‹ Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inéditsChapitre 16 sur 53 · BIOGRAPHIE DE ROGER BACON · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE ROGER BACON

g I. Incertitudes sur la vie de Bacon; sa jeunesse; l'école d'Oxford. -» § II. Bacon à Paris; quelle part revient à la France dans son éducation. État de la scolastique à cette époque ; son plan de réforme. Maître Pierre.

• — § III. Bacon dans Tordre de Saint-François; ses censures à propos de l'enseignement universitaire; sa première disgrâce; son second séjour à Paris; ses relations avec Clément IV; son élève Jean. — § IV. Seconde persécution. Jérôme d'Ascoli le condamne; sa captivité. Raymond Gaufredi le fait sortir de prison; sa mort. — g V. Des causes de ses disgrâces. Astrologie. Horoscope des religions. Attaques contre. l'enseignement scolastique.

SI., ■

Les persécutions qui ont fait le malheur et la gloire de Roger Bacon û*ont pu faire oublier son nom; mais elles semblent avoir pesé sur sa mémoire et épaissi autour de sa vie et de ses œuvres des ténèbres qu'il est difficile de dissiper aujourd'hui. Pendant que ses contemporains Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, illustres de leur vivant, obtiennent à la fois les hautes dignî^ tés de réglise et les honneurs bruyants de renseignement, et leguent à l'avenir des œuvres considérables et des disciples ou des adversaires, Roger Bacon, leur rival par retendue et Toriginalité de ses travaux et plus encore par la profondeur de son savoir ^^

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essuie de longues disgrâces, se voit condamné au silence, banni des écoles, et ne laisse qu^un souvenir suspect et des ouvrages mutilés et inconnus, sur lesquels les siècles suivants gardent un silence obstiné. Uarrêt prononcé contre lui retombe après sa mort sur ses écrits; toute son oeuvre périt avee lui; avec lui disparait cet essai prématuré d'une réforme scientifique dont il avait été Tapôtre, et dont le succès, même tardif, eût été un juste dédommagement à de grandes infortunes. Tous les écrivains qui viennent après lui semblent se garder de prononcer son nom; mathématiciens, alchimistes, opticiens, philosophes, compilateurs, bibliographes, depuis Vincent de Beaûvais jusqu'à Trithème, tous paraissent avoir oublié son existence et ne le citent ni pour le défendre ni pour Taccuser. Au XVI^ siècle, où Férudition, tout en s'éloignant de la scolastique,^ en recueille avec piété les monuments, le nom de Bacon commence enfin à réapparaître. Lélaud rassemble avec plus de zèle que de clairvoyance les débris de ses œuvres (*); Bali'e, fanatique admirateur de Wiclef, lui fait une place parmi les grands hommes de la Grande-Bretagne, et encore le traite-t-il d'abord d^une façon outrageante, comme un charlatan et un sorcier, pour l'apprécier ensuite avec moins d'injustice, sinon avec plus de critique (•) ; Pits (•) en parle avec plus de respect, et l'historien de Tordre, Wadding (^), qu'on devrait supposer mieux instruit, ne fait guère que répéter les assertions de ce dernier bibliographe.

On ne peut citer, à partir de ce moment, tous les écrivains qui ont parlé de notre philosophe ; mais ils ne sont que les échos de leurs prédécesseurs: John Dee {^) lui apportera le tribut d'une

(^) J. Uludl Àmiqaadl CoUeetama, t. II, p. 388. -^ De ScriptoHbui bHtannhi$, I. I, p. Si 4.

(■) script, illwt. m. Britann., 1» édit. 1518, ^e édit. 1557.

(') Rtlationum hialoriearum de rebue Anglieie, Paris, 1619, no 365. ' (^) AnnaUe ordinie minorum, Lyon, 1638, t. Il p. 393.

(*) JohannU Dee Londinensis Monae hieroglyphiea. Il y cite Roger, et renvoie in Speeulo unitaiie eive apologiii pro nogero Bachone ànglo, V. Thealrum ehemietm. 1613, L II, p. 1»5.

SA Vils ET SE$ OUTHAGËâ. ^

iâmiràtibn 'compromettante et d'anë apologie qui n*a jamais vu le. joar; Naadé (^) le défendra gravement dû crime de magie et le purgera, en compagnie des grands hommes de tout temps, dé Taccusation de sorcellme; Cave et Oudin lui feront une large place dans leurs bibliothèques, et ce dernier donnera des renseignements plus exacts sur ses manuscrits (*). Et pendant ce temps, quelques* uns de ses ouvrages sont livrés à la presse. Le Traité du pouvoir admirable de la nature est publié à Paris dès 1543, et bientôt traduit en français. Les ouvrages d'alchimie paraissent dans les recueils.de cette science, ou mêlés à des fragments apocryphes à Hambourg. La Perspective et les Considérations sur les mathéma-. tiques trouvent dans Combach, professeur de philosophie à Marbourg, un éditeur zélé, et enfin des hommes de talent, parmi lesquels on compte Kenelm Digby et Selden, Pami de Tautre Bacon, forment le dessein de publier les œuvres complètes du philosophe; mais ils reculent devant la diflSculté de Tentreprise. Il faut arriver jusqu'à Samuel Jebb, médecin anglais, qui, à la prière de Richard Mead, premier médecin de la cour, publie en 1733, à Londres, une édition consciencieuse de YOpus majus, pour trouver le pre* mier travail sérieux, entrepris, preuves à la main, sur la vie et les ouvrages de R. Bacon ; et encore cette édition, faite pour un petit nombre de souscripteurs, est-elle devenue excessivement rare, sur* tout en France. Celle que les franciscains Délia Vigna ont reproduite à Venise en 1750 n'est pas beaucoup plus commune. Enfin, de nos jours, où tant de travaux sérieux ont remis en lumière plus d'une grande figure du moyen âge, VBistoire littéraire de la France (') a résumé habilement tous les témoignages précédents, et M. V. Leclerc a ajouté à cette notice, dernière œuvre de M. Daiinou, un appendice et une bibliographie, qui nous font regretter qu^il n'ait pas par lui-même, et avec son érudition si sûre, entrepris la tâche tout entière. Plus récemment, M. Cousin a donné, en 1848,

(^) Apologie pout Ut gtanis hommet aecusA de magie» 1719, p. S50.

(*) Oadioi Comment, de Seript» eùCl., t. in.--^Gave; Script. iUl. 1705, p. 6Ad«

(») T. XX, p. «99, 959.

t IIOGER BACON

dans le Journal des Savants, des extraits d'un manascrit dé Douai qui renferme les renseignements les plus précieux sur le moine franciscain (*). En résumé, aujourd'hui encore, on ne sait ni le nombre, ni Timportance, ni même le titre des ouvrages de Bacon ; on ignore la date de sa naissance et celle de sa mort, ou du moinà on n'a pas de raison pour les tenir certaines ; on ne sait dan» quel pays il a vécu, à quelle époque et par quel événement il est entré dans Tordre de Saint-François; si sa vie s'est passée en France plutôt qu'en Angleterre, à Paris plus longtemps qu'à Oxford, et enfin pour quelle cause il a souffert la persécution, et pendant combien d'années ont duré ses épreuves.

• Là réponse à toutes ces questions, à celles du moins qu^on peut résoudre, on la demanderait en vain aux dictionnaires, aux biographies, aux bibliothèques, et même aux historiens et aux chroniqueurs. Les sources communes où tous les biographes ont puisé, sont les quelques pages consacrées par Léland à Bacon, et reproduites par Tanner dans la Bibliotheca hiberno britannica (^), et les articles de Balée, de Pits et de Wadding; on pourrait à la rigueur ignorer le reste. Le peu qu'on est à même de savoir de Bacon, c'est donc à Bacon surtout, à ses ouvrages, à leurs débris, pour mieux dire, qu'il faut b demander. C'est en effet d£^s ses œuvres imprimées et surtout manuscrites, que noyis avons puisé l'esquisse qu'on va lire.

. Il naquit, dit-on, dans le comté de Sommerset, non loin d'Ildiester ('), petite ville qui serait, suivant certains géographes, l'Iscalis dont parle Ptolémée: cette date, sans avoir une certitude positive, est cependant assez plausible. En écrivant au pape en 1367, Bacon (*] rappelle que depuis quarante ans qu'il a appris Talphiibet, il n'a cessé de se livrer à l'étude ; et en supposant qu'il ait commencé à travailler à dou2e ou treize ans, on arrive à cette année

(1) Voyez aussi deax articles de M. Dtrle&claze. Aevue française, 1838. (S) LondiDf, 1748, p. 63.

(*) Wood ; ffiatoria et arUlquitatêt univmUatisOwonieiuii, Osoni», 1674, p. 1 S6 . {*) Oo trouve dans tes manuscrits son nom écrit de diverses manières : Bacon, Bacbin, Bacclion, Bacon,

131 i. Ce qui est certain, c'est qu^au momeiit où il écrit VOpus majus, c'ést-à-dire en 1267, il est déjà vieux: kiejnvenis mesé/iem transcenda, dit-il, eh parlant de son disciple, et Uon peut sans trop d'efforts appliquer à un homme dé cinquante-trois ans le nom de vieillard. Sa famille était noble et riche, et jouissait d'une grande considération dans le pajs^ Il avait plusieurs frères et perdit son père avant 1267. A cette époque, sam&re étaitencore vivante. Son frère aine, qui suivant Tusage avait succédé au chef de la fatnille, vivait alors avec elle^ ainsi que d'autres fils plus jeunes, et prit .parti dans les discordes du règne orageux d'Henri' III, pour le souverain et contre les barons. Cette fidélité lui porta m&lbeiEir;; emmené plusieurs fois en captivité, obligé de se racheter à gmnds frais, et même de chercher un reftige en d^autres lieux, il perdit sa fortune et fut réduit à la pauvreté. Un autre frère de Baçôn suivit la mémie carrière que Roger, et fut un savant de profession; içko* taris f ce qui Ta fait prendre peut-être, mais bieu à tort, pour le dominicain Robert Bacon, dont les historiens de l'ordre Sâint-Dominique et Mathieu Paris ont parlé 9vec quelques détails (^).

Roger n'était pas Tainé de sa famille et avait un goût passionné pour la science ; il était donc doublement destiné à l'état ecclésiastique. Après une première éducation reçue dans la maison paternelle, il alla étudier aux écoles déjà Célèbres d^Oxford, au collège de Mertôn ou à celui du Nez de Bronze, Brazen nase Hall, qui aujourd'hui encore àe glorifie de l'avoir compté au nombre de sçs élèves. On n'a pas manqué de dire qu'il annonçait dès-lors une intelligence supérieure, et qu'il eut des succès précoces. Il est au jnoins certain qu'il rencontra à Oxford des maîtres qui durent encourager son penchant pour les sciences exactes et les langues, et fortifier en lui l'indépendance de l'esprit et le dédain de l'autorité. C'étaient RobeH Bacon et Richard Fitsacre, Adam de Marisco, Edmond Rich, et le plus célèbre de tous, Robert Grosse-Têt«. Les 'deux premiers étaient les plus grands docteurs de ce temps, c maximi eorum qui tune legebant, > dit Mathieu Paris, et après avoir

(J) Voyez r(}pi|^ tifiium^ lotrodoetion, cba^. \\h Mannsfirit de Doqiilv -

vécu dans une longue amitié, quittèrent ensemble ce monde en 1248, tous deux dans une extrême vieillesse. Robert n'était donc pas, comme on Ta dit, le frère de Roger; mais sans doute un de ses parents, son oncle peut*étre. Roger figure à côté de lui dans la scène qui se passé à Oxford en 1333. Le règne d*Henri III faisait présager dès«lors les- humiliations de la politique extérieure et les déchirements dyils dont il offre le triste spectacle. Le jour de la Saint-Jean, le roi eut une entrevue avec les barons mécontents; il lui fallut subir un long sermon et de libres réprimandes, et le prédicateur qu^on avait choisi pour cette mission était Robert Bacon lui-même. Après le sermon, le moine s^adressa en public au souverain, et lui dit hardiment que tonte paix durable était impossible s*il ne bannissait de ses conseils Févèque de Winchester, Pierre Dèsroches, objet de la haine dès Anglais, c Les assistants se réo criaieni à tant d'audace; mais le roi, se recueillant en lui-même,

> sut se faire violence. Le voyant calmé, un clerc de la cour, célè-

> bre déjà par son esprit, osa adresser au roi cette audacieuse » raillerie : Seigneur roi, savez- vous les dangers qu'on a le plus à re-

> douter quand on navigue au-delà de la mer? — Ceux-là le savent,

> répartit Henri, qui ont Thabitude de ces voyages. — Eh bienl je

> vais vous le dire, reprit le clerc, ce sont les pierres et les roches. » Et il voulait désigner par là Pierre Desroches, Pévêque de Win- -» chester (>). > Et quel est Fauteur de cette ironie téméraire? C*est Roger Bacon ; il aurait eu seulement alors dix-neuf ans, si Ton persiste à placer sa naissance en 1314, et ce récit nous apprend qu'il était déjà plus ou moins engagé dans les ordres, qu'il était auprès de Robert le dominicain, et enfin préludait par cette pre^mière hardiesse à des témérités plus dangereuses et plus chère'ment expiées (*).

. (1) BfaUluBi Ptiiensis Biitoria major, 1644, p. 365. C'est la seule foisqoe le nom de Roger se trouve dans eette cbronlqie : « Qaldam clericas de enria, scilieet Rogeras Bacum. » Cf. Wood, l. e., p. 87..

