‹ Roger BaconChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

g I. Incertitudes sur la vie de Bacon; sa jeunesse; l’école d’Oxford. — g II. Bacon à Paris; quelle part revient à la France dans son éducation. État de la scolastique à cette époque; son plan de réforme. Maître Pierre. — g III. Bacon dans l’ordre de Saint-François; ses censures à propos de l’enseignement universitaire; sa première disgrâce; son second séjour à Paris; ses relations avec Clément IV; son élève Jean. — g IV. Seconde persécution. Jérôme d’Ascoli le condamne; sa captivité. Raymond Gaufredi le fait sortir de prison; sa mort. — g V. Des causes de ses disgrâces. Astrologie. Horoscope des religions. Attaques contre l’enseignement scolastique.

Les persécutions qui ont fait le malheur et la gloire de Roger Bacon n’ont pu faire oublier son nom ; mais elles semblent avoir pesé sur sa mémoire et épaissi autour de sa vie et de ses œuvres des ténèbres qu’il est difficile de dissiper aujourd’hui. Pendant que ses contemporains Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, illustres de leur vivant, obtiennent à la fois les hautes dignités de l’église et les honneurs bruyants de l’enseignement, et lèguent à l’avenir des œuvres considérables et des disciples ou des adversaires, Roger Bacon, leur rival par l’étendue et l’originalité de ses travaux et plus encore par la profondeur de son savoir,

ROCER IiAtOS

essuie de longues disgrâces, se voit condamné au silence, banni des écoles, et ne laisse qu’un souvenir suspect et des ouvrages mutilés et inconnus, sur lesquels les siècles suivants gardent un silence obstiné. L’arrêt prononcé contre lui retombe après sa mort sur ses écrits ; toute son œuvre périt avec lui ; avec lui disparaît cet essai prématuré d’une réforme scientifique dont il avait été l’apôtre, et dont le succès, même tardif, eût été un juste dédommagement à de grandes infortunes. Tous les écrivains qui viennent après lui semblent se garder de prononcer son nom ; mathématiciens, alchimistes, opticiens, philosophes, compilateurs, bibliographes, depuis Vincent de Beauvais jusqu’à Trithème, tous paraissent avoir oublié son existence et ne le citent ni pour le défendre ni pour l’accuser. Au XVIe siècle, où l’érudition, tout en s'éloignant de la scolastique, en recueille avec piété les monuments, le nom de Bacon commence enfin à réapparaître. Léland rassemble avec plus de zèle que de clairvoyance les débris de ses œuvres (*); Balée, fanatique admirateur de Wiclef, lui fait une place parmi les grands hommes de la Grande-Bretagne, et encore le traite-t-il d’abord d’une façon outrageante, comme un charlatan et un sorcier, pour l’apprécier ensuite avec moins d’injustice, sinon avec plus de critique (9) ; Bits (3) en parle avec plus de respect, et l’historien de l’ordre, Wadding (*), qu’on devrait supposer mieux instruit, ne fait guère que répéter les assertions de ce dernier bibliographe.

On ne peut citer, à partir de ce moment, tous les écrivains qui ont parlé de notre philosophe; mais ils ne sont que les échos de leurs prédécesseurs : John Dee (8) lui apportera le tribut d’une

(l) J. Ldandi Antiquarii Colleclanea, t. II, p. 288. — De Scriploribus britan- HiciSj t. I, p. 214.

(*) Script, illust. m. liritann., lre édit. 1518, 2e édit. 1557.

(3) nelationum hisloricarum de rebus Anglicis. Paris, 1619, n° 365.

(*) Annales ordinis minorum. Lyon. 1628, t. Il p. 293.

(8) Joliannis Dee Londinensis Monas hieroglyphica . Il y cile Roger, et renvoie in Speculo unitatis sive apologia pro nogero Daclione Anglo. V. Theatrum chemicum. 1613, t. Il, p. 195.

SA VIE ET SES OUVRAGES

admiration compromettante et d’une apologie qui n’a jamais vu le jour; Naudé (*) le défendra gravement du crime de magie et le purgera, en compagnie des grands hommes de tout temps, de l’accusation de sorcellerie ; Cave et Oudin lui feront une large place dans leurs bibliothèques, et ce dernier donnera des renseignements plus exacts sur ses manuscrits (2). Et pendant ce temps, quelquesuns de ses ouvrages sont livrés à la presse. Le Traité du pouvoir admirable de la nature est publié à Paris dès 1542, et bientôt traduit en français. Les ouvrages d’alchimie paraissent dans les recueils de cette science, ou mêlés à des fragments apocryphes à Hambourg. La Perspective et les Considérations sur les mathématiques trouvent dans Combach, professeur de philosophie à Marbourg, un éditeur zélé, et enfin des hommes de talent, parmi lesquels on compte Kenelm Digby et Selden, l’ami de l’autre Bacon, forment le dessein de publier les œuvres complètes du philosophe ; mais ils reculent devant la difficulté de l’entreprise. Il faut arriver jusqu’à Samuel Jebb, médecin anglais, qui, à la prière de Richard Mead, premier médecin de la cour, publie en 1733, à Londres, une édition consciencieuse de VOpus majus, pour trouver le premier travail sérieux, entrepris, preuves à la main, sur la vie et les ouvrages de R. Bacon ; et encore cette édition, faite pour un petit nombre de souscripteurs, est-elle devenue excessivement rare, surtout en France. Celle que les franciscains Délia Vigna ont reproduite à Venise en 1750 n’est pas beaucoup plus commune. Enfin, de nos jours, où tant de travaux sérieux ont remis en lumière plus d’une grande figure du moyen âge, YHistoire littéraire de la France (3) a résumé habilement tous les témoignages précédents, et M. V. Leclerc a ajouté à cette notice, dernière œuvre de M. Dannou, un appendice et une bibliographie, qui nous font regretter qu’il n’ait pas. par lui-même, et avec son érudition si sûre, entrepris la tâche tout entière. Plus récemment, M. Cousin a donné, en 1848,

(*) Àpologiè pour les grands hommes accusés de magie . 1712, p. 350.

H Oudini Comment, de Script, ecd., t. III. — Cave; Script, eccl. 1705, p. 64Ô,

(8) T. XX, p. 229, 252.

dans le Journal des Savants, des extraits d'un manuscrit de Douai qui renferme les renseignements les plus précieux sur le moine franciscain ('). En résumé, aujourd’hui encore, on ne sait ni le nombre, ni l’importance, ni même le titre des ouvrages de Bacon; on ignore la date de sa naissance et celle de sa mort, ou du moins on n’a pas de raison pour les tenir certaines ; on ne sait dans quel pays 11 a vécu, à quelle époque et par quel événement il est entré dans l’ordre de Saint-François; si sa vie s’est passée en France plutôt qu’en Angleterre, à Paris plus longtemps qu’à Oxford, et enfin pour quelle cause il a souffert la persécution, et pendant combien d’années ont duré ses épreuves.

La réponse à toutes ces questions, à celles du moins qu’on peut résoudre, on la demanderait en vain aux dictionnaires, aux biographies, aux bibliothèques, et même aux historiens et aux chroniqueurs. Les sources communes où tous les biographes ont puisé, sont les quelques pages consacrées par Léland à Bacon, et reproduites par Tanner dans la Bibliotheca hiberno britannica (-), et les articles de Balée, de Pits et de Wadding; on pourrait à la rigueur ignorer le reste. Le peu qu’on est à même de savoir de Bacon, c’est donc à Bacon surtout, à ses ouvrages, à leurs débris, pour mieux dire, qu’il faut le demander. C’est en effet dans ses œuvres imprimées et surtout manuscrites, que nous avons puisé l’esquisse qu’on va lire.

Il naquit, dit-on, dans le comté de Sommerset, non loin d’ilch ester (3), petite ville qui serait, suivant certains géographes, l’Iscalis dont parle Ptolémée: cette date, sans avoir une certitude positive, est cependant assez plausible. En écrivant au pape en 1267, Bacon (4) rappelle que depuis quarante ans qu’il a appris l’alphabet, il n’a cessé de se livrer à l’étude ; et en supposant qu’il ait commencé à travailler à douze ou treize ans, on arrive à cette année

(*) Voyez aussi deux articles de M. Dtlescluze. Revue française , 1838.

Lomlini, 1748, p. 62.

(3) Wood ; llistoria et antiquitales universitatis Oxoniensis. Oxoniæ, 1674, p. 136.

(*) On trouve dans les manuscrits son nom écrit de diverses manières : Bacun, Bacliin, Bacchon, Bacon.

SA VIE ET SES OUVRAGES. 5

1214. Ce qui est certain, c’est qu’au moment où il écrit VOpvs ntojus, c’est-à-dire en 1267, il est déjà vieux: hicjuvénis me se cm iranscendit, dit-il, en parlant de son disciple, et l’on peut sans trop d’efforts appliquer à un homme de cinquante-trois ans le nom de vieillard. Sa famille était noble et riche, et jouissait d’une grande considération dans le pays. Il avait plusieurs frères et perdit son père avant 1267. A cette époque, sa mère étaitencore vivante. Son frère ainé, qui suivant l’usage avait succédé au chef de la famille, vivait alors avec elle, ainsi que d’autres fds plus jeunes, et prit parti dans les discordes du règne orageux d’IIenri III, pour le souverain et contre les barons. Cette fidélité lui porta malheur ; emmené plusieurs fois en captivité, obligé de se racheter à grands frais, et même de chercher un refuge en d'autres lieux, il perdit sa fortune et fut réduit à la pauvreté. Un autre frère de Bacon suivit la même carrière que Roger, et fut un savant de profession, scholaris, ce qui l’a fait prendre peut-être, mais bien à tort, pour le dominicain Robert Bacon, dont les historiens de l’ordre Saint- Dominique et Mathieu Paris ont parlé avec quelques détails (’).

Roger n’était pas l’aîné de sa famille et avait un goût passionné pour la science ; il était donc doublement destiné à l’état ecclésiastique. Après une première éducation reçue dans la maison paternelle, il alla étudier aux écoles déjà célèbres d’Oxford, au collège de Merton ou à celui du Nez de Bronze, Brazen nase Hall, qui aujourd’hui encore se glorifie de l’avoir compté au nombre de ses élèves. On n’a pas manqué de dire qu’il annonçait dès-lors une intelligence supérieure, et qu’il eut des succès précoces. Il est au moins certain qu’il rencontra à Oxford des maîtres qui durent encourager son penchant pour les sciences exactes et les langues, et fortifier en lui l’indépendance de l’esprit et le dédain de l’autorité.. C’étaient Robert Bacon et Richard Fitsacre, Adam de Marisco, Edmond Ricb, et le plus célèbre de tous, Robert Grosse-Tête. Les deux premiers étaient les plus grands docteurs de ce temps, « maximi eorum qui tune legebant, » dit Mathieu Paris, et après avoir

(') Voyez.l’opu$ terlium, IniFoduclion, chap. III. Manuscrit de Douai. • 1

vécu dans une longue amitié, quittèrent ensemble ce monde en 1248, tous deux dans une extrême vieillesse. Robert n’était donc pas, comme on l’a dit, le frère de Roger ; mais sans doute un de ses parents, son oncle peut-être. Roger figure à côté de lui dans la scène qui se passe à Oxford en 1233. Le règne d’Henri 111 faisait présager dès-lors les humiliations de la politique extérieure et les déchirements civils dont il offre le triste spectacle. Le jour de la Saint-Jean, le roi eut une entrevue avec les barons mécontents; il lui fallut subir un long sermon et de libres réprimandes, et le prédicateur qu’on avait choisi pour cette mission était Robert Bacon lui-même. Après le sermon, le moine s’adressa en public au souverain, et lui dit hardiment que toute paix durable était impossible s’il ne bannissait de ses conseils l’évêque de Winchester, Pierre Desroches, objet de la haine des Anglais. « Les assistants se ré- » criaient à tant d’audace; mais le roi, se recueillant en lui-même, » sut se faire violence. Le voyant calmé, un clerc de la cour, célô- » bre déjà par son esprit, osa adresser au roi cette audacieuse » raillerie : Seigneur roi, savez- vous les dangers qu’on a le plus à re- * douter quand on navigue au-delà de la mer? — Ceux-là le savent, » répartit, Henri, qui ont l’habitude de ces voyages. — Eh bien! je » vais vous le dire, reprit le clerc, ce sont les pierres et les roches. » Et il voulait désigner par là Pierre Desroches, l’évêque de Win- » chester ('). » Et quel est l’auteur de cette ironie téméraire? C’est Roger Bacon ; il aurait eu seulement alors dix-neuf ans, si l’on persiste à placer sa naissance en 1214, et ce récit nous apprend qu’il était déjà plus ou moins engagé dans les ordres, qu’il était auprès de Robert le dominicain, et enfin préludait par cette première hardiesse à des témérités plus dangereuses et plus chèrement expiées (2).

