‹ Roger BaconChapitre 10 sur 32 · SA MU UT SUS OUVRAGES · texte numérisé non relu

SA MU UT SUS OUVRAGES

» en prison par les Frères de l’ordre; Raymond le délivra, en » récompense de la révélation qu’il lui avait faite. » feans doute un ouvrage hermétique, malgré son ancienneté, est toujours un témoin suspect; mais ce récit n’est-il pas d’accord avec tous les faits précédents ; et, sans croire que Bacon dut sa délivrance à des leçons d’alchimie données à son supérieur, ne peut-on pas admettre que Raymond mit fin à ses disgrâces? Il est consolant de faire honneur à un général Franciscain d’avoir réparé l’injustice de son prédécesseur, et de penser que dans son ordre même, le philosophe ne trouva pas seulement des ennemis f1).

Bacon avait alors soixante-dix-huit ans. Cette vie si agitée, la prolongea-t-il longtemps encore? Put-il achever cette grande œuvre de sa vieillesse, dont quelques pages seulement paraissent avoir été conservées? Il en termina du moins plusieurs parties, comme on le verra bientôt; mais on n’en saurait rien conclure pour fixer la date de sa mort. Il eut du moins la consolation de mourir à Oxford, et fut enterré, dit-on, dans l’église des Franciscains (2).

La haine qui avait empoisonné sa carrière, s’acharna sur sa mémoire. Twyne raconte que les Frères Mineurs, pleins d’horreur pour les ouvrages de leur confrère, attachèrent tous ses manuscrits avec

f1) Ce Raymond Gaufredi fut en bulle aux persécutions de la papauté et aux calomnies de ses confrères; il tint h Assise, en 1255, un second chapitre, h la suite duquel Boniface VIII le nomma évêque pour lui enlever le titré de général. Raymond refuse, est destitué, se retire h Paris, y vit pauvre et ignoré, et y meurt en 1310. Son nom mérite de ne pas disparaître entièrement de l’histoire. Nous avons puisé tout ce qui le concerne dans les divers historiens de l’ordre, et surtout dans les Annales deWadding, t. II et III, passim.

(!) Les biographes ne méritent sous ce rapport aucune confiance, et se contredisent, sans jamais alléguer la preuve de leurs affirmations. Les dates les plus généralement indiquées sont celles de 1284, 1290, 1292, 1294. L’existence d'un grand ouvrage composé eu 1292 réfute péremptoirement l’assertion deWadding, qu’on pourrait croire bien informé, et qui pourtant se prononce pour l’année 1284. Jebb, qui a connu le manuscrit de l’Abrégé de Théologie, conclut de la mention qu’on y fait de Richard de Cornouailles, que Bacon a dû mourir en 1292. 11 aurait pu s’assurer plus certainement de l’époque où fut composé cet ouvrage, puisque l’auteur rapporte qu’il écrit en 1292; et la date de 1294, qu’il propose pour sa mort, est une conjecture qui n’a rien d’invraisemblable. On doit se borner, ii affirmer que Bacon vivait encore en 1292, sans pouvoir fixer autrement l’époque de la, fin de sa vie.

HOCKH BACON’