(*) c'est «ans doate cette anecdote da chroniqueur anglais qui a servi de texte à cetre tradition répétée par les biographes, que Roger aurait adressé publiquement des remontrances h Uenii m. Wadding } ilioeie 809 fr^re Robert. Cavp (p. 548) la reporte b raBO.ée

Roger Bacon ne rite mdle part ni Robert ni Richard Fiisacre; mais il affirme avoir entendu révéïiae de Cantorbérj expfiquer» pour la prière fois, le livre dès J^fiifiifÉÉii mptiwiéfWfi (*). 11 répète sartont avec une iutarissable admiralion les imn d^Adtti de Marisco et de Robert Grosse«Tète. — > Tous ces personnages appartiennent à récole d^Ûxford, qui se feisait remarquer par la liberté de ses opinions^ par la nouveauté de son enseignement, par la culture assidue des mathématiques dédaignées en d^autnes pays ; tous ont entre eux des traits de ressemblance qui en font comme une famille à part dans le iiiï® siècle. Autant quHme pareille expression convient à des philosophes scolastiques, ce sont de libres penseurs, des esprits résolus, qui, dans la science con« temporaine, s^appliquent aux parties les plus dédaignées, et dans la vie active luttent contre les pouvoirs les moins contestés. Àu« dessus d*eux s^élève cette figure énergique de Robert Grosse- Tête, qui attend encore un historien; de ce mathématicien, qui désespère d'Aristote, et essaie de trouver par ses propres forces ce que Tobscurité des traductions lui laisse à peine entrevoir dans Tœuvre du maître; de ce grammairien qui, à ses frais, fait chercher en Orient des ouvrages nouveaux, les fait traduire sous ses yeux (*] ; de cet ennemi des moines qui combat contre eux pen<dant toute son existence; de cet adversaire de la papauté, qui laisse dans Timagination populaire un souvenir mélangé d'admiration et de terreurs superstitieuses ('). Lui aussi, avant Bacon, il avait mérité le renom de sorcier; avant Wiclef il avait appeM le pape rAntechrist, et sa mort même est entourée de légendes mystérieuses. Adam de Marisco est Fami le plus cher de Grosse» Tète, qui lui légua ses livres ; c'est une âme pieuse et éclairée

1359, et ï cette époqne Bacon était k Paris. Vnittoire liuéraire en parte aussi (t. XX, p. 9%6). Tootefois, il est possible qae pins tard Roger ait h son tour sermonné Henri III; le roi devait plus d'une fois s'exposer k ces affronts, et Roger ne rien perdre de su franchise avec les progrès de Tâge.

(^) Compendium theologiee, 1* Pars. Manuscrit britannique.

O Compendium philosophia. Manuscrit Gojt. Tibe(ia$^ Q. V,

(^) ingKa socra/t. U, p. aSlL

.tout à la fois, savant en mathématiques et dans les langues. Sur ,le déclin de Page, comblé dé richesses et d^honneurs, il abanr . donne tout pour embjrasser la vie religieuse et revêtir la robe de . Saint-FrançoiS) ce qui' peut-être fut un exemple et comme une . invitation pour son disciple (^]. Lui aussi est suspect à la cour de . Rome^ qui.s'Qppose à son aivènement à un évêcbé et le persécute.. . Edmond Bich, à peine archevêque, essaie de rétablir la discipline dans son Église, soulève sur son passage les haines les .plus, ardentes, celle des moines, celle du roi, celle du légat -Othon; est obligé,, malgré son courage, de céder devant Forage, , de se rendre à Rome, où il fait entendre un langage sévère et q\\\ déplait au souverain Pontife; condamné et blâmé par la cour pontificale, il revient en Angleterre, où il retrouve Une opposition 'plus violente que jamais; et enfin, exilé de sa patrie, fugitif, •vaincu par la haine, il va mourir de chagrin, en IU% sur le rivage de la France ('). Admis aux leçons et peut-être à Tintimit^ de ces hommes, le jeune Roger en conserva une impression qui ne devait jamais s'effacer, et son génie, formé à cette école sévère, dut y prendre ces habitudes de liberté, cette fermeté dans la pensée, cette constance dans les idées qui firent plus tard, ses ^nalheurs, mais aussi soii plus grand titre de gloire aux yeux de la postérité. L'Angleterre a eu cette singulière fortune de produire au moyen ftge les philosophes les plus hardis, les esprits les plus originaux, sinon les plus puissants. Oxford co(iserva longtemps cette tradition d'indépendance et d'opposition; et qnaqd même la philosophie de saint. Thomas s'impose à toute l'école;, «vant que Duns Scot .et aprèjs lui Guillaume d'Ockam viennei^t l'attaquer en deux sens opposés, c'est encore en ce pays que la résistance semble la plus vive. La doctrine de l'Ange de l'école a peine à s'y implanter. Si on eite un Robert d'Oxford, qui déclare hérétique tout dissident, Thistoirïe de la philosophie peut lui opposer Jean Baconthorp, Guillaume de Lamare, Jean Peckam et bien

(^) VaddiDg; SeHpL ord. mtii.> p, 1, S. - Matbiea Paris» patttm.

(*} AngUit tQcra, t. II, p. 999..- Cf. Brnckçri Util, ^ilot.^ t. III, (. 81Q.

SA ym ET SES OUVRAGES. 9

d'antres après eux. Saint Thomas est à peine mort, que Tordre des Dominicains, dans un chapitre, à Milan, en 1278, est obligé d'envoyer des légats à Oxford pour y juger et y réprimer dès Frères pécheurs, qui eux-mêmes sont infidèles à la grande lumière de leur ordre, et manquent de respect à cette autorité souvejaîue {*).

Oxford, malgré sa renommée, ne pouvait suffire à achever une éducation sérieuse. Séparés par tant de barrières, isolés par tant d'obstacles, les savants du moyen âge eurent au moins, pour se comprendre, se connaître, suppléer à la rareté des livres, deux res* sources précieuses : une langue universelle, le latin, et une ville commune, Paris. Tous y venaient tour à tour y recevoir ou y donner renseignement. Robert Grosse-Tête et Edmond Rich n'avaient pas manqué à ce pieux voyage, et Bacon, à son tour, dut, suivant rhabitude de son pays, mare sua gentis, disent les historiens, passer le détroit et venir à Paris compléter son instruction et ^briguer les honneurs du doctorat (<). À ce moment il avait embrassé rétat ecclésiastique, et encore n'avons-nous sur ce point d'autre renseignement que le récit de Mathieu Paris et la conjecture qu'on peut tirer de l'usage du temps. Ce même récit autorise à affirmer qu'il n'arriva à Paris que vers 1334 au plus tôt, peutêtre même plus tard. Il devait y rester longtemps, y faire de profondes études, y obtenir de grands suécès, et enfin y subir de dures épreuves. \

; Bacon a fait au moins deux longs séjours à Paris, sans compter le temps de sa captivité, que nous ne tenons pas à honneur de revendiquer : le premier, pour s'instruire et obtenir le titre de docteur; le second, pour y subir la persécution et l'exil. Le premier voyage

. (i) Martène; Thetauruê awed., t. IV, col. 1793, no Ift.

iO ROGER BACON

n^est pas contesté, et pas un biographe ne manque de raconter que Bacon reçut à Paris les insignes du doctorat et s^y acquit une grande réputation, soit comme élève, soit comme maître. II y serait resté peu de temps, suivant M. Daunou; qui le fait rentrer à Oxford à vingt ans, en 1940, et suivant la biographie britannique, qui constate avec joie que cette année 1240 est la pre«miëre date certaine de son histoire. Ecoutons à ce sujet Roger lui-môme. Il est à Paris avant 1348, il y est encore en 1350. Il y entend d'abord Tévèque Guillaume disserter à deux reprises sur la nature de Tintellect agent, en présence de toute TUniversité réunie (^). Or, Guillaume meurt en 1348. Il y connaît aussi un certain maître Pierre, dont on parlera bientôt, c C'est de lui que je tiens toutes mes connaissances, » s'écrie-t-il en 1367, et il y a de cela 30 ans, ce qui nous reporte à Tannée 1347 (*). Enfin, le statut du légat Pierre de Courçon, de 1315, arrête qu'on ne parviendra pas à la maîtrise avant trente -cinq ans, et huit an^ nées au moins d*études. Cetle dernière condition ne fut pas appliquée à la rigueur, et on n*en peut conclure qt.e Bacon oit dû rester huit ans en France. La première eut force de lui; ?aiut Thomas seul s'en affranchit en 1356; mais on sait quels orageux débats il eut à affronter, et quelle résistance lui opposa TUimersité. Or, Bacon n'eut l'âge exigé qu'en 1349; nous sommes donc certains qu'il ne rentra pas à Oxford en 1340. Du reste, en 1350 il est encore en France; il l'atteste lui-même: il vient de raconter la révolte des Pastoureaux, de ces vagabonds fanatisés par un moine hardi qui, eu 1350, troublèrent la France et firent trembler, dit-il, jusqu'à la régente Blanche de Castille, pour la plus grande confusion du clergé et de TÉglise. « J'ai vu leur chef, ajoule-t-il, et a! remarqué qu'il portait dans sa main quelque talisman sacré et pour ainsi dire des reliques [>]. »

(^) OpiM UHium, Manuscrit de Londres, cap. XXIII.

(*) Bodl; 1819, f. 64. (Nolluin Yidi qui sciât illas scicntias, nisi unum a qno bas didici, iransactis aunis 20.) En marge : MagUtrum Peir^m.

(^). Op. maj., p. 254. Ailleurs il affirme avoir conféré avec Guillaume de Rubruqiiis^ I ^U retour de la Tei:re-Sain(e, ce qui reporieraU cucorc (lus-lQiQ son départ de Fraiijce,,

Dans ce premier séjour, long et fructueux, Bacon a-t-H èii plus qu'un simple étudiant? Wood assure qu'il fut nommé professeur d'écriture sainte , quMl attira un grand concours autour de sa chaire ; mais Du Boulaj, le consciencieux historien de TUniyersHé, s'il fait honneur à la Faculté de Paris d'un tel disciple, ne dît pas que Bacon y ait jamais enseigné. A la rigueur, ponr- , .

tant, ce n'est pas impossible : les aspirants au titre de maitre fai- Y^^^lf^c^ salent souvent des leçons; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à Paris £

ou à Oxford, Bacon eut du succès comme professeur et acquit une ~^ sorte de gloire. C'est lui-même qui le rappelle; écrivant au pape, en 1367, il lui dit : t Quant à la réputation que j'ai acquise en d'autres temps par mes travaux , je reconnais mon humilité (^) ; • et cette réputation ne peut être celle d'écrivain , Bacon ajoutant bientôt que, jusque-là, il n'a rien écrit d'important.

Parlons maintenant de son second séjour, que les historiens ont ignoré (»), et dont nous pouvons fixer plus rigoureusement répoque. A son départ de Paris, Bacon retourne à Oxford. Que . s'y passa- t-il? Il y obtînt une grande renommée, mais il y souleva des haines implacables par la supériorité^ dejes talents, et peut-être aussi par l'âpreté de son caractère. En 1267 on le retrouve à Paris; c'est de là qu'il envoie à Clément IV YOptts majus, YOpus minus et enfin \Opus iertium, la plus considérable de ses compositions, et que, rappelant au Saint-Père ses malheurs , dans un récit touchant comparable à YHistoria calamila^ tnm d'un de ses illustres devanciers , il se plaint d'un exil de dix années : c Recolens me jam a decem annis exsuJantem ("). > Exilé, qu'est-ce à dire? Qu'on l'a arraché à sa patrie, et forcé à venir '^ loin d'Oxford se soumettre à une sorte de pénitence dont on trou-

Gaillaame n'ayant pas pa revenir de son ambassade chez les Tartares pvant l'année 1254 (Op. maj., p. 191). Suivant ï'BiiL iitt., Goillanme ne serait pas revena en France après son ambassade.

(^) « Qaantam ad famam stadii quam retroactis temt)oribas oi>tinui meam parvit^tçi^ lecognoscens. » Op. tm, Bfanosç. brit. Cap. II.

(*) Excepté M* Cousin. Journal dea Savanttf 1S4Q>^

(>) Op. teH., cap. h

j2 ROGER BACON

:vera plus loin les. lamentables détails. Et quel lieu a-t-on choisi? La France et Paris; il le dit positivement: il se plaint au saint ^Pontife de Tinfidélité des copistes de Paris, auxquels il ne peut se •{ier pour faire transcrire ses ouvrages ; il lui raconte que, poussé ,par la détresse, il a imaginé, pour gagner l'intérêt de certains per- . > sonnages, de leur dire qu'il était chargé par le Saint-Përe d'une .affaire, et c'est en France qu'elle doit se traiter (*]. lia donc quitté Paris seulement pendant quelques années, et dès 1357, il y est de retour pour y subir une première persécution et y composer ses trois plus grands ouvrages. Il devait y revenir une fois encore pour s'y voir condamner, en 1278, par Jérôme d*Âscoli, et souffrir une captivité qui ne dura pas moins de quatorze ans. La plus grande partie de sa vie, la plus active et la plus féconde, comme la plus tourmentée, a donc eu pour théâtre la France et Paris ; et, sans parler de sa dernière captivité, il fit au moins deux longs séjours de ce côté de la mer : le premier, dont on ne peut fixer la durée,* et qui se place entre ces deux extrêmes, 1233 et 1250, et le second, de 1257 à 1267. Ainsi, malgré les sages scrupules de M. Dauuou, c'est avec toute raison que les auteurs de V Histoire littéraire lui ont fait une place dans le monument qu'ils élèvent à la gloire des lettres françaises. Il n'est pas question de déposséder l'Angleterre d'une de ses illustrations les plus populaires, il faut seulement réclamer pour la France la part qui lui .est due, et ranger Bacon parmi les hommes du xni« siècle, qui, comme Albert et saint Thomas, et plus qu'eux peut-être, appartiennent de droit à nos annales littéraires, et, bien qu'étrangers, sont les preuves vivantes de l'influence de l'Université de Paris et du rayonnement prodigieux de ce foyer de lumière. Qn a vingt preuves du long séjour de Bacon en France; la tradition seule nous apprend celui qu'il fit en Angleterre, et si nous sommes portés à croire qu'il y resta longtemps, nous n'en avons pour gage

(*) Op. teri. ManiKC. de Londres, chap. II : « Scd scribi non posset littera bona nisl per scriplores alienos a sUla nostro, et llli tuoc transcriberent pro se vel aliis, vellem, DoIIem, sicot sœpisslme scripta.per fraades scriptoram rarislisdivulgaqtur... » Plus loin, chap. 111 : « Dix! qaoù ncgolium quoddam mitm «l^'buit traclstri in Francia ^r mt;. Tk

que ra^rmation des biographes et sa renommée, si vivace de Tau-* tre côté de la Manche.