P) Matthæi Pariensis Ristoria major. 1644, p 265 C’est la seule foisque le nom de Roger se trouve dans celte chronique : « Quidam clericus de curia, scilicet Rogerus Bacum. » Cf. Wood, l. c., p. 87.

p) C’est sans doute cette anecdote du chroniqueur anglais qui a servi de texte h cette tradition répétée par les biographes, que Roger aurait adressé publiquement des remontrances i Henri 111. Wadding y associe son frère Robert» Cave (p. 648) la reporte b l’année

SA VIE ET SES OUVRAGES

Roger Bacon ne cite nulle part ni Robert ni Richard Fitsacrë; mais il affirme avoir enlendu l’évêque de Cantorbéry expliquer, pour la première fois, le livre des Réfutations sophistiques ('). Il répète surtout avec une intarissable admiration les noms d’Adam de Marisco et de Robert Grosse-Tête. — Tous ces personnages appartiennent à l’école d’Oxford, qui se faisait remarquer par la liberté de ses opinions, par la nouveauté de son enseignement, par la culture assidue des mathématiques dédaignées en d’autres pays ; tous ont entre eux des traits de ressemblance qui en font comme une famille à part dans le xme siècle. Autant qu’une pareille expression convient à des philosophes scolastiques, ce sont de libres penseurs, des esprits résolus, qui, dans la science contemporaine, s’appliquent aux parties les plus dédaignées, et dans la vie active luttent contre les pouvoirs les moins contestés.. Audessus d’eux s’élève cette figure énergique de Robert Grosse- Tête, qui attend encore un historien; de ce mathématicien, qui désespère d’Aristote, et essaie de trouver par ses propres forces ce que l’obscurité des traductions lui laisse à peine entrevoir dans l’œuvre du maître; de ce grammairien qui, à ses frais, fait chercher en Orient des ouvrages nouveaux, le^, fait traduire sous ses yeux (*) ; de cet ennemi des moines qui combat contre eux pendant toute son existence; de cet adversaire de la papauté, qui laisse dans l’imagination populaire un souvenir mélangé d’admiration et de terreurs superstitieuses (3). Lui aussi, avant Bacon,

il avait mérité le renom de sorcier ; avant Wiclef il avait appelé le pape l’Antéchrist, et sa mort même est entourée de légendes mystérieuses. Adam de Marisco est l’ami le plus cher cie Grosse- Tête, qui lui légua ses livres ; c’est une âme pieuse et éclairée

1259, cl à celte époque Bacon était à Paris. L' Histoire littéraire en parle aussi (t. XX, p. 225). Toutefois, il est possible que plus tard Roger ait ii son tour sermonné Henri III; le roi devait plus d’une fois s’exposer il ces affronts, et Roger ne rien perdre de sa franchise avec les progrès de l’âge.

f1) Compendium theologice, Ia Pars. Manuscrit britannique.

(*) Compendium philosophiœ. Manuscrit Cott. Tiberius. C. V.

(8) Anglia sacra, t. Il, p. 325.

ROGER RACON

.tout a la fois, savant en mathématiques et dans les langues. Sur ,1e déclin de l’âge, comblé de richesses et d’honneurs, il abandonne tout pour embrasser la vie religieuse et revêtir la robe de Saint-François, ce qui peut-être fut un exemple et comme une invitation pour son disciple (V). Lui aussi est suspect à la cour de Rome, qui s’oppose à son avènement à un évêché et le persécute. Edmond Rich, à peine archevêque, essaie de rétablir la discipline dans son Eglise, soulève sur son passage les haines les plus ardentes, celle des moines, celle du roi, celle du légat Othon; est obligé, malgré son courage, de céder devant l’orage, de se rendre à Rome, où il fait entendre un langage sévère et qui déplaît au souverain Pontife; condamné et blâmé par la cour pontificale, il revient en Angleterre, où il retrouve une opposition plus violente que jamais; et enfin, exilé de sa patrie, fugitif, vaincu par la haine, il va mourir de chagrin, en 1242, sur le rivage de la France (2). Admis aux leçons et peut-être à l’intimité de ces hommes, le jeune Roger en conserva une impression qui ne devait jamais s’effacer, et son génie, formé à cette école sévère, dut y prendre ces habitudes de liberté, cette fermeté dans la pensée, cette constance dans les idées qui firent plus tard ses malheurs, mais aussi son plus grand titre de gloire aux }reux de la postérité. L’Angleterre a eu cette singulière fortune de produire au moyen âge les philosophes les plus hardis, les esprits les plus originaux, sinon les plus puissants. Oxford conserva longtemps cette tradition d’indépendance et d’opposition; et quand même la philosophie de saint Thomas s’impose à toute l’école, -avant que Duns Scot et après lui Guillaume d’Ockam viennent l’attaquer en deux sens opposés, c’est encore en ce pays que la résistance semble la plus vive. La doctrine de l’Ange de l’école a peine à s’y implanter. Si on cite un Robert d’Oxford, qui déclare hérétique tout dissident, l’histoire de la philosophie peut lui opposer Jean Baconthorp, Guillaume de Lamare, Jean Peckam et bien

(') Wadiling; Script, ord. min., p, 1, 2. — Mathieu Paris, passim.

(2) Anqlia sacra , 1. Il, p. 693.— Cf. Brucker; llist. philos., t. III, p. 818.

SA VIE ET SES OUVRAGES. V

.d’autres après eux. Saint Thomas est à peine mort, que l’ordre des Dominicains, dans un chapitre, à Milan, en 1278, est obligé d’envoyer des légats à Oxford pour y juger et y réprimer des Frères pécheurs, qui eux-mêmes sont inlidèles à la grande lumière de leur ordre, et manquent de respect à cette autorité souveraine (‘).

S If-

Oxford, malgré sa renommée, ne pouvait suffire à achever une éducation sérieuse. Séparés par tant de barrières, isolés par tant d’obstacles, les savants du moyen âge eurent au moins, pour se comprendre, se connaître, suppléer à la rareté des livres, deux ressources précieuses : une langue universelle, le latin, et une ville commune, Paris. Tous y venaient tour à tour y recevoir ou y donner l’enseignement. Robert Grosse-Tête et Edmond Rieh n’avaient pas manqué à ce pieux voyage, et Bacon, à son tour, dut, suivant l’habitude de son pays, more sua gentis, disent les historiens, passer le détroit et venir à Paris compléter son instruction et briguer les honneurs du doctorat [-). A ce moment il avait embrassé l’état ecclésiastique, et encore n’avons-nous sur ce point d’autre renseignement que le récit de Mathieu Paris et la conjecture qu’on peut tirer de l’usage du temps. Ce même récit autorise à affirmer qu’il n’arriva à Paris que vers 1284 au plus tôt, peutêtre même plus tard. 11 devait y rester longtemps, y faire de profondes études, y obtenir de grands succès, et enfin y subir de dures épreuves.

Bacon a fait au moins deux longs séjours à Paris, sans compter le temps de sa captivité, que nous ne tenons pas à honneur de revendiquer : le premier, pour s’instruire et obtenir le titre de docteur; le second, pour y subir la persécution et l’exil. Le premier voyage

(') Marlène; Thésaurus, anecd., t. IV, col. 1793, n° 19,.

(*•)■’ Suivant Piis, il y vint, en compagnie de Fits^crc.

n’est pas contesté, et pas un biographe ne manque de raconter que Bacon reçut à Paris les insignes du doctorat et s’y acquit une grande réputation, soit comme élève, soit comme maître. 11 y serait resté peu de temps, suivant M. Daunou, qui le lait rentrer à Oxford à vingt ans, en 1240, et suivant la biographie britannique, qui constate avec joie que cette année 1240 est la première date certaine de son histoire. Écoutons à ce sujet Roger lui-même. Il est à Paris avant 1248, il y est encore en 1250. 11 y entend d’abord l’évêque Guillaume disserter à deux reprises sur la nature de l’intellect agent, en présence de toute l’Université réunie [l). Or, Guillaume meurt en 1248. Il y connaît aussi un certain maître Pierre, dont on parlera bientôt. « C’est de lui que je tiens toutes mes connaissances, » s’écrie-t-il en 1267, et il y a de cela 20 ans, ce qui nous reporle à l’année 1247 (2). Enfin, le statut du légat Pierre de Courçon, de 1215, arrête qu’on ne parviendra pas à la maîtrise avant trente -cinq ans, et huit années au moins d’études. Cette dernière condition ne fut pas appliquée à la rigueur, et on n’en peut conclure qi.e Bacon ait dû rester huit ans en France. La première eut force de lui; saint Thomas seul s’en affranchit en 1256; maison sait quels orageux débats il eut à affronter, et quelle résistance lui opposa l’Université. Or, Bacon n’eut l’âge exigé qu’en 1(249; nous sommes donc certains qu’il ne rentra pas à Oxford en 1240. Du reste, en 1250 il est encore en France; il l’atteste lui-même: il vient de raconter la révolte des Pastoureaux, de ces vagabonds fanatisés par un moine hardi qui, en 1250, troublèrent la France et firent trembler, dit-il, jusqu’à la régente Blanche de Castille, pour la plus grande confusion du clergé et de l’Église. « J’ai vu leur chef, ajoute-t-il, et ai remarqué qu’il portait dans sa main quelque talisman sacré et pour ainsi dire des reliques (3). »

U) Optas tertium. Manuscrit de Londres, cap. XXIII.

(*) Bodl ; 1819, f. 64. (Nullum vidi qui sciât illas scientias, nisi unum a quo has didici, transaclis annis20.) En marge: Magistrum Pelrum.

(3) Op. maj.j p. 254 . Ailleurs il affirme avoir conféré avec Guillaume de Rubruquis,. b, son retour de la Terre-Sainte, ce qui reporterait encore plus loin son départ de France,

SA VIE ET SES OUVRAGES

Dans ce premier séjour, long et fructueux, Bacon a-t-il été plus qu’un simple étudiant? Wood assure qu’il fut nommé professeur d’écriture sainte, qu’il attira un grand concours autour de sa chaire; mais Du Boulay, le consciencieux historien de l’Université, s’il fait honneur à la Faculté de Paris d’un tel disciple, ne dit pas que Bacon y ait jamais enseigné. A la rigueur, pourtant, ce n’est pas impossible : les aspirants au titre de maître Taisaient souvent des leçons; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’à Paris ou à Oxford, Bacon eut du succès comme professeur et acquit une sorte de gloire. C’est lui-même qui le rappelle; écrivant au pape, en 1267, il lui dit : « Quant à la réputation que j’ai acquise en d’autres temps par mes travaux , je reconnais mon humilité (*) ; » et cette réputation ne peut être celle d’écrivain, Bacon ajoutant bientôt que, jusque-là, il n’a rien écrit d’important.