(le longs clous sur des planches, où ils les laissèrent pourrir. Jebb révoque en doute l’authenticité de ce récit; mais s’il n’est pas vrai, il est au moins vraisemblable, et nous expliquerait l’état d’imperfection dans lequel ses écrits nous sont parvenus. A l’exception de ceux qui ont été imprimés avant l’édition de l’ Opvs majus de 1733, ou qui sont compris dans cette édition, d’ailleurs incomplète, il n’y a, parmi les nombreux manuscrits que nous avons eus en main, que peu d’ouvrages intacts; le nom même de l’auteur est le plus souvent effacé. S’il n’y eut pas parti pris de les détruire, il y eut au moins une grande négligence. Aussi l’influence de Bacon sur son siècle fut presque nulle. Ses idées, ensevelies dans ses manuscrits, devaient y rester près de trois cents ans, jusqu’à ce qu’un autre Bacon vînt les reprendre pour son compte, y ajouter encore, et, mieux servi par les circonstances, les faire passer définitivement dans la science. Pas un docteur du xme ou xivc siècle ne cite Bacon ; pas un ne combat ou n’approuve ses opinions. Une sorte de malédiction pèse sur sa mémoire, et s’il est sauvé de l’oubli, c’est par ses erreurs mêmes et par les parties de son œuvre qui auraient le plus mérité d’être oubliées. Ce qui reste de lui, ce qui le désigne à la curiosité des alchimistes et aux frayeurs de la foule qu’il a tant méprisée, ce sont les rêveries indignes d’un si grand esprit, les chimères qui l’ont trompé; le philosophe semble mourir tout entier ; l’astrologue et le magicien laissent une longue renommée; à défaut de l’histoire, la légende commence; elle l’adopte, elle en fait une figure fantastique semblable à celle du Faust allemand ; elle l’associe à un autre Franciscain qui fut certainement son ami, mathématicien profond comme lui, Thomas Bungey, et ce couple diabolique sert longtemps de sujet aux contes les plus étranges (’).

(') Un poète écossais de la Ou du \\° siècle, Doublas, dans son Miroir enchanté, associe Bacon !i d’autres magiciens :

The nigromancie thair Sait) I eclcanone Of Benytas, Bengo, and Frier Bacone With mony subtill point of juglairie, etc.

( The Police of lionour, cité dans The lives of the scotish Poets by David, Irving, vol. II, p. 54. Edimburgh, 1810.)

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Les chariots volants, les automates animés, qui vont, viennent et parlent, tous les sortilèges en un mot, voilà l'œuvre des deux artisans de conjurations. Le théâtre s’en empare; Bacon y paraît dans l’appareil ordinaire du magicien, entouré d’objets effrayants et bizarres. Anglais de naissance et de cœur, il veut défendre sa patrie contre les envahissements de l’étranger; il a entrepris pour cela une œuvre merveilleuse, une tête d’airain qui doit parler et prononcer des oracles, ou plutôt un seul oracle, car le pouvoir de la magie ne peut aller plus loin. Les deux amis l’interrogent; ils lui demandent comment on pourrait ceindre Albion d’un mur d’airain ; la tête reste d’abord muette ; puis, au moment où les deux magiciens, distraits par d’autres occupations, ne prêtent pas l’oreille, elle prononce les mots mystérieux et leur révèle ce grand secret, et ils ne l’ont pas entendu! Naudé, Selden et d’autres encore se sont donné beaucoup de peine pour purger Bacon de cette accusation de magie ; Naudé discute sérieusement les charges qu’on lui impute; il montre qu’ Albert le Grand, Gerbert, Robert de Lincoln et d’autres ont aussi eu leur tête d’airain et leur androïde parlant (’). Cette naïve apologie, Bacon n’en a pas besoin; il a étonné ses contemporains ; et cette admiration toute voisine de l’effroi et de l’horreur, est un hommage que l’ignorance rend à une science qu’elle ne peut comprendre (2).

On chercherait vainement aujourd’hui à Oxford quelque trace matérielle du séjour 'que Bacon y fit; rien ne rappelle ce grand homme au milieu de cette ville singulière toute peuplée de cloîtres, qui lui donnent encore, en plein xix* siècle, l’aspect d’une université scolastique. Le couvent où il fut enterré était situé dans la paroisse Sainte-Ebbe; il n’en reste pas un seul débris; et si on veut s’en faire une idée, il faut recourir à l’ouvrage du ré-

f1) Apologie, p. 350. 1712.