Quand Bacon arriva à Paris, c'est-à-dire vers la fin de la première moitié du 3iècle, les écoles de cette ville étaient dans tout leur éclat^ et déjà commençait ce mouvement intellectuel qui, à quelques années de là, allait produire l'époque classique et le grand siècle de la scolastique. Alexandre de Halès était au terme de sa carrière, et remettait aux mains de Jean de la Rochelle Ten-seignement où il avait été sans rivaux depuis de longues années. Albert le Grand, déjà célèbre en Allemagne, se préparait à venir à Paris, en 1245, avec son jeune élève, alors âgé de dix-huit ans, ce génie méditatif et concentré, que ses condisciples appe*: laient le grand Bœuf muet de Sicile, et dont les mugissements, comme le disait son maître, devaient un jour retentir dans le monde entier [*]. Presque au même moment, saint Bonaventure y commençait des études jusqu^alors fort négligées. Quelles res*. sources pour un esprit curieux, pour un homme dévoré de Tardeur de connaître, et qui passe sa vie à chercher des gens qui puissent rinstruire (^)l Quel mouvement dans ce Paris du iiii^ siècle. Unevive ardeur pour la science , des professeurs illustres , des élèves qui vont les dépasser ; en face des chaires de rUnivei:sité, celles des ordres mendiants, et partout cette multitude remuante et passionnée d'étudiants, plus prompte encore aux séditions et aux combats de la rue, qu'aguerrie aux disputes de l'école. Scandalisé d'abord par les vices et la turbulence des clercs ('), notre docteur commence, sur les choses et sur les hommes, cette rigoureuse enquête qui le conduira à vouloir réformer les unes, à attaquer violemment les autres. Il aurait pu prendre cause pour lun des partis philosophiques qui s'agitaient alors; l'occasion était belle: jamais peut-être et chez aucun peuple on n'avjit vu une telle mêlée

(*) Salni Thomas n'arriva 2) Paris qu'en 1247. Da Boulay; t. lll. (*) Op. tètt.t cap. XVII. Manasc. de Douai : c Plus quam duo miltla librarilm ogd ' \^ posuiio bis 4;t ad acquireodum amicitias sapientom. »

^^) Compendium philoiophiœ. Manosc. brit. Tiberius V^ eap. I. (V. 5® parlic.) ' '

Il lEtOGËR BACON

d'opinions et dé systèmes, des luttes si acharnées, tant de violence dans Tattaque ou d'opiniâtreté dans la défense. En apparence, tons eès esprits qui s'agitent subissent le joug d'une même discipline, et, tyrannisés par Tautorité, ont abdiqué leur indépendance. Partout, en eflfet, on entend poser et résoudre les mêmes questions; partout la même méthode, et surtout, hélas I le même langage. Mais , sous cette uniformité extérieure, s'est réfugiée la vie active et diverse dé Tintelligence. Tous les docteurs sont des scolastiques ; c'est leur nom conmiun, mais on pourrait leur en donner de plus significatifs que Fhistoire leur a désormais imposés. Les uns sont des platoniciens de la première académie, comme Henri de Gand; les autres, des théologiens intolérants, disciples de saint Bernard, comme Técole de saint Victor; ceilx-ci marchent silencieusement sur les pas d' Averroès, le chef des impies , l'ennemi de toutes les religions , et commencent, à leurs risques et périls, la longue tradition de cette doctrine suspecte qui, pendant plusieurs siècles, va s'infiltrer dans les universités, occuper les chaires de philosophie et de médecine, avoir son école à Padoue, ses apôtres et ses martyrs ; ceux-là s'égarent dans les espaces imaginaires où le pseudo Denys leur fait contempler ses légions de hiérarchies, ou bien se perdent dans les profondeurs du panthéisme avec Avicebron ; le scepticisme a ses plus effrénés sophistes , les hérésies, leurs sectaires les plus audacieux, à cette époque de foi naïve et de croyance orthodoxe. Le souffle de lu liberté pénètre même jusqu'au sanctuaire, et VÉvangile éternel, avec ses pressentiments d'une ère nouvelle et Tannonce du règne du Saint-Esprit, aspire à une rénovation religieuse .

Au milieu de cette mêlée ardente, sous quel drapeau va se ranger le jeune clerc d'Oxford? Quel maitre va-t-il choisir parmi tant d'illustres docteurs? Il contemple, à son foyer le plus brillant, cette science dont ses contemporains sont si fiers, et le sentiment qu'il éprouve n'est pas de l'enthousiasme, mais du mépris. Il écoute les voix les plus éloquentes, et va choisir pour maitre, non pas un Alexandre de Halès ou un Albert, mais un obscur personnage dont rhistoire a perdu la trace. Cette renaissance apparente lui semble

SA VIE ET SES OtVHAGES. 15

une décadence véritable : les Dominicains et les Franciscains, des. ignorants anprès de Robert de Lincoln et de ses amis, et tous les Hodernes, comme il les appelle, des barbares en comparaison des andeBa> c'est-à-dire des Grecs et des Arabes. L^expérience vaut mieux que tout Àristote, et un peu de grammaire et de mathématiques est plus utile que toute la métaphysique des écoles. Aussi, il se livre avec passion è ces sciences dédaignées; il apprend Tarabe, le grec, rhébreu, le chaldéen, quatre langues, en ce temps ou Albert n^en sait qu'une, où saint Thomas demande à Guillaume de Morbeke de si mauvaises traductions! Il recherche avec activité les livres anciens et ceux des Arabes, étudie les mathématiques, Talchimie, Foptique, et, avant de réformer Téducation de son temps, il refait la sienne, et dans ce but se lie avec des mathématiciens et des savants ignorés, qu'il préfère aux philosophes les plus renommés. Alexandre de Haies ne lui inspire que du mépris ; Albert est à ses yeux un ignorant présomptueux, dont Tinfluence est fatale à son époque; Guillaume d'Auvergne seul mérite quelque respect : ce Q'est pas encore un de ces modernes auxquels Roger a déclaré la guerre. Ses amis à lui sont des personnages moins célèbres : Guillaume de Shirwood, trésorier de l'église de Lincoln, bien plus savant qu'Albert, dit-il; Campano de Novarre, mathématicien et computiste; maître Nicolas, précepteur d'Amaury de Montfort; Jean de Londres, que Jebb croit être Jean Peckam (*] ; et, par dessus tout, le plus inconnu et, s'il faut l'en croire, le plus savant des hommes de ce temps, celui qu'il vénère comme son maître, admire comme l'exemple vivant de la vraie science, et qu'il nomme

(«) Cf. Ba^ée. p. 348; Pits. p. 380; Wadding. p. S17; Bist.iiu., t. XX» p. 364. C*4»t aussi l^opinioD de M. Guosia. il semble résulter pourtant dn téffloigi»0e mêtae de l^eooi que Jean de Londres no peut être Jean Peckam. Son nom se trouve presque tou- Jouis avec ceux de Robert Grosse- Tôle et d'Adam de Mariçco, que Bacon eppollc des anciens i « Et planam est in ris qui iloruerunt in his scientils, sicat dominos ftoberios... et fraler Adam do Marisco, et m-Aghier Johannes Londonios » (Bodi. 1677, f. 47). Or, ' Jean Peckam, mort en 139d, n'est pas plus ancien que Bacon. Nous inclinons k voir dans ce penonnasa Jcao Basingestokes, l'ami de Robert, qui meurt en 1 95S (V. Baléf , p. 302) . ; Cette hypothèse a encore pour elle la mention que Jean de Garlande fait d'un certain Jean de Londres, dëjk rél6brc par son savoir en 1316, et qui ne peut être Jean Peckam«

lé tiOGER fiACOK

mattre Pierre. C^est une figure au moins singulière, si on en jugé' par le portrait que Bacon nous en a tracé. Mattre Pierre est un solitûre qui se garde autant de la renommée, que d^autres consument d^efforts pour la chercher, et semble mettre tout son soin à dissimuler sa science, et à refuser aux hommes la vérité qu'ils

<ne méritent pas de recevoir. Il n^est d'aucun ordre puissant, n'enseigne pas et ne veut ni élèves ni admirateurs ; il redoute Timportunité du vulgaire. Plein d^orgueil, et joignant au dédain une foi immense en lui-même, il vit isolé, content des richesses qu^il pourrait centupler. S'il daignait monter dans une chaire, le monde entier accourrait à Paris pour l'entendre; s'il voulait s^attacher à quelque souverain, des trésors paieraient mal une science si merveilleuse. Mais il méprise les hommes ; ce sont des fous entichés des subtilités du droit, des charlatans qui déshonorent la philosophie par leur sophismes, rendent ridicule la médecine, et faus'^ sent la théologie même (^). Les plus clairvoyants sont aveugles, ou, s'ils font de vains efforts pour voir clair, la vérité les éblouit; ils sont semblables à la chauve-souris qui épie la lueur du crépuscule; lui seul ose regarder en face le soleil radieux. Caché dans une retraite qui lui donne la sécurité avec le silence, il laisse aux autres les longs dbcours et les combats de paroles, pour se livrer à la chimie, aux sciences naturelles, aux mathématiques, à la médecine, et, par-dessus tout, à l'expérience dont, seul en son siècle^ il a compris l'importance. Le mattre des expériences, Domù ntis experimentorum, voilà le nom dont le salue son disciple, et qui remplace les titres ambitieux et sonores des autres docteurs. L'expérience lui révèle les secrets de la nature, l'art de guérir, les phénomènes célestes et leurs rapports avec ceux d^ici-bas ; il ne dédaigne rien, et ne craint pas de faire descendre la science aux réalités de ce monde ; il rougirait s'il trouvait un laïque, une vieille femme, un soldat ou un paysan plus instruit de ce qui le regarde que lui-même. Fondre les métaux et les travailler, manipuler Far* gent, l'or et tous les minéraux, inventer des instruments meurtriers

(^) 0/). Mr^, cap. Xil.

SA VIE Éï SES ÔUVÏIAGES. 17

pour la guerre, des armes nouvelles, faire une science de Tagriculture et des travaux rustiques; ne pas négliger Parpentage, Part de fionstruire ; s^appliquer même à étudier le fond de vérité que cachent les charmes des sorciers, les impostures et les artifices des jongleurs, voilà Tœuvre à laquelle il a dévoué sa vie. Il a tout examiné, tout appris; discerné en toute chose le vrai d^avec le faux, et, au lieu d'une science vide et stérile, il s'est fait un savoir pratique. Veut-on hâter les progrès de la science? Voilà le seul homme qui soit à la hauteur d'une pareille tâche; le jour où il voudra divulguer ses secrets, le roi et les princes le combleront d'honneurs et de présents, et, dans une expédition contre les infidèles, il rendrait plus de services à saint Louis que la plus grande partie de son armée, pour ne pas dire Tarmée tout entière (*). Ce grand homme ignoré, ce génie inconnu dont l'histoire des sciences n'a jamais enregistré le nom, c'est de lui que Bacon a tout appris: les langues, l'astronomie, les mathématiques, et surtout la science expérimentale; et, pour parler son rude langage, les autres ne sont auprès de lui que des idiots et des ânes (*). La piété de Bacon pour son maître mériterait bien de le faire sortir de l'obscurité où il est enseveli; mais comment retrouver maître Pierre dans le nombre infini des savants du même nom que l'on trouve dans les catalogues? Il est vrai que parfois Bacon est plus explicite; il écrit un second nom: Petrus de Machariscuria, d'après Leland; de Mahamiscuria, d'après Selden et Freind; de Mahariscuria, d'après certains manuscrits, et il ajoute qu'il était Picard. Maharniscuria a été adopté, et les historiens qui parlent de Bacon citent souvent le célèbre Pierre de Maharnecourt ('), sans paraître se douter que ce célèbre personnage est une énigme.

Il y a, à la Bibliothèque Impériale {Mannserits latins^ 7878), un recueil in-4® comprenant divers Traités, sous ce titre commun:

(*) Op. Urt., cap. XIII, XXXIII et XXXIV. — Op. min, : De ieptem peecati$, eUé (S) Bodi. 1819, f. 64.

(') Freind; Bistory of Phy$. Londres, 1750, t. 11, p. 333 : « The famous Peter de Mabarncoort, a Picard. » Montacla le cite k son toar. Gf./OMfnal dM 8w,, 1848.

Geometria (^). Aa folio 67, commence un opuscule intitulé: Epistola Pétri Peregrini de Maricourt ad Sygerium de Fontancourt, militem, de magnete. Balée Pits et Wadding attribd^nt faussement cet ouvrage à Bacon ; Wood et Cave le restituent à son véritable auteur, Pierre Péregrin. M. de Humboldt cite, comme Tun de ceux qui ont connu le plus tôt la boussole et soupçonné la déclinaison, un certain Âdsygerius, qui nVst autre que ce même Pierre, dont l'ouvrage, adressé ad Sygerium^ a donné lieu à cette confusion (*). L'identité du nom, la concordance des dates, l'analogie des idées, invitent à faire du maître de Bacon et de Fauteur du De magnete un seul et même personnage. D'abord, les manuscrits anglais, ceux de VOpas tertium à Londres et à Oxford, écrivent Petrus de Mahariscuria, et celui de Douai seul, Maharniscuria, que M. Cousin traduit par Marnecourt. Or, Mahariscuria peut légitimement se traduire par Maricourt. Puis, le manuscrit de Leyde porte une date, celle de 1369, presque la même année où Bacon écrivait ses grands ouvrages. Enfin, maître Pierre et Pierre Péregrin ont de singuliers traits de ressemblance {'). L'un est « le maître des expériences » et ne dédaigne pas les travaux mécaniques; l'autre est un observateur habile, qui proclame que, pour découvrir la vérité, on a besoin de ses mains autant que de son esprit (^). Maitre Pierre méprise les savants; Péregrin les a en médiocre estime, et les appelle c débiles inquisitores, > expression que Bacon a retenue et reproduite. Maître Pierre construit une sphère qui doit imiter le mouvement du ciel {^) ; Péregrin parle de cet instrument, et songe à profiter des propriétés de l'aimant pour le mettre en mouvement. Enfin, maître Pierre excelle dans l'optique, étudie les phénomènes de réfraction, et invente, au moyen âge, les miroirs ardents d'Àrchimède, à la grande admiration de Bacon ;

(^) Catalogue des Manuscrits, t. IV, p. 351.