Parlons maintenant de son second séjour, que les historiens ont ignoré (2), et dont nous pouvons fixer plus rigoureusement l’époque. A son départ de Paris, Bacon retourne à Oxford. Que s’y passa-t-il? Il y obtint une grande renommée, mais il y souleva des haines implacables par la supériorité de ses talents, et peut-être aussi par l’âpreté de son caractère. En 1267 on le retrouve à Paris; c’est de là qu’il envoie à Clément IV VOpus majus, VOpus minus et enfin VOpus tertium, la plus considérable de ses compositions, et que, rappelant au Saint-Père ses malheurs, dans un récit touchant comparable à VHistoria calcimilatum d’un de ses illustres devanciers, il se plaint d’un exil de dix années : « Recolens me jam a decem annis exsulantem (3). » Exilé, qu’est-ce à dire? Qu’on l’a arraché à sa patrie, et forcé à venir loin d’Oxford se soumettre à une sorte de pénitence dont on trou-

Guillaume n’ayant pas pu revenir de son ambassade chez les Tartares avant l'année 1254 (op. maj., p. 191). Suivant l’uist. litt., Guillaume ne serait pas revenu en France après son ambassade.

(*) « Quantum ad famam studii quam retroactis temporibus obtinui mearn parvilatctR rccognoscens. » Op. tert. Mpnusc. bfit. Cap. II.

(*) Excepté M. Cousin. Journal des Savants, 1845,

(*) op. tert., cap. I.

ROGER RACOX

vèra plus loin les lamentables détails. Et quel lieu a-t-on choisi? La France et Paris; il le dit positivement: il se plaint au saint Pontife de l’infidélité des copistes de Paris, auxquels il ne peut se fier pour faire transcrire ses ouvrages; il lui raconte que, poussé par la détresse, il a imaginé, pour gagner l’intérêt de certains personnages, de leur dire qu’il était chargé par le Saint-Père d’une affaire, et c’est en France qu’elle doit se traiter ('). lia donc quitté Paris seulement pendant quelques années, et dès 1257, il y est de retour pour y subir une première persécution et y composer ses trois plus grands ouvrages. 11 devait y revenir une fois encore pour s’y voir condamner, en 1278, par Jérôme d’Ascoli, et souffrir une captivité qui ne dura pas moins de quatorze ans. La plus grande partie de sa vie, la plus active et la plus féconde, comme la plus tourmentée, a donc eu pour théâtre la France et Paris; et, sans parler de sa dernière captivité, il fit au moins deux longs séjours de ce côté de la mer : le premier, dont on ne peut fixer la durée, et qui se' place entre ces deux extrêmes, 1233 et 1250, et le second, de 1257 à 1267. Ainsi, malgré les sages scrupules de M. Daunou, c’est avec toute raison que les auteurs de P Histoire littéraire lui ont fait une place dans le monument qu’ils élèvent à la gloire des lettres françaises. Il n’est pas question de déposséder l’Angleterre d’une de ses illustrations les plus populaires, il faut seulement réclamer pour la France la part qui lui est due, et ranger Bacon parmi les hommes du xm° siècle, qui, comme Albert et saint Thomas, et plus qu’eux peut-être, appartiennent de droit à nos annales littéraires, et, bien qu’étrangers, sont les preuves vivantes de l’influence de l’Université de Paris et du rayonnement prodigieux de ce foyer de lumière. On a vingt preuves du long séjour de Bacon en France; la tradition seule nous apprend celui qu’il fit en Angleterre, et si nous sommes portés à croire qu’il y resta longtemps, nous n’en avons pour gage

(2) Op. tert. Man use. de Londres, cliap. II : « Scd scribi non posset litlcra bona nisi per scriptorcs alicnos a slalu nostro, et illi tune transcribcrcnt pro se vel aliis, vellem, nollcm, sieut sœpissime scripta per fraudes seriptorum Parisiis divulganlur... » Plus loin, chap. 111 : « Dixi quoi! negotium quoddam vcslrum debuil traclari }n Francia per me. »

SA VIE ET SES OUVRAGES

que l'affirmation des biographes et sa renommée, si vivace de l’autre côté de la Manche.

Quand Bacon arriva à Paris, c’est-à-dire vers la fin de la première moitié du siècle, les ecoles de cette ville étaient dans tout leur éclat, et déjà commençait ce mouvement intellectuel qui, à quelques années de là, allait produire l’époque classique et le grand siècle de la scolastique. Alexandre de Ilalès était au terme de sa carrière, et remettait aux mains de Jean de la Rochelle l’enseignement où il avait été sans rivaux depuis de longues années.. Albert le Grand, déjà célèbre en Allemagne, se préparait à venir à Paris, en 1245, avec son jeune élève, alors âgé de dix-huit ans, ce génie méditatif et concentré, que ses condisciples appelaient le grand Bœuf muet de Sicile, et dont les mugissements, comme le disait son maître, devaient un jour retentir dans le monde entier (‘). Presque au même moment, saint Bonaventure y commençait des études jusqu’alors fort négligées. Quelles ressources pour un esprit curieux, pour un homme dévoré de l'ardeur de connaître, et qui passe sa vie à chercher des gens qui puissent l’instruire (2)! Quel mouvement dans ce Paris du xmc siècle. Une vive ardeur pour la science, des professeurs illustres, des élèves qui vont les dépasser; en face des chaires de l’Université, celles des ordres mendiants, et partout cette multitude remuante et passionnée d’étudiants, plus prompte encore aux séditions et aux combats de la rue, qu’aguerrie aux disputes de l’école. Scandalisé d’abord par les vices et la turbulence des clercs (3), notre docteur commence, sur les choses et sur les hommes, cette rigoureuse enquête qui le conduira à vouloir réformer les unes, à attaquer violemment les autres. 11 aurait pu prendre cause pour l'un des partis philosophiques qui s’agitaient alors; l’occasion était belle: jamais peut-être et chez aucun peuple on n’avait vu une telle mêlée

(') Salin Thomas n’arriva b Parts qu’en 1247. Du Boulay; t. m.

(8) Op. tert., cap. XVII. Manusc. de Douai : « Plus quam duo millia llbraidm ego posui in liis et ad acquirendum amicitias sapientum. »

(’) Compendium philosophiœ. Manusc. brit. Tiberius V, cap. I. (V. 5e parité.)

(l’opinions et de systèmes, des luttes si acharnées, tant de violence dans l’attaque ou d’opiniâtreté dans la défense. En apparence, tous ces esprits qui s’agitent subissent le joug d’une même discipline, et, tyrannisés par l’autorité, ont abdiqué leur indépendance. Partout, en effet, on entend poser et résoudre les mêmes questions ; partout la même méthode, et surtout, hélas I le même langage. Mais, sous cette uniformité extérieure, s’est réfugiée la vie active et diverse de l’intelligence. Tous les docteurs sont des scolastiques ; c’est leur nom commun, mais on pourrait leur en donner de plus significatifs que l’histoire leur a désormais imposés. Les uns sont des platoniciens de la première académie , comme Henri de Gand; les autres, des théologiens intolérants, disciples de saint Bernard, comme l’école de saint Victor ; ceux-ci marchent, silencieusement sur les pas d’Averroès, le chef des impies, l’ennemi de toutes les religions , et commencent, à leurs risques et périls, la longue tradition de cette doctrine suspecte qui, pendant plusieurs siècles, va s’infiltrer dans les universités, occuper les chaires de philosophie et de médecine, avoir son école à Padoue, ses apôtres et ses martyrs ; ceux-là s’égarent dans les espaces imaginaires où le pseudo Denys leur fait contempler ses légions de hiérarchies, ou bien se perdent dans les profondeurs du panthéisme avec Avicebron ; le scepticisme a ses plus effrénés sophistes , les hérésies, leurs sectaires les plus audacieux, à cette époque de foi naïve et de croyance orthodoxe. Le souffle de la liberté pénètre même jusqu’au sanctuaire, et l 'Évangile éternel, avec ses pressentiments d’une ère nouvelle et l’annonce du règne du Saint-Esprit, aspire à une rénovation religieuse.

Au milieu de cette mêlée ardente, sous quel drapeau va se ranger le jeune clerc d’Oxford? Quel maître va-t-il choisir parmi tant d’illustres docteurs? Il contemple, à son foyer le plus brillant, cette science dont ses contemporains sont si fiers, et le sentiment qu’il éprouve n’est pas de l’enthousiasme, mais du mépris. Il écoute les voix les plus éloquentes, et va choisir pour maître, non pas un Alexandre de Halès ou un Albert, mais un obscur personnage dont l'histoire a perdu la trace. Cette renaissance apparente lui semble

SA VIE ET SES OUVRAGES. 15

une décadence véritable : les Dominicains et les Franciscains, des ignorants auprès de Robert de Lincoln et de ses amis, et tous les modernes, comme il les appelle, des barbares en comparaison des anciens, c’est-à-dire des Grecs et des Arabes. L’expérience vaut mieux que tout Aristote, et un peu de grammaire et de mathématiques est plus utile que toute la métaphysique des écoles. Aussi, il se livre avec passion à ces sciences dédaignées; il apprend l’arabe, le grec, l’hébreu, le clialdéen, quatre langues, en ce temps où Albert n’en sait qu’une, où saint Thomas demande à Guillaume de Morbeke de si mauvaises traductions! Il recherche avec activité les livres anciens et ceux des Arabes, étudie les mathématiques, l’alchimie, l’optique, et, avant de réformer l’éducation de son temps, il refait la sienne, et dans ce but se lie avec des mathématiciens et des savants ignorés, qu’il préfère aux philosophes les plus renommés. Alexandre de Halès ne lui inspire que du mépris; Albert est à ses yeux un ignorant présomptueux, dont l’influence est fatale à son époque; Guillaume d’Auvergne seul mérite quelque respect : ce n’est pas encore un de ces modernes auxquels Roger a déclaré la guerre. Ses amis à lui sont des personnages moins célèbres : Guillaume de Shirwood, trésorier de l’église de Lincoln, bien plus savant qu’ Albert, dit-il; Campano de Novarre, mathématicien et computiste; maître Nicolas, précepteur d’Amaury de Montfort; Jean de Londres, que Jebb croit être Jean Peckam (*); et, par dessus tout, le plus inconnu et, s’il faut l’en croire, le plus savant des hommes de ce temps, celui qu’il vénère comme son maître, admire comme l’exemple vivant de la vraie science, et qu’il nomme

(') Cf. Balêe. p. 3-18 ; Pits, p.380; Wadding, p. 217; UiBl. UU., t. XX, p. 254. C’est aussi l’opinion de M. Cousin. Il semble résulter pourtant du témoignage même de Bacon, que Jean de Londres ne peut être Jean Peckam. Son nom se trouve presque tou jouis avec ceux de Robert Grosse-Tête et d’Adam de Mari'ro, que Bacon appelle des anciens : « Et planant est ineisqui floruerur.t in bis scientiis, sicut dominas Robrrtus... et frater Adam de Marisco, et magisler Johannes Londonius » (Bodl. 1677, f. 47). Or, Jean Peckam, mort en 1292, n’est pas plus ancien que Bacon. Nous inclinons b voir dans ce personnage Jean Basingestokes, l’ami de Robert, qui meurt en 1252(V. Balée, p. 302). Cette hypothèse a encore pour elle la mention que Jean de Garlande fait d’un certain Jean de Londres, déjà célèbre par son savoir en 1216, et qui ne peut êlie Jean Peckam.

