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d'autres crimes qu'il a commis presque autaut de fois qu'il a écrit de b'gnes.
D'abord, Bacon ne comprit pas qu'en son temps il fallait, pour être écouté, parler au nom des intérêts d'une corporation. Voué à Tordre de Saint-François, dès lors en guerre déclarée avec celui de .Saint-Dominique, il eût pu, en épousant cette querelle, se couvrir de la protection de ce corps puissant et actif. Les Franciscains eussent été fiers de son génie et l'eussent opposé avec orgueil à saint Thomas, qui portait si haut la renommée des Dominicains ; mais / pour cela il fallait que Bacon se fit le représentant des idées fran- /xci^nes et de la tradition de l'ordre. 11 s'y refuse obstinément : il -garde son indépendance et la liberté de ses jugements, il fait à l'amour-propre de ses confrères une blessure cuisante en s'attaquant à Alexandre de Halès, dont ils avaient fait leur grand docteur, le docteur irréfragable. Il associe toujours son ordre aux reproches qu'il lance à celui de Dominique : l'un n'est pas moins ignorant que Tautre, les chefs se valent, capita utriusgue ordims. Il montre de quelle manière ils se recrutent, comment des enfants y sont improvisés docteurs, sans avoir été élèves, sans avoir passé par des études réguUères. En dehors des ordres, il s'attaque à l'Église tout entière, aux prélats, aux légistes, aux papes mêmes, et surtout à la cour romaine, et rabaisse à plaisir la sagesse chrétienne pour glorifier la science des infidèles. Les hommes, Albert, saint Thomas, Alexandre de Halès, les études, les méthodes, les textes révérés, Uratien, Pierre Lombard, les laïques et les clercs, les prélats et les religieux, sont censurés avec une amertume et parfois un emportement qu'on blâmerait s'il n'avait pour lui la force de la conviction et l'excuse du malheur. Que de haines suscitées par cette imprudence et ce courage! que d'amours-propres à jamais blessés et qui ne pardonneront pas à l'homme qui a mis au nombre des causes de la décadence des sciences l'ignorance et la présomption de tous les docteurs de son temps ! Qui voudra le défendre contre tant d'ennemis conjurés, lui qui ne s'est ménagé aucun soutien parmi les grands de son siècle, et qui n'a jamais prodigué ses louanges qu'à des humbles ou i^ des pauvres, comme à son élève Jean, à l'obscur
SA Ylfi ET SES OUVRAGES. 51
Pierre de Maricourt, ou bien à des suspects comme Robert de Uncolo, oa à des inconnus comme Adam de Marisco, Thomas de Saint- Dayid, etc. ?
Il 7 a des moments où cet esprit d'opposition se manifeste avec une vraie violence; où le réformateur ne se contente pas de jeter le ridicule sur les méthodes et les sciences et ceux qui les enseignent, ni de proposer de les remplacer par une autre méthode, d'autres sciences et d'autres maîtres ; mais où il prend à partie toutes les classes, depuis le roi jusqu'au pape, et où, commençant par se récrier conU*e l'ignorance, il finit par tonner contre la corruption générale. Les ordres mendiants croient avoir servi le progrès des sciences, dit-il, et jamais, au contraire, l'ignorance n'a été aussi épaisse que depuis quarante ans. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent, ui surtout les théologiens I < On en trouve dans toute » ville, dans toute bourgade, dans tout camp ; mais en même temps
> il y a une corruption et un abaissement de caractère qui rend
> tous les efforts inutiles. Considérons, s'écrie-t-il, tous les rangs » de la société ('), et nous trouverons partout une corruption infi- » nie, à commencer par le sommet. Car à la cour romaine, queré-
> glait autrefois, comme cela doit être, la sagesse même de Dieu,
> maintenant domine, grâce aux constitutions des empereurs, le
> droit laïque, qui contient le droit civil et ne devrait gouverner
> que les laïques. Aussi, ce siège sacré est en proie au crime et au » mensonge; la justice y périt, la paix y est violée, l'orgueil y » règne, l'avarice s'y enflamme, la gourmandise y corrompt les » mœurs, l'envie y ronge tous les cœurs, et la luxure y déshonore
> la cour papale tout entière. Et ce n^est pas assez : il faut encore » que le vicaire de Dieu soit renié par l'insouciance de son Église, » que le monde soit abandonné de son guide, spectacle odieux que » nous ofire depuis bien des années le Saint-Siège resté vide grâce » aux efforts de la jalousie et de Tambition I Et les prélats, à leur
> tour, considérons comme ils sont ardents à s'enrichir, indiffé-
(*) op. min. Golt. library, cbap. I, p. 191. En rMitè, ce n'est pas l'OpNS mitnu, mats an antre traité fanssement désifné sons ce titre. (V. le chapitre suivant.)