(*) Catalogue de la Bibliothèque de Leyde, p. S63. Pétri Adsygerii, etô, (^) M. Libri a donné une eopie incomplète du manuscrit de la Bibliotlièque impériale, imprimée, pense-t-ii, à Âugsbourg en 1558. V. Hitt. des Mathématiques, 1. 11, p. 487. (^) Libri; I. c. : « In oecoltis operibus multum indigemas industria manuaii. » (^) R. Baeoo; De mirabili Pote$tatet etc., p. 44.

Péregrin parait adonné aux mêmes études, parle des e£fets merveilleux de la réfraction, et renvoie à un ouvrage où il apprendra à construire les miroirs (*). Si maître Pierre est, au dire de son élève enthousiaste, le premier savant du monde, Péregrin n'est pas un esprit ordinaire ; il sait, sur la boussole et Taimant, beaucoup de choses qu'ignorent ses contemporains; il indique un mode, de suspension de Taiguille trës-ingénieux, de bons moyens d'aimantation; il montre une habileté de main consommée, une grande fécondité d'imagination ; il décrit un petit appareil d'un mouvement perpétuel, fondé sur les propriétés de l'aimant, erreur très-savante pour le xiïi® siècle, dit M. Libri, et paraît enfin soupçonner la déclinaison. C'est tout ce que nous pouvons dire du savant Picard ('ji que Bacon a tant aimé et comblé de tant d'éloges. La haine du vulgaire, le génie de rcxpérience, la recherche des résultats pratiques de la science, l'indépendance du caractère, voilà par quels traits Bacon ressemble à son maître inconnu. Mais il y a entre eux une différence : Pierre tient fermée sa main pleine de vérités. Bacon l'ouvre toute grande; l'un paraît avoir vécu tranquillement, l'autre va affronter la tempête et entreprendre une révolution dans les idées de son siècle.

Il n'y avait alors que trois puissances qui pussent aider Bacon î le Roi, le Pape, une Corporation religieuse, comme les ordres mendiants, ou enseignante, comme l'Université. De ces trois pouvoirs, le plus grand était sans contredit les ordres mendiants, par lesquels on pouvait, au reste, se concilier le roi saint Louis, ou les papes, dont ils étaient la milice la plus sure. Ilfallait choisir entre les Dominicains et les Franciscains* L'ordre de Saint-Dominique

(') Libri; {. c. : « In libro de operibus ipeeulotwn narrabimos, etc. » (*) Il y a encore aujoard'liui en Picardie, non loin de l'ancienne abbaye de Gorbie, un village appelé Meharicoart.

20 llOGEA BACON

D^avait pas alors tout Téclat que firent rejaillir sur lui les grands docteurs tels qu'Albert et saint Thomas ; les Franciscains, au contraire, jusque-là méprisés, à ce que Bacon nous apprend, avaient reçu un grand lustre de Feutrée dans leur ordre d'un docteur célèbre, Alexandre de Halës, qui, après la dispersion de TUniversite en 1228 (*), prit le froc de Saint-François. De plus. Tordre des Franciscains devait séduire Tesprit indépendant de Roger; son dévouement à la papauté n'était pas suspect, mais des doctrines hardies y étaient professées; la fondation de Tordre Mineur ne devait être rien moins, aux yeux de certains religieux, qu'une seconde révélation, Tère nouvelle d'une religion qui compléterait, par le règne du Saint-Esprit, la venue du Christ. Il n'y avait pas longtemps que Tabbé Joachim et Jean de Parme avaient répandu leurs idées, et les rêveries de TÉvangile éternel devaient remuer profondément les esprits. Enfin, Tun des amis de Bacon, Adam de Marisco, entra lui-même assez vieux dans Tordre Mineur, et Robert Grosse-Tête détestait les Dominicains, ne pardonnant aux Franciscains, à qui il légua sa bibliothèque, que grâce à leur esprit d'indépendance. Pour tous ces motifs, ne pouvant se concilier, pauvre clerc, le roi de France ni le Pape, il entra dans Tordre de Saint François. Il devait amèrement s'en repentir (*).

On n'est pas d'accord sur le lieu ni sur Tépoque où Bacon entra dans Tordre de Saint-François ; les uns disent, comme Wood, que

(^) Ce fait, attesté par Dacoo, n'est pas d'accord avec les assertions des biographes, qui Usent k l'année 1239 rentrée dans les orJres da docteur des docteurs. (V. Op. min. Manasc de la Rodl. cité ci-dessoas, Ve partie.)

(<) c Qu'allait faire parmi eux on liomme de génie, impatient d'acquérir des lumières et de les répandre? » se demande ii ce sujet M. Daonou, qui semble faire un retour toa« chant sur une circonstance de sa propre vie, et il ne comprend pas qu'il n'ait pas plutôt choisi Tordre des Dominicains. M. Daunou oppose les chefs illustres de Tordre des Prêcheurs aux hommes obscurs qui présidèrent aux destinées des Franciscains ; mai5, i l'époque où Bacon dut opter, c'est le contraire qui est vrai : Tordre de Saint* Dominique n'a pas encore i sa tête ces chefs qui doivent Tiilostrer, et celui de Saint- François revendique le Docteur Irréfragable, la première autorité du Xin« siècle. D'ailleurs, il est probable que quelque circonstaDce décisive précipiU la résolution de Roger, et qu'on événement ignoré de sa fie en fut le motif déterminant.

ce fat avant son départ d^Oxford; d^autres, Leland et Wadding, pendant son séjour à Paris; d*autres, Balée^Cave et Oudin, à son retour en Angleterre. De ces trois opinions, la première est la moins plausible : ce fut à un âge assez av ancé qu'il devin t Frère Mineur, et une bonne partie ies2L carrière s^écoula dans une autre condition. C'est ce que prouvent ces mots de VOpus tertium: c Nam in alio statu non feci scriptum aliquod pbilosophise, nec in quo sum modo fui requisitus a prselatis meis (^]. > Ainsi donc, il a passé hors de Tordre une partie de sa vie, pendant laquelle il aurait pu composer des ouvrages. Dans un autre passage du même livre, il dit : c Pendant que j'étais dans une autre condition, in alio statu, on s'étonnait que je pusse résister aux travaux excessifs que je m'imposais. » Depuis ce temps, ajouie-t-il, il a moins travaillé (*). D'ailleurs, il s'emporte souvent avec violence contre l'usage de recevoir parmi les moines des jeunes gens de vingt ans qui n'ont pas achevé leurs études ; voilà un des reproches qu'il adresse à saint Thomas, k Albert le Grand, et dans lequel il semble envelopper saint Bonaventure, sans le nommer pourtant. C'est à cet usage qu'il attribue la décadence des études et du savoir dans les deux ordres; et son blâme serait au moins singulier s'il pouvait retomber sur lui tout le premier. Il est donc juste d'enlever à l'ordre qui le persécuta la gloire d'avoir suscité son génie, et de ne lui laisser que le triste honneur de l'avoir méconnu et étouffé ('). Une fois devenu Franciscain, les prélat>s ses supérieurs ne lui demandèrent aucun ouvrage, et même lui défendirent d'en composer. En 1367, il y a quarante ans, dit-il, qu'il étudie, si on en excepte deux années qui furent perdues pour le travail (il ne dit pas pour quelles raisons).

(*) Op. Urt., cap. II.

(*) Idêm» eap. XX : « Notum est qnod nollas in tôt Mientiis et liognis laboravU, née laolom; qood homines mirabantar in alio stata qnod vlxi, propler soperfloom laborem; et tamen postea ftii ita stodiosas, aient ante; sed non tantom laboravi. »

(') Ce fait est hors de doute. Dans on passage de l'Opua teriium. Bacon raconte qu'il a dépensé autrefois S^OOO livres en expériences. Ailleurs il ftitt remarquer que, dans l'ordre, il est défendu d'avoir de l'argent. La conclusion est facile 1 tirer ; e'est «q d^bori (te l'ordre (^ue ses grands travaux se sont accom|^lis^

2d ROGER BACON

Pendant cette période, il se livra, à Paris et à Oxford, à de nombreuses expériences, inventa des instruments de toute espèce pour la physique, Tastronomie et Toptique, se prépara des coopérateurs, adjutores, et instruisit des jeunes gens dans Fart de compter et d'observer les astres et de dresser des tables astronomiques. Il rechercha Tamitié « de tous les sages parmi les Latins, > recueillit tous les livres qu'il put trouver; il en fit chercher à grands frais quelques-uns, comme les Traités de Sénèque et la République de Cicéron, qu'il ne put rencontrer nulle part. Il avait de Targent alors ; plus tard, et sous Thabit de Saint- François, il lui était défendu d'en posséder. Il ne dépensa pas moins de deux mille livres, somme con* sidérable pour ce temps, bien qu'il s'agisse de livres parisiennes et non pas anglaises, comme Ta cru la Biographie universelle (^]. Ses idées mûrirent sous ces efforts incessants, et de plus en plus il s'éloigna des opinions de son temps. L'Université de Paris ne trouva pas grâce devant lui ; il s'éleva contre son enseignement, et protesta surtout contre Timportance donnée à l'ouvrage de Pierre Lombard. Le maître des sentences, que les plus renommés docteurs commentaient et devaient commenter longtemps encore, n'inspira de tout temps à Roger qu'une fort médiocre estime. Il préférait aux Sentences le Livre des Histoires, malgré l'ignorance honteuse, iurpis ignorantia, qu'il y trouve à reprendre, c Le 1 bachelier qui lit le texte est sacrifié à Paris à celui qui lit les scn- 3 tences, tandis que partout ailleurs il lui est préféré, A Paris, il

> suffit de faire des leçons sur le livre pour choisir à son gré l'heure » principale, et pour avoir chez les religieux uu confrère et une 1 chambre à part; mais quand on lit la Bible, on n'a rien de tous

> ces privilèges ; il faut mendier une heure pour sa leçon et se » mettre à la discrétion du lecteur des sentences; quand on étudie 1 les sentences, on peut disputer partout, on passe pour un mai* » tre; si on s'attache au texte, on vous défend de discuter, comme » c'est arrivé cette année à Bologne, et en beaucoup d'autres n lieux; et c'est absui*de; ainsi, le texte de cette Faculté est suboi:*

(^) Art. A. Bacon, par Soar<L

> donné à la sommç d'an maître, etc. > (^). On dédaigne même le livre des Histoires, qui pourtant convient mieux à la théologie. Toutes les questions sont séparées du texte; on appelle curieux celui qui les y cherche, et on ne veut pas Técouter s'il n'est un homme puissant et d'une grande autorité (*). Et, en outre, le texte lui-même est altéré à Paris d'une manière efirayante; chaque lecteur y foitdes corrections, qui ne sont, pour parler comme lui, que des corruptions, c Quot sunt lectores per mundum, totsuntcor* rectores sed magis corruptores, etc. » (').

Quand Bacon n'eut plus rien à apprendre à Paris, il retourna à Oxford. Le long souvenir qu'il a laissé dans la mémoire du peuple anglais atteste qu'il est resté dans son pays à une époque où son talent était dans tout son éclat, et où il se livrait avec ardeur à ses études secrètes. Pourtant, ce séjour ne dut pas être long. Avant 1350,' Bacon n'a pu rentrer à Oxford, et en 1367, suivant son témoignage, il y a dix ans qu'il est exilé et qu'il est en France, en butte à une persécution dont il ne révèle pas les motifs, mais qui fut assez cruelle, puisqu'il se regarde lui-même comme < oublié et pour ainsi dh^e enseveli. » Qa'était-il donc arrivé pendant sept ou huit années passées à Oxford? On ne saurait le dire; mais quand on connaît le caractère de Bacon, son esprit indépendant et altier, son profond mépris pour les autorités de son temps et pour l'or»

(^) Op. mentit. Manusc. de la BodI. IS19 : Diseptem peceatis, quarium peecahan^ (V. la Ve partie.) (*) Op. min» Manasc. de la Bodl. 1819 : De aeptim peeeatii quartum peeeatum, (*) Ce fat encore pendant le temps qu'il passa alors en France qu'il exécata qoelqnes voyages; de certains passages inédits de \*Opus mintu, il résulte qu'il visita quelques provinces du midi et de l'ouest. Un historien de la scolastiqoe s'est fondé sur un passage de VOpus majuij d'ailleurs répété dans plusieurs ouvrages du docteur, pour affirmer qu'il aKa aux écoles arabes de ce pays. Mais les écoles arabes d'Espagne, au milieu du xiii« siècle» avaient perdu tout leur éclat. On comprend que Gerbert y soit allé an milieu du z*. Au xiiie siècle, sous la dynastie intolérante et fanatique des Almohades, il y avait peu de profit îi tirer de cette excursion. D'ailleurs, le passage sur lequel on se fonde ne prouve nullement ce prétendu voyage. Bacon, parlant du sens d'un mot traduit de l'arabe, dit que ses camarades d'école espagnols se moquèrent de son ignorance : mais on sait qu'aux écoles d'Oxford, et surtout & celles de Paris, U y avait un grand nombre d'Espagnols.

dre même dont il était membre, son goût pour les sdences occultes et mal famées, comme Tastrologie et Talchimie, on se trouve autorisé à faire des conjectures plausibles. Les protecteurs de Bacon étaient morts alors, et, suivant son expression mélancolique, c ils avaient pris le chemin de toute chair mortelle. > Robert Grosse-Téte était mort en 1353, et avant lui Edmond Rich, Richard Fitsacre, Robert Bacon, Adam de Marisco avaient disparu et laissé notre docteur sans soutien. Son orgueil, son dédain pour ses confrères, ses erreurs trop réelles en astrologie, sa science, ses projets de réforme, durent susciter contre lui des haines redoutables qui le dénoncèrent au général des Mineurs, qui depuis 1355 était Jean de Fidanza, saint Bonaventure. Peut-être ce grand docteur, cette âme mystique peu faite pour comprendre Bacon, essaya-t-il d'abord de le ramener à d'autres sentiments. Les auteurs citent une lettre qu'il lui aurait adressée sur les vœux des Frères Mineurs, la pauvreté, le travail manuel et la lecture, et même une réponse de Bacon dont on ne trouve nulle trace (^). Peut-être aussi accueillit-il Taccusation, et par une punition fréquente dans les ordres religieux, lui ordonna*t-il de quitter Oxford, où il ne devait pas manquer d'amis et de partisans, et où son enseignement jetait un grand éclat, pour le faire venir à Paris, dans la maison des Franciscains, où il fut surveillé et soumis au régime d'un Frère qu'on tenait pour suspect et prévenu de doctrines dangereuses. A coup sûr, c'est sous le généralat de saint Bonaventure que s'exécuta cette sentence inique qu'aurait dû refuser le cœur pieux et l'esprit éclairé du Docteur séraphique, dont quelques opinions méthaphysiques sont peu éloignées de celles de Bacon.