maître Pierre. C’est une figure au moins singulière, si on en juge' par le portrait que Bacon nous en a tracé. Maître Pierre est un solitaire qui se garde autant de la renommée, que d’autres consument d’efforts pour la chercher, et semble mettre tout son soin a dissimuler sa science, et à refuser aux hommes la vérité qu’ils ne méritent pas de recevoir. Il n’est d’aucun ordre puissant, n’enseigne pas et ne veut ni élèves ni admirateurs ; il redoute l’importunité du vulgaire. Plein d’orgueil, et joignant au dédain une foi immense en lui-même, il vit isolé, content des richesses qu’il pourrait centupler. S’il daignait monter dans une chaire, le monde entier accourrait à Paris pour l’entendre ; s’il voulait s’attacher à quelque souverain, des trésors paieraient mal une science si merveilleuse. Mais il méprise les hommes ; ce sont des fous entichés des subtilités du droit, des charlatans qui déshonorent la philosophie par leur sophismes, rendent ridicule la médecine, et faussent la théologie même (’). Les plus clairvoyants sont aveugles, ou, s’ils font de vains efforts pour voir clair, la vérité les éblouit; ils sont semblables à la chauve-souris qui épie la lueur du crépuscule; lui seul ose regarder en face le soleil radieux. Caché dans une retraite qui lui donne la sécurité avec le silence, il laisse aux autres les longs discours et les combats de paroles, pour se livrer à la chimie, aux sciences naturelles, aux mathématiques, à la médecine, et, par-dessus tout, à l’expérience dont, seul en son siècle, il a compris l’importance. Le maître des expériences, Dominus experimentorum, voilà le nom dont le salue son disciple, et qui remplace les titres ambitieux et sonores des autres docteurs. L’expérience lui révèle les secrets de la nature, l’art de guérir, les phénomènes célestes et leurs rapports avec ceux d’ici-bas ; il ne dédaigne rien, et ne craint pas de faire descendre la science aux réalités de ce monde; il rougirait s’il trouvait un laïque, une vieille femme, un soldat ou un paysan plus instruit de ce qui le regarde que lui-même. Fondre les métaux et les travailler, manipuler 1 argent, l’or et tous les minéraux, inventer des instruments meurtriers

(l) Op. un., cap. Xil ,

SA VIE ET SES OUVRAGES

polir la guerre, des armes nouvelles, faire une science de l’agriculture et des travaux rustiques; ne pas négliger l’arpentage, l’art de construire; s’appliquer même à étudier le fond de vérité que cachent les charmes des sorciers, les impostures et les artifices des jongleurs, voilà l’œuvre à laquelle il a dévoué sa vie. Il a tout examiné, tout appris ; discerné en toute chose le vrai d’avec le faux, et, au lieu d’une science vide et stérile, il s’est fait un savoir pratique. Veut-on hâter les progrès de la science? Voilà le seul homme qui soit à la hauteur d’une pareille tâche; le jour où il voudra divulguer ses secrets, le roi et les princes le combleront d’honneurs et de présents, et, dans une expédition contre les infidèles, il rendrait plus de services à saint Louis que la plus grande partie de son armée, pour ne pas dire l’armée touf entière (■). Ce grand homme ignoré, ce génie inconnu dont l’histoire des sciences n’a jamais enregistré le nom, c’est de lui que Bacon a tout appris: les langues, l’astronomie, les mathématiques, et surtout la science expérimentale; et, pour parler son rude langage, les autres ne sont auprès de lui que des idiots et des ânes (2). La piété de Bacon pour son maître mériterait bien de le faire sortir de l’obscurité où il est enseveli; mais comment retrouver maître Pierre dans le nombre infini des savants du même nom que l’on trouve dans les catalogues? Il est vrai que parfois Bacon est plus explicite; il écrit un second nom: Petrus de Machariscuria, d’après Leland; de Maharniscuria, d’après Selden et Freind; de Mahariscuria, d’après certains manuscrits, et il ajoute qu’il était Picard. Maharniscuria a été adopté, et les historiens qui parlent de Bacon citent souvent le célèbre Pierre de Maharnecourt (3), sans paraître se douter que ce célèbre personnage est une énigme.

II y a, à la Bibliothèque Impériale ( Manuscrits latins , 7878), un recueil in-4° comprenant divers Traités, sous ce titre commun:

(*) Op. tèrt , cap. XIII, XXXIII et XXXIV. — Op. min. ; De septem peccatis, elù> (*) Bodl. 1819, f. 61.

(3) Freind; Uistory of Phys. Londres, 1750, t. II, p. 333 : « The famous Petetde Maharncourt, a Picard. » Monlucla le cite à son tour, Cf. Journal des Sav., 1848.

nocrcn bacon

Geometria f1). Au folio 67, commence un opuscule intitulé: Epistola Pétri Peregrini cle Maricourt ad Sygerium de Fontancourt, militem, de magnete. Baléc Fils et Wadding attribuent faussement cet ouvrage à Bacon ; Wood et Cave le restituent à son véritable auteur, Pierre Péregrin. M. de Ilumboldt cite, comme l’un de ceux qui ont connu le plus tôt la boussole et soupçonné la déclinaison, un certain Adsygerius, qui n’est autre que ce même Pierre, dont l’ouvrage, adressé ad Sygerium, a donné lieu à cette confusion (2). L’identité du nom, la concordance des dates, l’analogie des idées, invitent à faire du maître de Bacon et de l’auteur du De magnete un seul et même personnage. D’abord, les manuscrits anglais, ceux de YOpus tertium à Londres et à Oxford, écrivent Petrus de Mahariscuria, et celui de Douai seul, Maliarniscuria, que M. Cousin traduit par Marnecourt. Or, Mahariscuria peut légitimement se traduire par Maricourt. Puis, le manuscrit de Leyde porte une date, celle de 1269, presque la même année où Bacon écrivait ses grands ouvrages. Enfin, maître Pierre et Pierre Péregrin ont de singuliers traits de ressemblance (3). L’un est « le maître des expériences » et ne dédaigne pas les travaux mécaniques; l’autre est un observateur habile, qui proclame que, pour découvrir la vérité, on a besoin de ses mains autant que de son esprit (4). Maître Pierre méprise les savants; Péregrin les a en médiocre estime, et les appelle « debiles inquisitores, » expression que Bacon a retenue et reproduite. Maître Pierre construit une sphère qui doit imiter le mouvement du ciel (â) ; Péregrin parle de cet instrument, et songe à profiter des propriétés de l’aimant poulie mettre en mouvement. Enfin, maître Pierre excelle dans l’optique, étudie les phénomènes de réfraction, et invente, au moyen âge, les miroirs ardents d’Archimède, à la grande admiration de Bacon ;

O Catalogue des Manuscrits, t. IV, p. 351.

(2) Catalogue de la Bibliothèque de Leyde, p. 363. Pétri Adsygerii, etc.

(s) M. Libri a donné une copie incomplète du manuscrit de la Bibliothèque impériale, Imprimée, pcnsc-t-il, b Augsbourg en 1558. V. Bist. des Mathématiques, t. Il, p. 487.

(4) Libri; l. c. : « ln occullis operibus multum indigemus industria manuali. »

(k) R. Bacon; Ve mirabili Poteslale, etc., p. 44.

SA VIE ET SES OUVRAGES

Péregrin paraît adonné aux mêmes études, parle des effets merveilleux de la réfraction, et renvoie à un ouvrage où il apprendra à construire les miroirs ('). Si maître Pierre est, au dire de son élève enthousiaste, le premier savant du monde, Péregrin n’est pas un esprit ordinaire ; il sait, sur la boussole et l’aimant, beaucoup de choses qu’ignorent ses contemporains; il indique un mode, de suspension de l’aiguille très-ingénieux, de bons moyens d’aimantation; il montre une habileté de main consommée, une grande

fécondité d’imagination ; il décrit un petit appareil d’un mouvement perpétuel, fondé sur les propriétés de l’aimant, erreur très-savante pour le xme siècle, dit M. Libri, et paraît enfin soupçonner la déclinaison. C’est tout ce que nous pouvons dire du savant Picard (a), que Bacon a tant aimé et comblé de tant d’éloges. La haine du vulgaire, le génie de l’expérience, la recherche des résultats pratiques de la science, l’indépendance du caractère, voilà par quels traits Bacon ressemble à son maître inconnu. Mais il y a entre eux une différence : Pierre tient fermée sa main pleine de vérités, Bacon l’ouvre toute grande; l’un paraît avoir vécu tranquillement, l’autre va affronter la tempête et entreprendre une révolution dans les idées de son siècle.

S III

Il n’y avait alors que trois puissances qui pussent aider Bacon : le Roi, le Pape, une Corporation religieuse, comme les ordres mendiants, ou enseignante, comme l’Université. De ces trois pouvoirs, le plus grand était sans contredit les ordres mendiants, par lesquels on pouvait, au reste, se concilier le roi saint Louis, ou les papes, dont ils étaient la milice la plus sûre. Il fallait choisir entre les Dominicains et les Franciscains. L’ordre de Saint-Dominique

(') Libri; i. c. : « In libro de operibus speculorum narrabimus, etc. »

(*) Il y a encore aujourd’hui en Picardie, non loin de l’ancienne abbaye de Corbie, un village appelé Meharicourt.

n’avait pas alors tout l’éclat que firent rejaillir sur lui les grands docteurs tels qu’ Albert et saint Thomas ; les Franciscains, au contraire, jusque-là méprisés, à ce que Bacon nous apprend, avaient reçu un grand lustre de l’entrée dans leur ordre d’un docteur célèbre, Alexandre de Ilalès, qui, après la dispersion de l’Université en 1228 (*), prit le froc de Saint-François. De plus, l’ordre des Franciscains devait séduire l’esprit indépendant de Roger; son dévouement à la papauté n’était pas suspect, mais des doctrines hardies y étaient professées; la fondation de l’ordre Mineur ne devait être rien moins, aux yeux de certains religieux, qu’une seconde révélation, l’ère nouvelle d’une religion qui compléterait, par le règne du Saint-Esprit, la venue du Christ. Il n’y avait pas longtemps que l’abbé Joachim et Jean de Parme avaient répandu leurs idées, et les rêveries de l’Evangile éternel devaient remuer profondément les esprits. Enfin, l’un des amis de Bacou, Adam de Marisco, entra lui-même assez vieux dans l’ordre Mineur, et Robert Grosse-Tête détestait les Dominicains, ne pardonnant aux Franciscains, à qui il légua sa bibliothèque, que grâce à leur esprit d’indépendance. Pour tous ces motifs, ne pouvant se concilier, pauvre clerc, le roi de France ni le Pape, il entra dans l’ordre de Saint-François. 11 devait amèrement s’en repentir (2).

On n’est pas d’accord sur le lieu ni sur l’époque où Bacon entra dans l’ordre de Saint-François; les uns disent, comme Wood, que

(l) Ce fait, attesté par Bacon, n’est pas d’accord avec les assertions des biographes, qui fixent h l’année 1222 l’entrée dans les ordres du docteur des docteurs. (V. Op. min. Manusc. de la Rodl. cité ci-dessous, Ve partie.)

(■-*) « Qu'allait faire parmi eux un homme de génie, impatient d’acquérir des lumières et de les répandre? » se demande h ce sujet M. Daunou, qui semble faire un retour touchant sur une circonstance de sa propre vie, et il ne comprend pas qu’il n’ait pas plutôt choisi l’ordre des Dominicains. M. Daunou oppose les chefs illustres de l’ordre des Prêcheurs aux hommes obscurs qui présidèrent aux destinées des Franciscains ; mais, a l’époque où Bacon dut opter, c'est le contraire qui est vrai : l’ordre de Saint- Dominique n’a pas encore b sa tête ces chefs qui doivent l’illustrer, et celui de Saint-François revendique le Docteur irréfragable, la première autorité du XIIIe siècle. D’ailleurs, il est probable que quelque circonstance décisive précipita la résolution de Roger, et qu’un événement ignoré de sa vie en fut le motif déterminant.

SA VIE ET SES OUVRAGES

ce fut avant son départ d’Oxford; d’autres, Leland et Wadding, pendant son séjour à Paris; d’autres, Balée, Cave et Oudin, à son retour en Angleterre. De ces trois opinions, la première est la moins plausible : ce fut à un âge assez avancé qu’il devint Frère Mineur, et une bonne partie de sa carrière s’écoula dans une autre condition. C’est ce que prouvent ces mots de V Opus tertium : « Nam in alio statu non feci scriptum aliquod philosophiæ, nec in quo sum modo fui requisitus a prælatis meis ('). » Ainsi donc, il a passé hors de l’ordre une partie de sa vie, pendant laquelle il aurait pu composer des ouvrages. Dans un autre passage du même livre, il dit : « Pendant que j’étais dans une autre condition, in alio sfatu, on s’étonnait que je pusse résister aux travaux excessifs que je m’imposais. » Depuis ce temps, ajoute-t-il, il a moins travaillé (2). D’ailleurs, il s’emporte souvent avec violence contre l’usage de recevoir parmi les moines des jeunes gens de vingt ans qui n’ont pas achevé leurs études; voilà un des reproches qu’il adresse à saint Thomas, à Albert le Grand, et dans lequel il semble envelopper saint Bonaventure, sans le nommer pourtant. C’est à cet usage qu’il attribue la décadence des études et du savoir dans les deux ordres; et son blâme serait au moins singulier s’il pouvait retomber sur lui tout le premier. Il est donc juste d’enlever à l’ordre qui le persécuta la gloire d’avoir suscité son génie, et de ne lui laisser que le triste honneur de l’avoir méconnu et étouffé (3). Une fois devenu Franciscain, les prélats ses supérieurs ne lui demandèrent aucun ouvrage, et même lui défendirent d’en composer. En 1567, il y a quarante ans, dit-il, qu’il étudie, si on en excepte deux années qui furent perdues pour le travail (il ne dit pas pour quelles raisons).