H M- v- Leclerc, dans l’aperçu bibliographique qu’il a joint à la notice sur Bacon (iiist. UU., t. XX), cile : Rohcrl Grun, The honourable Hislory of fnjer Bacon and frxjer Bungexj a comedi , 1594; W. Tcrilo, A pièce of frier Bacon 's brazen head’s prophesie, 1604. Nous n’avons pu trouver ces documents, qui eussent été curieux h l’égard, de la légende de R. Bacon.

liOGIiU BACON

vércnd sir J. Peslmll, ou mieux encore au Monuslicon arujlicanum de William Dugdale ('). Le seul vestige qu’aient laissé les Franciscains à Oxford, c’est leur nom donné au quartier où s’élevait leur monastère, et que l’on appelle encore a theFriars, » les Moines. Lors de la Réforme, sous Henri VIII, le couvent fut licencié; en 1539, l’église elle-même fut démolie jusqu’à la dernière pierre, et le zèle des fanatiques jeta sans doute au vent la cendre du moine dont plus tard on a fait un précurseur de la Réforme. Quant aux livres, il n’en restait déjà plus alors qu’un petit nombre; le couvent possédait «bien deux bibliothèques, l’une pour les gradués, l’autre pour les séculiers; mais en l’an 1433, les livres les plus précieux avaient été vendus par les indignes successeurs des grands écolâtres du xn° siècle, au docteur Thomas Gascoigne, qui plus tard les donna aux bibliothèques de Lincoln, Durham, Baliol et O’neil, existant alors à Oxford. Une grande partie est sans doute maintenant revenue à ce magnifique dépôt qu’on appelle la Bibliothèque Bodléienne, et quelques œuvres épargnées de R. Bacon y sont désormais à l’abri des hasards. Avant 1779, il y avait au-delà de la ville, dans un faubourg situé sur l’autre bord de la rivière, et assez loin de l’emplacement du couvent des moines, une sorte d’édifice élevé, d’apparence sombre, qu’on montrait aux étrangers comme la salle d’études du moine Bacon, « Friar Bacon’s study. » Olaiis Borrich la visita avec respect. C’est là, suivant la tradition, que le philosophe se retirait, loin de ses confrères, dans le silence et la méditation ; c’est là qu’il étudiait le ciel, et y cherchait, pour sou malheur, le secret des choses d’ici-bas. Cette tour, pendant les guerres civiles, servait de poste d’observation, et on en trouve la gravure dans l’ouvrage de Skelton (2). Le peuple même d’Oxford connaît encore le nom du docteur admirable, mais ne sait trop quelle idée y attacher. Faut-il ajouter, en finissant, que l’Angleterre a été ingrate pour un de ses enfants les plus illustres; il ne

( 1 ) Tlic antient and présent State of the city of Oxford by (lie reverend sir John Peshall, p. 2G6. Oxford, 1773, s. q. q. — lUonasticon Anglicanum , vol. VI, p. 1524, a. q. q.

(?) Oxonia anliqua restaurala by Joseph Skellon, vol. Il, p. 3. Oxford, 1823.

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s’est pas rencontré dans ce pays, où les gloires nationales trouvent si facilement des historiens dévoués, un seul érudit pour etudier les richesses que renferment les dépôts de plus d’une ville, et les manuscrits de Bacon ne sont guère sortis des rayons du Musée britannique, de la Bodléienne et des collèges d’Oxford, que pour être remis à des mains françaises (').

Les causes réelles de la persécution qui ont rempli d’amertume la vie de Bacon sont mal connues. Les anciens biographes nous donnent à choisir entre deux hypothèses : Bacon, dit l’un d’eux cité par Jebb, fut condamné pour ses livres sur la Nécromancie, sur les Pronostics des étoiles et sur la Vraie Astronomie [-). 11 fut condamné, dit plus brièvement Wadding, pour quelques nouveautés suspectes; « propter quasdam novitates suspectas. » Bacon, croyons-nous à notre tour, fut châtié peut-être pour ses opinions astrologiques, sûrement pour quelques nouveautés suspectes; mais ces deux griefs réunis en cachent un troisième plus réel: l’astrologie et quelques erreurs qui s’y rattachent, voilà le prétexte et les considérants de la sentence ; l’esprit de liberté et de réforme, voilà le vrai crime qu’on a voulu frapper.

