On se souvient à ce propos de l’ingénieuse théorie du bourgeon, dans la Bibliothèque de mon oncle. N’était-ce pas là une trouvaille de fine observation? Il a repris et développé cette théorie dans une lettre à de la Rive. « Il y a des « gens qui, lorsqu’ils écrivent des lettres les remplacent (( sous une forme ou sous une autre de leur personnalité.
RODOLPHE TüPFFER.
« ce qui est, après tout, un coiUentemenl que leur bour- « geon se donne. Je crois pour ma part que le bourgeon « se mêle à tout, même, chose bien étrange pourtant, à (( nos actes les plus secrets. Je crois que le bourgeon dîne, « se mouche, se met au lit avec nous; je crois qu’il dort avec nous, ou bien encore que lui seul veille lorsque « nous sommeillons, car dans les rêves il jouit ou il souf* « fre, elles plus affreux cauchemars sont ceux où je ne (( sais quoi l’enchaîne, sans le tuer. A plus forte raison, (( lorsque nous écrivons une lettre, il y met inévitablement « du sien, et beaucoup. C’est même cà proprement parler, « lui qui tient la plume, qui compose le corps du billet, et « le post-scriptum aussi, qui tourne les civilités, qui hasarde <( les familiarités flatteuses, qui conseille les grossièretés « polies; bien plus, c’est lui, bien souvent, qui dicte les (( hypocrisies de sentiment, comme c’est lui qui forme les « caractères, tantôt négligemment cursifs, tantôt respecte tueusernent alignés, quelquefois coquettement illisibles; « c’est lui qui ploie, lui qui adresse. »
Les lettres à Duval et à de la Rive nous ont montré Tôpffer observant malicieusement les petitesses des gens qu’il coudoie. Parfois la tristesse le saisit à la vue de tant d’hypocrisie ; le type idéal de vertu et de beauté que tout homme possède au fond de son âme, il le voit disparaître à mesure qu’il avance dans la vie. La réalité froide, prosaïque, l’étreint, et il est forcé d’assister à cette comédie humaine, où sous des dehors respectables fleurit le mensonge, la vanité, la lâcheté. Cependant sa tristesse ne sau-
l’aktiste et l’homme.
rait durer. 11 se dil qu’au fond il ne vaut peut-être pas mieux que les autres, et que tout bien considéré, il y a encore ici-bas beaucoup de nobles caractères, beaucoup de choses grandes et belles.
Tôptîer se trouve ainsi réaliser la définition donnée par M. Scherer (si l’on ose h propos de Tôpffer parler de définition !) : (( La perception des disparates de la destinée humaine, par un homme qui ne se sépare pas lui-même de l’humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et celles de ses semblables, telle est l’essence de l’humour '. » De là la plaisanterie de Tôpffer sera précisément celle de l’humoriste : « une sorte de satire sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le sentimental qui se pénètrent réciproquement. »
Mais si Tôpffer est un humoriste, il échappe à la nécessité indiquée par M. Scherer d’être un sceptique. Il n’outre point la plaisanterie pour étonner son public, il n’oublie point son œuvre de moraliste; il croit à la toute-puissance de Dieu et il ne cesse de l’admirer dans ses œuvres. Le trait chez lui reste malin, sans devenir blessant; à côté de l’humour il a du cœur; mais il n’en est pas moins un humoriste comme Font été Cervantes, Ptahelais, Jean-Paul, Shakespeare, Dickens, Sterne.
On l’a souvent du reste comparé à ce dernier. Par le genre de talent, par la manière de conter, il s’en rapproche tellement que les réflexions suggérées à M. Scherer par la
' Edm. Scherer, Etudes critiques de littérature. 1 vol. iii-12. Paris, Calmann- Lévy, 1876.
RODOLPHE TÜPFFER.
leclure du Voyage sentimenlal, semblent avoir été faites à propos de la Bibliothèque de mon oncle ou des Menus-propos : « Le voyageur la Sterne est un homme qui s’inquiète peu K du but vers lequel il se dirige... ce qu’il cherche ce sont U les émotions douces et affectueuses. Tout lui devient matière à sympathie... Une sorte de bienveillance uni- « verselle lui fait prendre sa part de toutes les petites douleurs. Non pas précisément pour les soulager, mais pour (( y entrer, en déguster la saveur, et, si j’ose ainsi dire, en K soutirer le pittoresque. » Seulement Tôpffer laissera volontiers deviner une larme au fond de ses yeu.x. Il est plus charitable, plus humain que Sterne; c’est ce qui explique le charme de ses ouvrages, l’impression saine et forliliante que nous laisse la lecture de ses livres, et la sympathie qu’ils nous inspirent pour leur auteur.
Le style de Tôpffer, incorrect parfois, a beaucoup de couleur, d’aisance, de vivacité spontanée, et certain cachet d’archaïsme qui lui vient en droite ligne de Montaigne et de Habelais, ses auteurs favoris. Sainte-Beuve lui trouvait une saveur locale, un parfum sui generis; ce parfum sui generis est répandu dans toute l’œuvre de l’écrivain. Tôpffer est un humoriste genevois, et c’est à ce singulier mélange de Rabelais, de Calvin, de Voltaire et de Pvousseau, que le caractère genevois doit d’être si complexe, si indéfinissable. Comment expliquer en effet cette verve frondeuse, cet amour de la gauloiserie, allié tà une certaine dose de froideur et de puritanisme ? L’auteur de la Bibliothèque de mon oncle y quoique d’origine allemande par ses ancêtres, a