(!) Op. tert., cap. II.

(’) Idem, cap. XX : « Nolum est quod nullus in tôt scicntiis et linguis laboravil, nec tantum; quod homines mirabantur in alio statu quod vixi, propter superfluum laborem; et tamen postea fui ita studiosus, sicut ante; sed non tantum laboravi. »

(3) Ce fait est hors de doute. Dans un passage de 1 ’Opus tertium, Racon raconte qu’il a dépensé autrefois 2,000 livres en expériences. Ailleurs il fait remarquer que, dans l’ordre, il est défendu d'avoir de l’argent. La conclusion est facile 11 tirer : c’est en dehors dç l’ordre que ses grands travaux se sont accomplis.

Pendant cette période, il se livra, à Paris et à Oxford, a de nombreuses expériences, inventa des instruments de toute espèce pour la physique, l’astronomie et l’optique, se prépara des coopérateurs, adjutores, et instruisit des jeunes gens dans l’art de compter et d’observer les astres et de dresser des tables astronomiques. Il rechercha l’amitié « de tous les sages parmi les Latins, » recueillit tous les livres qu’il put trouver; il en fit chercher à grands frais quelques-uns, comme les Traités de Sénèque et la République de Cicéron, qu’il ne put rencontrer nulle part. 11 avait de l’argentalors ; plus tard, et sous l’habit de Saint-François, il lui était défendu d’en posséder. Il ne dépensa pas moins de deux mille livres, somme considérable pour ce temps, bien qu’il s’agisse de livres parisiennes et non pas anglaises, comme l’a cru la Biographie universelle ('). Ses idées mûrirent sous ces efforts incessants, et de plus en plus il s’éloigna des opinions de son temps. L’Université de Paris ne trouva pas grâce devant lui; il s’éleva contre son enseignement, et protesta surtout contre l’importance donnée à l’ouvrage de Pierre Lombard. Le maître des sentences, que les plus renommés docteurs commentaient et devaient commenter longtemps encore, n’inspira de tout temps à Roger qu’une fort médiocre estime. Il préférait aux Sentences le Livre des Histoires , malgré l’ignorance honteuse, turpis ignorantia, qu’il y trouve à reprendre. « Le » bachelier qui lit le texte est sacrifié à Paris à celui qui lit les sen- » tences, tandis que partout ailleurs il lui est préféré. À Paris, il » suffit de faire des leçons sur le livre pour choisir à son gré l’heure » principale, et pour avoir chez les religieux un confrère et une ï chambre à part; mais quand on lit la Bible, on n’a rien de tous » ces privilèges; il faut mendier une heure pour sa leçon et se » mettre à la discrétion du lecteur des sentences ; quand on étudie » les sentences, on peut disputer partout, on passe pour un maî- » tre; si on s’attache au texte, on vous défend de discuter, comme » c’est arrivé cette année à Bologne, et en beaucoup d’autres » lieux; et c’est absurde; ainsi, le texte de cette Faculté est subor-

(1). Ait. R. Bacon , par SuanL

SA VIE ET SES OUVRAGES

» donné à la somme d’un maître, etc. » (*). On dédaigne même le livre des Histoires, qui pourtant convient mieux à la théologie. Toutes les questions sont séparées du texte; on appelle curieux celui qui les y cherche, et on ne veut pas l’écouter s’il n’est un homme puissant et d’une grande autorité (2). Et, en outre, le texte lui-même est altéré à Paris d’une manière effrayante; chaque lecteur y fait des corrections, qui ne sont, pour parler comme lui, que des corruptions. « Quot sunt lectores per mundum, tôt sunt correctores sed magis corruptores, etc. » (3).

Quand Bacon n’eut plus rien à apprendre à Paris, il retourna à Oxford. Le long souvenir qu’il a laissé dans la mémoire du peuple anglais atteste qu’il est resté dans son pays à une époque où son talent était dans tout son éclat, et où il se livrait avec ardeur à ses études secrètes. Pourtant, ce séjour ne dut pas être long. Avant 1250, Bacon n’a pu rentrer à Oxford, et en 1267, suivant son témoignage, il y a dix ans qu’il est exilé et qu’il est en France, en butte à une persécution dont il ne révèle pas les motifs, mais qui fut assez cruelle, puisqu’il se regarde lui-même comme « oublié et pour ainsi dire enseveli. » Qu’était-il donc arrivé pendant sept ou huit années passées à Oxford? On ne saurait le dire; mais quand on connaît le caractère de Bacon, son esprit indépendant et altier, son profond mépris pour les autorités de son temps et pour l’or-

(*) op. minus. Manusc. de la Bodl. 1319: Deseptem peccalis, quartum peccatum, (V. la Ve partie.)

(2) Op. min. Manusc. de la Bodl. 1819 : De seplem peccalis quartum peccatum.

(5) Ce fut encore pendant le temps qu’il passa alors en France qu’il exécuta quelques voyages ; de certains passages inédits de \’Opus minus, il résulte qu’il visita quelques provinces du midi et de l’ouest. Un historien de la scolastique s’est fondé sur un passage de l’Opus majus, d’ailleurs répété dans plusieurs ouvrages du docteur, pour affirmer qu’il alla aux écoles arabes de ce pays. Mais les écoles arabes d’Espagne, au milieu du sme siècle, avaient perdu tout leur éclat. On comprend que Gerbert y soit allé au milieu du x°. Au xme siècle, sous la dynastie intolérante et fanatique des Almohadcs, il y avait peu de profit b tirer de cette excursion. D’ailleurs, le passage sur lequel on se fonde ne prouve nullement ce prétendu voyage. Bacon, parlant du sens d’un mot traduit de l’arabe, dit que ses camarades d’école espagnols se moquèrent de son ignorance; mais on sait qu’aux écoles d'Oxford, et surjoul à celles de Paris, il y avait un grand nombre d’Espagnols.

dre même dont il était membre, son goût pour les sciences occultes et mal famées, comme l’astrologie et l’alchimie, on se trouve autorisé à faire des conjectures plausibles. Les protecteurs de Bacon étaient morts alors, et, suivant son expression mélancolique, «ils avaient pris le chemin de toute chair mortelle. * Robert Grosse-Tête était mort en 1253, et avant lui Edmond Ricli, Richard Fitsacre, Robert Bacon, Adam de Marisco avaient disparu et laissé notre docteur sans soutien. Son orgueil, son dédain pour ses confrères, ses erreurs trop réelles en astrologie, sa science, ses projets de réforme, durent susciter contre lui des haines redoutables qui le dénoncèrent au général des Mineurs, qui depuis 1255 était Jean de Fidanza, saint Bonaventure. Peut-être ce grand docteur, cette âme mystique peu faite pour comprendre Bacon, essaya-t-il d’abord de le ramener à d’autres sentiments. Les auteurs citent une lettre qu’il lui aurait adressée sur les vœux des Frères Mineurs, la pauvreté, le travail manuel et la lecture, et même une réponse de Bacon dont on ne trouve nulle trace (‘J. Peut-être aussi accueillit- il l’accusation, et par une punition fréquente dans les ordres religieux, lui ordonna-t-il de quitter Oxford, où il ne devait pas manquer d’amis et de partisans, et où son enseignement jetait un grand éclat, pour le faire venir à Paris, dans la maison des Franciscains, où il fut surveillé et soumis au régime d’un Frère qu’on tenait pour suspect et prévenu de doctrines dangereuses. A coup sûr, c’est sous le généralat de saint Bonaventure que s’exécuta cette sentence inique qu’aurait dû refuser le cœur pieux et l’esprit éclairé du Docteur séraphique, dont quelques opinions méthaphysiques sont peu éloignées de celles de Bacon.

Le pauvre moine dut alors quitter Oxford, laisser ses élèves, le Frère Thomas Bungey, avec lequel il parait avoir été lié d’une amitié très-vive (2), et qui lui est associé dans toutes les légendes;

(*) Alexandri Natalis Historia ecclesiastica , t. VII, p. 147. Balée cite le titre d’une réponse à cette lettre, d’après Lcland. — Cf. Hislor. ecclesiast. ilagdeburgensis. Bâle, 1624, t. III.

(2) « Bungey — dit un. historien ecclésiastique — eut une profonde connaissance des

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cette salle d’études, cette tour qui lui servait d’observatoire, et qu’on montrait naguère à Oxford, et venir se remettre à Paris entre les mains de ses supérieurs. Alors commence pour lui une première persécution antérieure au règne de Clément IV, et dont, en l’absence de toutes preuves, M. Daunou avait pu révoquer en doute l’authenticité. Le fait n’est que trop certain, et en 1267, dans la dédicace de l'Opvs tertium, œuvre touchante adressée à Clément IV, il rappelle qu’il y a dix ans déjà qu’il est disgracié et exilé, et il donne des détails pleins d’intérêt sur sa vie pendant ces tristes années.

D’abord, il lui fut défendu de rien écrire, ou du moins de publier ses ouvrages. Il se croit en possession de la vérité, brûle de la répandre au dehors, répète mille fois la belle parole de Sénèque, si mal comprise par J. -J. Rousseau : « Je n’aime à apprendre que pour enseigner ; » il s’écrie ailleurs : « La science périt si on ne la communique aux autres ; » et il doit vivre isolé du monde, séparé de tous ses amis, et emprisonné dans un cloître. Il a un frère qui, comme lui, est savant ; il a des élèves qui lui demandent des conseils, il ne peut rien faire pour eux ; il y va tout simplement de la prison, avec le jeûne au pain et à l’eau, et de la confiscation du livre (*).

La vie claustrale considère toujours l’homme comme un enfant, et infligeait à ce grand génie révolté le même châtiment qu’à un écolier indocile. À cette première et cruelle torture, on joignit toutes les vexations qui pouvaient faire souffrir le moine suspect; on lui refusait des livres, et quand il écrit à Clément IV, il a bien soin de rappeler qu’il en est réduit à sa seule mémoire; on surveillait ses travaux ; on feignait de s’effrayer quand il se livrait à ses calculs ou voulait dresser des tables astronomiques et apprendre à de jeunes élèves à calculer et à observer les astres. Que ne dut pas souffrir un caractère trempé comme le sien, aux prises avec cette discipline tracassière ?

mathématiques, soit par l’inspiration du démon, soit par les conseils de Roger Bacon. » — Hist. eccles. Magdeburgensis, t. III.

(’) Op. tert., cap. II.. Manuscrit de Londres.

Il eut, pendant cette époque, une seule consolation. Un jeune homme pauvre, obligé de servir pour subvenir à ses besoins, trouva en lui un maître compatissant. Bacon se dévoua avec ardeur à la tâche d’instruire cette jeune âme; privé d’un enseignement public, forcé de garder en lui-même tout le fardeau de ses idées, il put au moins s’épancher avec son disciple chéri, dont il lit en peu de temps un grand savant, et qu’il présente avec orgueil à Clément IV comme un exemple du pouvoir d’une bonne méthode et d’une éducation qui rejette les vaines superfluités de l’époque, pour ne s’arrêter qu’aux connaissances vraiment utiles. Nous ne savons de cet élève de Bacon, que le nom qu’il lui donne : il se nommait Jean, et toutes les hypothèses qu’on peut faire pour le retrouver dans un des docteurs innombrables qui ont porté ce prénom à cette époque, ne conduisent à rien de certain. On eu reparlera plus bas.