Le pauvre moine dut alors quitter Oxford, laisser ses élèves, le Frère Thomas Bungey, avec lequel il parait avoir été lié d'une amitié très-vive (*), et qui lui est associé dans toutes les légendes;

(<) Alexandii NaUlis BUtoHa eceUtiastica , t. VII, p. 147. Balée cite le titre d'ane rôponso k cette lettre, d'après Leland. — Cf. aittor, eccMaH. Magdeburgemii, me, 16Si, t. 111.

(*\ c B^pgey — dit uq hiHoriçQ eccljèsljisti^ue — eut une profonde connaissance des

cette salle d'études, cette toar qui lui servait d'observatoire, et qu'on montrait naguère à Oxford, et venir se remettre à Paris entre les mains de ses supérieurs. Alors commence pour lui une première persécution antérieure au règne de Clément IV, et dont, en l'absence de toutes preuves, M. Daunou avait pu révoquer en doute l'authenticité. Le fait n'est que trop certain, et en 1267, dans la dédicace de YOpus tertinm, œuvre touchante adressée à Clément IV, il rappelle qu'il y a dix ans déjà qu'il est disgracié et exilé, et il donne des détails pleins d'intérêt sur sa vie pendant ces tristes années.

D'abord, il lui fut défendu de rien écrire, ou du moins de publier ses ouvrages. Il se croit en possession de la vérité, brûle de la répandre au dehors, répète mille fois la belle parole de Séiièque, si mal comprise par J.-J. Rousseau : < Je n'aime à apprendre que pour enseigner; » il s'écrie ailleurs: « La science périt si on ne la communique aux autres; > et il doit vivre isolé du monde, séparé de tous ses amis, et emprisonné dans un cloître. Il a un frère qui, comme lui, est savant ; il a des élèves qui lui demandent des conseils, il ne peut rien faire pour eux ; il j va tout simplement de la prison, avec le jeune au pain et à Teau, et de la confiscation du livre (*).

La vie claustrale considère toujours Thomme comme un enfant, et infligeait à ce grand génie révolté le même châtiment qu'à un écolier indocile. A cette première et cruelle torture, on joignit toutes les vexations qui pouvaient faire souffrir le moine suspect; on lui refusait des livres, et quand il écrit à Clément IV, il a bien soin de rappeler qu'il en est réduit à sa seule mémoire; on surveillait ses travaux ; on feignait de s'effrayer quand il se livrait à ses calculs ou voulait dresser des tables astronomiques et apprendre à de jeunes élèves à calculer et à observer les astres. Que ne dut pas souffrir un caractère trempé comme le sien, aux prises avec cette discipline tracassière?

matbénatiqaes, soit par l'inspiration da démon, soit par les conseils de Roger Bacon. « <— Biêt, ecdet. MagdehurgensiSf t. III.

(^) Op. tert.» cap. 11, MaQpscrit de LQnf|.reç«

II eut, pendant cette époque, une seule consolation. Un jeune homme pauvre, obligé de servir pour subvenir à ses besoins, trouva en lui un maitre compatissant. Bacon se dévoua avec ardeur à la tâche d^instruire cette jeune âme ; privé à\m enseignement public, forcé de garder en lui-même tout le fardeau de ses idées, il put au moins s'épancher avec son disciple chéri, dont il fi^ en peu de temps un grand savant, et qu'il présente avec orgueil à Clément IV comme un exemple du pouvoird'une bonne méthode et d'une éducation' qui rejette les vaines superfluités de l'époque, pour ne s'arrêter qu'aux connaissances vraiment utiles. Nous ne savons de cet élève de Bacon, que le nom qu'il lui donne : il se nommait Jean, et toutes les hypothèses qu'on peut faire pour le retrouver dans un des docteurs innombrables qui ont porté ce prénom à cette époque, ne conduisent à rien de certain. On en reparlera plus bas.

Il y avait alors dans l'Église un prélat plus éclairé que les moines implacables qui persécutaient le plus grand génie de leur ordre : il se nommait Guido Fulcodi ; sa vie agitée avait été tour à tour consacrée à l'étude de la jurisprudence et au métier de la guerre. Plus récemment, il avait été secrétaire de saint Louis, et avait fini par entrer dans les ordres, après la perte de sa femme. Il y était parvenu très-vite à de hautes dignités, était devenu archevêque, cardinal, et enfin légat du pape en Angleterre. Il y avait entendu parler de ce moine d'Oxford qui passait pour avoir de merveilleux secrets, et que ses confrères regardaient avec une frayeur mêlée de jalousie. Ne pouvant communiquer avec lui, il s'était servi d'un intermédiaire dévoué à Bacon: il s'appelait Rémond de Laon, et il était clerc. C'est tout ce qu'on en sait. Grâce à lui, Guido Fulcodi apprit que Bacon avait composé un grand ouvrage sur les sciences, sur les progrès et la réforme de la philosophie. Quand Bacon fut exilé à Paris, Guido lui écrivit plusieurs fois, mais inutilement : la défense des supérieurs était là, et nulle force ne pouvait l'enfreindre.

Bacon semblait donc à jamais perdu : ses idées, emprisonnées avec lui, ne sortiraient pas des murs d'un cloître. Parfois, il pensait à réclamer la protection d'un pape ; mais ceux qui régnaient '4ors, Alexandre lY (1254-1261), Urbain IV (1261-1265), oc-.

cupés d'autres intérêts, et d'ailleurs dévoués, le dernier surtout, à saint Thomas et aux Dominicains, ne pouvaient prendre garde à un pauvre moine poursuivi pour des opinions nouvelles. Mais en 1265, la tiare fut mise sur la tête de Guido Fulcodi, qui prit le nom de Clément IV. Bacon eut sans nul doute un moment de joie inexprimable. Son enthousiasme se fait jour encore quelques années après : « Que béni soit, s'écrie-t-il. Dieu, le père de Notre

> Seigneur Jésus-Christ, qui a exalté sur le trône de son royaume

> un prince savant qui veut servir les intérêts de la science! Les » prédécesseurs de Votre Béatitude, occupés par les affaires de j l'Église, harcelés par les rebelles et les tyrans, n'eurent pas le

> loisir de songer à la direction des études ; mais grâce à Dieu, la » main droite de Votre Vertu a déployé dans les airs son étendard

> triomphant, a tiré le glaive, plongé dans les enfers les deux par» » tis opposés, rendu la paix à l'Église. Le temps est propice aux » œuvres de la Sagesse (*). » Malgré la surveillance qui l'entou* rait, il put faire passer des lettres au souverain Pontife ; un chevalier nommé Bonnecor fut chargé de les remettre, et portait au Saint-Père, outre les lettres du philosophe, des explications orales qui demandaient de la discrétion et de la prudence. Bacon se plaignait de l'oppression où il vivait, insistait sur la décadence des étudçs, scientifiques, sur les principaux obstacles au bien, signalait les remèdes à apporter au mal. En 1266, la seconde année du pontificat de Clément IV, il recevait une lettre de ce pape, qui fut un homme de cœur. Wadding l'a copiée dans les archives du Vatican, et nous la transcrivons (*) :

u A notre fils chéri, le frère Roger, dit Bacon, de l'ordre des Frères Mineurs : Nous avons reçu avec reconnaissance les lettres de votre dévotion, et nous avons pris bonne note desx paroles que notre cher fils, le chevalier Bonnecor, y a ajoutées, pour les expliquer, avec autant de fidélité que de prudence. Afin que nous sachions mieux où vous voulez en venir, nous voulons et vous ordonnons, au nom de notre autorité apostolique, que, nonobstant toute injonction contraire ù^

(^) Op. ler(./cap. II. Manuscrit de Londres»

(') Wadding; Ànn. min., t. II, p. 294.

38 ROGER RACOX

quelque prélat que ce soit, ou toute constitution de votre ordre, vous ayez à nous envoyer au plus vite, nettement écrit, l'ouvrage que nous vous avons prié de communiquer à notre cher fils Rémond de Landuno quand nous étions Légat. Nous voulons encore que vous vous expli* quiez dans vos lettres sur les remèdes qu'on doit appliquer à un mal bu' vaut vous si dangereux, et qu'avec le plus de secret possible vous vous mettiez en devoir sans aucun délai.

» Donné à Viterbe, le 10 des Kalendes de juillet, de notre pontificat la deuxième année. ■

Ainsi, c'est le chef de la Chrétienté, le Vicaire de Jésus-Christ, qui écrit à Bacon, et il n'ose pas exiger de ses supérieurs la liberté du moine; il est obligé de lai recommander le secret, de dissimuler quand il pourrait ordonner, et il prépare ainsi à celui qu'il n'a pas la force de protéger, des tribulations nouvelles et des difficultés insurmontables. Il était temps que la lettre arrivât. Bacon se comptait perdu ; il y avait si longtemps qu'il était séquestré du monde, sa réclusion était si sévère, que, suivant ses paroles, on n'entendait plus parler de lui ; il était déjà pour ainsi dire enseveli et disparu sous l'oubli (*). La voix du Pontife le ranima, et l'on peut voir dans ses écrits que le malheur n'avait pu abattre cette âme indomptable, ni entamer cette conviction invincible. Mais que d'obstacles nouveaux durent surgir sous ses pas ! Comment trouver ' les livres, les ressources pécuniaires, les copistes, et jusqu'au parchemin nécessaire pour répondre à l'invitation du Prélat? Car tout était à faire ; le Pape s'était mépris : quand Rémond de Laon lui parlait d'ouvrages, c'était d'ouvrages à faire, c Avant d'être moine, » dit-il, je n'ai rien écrit d'important, et depuis je n'ai pas même > pu envoyer le moindre travail à mon frère ou à mes amis (*). » L'ordre du Pape était pressant, il le renouvela même à plusieurs reprises, et montra une grande impatience de connaître les travaux du docteur admirable (']. Bacon ne pouvait reculer; il se mit

(^) Op, urt,, cap. I : « Vestram Mpleollam admirans qaao a me Jjm omnibus toandito, et velat jam sepalto et obllvlone deleto, sapientes scriptaraa petere dignetar. »

(*) Idem, cap. il.

(>) Idem, cap. II et III : « Qnando ^Uin^o scri^fisUa... siçot mBÇ ab q^lmo QiaD4a(Q nec a primo, n

à Poenvre au milieu de ces diflBcultés décourageantes, et il en sortit triomphant avec son grand ouvrage, VOpus majus, où il trace d'une main ferme le tableau des erreurs et de Tignorance de son siècle, et y propose des remèdes. Mais à quel prix parvint-il à composer ce livre, si long qu'il fallut le diviser en quatre volumes? Lui-même nous en a instruits dans Flntroduction de VOpus tertium, qui est comme une réponse à la lettre de Clément IV.

D'abord, ses supérieurs cherchèrent par tous les moyens possibles à entraver son travail; il était défendu, on Ta vu, sous peine de jeûne au pain et à Teau, de composer aucun ouvrage qui put sortir de la maison, et on ne peut s'empêcher de frémir en pensant que ce ne fut pas une vaine menace, et que ce grand hom« me eut à subir cette humiliante indignité, c Les prélats et les Frères » m'imposaient le jeûne et les macérations, me gardaient de près,

> ne me laissaient communiquer avec personne, dans la crainte que

> mes ouvrages ne parvinssent en d'autres mains que les leurs et

> celles du souverain Pontife (^]. » Le Pape, par une faiblesse qu'on a peine à comprendre, ne leur avait rien écrit pour excuser le moine; Bacon lui-même, lié par les recommandations de Clément, ne pouvait rien leur révéler ; ils le traitèrent donc, ce sont ses ex* pressions, avec une violence indicible (*), et voulurent le faire obéir à toutes leurs volontés. Il supporta ce combat, refusa l'obéissance, appuyé sur l'injonction du Pape, qui lui faisait un devoir de se consacrer tout entier à son œuvre, malgré les ordres contraires. Les tribulations qu'il essuya ne peuvent s'exprimer ; lui-même y renonce, et quelques mots nous font deviner la vivacité de ses souffrances : c Je vous donnerai peut-être des détails certains sur

> les mauvais traitements que j'ai subis; mais je les écrirai de ma 9 main, en considération de l'importance du secret ('). » Quels étaient

(^) « Prœlati enim et fraires, me jcjonio macérantes, (oto castodiebant, nccaltqaemad me venire volaeront, verili oe scripta mea aliis qaam sammo pontiflci et sibi ipsis pervenirenl. » (Fragment cil6 par Brown dans sa Préface, et emprunté k Leiand, qoi le rapporte ï ï'Opui tertium, où nous ne l'avons pas trouvé.) V. Brown ; 7^ eure of old âge. Prérace,

(*) Op. ieft., cap. H : « Ineffabili Tiolentia... >

(*) Id., Hfid, : « Propter secreii magnitudinem... »

donc ces tourments qu'il n'ose écrire e( qui ne peuvent être révélés au Saint-Përe que dans une sorte de confession directe ? En même temps, il lui fallait des aides pour ses expériences et ses calculs ; on les lui refusa; il lui fallait des copistes, il ne savait où en trouver; dans son ordre, ils eussent livré ses ouvrages à ses supérieurs et la conGscation les attendait; hors de Tordre, les copistes de Paris, nous apprend-il, étaient renommés pour leur infidélité, et n'eussent pas manqué de publier au dehors ces écrits, dont le Pape devait avoir les prémices. Il lui fallait enfin de l'argent, et nulle difficulté ne lui fut plus pénible à surmonter. Il lui était défendu de rien posséder, il ne pouvait emprunter, il excusait le Saint-Përe, < qui, assis au » faïAe de l'Univers, et l'esprit embarrassé de mille soucis, n'avait

> pas pensé à lui faire tenir quelque somme ; » mais il accusait amèrement les intermédiaires qui l'avaient servi, qui avaient porté ses lettres et n'avaient rien dit au Pontife, et ne voulurent pas débourser un seul denier. Il eut beau leur promettre d'en écrire au Pape et de les faire rentrer dans leurs avances ; il eut beau s'adresser à son frère, qui était fort riche : la guerre civile venait de le ruiner ; fugitif, exilé avec sa mère et ses frères, plusieurs fois captif, il avait expié par la ruine et la pauvreté sa fidélité au roi d^Ângleterre, et ne répondit pas même à Roger.