Bacon n’a pas cru à la nécromancie; tout un chapitre d’un de ses opuscules est dirigé contre cette superstition, et désigné parfois sous ce titre : Contra nccromanticos (3) ; mais il est partisan déclaré de l’astrologie judiciaire, croyance à peu près générale à son époque, partagée en de meilleurs temps par de grands esprits, dont l’autre Bacon aurait de la peine à se justifier, et qui enfin est

(*) Les travaux biographiques dont Bacon a été l'objet en Angleterre, dans ces derniers temps, n’ont rien d’original. Le meilleur est encore celui qu’on trouve dans la Penny Cyclopœdia, p. 463, cl qui résume les articles de M. Cousin dans le Journal des Savanis.

(*) Op. maj. ad præf. Jebb.

(3) De miralnli poteslate, elc. Paris, 1542,

une conséquence inévitable de la physique péripatéticienne, rattachant à des influences sidérales la cause de tous les phénomènes sublunaires. Les traités incriminés sur les Pronostics des étoiles et la vraie Astronomie nous ont été conservés; ce sont des fragments de la quatrième partie de YOpus majus. L’auteur y distingue entre les faux et les vrais mathématiciens (*). Les premiers assurent que tout arrive ici-bas par la vertu des constellations; que rien n’est laissé au hasard, rien au libre arbitre. Les seconds, et Bacon se range dans cette catégorie, pensent seulement que les astres ont une influence puissante sur le corps de l’homme, et par là peuvent provoquer l’àme à certaines actions, sans cependant faire violence au libre arbitre ; « salvatanem in omnibus arbitrii libertale. » C’est une simple incitation à laquelle nous restons libres de désobéir, comme à celle des passions [-). De là des inductions qui tiennent le milieu entre le nécessaire et l’impossible, « medium inter necessarium et impossibile. » Après ces déclarations, ou l’auteur garde au moins une certaine mesure, il se prononce avec moins de ménagements : les planètes, les étoiles, les comètes agissent sans cesse sur toutes les choses d’ici-bas; sur les maladies, les naissances, la génération, la mort, et on peut connaître par leur étude, le présent, le passé et l’avenir (3). On peut former des paroles magiques qui auront une grande puissance sur la volonté, et des caractères et des charmes même, pour guérir les malades, mettre en fuite les animaux venimeux, dompter les monstres, faire sortir les serpents de leurs cavernes et les poissons du sein des eaux. Les théologiens ont tort d’accuser cette science : « on n’ose » pas en parler en public, car on reçoit aussitôt le nom de magi- » cien ; les théologiens et les décrétâtes sont surtout les ennemis » acharnés de cette science ; on en a abusé ; des fourbes s’en sont » emparés ; les démons et les femmes qu’ils instruisent ont répan- » du une superstition générale qui infecte toutes les nations (4).

(*) Op. maj., p. 151.

(!) Ibid. j p. 150.

(3) Ibid., p. 245.

(*) Op. maj., p. 250.

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Voilà où le conduit ce principe qui n’a rien de déraisonnable : à savoir que les astres agissent physiquement sur tous les corps de ce inonde. Ces doctrines qui excitent notre pitié sont générales au xme siècle; Albert n’en fut pas exempt; saint Thomas ne fait qu’exprimer des réserves sans nier la science; Guillaume d’Auvergne, le plus résolu de tous, restreint les jugements astrologiques, mais ne les supprime pas. D’où vient que Bacon seul fut victime de ces illusions, et quelles aient pu servir de considérants à la sentence qui le frappa? C’est qu’il y ajoute une erreur aggravante, qui sans doute est désignée par ces mots vagues : « quelques nouveautés suspectes. » Il la dut aux Arabes, et la reçut pêle-mêle avec beaucoup de vérités et de connaissances précieuses.