Il y avait alors dans l’Église un prélat plus éclairé que les moines implacables qui persécutaient le plus grand génie de leur ordre : il se nommait Guido Fulcodi ; sa vie agitée avait été tour à tour consacrée à l’étude de la jurisprudence et au métier de la guerre. Plus récemment, il avait été secrétaire de saint Louis, et avait fini par entrer dans les ordres, après la perte de sa femme. Il y était parvenu très-vite à de hautes dignités, était devenu archevêque, cardinal, et enfin légat du pape en Angleterre. Il y avait entendu parler de ce moine d’Oxford qui passait pour avoir de merveilleux secrets, et que ses confrères regardaient avec une frayeur mêlée de jalousie. Ne pouvant communiquer avec lui, il s’était servi d’un intermédiaire dévoué à Bacon: il s’appelait Rémond de Laon, et il était clerc. C’est tout ce qu’on en sait. Grâce à lui, Guido Fulcodi apprit que Bacon avait composé un grand ouvrage sur les sciences, sur les progrès et la réforme de la philosophie. Quand Bacon fut exilé à Paris, Guido lui écrivit plusieurs fois, mais inutilement : la défense des supérieurs était là, et nulle force ne pouvait l’enfreindre.

Bacon semblait donc à jamais perdu: ses idées, emprisonnées avec lui, ne sortiraient pas des murs d’un cloître. Parfois, il pensait à réclamer la protection d’un pape; mais ceux qui régnaient alors, Alexandre IY (1254-1261), Urbain IV (1261-1265), oc-

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cupés d’autres intérêts, et d’ailleurs dévoués, le dernier surtout, à saint Thomas et aux Dominicains, ne pouvaient prendre garde à un pauvre moine poursuivi pour des opinions nouvelles. Mais en 1265, la tiare fut mise sur la tête de Guido Fulcodi, qui prit le nom de Clément IV. Bacon eut sans nul doute un moment de joie inexprimable. Son enthousiasme se fait jour encore quelques années après : « Que béni soit, s’écrie-t-il, Dieu, le père de Notre j> Seigneur Jésus-Christ, qui a exalté sur le trône de son royaume » un prince savant qui veut servir les intérêts de la science! Les » prédécesseurs de Votre Béatitude, occupés par les affaires de » l’Église, harcelés par les rebelles et les tyrans, n’eurent pas le » loisir de songer à la direction de^études ; mais grâce à Dieu, la * main droite de Votre Vertu a déployé dans les airs son étendard » triomphant, a tiré le glaive, plongé dans les enfers les deux par- » tis opposés, rendu la paix à l’Église, Le temps est propice aux » œuvres de la Sagesse (*). » Malgré la surveillance qui l’entourait, il put faire passer des lettres au souverain Pontife; un chevalier nommé Bonnecor fut chargé de les remettre, et portait au Saint-Père, outre les lettres du philosophe, des explications orales qui demandaient de la discrétion et de la prudence. Bacon se plaignait de l’oppression où il vivait, insistait sur la décadence des études scientifiques, sur les principaux obstacles au bien, signalait les remèdes à apporter au mal. En 1266, la seconde année du pontificat de Clément IV, il recevait une lettre de ce pape, qui fut un homme de cœur. Wadding l’a copiée dans les archives du Vatican, et nous la transcrivons [-) :

« A notre fils chéri, le frère Roger, dit Bacon, de l’ordre des Frères Mineurs: Nous avons reçu avec reconnaissance les lettres de votre dévotion, et nous avons pris bonne note des paroles que notre cher fils, le chevalier Bonnecor, y a ajoutées, pour les expliquer, avec autant de fidélité que de prudence. Afin que nous sachions mieux où vous voulez en venir, nous voulons et vous ordonnons, au nom de notre autorité apostolique, que, nonobstant toute injonction contraire dp-

(*') Op. lert., cap. 11. Manuscrit de Londres.

(*) Wadding; Ann. min., t. II, p, 29f.

quelquo prélat que ce soit, ou toute constitution de votre ordre, vous ayez à nous envoyer au plus vite, nettement écrit, l’ouvrage que nous vous avons prié de communiquer à notre cher fils Rémond de Landuno quand nous étions Légat. Nous voulons encore que vous vous expliquiez dans vos lettres sur les remèdes qu’on doit appliquer à un mal suivant vous si dangereux, et qu’avec le plus de secret possible vous vous mettiez en devoir sans aucun délai.

» Donné à Viterbe, le 10 des Kalendes de juillet, de notre pontificat la deuxième année. »

Ainsi, c’est le chef de la Chrétienté, le Vicaire de Jésus-Christ, qui écrit à Bacon, et il n’ose pas exiger de ses supérieurs la liberté du moine; il est obligé de lui recommander le secret, de dissimuler quand il pourrait ordonner, et il prépare ainsi à celui qu’il n’a pas la force de protéger, des tribulations nouvelles et des difficultés insurmontables. Il était temps que la lettre arrivât. Bacon se comptait perdu; il y avait si longtemps qu’il était séquestré du monde, sa réclusion était si sévère, que, suivant ses paroles, on n’entendait plus parler de lui; il était déjà pour ainsi dire enseveli et disparu sous l’oubli (*). La voix du Pontife le ranima, et l’on peut voir dans ses écrits que le malheur n’avait pu abattre cette âme indomptable, ni entamer cette conviction invincible. Mais que d’obstacles nouveaux durent surgir sous ses pas ! Comment trouver les livres, les ressources pécuniaires, les copistes, et jusqu’au parchemin nécessaire pour répondre à l’invitation du Prélat? Car tout était à faire; le Pape s’était mépris: quand Rémond de Laon lui parlait d’ouvrages, c’était d’ouvrages à faire. « Avant d’être moine, » dit-il, je n’ai rien écrit d’important, et depuis je n’ai pas même » pu envoyer le moindre travail à mon frère ou à mes amis (*). » L’ordre du Pape était pressant, il le renouvela même à plusieurs reprises, et montra une grande impatience de connaître les travaux du docteur admirable (3). Bacon ne pouvait reculer; il se mit

O Op. tert., cap. 1 : « Vestram sapienliam admirons quæa me jam omnibus inaudito, et velut jam sepulto et oblivione deleto, sapientes scripturas peterc dignelur. »

(*) Idem, cap. II.

(3) hlem, cap. II et III : « Quando ullimo scripsistis... sicut nec ab gUimo mandata uce a primo, ».

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à l’œuvre au milieu de ces difficultés décourageantes, et il en sortit triomphant avec son grand ouvrage, YOpus majus, où il trace d’une main ferme le tableau des erreurs et de l’ignorance de son siècle, et y propose des remèdes. Mais à quel prix parvint-il à composer ce livre, si long qu’il fallut le diviser en quatre volumes? Lui-même nous en a instruits dans l’Introduction de YOpus tertiiun, qui est comme une réponse à la lettre de Clément IV.

D’abord, ses supérieurs cherchèrent par tous les moyens possibles à entraver son travail; il était défendu, on l’a vu, sous peine de jeûne au pain et à l’eau, de composer aucun ouvrage qui pût sortir de la maison, et on ne peut s’empêcher de frémir en pensant que ce ne fut pas une vaine menace, et que ce grand homme eut à subir cette humiliante indignité. « Les prélats et les Frères » m’imposaient le jeûne et les macérations, me gardaient de près, » ne me laissaient communiquer avec personne, dans la crainte que » mes ouvrages ne parvinssent en d’autres mains que les leurs et » celles du souverain Pontife ('). » Le Pape, par une faiblesse qu’on a peine à comprendre, ne leur avait rien écrit pour excuser le moine; Bacon lui-même, lié par les recommandations de Clément, ne pouvait rien leur révéler ; ils le traitèrent donc, ce sont ses expressions, avec une violence indicible (2), et voulurent le faire obéir à toutes leurs volontés. Il supporta ce combat, refusa l’obéissance, appuyé sur l’injonction du Pape, qui lui faisait un devoir de se consacrer tout entier à son œuvre, malgré les ordres contraires. Les tribulations qu’il essuya ne peuvent s’exprimer; lui-même y renonce, et quelques mots nous font deviner la vivacité de ses souffrances : <c Je vous donnerai peut-être des détails certains sur » les mauvais traitements que j’ai subis; mais je les écrirai de ma » main, en considération de l’importance du secret (3). » Quels étaient

(') « Prælali enim et fralres, me jejunio macérantes, luto cuslodicbant, ncc allquem ad me venire voluerunt, verili ne scripla mea aliis quam summo ponliüci et sibi ipsis pcrvenircnt. » (Fragment cita par Brown dans sa Préface, et emprunté k Leland, qui le rapporte k l’Opus tevtium, où nous ne l’avons pas trouvé.) V. Brown ; The cure of old âge. Préface,

(s) Op. tert., cap. II : « InelTabili violenlia... »

0 ld., ibid. ; « Proplcr secreli magnitudiucm... »

nor.ER bacon

donc ces tourments qu’il n’osc écrire et qui ne peuvent être révélés au Saint-Père que dans une sorte de confession directe? En même temps, il lui fallait des aides pour ses expériences et ses calculs; on les lui refusa; il lui fallait des copistes, il ne savait où en trouver; dans son ordre, ils eussent livré ses ouvrages à ses supérieurs et la confiscation les attendait; hors de l’ordre, les copistes de Paris, nous apprend-il, étaient renommés pour leur infidélité, et n’eussent pas manqué de publier au dehors ces écrits, dont le Pape devait avoir les prémices. Il lui fallait enfin de l’argent, et nulle difficulté ne lui fut plus pénible à surmonter. Il lui était défendu de rien posséder, il ne pouvait emprunter, il excusait le Saint-Père, « qui, assis au » faîte de l’Univers, et l’esprit embarrassé de mille soucis, n’avait » pas pensé à lui faire tenir quelque somme; » mais il accusait amèrement les intermédiaires qui l’avaient servi, qui avaient porté ses lettres et n’avaient rien dit au Pontife, et ne voulurent pas débourser un seul denier. Il eut beau leur promettre d’en écrire au Pape et de les faire rentrer dans leurs avances ; il eut beau s’adresser à son frère, qui était fort riche: la guerre civile venait de le ruiner; fugitif, exilé avec sa mère et ses frères, plusieurs fois captif, il avait expié par la ruine et la pauvreté sa fidélité au roi d’Angleterre, et ne répondit pas même à Roger.

Bacon alla alors frapper à d’autres portes ; il sollicita beaucoup de hauts personnages, leur dit qu’il était chargé par le Saint-Père d’une affaire importante en France, et qu’il lui fallait de l’argent pour la mener à fin ; les prélats, « dont vous connaissez le visage et non pas le cœur, » dit-il avec mélancolie, l’accueillirent par des refus répétés ; sa probité même fut soupçonnée : « Combien de » fois n’ai-je pas passé pour un malhonnête homme; que de fois » on m’a rebuté et leurré de vaines espérances ; que de hontes et » d’angoisses j’ai dévorées en moi-même! » Ses amis eux-mêmes ne voulaient pas le croire, parce qu’il ne pouvait leur donner d’explication. Dans cette extrémité désespérante, après avoir essayé tous le3 moyens et risqué jusqu’à son honneur dans cette lutte ingrate, il s’adresse à des amis pauvres comme lui; il les force à épuiser toutes leurs ressources, à vendre une partie de leurs biens

SA VIE ET SES OUVRAGES

3rl

et à engager le reste à des conditions usuraires : il donne aux autres la foi qu’il a en lui-mème et en son œuvre ; sa conviction s’impose autour de lui; il leur promet d’en avertir le Pape, de leur faire rendre jusqu’au dernier denier, et malgré tout cela, vingt fois il s’arrête devant leur pauvreté, vingt fois il renonce à son entreprise! Grâce à ces moyens, il finit par pouvoir se procurer une somme de soixante livres. Ce qui le soutenait au milieu de tant d’épreuves, c’était la conscience, et, on peut le dire, l’orgueil de son génie. Ce moine méconnu, obscur, aux prises avec la misère et la captivité, est plus fort que tous les obstacles, que toutes les persécutions; il porte en lui une idée où sont engagés les intérêts du monde et la gloire du Saint-Siège. Quand son œuvre sera finie, il pourra s’écrier avec une naïve présomption : « Interrogez les plus

sages, consultez les chefs de la sagesse, Albert, et Guillaume de » Shirewood, bien plus savant que lui, et ils ne pourront dans le » même temps vous satisfaire; que dis-je? je connais bien leur » science : ils sont incapables de jamais s’élever aux connaissances » dont je vous parle! » C’est là la source vive et intarissable où il puise chaque jour le courage, et où il retrempe son âme abattue par la longueur des efforts (*).