Bacon alla alors frapper à d'autres portes ; il sollicita beaucoup de hauts personnages, leur dit qu'il était chargé par le Saint-Père d'une affaire importante en France^ et qu'il lui fallait de l'argent pour la mener à fin; les prélats, < dont vous connaissez le visage et non pas le cœur, » dit-il avec mélancolie, l'accueillirent par des refus répétés ; sa probité même fut soupçonnée : « Combien de » fois n'ai-je pas passé pour un malhonnête homme; que de fois

> on m^a rebuté et leurré de vaines espérances ; que de hontes et » d'angoisses j^ai dévorées en moi-même I » Ses amis eux-mêmes ne voulaient pas le croire, parce qu'il ne pouvait leur donner d'explication. Dans cette extrémité désespérante, après avoir essayé tous les moyens et risqué jusqu'à son honneur dans cette lutte ingrate, il s'adresse à des amis pauvres comme lui; il les force à épuiser toutes leurs ressources, à vendre une partie de leurs biens

et à engager le reste à des conditions usuraires : il donne aux autres la foi qu'il a en lui-même et en son œuvre ; sa conviction s'impose autour de lui; il leur promet d'en avertir le Pape, de leur faire rendre jusqu'au dernier denier, et malgré tout cela, vingt fois il s'arrête devant leur pauvreté, vingt fois il renonce à son entreprise! Grâce à ces moyens, il finit par pouvoir se procurer une somme de soixante livres. Ce qui le soutenait au milieu de tant d'épreuves, c'était la conscience, et, on peut le dire, l'orgueil de son génie. Ce moine méconnu, obscur, aux prises avec la misère et la captivité, est plus fort que tous les obstacles, que toutes les persécutions; il porte en lui une idée où sont engagés les intérêts du monde et la gloire du Saint-Siège, Quand son œuvre sera finie, il pourra s'écrier avec une naïve présomption : c Interrogez les plus » sages, consultez les chefs de la sagesse, Albert, et Guillaume de » Shirewood, bien plus savant que lui, et ils ne pourront dans le » même temps vous satisfaire; que dis-je? je connais bien leur » science : ils sont incapables de jamais s'élever aux connaissances > dont je vous parle I > C'est là la source vive et intarissable où il puise chaque jour le courage, et où il retrempe son âme abattue par la longueur des efforts (*).

Vers le même temps, les rivaux de Bacon avaient une tout autre destinée, et pendant qu'il vivait dans une cellule de la porte Saint- Michel, saint Thomas jouissait de la faveur des papes, ej Albert le Grand donnait à l'Empereur cette fastueuse hospitalité qui l'a rendu célèbre dans l'imagination populaire.

Le jour où VOpus majus fut enfin terminé et où Bacon put l'envoyer à Clément IV, dut être un jour de triomphe dans cette vie si éprouvée. Son disciple bien-aimé, Jean, fut chargé de le porter à Rome. Bacon lui confia en outre des instructions verbales; il pou*» vait le présente]; au Saint-Père comme un autre lui-même^ capable de développer sa pensée et d'éclaircir tous les points obscurs. La tradition veut que Jean ait porté aussi à Clément quelques instruments inventés par Bacon ; on peut le supposer, et Ton trouve

(*) Op, tert., cap. II, lit, iV»

même dans un manuscrit de Londres cette mention expresse qu^il dut offrir au Saint-Père une lentille de cristal (*), afin de vérifier quelques phénomènes d'optique dont Bacon avait été vivement préoccupé.

Bacon ne se reposa pas après ce premier effort, et dans la même année il fit encore parvenir au Saint-Père deux autres ouvrages considérables: VOpusminus, dont nous avons retrouvé des fragments, et dans lequel il revient sur ses idées, les éclaircit, les déve* loppe, indique celles qui ont le plus d^importance et auxquelles on doit surtout s'attacher; il y traite en outre quelques sciences qu'il a omises dans le grand ouvrage, telles que l'astronomie, l'alchimie spéculative et Talchimie pratique. Enfin, VOptts tertium suivit de près XOpus minus, et dut compléter les deux autres ; ce fut, de tous les écrits de Bacon, le plus important, le plus étendu, le plus méthodique; il en reste des parties très-intéressantes pour l'histoire de ses idées.

Le Pape avait demandé des traités complets, des ouvrages parfaits sur la philosophie ; Bacon ne put lui envoyer qu'une esquisse; car, à ses yeux, celte œuvre considérable n'est qu'un simple abrégé, un programme destiné à indiquer sur quels points il faut porter ses efforts, et comme il le dit lui-même vingt fois, une Introduction, Scriptum praambulum. Il s'excuse longuement dans VOpus tertium de n'avoir pu satisfaire à la lettre au désir du Saint-Père, et expose avec détail les causes qui rendent impossible aujourd'hui l'exécution d'une œuvre achevée et d'un monument définitif; tout fait défaut à cette grande entreprise, qui est au dessus des forces d'un seul homme, et que les esprits les plus savants, même en réunissant leurs travaux, ne conduiraient pas à bien sans d'immenses ressources pécuniaires qui leur manquent. Il faut avant tout de l'argent, dit-il, et avec de l'argent on trouvera des hommes, on fabriquera des instruments, on recherchera les livres anciens^ on en composera de nouveaux, on se mettra de tous côtés à traduire, à expérimenter^ à dresser des tables de tout genre, et alors seule-

(^) Op. teri., cap. XXXI.

Sa Vie et ses ouvrages. âà

ment on pooira, dans un vaste onvrage, consigner les résultats de cette grande activité, et les Latins à leur tour se vanteront d'avoir une fois aussi achevé la philosophie, comme Tout fait avant eux les Hébreux, les Grecs et les Arabes. Pour lui, il ne veut et ne peut écrire que des aperças très-généraux, et ces ouvrages dont les débris sont si considérables encore, n'étaient, pour un écrivain du xiii® siècle, qu'un modeste abrégé et une courte introduction (^). Le porteur de ces livres était Jean , que les historiens nomment tantôt Jean de Londres et tantôt Jean de Paris. Le premier de ces noQis provient d'une confusion. Bacon parle avec éloge d'un Jean de Londres ; mais c'est son ami ou son maître, et non pas son disciple. L'autre dont il s'agit ici fut connu par Bacon à Paris, vers l'année 1260. < C'est un médiateur suivant son cœur. » De tous les Latins, nul ne peut mieux satisfaire le Pape; ce n'est pas un grand maître (^) ni quelqu'un de ces faux savants qui ignorent sa méthode. 11 Tenvoie à Sa Sainteté. Et cependant, il aurait trouvé pour cet office des gens plus propres à le servir ; il a des amis plus chers et auxquels il tient davantage ; à Jean il n'a aucune obligation ; il ne lui est attaché ni par le sang ni par aucun lien : c'est un pauvre enfant qui est venu vers lui, dont il a eu pitié, qu'il a fait nourrir et instruire pour l'amour de Dieu, et qu'il a aimé pour son aptitude et sa bonne conduite. Il a vingt ans, et nul à Paris ne connaît mieux la vraie philosophie ; il ne lui manque que l'habitude de l'enseignement, et s'il parvient à la vieillesse, il laissera derrière lui tous les savants. Il est aussi pur qu'instruit; c'est une vierge sans souillure qui n'a aucun péché mortel sur la conscience; plein de douceur, de bonté et de discrétion, il n'est ni bavard ni menteur, et porte, malgré son innocence, un cilice sur sa chair (']. Il est

(^) V. l'iatroddction de Vopus tert,, pauim. 11 ai difficile de comprendre comment, en on anssi cottrt espace de temps, rinraligable écrivain ait pa mettre an jour tant d'où* vrages divers. Peat-ètre serait>il sage d'admettre qne, dans lenr forme actuelle, ils ont été rêvas et aagmentés li une époque postérieore.

(*) 11 ne peut donc être ici question de Jean de Londres, qoe Ba<ion donne, an CM'' traire, comme on grand maître.

(') Op. terL, cap. XIX et XX.

36 liOGEn BXCÙS

renoncé à tout ménagement en perdant tout espoir. À entendre ces véhémentes apostrophes, ou a besoin de preuves authentiques pour les attribuer à un écrivain du XIIl^' siècle, et du souvenir de son malheur, pour les lui pardonner (*). Ses ennemis ne durent pas les oublier, et attendirent Toccasion de s'en venger. Ils n'étaient que trop servis par les préjugés du temps: les travaux solitaires du moine dans sa tour, où on lui permettait de se renfermer, à quelque distance du couvent d'Oxford; ses observations nocturnes sur les astres, ses expériences, les instruments bizarres qu'il inventait, ses recherches en alchimie, lui donnaient de plus en plus la renom mée d'un magicien, et l'imagination populaire en faisait, avec thomas Bungey, un artisan de maléfices et de sortilèges, réputation dangereuse et dont on saura bientôt profiter pour accabler Bacon. L'orage grondait; en 1278, il éclata sur sa tête.

L'occasion était bien choisie : depuis quelques années les esprits étaient en proie à une fièvre d'hérésie et de révolte, et les gardiens d'un dogme immuable obligés à une plus grande rigueur dans la répression. Le xiri® siècle touche à une crise : en 1277, l'évéque de Paris, Etienne Tempicr, condamne solennellement plus de deux cents propositions philosophiques, dont quelques-unes, les plus innocentes, appartiennent aux Thomistes et à Bacon; les autres sont des formules expresses d'impiété et révèlent au grand jour le progrès sourd de doctrines révoltantes (^}. Richard Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, est obligé d'imiter cet exemple en Angleterre. En 1278, le Chapitre des Dominicains, à Milan, punit rigoureusement les Frères qui contredisent la doctrine thomiste. Au moment où l'Église de toutes parts redoublait d'activité pour rétablir la discipline dans les esprits, l'ordre des Franciscains, in-

(0 V. plus bas, 8 V.

(•) V. BibHoth, VeUrum palrum, t. XXV. II y a seise cliaplircs de proposItioDS. On y lit des opinions comme celles-ci : qu'il ne faut pas se contenter de raotorité. que la théologie repose sur des fables, que le cbristianisme contient des fables comme les autres religions, que I9 loi chrétienne empêche de rleo apprendre, qu'il ne faut pas tenir compte de la foi ni de l'hërésie, qu'on peut se sauver par la seule morale, etc. V. surtout les Cbapilrc^XIt XVI.

fecté d'idées nouvelles, appelait plus que tout autre uu exemple de sévérité ; il fallait effrayer les opioions dangereuses, qui comptaient plus d'un adepte dans cette milice indocile. N^était-ce pas Iç moment de songer au moine d'Oxford et de lui faire expier son audace? Justement, depuis la mort de saint Bonaventure, en 1374, on avait pour général Jérôme d'Àscoli, caractère tyranniqne et porté à la rigueur par goût plus encore que par politique. Il vint à Paris en 1278, pour négocier un rapprochement entre le roi de France et celui de Castille, et y tînt un Chdpitre général de l'Ordre. Que s'y passa-t-il? On vit d'abord comparaître le Frère Pierre-Jean d*Olive, suspecté de partager les erreurs de Jean de Parme et de l'abbé Joachim, et de cette doctrine de l'Évangile éternel qu'il est difficile d'apprécier, puisqu'on n'en a pas le texte. Il avait appelé la cour romaine courtisane, béte charnelle, synagogue du diable (^]. Il y fut condamné. Après lui, on jugea un autre Frère, aussi prévenu de nouveautés suspectes. C'était R. Bacon, c Anglais, maître en théologie. » Jérôme fit défense à TOrdre d'embras* ser ses doctrines, et jeta l'auteur en prison (*]. Wadding enregistre froidement cette sentence, sans un mot pour la blâmer. En plein xTii^ siècle, Bacon ne trouve encore ni justice ni pitié dans son ordre: «C'était, dit l'annaliste, un esprit plus subtil que

> louable; on ne doit pas permettre une telle liberté d'enseigner » ou de penser ; il y a des gens qui ne croient rien avoir appris

> s'ils n'ont pas poussé la science plus loin qu'il ne faut, et émis » des idées nouvelles au-delà de la doctrine commune et reçue. »

Ces faits se passaient sous le pontificat de Nicolas III. Bacon voulut en appeler au souverain Ponlife ; ses partisans s'émurent et tentèrent de le sauver; tout fut inutile. L'inflexible Jérôme avait prévenu ces efforts en écrivant lui-même au Pape ('). La sentence fut exécutée, et, au témoignage de tous les écrivains, ce fut en France que, pendant quatorze années, ce vieillard illustre ex-

(i) Balée, p. 134.

(S) Waddinif: Amales, t. ir, p. 449.

(>) Wadding; Àrmaln, aun. 1378 : « Hieronymoa pr^Teqjj etiam iUinsfo^ seqw-> çinm qaerelas (ontiQci scrlbeQs. ^

38 nOGBR BACON

pia quelques opinions hasardées, quelques erreurs, quelques emportements de caractère, mais bien plus encore les vérités importunes qu^il avait proclamées. Quelques historiens parlent bien d^un voyage à Rome, d*une captivité dans cette ville, mais on ne Saurait dire sur quels fondements (^). Au reste, la question n*a qu'un médiocre intérêt. Nous avons tenu à revendiquer pour la France la période féconde de la vie de Bacon; nous aimerions .mieux ne pas réclamer pour elle Thonneur d'avoir donné une prison à sa vieillesse opprimée.