Ce fut, en effet, une des rêveries de l’astrologie arabe de faire dépendre, entre autres choses, les religions et leurs sectes des conjonctions des planètes. Le premier auteur où l’on trouve cette étrange idée est Albumazar, l’un des astronomes arabes les plus familiers à Bacon. Dans un Traité intitulé: le Livre des grandes conjonctions ('), l’astronome consacre toute la première partie à développer cette thèse, que des conjonctions des planètes dépend l’apparition des prophètes et des religions. Toutes les lois, leges (c’est le mot d’Averroès pour désigner les religions) sont comme des résultats nécessaires de ces phénomènes astronomiques. La loi chrétienne, pour ne parler que de celle-là, dépend de la conjonction de Jupiter avec Mercure; les autres, y compris celle de Mahomet, sont attachées à d’autres conjonctions; et cette étrange énumération finit par cette conclusion inattendue : que la conjonction de la Lune avec Jupiter sera le signal de l’abolition complète de toutes les croyances religieuses. Ce système trouva plus d’un adepte au xmc siècle. Guillaume d’Auvergne le combat déjà dans son livre de Legibus (2). Cet horoscope des religions fut toujours mal vu des représentants de l’orthodoxie, et non sans raison. En attribuant à des phénomènes naturels et fatals les révolutions les plus graves, l’apparition des prophètes et l’établissement des

(B Liber magnarum conjuncliomm . Venetiis, anno 1515.

( ) Opp. Aurélia), 1671. V. l, I, p, 54. — Cf. De üniverso, p, 274, 651 ets<(.

ROGER BAÉON

lois, les astrologues faisaient rentrer l’origine des religions dans les phénomènes réguliers de la nature, et ouvraient la voie toute large au naturalisme le plus hardi. Les Averroïstes presque tous adoptèrent cette théorie aussi odieuse que ridicule, et on en peut suivre la trace chez tous les philosophes suspects de leur école. Pierre d’Àbano, l’introducteur de l’Averroïsme en Italie ('), l’exprime sans en dissimuler l’impiété, et en 1303 (2), l’Inquisition instruisait son procès quand la mort vint le soustraire au supplice; son corps fut brûlé et « son nom resta, dans la mémoire populaire, » chargé de machinations infernales et entouré de mystérieuses j> terreurs. » Pic de la Miraudole, Cardan, Vanini sont encore cités parmi les fauteurs de cette damnable hérésie.

R. Bacon a eu le malheur et la folie d’adopter, avec des réserves insuffisantes, cette aberration aussi contraire à la raison qu’à la foi; il l’expose et la soutient sans hésiter (3). Les religions juive, chaldéenne, égyptienne, arabe, chrétienne, sont rattachées aux conjonctions des planètes; des analogies incroyables sont établies entre ces astres et la nature des religions, entre Mercure et la Sainte- Vierge par exemple; et le tout est couronné par la menace de l’arrivée de l’Antéchrist, qui est prochaine, si on n’y met bon ordre (4). Et à coté de ces monstrueux écarts, on trouve l’idée de la correction du calendrier, comme si Bacon avait voulu nous faire voir, par un contraste saisissant, le caractère de son époque et le sien ; toutes les misères de l’esprit à côté de quelques grandes idées. Il paya de sa liberté cette misérable invention d’un astrologue en délire. Si l’Inquisition fit brûler, au xi\° siècle, le corps inanimé de Pierre d’Abano, l’Église ne dut pas être plus indulgente, en

(*) Ttraboschi ; Istoria délia Lelter atura ilaliana, t. V, lib. II, cap. II.

(2) Cf. Renan; Averroès, p. 259. M. Renan semble croire que Pierre d’Abano fui le premier propagateur de cette erreur.

(3) Dans un manuscrit inédit de la Bibliothèque impériale, 7444, fol. 31, cap. X, on lit une revue rapide des prophètes : Jupiter en conjonction avec Mars, c’est le cbaldalsme; avec le Soleil, c’est la religion égyptienne; avec Vénus, la mahometane. Albumazar va plus loin : les conjonctions, suivant lui, décident même de la couleur des vêtements des religieux I

(*) 0(>. maj., p. 1G0 il 170. — Op. lert., cap. LXVI.