Vers le même temps, les rivaux de Bacon avaient une tout autre destinée, et pendant qu’il vivait dans une cellule de la porte Saint- Michel, saint Thomas jouissait de la faveur des papes, et Albert le Grand donnait à l’Empereur cette fastueuse hospitalité qui l’a rendu célèbre dans l’imagination populaire.

Le jour où l’ O pus majus fut enfin terminé et où Bacon put l’envoyer à Clément IV, dut être un jour de triomphe dans cette vie si éprouvée. Son disciple bien-aimé, Jean, fut chargé de le porter à Home. Bacon lui confia en outre des inslructions verbales; il pouvait le présenter au Saint-Père comme un autre lui-même, capable de développer sa pensée et d’éclaircir tous les points obscurs. La tradition veut que Jean ait porté aussi à Clément quelques instruments inventés par Bacon ; on peut le supposer, et l’on trouve

(‘) Op. terl., cap. II, III, IV.

ROGER RACON

même dans un manuscrit de Londres cette mention expresse qu'il dut offrir au Saint-Père une lentille de cristal (*), afin de vérifier quelques phénomènes d’optique dont Bacon avait été vivement préoccupé.

Bacon ne se reposa pas après ce premier effort, et dans la même année il fit encore parvenir au Saint-Père deux autres ouvrages considérables: YOpus minus, dont nous avons retrouvé des fragments, et dans lequel il revient sur ses idées, les éclaircit, les développe, indique celles qui ont le plus d’importance et auxquelles on doit surtout s’attacher ; il y traite en outre quelques sciences qu’il a omises dans le grand ouvrage, telles que l’astronomie, l’alchimie spéculative et l’alchimie pratique. Enfin, YOpus tertium suivit de près YOpus minus, et dut compléter les deux autres; ce fut, de tous les écrits de Bacon, le plus important, le plus étendu, le plus méthodique; il en reste des parties très-intéressantes pour l’histoire de ses idées.

Le Pape avait demandé des traités complets, des ouvrages parfaits sur la philosophie ; Bacon ne put lui envoyer qu’une esquisse; car, à ses yeux, celte œuvre considérable n’est qu’un simple abrégé, un programme destiné à indiquer sur quels points il faut porter ses efforts, et comme il le dit lui-même vingt fois, une Introduction, Scriptum prœambulum. 11 s’excuse longuement dans YOpus tertium de n’avoir pu satisfaire à la lettre au désir du Saint-Père, et expose avec détail les causes qui rendent impossible aujourd’hui l’exécution d’une œuvre achevée et d’un monument définitif; tout fait défaut à cette grande entreprise, qui est au dessus des forces d'un seul homme, et que les esprits les plus savants, même en réunissant leurs travaux, ne conduiraient pas à bien sans d’immenses ressources pécuniaires qui leur manquent. Il faut avant tout de l'argent, dit-il, et avec de l’argent on trouvera des hommes, on fabriquera des instruments, on recherchera les livres anciens, on en composera de nouveaux, on se mettra de tous côtés à traduire, à expérimenter, à dresser des tables de tout genre, et alors seule-

(*) Op. tert., cap. XXXI.

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ment, on pourra, dans un vaste ouvrage, consigner les résultats de cette grande activité, et les Latins à leur tour se vanteront d’avoir une fois aussi achevé la philosophie, comme l’ont fait avant eux les Hébreux, les Grecs et les Arabes. Pour lui, il ne veut et ne peut écrire que des aperçus très-généraux, et ces ouvrages dont les débris sont si considérables encore, n’étaient, pour un écrivain du xiiic siècle, qu’un modeste abrégé et une courte introduction (4) .

Le porteur de ces livres était Jean, que les historiens nomment tantôt Jean de Londres et tantôt Jean de Paris. Le premier de ces noms provient d’une confusion. Bacon parle avec éloge d’un Jean de Londres ; mais c’est son ami ou son maître, et non pas son disciple. L’autre dont il s’agit ici fut connu par Bacon à Paris, vers l’année l^GO. « C’est un médiateur suivant son cœur. » De tous les Latins, nul ne peut mieux satisfaire le Pape; ce n’est pas un grand maître (2) ni quelqu’un de ces faux savants qui ignorent sa méthode. Il l’envoie à Sa Sainteté. Et cependant, il aurait trouvé pour cet office des gens plus propres à le servir ; il a des amis plus chers et auxquels il tient davantage ; à Jean il n’a aucune obligation ; il ne lui est attaché ni par le sang ni par aucun lien : c’est un pauvre enfant qui est venu vers lui, dont il a eu pitié, qu’il a fait nourrir et instruire pour l’amour de Dieu, et qu’il a aimé pour son aptitude et sa bonne conduite. Il a vingt ans, et nul à Paris ne connaît mieux la vraie philosophie; il ne lui manque que l’habitude de l’enseignement, et s’il parvient à la vieillesse, il laissera derrière lui tous les savants. Il est aussi pur qu’instruit; c’est une vierge sans souillure qui n’a aucun péché mortel sur la conscience; plein de douceur, de bonté et de discrétion, il n’est ni bavard ni menteur, et porte, malgré son innocence, un cilice sur sa chair (3). Il est (*)

(*) V. l’introduction de l 'Opus tert.j pasaim. Il est difficile de comprendre comment, en un aussi court espace de lemps, l’infatigable écrivain ait pu mettre au jour tant d’ouvrages divers. Peut-être serait-il sage d’admettre que, dans leur forme actuelle, ils ont été revus et augmentés à une époque postérieure.

(2) Il ne peut donc être ici question de Jean de Londres, que Bacon donne, au contraire, comme un grand maître.

(3) Op. tert., cap. XIX et XX.

ROGER RACÜN

aussi très-versé dans la littérature sacrée, et sait mieux que tous les professeurs et docteurs en théologie de ce monde les défauts du texte saint; le Pape peut l’éprouver (1).

Ce jeune savant répondit-il aux espérances de son maître? 11 est impossible de le reconnaître parmi les noms qui emplissent les catalogues d’écrivains du xme siècle. Ou ne sait quel accueil lui fit Clément IV. Pits est mieux renseigné; il raconte en effet la vie d’un certain Jean de Londres, Franciscain, né à Oxford, et qui y fit ses études; il était pauvre, fut instruit par R. Bacon, alla avec lui à Paris, et devint un grand philosophe. Quand Bacon envoya ses livres à Innocent IV (sic), le Pape le retint et le combla d’honneurs; il passa sa vie à la cour romaine et y produisit de nouveaux ouvrages. Pour se dispenser d’en donner la liste, le biographe fait cette réflexion : « Mais hors de son pays natal, les écrits d’un éiranger, le plus souvent, perdent leur prix et disparaissent » (-). Il est probable que cette notice a été composée par le consciencieux bibliographe, d’après quelques mots de Bacon auxquels il a ajouté des traits de sa propre imagination, et la question reste à résoudre (3).

P) Op. tert., cap. XXV. — Cf. Op. maj., p IG.

(-) Pits, apud suppl., 877.

(3) Nous avons successivement pensé à Jean de Galles, dont parle Wadding (p. 209), et sur lequel lui-même hésite; à Jean de Paris, Dominicain, qui eut des démêlés avec i’arclievèquc, et mourut en 1304 (flfsf. lilt., t. XX, p. 83). Mais on duit abandonner ces conjectures. M V. Leclerc en a fait une plus ingénieuse, ïi propos d’un vers de Jean de Gnrlande; mais elle ne peut concorder avec les dates. Enfin, et comme pour embrouiller la question, Bacon lui-même, après avoir fait l’éloge de son élève, parle subitement de deux jeunes gens au lieu d’un seul : « Hi duo juvenes... » On pourrait peut-être s’arrêter avec plus de probabilité à Jean Bacoutliorpe, que l’on appelle aussi Baconius et de Bacone, et qui mérita plus tard le nom de prince des Averrotstes. Sa biographie, peu détaillée, n’oflïe rien qui empêche cette conjecture; il y est même question d’un séjour h Rome. Ses ouvrages sont nombreux et quelques uns imprimés. Son nom même aurait pu avoir pour origine ses relations avec Bacon. Nous avons cherché dans ses commentaires ( Doctoris resoluti Opus, Milan 1511): il y cite Thomas, Ægidius. Henri de Gand, R. de Middlcvillc, Suilon, Hervé, Scot, Auriol, et une multitude d'autres scolastiques, contre l’usage général, mais jamais Bacon. Quant à ses doctrines, elles ont parfois quelque analogie de détail avec celles de notre docteur. Ce sont de bien faibles indices, surtout quand on réfléchit qu’on le fait mourir en 1346; ce qui supposerait, en admettant qu’il fut l’élève de Bacon, qu’il Vécut quatre-vingt-dix-huit ans (V. Qitodlibela, Venise 1526, l. Il, h la lin; Balée,

SA VIE ET SES OUVRAGES

S IV

Clément IV se décida enfin à témoigner à Bacon son intérêt par d’autres marques qu’une sympathie et une curiosité stériles ou même dangereuses. En 1267, lorsque VOpus mnjus et VOpus minus eurent été envoyés au Saint-Père, le docteur persécuté échappe pour un moment aux rigueurs de ses ennemis, et recouvre la liberté et l’espérance ('). Le Pape a fait bon accueil à ses livres; ce protecteur tant désiré s’est enfin rencontré; le monde va se transformer et voir se lever l’aube d’une renaissance précoce ! En attendant, Bacon achève son troisième ouvrage, retourne à Oxford ; il est libre, il triomphe. Sa victoire fut courte: en 1268, Clément IV descendait dans la tombe, et les rêves de notre philosophe étaient finis. Le Saint-Siège, vacant pendant trois ans au milieu d’une grande confusion, est enfin occupé par Grégoire X; mais ce nouveau Pontife doit son élévation à saint Bonaventure, et ne peut avoir beaucoup de bienveillance pour un Franciscain suspect. Bacon ne se décourage pas ; la déception qu’il éprouve l’irrite plus qu’elle ne l’abat, et sa douleur ne se trahit que par une violence croissante. Dès l’avènement de Grégoire X, il publie un nouvel ouvrage dont il reste des débris manuscrits (’2), et où, à ses critiques purement scientifiques, se joignent des attaques d’une singulière liberté, contre les légistes et les princes, les ordres mendiants et les prélats, l’ignorance et les mœurs dissolues du clergé, et enfin la corruption de la cour romaine. Il semble avoir

p. 382; Pits, p. 451). — Quant au Jean de Londres qu’a entendu Jean de Garlande en 1216, ce ne peut être Jean Peckam, mort en 1292, mais Jean Basingestokes, qui étudia à Oxford, et mourut en 1252 (llist. litt., t. XX, p. 83).

(J) Opus terlium. Colt, libraiy, fol. 124, cap. II ; « lmpedimenlorum nactus remédia priorum, potui aliqua addere ncccssaria quæ prius ponerc non valebam. » Sous ce nom impedimenta, il désigne toujours les vexations auxquelles il est en butte.