Ces quatorze années furent comme nne lacune dans les travaux de Bacon; de tous tes ouvrages si nombreux dont on peut recueillir au moins les débris, pas un ne peut se rapporter à ce laps de temps. On ne Tavait pas mis en prison pour lui permettre d'écrire encore. Il est vrai que les biographes ne sont pas de cet avis. En 1288, Jérôme d'Ascoli montait sur le trône pontifical, et Bacon devait perdre tout espoir d'un meilleur sort. C'est cette époque, prétend-on, qu'il choisit pour envoyer à son persécuteur un Traité sur les Moyens de retarder les accidents de la vieillesse (^], espérant par ce présent se concilier sa bienveillance. Sa tentative n'eut pas de succès, et le châtiment, au lieu d'être mitigé, fut même, dit-on, aggravé. Il est permis de douter de la véracité d'un récit dont on n'apporte aucune preuve. Le traité ne porte pas de date; nous inclinons à croire que ce n'est pas à Nicolas IV, mais à Nicolas III qu'il fut destiné. On trouve à Oxford un manuscrit de cet opuscule, précédé d'une Dédicace que l'éditeur n*a pas reproduite et qui est restée inconnue ; en voici le début : c Seigneur du

> monde, vous dont l'origine se rattache à la plus noble souche,

> puisse le Dieu suprême accomplir tous les souhaits de Votre » Clémence et de Votre Sainteté ; je pense et j'ai longtemps pensé » a me rendre agréable à Votre Sublimité ('). » Il n'y a nulle allusion à la captivité de Bacon ; l'auteur se plaint seulement des obs-

(*) c'est Pits qai paraît ie premier avoir enregistré ce fait, que Wadding déclare coatrouvé.

(*) Dé rélardandi» teneeMe» aeeidentibuê, Oionii, 12190, (') Bodl. Canoniei. Manuscrit. ^34, fol. U

tacles que ses travaux ont rencontrés : « J'ai été retenu, dit-il, en

> partie par le manque de ressources, en partie par les rumenrs » du vulgaire, et n'ai pu faire des expériences qui eussent été faciles » atout autre. » Ces mots mêmes : c Domine mundi qui ex nobilissima stirpeoriginem assumpsisti, > s'appliquent bien mieux à Nicolas III, qui était de la noble famille des Orsini, qu'à Jérôme d'Ascoli , qui, suivant Wadding, était seulement «honesiœ conditionis (^]. i>

Combien de temps dura cette dernière captivité ? Wadding devrait le savoir; il n'a pu ou n'a pas voulu le dire, c Mourut-il captif ou libre ; les auteurs ne se prononcent pas, » dit le discret annaliste. D'autres ont avancé qu'à la demande c de plusieurs gentilshommes, ses protecteurs, » il fut élargi par Nicolas IV lui-même. Pour l'honneur du Pontife, on voudrait le croire ; mais son caractère inflexible et tous les actes de sa vie démentent cette conjecture. On perd la trace de Bacon pendant quatorze ans ; et quand le voit-on reparaître? en 1*399, à soixante-dix-huit ans, accablé sous le poids des années et des disgrâces; il exprime pour la cinquième fois, dans un grand ouvrage, la pensée de toute sa vie, avec une ardeur que rien n'a pu éteindre et une conviction qui, sous une forme un peu plus tempérée, n'a rien perdu de sa force. Cette date significative se lit dans les débris inédits du Compendium théologiœ, la dernière œuvre de Bacon (*). Il n'y a plus dans ce livre d'attaques violentes contre les personnes; on y chercherait en vain une plainte sur ses infortunes : < On m'a souvent prié d'écrire » un ouvrage utile à la théologie, dit l'auteur avec une dignité

> mélancolique, et il y a bien longtemps que je le fais attendre ; » j'ai dû m'arrêter, comme on le sait, devant d'insurmontables diffi- » cultes (»). » Ainsi, en 1992, Bacon est libre et paraît recouvrer, pour la première fois, le droit de proposer sa réforme et de signaler à ses contemporains les causes qui empêchent les progrès de la science.

Cette même année, il s'était passé deux événements qu'il est bon de rapprocher de ce premier fait. D'abord, Nicolas IV est mort;

(>) Annales min., t. 11, p. 618.

(«) Royal libraty, 7 F. VII, fol. 1&4. (V. la Ve partie.)

{^) id^, ibid*, cap. I. (V. {e fragment, V« partie.)

40 ROGISR BAGO."f

pais, il se tient à Paris un grand Chapitre de Tordre de Sàint- . François, et le général qui le convoque n'est plus impitoyable comme JérAme : c^est Raymond Gaufredi, prélat d'un esprit éclairé, d'un caractère plein de douceur et de mansuétude. Il avait été élu en 1289, malgré la résistance de Nicolas IV, et s'efforça, dès le . premier jour, de faire oublier les sévérités de son prédécesseur. Tous les membres de l'ordre qui avaient été punis pour des opinions trop hardies, trouvent en lui un protecteur. Â peine éln, il fait sortir de prison trois Frères que Jérôme y avait jetés, les embrassé, les prie de pardonnera leurs persécuteurs, et, pour les dé- .rober aux inimitiés, les envoie en ambassade au roi d'Arménie, avec trois autres Franciscains également compromis. Le Pape s'indigne de cette clémence, et s'oppose aux généreux efforts du général. Sans doute, dès ce moment, Raymond songeait à réparer les rigueurs du Chapitre de 1378; mais elles étaient l'œuvre personnelle du Pape; il fallait attendre. En 1392, le Pontife meurt, et le Saint-Siège reste encore une fois vacant pendant deux ans. Quelques semaines après, le 15 mai 1393, Raymond convoque sans tarder un Chapitre général, à Paris, comme celui de 1378. On y voit comparaître ce personnage qui avait été condamné en même temps que Bacon, Jean d'Olive; mais sur une simple déclaration qu'il respecte les règles de Tordre, il est renvoyé en paix; d'autres Frères reçoivent aussi une pleine absolution. N'est-ce pas dans cette assemblée, qui fut une œuvre de clémence, comme Tautre une œuvre de répression, que Raymond brisa les fers du moine d'Oxford? Tout rie porte-t-il pas à le croire, et le caractère du -général, et sa conduite passée, et le nom de Jean d'Olive, condamné pour des griefs semblables, et la mort de Jérôme d'Ascoli? Mais ce n'est pas tout encore : un très-vieux manuscrit d'alchimie, attribué à Bacon, aujourd'hui au Musée britannique (^j, réunit, dans un petit opuscule, les noms de Gaufredi et de Bacon, et se termine par ude note qui dit en substance : c Raymond Gaufredi tient cet 1 ouvrage de R. Bacon, Frère Mineur. Ce Roger avait été mis

(1) Imprimôco partie. Francfort, 1603. Thetaurua Chmicui, Le maouserlt fait pi^rlic 49 la coUecUon Sloane 3.76,^ et ^ntf( ê.tre da xn^ sieieici.

» en prisoB par les Frères de Tordre; Raymond le délivra, en » récompense de la révélation qu'il lui avait faite. » Sans donte un ouvrage hermétique, malgré son ancienneté, est toujours un témoin suspect; mais ce récit n'est-il pas d'accord avec tous les faits précédents ; et, sans croire que Bacon dut sa délivrance à des leçons d'alchimie données à son supérieur, ne peut*on pas admettre que Raymond mit fin à ses disgrâces? Il est consolant de faii^ honneur à un général Franciscain d'avoir réparé l'injustice de son prédécesseur, et de penser que dans son ordre même, le philosophe ne trouva pas seulement des ennemis (*].

Bacon avait alors soixante-dix-hnit ans. Cette vie si agitée, la prolongea-t-il longtemps encore? Put-il achever cette grande œuyre de sa vieillesse, dont quelques pages seulement paraissent avoir été conservées? Il en termina du moins plusieurs parties, comme on le verra bientôt; mais on n'en saurait rien conclure pour fixer la date de sa mort. Il eut du moins la consolation de mourir à Oxford, et fut enterré, dit-on, dans l'église des Franciscains ('].

La haine qui avait empoisonné sa carrière, s'acharna sur sa mémoire. Twyne raconte que les Frères Mineurs, pleins d'horreur pour les ouvrages de leur confrère, attachèrent tous ses manuscrits avec

(^) Ce Raymond (Saofredi fat en bnlte aax persécations de la papaotè el aux calomnies de ses confrères; il tint li Assise, en 1S55, un second chapitre, il la suite duquel Boniface VIII le nomma êvèque pour lui enlever le titre de général. Raymond refuse, est destitué, se retire à Paris, y vit pauvre et ignoré, et y meurt en 1310. Son nom mérite de ne pas disparaître entièrement de l'histoire. Nous avons puisé tout ce qui le concerne dans les divers historiens de l'ordre, et surtout dans les innalea deWadding, t. II el III, paasim. (*) Les biographes ne méritent sous ce rapport aucune confiance, et se contredisent, sans Jamais alléguer la preuve de leurs affirmations. Les dates les plus généralement indiquées sont celles de 1284, 1290, 1292, 1394. L'existence d'un grand ouvrage composé en 1S92 réfute péremptoirement l'assertion de Waddiug, qu'on pourrait croire bien informé, et qui pourtant se prononce pour Tannée 1284. Jebb, qui a connu le manuscrit de \*Àbrégé de Théologie, conclut de la mention qu'on y fait de Richard de Cornouailles, que Bacon a dû mourir en 129$. 11 aurait pu s'assurer plus certainement de l'époque où fut composé cet ouvrage, puisque l'auteur rapporte qu'il écrit en 129d; et la date de 1394, qu'il propose pour sa mort, est une eoqjecture qui n'a rien d'invraisemblable. On doit se borner. . h affirmer que Bacjon vivait encore en 1292^ sans ^ovoir fixer aatremeni l'époque de \^ l^idftsa.fiÇK

Xi ROGER BACON

de loDgs clous sur des planches, où ils les laissërent pourrir. Jebb révoque en doute Tauthenticité de ce récit; mais s'il n'est pas vrai, il est au moins vraisemblable, et nous expliquerait Tétat d'imperfection dans lequel ses écrits nous sont parvenus. A Texeeption de ceux qui ont été imprimés avant Fédition de VOpus majvs de 1733, ou qui sont compris dans cette édition, d'ailleurs incomplète, il n'y a, parmi les nombreux manuscrits que nous avons eus en main, que peu d'ouvrages intacts; le nom même de l'auteur est le plus souvent effacé. S'il n'y eut pas parti pris de les détruire, il y eut au moins une grande négligence. Aussi l'influence de Bacon sur son siècle fut presque nulle. Ses idées, ensevelies dans ses manuscrits, devaient y rester près de trois cents ans, jusqu'à ce qu'un autre Bacon vînt les reprendre pour son compte, y ajouter encore, et, mieux servi par les circonstances, les faire passer définitivement dans la science. Pas un docteur du xiii* ou xiv« siècle ne cite Bacon; pas un ne combat ou n'approuve ses opinions. Une sorte de malédiction pèse sur sa mémoire, et s'il est sauvé de l'oubli, c'est par ses erreurs mêmes et par les parties de son œuvre qui auraient le plus mérité d'être oubliées. Ce qui reste de lui, ce qui le désigne à la curiosité des alchimistes et aux frayeurs de la foule qu'il a tant méprisée, ce sont les rêveries indignes d'un si grand esprit, les chimères qui l'ont trompé; le philosophe semble mourir tout entier ; l'astrologue et le magicien laissent une longue renommée ; à défaut de l'histoire, la légende commence ; elle l'adopte, elle en fait une figure fantastique semblable à celle du Faust allemand ; elle l'associe à un autre Franciscain qui fut certainement son ami, mathématicien profond comme lui, Thomas Bungey, et ce couple diabolique sert longtemps de sujet aux contes les plus étranges (*).

(^) Un poète écossais de la fln du xv» siècle, Doogias, dans son Miroir enehatué, associe Bacon à d'autres magiciens :

The nigromancie thair Saw I eckanone Of Benytaa, Bengo, and Prier Bacone With mony iubtill point ofjuglairie, etc.

( The Palice of honour, cité dans The livee of ihe ecotish Pœti by David^ Vcvinq, vQl. II, p. 64. Edimbargli, 1810.)^

Les chariots volants, les automates animés, qui vont, ^ennent et parlent, tous les sortilèges en un mot, voilà Toeuvre des deux artisans de conjurations. Le théâtre s* en empare; Bacon y parait dans Tappareil ordinaire du magicien, entouré d^objets efirayants et bizarres. Anglais de naissance et de cœur, il veut défendre sa pairie conire les envahissements de Tétranger; il a entrepris pour cela une œuvre merveilleuse, une téie d*airain qui doit parler et prononcer des oracles, ou plutôt un seul oracle, car le pouvoir de la magie ne peut aller plus loin. Les deux amis Tinterrogent ; ils lui demandent comment on pourrait ceindre Albion d'un mur d'airain; la tête reste d^abord muette; puis, au moment où les deux magiciens, distraits par d'autres occupations, ne prêtent pas Toreille, elle prononce les mots mystérieux et leur révèle ce grand secret, et ils ûe l'ont pas entendu! Naudé, Selden et d'autres encore se sont donné beaucoup de peine pour purger Bacon de cette accusation de magie ; Naudé discute sérieusement les charges qu^on lui impute; il montre qu'Albert le Grand, GerberLRobert de Lincoln et d'autres ont aussi eu leur tête d'airam'^t leur androi'de parlant (*). Cette naïve apologie, Bacon n'en a pas besoin; il d étonné ses contemporains ; et cette admiration toute voisine de l'effroi et de l'horreur, est un hommage que l'ignorance rend à une science qu'elle ne peut comprendre {*). ^

On chercherait vainement aujourd'hui à Oxford quelque trace matérielle du séjour |que Bacon y fit ; rien ne rappelle ce grand homme au milieu de cette ville singulière toute peuplée de cloîtres, qui lui donnent encore, en plein xii® siècle, Taspect d'une université scolastique. Le couvent où il fut enterré était situé dans la paroisse Sainte-Ebbe; il n'en reste pas un seul débris; et si on veut s'en faire une idée, il faut recourir à l'ouvrage du ré-

(*) Apologie, p. 350. 1712.