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1278, envers le même crime. En vain l’orthodoxie de Bacon est irréprochable ; en vain sa foi éclaté dans toutes ses paroles. On n’en a pas moins un chef d’accusation précis contre lui, et. il fournit à ses ennemis les armes dont ils se serviraient pour persécuter sa vie et flétrir sa mémoire. En voici une preuve curieuse : au xvc siècle, un docteur vénéré, Pierre d’Ailly, composa à ce sujet un livre tout entier ('), qui débute par l’exposition de deux doctrines opposées; l’une est celle de Guillaume d’Auvergne, qui condamne énergiquement cet abus de l’astrologie; l’autre est celle d’un docteur anglais, dont Pierre d’Ailly n’ose pas dire le nom, homme suspect, dont il ne parle qu’avec une sorte de terreur et de répugnance, et contre lequel il s’élève avec mépris. Ce docteur si décrié, cet impie qui a osé soutenir de pareils blasphèmes, cet Anglais dont les opinions sont longuement exposées dans les termes mêmes dont il s’était servi, c’est notre docteur, c’est R. Bacon. Ainsi, pour un scolastique du xve siècle, esprit du reste éclairé et indépendant, le premier auteur de cette pensée qui trouble encore la science et inquiète l’Eglise, ce n’est pas Albumazar, ce ne sont pas les Arabes; non : c’est l’audacieux moine d’Oxford (2).

Il serait fâcheux pour la gloire de Bacon qu’il n’eût mérité que par cette extravagante idée les sévérités de ses ennemis ; s’il n’a été que la victime de son délire astrologique, il est doublement à plaindre, quoiqu’il n’ait plus droit à ce respect dont la postérité récompense ceux qui ont souffert pour de grandes causes ; mais il y a

(') Contra aslronomos, inséré dans les œuvres de Gerson. Anvers, 1706,.!. I, p. 779. Le texte de Bacon, lel qu’on le lit dans l'Opus majus, s’y trouve littéralement reproduit. Voici comment s’exprime Pierre d’Ailly : « Licet præallcgatus doctor piæmissam veterem opinionem multipliciter impugnavit (Guillaume d’Auvergne) ut dicelur infra ; eam tamen quidam doctor anglicus renovare ausns est, nec solum manutonere, sed magnitieare, et aden præsumpsil extollere, ut dicere nisus sit sic : Potestas malhematicæ non solum naturali scicntiæ, sed etiam tlieologiæ absolute utilis, etc. » Plusieurs pages sont écrites sur ce ton, et pourtant P. d’Ailly est partisan de l’astrologie.

(2) Au xvi0 siècle, ces idées subsistaient, surtout à Padouc, le foyer de l’avcrrolsme. En 1506, deux docteurs padouans ouvrent leur cours en exprimant, en l’honneur de l’astrologie, ces mômes idées, qu’ils poussent jusqu’à l’impiété. (Voy. un recueil de commoiiaircs sur Sacro Bosco, Spliœra cum commenlis. Vencliis, 1518, fol. 3 et 22.)

d’autres crimes qu'il a commis presque autant de fois qu’il a écrit de lignes.