» rents au soin des âmes, occupés à faire avancer leurs neveux, » leurs autres amis selon la chair, ou bien ces légistes cauteleux » dont les conseils bouleversent le monde. Quant à ceux qui pas- » sent leur vie à étudier la philosophie et la théologie, les prélats
> les couvrent de mépris ; ils leur ôtent toute liberté et les empê- » cheut d*agir pour le salut des âmes. Les religieux, de leur côté, » ne valent pas mieux, et je n'en exempte aucun ordre, nullum
> ordinem excludo. Voyons, en efiPet, combien ils se sont éloignés » de Tesprit de leurs institutions, combien les ordres nouveaux ont » perdu, par d'effrayantes secousses, leur dignité primitive! Ce » peuple de clercs est en proie à Torgueil, à la luxure, à Tavarice ;
> partout où ils se trouvent en nombre, comme à Paris et à Oxford, » ils scandalisent le peuple laïque par leurs débats, leur turbulence
> et tous les autres vices. » Rien n'est épargné dans cette amère diatribe ; les peuples et les rois ont leur tour. Le roi de France ne vient-il pas, au mépris de tout droit, d'enlever de grands territoires au roi d'Angleterre? Et Charles d'Anjou, n'a-t-ilpas exterminé les héritiers de Frédéric le Grand? Et en face de ce tableau désolant. Bacon propose à la société chrétienne des modèles à suivre! Où va-t-il les prendre? Chez les pères ecclésiastiques sans doute,
. cbRPles apôtres de la religion? Non! mais chez des païens ou des .infidèles, Aristote, Séuèque, Tullius, Avicenne, Alfarabius, Platon, Socrate et leurs ouvrages. N'est-ce pas le souffle de la Renaissance qui se fait sentir trois siècles avant le temps? c Quant à nous, chré- » tiens, nous ne faisons aucune découverte ; nous ne comprenons » même pas la sagesse des anciens ; la corruption des mœurs et
> celle des études sont solidaires; l'homme est dans la science ce » qu'il est dans la vie, et la vérité bien connue ne peut pas ne pas
> être aimée; la corruption des clercs est l'origine de leur igno- » rance. »
Il n'est pas sans intérêt d'entendre au xiii^ siècle ces invectives contre la cour de Rome, qui, à trois cents ans de là, vont être le commencement de la grande Révolution, et d'écouter ces menaces que l'avenir devait accomplir r « Dieu a déjà châtié son Église ; il » faut aujourd'hui qu'un grand pape aidé par un grand prince, le
> glaive de Mars uni au glaive spirituel, purge PÉglise, ou bien elle » sera punie par TAntechrist, par quelque violente révolution, par » les discordes des princes chrétiens, par les Tartares, les Sarra- » sins ou les rois d^Orient (^).> Bacon était donc désigné à la persécution par des causes plus sérieuses que des soupçons d'astrologie. Si Ton rapproché ces violentes apostrophes de Tesprit général qui règne dans ses ouvrages, si on veut y joindre les détails nouveaux que nous réservons pour Tappréciation de sa méthode, on se rangera sans doute à cet avis : que le moine d*Oxford a payé de son repos et de sa liberté le privilège d^avoir devancé son temps, d*en avoir aperçu, exagéré, si on veut, les vices et les faiblesses, d^avoir fait une guerre ouverte aux hommes et aux choses, sans acception de partis, sans ménagements pour les puissances du temps, et d^avoir froissé toutes les idées et tous les amours-propres de son époque. En cela, il a manqué de la mesure et de la prudence qui seules pouvaient faire réussir son œuvre et la rendre utile; il Ta compromise pour Tavoir exagérée, pour n'avoir pas eu ce sens pratique nécessaire aux novateurs, et avoir été une de < ces humeurs inquiètes et brouillonnes > dont parle Descartes.
(^) Op, min. Cou. library, ehap. I, p. 191.