(') M. V. I^clerc, dans l'aperça bibliograpbiqae qnMI a joint li la notice sur Bacon [Hist, liU,, t. XX), cite : Robert Gran, The honourable Bistory of fryer Bacon and fryer Bungey a eomedi, 1594; W. Terilo, A pièce of frier Bacon 'i braten head^t prophétie , 1604. Noos n'avons pa (roayer cçj documests, qui eussent ét6 curieux & l'é^ni. (te la légende de B« B^coa^

H nOGER BACON

vérend sir J. Peshall, ou mieux encore au Monastiam anglicanvm de William Dugdale (^]. Le seul vestige qu*aient laissé les Franciscains à Oxford, c'est leur nom donné au quartier où s'élevait leur monastère, et que Ton appelle encore « theFriars, » les Moines. Lors de la Réforme, sous Henri VIII, le couvent fut licencié; en 1539, réglise elle-même fut démolie jusqu'à la dernière pierre, et le zèle des fanatiques jeta sans doute au vent la cendre du moine dont plus tard on a fait un précurseur de la Réforme. Quant aux livres, il n'en restait déjà plus alors qu'un petit nombre; le couvent pos« sédait bien deux bibliothèques, l'une pour les gradués, l'autre pour les séculiers; mais en l'an 1433, les livres les plus précieux avaient été vendus par les indignes successeurs des grands écolàtres du xir* siècle, au docteur Thomas Gascoigne, qui plus tard les donna aux bibliothèques de Lincoln, Durham, Baliol et O'neil^ existant alors à Oxford. Une grande partie est sans doute maintenant revenue à ce magnifique dépôt qu'on appelle la Bibliothèque Bodléienne, et quelques œuvres épargnées de R. Bacon y sont désormais à l'abri des hasards. Avant 1779, il y avait au-delà de la ville, dans un faubourg situé sur l'autre bord de la rivière, et assez loin de l'emplacement du couvent des moines, une sorte d'édifice élevé, d'apparence sombre, qu'on montrait aux étrangers comme la salle d'études du moine Bacon, < Friar Bacon's study. > j

Olaûs Borrich la visita avec respect. C'est là, suivant la tradition, que le philosophe se retirait, loin de ses confrères, dans le silence et la méditation; c'est là qu'il étudiait le ciel, et y cherchait, pour son malheur, le secret des choses d'ici-bas. Cette tour, pendant les guerres civiles, servait de poste d'observation, et on en trouve la gravure dans l'ouvrage de Skelton («). Le peuple même d'Oxford connaît encore le nom du docteur admirable, mais ne sait trop quelle idée y attacher. Faut-il ajouter, en finissant, que l'Angleterre a été ingrate pour un de ses enfants les plus illustres; il ne

(*) The anUent and pment State of the eity of Oxford by the révérend sir John i

Vesball, p. 2<M. Oxford, n73, s. q. q. — Monaetieon AngHeafium, vol. VI, p^ i5Ali,

(9) O^onia antiqua reetaurata b; Joseph SkeKon, vol. Il, [>. d. Oiford, 1828;. I

s^est pas rencontré dans ce pays, où les gloires nationales trouvent si facilement des historiens dévoués, un seul érudit pour étudier les richesses que renferment les dépôts de plus d'une ville, et les manuscrits de Bacon ne sont guère sortis des rayons du Musée britannique, de la Bodléienne et des collèges d'Oxford, que pour être remis à des mains françaises (^j.

Les causes réelles de la persécution qui ont rempU d'amertume la vie de Bacon sont mal connues. Les anciens biographes nous donnent à choisir entre deux hypothèses : Bacon, dit Tun d'eux cité par Jebb, fut condamné pour ses livres sur la Nécromancie, sur les Pronostics des étoiles et sur la Vraie Astronomie (*). 11 fut condamné, dit plus brièvement Wadding, pour quelques nouveautés suspectes; « propter quasdam novitates suspectas. » Bacon, croyons-nous à notre tour, fut châtié peut-être pour ses opinions astrologiques, sûrement pour quelques nouveautés suspectes ; mais ces deux griefs réunis en cachent un troisième plus réel: Tastrologie et quelques erreurs qui s'y rattachent, voilà le prétexte et les considérants de la sentence ; l'esprit de liberté et de réforme , voilà le vrai crime qu'on a voulu frapper.

Bacon n'a pas cru à la nécromancie; tout un chapitre d'un de ses opuscules est dirigé contre cette superstition, et désigné parfois sous ce titre : Contra mcromanlicos (^) ; mais il est partisan déclaré de l'astrologie judiciaire, croyance à peu près générale à son époque, partagée en de meilleurs temps par de grands esprits, dont l'autre Bacon aurait de la peine à se justifier, et qui enfin est

(^) Le& travaux biographiques dont ISacoa a été l'objet en Angieterre, dans ces derniers temps, n'ont rien d'original. Le meiilcar est encore celui qu'on trouve dans la Penny Cyclopœdia, p. 463, et qui résume les articles de M. Cousin dans le Journal det Sa* vant$.

(*) Op. maj, ad prœf. Jebb.

(^) De mirabili poteêtau, eie. Paris, ïH^^

une conséquence inévitable de la physique péripatéticienne, ratta-^ chant à des influences sidérales la cause de tous les phénomènes sttblanaires. Les traités incriminés sur les Pronostics des étoiles et la vraie Astronomie nous ont été conservés; ce sont des fragments de la quatrième partie de VOpus majus. L'auteur y distingue entre les faux et les vrais mathématiciens (^j. Les premiers assurent que tout arrive ici-bas par la vertu des constellations ; que rien n'est laissé au hasard, rien au libre arbitre. Les seconds, et Bacon se range dans cette catégorie, pensent seulement que les astres ont une influence puissante sur le corps de Thomme, et par là peuvent provoquer Pâme à certaines actions, sans cependant faire violence au libre arbitre; < salvatanem in omnibus arbitrii libertate. > C'est une simple incitation à laquelle nous restons libres de désobéir, comme à celle des passions ('). De là des inductions qui tiennent le milieu entre le nécessaire et l'impossible, c médium iiiter necessarium et impossibile. * Après ces déclarations, où Fauteur garde au moins une certaine mesure, il se prononce avec moins de ménagements : les planètes, les étoiles, les comètes agissent sans cesse sur toutes les choses d'ici- bas; sur les maladies, les naissances, la génération, la mort, et on peut connaître par leur étude, le présent, le passé et l'avenir ('). On peut former des paroles magiques qui auront une grande puissance sur la volonté, et des caractères et des charmes même, pour guérir les malades, mettre en fuite les animaux venimeux, dompter les monstres, faire sortir les serpents de leurs cavernes et les poissons du sein des eaux. Les théologiens ont tort d'accuser cette science : c on n'ose

> pas en parler en public, car on reçoit aussitôt le nom de magi- • cien; les théologiens et les décrétistes sont surtout les ennemis

> acharnés de cette science ; on en a abusé ; des fourbes s'en sont » emparés ; les démons et les femmes qu'ils instruisent ont répan- » du une superstition générale qui infecte toutes les nations (*].

(*) Op. mwé,, p. 151. (*) Ihid., p. 156.

(») /Md., p. 945.

(^) Op. maj„ p. d50«

Sa VÏE ÉT SElè OUVRAGES. if

Voflà OÙ le conduit ce principe qui n^a rien de déraisonnable : à savoir que les astres agissent physiquement sur tous les corps de ce monde. Ces doctrines qui excitent notre pitié sont générales au xiii® siècle; Albert n'en fut pas exempt; saint Thomas ne fait qu'exprimer des réserves sans nier la science; Guillaume d'Auvergne, le plus résolu de tous, restreint les jugements astrologiques, mais ne les supprime pas. D'où vient que Bacon seul fut victime de ces illusions, et quelles aient pu servir de considérants à la sentence qui le frappa? C'est qu'il y ajoute une erreur aggravante, qui sans doute est désignée par ces mots vagues : c quelques nouveautés suspectes. » Il la dut aux Arabes, et la reçut pêle-mêle avec beaucoup de vérités et de connaissances précieuses.

Ce fut, en effet, une des rêveries de l'astrologie arabe de faire dépendre, entre autres choses, les religions et leurs sectes des conjonctions des planètes. Le premier auteur où l'on trouve cette étrange idée est Albumazar, l'un des astronomes arabes les plus familiers à Bacon. Dans un Traité intitulé: le Livre des grandes conjonctions (*), l'astronome consacre toute la première partie à développer cette thèse, que des conjonctions des planètes dépend l'apparition des prophètes et des religions. Toutes les lois, leges (c'est le mot d'Averroès pour désigner les religions) sont comme des résultats nécessaires de ces phénomènes astronomie ques. La loi chrétienne, pour ne parler que de celle-là, dépend de la conjonction de Jupiter avec Mercure ; les autres, y compris celle de Mahomet, sont attachées à d'autres conjonctions; et cette étran-. ge énumération finit par cette conclusion inattendue : que la conjonction de la Lune avec Jupiter sera le signal de l'abolition com* plète de toutes les croyances religieuses. Ce système trouva plus d'un adepte au xiii® siècle. Guillaume d'Auvergne le combat déjà dans son livre de Legibus (*). Cet horoscope des religions fut toujours mal vu des représentants de l'orthodoxie, et non sans raison. En attribuant à des phénomènes naturels et fatals les révolutions les plus graves, l'apparition des prophètes et l'établissement des

(*) Liber magnarum eonjunclionum» Venctiis, anno 1515.

(«) 0pp. Aureliœ, 1674. V. 1. 1, p. 54. —Cf. De Universo, p. 274, 654 etsft.

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loi.^, les astrologues faisaient rentrer Torigine des religions dans les phénomènes réguliers de la nature, et ouvraient la voie toute large au naturalisme le plus hardi. Les Âverroïstes presque tous adoptèrent cette théorie aussi odieuse que ridicule, et on en peut suivre la trace chez tous les philosophes suspects de leur école. Pierre d'Abano, l'introducteur de TAverroïsme en Italie (*), l'exprime sans en dissimuler Timpiété, et en 1303 ('), Tlnquisition instruisait son procès quand la mort vint le soustraire au supplice; son corps fut brûlé et < son nom resta, dans la mémoire populaire, > chargé de machinations infernales et entouré de mystérieuses » terreurs. > Pic de la Mirandole, Cardan, Vanini sont encore cités parmi les fauteurs de cette damnable hérésie.

R. Bacon a eu le malheur et la folie d'adopter, avec des réserves insuffisantes, cette aberration aussi contraire à la raison qu'à la foi; il l'expose et la soutient sans hésiter ['). Les religions juive, chaldéenne, égyptienne, arabe, chrétienne, sont rattachées aux conjonctions des planètes; des analogies incroyables sont établies en-

/tre ces astres et la nature des religions, entre Mercure et la Sainte- Vierge par exemple; et le tout est couronné par la menace de l'ar-

\rivée de l'Antéchrist, qui est prochaine, si on n'y met bon ordre (*). Et à coté de ces monstrueux écarts, on trouve Tidée de la correction du calendrier, comme si Bacon avait voulu nous faire voir, par un contraste saisissant, le caractère de son époque et le sien ; toutes les misères de Tesprit à côté de quelques grandes idées. 11 paya de sa liberté cette misérable invention d'un astrologue en délire. Si l'Inquisition fit brûler, au xiv^ siècle, le corps inanimé de Pierre d'Abano, l'Église ne dut pas être plus indulgente, en

(*) Tiroboschi; Moria délia Lelteratura Ualiana, t. V, lib. II, cap. II.

(') Cf. Renan; Àverrois, p. 2bd, M. Renan semble croire que Pierre d'Abano fal le premier propagateur de cette erreur.

(') Dans un manuscrit inédit de la Bibliothèque impériale, 7444, fol. 31, cap. X, on lit une revue rapide des prophètes : Jupiter en conjonction avec Mars, c'est le chaldalsme; avec le Soleil, c'est la religion égyptienne; avec Vénus, la mabométane. Albumazar va plus loin : les conjonctions, suivant lui, décident même de la couleur des Tétements des religieux 1

(♦) Op. maj., p» 160 îi 170. — Op. tert., cap. LXVI.

1278, envers le même crime. En. vain Torthodoxie de Bacon est irréprochable; en vain. sa foi éclate dans toutes ses paroles. On n'en a pas moins un chef d'accusation précis contre lui, et il fournît à ses ennemis les armes dont ils se serviraient pour persécuter sa vie et flétrir sa mémoire. En voici une preuve curieuse : au xv« siècle, un docteur vénéré, Pierre d'Ailly, composa à ce sujet un livre tout entier (^), qui débute par Fexposition de deux doctrines opposées ; Tune est celle de Guillaume d'Auvergne, qui condamne énergiquement cet abus de Tastrologie; Tantre est celle d'un docteur anglais, dont Pierre d'Aîlly n'ose pas dire le nom, homme suspect, dont ilne parle qu'avec une sorte de terreur et de répugnance, et contre lequel il s'élève avec mépris. Ce docteur si décrié, cet impie qui a osé soutenir de pareils blasphèmes, cet Anglais dont les opinions sont longuement exposées dans les termes mêmes dont il s'était servi, c'est notre docteur, c'est R. Bacon. Ainsi, pour un scolastique du xt*' siècle, esprit du reste éclairé et indépendant, le premier auteur de cette pensée qui trouble encore la science et inquiète l'Église, ce n'est pas Albumazar, ce ne sont pas les Arabes; non : c'est l'audacieux moine d'Oxford (*).

Il serait fâcheux pour la gloire de Bacon qu'il n'eût mérité que par cette extravagante idée les sévérités de ses ennemis ; s'il n'a été que la victime de son délire astrologique, il est doublement à plaindre, quoiqu'il n'ait plus droit à ce respect dont la postérité récompense ceux qui ont nouflert pour de grandes causes ; mais il y a

(*) Contra aitronomos, inséré dans les œuvres de Gerson. Anvers, 1706, t. ï, p. 779. Le texte de Bacon, tel qo'on le Ut dans lopus majw, s'y troave littéralement reprodoif. Voici comosent s'exprime Pierre d'Alliy : c Licet praeallegatas doctor praemissam vrierem opinionem maltipiiciter impugnavit (Guillaame d'Auvergne) ut dicetur infra ; eam tamen quidam doctor anglicus rcnovare ausas est, nec solum manutenere, sed magnificarc, et adeo praesumpsit extollere, ut dicere nisus sit sic : Potestas mathematicae non solum naturali scienii», sed etiam tlieologiw absointe utilis, etc. » Plusieurs pages sont écrites sur ce ton, et pourtant P. d'Ailly est partisan de l'astrologie.

(') An xvie siècle, ces idées subsistaient, surtout à Padoue, le foyer de i'averrolsme. En 1506, deux docteurs padouans ouvrent leur cours en exprimant, en l'honneur de l'astrologie, ces mêmes idées, qu'ils poussent jusqu'à l'impiété. ( Voy. un recueil de commenaires sur Sacro Bosco, Sphoara cum eomttientia. Venetiis, 1518, fol. 3 et 3S.)

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