D’abord, Bacon ne comprit pas qu’en son temps il fallait, pour être écouté, parler au nom des intérêts d’une corporation. Voué à l’ordre de Saint-François, dès lors en guerre déclarée avec celui de Saint-Dominique, il eût pu, en épousant cette querelle, se couvrir de la protection de ce corps puissant et actif. Les Franciscains eussent été fiers de son génie et l’eussent opposé avec orgueil à saint Thomas, qui portait si haut la renommée des Dominicains; mais pour cela il fallait que Bacon se fit le représentant des idées franciscaines et de la tradition de l’ordre. Il s’y refuse obstinément : il garde son indépendance et la liberté de ses jugements, il fait à l’amour-propre de ses confrères une blessure cuisante en s’attaquant à Alexandre de Halès, dont ils avaient fait leur grand docteur, le docteur irréfragable. Il associe toujours son ordre aux reproches qu’il lance à celui de Dominique : l’un n’est pas moins ignorant que l'autre, les chefs se valent, capita utriusque ordinis. Il montre de quelle manière ils se recrutent, comment des enfants y sont improvisés docteurs, sans avoir été élèves, sans avoir passé par des études régulières. En dehors des ordres, il s’attaque à l’Eglise tout entière, aux prélats, aux légistes, aux papes mêmes, et surtout à la cour romaine, et rabaisse à plaisir la sagesse chrétienne pour glorifier la science des infidèles. Les hommes, Albert, saint Thomas, Alexandre de Halès, les études, les méthodes, les textes révérés, Gratien, Pierre Lombard, les laïques et les clercs, les prélats et les religieux, sont censurés avec une amertume et parfois un emportement qu’on blâmerait s’il n’avait pour lui la force de la conviction et l’excuse du malheur. Que de haines suscitées par cette imprudence et ce courage! que d’amours-propres à jamais blessés et qui ne pardonneront pas à l’homme qui a mis au nombre des causes de la décadence des sciences l’ignorance et la présomption de tous les docteurs de son temps ! Qui voudra le défendre contre tant d’ennemis conjurés, lui qui ne s’est ménagé aucun soutien parmi les grands de son siècle, et qui n’a jamais prodigué ses louanges qu’à des humbles ou à des pauvres, comme à son élève Jean, à l’obscur

SA VIE ET SES OUVRAGES

Pierre de Maricourt, ou bien à des suspects comme Robert de Lin'coin, ou à des inconnus comme Adam de Marisco, Thomas de Saint- David, etc.?

Il y a des moments où cet esprit d’opposition se manifeste avec une vraie violence; où le réformateur ne se contente pas de jeter le ridicule sur les méthodes et les sciences et ceux qui les enseignent, ni de proposer de les remplacer par une autre méthode, d’autres sciences et d’autres maîtres ; mais où il prend à partie toutes les classes, depuis le roi jusqu’au pape, et où, commençant par se récrier contre l’ignorance, il finit par tonner contre la corruption générale. Les ordres mendiants croient avoir servi le progrès des sciences, dit-il, et jamais, au contraire, l’ignorance n’a été aussi épaisse que depuis quarante ans. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent, ni surtout les théologiens! « On en trouve dans toute » ville, dans toute bourgade, dans tout camp; mais en même temps » il y a une corruption et un abaissement de caractère qui rend » tous les efforts inutiles. Considérons, s’écrie-t-il, tous les rangs

* de la société ('), et nous trouverons partout une corruption infii nie, à commencer par le sommet. Car à la cour romaine, queré- » glait autrefois, comme cela doit être, la sagesse même de Dieu, » maintenant domine, grâce aux constitutions des empereurs, le » droit laïque, qui contient le droit civil et ne devrait gouverner » que les laïques. Aussi, ce siège sacré est en proie au crime et au j> mensonge; la justice y périt, la paix y est violée, l’orgueil y » règne, l’avarice s’y enflamme, la gourmandise y corrompt les

* mœurs, l’envie y ronge tous les cœurs, et la luxure y déshonore » la cour papale tout entière. Et ce n’est pas assez : il faut encore » que le vicaire de Dieu soit renié par l’insouciance de son Église, » que le monde soit abandonné de son guide, spectacle odieux que » nous offre depuis bien des années le Saint-Siège resté vide grâce » aux efforts de la jalousie et de l’ambition ! Et les prélats, à leur » tour, considérons comme ils sont ardents- à s’enrichir, indiffé- (*)

(*) Op. min. Coll, library, chap. I, p. 121. En réalité, ce n'esl pas VOpus minus, mais un aulre traité faussement désigné sous ce litre. (V. le chapitre suivant.)