(■) Cott. library. Julius, U. V., fol. 125. — On démontre, dans le chapitre suivant, que ce traité n a aucun rapport avec l’Opus minus; nous le désignons sous le nom de Compendium philosophiœ, employé par Bacon lui-même,

liOGEIÏ BACON

renoncé à tout ménagement en perdant tout espoir. A entendre ces véhémentes apostrophes, on a besoin de preuves authentiques pour les attribuer à un écrivain du XIIIe siècle, et du souvenir de son malheur, pour les lui pardonner ('). Ses ennemis ne durent pas les oublier, et attendirent l’occasion de s’en venger. Ils n’étaient que trop servis par les préjugés du temps: les travaux solitaires du moine dans sa tour, où on lui permettait de se renfermer, à quelque distance du couvent d’Oxford; ses observations nocturnes sur les astres, ses expériences, les instruments bizarres qu’il inventait, ses recherches en alchimie, lui donnaient de plus en plus la renommée d’un magicien, et l’imagination populaire en faisait, avec Thomas Bungey, un artisan de maléfices et de sortilèges, réputation dangereuse et dont on saura bientôt profiter pour accabler Bacon. L’orage grondait; en 1278, il éclata sur sa tête.

L’occasion était bien choisie : depuis quelques années les esprits étaient en proie à une fièvre d’hérésie et de révolte, et les gardiens d’un dogme immuable obligés à une plus grande rigueur dans la répression. Le xir Ie siècle touche à une crise : en 1277, l’évêque de Paris, Etienne Tempier, condamne solennellement plus de deux cents propositions philosophiques, dont quelques-unes, les plus innocentes, appartiennent aux Thomistes et à Bacon; les autres sont des formules expresses d’impiété et révèlent au grand jour le progrès sourd de doctrines révoltantes (2). Richard Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, est obligé d’imiter cet exemple en Angleterre. En 1278, le Chapitre des Dominicains, à Milan, punit rigoureusement les Frères qui contredisent la doctrine thomiste. Au moment où l’Eglise de toutes parts redoublait d’activité pour rétablir la discipline dans les esprits, l’ordre des Franciscains, in-

(’) V. plus bas, § V.

(s) V. Biblioth. Velerum patrum, t. XXV. Il y a seize chapitres de propositions. On y lit des opinions comme celles-ci : qu'il ne faut pas se contenter de l'amodié, que la théologie repose sur des fables, que le christianisme conlient des fables comme les autres religions, que la loi chrétienne empêche de rien apprendre, qu’il ne faut pas tenir compte de la foi ni de l’hérésie, qu'on peut se sauver par ta seule morale, etc. V. surtout les chapitres XI h XVI.

SA VIE ET SES OUVRAGES

fudo d'idées nouvelles, appelait plus que tout autre un exemple do sévérité; il fallait effrayer les opinions dangereuses, qui comptaient plus d’un adepte dans cette milice indocile. N’était-ce pas le moment de songer au moine d’Oxford et de lui faire expier son audace? Justement, depuis la mort de saint Bonaventure, en 1274, on avait pour général Jérome d’Ascoli, caractère tyrannique et porté à la rigueur par goût plus encore que par politique. Il vint à Paris en 1278, pour négocier un rapprochement entre le roi de France et celui de Castille, et y tint un Chapitre général de l’Ordre. Que s’y passa-t-il? On vit d’abord comparaître le Frère Pierre-Jean d'Olive, suspecté de partager les erreurs de Jean de Parme et de l’abbé Joachim, et de cette doctrine de l’Évangile éternel qu’il est difficile d’apprécier, puisqu’on n’en a pas le texte. Il avait appelé la cour romaine courtisane, bête charnelle, synagogue du diable ('). 11 y fut condamné. Après lui, on jugea un autre Frère, aussi prévenu de nouveautés suspectes. C’était R. Bacon, « Anglais, maître en théologie. » Jérôme fit défense à l’Ordre d’embrasser ses doctrines, et jeta l’auteur en prison (2). Wadding enregistre froidement cette sentence, sans un mot pour la blâmer. En plein xvne siècle, Bacon ne trouve encore ni justice ni pitié dans son ordre: «C’était, dit l’annaliste, un esprit plus subtil que » louable; on ne doit pas permettre une telle liberté d’enseigner » ou de penser ; il y a des gens qui ne croient rien avoir appris » s’ils n’ont pas poussé la science plus loin qu’il ne faut, et émis » des idées nouvelles au-delà de la doctrine commune et reçue. *

Ces faits se passaient sous le pontificat de Nicolas III. Bacon voulut en appeler au souverain Pontife ; ses partisans s’émurent et tentèrent de le sauver; tout fut inutile. L’inflexible Jérôme avait prévenu ces efforts en écrivant lui-même au Pape (3). La sentence fut exécutée, et, au témoignage de tous les écrivains, ce fut en France que, pendant quatorze années, ce vieillard illustre ex-

f1) Balée, p. 124.

(2) Wadding; Annales, t. II, p. 449.

(3) Wadding; Annales , ann. 1278 : « Hicronymus prævenil etiam illius aut sequa-f çiurn querelas [ ontifici scribens. »,

pia quelques opinions hasardées, quelques erreurs, quelques emportements de caractère, mais bien plus encore les vérités importunes qu’il avait proclamées. Quelques historiens parlent bien d’un voyage à Rome, d’une captivité dans cette ville, mais on ne saurait dire sur quels fondements (*). Au reste, la question n’a qu’un médiocre intérêt. Nous avons tenu à revendiquer pour la France la période féconde de la vie de Bacon; nous aimerions mieux ne pas réclamer pour elle l’honneur d’avoir donné une prison à sa vieillesse opprimée.

Ces quatorze années furent comme une lacune dans les travaux de Bacon ; de tous les ouvrages si nombreux dont on peut recueillir au moins les débris, pas un ne peut se rapporter à ce laps de temps. On ne l’avait pas mis en prison pour lui permettre d’écrire encore. Il est vrai que les biographes ne sont pas de cet avis. En 1288, Jérôme d’Ascoli montait sur le trône pontifical, et Bacon devait perdre tout espoir d’un meilleur sort. C’est cette époque, prétend-on, qu’il choisit pour envo}rer à son persécuteur un Traité sur les Moyens de retarder les accidents de la vieillesse (*), espérant par ce présent se concilier sa bienveillance. Sa tentative n’eut, pas de succès, et le châtiment, au lieu d’être mitigé, fut même, dit-on, aggravé. Il est permis de douter de la véracité d’un récit dont on n’apporte aucune preuve. Le traité ne porte pas de date; nous inclinons à croire que ce n’est, pas à Nicolas IV, mais à Nicolas III qu’il fut destiné. On trouve à Oxford un manuscrit de cet opuscule, précédé d’une Dédicace que l’éditeur n’a pas reproduite et qui est restée inconnue; en voici le début: « Seigneur du » monde, vous dont l’origine se rattache à la plus noble souche, » puisse le Dieu suprême accomplir tous les souhaits de Voire » Clémence et de Votre Sainteté; je pense et j’ai longtemps pensé » à me rendre agréable à Votre Sublimité (3). » Il n’}7' a nulle allusion à la captivité de Bacon; l’auteur se plaint seulement des obs-

(*) C’est Pits qui paraît le premier avoir enregistré ce fait, que Wadding déclare controuvé.

(*) De relardandis scnectules accidentibus. Oxonii, 1590.

^3) Bodl. Canonici. Manuscrit. 334, fol. D

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tacles que ses travaux ont rencontrés: « J’ai été retenu, dit-il, en » partie par le manque de ressources, en partie par les rumeurs » du vulgaire, et n’ai pu faire des expériences qui eussent été faciles » à tout autre. » Ces mots mêmes : « Domine mundi qui ex nobilissima stirpe originem assumpsisti, * s’appliquent bien mieux à Nicolas III, qui était de la noble famille des Orsini, qu’à Jérôme d’Ascoli , qui, suivant Wadding, était seulement « honestæ conditionis (*). »

Combien de temps dura cette dernière captivité ? Wadding devrait le savoir; il n’a pu ou n’a pas voulu le dire. « Mourut-il captif ou libre ; les auteurs ne se prononcent pas, » dit le discret annaliste. D’autres ont avancé qu’à la demande « de plusieurs gentilshommes, ses protecteurs. » il fut élargi par Nicolas IV lui-même. Pour l’honneur du Pontife, on voudrait le croire; mais son caractère inflexible et tous les actes de sa vie démentent cette conjecture. On perd la trace de Bacon pendant quatorze ans ; et quand le voit-on reparaître? en 1292, à soixante-dix-huit ans, accablé sous le poids des années et des disgrâces; il exprime pour la cinquième fois, dans un grand ouvrage, la pensée de toute sa vie, avec une ardeur que rien n’a pu éteindre et une conviction qui, sous une forme un peu plus tempérée, n’a rien perdu de sa force. Cette date significative se lit dans les débris inédits du Compendium théologien, la dernière œuvre de Bacon (2). Il n’y a plus dans ce livre d’attaques violentes contre les personnes; on y chercherait en vain une plainte sur ses infortunes : « On m’a souvent prié d’écrire » un ouvrage utile à la théologie, dit l’auteur avec une dignité » mélancolique, et il y a bien longtemps que je le fais attendre; » j’ai dû m’arrêter, comme on le sait, devant d’insurmontables diffi- * cultes (3). » Ainsi, en 1292, Bacon est libre et paraît recouvrer, pour la première fois, le droit de proposer sa réforme et de signaler à ses contemporains les causes qui empêchent les progrès de la science.

Cette même année, il s’était passé deux événements qu’il est bon de rapprocher de ce premier fait. D’abord, Nicolas IV est mort;

(’) Annales min., t. II, p. 618.

(2) noyai library, 7 F. VII, fol. 154. (V. la Ve partie.)

(3) ld., ibid., cap. 1. (V. le fragment, Ve partie.)

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puis, il se tient à Paris un grand Chapitre de l’ordre de Saint- François, et le général qui le convoque n’est plus impitoyable comme Jérôme: c’est Raymond Gaufredi, prélat d’un esprit éclairé, d’un caractère plein de douceur et de mansuétude. Il avait été élu en 1289, malgré la résistance de Nicolas IV, et s’efforça, dès le premier jour, de faire oublier les sévérités de son prédécesseur. Tous les membres de l’ordre qui avaient été punis pour des opinions trop hardies, trouvent en lui un protecteur. A peine élu, il fait sortir de prison trois Frères que Jérôme y avait jetés, les embrasse, les prie de pardonnera leurs persécuteurs, et, pour les dérober aux inimitiés, les envoie en ambassade au roi d’Arménie, avec trois autres Franciscains également compromis. Le Tape s’indigne de cette clémence, et s’oppose aux généreux efforts du général. Sans doute, dès ce moment, Raymond songeait à réparer les rigueurs du Chapitre de 1278; mais elles étaient l’œuvre personnelle du Pape; il fallait attendre. En 1292, le Pontife meurt, et le Saint-Siège reste encore une fois vacant pendant deux ans. Quelques semaines après, le 15 mai 1292, Raymond convoque sans tarder un Chapitre général, à Paris, comme celui de 1278. On y voit comparaître ce personnage qui avait été condamné en même temps que Bacon, Jean d’Olive; mais sur une simple déclaration qu’il respecte les règles de l’ordre, il est renvoyé en paix; d’autres Frères reçoivent aussi une pleine absolution. N’est-ce pas dans cette assemblée, qui fut une œuvre de clémence, comme l’autre une œuvre de répression, que Raymond brisa les fers du moine d’Oxford? Tout ne porte-t-il pas à le croire, et le caractère du général, et sa conduite passée, et le nom de Jean d’Olive, condamné pour des griefs semblables, et la mort de Jérôme d’Ascoli? Mais ce n’est, pas tout encore : un très-vieux manuscrit d’alchimie, attribué à Bacon, aujourd’hui au Musée britannique ('), réunit, dans un petit opuscule, les noms de Gaufredi et de Bacon, et se termine par une note qui dit en substance : « Raymond Gaufredi tient cet * ouvrage de R. Bacon, Frère Mineur. Ce Roger avait été mis

(*) Imprimé en partie. Francfort, 1603. Thésaurus Chemicus. Le manuscrit fait partie de la collection Sloanc 276, et paraît être du xiv® siccle.

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