» rents au soin des âmes, occupés à faire avancer leurs neveux, .» leurs autres amis selon la chair, ou bien ces légistes cauteleux » dont les conseils bouleversent le monde. Quant à ceux qui pas- » sent leur vie à ctudier la philosophie et la théologie, les prélats s les couvrent de mépris ; ils leur ôtent toute liberté et les empê- » client d’agir pour le salut des âmes. Les religieux, de leur côté, » ne valent pas mieux, et je n’en exempte aucun ordre, nullum * ordinem excluclo. Voyons, en effet, combien ils se sont éloignés » de l’esprit de leurs institutions, combien les ordres nouveaux ont » perdu, par d’effrayantes secousses, leur dignité primitive! Ce y> peuple de clercs est en proie à l’orgueil, à la luxure, à l’avarice; » partout où ils se trouvent en nombre, comme à Paris et à Oxford, » ils scandalisent le peuple laïque par leurs débats., leur turbulence » et tous les autres vices. » Rien n’est épargné dans cette amère diatribe; les peuples et les rois ont leur tour. Le roi de France ne vient-il pas, au mépris de tout droit, d’enlever de grands territoires au roi d’Angleterre? Et Charles d’Anjou, n’a-l-ilpas exterminé les héritiers de Frédéric le Grand? Et en face de ce tableau désolant, Bacon propose à la société chrétienne des modèles à suivre! Où va-t-il les prendre? Chez les pères ecclésiastiques sans doute, chez les apôtres de la religion? Non! mais chez des païens ou des infidèles, Aristote, Sénèque, Tullius, Avicenne, Alfarabius, Platon, Socrate et leurs ouvrages. N’est-ce pas le souffle de la Renaissance qui se fait sentir trois siècles avant le temps? « Quant à nous, chré- » tiens, nous ne faisons aucune découverte ; nous ne comprenons » même pas la sagesse des anciens ; la corruption des mœurs et » celle des études sont solidaires ; l’homme est dans la science ce » qu’il est dans la vie, et la vérité bien connue ne peut pas ne pas » être aimée; la corruption des clercs est l’origine de leur igno- » rance. »

Il n’est pas sans intérêt d’entendre au xme siècle ces invectives contre la cour de Rome, qui, à trois cents ans de là, vont être le commencement de la grande Révolution, et d’écouter ces menaces que l’avenir devait accomplir : « Dieu a déjà châtié son Eglise; il » faut aujourd’hui qu’un grand pape aidé par un grand prince, le

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» glaive de Mars uni au glaive spirituel, purge l’Église, ou bien elle » sera punie par l’Antéchrist, par quelque violente révolution, par » les discordes des princes chrétiens, par les Tartares, les Sarraa sins ou les rois d’Orient (*). » Bacon était donc désigné à la persécution par des causes plus sérieuses que des soupçons d’astrologie. Si l’on rapproche ces violentes apostrophes de l’esprit général qui règne dans ses ouvrages, si on veut y joindre les détails nouveaux que nous réservons pour l’appréciation de sa méthode, on se rangera sans doute à cet avis : que le moine d’Oxford a payé de son repos et de sa liberté le privilège d’avoir devancé son temps, d’en avoir aperçu, exagéré, si on veut, les vices et les faiblesses, d’avoir fait une guerre ouverte aux hommes et aux choses, sans acception de partis, sans ménagements pour les puissances du temps, et d’avoir froissé toutes les idées et tous les amours-propres de son époque. En cela, il a manqué de la mesure et de la prudence qui seules pouvaient famé réussir son œuvre et la rendre utile ; il l’a compromise pour l’avoir exagérée, pour n’avoir pas eu ce sens pratique nécessaire aux novateurs, et avoir été une de « ces humeurs inquiètes et brouillonnes » dont parle Descartes.

(*) Op. min. Colt, library, cliap. I, p. 121.

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